Les Prisonniers de la liberté - Luca di Fulvio - E-Book

Les Prisonniers de la liberté E-Book

Luca Di Fulvio

0,0

Beschreibung

Venus des quatre coins de l'Europe, trois destins brisés se retrouvent dans l'enfer de Buenos Aires en 1912.

Argentine, 1912. Trois destins, trois chemins qui se croisent et se perdent, trois jeunes gens bousculés par la vie rêvant d’un monde nouveau.
Rosetta a été déshonorée à Alcamo, la famille de Raquel est massacrée à Sorochyintsi, Rocco refuse de se soumettre à la loi de Palerme.
Venus vaincus des quatre coins d’Europe, ils n’auraient jamais dû se rencontrer.
Ils se retrouvent dans l’enfer de Buenos Aires.

Découvrez sans plus attendre le nouveau roman historique de l'auteur des best-sellers internationaux Le Gang des rêves, Les Enfants de Venise et Le Soleil des rebelles !

EXTRAIT

« Il est arrivé ? » dit le policier en entrant dans la pièce où le capitaine Ramirez tenait Raquel prisonnière. Elle comprit qu’il parlait d’Amos. Et il lui sembla totalement absurde d’être arrivée jusqu’ici pour mourir d’une manière aussi stupide et cruelle. « Fais-le attendre à l’arrière, ordonna le capitaine. Je lui amène la fille. » Mais ensuite, il leva la main : « Non, attends ! Je vais lui parler d’abord, sourit-il. Mieux vaut préciser tout de suite les termes de la… transaction. On ne va pas faire ça juste pour sa belle gueule de juif, hein ? » Il cligna de l’œil, et l’autre se mit à rire.
Le capitaine sortit de la pièce, suivi du policier. « Reste là devant et ne fais entrer personne », commanda-t-il avant de fermer la porte. Dès qu’elle se retrouva seule, Raquel se recroquevilla sur le sol. Tout était fini. La vie était encore plus cruelle que les hommes. 

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Un ouvrage épique aux accents romanesques sur la soif de liberté abordant les thèmes des migrations et de l'injustice notamment celle des femmes et sur leur condition au début du XXe siècle. Un roman dont on savoure la finesse et la justesse [...] Un livre à la fois bouleversant, teinté d'acidité et de tendresse qui tiendra le lecteur en haleine jusqu’à la dernière page. - Icicnancy.fr

Un roman aussi poignant que haletant, qui plonge le lecteur dans les bas-fonds de la condition des migrants. Cent ans plus tard, les obstacles ont sûrement pris des formes différentes. Mais cette dureté a-t-elle vraiment évolué ? -  Ouest France

Le Gang des rêves, Les Enfants de Venise, Le Soleil des rebelles. Que l’intrigue se passe au début de la Renaissance en Italie ou dans les années 1920 à New York, chaque roman fait un carton. Sorti en septembre dernier, Les Prisonniers de la liberté, quatrième livre de Luca di Fulvio, semble bien partie pour emprunter le même chemin. - LeProgrès.fr

Avec des personnages extrêmement attachants, une intrigue qui tient en haleine et une réflexion sous-jacente sur la condition féminine et la corruption sous toutes ses formes, Luca di Fulvio signe là un roman dont on redemande encore, même après 600 pages. Captivant et ébouriffant de bout en bout. Un vrai coup de cœur. - Joalie.donc.je.suis

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né à Rome où il vit et écrit, Luca di Fulvio est l’auteur de dix romans dont trois sagas mythiques, parues chez Slatkine & Cie : Le Gang des rêves, Les Enfants de Venise et Le Soleil des rebelles, toutes disponibles chez Pocket. Son nouveau roman, Les Prisonniers de la liberté, est en cours de traduction dans le monde entier.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 963

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS



Couverture

Page de titre

À Elisa, ma femme. À tous ceux qui ne détournent pas les yeux.

Qu’est-ce qu’un fleuve sans sa source ? Qu’est-ce qu’un peuple sans son passé ? Victor HUGO

Descendemos de los barcos. Dicton argentin

Une nouvelle chance commence toujours par la destruction totale du passé.

Première partieTrois voyages1912

1

Alcamo, Sicile

« Bottana ! »

Rosetta Tricarico continuait d’avancer sur les sentiers poussiéreux d’Alcamo sans se retourner, la tête haute.

« Espèce de sale bottana ! » reprit une autre vieille, vêtue de noir de la tête aux pieds, le visage parcheminé par le soleil féroce de Sicile.

Mais Rosetta poursuivit son chemin, droit devant. Elle marchait pieds nus en faisant virevolter les pans de sa robe rouge feu.

Un groupe d’hommes, installés autour d’une petite table, sous l’auvent en roseaux de l’auberge, avec la coppola calée sur le front, une chemise blanche au col crasseux, le gilet noir aux poches élimées et la barbe drue, fixaient Rosetta comme une proie. L’un d’eux cracha une sécrétion noire et visqueuse, pleine de tabac.

« Mais où tu cours comme ça ? » lança alors l’aubergiste en s’essuyant les mains sur son tablier.

Les clients éclatèrent de rire. Rosetta les dépassa.

— Y paraît que cette nuit, les loups sont descendus de la montagne… commença l’un des hommes, en sirotant un petit verre de vin doux. Les autres se remirent à ricaner. L’homme continua :

— Heureusement, ils n’ont pas touché à mon troupeau…

— Les loups, c’est les bottane qu’ils cherchent, pas les braves gens ! commenta l’aubergiste.

Toute la compagnie acquiesça. Rosetta s’arrêta net, dos tourné, poings serrés.

« T’as quelque chose à nous dire ? » grogna un des hommes, d’un ton provocateur. La jeune femme resta immobile, frémissant de rage. Puis elle reprit son chemin jusqu’à l’église San Francesco d’Assisi.

Elle entra dans le presbytère comme une furie et se planta devant le père Cecè.

« Comment pouvez-vous permettre ça ? » cria-t-elle. Elle était écarlate, la fureur l’étouffait. Elle avait vingt ans et déjà la force d’une femme accomplie. Ses cheveux, dénoués sur ses épaules, étaient sombres et brillants comme les plumes d’une corneille, ses yeux lançaient des éclairs noirs sous ses sourcils broussailleux.

— Comment un homme de Dieu peut-il faire comme si de rien n’était ?

— De quoi parles-tu ? demanda le père Cecè, mal à l’aise.

— Vous le savez très bien !

— Calme-toi, mon petit…

— Cette nuit, ils ont tué dix de mes brebis !

— Ah oui, ça, bredouilla le prêtre, il paraît qu’il y a eu des loups…

— Les loups n’égorgent pas les moutons avec des couteaux !

— Mon petit, comment peux-tu dire…

— Les loups, ils les mangent, les brebis ! continua Rosetta avec un regard de colère et de désespoir. Oui, ils les mangent, ils ne les laissent pas comme ça, dans le pré !

Elle serra les poings jusqu’à ce que ses doigts deviennent blancs.

« Mais… vous le savez très bien… » En prononçant ces derniers mots, sa voix avait pris un ton tragique. Elle secoua la tête. « Comment pouvez-vous ? Comment est-ce possible ? »

Le père Cecè soupira, toujours plus mal à l’aise. Il se retourna, incapable de soutenir le regard de Rosetta, et il aperçut sa bonne en train d’écouter à la porte. « Va-t’en ! » s’énerva-t-il. Il alla fermer la porte, puis se rendit à l’autre bout de la pièce et prit deux chaises qu’il posa face à face. Il en indiqua une à Rosetta. Elle s’approcha et dévisagea longuement le prêtre avant de s’asseoir.

— Comment pouvez-vous permettre ça ? répéta-t-elle.

— Cela fait longtemps que je ne t’ai pas vue à l’église, fit-il remarquer.

Rosetta eut un sourire sarcastique.

— Et alors ? Si je viens à l’église, vous m’aiderez ?

— Notre Seigneur t’aidera.

— Et comment ?

— En parlant à ton cœur et en te suggérant la bonne décision.

Rosetta se leva d’un bond.

— Alors comme ça, vous aussi, vous êtes un valet du baron ! cria-t-elle avec mépris.

Le curé poussa à nouveau un gros soupir, puis il se pencha vers elle et lui prit la main. Elle la retira aussitôt, agacée. « Assieds-toi », lui dit-il sans aucune agressivité. Rosetta s’exécuta.

— Ma fille, voilà plus d’un an, depuis que ton père est mort, que tu te bats, commença-t-il d’un ton las. Il est temps que tu te résignes…

— Jamais !

