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Paris est une capitale monstrueuse. Elle dévore et vomit ses habitants sur ses trottoirs, sans demander son reste. Cédric pensait pouvoir y vivre sa nouvelle vie... Sa rencontre avec Marion Müller, une dirigeante de friperie atypique, arrivera-t-elle à le sortir du trou à rat dans lequel il s'est enterré ? La Grandeur n'a pas de prix. Prostitution, ambition et richesse s'entrechoquent face à un passé sombre et au souvenir d'Amélia.
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Seitenzahl: 254
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Né en 1996 à Fréjus, j’ai d’abord étudié l’Histoire de l’Art avant de me lancer dans l’aventure folle de reprendre une boulangerie avec un ami. Je réside aujourd’hui à Bargemon, un bijou de la Provence, et la nuit, j’y façonne du pain. En journée, je m’exerce à mon autre passion : l’écriture.
Ici, je vous présente Les Morts insignifiants, mon premier roman.
Bonne lecture.
« Toi qui, comme un coup de couteau,
Dans mon cœur plaintif es entrée ;
Toi qui, forte comme un troupeau
De démons, vins, folle et parée,
De mon esprit humilié
Faire ton lit et ton domaine ;
— Infâme à qui je suis lié
Comme le forçat à la chaîne,
Comme au jeu le joueur têtu,
Comme à la bouteille l’ivrogne,
Comme aux vermines la charogne,
— Maudite, maudite sois-tu ! »
Extrait du poème « Le Vampire », Les Fleurs du Mal, Charles Baudelaire (1857)
Prologue
Chapitre 1 : La boutique du passé
Chapitre 2 : Un étrange mannequin
Chapitre 3 : Paris s’éveille
Chapitre 4 : L’épreuve de l’amazone
Chapitre 5 : La porcherie
Chapitre 6 : La fin
Chapitre 7 : Tout a un prix
Chapitre 8 : Le piège
Chapitre 9 : Dans le ventre de la bête
Chapitre 10 : Fabienne
Chapitre 11 : La Grandeur n’a pas de prix
Chapitre 12 : L’attrape-rêves
Chapitre 13 : Soleil, Soleil
Chapitre 14 : Un problème ?
Chapitre 15 : Gisèle
Chapitre 16 : Mauvaise décision
Chapitre 17 : Insignifiant
Chapitre 18 : Le bar
Chapitre 19 : Amitié et séparation
Chapitre 20 : Les escaliers
Chapitre 21 : Matricide
Chapitre 22 : Les yeux d’Amélia
Il fait sombre. C’est normal, la nuit est tombée depuis un moment déjà. Les journées sont de plus en plus courtes avec l’arrivée de l’automne. Il fait sombre, oui, mais la nuit n’y est pour rien. Il fait toujours sombre entre les murs de ce studio. La lumière du soleil dérange la locataire. Elle laisse donc ses volets fermés. Elle ne regrette pas la vue pour autant. Un grand immeuble décrépi, copie conforme de celui dans lequel elle réside, voilà la seule chose qu’on peut y admirer.
Elle sort un pied du lit ; elle somnole, les yeux encore mi-clos. Elle marche à tâtons, évite une seringue perdue sur le vieux plancher et se penche pour ramasser un joint à moitié entamé. Elle s’approche de l’évier. Il est encombré de vaisselle sale. Elle y plonge une main et en extrait une tasse. Elle la rince en vitesse, la remplit à ras bord, puis l’envoie deux minutes au micro-ondes. L’appareil affiche 12 h 17. Alors, comme tous les jours, la fille au teint pâle s’engage à le remettre à l’heure, plus tard.
Elle se retourne pour se pencher au-dessus de la table basse. On devine à peine le meuble sous le tas de bric-à-brac qui le recouvre. Linges ; assiettes contenant quelques restes ; emballages de plats préparés ; un smartphone. C’est ça que la jeune femme cherche.
Elle le saisit, place l’écran face à elle et appuie sur un bouton pour l’allumer. La vitre de l’appareil est fendue de haut en bas, néanmoins, cela ne gêne en rien son fonctionnement. Ses doigts, aux ongles jaunis par le tabac, tremblent à cause du manque. Ils tapent le code pour déverrouiller le mobile.
