Les oies de Noël : oeuvres illustrees de Champfleury - Champfleury - E-Book

Les oies de Noël : oeuvres illustrees de Champfleury E-Book

Champfleury

0,0
1,99 €

oder
Beschreibung

"Les oies de Noël : oeuvres illustrees de Champfleury", de Champfleury. Publié par Good Press. Good Press publie un large éventail d'ouvrages, où sont inclus tous les genres littéraires. Les choix éditoriaux des éditions Good Press ne se limitent pas aux grands classiques, à la fiction et à la non-fiction littéraire. Ils englobent également les trésors, oubliés ou à découvrir, de la littérature mondiale. Nous publions les livres qu'il faut avoir lu. Chaque ouvrage publié par Good Press a été édité et mis en forme avec soin, afin d'optimiser le confort de lecture, sur liseuse ou tablette. Notre mission est d'élaborer des e-books faciles à utiliser, accessibles au plus grand nombre, dans un format numérique de qualité supérieure.

Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:

EPUB
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0



Champfleury

Les oies de Noël : oeuvres illustrees de Champfleury

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066301040

Table des matières

.
II Ce qui arriva au hameau de la Mal-Chaussée.
III Le bonhomme Blaizot montre ses griffes.
IV Comment le brave Guenillon trouva une femme sauvage.
V La prison.
VI La famille Cancoin.
VII Profil d’huissier.
VIII Le clerc amoureux.
IX Le juge d’instruction.
X L’atelier de madame Paindavoine,
XI Comment la famille Cancoin prit la place d’une relique.
XII La première oie.
XIII La seconde oie.
XIV La troisième oie.
XV Conséquences de la première oie.
LÉGENDE DE SAINT CRÉPIN LE CORDONNIER
UN DRAME JUDICIAIRE
LA CHANSON DU BEURRE DANS LA MARMITE

L’usurier Blaizot à son ami l’huissier Tête.

LES OIES DE NOËL

I

Le reneuvier.

Dans la rue du Tillô, à Dijon, demeurait, il y a quarante ans, le bonhomme Blaizot; on l’appelait bonhomme à cause d’une certaine rondeur de manières et de langage.

Quelques gens portent des habits que l’on pourrait appeler accusateurs. Blaizot ne s’était jamais

fourni dans cette garde-robe. L’hiver il s’enveloppait d’une houppelande marron et allait aux offices les mains perdues dans un petit manchon dont l’usage n’appartient aujourd’hui qu’aux femmes. Ses jambes de cerf, sèches, n’avaient jamais eu le moindre rapport avec le pantalon. Depuis sa jeunesse,

.

Table des matières

les mollets du bonhomme, protégés par un simple bas blanc, subissaient, sans les craindre, les injures des saisons. Soleil et pluie, neige et grêle, les mollets avaient tout supporté, sans jamais varier de forme.

Mieux que les almanachs, le bonhomme Blaizot indiquait à ses compatriotes l’arrivée du printemps. Comme tout Dijon le connaissait, ses habits servaient de baromètre aux Dijonnais. Après les giboulées, Blaizot se revêtait de nankin.

«Bon, disaient les commères de la rue du Tillô, le bonhomme Blaizot a mis ses habits printaniers.»

Si un incrédule hasardait l’opinion que les froids n’étaient pas encore passés et qu’il y aurait des pluies en avril:

«Vous ne savez guère ce que vous dites, lui répondait-on: jamais le bonhomme Blaizot ne s’est trompé. Il est plus savant que Matthieu Laensberg.»

Blaizot était propriétaire d’une de ces maisons bourgeoises, ni trop vieilles, ni trop jeunes, qui n’apprennent rien à l’œil du curieux. Les femmes entre deux âges déroutent les observateurs: il en est de même des maisons; cependant il est rare que la maison, si elle est habitée depuis quelques années, ne prenne pas trace des habitudes de son propriétaire. L’homme imprime partout son empreinte, comme s’il se laissait tomber sur une nappe de neige.

Deux bancs de pierre, adossés à la maison indiquaient que le bonhomme recevait de nombreux visiteurs. Dans certaines provinces, les bancs de pierre sont les antichambres des gens d’affaires. Tous les notaires de petites villes ou de villages ont des bancs de pierre aussi obligés que les panonceaux.