— Regarde ce qui t’arrive, poursuivit-il. Plus personne n’achète tes fruits. Ils restent là, à pourrir. Il y a deux mois, un incendie a brûlé la moitié de ta récolte…

Rosetta tourna les yeux vers son avant-bras droit, qui portait la marque d’une grave brûlure.

— Plus ce combat entre le baron et toi s’éternise, ajouta le prêtre, plus tu deviens têtue et bizarre. Regarde un peu la robe que tu portes…

— Qu’est-ce qu’elle a de bizarre ? interrogea Rosetta avec orgueil. Je ne suis pas veuve, je n’ai pas à m’habiller en noir ! Cette robe m’arrive aux chevilles et ne montre pas du tout mes nichons.

— Mais comment tu parles… soupira-t-il.

— Comme une bottana, railla Rosetta avant de fixer le prêtre droit dans les yeux. Mais moi, je ne suis pas une bottana, et vous le savez très bien.

— Oui oui, je sais…

— Je suis une bottana simplement parce que je ne courbe pas l’échine.

— Tu ne comprends pas…

— Oh si, je comprends très bien, au contraire ! éclata Rosetta en brandissant un poing dans les airs. Le baron possède déjà des centaines d’hectares, et il s’obstine à vouloir aussi mes quatre hectares, parce que la rivière y coule, comme ça, toute l’eau sera à lui. Mais cette terre, elle est à moi ! Ma famille s’y casse les reins depuis trois générations, et moi je veux simplement faire comme eux. Les gens du village devraient m’aider, mais ils ont peur. Ce n’est qu’une bande de lâches !

— Tu vois que tu ne comprends pas ! s’exclama le père Cecè. Bien sûr, que les gens craignent le baron ! Mais tu crois vraiment que c’est pour ça qu’ils s’acharnent contre toi ? Tu te trompes, tu n’as rien compris. Pour eux, tu es encore plus dangereuse que le baron… et d’une certaine manière, je ne peux pas leur donner tort. Tu es une femme, Rosetta.

— Et alors ?

— Que se passerait-il si d’autres femmes se comportaient comme toi ? s’enfiévra le père Cecè. C’est contre-nature ! Même Dieu le condamne !

— Moi, je vaux autant qu’un homme.

— Mais c’est justement ça, que Dieu condamne ! s’écria-t-il en la saisissant par les épaules. Une femme doit…

— Je connais la chanson, interrompit Rosetta. Elle s’emportait et s’écarta de lui. Une femme doit se marier, faire des enfants, et encaisser les coups de son mari sans se rebeller, comme une brave boniche.

— Mais comment peux-tu réduire à ça le mariage sanctifié par Dieu ?

— Mon grand-père battait sa femme jusqu’au sang, lâcha Rosetta, sombre, les narines dilatées par la rage. Et mon père battait ma mère. Toute sa vie, il lui a reproché de ne lui avoir donné qu’un seul enfant, une fille. Quand il était ivre, il la frappait à coups de ceinture et me battait moi aussi. Il disait que je ne serais jamais bonne qu’à baiser !

À ce souvenir, elle serra les poings, ses yeux s’embuèrent de colère et de douleur.

— C’est donc ça, votre mariage sanctifié par Dieu ? Eh bien écoutez-moi : je ne laisserai plus jamais personne me frapper comme si j’étais un animal !

— Alors, vends !

— Non.

— Je me fais du souci pour toi…

— Faites-vous plutôt du souci pour votre âme, quand vous donnerez l’absolution aux villageois qui ont égorgé mes brebis !

Là, elle se leva et fixa le prêtre : « Vous avez absous mon père aussi, pas vrai ? Il vous a dit qu’il me battait jusqu’au sang avec sa ceinture ? Qu’il m’écrasait sous ses poings ? Vous n’avez jamais remarqué les bleus sur mon visage ? Sur celui de ma mère ? Nos lèvres étaient tellement fendues que nous ne pouvions pas réciter le Je vous salue Marie sans saigner. La peur, la douleur et la tristesse ont tué ma mère. » Elle le regarda avec colère et elle conclut, dans un murmure :

— Et vous, vous avez donné l’absolution à mon père. Vous pouvez vous le garder votre Dieu, si c’est ça ses suggestions !

— Ne blasphème pas, Rosetta ! C’est aussi ton Dieu !

— Certainement pas ! Mon Dieu veut la justice !

Elle se jeta sur la porte, l’ouvrit d’un geste brusque et surprit la bonne du curé penchée en avant, à espionner par le trou de la serrure. Elle la bouscula et se précipita hors du presbytère. La domestique se signa à trois reprises, comme si elle venait de voir le démon en personne, et murmura : « Bottana ! »

Dehors, un soleil aveuglant faucha Rosetta. Une petite troupe de curieux s’était rassemblée devant l’église. Ils observaient la jeune femme en silence et formaient une sorte de haie qui l’empêchait de passer.

Rosetta aurait voulu fuir, mais il n’y avait aucune échappatoire possible. Le cœur battant à tout rompre, elle avança vers le groupe compact. Elle avait du mal à respirer et la fureur lui martelait les tempes. Quand elle fut à moins d’un pas du premier villageois, elle s’arrêta et le dévisagea, lèvres serrées. Un léger souffle de vent balayait ses longs cheveux noirs dénoués.

Après un moment, l’homme fit un pas de côté. Alors Rosetta reprit lentement sa marche. Les gens s’écartaient doucement, paresseusement, et l’obligeaient à frôler leurs corps menaçants. Quand elle les eut dépassés, elle sentit que ses jambes ne la portaient plus. Mais elle s’efforça de ne pas accélérer le pas, et de se tenir le plus droit possible. Quand elle s’engagea dans le sentier qui menait à son terrain, elle perdit tout contrôle de ses jambes, et se retrouva soudain à courir comme si elle était pourchassée par mille monstres. Elle traversa le champ, où ses brebis égorgées gisaient sur le dos, elle essaya de ne pas les regarder. Et elle finit par se jeter dans la ferme blanchie à la chaux où elle était née. Elle tira le verrou, resta dos contre la porte, haletante, jusqu’à ce que la nausée la plie en deux. Elle tomba à genoux, les mains sur le sol de briques cuites au soleil.

Tous les villageois s’imaginaient qu’elle n’avait peur de rien mais son âme était tourmentée depuis l’enfance. Tous les jours, sans exception, les mêmes cauchemars la harcelaient. Elle éclata en sanglots, elle cherchait à résister aux pleurs qui la secouaient, elle répétait, comme lorsqu’elle était enfant et que son père la battait jusqu’au sang : « Même pas mal… ça ne fait même pas mal… »

2

Sorochyintsi, Gouvernement de Poltava, Empire russe

À treize ans, nul ne devrait savoir ce qu’est vraiment la vie ni combien elle peut être cruelle, même lorsqu’on a grandi aux alentours de Sorochyintsi, dans un shtetl tellement misérable et oublié de Dieu qu’il n’a même pas droit à un nom, même si on est habitué aux pogroms de la police et des paysans qui voient dans les juifs le mal incarné, même quand on parvient à résister à des températures de moins vingt en ne portant qu’une paire de sabots en bois et une petite robe de tissu toute trouée, même quand on est capable de survivre trois jours avec rien d’autre dans le ventre qu’un ignoble navet pourri. Mais la vie avait décidé de ne pas faire de cadeaux à Raechel Bücherbaum.

Tout commença par un matin tellement sombre qu’on aurait dit une nuit laiteuse, sous les nuages épais, impénétrables, d’un ciel bas et oppressant. Raechel, comme tous les jours de Shabbat, accompagna son père jusqu’à l’étable désormais privée d’animaux que sa communauté avait transformée en shul, c’est-à-dire en synagogue. Elle s’arrêta devant la porte d’entrée qu’on avait dégagée de la première neige de l’année et dit au revoir à son père. Elle s’apprêtait à monter l’escalier extérieur menant à une galerie ménagée sous le toit, d’où les femmes participaient aux prières, séparées des hommes, lorsqu’elle aperçut une feuille de papier jauni accrochée à l’intérieur, dans la zone réservée aux hommes. Avec sa curiosité habituelle, elle tendit le cou pour tenter d’y jeter un œil, et finit par poser un pied à l’intérieur de la pièce.

— Arrête, Raechel ! la prévint son père, habitué à ses transgressions.

— Qu’est-ce qu’il y a d’écrit ? demanda-t-elle en montrant le papier.