« Merde ! »
Elle pensait recevoir au moins un message. Mais ce n’est pas le cas. Pas une seule notification.
Un tintement aigu signale la fin de la minuterie intégrée au micro-ondes. La fille, toujours plongée dans le noir, se redresse pour récupérer la tasse. Elle en profite pour attraper une mèche de ses cheveux rouges et la sent. Elle note qu’elle va devoir se faire un shampoing. S’il lui en reste, ce dont elle doute sérieusement.
« Putain ishhh ! » Elle lâche le récipient qui lui brûle la peau. La fille aux cheveux emmêlés pousse un grand soupir exaspéré, puis elle réajuste son sweat-shirt afin que la manche puisse protéger sa main. Elle s’aventure à nouveau vers la tasse et réussit à la déposer sur la table basse entre un carton de pizza et un cendrier noir de cendres. Elle ouvre le placard sous l’évier. L’odeur de moisi qui s’en dégage ne l’affecte plus. Elle attrape un stick de café premier prix. Enfin, elle s’affale sur le rebord du lit, devant la table. Ces quelques efforts l’épuisent. « Bon, va falloir chercher du boulot aujourd’hui »
Sa voix paraît claire, jeune, mais empreinte d’une profonde lassitude.
Elle ouvre Snapchat, Tinder, Badoo, Instagram ; rien, aucun message. Il est déjà 23 h 27 : si elle veut se faire un peu d’argent ce soir, elle doit partir tout de suite. Le shampoing attendra un autre jour. Elle enfile un top et un minishort trouvés sur le radiateur. La jeune femme, prête, attrape sa doudoune et quitte le studio obscur.
L’ascenseur joue au carillon Tip Toe Thru’ The Tulips with me de Tiny Tim. Cette musique rappelle à la rouquine le thème d’un film d’horreur. Elle s’attend toujours à voir les portes en fer s’ouvrir au ralenti et à se retrouver face à un spectre. Les fantômes ne constituent pas les seuls objets de ses peurs. Elle s’effraie à l’idée d’être coincée en compagnie d’une nonne lugubre ou bien d’un clown à la machette.
La lumière des néons l’éblouit. Elle plisse ses yeux cernés et se regarde dans le miroir qui forme l’un des quatre murs de la boîte de métal. Le maquillage de la veille estompé, elle compte sur l’obscurité de la nuit pour dissimuler sa mauvaise mine.
Ding, l’ascenseur s’arrête. Elle s’écrase contre la paroi dos à elle. Il n’y a rien, aucun monstre en vue. Alors, elle s’échappe de l’immeuble à toute vitesse. Un coup d’œil sur son smartphone lui indique l’heure, 23 h 35. Elle sort de sa poche un chewing-gum de la marque homonyme du célèbre studio de cinéma. C’est son petit-déjeuner – ou bien son dîner –, elle ne sait quelle expression correspond le mieux à la situation. Elle compte sur lui pour lui apporter la « fraîcheur intense » qu’il promet.
Elle arrive au bois de Boulogne. Son téléphone l’a lâchée sur le trajet. Elle doit l’avoir mal rechargé, encore une fois. La silhouette gracile avance à petits pas pour ne pas risquer de trébucher sur le sentier de terre battue. Ses talons n’aident en rien à sa stabilité. Elle entend des voix, plus ou moins féminines, qui parlent et rigolent dans un joyeux vacarme. Elles se situent proche d’elle. Elle décide donc de s’éloigner un peu. Elle sait qu’elle n’a pas le droit d’être ici. Aucune des prostituées non plus, d’ailleurs. La prostitution n’est pas un délit en France, mais l’exhibitionnisme, si. Toutefois, si la fille aux cheveux de feu prend de la distance, c’est pour une autre raison.