Les bancs de la maison Blaizot étaient usés en décrivant une courbe vers le milieu.

Les juges d’instruction, dont l’esprit sait découvrir le bout de fil dans l’écheveau emmêlé d’un crime, auraient deviné par ce banc de pierre, légèrement creusé au milieu, que des groupes de clients nombreux venaient s’asseoir fréquemment en cet endroit.

A quelque distance du banc, des anneaux de fer étaient fichés au mur, indice certain du séjour d’hommes à cheval ou en voiture.

Le bonhomme Blaizot était reneuvier.

A Dijon, moyennant une certaine somme, les faiseurs d’affaires, qui jadis prêtaient un bœuf à un laboureur, tenu d’en rendre un du même âge à la Saint-Jean, étaient dits reneuviers.

Les reneuviers, honnêtes gens dans le principe, s’aperçurent, après un certain nombre d’expériences, que l’argent rapporte plus que le meilleur lopin de terre au soleil.

De cette école fut le bonhomme Blaizot, qui appliqua en grand la médecine aux métaux. Son argent paraissait dévoré de fièvre, tant il savait le faire suer. Blaizot commença par prêter des bœufs, suivant les us et coutumes; mais, comme les emprunteurs venaient tous les jours en groupes plus serrés, le bonhomme pensa que tous les bœufs de la Bourgogne n’y suffiraient pas, et que la ville ne serait pas assez grande, quand bien même elle serait convertie en une seule étable.

Il prêta de l’argent.

Les Dijonnais n’en surent rien, ou, ce qui est plus présumable, n’en voulurent rien savoir, car Blaizot n’exerça son industrie qu’avec les paysans des environs. Pour ses concitoyens de la ville, il resta le bonhomme Blaizot, un richard, allant à l’église régulièrement et rendant volontiers service. Le reneuvier fut tout miel pour les citadins, tout vinaigre pour les campagnards.

Aussi les samedis, qui sont les jours de grand marché, la rue du Tillô était-elle encombrée de voitures de fermiers qui, venant traiter d’affaires avec le bonhomme, remplissaient de bruit et de tumulte cette rue, si calme d’ordinaire. Les paysans s’asseyaient sur les bancs de pierre, et ne pénétraient dans le cabinet du bonhomme que tour à tour, appelés par la Rubeigne.

Cette servante, les dix doigts de Blaizot, était une paysanne de quarante ans, qui criait et glapissait dans la maison comme si elle en eût été la dame. Au fond, elle avait pour son maître un vif attachement, que de mauvaises langues commentaient en mauvaise part. La vie de Blaizot était tellement réglée et ses mœurs si régulières au dehors, que la Rubeigne devait avoir, tous les droits des gouvernantes, basés sur de longues relations.

Le samedi qui précéda la fête de Noël, la Rubeigne remarqua, non sans étonnement, la couturière Alizon, attendant sur le banc que les fermiers fussent introduits.

Alizon était une des plus jolies ouvrières de Dijon.

«Que vient-elle faire chez mon maître? Elle doit savoir qu’il ne reçoit que les gens de campagne. Cette fille est jeune et jolie.» Telles furent les impressions de la Rubeigne, qui fit la moue en en trant dans le cabinet du bonhomme Blaizot.

«Il y a à la porte, dit-elle, la couzaigne Alizon qui attend.»

Ce mot couzaigne, qui veut dire à la fois cousine et blanchisseuse, ne s’emploie guère qu’en mauvaise part, et trahissait les pensées de la gouvernante.

«Qu’est-ce que me veut la couzaigne? dit Blaizot. Puis il ajouta: Fais-la entrer.»

Alizon fut introduite; elle rougit dès le pas de la porte. La Rubeigne sortit.

«Eh! dit Blaizot, c’est la jolie fille à Cancoin.... Tu viens pour le loyer, n’est-ce pas?

–Oui, monsieur Blaizot.... comme vous dites.

–Je m’en vas te préparer la quittance.

–Pardonnez, monsieur Blaizot, tout du contraire. Le père m’a envoyé pour vous dire qu’il était bien fâché d’être en retard.

–Ah! dit Blaizot.... Eh bien! pourquoi n’est-il pas venu lui-même?

–C’est qu’il est allé livrer une commande de tonneaux.

–Où ça? demanda Blaizot.

–A la Mal-Chaussée.