— Va-t’en de là ! gronda-t-il, agitant une main en l’air comme lorsqu’il chassait les poules.

— Je veux savoir ce qui est écrit, insista-t-elle.

— Si ça concerne la communauté, le rabbin nous le lira après le siddour, répondit patiemment son père.

Il sourit avec bienveillance et lui fit un signe de la tête ; sa longue barbe, à la pointe très soignée, s’agita dans le vent froid. Puis il leva un doigt, comme un avertissement, et reprit : « Allez, monte ! Et s’il te plaît, ne chante pas plus fort que les autres, comme tu le fais toujours ! »

Alors que son père disparaissait à l’intérieur de la shul, Raechel poussa un soupir. Elle allait monter l’escalier conduisant à la zone réservée aux femmes lorsqu’elle vit arriver Elias, un gamin de son âge, maigre et boutonneux. Elle s’arrêta pour l’attendre.

— Bonjour, Elias ! lui lança-t-elle avec un sourire forcé.

— Bonjour, Raechel, bougonna l’autre en continuant son chemin.

— Attends ! Il faut que tu me rendes un service.

— Quoi ? demanda-t-il, méfiant.

— Tu vois la feuille accrochée là-bas ? dit Raechel, sans cesser de sourire. Je veux savoir ce qu’il y a d’écrit dessus.

Elias se tourna vers la feuille. Puis il regarda Raechel et haussa les épaules.

— Je ne sais pas lire, dit-il.

— Mais ce que tu peux faire, c’est aller la prendre et me la donner, comme ça je te la lirai à toi aussi.

Le garçon resta immobile, sans savoir quoi faire, triturant de l’ongle un bouton sur sa joue.

À cet instant-là surgit Tamar, la plus jolie fille du village, qui décocha un sourire méprisant à Raechel et l’apostropha d’un « Salut, porc-épic ! » avant de gravir l’escalier. Une expression malicieuse brilla dans le regard d’Elias.

— Si elle me promettait un truc, elle, je lui apporterais le papier tout de suite, ricana-t-il bêtement.

— Et tu aurais bien tort, répliqua aussitôt Raechel, parce que Tamar ne te laisserait jamais toucher ses nichons, alors que tu en meurs d’envie !

Elias piqua un fard.

— Et puis, elle ne sait pas lire non plus. Allez, fais-le pour moi !

Elias examina la poitrine de Raechel, plate comme une planche à pain. La jeune fille avait un long nez en trompette, et des cheveux ridicules : au lieu de se faire des tresses bien régulières, comme les autres filles, elle les laissait pousser, libres et rebelles, de sorte qu’on aurait dit un gros buisson épineux – ou un porc-épic, comme disait Tamar. Mais bon, c’était quand même une fille.

— Si je le fais, je gagne quoi ? demanda-t-il avec un gloussement.

— Tu y gagnes que je ne te colle pas mon poing dans la figure, petit cochon boutonneux ! répliqua Raechel.

Elias perdit aussitôt son petit sourire idiot.

« Allez, dépêche-toi ! » le pressa Raechel.

Le garçon, indécis, se balança un moment d’un pied sur l’autre. Puis, lentement, il se dirigea vers la feuille et fit un geste pour la détacher.

— Mais qu’est-ce que tu fabriques, Elias ? interrogea un homme, l’apercevant.

— C’est sa faute ! rétorqua aussitôt Elias, indiquant Raechel.

— Espèce de lâche ! dit celle-ci, pleine de mépris.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda le père de Raechel, apparaissant lui aussi près de l’entrée.

— Ta fille voulait qu’Elias lui donne ce papier et lui, il obéissait ! expliqua l’homme avant de donner une chiquenaude au garçon. Imbécile ! Ce sont les hommes qui disent aux femmes ce qu’elles doivent faire, pas l’inverse !

— Raechel, tu es vraiment têtue comme une mule, dit son père en secouant la tête, avant de lui sourire gentiment. Allez, monte !

— Dépêche-toi ! Tu devrais avoir honte ! s’exclama la seconde épouse de son père, une femme maigre et sèche, qui venait d’arriver.

Elle saisit Raechel par le bras, mais celle-ci tenta de se libérer de la prise.

— Elle n’a rien fait de mal, protesta son père. Il adorait sa fille unique, qu’il avait dû élever seul après la mort de sa première épouse, avant de se remarier.

— Je n’ai rien fait de mal, répéta Raechel, avec une moue impertinente.

— Non, c’est vrai, mais seulement parce qu’on t’en a empêchée ! rétorqua la belle-mère avec aigreur, en continuant à la tirer par le bras.

— Qu’est-ce qu’il y a d’écrit ? insista Raechel.

— Mais allez, monte ! rit son père.

Raechel se laissa entraîner dans la galerie par sa belle-mère, en faisant bruyamment résonner ses sabots sur les marches. « Tu marches comme un garçon », pensa la jeune fille avant de compter jusqu’à trois. « Tu marches comme un garçon ! » ronchonna comme d’habitude la belle-mère – et Raechel ne put retenir un sourire de satisfaction. Pas un jour ne s’écoulait sans que la seconde épouse de son père ne lui répète qu’elle était moche et ordinaire, sans aucune féminité ni grâce, et qu’elle ressemblait à un garçon. Et Raechel, loin de s’amender, en remettait une couche, rien que pour l’énerver. Elle s’obstinait aussi dans son refus d’attacher avec des rubans ses longs cheveux, épais et en broussaille.

Arrivée dans la galerie, elle se fraya un chemin jusqu’au premier rang et se pencha pour regarder son père, qui était le khazn, le chanteur de leur communauté. Il entonnait de sa voix de ténor les mélodies du siddour, guidant avec brio les voix des fidèles analphabètes afin qu’ils chantent correctement les prières. Raechel se disait avec fierté qu’elle n’avait jamais entendu meilleur chanteur que lui. D’ailleurs, elle aussi chantait bien, malheureusement les femmes n’avaient pas le droit de devenir khazn. Décidément, les femmes ne pouvaient pas faire toutes ces choses amusantes que faisaient les hommes. Mais la véritable passion de Raechel, c’était la lecture et l’écriture. Elle savait écrire de droite à gauche avec les douces lettres de sa langue. Elle savait aussi écrire de gauche à droite, en utilisant soit les caractères cyrilliques un peu obscurs de la Russie, soit ceux du monde occidental. Elle avait lu tout ce qu’elle avait trouvé à lire – même si, en tant que fille, elle n’aurait pas dû le faire. Il s’agissait uniquement de textes sacrés. Son rêve, c’était lire un roman, mais ça, c’était le summum de l’interdit, et dans son shtetl, personne n’avait jamais vu de roman. En lire un aurait été une shanda, une honte. Raechel pensait que ce n’était pas juste et qu’il y avait vraiment trop de règles injustes qui empêchaient la femme de vivre comme un homme, librement. Raechel s’unit au chœur :Baruch atah Adonai Eloheim, melekh haʼolam… « Chante moins fort ! » la réprimanda sa belle-mère, agacée. D’ordinaire, Raechel aurait chanté encore plus fort, mais ce matin-là, son esprit était occupé par cette feuille accrochée à l’entrée. Elle avait dû être placée là par quelqu’un d’extérieur à la communauté, les questions internes étaient toujours réglées en assemblée, oralement, parce que seuls le rabbin, son fils, le père de Raechel et Raechel elle-même savaient lire. Les autres savaient à peine écrire leur nom. Pendant tout le siddour, elle ne pensa à rien d’autre qu’à ce mystérieux papier.

Quand le rabbin le prit enfin en main et s’éclaircit la gorge, en caressant sa longue barbe blanche, on aurait pu entendre une mouche voler dans la shul. Tout le monde retenait son souffle. Le rabbin commença à lire avec une lenteur exaspérante, de son ton pompeux habituel, comme s’il citait les mots sacrés de la Torah, mettant à dure épreuve l’impatiente Raechel. Mais à la fin de la lecture, la jeune fille se mit à faire des bonds dans la galerie, incapable de maîtriser son effervescence. Sur l’ensemble de leur petite communauté, seules cinq personnes correspondaient à la description contenue dans ce message, et elle en faisait partie.

Sur le chemin du retour, Raechel s’accrocha à son père, elle l’observait en silence en attendant qu’il dise quelque chose. Mais le seul son qu’on entendait était celui de ses pas crissant sur la neige gelée. Soucieux, il réfléchissait à ce qu’il avait entendu.

— Non, tu es trop jeune, finit-il par dire, une fois rentrés chez eux.