Pour travailler dans le bois, on doit payer sa place. Bien sûr, on ne l’acquiert pas comme on achèterait un bien immobilier. On ne se rend pas dans une agence et on ne signe aucun papier devant un notaire. Il faut jouer de contacts et rencontrer une ancienne du métier. Une professionnelle de la rue prête à céder son emplacement contre un montant qu’elle fixe librement et, bien souvent, à la tête. D’habitude, les réseaux sociaux suffisent à la petite junky pour dégoter un homme en manque de compagnie. Alors, elle n’a jamais voulu s’offrir un coin à Boulogne. Mais quelques rares fois, comme ce soir, si elle souhaite se payer ses substances, aller dans le bois devient sa seule solution.
Voilà, là, c’est parfait, elle se trouve suffisamment loin pour ne pas être dérangée, mais assez proche pour rafler des clients. Elle retire sa doudoune et l’accroche à une branche assez haute d’un chêne pour éviter de se la faire tirer. Elle récupère un cachet dans son minishort et l’avale. Maintenant, elle est prête.
Elle attend dans les ombres dansantes de la nuit et des arbres. Les rires et les bavardages se sont dissipés.
Elle perçoit un mouvement sur sa gauche. La camée se retourne vers la forme qui approche. Elle espère qu’un client va apparaître en quête de compagnie, et pas une concurrente venue la déloger. L’air frais passe sur sa peau ; elle grelotterait si elle n’avait pas consommé de la met.
La silhouette se traîne comme un être désincarné, dans un rythme régulier, lent et silencieux. Un rayon de lune perce entre les nuages et illumine son visage. C’est un jeune homme : il est beau garçon, à moins que cela soit l’effet de la drogue. Elle se lance :
« Hey, salut, ça va ? Comment s’est passée ta journée, chéri ? »
Cédric entend la sonnerie de son téléphone. Il vient de recevoir un message.
[C’est mieux qu’on se rejoigne direct’ au Raidd.]
Cela ne l’étonne pas : chaque année, Simon veut boire un verre dans ce bar pour son anniversaire. Le Raidd, c’est l’un des rares lieux ouvertement gays de la capitale. Si Simon l’apprécie particulièrement, c’est aussi et surtout pour ses shows.
Des hommes dans des cabines de douche entament des strip-teases face aux clients, tandis que ceux-ci consomment une bière, ou une coupe de vin – plutôt dégueulasse – ce qui, depuis l’hiver dernier, est à la mode dans les grandes agglomérations.
Il enfile sa grosse veste à capuche rembourrée. En quatre années de vie à Paris, il ne s’est toujours pas habitué au froid humide de la capitale. Il vérifie ses poches ; son portefeuille s’y trouve. Encore un coup d’œil dans le miroir et il range son téléphone bas de gamme dans son jean Levis 501. Le jeune homme récupère les clefs sur la serrure, l’ouvre et sort.
Il croit voir – non, il en est sûr – il a vu quelque chose. Une forme a bougé dans l’obscurité de l’appartement. Il ne prend pas le temps de contrôler l’objet de sa vision et continue là où il en était. Pour refermer le studio, il claque la porte de toutes ses forces, sans quoi, il devrait la pousser à cinq ou six reprises pour qu’elle daigne se verrouiller correctement.
Il se dirige à l’entrée d’une bouche de métro. Il emprunte la ligne treize jusqu’à la station Saint-Lazare. Il sait qu’il devra changer de direction pour la quatorze en destination d’Olympiades. Le labyrinthe souterrain d’Île-de-France n’a plus aucun secret pour lui. Pourtant, il y a deux ans, il ne se passait pas une semaine sans qu’il ne se perde au moins une fois dans ce cauchemar inventé par la ville lumière.
Pour rejoindre le Raidd, qui se trouve dans le Marais, il décide qu’il vaut mieux, à cette heure de la fin d’après-midi, sortir à la station des Halles. Il finira le reste du chemin à pied. La silhouette discrète du garçon aux cheveux bouclés passe devant un fourgon Renault TRAFIC noir laqué.