–Et quand reviendra-t-il, ton père?

–Demain, monsieur Blaizot.

–Tu lui diras de passer me voir.... Sais-tu, dit le père Blaizot en la reconduisant, que t’es un joli brin de femmélôte?»

Alizon sans répondre sortit du cabinet. Dans l’antichambre se tenait la Rubeigne, qui semblait fort occupée à brosser une paire de souliers.

«Bonjour, madame Rubeigne, dit Alizon.

–Adieu, la couzaigne,» répondit la gouvernante.

IICe qui arriva au hameau de la Mal-Chaussée.

Table des matières

Ce jour-là, dès cinq heures, Cancoin était parti pour livrer sa cargaison de tonneaux.

Le hameau de la Mal-Chaussée est composé de six maisons écartées, qui ont été bâties dans l’emplacement le plus mal choisi de toute la Bourgogne. Le terrain, fertile partout ailleurs, est en cet endroit sablonneux et d’un maigre rapport.

Sur les six maisons, on compte cinq méchantes cabanes, où demeurent de pauvres gens, qui gagnent misérablement leur vie en travaillant pour le fermier Grelu.

Ce fermier possède l’habitation de meilleure apparence; mais si elle brille au milieu des masures, c’est grâce au principe de la royauté du borgne dans le pays des aveugles. De grandes herbes décharnées se dressent sur le toit principal, des herbes qui n’ont pas la couleur réjouissante des vieilles mousses sur les tuiles. Les haies qui entourent le jardin potager sont poussiéreuses et mal entretenues.

Dans la cour picorent des coqs et des poules; les poules sont maigres, et le chant des coqs a un timbre qui ne ressemble pas au joyeux cri des coqs de bonnes maisons. Un dindon morne, à la crête pâle, est monté, par extraordinaire, sur une charrette cassée. Deux pigeons mélancoliques se tiennent en haut d’un pigeonnier dont le toit est troué.

L’étable ouverte laisse entrevoir un âne qui a une genouillère de toile à la jambe: outre cette blessure, l’âne paraît avoir supporté de longues fatigues, car un de ses côtés est pelé par le frottement du bât. Il a pour compagnon un cheval de labour maigre, dont les yeux troubles ressemblent à ceux des gens qui ont porté toute leur vie des besicles.

Cancoin, qui avait passé toute la journée à siffler gaiement dans sa voiture, suspendit son sifflet en apercevant un filet de fumée sans consistance qui sortait timidement d’une des cheminées de la première cabane. Le tonnelier n’était plus qu’à une portée de fusil de la Mal-Chaussée, dont le nom change suivant les gens qui en parlent. Les Dijonnais de distinction l’appellent la Mal-Bâtie; les bourgeois la Mal-Chaussée; les ouvriers, la Mal-Fichue, et plus énergiquement encore.

Ces surnoms semblent avoir porté malheur à ce hameau, auquel se rattache une lugubre histoire d’assassinat dont les vieillards de Dijon parlent encore. Cet assassinat, faux ou vrai, car on ne sait le nom du meurtrier ni de la victime, fut commis, dit-on, avant la bâtisse du hameau, et les superstitieux prétendent que rien, ni hommes, ni bêtes, ni plantations, ni semailles, ne peut réussir sur un terrain souillé par le meurtre.

Pour ces raisons, Cancoin cessait de siffler aux environs du hameau. Il entra donc avec sa voiture dans la cour silencieuse; les animaux s’enfuirent comme étonnés d’être dérangés dans leur fainéantise.

Le tonnelier attacha son cheval à l’anneau d’une auge, et se dirigea vers le corps de bâtiment. La première chambre d’une ferme a d’habitude quelque chose de réjouissant. D’abord se présente à la vue le grand foyer noir avec les fagots qui petillent sur les hauts chenets de fer. Au-dessus de la cheminée, sur le mur que les mouches ont décoré d’agréments noirs, Napoléon fait pendant au Juif errant. Un râtelier, portant des fusils au canon brillant, cache quelques parties des estampes aux vives couleurs. A droite, un buffet-dressoir déroule la collection de vaisselle en faïence dite porcelaine de Tours. On guérirait un hypocondriaque en ornant sa chambre de ces plats d’un ton brutal, mais gai, où des coqs et des fleurs sont peints avec autant de candeur que de simplicité. A gauche, tient un large espace le lit, qui a conservé l’ampleur des couches du moyen âge. Les rideaux sont de cette ancienne toile de Perse, que les amateurs recherchent aujourd’hui avec tant de persévérance. Dans un coin ombreux, la lumière pique de points blancs la batterie de cuivre, et la fait ainsi sortir de son obscurité.