— Mais, père ! protesta Raechel.

— Va ramasser les œufs, ordonna-t-il.

— Pourquoi je ne peux pas partir ? demanda-t-elle, troublée.

— Parce que tu es trop petite.

La belle-mère la prit par le bras et l’entraîna vers le poulailler.

— Va chercher les œufs, imbécile ! lança-t-elle avec son habituel air odieux.

— Mais laisse-moi ! cria Raechel en lui échappant.

Sur ce, elle s’enfuit pour ne revenir qu’au coucher du soleil. Sa belle-mère l’accueillit avec un regard de défi.

— Tu devrais avoir honte. Va te coucher sans dîner !

— Non, intervint le père. Avec le peu que nous mangeons, aucun d’entre nous ne peut se permettre de sauter un repas. Il fixa sa seconde épouse d’un œil sévère.

— Et je serais prêt à m’ôter le pain de la bouche pour le donner à ma fille.

— Elle m’a offensée, protesta la femme.

— En effet, et elle te demandera pardon, répliqua-t-il en faisant signe à sa fille.

— Excuse-moi… murmura Raechel sans regarder sa belle-mère.

— Tu crois que tu vas t’en tirer comme ça ? rétorqua celle-ci.

— Ça suffit ! Le père frappa la vieille table du plat de la main avec autorité. Son épouse se tut, dépitée, lèvres pincées.

Alors le père fit signe à Raechel de s’approcher et l’invita à s’asseoir près de lui. Il coupa deux tranches de pain rassis entre lesquelles il mit la moitié d’un navet rouge. Puis il plongea le pain dans une tasse de bouillon fait avec la carcasse d’une vieille poule qu’ils avaient fini de manger plus d’une semaine auparavant.

— Mange, on parlera après.

— Tu n’as pas à te justifier auprès d’une gamine capricieuse, intervint la belle-mère. Elle doit obéir sans discuter. C’est toi qui commandes, dans cette maison !

Le père se tourna vers elle et lui adressa un regard empreint d’une grande sévérité.

— Tu as raison, c’est moi qui commande, et cela vaut pour toi aussi, dit-il d’un ton glacial. Je t’ai dit d’arrêter.

Il la fixa en silence jusqu’à ce qu’elle baisse les yeux, avant de reprendre, avec la même froideur autoritaire : « Maintenant, laisse-nous ! Ma fille et moi, nous devons parler. »

Quand ils furent seuls, il répéta à Raechel : « Mange ! » Elle dévora le pain avec le navet, anxieuse d’entendre ce que son père avait à lui dire.

— Connaît-on les personnes qui ont laissé ce message ? demanda-t-il alors.

— Mais…

— Oui ou non ?

— Non.

— Eh bien, commençons par là, reprit le père. Le premier devoir d’un bon parent, c’est d’être prudent.

Raechel se mordit la langue pour s’empêcher de parler. Cette feuille s’était emparée de son imagination, ouvrant la perspective d’un monde d’aventures qui l’avait emportée loin du sordide shtetl dans lequel elle étouffait.

« Et le deuxième devoir d’un bon père, et ce n’est pas le moins important, c’est de faire le bonheur de sa fille… » Un instant, ses yeux se voilèrent de mélancolie. « Même s’il faut se séparer d’elle… »

Raechel eut un frisson d’exaltation. Que signifiaient ces derniers mots ? Que son père avait changé d’idée et était disposé à la laisser partir ?

— Si tu n’avais que trois, voire deux ans de plus, j’aurais considéré la chose, poursuivit son père. Mais tu es encore une fillette…

— Mais j’ai treize ans ! protesta Raechel. Le message disait : « Toutes les filles de treize à dix-sept ans ! »

Son père la regarda avec amour : « Toute la journée, je me suis demandé si c’était seulement par égoïsme que j’étais opposé à l’idée de me séparer de toi, ma plus grande joie ! »

Raechel baissa les yeux en rougissant. La perspective d’être séparée de son père ne lui avait pas paru un problème, elle n’y avait simplement pas pensé. Elle se sentit soudain coupable. Son père la connaissait trop pour ne pas deviner ses pensées : « Il n’y a rien de mal à ça, dit-il d’un ton affectueux, je sais que tu m’aimes. » Il sourit et caressa ses longs cheveux noirs ébouriffés et emmêlés qui suscitaient risées et désapprobation dans le village – alors que lui, il n’en avait rien à faire.

« Quand on est jeune, on ne peut pas penser à tout en même temps. Une des prérogatives des adultes, c’est de faire le tour de la montagne avant de décider de quel côté la gravir. » Il poussa un long soupir et se pencha en avant pour être tout près de sa fille.

— Tu sais bien que, dans notre langue, ton nom signifie « agneau innocent ».

— Oui, répondit Raechel en soupirant.

— Or, le berger doit veiller sur son troupeau, et en particulier sur ses agneaux, quitte à les laisser enfermés dans l’enclos pour que leur fougue ne risque pas de les jeter dans une crevasse.

Raechel flanqua un coup de pied impatient dans le pied de la table. Mais son père l’attira à lui avec délicatesse et la prit dans ses bras. Elle posa la tête sur son épaule. C’était la seule personne auprès de laquelle elle se sentait aimée et bien au chaud.

— Est-ce que maman était gentille ? demanda-t-elle peu après.

— Tu veux savoir si elle, elle t’aurait laissé partir ?

— Non… c’est juste que je ne me souviens pas d’elle. J’étais trop petite, quand elle est morte.

— Oui, elle était gentille, répondit-il, une profonde mélancolie dans la voix.

— Et elle aussi, elle savait lire ?

— Non. Elle était comme les autres femmes du village, dit-il avant qu’un sourire de fierté n’éclaire son visage. Mais moi, je lui ai appris à lire en cachette !

— Pourquoi ?

— Parce que toutes les règles ne sont pas justes.

Raechel le dévisagea. Cet homme était vraiment un être à part, personne n’était comme lui dans la communauté.

— Et… elle ? interrogea-t-elle alors, faisant allusion à sa belle-mère. Pourquoi tu l’as épousée ?

Il soupira, tête baissée.

— Parce que tu devenais une femme, et j’imaginais qu’il y avait des sujets que je n’aurais pas su aborder. Et puis, peut-être que je me sentais seul… en tant qu’homme, je veux dire.

— Elle me déteste, lâcha Raechel avec dureté.

— C’est simplement qu’elle est jalouse.

— Elle me déteste, répéta-t-elle.

— Je n’ai jamais été capable de lui donner le centième de ce que je te donne, à toi. Alors, elle tente de me punir à travers toi, expliqua-t-il en regardant son enfant avec amour. Elle ne supporte pas qu’une seconde épouse ne soit pas aussi importante qu’une fille. Mais ne t’en fais pas, je serai toujours là, et il ne t’arrivera rien.

Il sourit, lui caressa la joue et poursuivit sur un ton apaisé : « Écoute-moi ! Ce papier dit qu’une association, la Sociedad Israelita de Socorros Mutuos Varsovia, recrute des filles pour les arracher à leur misérable condition et leur permettre de faire des mariages respectables et de trouver des emplois sérieux comme domestiques chez de riches juifs à Buenos Aires, en Argentine… » Il regarda sa fille, les yeux à nouveau voilés de mélancolie, et acheva :

— C’est-à-dire… à l’autre bout du monde.

— Mais je t’écrirai ! Et je t’enverrai tout l’argent que je gagnerai, comme ça tu pourras me rejoindre ! s’exclama Raechel.

Il secoua la tête. « Je ne serai pas là pour te protéger, dit-il en se levant. Et tu es encore trop jeune pour prendre soin de toi. » À nouveau, il lui caressa les cheveux avec tendresse : « Fin de la conversation. Maintenant, va te coucher ! »

Le lendemain, Raechel surprit les quatre autres filles du village entre treize et dix-sept ans en train de discuter entre elles avec animation. À la fièvre qu’elle lisait dans leur regard, elle comprit qu’elles seraient du voyage.

— Et toi, tu ne viens pas, porc-épic ? se moqua Tamar, la plus belle fille du village, qui partait donc.

— Non, ça ne me dit rien, répondit Raechel en s’éloignant à la hâte, avant que les quatre filles ne puissent voir ses yeux en amande, noirs comme du charbon, se remplir de larmes de frustration.