Il s’arrête un instant pour s’inspecter. Il se demande s’il ne va pas faire tache avec ses vieilles fringues. Son T-shirt gris oversize Element le suit depuis ses années lycée ; il n’a jamais bougé, pas même après de nombreux nettoyages à la laverie en bas du bâtiment où il réside. Il porte un jeans récupéré dans le carton d’affaires de son père qui doit dater des années soixante-dix.
Sa grosse veste, miraculeusement trouvée peu après son arrivée dans la capitale, donne du volume à ses épaules. Cédric a vite réalisé que sa parka, qui lui tenait trop chaud lorsqu’il vivait à Salavasse, ne le protégeait pas des températures de sa nouvelle ville. Sans beaucoup d’argent en poche, il s’était d’abord résigné à subir la morsure du froid parisien. Après un mois de nez qui coule et de toux sèche, il avait finalement pris la décision d’aller à Emmaüs. La honte et la gêne ne le retenaient plus. Il y avait déniché, pour sept euros cinquante, ce blouson matelassé, qui, sans étiquette, bien sûr, le préserve tout de même avec fidélité des pluies, brumes, grêles et autres cadeaux que compte la météo autour de la tour Eiffel.
Il finit de se regarder. Il conclut qu’il n’aurait pas pu faire mieux. Après tout, même si Simon s’y connaît – ou plutôt, prétend s’y connaître question mode et « fashion faux pas » –, il ne l’a jamais jugé sur son style depuis qu’ils se sont rencontrés.
Si l’on devait décrire Simon, on pourrait commencer par dire qu’il est un homme plutôt mignon. Il n’est pas très grand, tout comme Cédric ; ils oscillent autour d'un mètre soixante-quinze. Il n’est pas non plus particulièrement musclé. Il veille à entretenir sa coupe de cheveux rasée et sa barbe sculptée de façon impeccable. Bien que Cédric prête son regard avec plus d’intérêt à la gent féminine, il sait reconnaître un beau garçon d’un autre et, en l’occurrence, son ami a beaucoup de charme.
Simon aussi en est conscient. Il ne se passe pas un week-end sans qu’il soit en compagnie d’une, voire de deux nouvelles conquêtes.
« Tu sais, c’est pas parce que je suis homo que je veux passer ma vie avec un seul homme. Moi, je les veux tous. »
C’est ce que répond Simon quand on lui demande s’il n’abuse pas ou s’il n’a pas envie de se poser avec quelqu’un quelquefois.
Cédric regarde l’heure ; il est en avance, pas besoin de courir.
Le jeune homme aux pommettes saillantes sort de la station de métro à l’arrêt prévu. Il passe devant plusieurs façades de magasins. Son regard se perd entre une boutique de meubles de créateurs hors de prix et une boulangerie spécialisée dans des pâtisseries à des tarifs tout aussi indécents. La vie à Paris est chère. D’autant plus pour quelqu’un sans attache familiale qui enchaîne CDD sur chômage depuis des mois.
Il voit un immeuble noir et orange. Cette enseigne propose à peu près tout et rien aux bobos parisiens en quête d’un souk faussement chic. Le Bazar de l’Hôtel de Ville, c’est comme ça que ce bâtiment et plusieurs autres dans le quartier s’appellent. Le BHV , pour les jeunes. À ce qu’il paraît, les anagrammes sont en vogue chez la nouvelle génération.
Cédric ne se sent pas concerné par cette catégorie. Les prix y sont tout aussi fous que n’importe où dans le secteur. Il n’y est rentré qu’une fois pour comprendre que les produits qui y sont vendus ne sont pas à sa portée. Puis il n’y est plus jamais retourné.
Il change de direction et s’aventure rue du Temple. Là, au travers d’une vitrine, ébloui par le soleil qui commence sa descente, il la voit.
« Amélia ! »
Non ce n’est pas elle, juste un mannequin mince et très pâle. Elle ne peut pas être là, de toute façon. Pourtant, dans un certain sens, elle se trouve ici, avec lui, dans ses pensées. Après s’être immobilisé pour accepter combien cette fille comptait pour lui, il remarque un écriteau rédigé à la main dans un angle du mur de verre.