A la ferme de la Mal-Chaussée, la vaste cheminée, les fusils, les images d’Épinal, la faïence, le lit, et les instruments de cuisine avaient subi des accrocs, des dégradations, des déchirures, de la rouille, des ébréchures, et étaient souillés de toiles d’araignées. Les vitres de la chambre, verdies par la poussière, ne donnaient passage qu’à un jour maussade.

Cancoin, qui entrait brusquement, s’arrêta en voyant la fermière devant un lit d’enfant. L’enfant était saisissant de beauté, les yeux extraordinairement allongés en amandes. Deux taches roses sur les joues tranchaient particulièrement sur une teinte jaune de cire. L’enfant était coiffé d’un haut bonnet de coton rond, sans mèche, qui paraissait soufflé.

Sur la tête du petit malade, le comique bonnet de coton devenait mélancolique et chassait toute idée de joie.

«M’nenfant, disait la fermière, parle-moi voir un peu.»

Mais l’enfant était aussi muet que son grand bonnet de coton. A chaque instant il semblait que ses grands yeux fixes s’allongeaient: son regard prenait des rayons d’une fixité impossible à rendre. L’enfant semblait chercher à traverser les murs, et une mélancolie profonde ressortait des mouvements du petit être plein de résignation.

«Madame Grelu?» dit Cancoin, attristé par cette scène.

La iermiere tressaillit en entendant une voix.

«Votre petit est donc malade? dit le tonnelier.

–Oh! oui, bien malade, le pauvre chéri!»

En même temps la fermière se courba sur le lit pour embrasser l’enfant: elle devenait gourmande de baisers.

«Qu’est-ce qu’il a? demanda Cancoin.

–Est-ce qu’on sait, disait-elle; il n’y a pas huit jours l’enfant gipaillait (folâtrait), gâdru (gros, bien portant); il était gentil comme les amours, jamais on n’en avait vu de pareil. Puis, tout d’un coup, il a devenu triste, pâlot, maigrichon, plein de dégoûts pour la nourriture....

–Ce n’est rien, dit Cancoin, c’est la croissance.... tous les enfants de son âge sont comme ça.»

La fermière secoua la tête d’un air de doute:

«Oh! non, dit-elle. Regardez donc ses pauvres petites babaignes (lèvres) pâles; elles étaient, n’y a pas si longtemps, rouges comme des pommes à sucre. D’ailleurs, l’médecin l’a condamné, m’nenfant.... Il dit que les drogues n’y peuvent rien faire et qu’il faut tout attendre du bon Dieu.... C’est pourtant comme mon enfant Jésus. Et le père, si vous voyiez son chagrin!... Ca lui a fait tant de peine de voir son fieu dans un état pareil, qu’il est parti aux champs.

–Il faut toujours conserver de l’espoir, dit Cancoin. A quoi ça sert de se désespérer pareillement?... On en a vu de plus malades revenir au soleil...»

L’enfant fit un mouvement dans le lit.

«Est-ce que tu n’es pas bien? dit la fermière, qui courut chercher des oreillers à son lit pour les mettre sous la tête du malade. Tenez, dit-elle en arrangeant les couvertures, voyez donc ses pauvres chers petits bras.... Il n’y a plus que les os; ça ferait pleurer la nature.... Il ne parle plus, il ne mange plus; il m’aimait tant, et maintenant plus d’aimorôtes (caresses)!

–Il fait bon soleil dehors, madame Grelu, vous devriez ouvrir la fenêtre,» dit le tonnelier.

Comme la fermière, les yeux fixés sur son enfant, ne répondait pas, le tonnelier alla lui-même à la croisée, et le soleil, qui renonçait à pénétrer la crasse des carreaux, se précipita dans la chambre. Le petit malade parut réjoui de cette chaleur bienfaisante.

«Qué bonne idée vous avez eue, mon bon monsieur Cancoin, dit la mère; ça le ravigote, m’nenfant.