Leurs éclats de rire l’accompagnèrent encore un moment le long de la petite route boueuse du shtetl. Elle se cacha derrière une baraque et se mit à bourrer de coups de pied une souche de bois jusqu’à ce qu’un de ses sabots se fende. Puis elle brandit le poing en direction d’un gosse qui l’observait, intrigué, et qui déguerpit aussitôt. Elle se rendit alors à l’orée de la forêt, où elle se mit à casser du bois jusqu’à épuisement. Elle finit par s’asseoir sur une souche d’arbre en se disant que, le lendemain, Tamar et les autres allaient partir pour ce Buenos Aires – peu importe où ça se trouvait – et vivre une fantastique aventure, qui leur était tombée du ciel comme la manne dans le désert, comme un véritable miracle, « … et pendant ce temps-là, moi je serai toujours là, à bouffer des navets et des oignons, et à débarrasser les œufs des fientes de poules », bougonna-t-elle, dévorée par l’envie.

Sur ce, elle se mit debout, leva les yeux au ciel et déclara avec le plus grand sérieux : « Adonai, je ne sais pas si c’est toi qui as écrit cette règle, ou bien les prêtres. Mais comme l’a dit mon père, toutes les règles ne sont pas justes. Et même si c’est un péché, je jure de lutter pour avoir la même liberté que les hommes ! » Malgré son jeune âge, elle pointa un doigt vers le ciel et l’agita d’une façon presque menaçante. « Et je ne dis pas ça pour plaisanter, ajouta-t-elle, c’est une promesse solennelle ! »

À ce moment-là, des bruits et des clameurs lui parvinrent. Se tournant vers le shtetl, elle aperçut une cinquantaine d’hommes, mélange de soldats du Tzar et de paysans, en train d’attaquer sa communauté. Sans réfléchir, elle se précipita vers la mêlée, le cœur troublé par un sombre pressentiment. Dans sa course, le sabot qu’elle avait fendu à force de coups de pied finit par se briser. Mais elle continua à courir, sans ralentir, son pied nu s’enfonçant dans la neige. Arrivée au village, elle entendit les paysans et les soldats brailler leurs accusations habituelles : les juifs empoisonnent l’eau, leur sorcellerie fait dépérir les récoltes, et ils attirent la colère de Dieu sur la Mère Russie, coupable d’accueillir les assassins du Christ. Rien d’étonnant pour Raechel. Lorsqu’une horreur se répète avec une régularité aussi implacable, on continue à la craindre, mais on cesse d’en éprouver de la surprise.

À l’issue de l’attaque, de nombreux hommes et femmes du village étaient à terre, le visage tuméfié et ensanglanté, les os cassés et le visage couvert de balafres qui les défigureraient à vie. Raechel reconnut d’abord le rabbin. Il était à genoux, mains tendues vers le ciel. Elle se dit tout de suite qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas, mais il lui fallut un peu de temps pour comprendre quoi. Et puis, elle réalisa : le rabbin n’avait plus sa longue barbe blanche. On la lui avait coupée, ainsi qu’un bout de menton qui saignait abondamment. Et le vieil homme, mains levées vers le ciel, demandait au Seigneur du peuple de David de lui pardonner, car il se montrait nu en sa présence.

C’est alors seulement que Raechel découvrit son père étendu à terre, immobile, à quelques pas du rabbin. Elle poussa un cri et se jeta vers lui. Il avait du mal à respirer et présentait un enfoncement anormal au milieu de la poitrine. Raechel savait ce que cela signifiait. C’était un accident fréquent dans les campagnes, où il n’était pas rare de recevoir un coup de sabot d’un cheval ou d’un taureau, ou bien d’être piétinés par eux. C’est ce qui était arrivé à son père. Et Raechel savait aussi qu’on ne se remettait pas de ce genre de blessures. Le sang ne sortait pas du corps mais restait tout à l’intérieur ; certaines personnes résistaient une semaine, d’autres avaient la chance de mourir en quelques instants.

« Père ! » se mit à sangloter Raechel, voyant que les yeux d’ordinaire si vifs de son père commençaient déjà à se voiler. Il remua légèrement les lèvres, essayant de parler, mais seul en sortit un petit caillot de sang. La jeune fille lui essuya la lèvre inférieure et c’est alors que l’homme rassembla le peu de forces qui lui restaient pour lui saisir la main. À nouveau, il tenta de parler, mais il ne put émettre qu’un gargouillement incompréhensible. « Ne te fatigue pas, père ! » murmura Raechel. Mais, il ne se résigna pas. Il savait qu’il disposait de peu de temps, et ce qu’il avait à dire était trop important. Il lui fit signe de se baisser encore un peu. Raechel mit l’oreille tout près de la bouche de son père. « P… pars… » balbutia-t-il, dans un effort titanesque. Elle se redressa brusquement, une expression confuse et hébétée sur le visage. Il esquissa un oui de la tête, pour lui confirmer qu’elle avait bien compris. Puis il répéta, avec une voix qui n’avait plus rien de celle, si limpide, du chanteur de la communauté : « P… pars… ma… f… fille. » Et il resta ainsi, bouche entrouverte, tandis que la mort lui ravissait son dernier souffle.

3

Mondello – Palerme, Sicile

« Rocco, Rocco… » articula lentement don Mimì Zappacosta, assis dans un fauteuil en osier sous le porche de sa résidence estivale de Mondello, au bord de la mer, tout en sirotant une limonade fraîche. Il fit la moue et secoua la tête, consterné : « Rocco, reprit-il d’une voix calme et apparemment bienveillante, mais c’est vrai, ce qu’on me raconte sur toi ? »

Rocco Bonfiglio, jeune homme de vingt ans aux cheveux blonds hérités de Dieu sait quel ancêtre normand débarqué un jour en Sicile, se tenait debout devant don Mimì et il soutenait son regard. Les deux hommes qui l’avaient amené là étaient postés quelques pas en arrière, leur fusil à canon scié en bandoulière.

— Qu’est-ce qu’on vous a raconté ? demanda Rocco.

Don Mimì poussa un soupir.

— Rocco, je te connais depuis combien de temps ?

Il but une gorgée de limonade avant de poser son verre sur la table en osier, près de son fauteuil. Il épingla une broche en or très simple au revers de sa veste en lin blanc, puis se leva. « Je te connais depuis ta naissance », sourit-il en s’approchant de lui. Il lui prit le bras : « Allons nous promener sur la plage, mon docteur dit que la marche me fait du bien. » Il s’appuyait sur Rocco en serrant son avant-bras de sa main maigre, pour lui faire sentir qu’il avait encore de la poigne.

Ils descendirent en silence les cinq marches du porche et traversèrent le jardin rempli de figuiers de barbarie et de grands bougainvilliers aux fleurs violettes qui semblaient de papier. L’un des hommes armés se hâta d’ouvrir la petite barrière donnant directement sur la plage. Le soleil était déjà haut dans le ciel, un léger vent de maestrale ridait légèrement la mer et l’écume des petites vagues s’étalait paresseusement sur la plage.

Rocco était tendu. Être convoqué chez don Mimì Zappacosta, capo mandamento1 des deux quartiers palermitains de Brancaccio et Boccadifalco, n’était jamais une bonne nouvelle. Et Rocco savait bien pourquoi on lui avait imposé cette visite. L’année précédente, avant de mourir, sa mère lui avait recommandé de toujours dire oui aux requêtes de don Mimì, comme tout le monde le faisait, et comme son père lui-même l’avait fait. Or, lui, il avait décidé de dire non. Il voulait que sa vie soit différente, il ne voulait pas de celle à laquelle il était destiné.

Arrivés à l’estran, don Mimì s’arrêta. Il contempla la plage déserte, immaculée, et la mer. « C’est le paradis, ici, non ? » dit-il, sans cesser de serrer l’avant-bras de Rocco. Il glissa la main dans la poche de sa veste et en sortit des morceaux de pain, qu’il lança à quelques pas de lui. Deux mouettes se jetèrent aussitôt sur la nourriture, luttant entre elles. Don Mimì eut un rire : « Chacun doit conquérir son propre paradis, observa-t-il en lançant deux autres bouts de pain. Et, miette après miette, chacun d’entre nous peut conquérir le paradis qu’il mérite, continua-t-il en indiquant les mouettes. Regarde-les bien, Rocco : d’après toi, il les dégoûte, mon pain ? » Rocco demeura silencieux.

— On t’a coupé la langue ? plaisanta don Mimì sans la moindre gaieté dans la voix.

— Non.

— Tu réponds à quelle question, là ?

— Aux deux.

— On ne t’a pas coupé la langue et mon pain ne dégoûte pas les mouettes, c’est ça ?