Recherchons Vendeur Postuler sur placeNo mail ou autre stupid CV
Il trouve cette formulation étrange, mais elle a le mérite de l’interpeller. Il recule d’un pas et lit le grand panneau d’enseigne :
MAA Vintage & Couture
Ce nom lui évoque quelque chose. Il réfléchit, fouille sa mémoire, et se souvient. Il a vu un reportage à propos de ce magasin. C’était sur une chaîne de télévision, à moins que ce soit plutôt sur BRUT, ce nouveau média disponible sur les grands réseaux sociaux de notre décennie. Il essaie de retrouver la vidéo sur son téléphone, en vain. Si sa mémoire ne lui joue pas de tour, cette boutique revend des fringues, enfin, des vêtements de seconde main. Il se rappelle la différence notable de l’établissement avec d’autres friperies, son côté beaucoup plus chic, réservé aux plus friqués. Il se trouve bien obligé d’acquiescer. La devanture, qui ne donne qu’un avant-goût du magasin, respire l’argent. Le cocon immaculé, décoré d’un savant mélange de pièces bleuâtres et de sculptures dorées, crée une atmosphère propre au luxe. Les vitrines des Galeries La Fayette n’ont pas de quoi faire pâlir celle face à lui. Le mannequin, bien que mince – ce qui n’est plus la tendance de nos jours – est très moderne. Derrière cette plaque de verre, on voit que l’on a pris soin d’incorporer quelques végétaux et cordages avec des luminaires rétro, comme pour réaffirmer le lien de la fripe avec le recyclage et la biodiversité.
Cédric regarde son téléphone ; il lui reste du temps avant de devoir rejoindre Simon. Après tout, il n’a rien à perdre. Il pousse la grosse porte transparente qui donne sur le commerce et entre.
La boutique est bien plus grande qu’elle n’y paraît. Un parquet point de Hongrie, composé de différentes essences de bois, apporte immédiatement la touche bohème si propre à la seconde main. Par contraste, le reste du mobilier souligne l’élégance et le raffinement du lieu. Des voilages blancs créent différents espaces tout en transparence, tandis que de lourds rideaux bleus en velours cachent ce qu’il suppose être des cabines d’essayage.
Le garçon aux boucles brunes remarque que, contrairement à d’autres magasins qui proposent des habits déjà portés, l’odeur de la boutique est printanière. Il ne reconnaît pas le parfum du « vieux », comme il le décrit. Cette odeur de vêtements oubliés trop longtemps dans un placard ou dans un tambour de machine à laver humide. Celle qu’on retrouve généralement aussi sur les vieilles qui ont cessé de prendre soin d’elles. Ici une fragrance florale, mélange de notes de rose, romarin, lavande et d’autres plantes qu’il ne peut deviner, se dégage des tissus.
Il pénètre un peu plus au fond de la grande pièce, bercé par la mélodie de L’amour dans les volubilis de Marie Paul Belle. Les enceintes invisibles animent à la perfection le point de vente. Ses pieds légers, portés par l’ambiance cotonneuse, l’entraînent dans la nostalgie d’un passé qui n’a jamais existé. Derrière un comptoir, une femme tente d’atteindre une étagère beaucoup trop haute pour sa petite taille.
« Bonjour.
— Oh désolée ! Bonjour, pardonnez-moi, monsieur, je ne vous ai pas entendu entrer. », s’excuse maladroitement la jeune femme à la peau noire.
Elle reprend une posture qu’elle s’assure d’être correcte puis, avec un grand sourire, elle lui assène un très commercial :
« Que puis-je faire pour vous aider, monsieur ?
— Je voulais savoir si vous recherchez toujours un vendeur. »
Cédric n’arrive pas à cacher la légère incertitude dans sa voix. Il est persuadé que sa place n’est pas ici. La mode, il n’y connaît rien et, selon lui, cela se remarque rien qu’à sa tenue. La confiance conférée plus tôt par le mannequin d’Amélia s’évapore. Il hésite à partir, mais quelqu’un le retient.