–Voyez-vous, madame Grelu, il ne faut pas être triste près de l’enfant.... Ils ne comprennent que trop. Tâchez de l’amuser un peu; si on les laisse dévorer par la maladie, ils sont perdus; moi, je sais ce que c’est. J’ai eu sept enfants: eh bien, quand je les voyais malades, vite je tâchais de les distraire. C’est comme pour le mal de dents, si on peut l’oublier, on ne l’a plus.... A-t-il des joujoux, votre petit?

–Oh! ce n’est pas ça qui lui manque.

–Eh bien, allez les querir, et mettez-les sur la couche.»

La fermière courut à l’armoire et en rapporta un petit chien de carton peint, une poupée et un sifflet. L’enfant resta morne à la vue de ces jouets, quoique Cancoin essayât de faire aboyer le chien de carton. Mais le chien paraissait triste de ne pouvoir faire entendre ses cris; il y avait une fissure dans le soufflet de peau. La poupée n’avait jamais été destinée à donner signe de vie: c’était une personne aux rouges couleurs, d’une physionomie remplie tout à la fois de candeur et de niaiserie. Le sifflet força Cancoin à enfler ses joues d’une manière démesurée sans arriver à aucun résultat: il était bouché.

«Ils sont bien abîmés, vos joujoux, dit Cancoin, je n’en donnerais point une arnôte (une obole). Il n’y en a pas d’autres?

–Non, dit la fermière.

–Alors, madame Grelu, égayez-le n’importe comment.... je ne sais pas.... Chantez-lui quelque chose.

–Vous croyez? dit-elle.

–Sans doute.»

Alors la fermière chanta d’une voix plaintive cet ancien noël, populaire dans les villages aux alentours de Dijon:

Laissez paître vos bêtes,

Pastoureaux,

Par monts et par vaux;

Laissez paître vos bêtes,

Et venez chanter Nau.

J’ai ouy chanter le rossignô,

Qui chantait un chant si nouveau,

Si bon, si beau,

Si résonneau;

Il m’y rompait la tête,

Tant il prêchait

Et caquetait;

Adonc pris ma houlette,

Pour aller voir Naulet.

Le petit malade ne disait rien; mais il ouvrait la bouche comme quelqu’un qui écoute avec grande attention. A la fin du second couplet la fermière essuya ses larmes.

«Vous chantez ça trop tristement, dit Cancoin; il faut y mettre de la réjouissance, sans quoi vaut mieux se taire.»

Le brave tonnelier unit la pratique à la théorie; et cherchant à adoucir sa rude voix, il continua le noël:

Je m’enquis au berger Naulet.

As-tu ouy le rossignolet

Tant joliet,

Qui gringotait

Là-haut sur une épine?

Oui, dit-il, oui,

Je l’ai ouy;

J’en ai pris ma doucine,

Et m’en suis réjoui.

Malgré le soin que prenait Cancoin de mettre une sourdine à sa voix, elle rendait de tels sons que Grelu, qui rentrait, s’arrêta à la porte, étonné d’entendre un chant si joyeux dans une maison qu’il avait quittée morne et silencieuse.

Le fermier entra et regarda avec inquiétude son enfant, dont les yeux clignaient, comme offusqués par la vibration puissante du chant du tonnelier.

«Comment va le petit, dit-il?

–Je ne sais, répondit la fermière; il m’a quasi l’air effrayé.

–Bonjour, monsieur Grelu, dit Cancoin interrompu dans sa chanson; j’ai amené vos tonneaux.

–Ah! fit en soupirant le fermier, qui ne se souciait guère de tonneaux en ce moment.»

Grelu était un paysan de haute taille, les épaules voûtées. La campagne ne lui avait pas communiqué cette grosse santé qui fait la richesse des paysans. Le chagrin ressortait de chaque trait de son visage; ses cheveux étaient gris et rares.

Pour habit Grelu avait une mauvaise veste de toile; appelée biaude dans le pays; c’est le vêtement des pauvres gens. Encore sa biaude était-elle déchirée en maints endroits. Il passait chez ses voisins pour un caractère dangraignar, c’est-à-dire en dessous, et par là n’inspirait pas grande amitié. Bon nombre de gens jugent ainsi sur la mine. Ils ne s’inquiètent pas de la vie antérieure, des malheurs de chagrins d’un homme; ils le jugent sur l’état présent.