— Oui.

— Oui, répéta don Mimì pensif, avant de recommencer à marcher. Alors, Rocco, c’est vrai, ce qu’on raconte sur toi ?

— Qu’est-ce qu’on vous a raconté ? répéta Rocco, bien qu’il sache parfaitement à quoi il faisait allusion.

Don Mimì soupira :

— Ah là là, tu les briserais menues même à un saint, toi !

Il s’arrêta, lâcha le bras de Rocco et le regarda droit dans les yeux. Puis il lui donna une pichenette sur la joue : « On m’a raconté que, contrairement à ces mouettes, mon pain te dégoûte. »

Rocco jeta un œil derrière lui. Les deux gardes du corps le suivaient de près.

— Mon pain te dégoûte, Rocco ?

La voix de don Mimì n’avait à présent plus rien de bienveillant.

— Que me reprochez-vous, don Mimì ? finit par demander Rocco.

— Nardu Impellizzeri, mon caporegime2 de Boccadifalco, m’a dit que tu as refusé de devenir un homme d’honneur, répondit l’autre d’un ton dur.

— Don Mimì… commença Rocco, prenant son courage à deux mains. La tension se lisait sur son visage. Son regard tomba sur l’épingle en or accrochée au revers de la veste de don Mimì.

— Moi…

— Quoi, toi ?

— Moi, je ne veux pas faire partie de Cosa Nostra – sans vous offenser, hein ! lâcha-t-il dans un souffle.

— Sans m’offenser ?

Cette fois, don Mimì éleva la voix. Et gifla Rocco. Celui-ci se figea et serra les poings. Les deux hommes de main firent un pas en avant, prêts à intervenir. Don Mimì les arrêta d’un geste sec :

— Tu fais déjà partie de la famiglia, exactement comme ton père.

— Mon père a été tué quand j’avais treize ans ! s’exclama Rocco.

Certaines nuits, il le voyait encore dans ses rêves. Il le voyait sur le parvis de l’église San Giovanni dei Lebbrosi, yeux révulsés et poitrine déchirée par une décharge de plomb destinée à don Mimì.

— Il est mort avec les honneurs, en me sauvant la vie, déclara don Mimì. Et depuis ce jour, la famiglia a pris soin de toi. C’est pas vrai ? As-tu déjà manqué de quoi que ce soit ?

— Je me suis cassé les reins dans votre vignoble, rétorqua Rocco, je vous ai remboursé avec ma sueur.

— Tu as mangé mon pain, insista l’autre en frappant un doigt contre la poitrine du jeune homme. J’aurais pu te mettre à la rue ! Mais, par respect pour ton père, je t’ai gardé près de moi.

— Vos capiregime m’ont obligé à tabasser de pauvres paysans qui ne voulaient pas quitter leurs terres, s’emporta Rocco, les veines du cou gonflées par l’indignation. Et l’hiver dernier, un de leurs gosses a fini par crever de faim ! C’est vous qui les avez ruinés !

— Ils se sont ruinés tout seuls ! répondit-il durement. Je leur avais fait une proposition généreuse, j’étais prêt à acheter leur terre. Mais eux, rien… Ces bouseux stupides et ignorants se sont tournés vers ces connards des Faisceaux socialistes : c’est eux qui l’ont tué, le picciriddu3 !

— Non, c’est moi qui l’ai tué, s’écria Rocco, j’ai sa mort sur la conscience !

— Ne dis pas d’âneries, coupa don Mimì, irrité. Si tu n’avais pas été là, quelqu’un d’autre s’en serait chargé.

— Mais j’étais là, reprit-il sombrement, et c’est pour ça que je ne ferai jamais partie ni de votre famiglia, ni d’aucune autre. Il défia le capo mandamento du regard avant d’achever :

— Moi, je ne suis pas comme mon père.

— Non, en effet, reprit l’autre avec amertume.

Après avoir fixé le jeune homme en silence pendant un instant, il fit volte-face et sortit d’autres morceaux de pain qu’il lança aux oiseaux. Il les observa tandis qu’ils mangeaient.

« Rocco, la vie est un truc compliqué, soupira-t-il sans se retourner. Beaucoup plus compliqué que ce que peut en saisir un jeune comme toi. » Il s’éloigna de quelques pas, pensif, avant de revenir près de lui.

— Et qu’est-ce que tu voudrais faire, alors ?

— Je voudrais être mécanicien, à Palerme.

— Tu te débrouilles bien avec les voitures, c’est vrai. Firmino m’avait dit qu’il t’avait appris tout ce qu’il savait.

— Et lui aussi, il a été tué, ajouta Rocco tout bas.

— Tôt ou tard, tout le monde meurt, et en Sicile, le plomb est une maladie comme une autre, commenta don Mimì d’un ton paisible, comme s’il ne s’agissait là que d’une broutille. Les soldats le savent bien : parfois on tue, parfois on est tué. La vie, c’est la guerre.

— Mais ce n’est pas ma guerre !

— Les soldats font la guerre de leur général, ce n’est pas eux qui décident.

— Eh bien moi, je veux décider.

Rocco regretta aussitôt ce qu’il venait de dire, mais c’était trop tard. Don Mimì le désigna à ses deux gardes du corps :

— Vous entendez les conneries qu’il sort, celui-là ? Il le gifla du revers de la main.

— Ne faites plus jamais ça, don Mimì ! gronda Rocco, hors de lui.

Ses yeux d’un noir profond lançaient des flammes. Don Mimì le frappa à nouveau. Rocco serra les poings mais ne réagit pas.

— Et tu crois que tu peux aller à Palerme et trouver un travail comme ça, en toute impunité ? demanda-t-il d’une voix incroyablement calme. Et moi, j’aurai l’air de quoi, hein ? Tu peux me le dire ? En s’approchant de lui, il murmura : Aussi vrai que Dieu existe, personne ne te donnera de travail.

Rocco soutint son regard, les joues rougies par les claques et par la colère.

« J’aurai l’air de quoi, si tu ne deviens pas un homme d’honneur de ma famiglia ? Des gens vont se dire que je suis faible. Et certains finiront par penser que l’on peut dire non à don Mimì Zappacosta sans que cela tire à conséquence. Tu crois que je peux me le permettre ? » Il lui posa une main sur l’épaule, comme un bon père. « Tu me fais de la peine, Rocco, beaucoup de peine, après tout ce que j’ai fait pour toi et pour ta mère – paix à son âme. » Il prit le visage du jeune entre ses mains. « Pour moi, picciottu, tu es comme un fils ! Et qu’est-ce que je suis censé faire, à présent ? À ta place, un autre serait déjà mort : ça tu le sais, hein ? Si tu es encore vivant, tu le dois uniquement à ton père. »

Pour la première fois depuis le début de cette entrevue, Rocco sentit sa confiance en lui fléchir. La peur lui nouait l’estomac. Il connaissait les méthodes de Cosa Nostra, il avait grandi en contact étroit avec ces gens-là, et peu à peu il s’était habitué à leur fonctionnement, comme les personnes qui, habitant près d’une décharge, ne remarquent plus l’odeur de pourriture dans l’air. Il n’avait jamais tué personne, ni participé à des extorsions, ni mis le feu aux magasins des commerçants tentant de s’opposer au pizzo4. Il était toujours resté à la marge.

Pourtant, l’année précédente, il était devenu avvicinato5, comme on disait dans la région. Il ne l’avait pas choisi, cela avait été décidé ainsi, un point c’est tout. Une nuit, des types l’avaient fait boire, et ils l’avaient emmené avec eux pour tabasser cette famille de paysans. C’était son initiation, le premier pas vers l’affiliation. Rocco se souvenait confusément de tout. Deux semaines plus tard, il avait croisé cette famille de miséreux dans les rues du village de Boccadifalco et ces gens, en le reconnaissant, s’étaient fait tout petits et l’avaient salué d’un air craintif. Rocco s’était senti sale et lâche. Et puis, au cours de l’hiver, un des soldats de don Mimì avait raconté en riant que le benjamin de la famille était mort de faim. De ce jour, Rocco n’avait plus jamais été le même, et il s’était juré de ne plus faire de mal à personne.

« Qu’est-ce que je vais faire de toi, Rocco ? poursuivit don Mimì, de ce ton tranquille plus inquiétant qu’un cri. Il faut que je t’adresse un dernier adieu, que je demande pardon à feu ton père et que je te confie à ces deux-là avant de retourner à ma limonade ? C’est ça ? » Les deux sbires avaient porté la main à leur cran d’arrêt. Rocco sentit les battements de son cœur s’accélérer. Tout le courage qu’il avait eu la veille, devant Nardu Impellizzeri, le caporegime de Boccadifalco, semblait s’être évaporé.