« Yet Darling. »
Il sursaute presque en entendant la voix de la femme derrière lui. Il pivote sur lui-même. Une sexagénaire portant une combinaison bleu électrique le dévisage. Elle reprend la parole avec un accent dont il ne connaît pas l’origine.
« Je suis Marion Müller, c’est moi qui dirige her. »
Elle se rapproche de Cédric. Il comprend qu’il doit serrer la main qu’elle lui tend. Il est surpris par l’énergie et la fermeté de la poigne de la vieille. Madame Müller impressionne ; elle produit toujours cet effet. Non qu’elle cherche particulièrement à intimider son auditoire.
« Enchanté bonj… Bonjour enchanté, je suis… Je m’appelle Cédric… Cédric Pérathie, et je suis intéressé par votre annonce.
— Yet, yet, venez avec moi dans mon bureau, nous allons voir ce que nous allons pouvoir faire de vous. »
Sa langue bute sur le dernier mot, elle retire le « o » et le transforme en un « vous » traînant à la Jane Berkins.
La femme fait volte-face et, d’un pas assuré, se dirige vers une petite pièce plus enfoncée dans la boutique. Il la suit, assez surpris de la rapidité de sa prise en charge.
Habituellement, à Paris, un entretien d’embauche se précède de multiples réservations. On passe des castings, des protocoles infinis, pour finalement réussir à tomber face à un vendeur – pas du tout formé au recrutement – qui décide si, oui ou non, on est assez compétent pour faire le ménage à Auchan. Il entre dans la petite pièce aux murs habillés d’un papier peint bordeaux.
« Close the door et asseyez-vous. »
La phrase est toujours prononcée avec ce drôle d’accent. Cédric n’a jamais été très doué en anglais, ni même dans aucune langue, voire dans aucune matière, mais il comprend qu’il doit fermer la porte. Marion est déjà installée dans un gros siège de velours rose poudré. Elle lui indique le fauteuil jumeau et l’invite de la main à y prendre place. Ils ne sont pas séparés par un bureau comme c’est la plupart du temps le cas lors d’un entretien d’embauche. Le jeune homme s’assied avec précaution.
Le bar est bondé. À l’intérieur, un amas de corps qui se frottent et s’entremêlent bloque toute possibilité d’accès au comptoir.
« Oh, Paysan, tu arrives enfin ? Ça fait une heure que je t’attends là comme un couillon. Mais je t’ai pas attendu pour commander. »
Simon, assis à la terrasse du Raidd avec un verre de vin, regarde Cédric en quête d’une explication valable. « Paysan », c’est le surnom qu’utilise son ami depuis que celui-ci lui a parlé de sa jeunesse près de Vallon-Pont-d’Arc en Ardèche. Là-bas, Cédric a grandi avec un père éleveur de porcs et une mère au foyer. Bien que la femme fût plus occupée par ses rendez-vous chez l’esthéticienne que par les réunions de parents d’élèves ou quoi que ce soit en lien avec son fils. L’Ardèche, à l’instar de la Provence ou encore de la Corse, c’est une région « sauvage » – tout du moins au regard d’un natif de la capitale. Depuis maintenant presque deux ans, Simon a, de ce fait rebaptisé Cédric « Paysan ».
À cette époque, ils travaillaient tous les deux dans un McDonald’s vers la station de métro Mairie de Clichy, à la sortie de la ligne treize. Aujourd’hui, aucun des deux ne travaille dans ce fast-food. Aucun des deux ne travaille tout court, d’ailleurs. Simon est sans emploi et doit compter sur les aides de l’État pour se payer ses vêtements de marques ainsi que ses crèmes revitalisantes. Il ne peut se passer de tous ces artifices pour entretenir sa jolie gueule. Crèmes de jour Typologie, soin anticernes Yves-Rocher, masque en gelée de chez Lush ; ceci n’est qu’une liste non exhaustive des produits qui servent à présenter son expression suivante : sourcils froncés, bouche pincée.
Il attend une excuse satisfaisante de la part de son ami.
Le jeune homme, au teint trop pâle pour se revendiquer originaire du Sud-Est, enlève son vieux manteau. Et comme s’il n’était pas en retard, il prend soin de le placer avec minutie sur le dossier de la chaise qui fait face à Simon.