— Aide-moi, Rocco, reprit don Mimì avec un sourire triste sur son visage dur, ne me mets pas dos au mur. Un homme qui se retrouve dos au mur n’a plus le choix. Ne m’oblige pas à prendre cette terrible décision.

— Que voulez-vous de moi ? demanda Rocco en cherchant à maîtriser sa voix.

— Je veux juste que tu trouves un poste de mécanicien à Palerme, dit-il en lui faisant une pichenette sur la joue. Qu’est-ce qu’il y a de mal à ça, hein ? Dis-moi !

Rocco le fixa. Il se sentait de plus en plus faible. Se rendre ou mourir : c’étaient les règles de la mafia.

« Entre dans la famiglia et remplis-moi de fierté. Allez, prête serment ! dit don Mimì d’un ton encourageant. Ne meurs pas en héros. »

Rocco baissa les yeux pour la première fois, vaincu. Il était trop jeune pour mourir.

« Ah, c’est comme ça que je t’aime, picciottu ! » rit don Mimì. Il lui posa une main sur l’épaule et le poussa vers le sol. « Mets-toi à genoux ! »

Les genoux de Rocco s’enfoncèrent dans le sable. Don Mimì dégrafa l’épingle en or qu’il avait accrochée au revers de sa veste et prit la main droite de Rocco. Il saisit fermement l’index du jeune, qu’il piqua sans aucune hésitation, profondément. Il attendit que la goutte de sang grossisse avant de poser une petite image pieuse dessus. « Prends-la entre tes mains ! » dit-il alors à Rocco, qui ne put reconnaître le saint dont il s’agissait, son sang ayant souillé le visage sur l’image. Don Mimì approcha un briquet et y mit le feu.

— Répète : je jure d’être fidèle à Cosa Nostra…

— Je jure… d’être fidèle… à Cosa Nostra… répéta-t-il péniblement, tandis que l’image commençait à brûler en se froissant.

— Si je devais trahir…

— Si je devais trahir…

— … ma chair devra brûler comme brûle cette image.

— … ma chair devra brûler comme brûle cette image, répéta-t-il alors que le feu lui léchait les doigts.

— Bravo, picciottu ! Désormais, tu es un homme d’honneur.

Rocco ouvrit les doigts et un souffle de vent fit voleter l’image à moitié brûlée, comme un papillon noir. Le ton de don Mimì se fit soudain cinglant : « À partir d’aujourd’hui, tu n’es plus le bienvenu chez moi. Tu obéiras à un caporegime à qui tu verseras le dixième de tes gains de mécano. Maintenant, ta vie appartient à la famiglia, ne l’oublie pas. » Puis, sans ajouter mot, il s’en retourna vers la villa, escorté de ses deux gardes.

Rocco demeura immobile, tête basse, à fixer les grains de sable. Puis, lentement, il tourna les yeux vers la mer. « Je suis vivant », se dit-il, sans en éprouver aucun soulagement. Il avait l’impression d’être mort à l’intérieur.

1 Capo mandamento : chef d’un district mafieux à Palerme.

2 Caporegime : grade de la mafia qui est celui d’un chef influent ayant une troupe de soldats sous ses ordres.

3 Picciriddu: «petit» en sicilien.

4 Pizzo: somme d’argent donnée à la mafia en contrepartie d’une protection, qui permet aux mafieux de taxer les commerçants.

5 Avvicinato: aspirant mafieux qui n’est pas encore affilié à une famille.

4

Alcamo, Sicile

Quand Rosetta quitta son lit, elle avait un poids sur le cœur, mais elle ne pouvait pas attendre plus longtemps. Elle sortit et se rendit à son hangar. Elle prit une bêche et se dirigea vers le champ où elle avait laissé ses brebis égorgées. L’odeur de décomposition et de sang stagnait dans l’air étouffant, et des nuées de mouches s’acharnaient sur les toisons teintées de rouge. Les pupilles opaques des pauvres bêtes reflétaient la lumière impitoyable du soleil, comme des miroirs. Rosetta noua sa robe autour de la taille, découvrant ses jambes, et en défit les trois premiers boutons, jusqu’au décolleté. Puis elle leva la bêche et frappa la terre dure et sèche.

Il lui fallut presque une heure pour creuser le premier trou. Puis, alors que la sueur plaquait ses cheveux sur son front et lui brûlait les yeux, elle saisit une brebis par les pattes arrière et la traîna jusqu’au trou. Elle l’y jeta, essayant de regarder le moins possible. Ensuite, elle traîna une deuxième brebis, mais son corps rigide tomba les pattes vers le haut. Elle fut obligée de descendre dans le trou pour retourner l’animal. Elle se rendit compte que les corbeaux lui avaient piqué les yeux, vidant ses orbites et y laissant des gouttes sombres, semblables à des larmes de cire. Avec la chaleur, l’odeur était pestilentielle. Elle sortit du trou, qu’elle remplit de terre. Puis elle commença à en creuser un autre, quelques mètres plus loin. Elle le fit plus large et profond que le premier, et y traîna trois brebis. Quand elle eut rempli cette fosse aussi, elle s’arrêta, haletante. Le soleil était déjà haut dans le ciel, les nuées de mouches continuaient à bourdonner autour d’elle. Sa robe, mouillée de sueur, était devenue rouge sombre, ses mains et ses épaules la faisaient souffrir. Elle se laissa tomber à terre, épuisée.

« Les gonzesses, c’est pas aussi fort que nous, les hommes ! » lança une voix. Rosetta tourna brusquement la tête, stupéfaite. Cinq jeunes du village étaient en train de la reluquer, assis sur la clôture de l’enclos. Rosetta se releva aussitôt, et elle se sentit envahie par cette peur des hommes qui ne la quittait jamais.

— Allez-vous-en ! Vous êtes chez moi ! cria-t-elle.

Les types la regardèrent sans broncher, sourire moqueur aux lèvres.

— Sinon, elle nous fait quoi ? dit l’un.

— Partez ou j’appelle la police !

— De quels policiers tu parles, lança l’un des hommes, de mon père ?

— Ou de mon cousin ? ajouta un autre, un rouquin.

Ils fixèrent la jeune femme.

— Tu sais que tu as de belles cuisses ? lâcha finalement l’un d’eux.

Ce n’est qu’à ce moment-là qu’elle réalisa qu’elle était à moitié nue. Elle se sentit mourir de honte. Elle remit sa robe en place et en reboutonna vivement le haut. Les jeunes ricanèrent. Furibonde, elle pointa un doigt vers celui qui avait les cheveux roux et s’exclama, les narines dilatées :

— Tu te sens fort quand tu es avec eux, pas vrai, Saro ? Tu te rappelles quand tu étais là à me faire du gringue en pleurnichant ? Hein ? Tu l’as pas raconté à tes petits copains, ça ?

Saro rougit violemment puis cracha en direction de la femme :

— Une bottana comme toi, je la voudrais même pas servie sur un plateau !

— Dégagez !

— Va te faire foutre ! lança Saro en croisant les bras sur sa poitrine.

Ses compagnons l’imitèrent.

— Ce qu’on aime, c’est te mater, conclut un autre.

Rosetta frémit, impuissante. Elle avait du mal à retenir ses larmes. Tous les villageois croyaient qu’elle n’avait peur de rien, mais c’était faux. Elle avait eu peur de son père et parfois, depuis qu’il était mort, elle avait peur de rester seule à la ferme, parce que n’importe qui aurait pu défoncer la porte d’un coup de pied. Mais les villageois avaient raison sur un point : au fond d’elle-même, elle était très forte, et têtue comme une mule. Elle tourna le dos aux garçons et se mit à creuser un autre trou. Elle se défoula en passant sa rage sur la terre, bêchant sans plus sentir ni la chaleur ni la fatigue. « Tu es plus dure qu’une pierre ! » se répétait-elle à voix basse.

Quand elle eut enterré les cinq dernières brebis, elle n’avait plus de souffle, ses mains étaient meurtries par la bêche et sa robe dégoulinait de sueur ; son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine et ses jambes flageolaient. Alors, pour la première fois depuis qu’elle s’était remise à la tâche, elle se retourna vers la barrière, avec un regard de défi. Mais les garçons n’étaient plus là. Elle ne les avait pas entendus partir. Au lieu d’en être soulagée, elle eut un pressentiment et tendit l’oreille : rien. On n’entendait que le bourdonnement des mouches et le chant des cigales qui se chauffaient au soleil.