« Tu connais la boutique MAA ? demande Cédric, qui articule bien chaque lettre de l’enseigne une à une.
— MAA, tu veux dire ? »
Simon, lui, prononce le mot tout attaché.
Cédric hoche la tête de haut en bas en signe de confirmation. Il comprend aussi que son ami fashion addict connaît l’enseigne, et sûrement bien mieux que lui.
« Eh bien, devine qui vient de passer un entretien d’embauche dans…
— Quoi sérieux ? Oh merde ! Chez MAA Vintage and Couture ? La friperie la plus hype de tout Paris ? »
Simon, à la limite de la crise d’hystérie, accentue chaque mot en les martelant d’un léger mouvement simultané de la nuque et du menton. Il pose son verre de rosé, comme pour rassembler toutes ses capacités avant d’entendre l’histoire que l’on va lui raconter.
« Oui, et laisse-moi finir s’il te plaît. »
Cédric prend un instant pour réfléchir par où commencer. Simon ne l’a pas de nouveau coupé, alors il décide de reprendre au moment où il s’est installé dans le bureau aux murs chaleureux, en tête à tête avec Marion.
« Quel âge avez-vous, mon garçon ? »
Il continue de se questionner sur l’origine de l’accent de la vieille dame aux cheveux de nacre. Il suppose un pays anglophone. Or, sa langue est plus tonique que le parler des Américains venus en voyage scolaire dans son lycée lors de son année de première. Il y a quelque chose d’absurde entre l’allemand et l’italien, une sorte de paradoxe musical, qui absorbe toute sa conscience. Il remet ce mystère à plus tard quand il comprend que c’est à lui de répondre.
« 22 ans, Madame Müller.
— Nej ! s’exclame-t-elle, il pense alors au russe. Ne m’appelez pas Madame Müller. Ici, on s’adresse à moi par mon prénom. Alors, s’il vous plaît, appelez-moi Marion, ou bien Ma, si cela vous fait plaisir. »
Elle sourit, et Cédric note que cette femme peut varier d’une rigidité féroce à une douceur mielleuse en un instant.
« Pourquoi êtes-vous rentré dans ma boutique, Cédric ? »
Le garçon doute de bien comprendre la question. Il prend un moment pour être sûr d’utiliser les bons mots. Un peu comme un joueur de Scrabble qui se trouve face à diverses combinaisons possibles. Une seule s’avère être la plus intéressante ; pourtant, est-ce celle-là qu’il va choisir ? Il pose son regard sur le bouquet de lilas dans l’angle de la pièce, le parfum des fleurs flotte autour d’eux. Il a choisi ses mots, il espère marquer le plus de points.
« Je cherche un emploi, je suis quelqu’un de très motivé et travailleur si on m’en laisse la chance. Sans rien vous cacher, quelque chose m’a attiré en passant devant votre vitrine. Je ne sais pas quoi précisément. »
En vérité, Cédric le sait, ce quelque chose, c’est le souvenir d’Amélia, mais impossible d’en parler. L’envie, le besoin, de revoir les yeux de la jeune femme n’a pas sa place dans un échange d’entretien d’embauche. Alors, il continue.
« Je veux me sentir utile et je pense pouvoir l’être ici. »
Cette supposition ne repose sur rien ; après tout, il faut se vendre, alors autant en mettre un peu plus.
Marion se tait ; cela dure un long moment. Si long, que Cédric croit voir du coin de l’œil le bouquet commencer à se flétrir. Les yeux gris de la vieille femme sont plongés sur lui, tel un marchand d’art qui cherche à évaluer une œuvre d’artistes peu connus. Elle ne doit pas se tromper dans son estimation. Muette, elle calcule avec précision son rapport coûts par rendements.
Cédric sent que ses mains deviennent moites. Il les essuie le plus discrètement possible sur son jeans, sans que Marion paraisse s’en apercevoir. La cheffe d’entreprise le regarde sans plus vraiment le voir. Au moment où il s’apprête à reprendre la parole pour combler le silence qui s’installe depuis trop longtemps dans la petite pièce, elle prend une profonde inspiration.