« Je me fais du souci pour toi », avait dit le père Cecè.

Rosetta décida de ne pas aller se laver à la rivière, car elle ne voulait pas se déshabiller. Elle retourna vers la ferme, sans cesser de fouiller les environs du regard. Elle tira le verrou derrière elle. Et alors, une fois encore, elle se sentit vulnérable.

Elle mangea des restes de pane cunzato et but un demi-verre de vin rouge. Puis elle s’approcha de la fenêtre et observa les champs : personne. Exténuée, elle se jeta sur son lit et sombra dans un sommeil agité. Quand elle se réveilla deux heures plus tard, elle avait la bouche pâteuse, pleine du goût des tomates sèches et des câpres du panecunzato, et elle avait soif.

Elle fit coulisser le verrou et sortit. Le soleil couchant touchait presque le sommet du mont Bonifato et s’apprêtait à accorder une trêve à la nature. Elle se rendit au puits, fit remonter le seau et but une longue louchée d’eau fraîche. Elle y plongea les mains et se rinça le visage. Puis elle passa ses mains mouillées sur sa nuque, les yeux clos. Elle se sentit mieux. Et tout en déboutonnant un peu sa robe pour se rafraîchir la poitrine, elle se dit qu’elle ne se laisserait pas faire : sa bataille était juste. Cette pensée lui rendit confiance.

Au même instant, quelqu’un, surgissant derrière elle, lui enfonça un capuchon sur la tête. Aussitôt après, des mains lui saisirent les bras et l’immobilisèrent. Elle poussa un cri. En se débattant, elle entendit le seau retomber dans le puits.

— Tu peux gueuler, bottana, ici y a pas un chien qui t’entendra, murmura une voix camouflée pour ne pas être reconnue.

Elle sentit la panique la submerger. Chaque fois qu’elle respirait, l’étoffe du capuchon pénétrait dans sa bouche et son nez.

— Qui êtes-vous ? parvint-elle à lancer.

— On n’est personne, coupa la voix.

Puis Rosetta se sentit jetée à terre. Une main s’abattit sur sa robe, à l’endroit où elle avait commencé à la déboutonner, et l’arracha, dénudant sa poitrine. Rosetta hurla à nouveau et tenta de se défendre. Elle tendit une main devant elle, essayant de repousser l’agresseur. Elle sentit sous ses doigts le cou de l’homme, et y planta ses ongles de toutes ses forces. L’homme cria et lui flanqua un coup de poing. Puis d’autres mains lui tinrent les bras écartés comme ceux d’un Christ en croix. Quelqu’un releva sa jupe. « Non ! » cria Rosetta. Elle chercha à donner des coups de pied. Un corps lourd se jeta sur elle et lui écarta les jambes. Elle entendit quelqu’un cracher. Puis une main humide de salive la mouilla entre les jambes. « Non ! » hurla-t-elle encore, désespérée, car maintenant elle savait ce qui allait se passer. « Non ! »

Un instant plus tard, elle sentit quelque chose entre ses jambes, ensuite il y eut une poussée féroce, un déchirement, une soudaine douleur et une chaleur qui lui coupa le souffle et lui remplit les yeux de larmes. Le corps au-dessus d’elle se mit à bouger frénétiquement. Elle avait les yeux exorbités dans l’obscurité du capuchon et la bouche grand ouverte. Ses oreilles étaient pleines de la respiration bestiale de ce corps qui l’écrasait et la possédait. Puis le corps eut une contraction et poussa une dernière fois en elle. Elle entendit une espèce de grognement et sentit un liquide tiède et visqueux l’envahir. Le corps se retira. « La bottana était vierge ! » ricana une voix.

Rosetta crut que c’était fini. Mais un autre corps s’allongea sur elle. « Même pas mal… ça fait même pas mal… » commença à murmurer Rosetta. « Bien sûr, que ça fait pas mal ! rit quelqu’un. T’aimes ça, hein, bottana ! » Peu après, le deuxième homme grogna aussi, s’arrêta et la remplit de liquide visqueux.

Et puis ce fut au tour du troisième.

Enfin, la première voix qui lui avait parlé menaça : « Garde le capuchon, sinon j’te crève ! »

Rosetta ne broncha pas en les entendant s’éloigner au pas de course. Elle demeura là, pétrifiée, incapable de bouger, de penser ou d’évaluer la terrible douleur dans laquelle ils l’avaient jetée, incapable de percevoir l’enfer qui se déchaînait en elle et de prendre la mesure de son humiliation. Elle resta immobile jusqu’à ce qu’elle soit secouée de violents frissons – c’était un froid qui venait de l’intérieur, de là où ils l’avaient violée.

Alors seulement, les mains tremblantes, elle ôta le capuchon. Quand elle parvint enfin à se mettre debout, la lumière du couchant rendait encore plus rouge le sang qui coulait entre ses cuisses. Ses yeux étaient écarquillés et sa bouche ouverte n’émettait pas un son. Elle regarda en direction de la ferme, puis vers le champ où elle avait enterré ses brebis, et puis plus loin encore, là où la terre était noire après l’incendie qui avait eu lieu deux mois auparavant, et où se profilaient les silhouettes tordues des oliviers carbonisés. Elle ouvrit la bouche plus grand encore, comme si elle voulait appeler à l’aide, mais pas un souffle n’en sortit. Elle ne sentait ni sa respiration ni son cœur qui cognait dans sa poitrine. Elle était comme morte. Elle n’entendait pas même les cigales.

Elle entendit seulement, dans le lointain, la cloche de l’église San Francesco d’Assisi. Alors, comme un automate, elle se mit à marcher le long du sentier pierreux, presque sans savoir où elle allait, à pas lents et incertains – comme dans un rêve, comme si ce n’était pas vraiment elle. En traversant Alcamo, elle ne sentit pas les yeux des villageois braqués sur elle, et ne se rendit pas compte qu’ils lui emboîtaient le pas. Elle ne suivait que l’écho désormais éteint de cette cloche, la seule chose qu’elle ait perçue. Elle parvint devant l’église San Francesco d’Assisi, monta les deux marches et ouvrit la porte.

— Gloria Patri et Filio et Spiritui Sancto, disait le père Cecè pour conclure la prière du soir.

Rosetta fit un pas dans l’église.

— Sicut erat in principio et nunc et semper et in sæcula sæculorum, répondirent les femmes en chœur.

Chancelante, Rosetta s’appuya contre un banc, qui émit un grincement. Le père Cecè et son public se retournèrent. Tout le monde se tut.

Le visage de Rosetta avait une expression effrayante, le haut de sa robe lacérée laissait apercevoir sa poitrine, le bas, marqué d’une longue déchirure, révélait le sang souillant ses cuisses, et ses yeux étaient remplis d’une douleur qui illuminait faiblement la pénombre de l’église. Derrière elle, tel un cortège funéraire, on découvrait les villageois qui l’avaient suivie. C’est alors que la jeune femme, débraillée et scandaleuse comme une Marie Madeleine, écarta légèrement les bras, paumes tournées vers le haut, comme si elle se livrait à la communauté. Et dans le silence général, elle lâcha d’une voix rauque :

— Vous avez gagné.

— Amen, murmura une fidèle avant de se signer.

5

Sorochyintsi, Gouvernement de Poltava, Empire russe

Le père de Raechel fut enterré dans le cimetière du shtetl. Le vieux rabbin, le menton caché par des compresses qui se teintaient de rouge, tête basse tant il avait honte de cette amputation, entonna le kaddish d’une voix si faible qu’il fallait tendre l’oreille pour l’entendre. Raechel avait les yeux gonflés par les pleurs. Sa voix s’unit à celle, atone, du rabbin, qu’elle finit par couvrir : elle était tellement pure, haut perchée et pleine de douleur que nul ne se hasarda à interrompre la jeune fille ou à la réprimander, bien qu’une femme ne soit pas autorisée à conduire la prière des morts. Quand ils eurent achevé leur chant, le rabbin, dans un silence absolu, vibrant d’émotion, conclut : «  Shemà Israèl, Adonài Elohénu, Adonài, Echàd. » Écoute, Israël, le Seigneur est notre Dieu, le Seigneur est Un.

Alors Raechel s’agenouilla près de la fosse et, conformément au rituel, posa avec délicatesse sur la terre fraîchement retournée une pierre, evèn