« Cédric, quand pouvez-vous commencer ? »
Il ne s’attendait pas à une telle proposition, surtout après si peu de questions. Il répond aussi vite qu’il lui en est possible qu’il pourra se tenir à disposition de Marion dès le lendemain.
« Splendide ! Alors, à demain. For fanden far sko pa. »
Elle se redresse et lui tend une main pour sceller leur accord. Elle voit dans les yeux noirs du garçon qu’il ne comprend pas la fin de sa phrase. Elle étire sa bouche dans un sourire qui fait apparaître cent rides aux commissures de ses lèvres et ajoute :
« Rendez-vous à 6 h 15, j’aime que la boutique soit prête tôt. Sasha, que vous avez vue tout à l’heure, se chargera de votre formation. »
Il serre la main tendue.
« Merci Mada… Marion. À demain, 6 h 15 du matin. », répète-t-il pour bien enregistrer l’heure. « Merci beaucoup. »
Simon écarquille les yeux.
« Tu as passé un entretien avec Marion Müller ? », articule-t-il distinctement pour s’assurer d’avoir bien compris tout ce que vient de lui raconter son ami.
Il n’attend pas la réponse de Cédric et enchaîne :
« Et tu l’appelles Marion ? Mec, c’est la femme la plus tendance de sa génération. » Il insiste bien sur les “la”. « Elle était mannequin, et même actrice, je crois. »
Ce qui est faux. Marion a épousé une belle carrière dans le mannequinat, c’est vrai. Mais jamais de sa vie, elle n’a récité de répliques, pas même pour une publicité. Simon vante la gloire passée de Marion. Cédric, quant à lui, agite le bras depuis leur table de terrasse pour interpeller un serveur afin de commander une boisson.
« Tu vas travailler chez MAA, je n’en reviens pas ! C’est cette boutique qui a rendu le concept de friperie “chic”. Paysan, promets-moi de ne pas tout gâcher cette fois », le supplie Simon.
Cette réplique, prononcée d’un air implorant, agace Cédric. S’il perd ses emplois à la chaîne depuis qu’il vit sur la capitale, c’est à cause de ce système pourri. Un employeur privilégie les CDD d’apprentis en alternance pour payer en dessous du SMIC. Un autre, prêt à licencier un employé pour embaucher sa nouvelle maîtresse. Ou encore, plus récemment, le fils des patrons qui pique dans la caisse et fait porter le chapeau au dernier venu dans la société. Toutes ces raisons de licenciement abusif, Simon les connaît. Lui aussi a fermé sa gueule quand il s’y est trouvé confronté.
Cédric regarde son ami, il porte une chemise Versoce. La contrefaçon verte et rouge à l’orthographe incorrecte est criarde. Alors, il observe intérieurement son ami. Ce n’est rien de plus qu’un perroquet peinturluré et exubérant. Il aime en faire des tonnes. Cédric décide d’en faire de même. Il commence donc un serment sur un ton ironiquement solennel.
« Je te le promets, je ferai tout ce qui est en ma capacité pour garder ce travail. »
D’un air malin, il ajoute :
« Une promesse faite à un anniversaire ne peut être brisée. »
Simon ne saisit pas tout de suite l’allusion. Puis il regarde son verre posé devant lui et prend une expression grave.
« Ah ! Ne commence pas, hein ! Toujours obligé de parler des sujets qui fâchent. Je me sens assez vieux comme ça, pas besoin de ramener ça sur le tapis. »
Simon exagère, comme à son habitude, chacune de ses réactions.
« D’ailleurs, tu bois quoi ?
— Je voulais prendre une bière, mais impossible de faire venir le serveur. »
Après avoir fini son deuxième verre de vin, l’homme chauve à la barbe impeccable, mais aux pommettes rougies par l’alcool, continue de parler des friperies de Paris. Cédric ne se doutait pas que son ami nourrissait une aussi grande passion pour la seconde main. Il apprend au cours de la soirée que, deux ans après l’installation de MAA
