Les Sphères de Kumari - Anaïs La Porte - E-Book

Les Sphères de Kumari E-Book

Anaïs La Porte

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Beschreibung

Les 4 amis réussiront-ils à mener à bien leur mission ?

Au terme d’un voyage riche en événements, Line, Léonie, Maël et Owen parviennent au royaume de Nilgir. Accompagnée de ses trois amis, la princesse redécouvre la magie de son royaume, les Puissances. Elle n’a qu’une hâte : retrouver son père qu’elle n’a pas vu depuis dix ans. Mais une fois arrivés à Écrin, la capitale, tous quatre ne découvrent qu’une vaste esplanade vide. Où sont passés les habitants ?

La suite de L’Œil de Tolmuk vous promet encore bien des aventures palpitantes !

EXTRAIT

Nilgir, seul pays au monde où chacun peut développer une Puissance, un don magique, était protégé par des murailles invisibles contre les attaques extérieures.
Sauf contre une. Toute règle a son exception. Miranda sourit à cette idée. Elle-même faisait bon usage de l’exception en question à l’instant même.
Mais si le roi de Nilgir souffrait d’une maladie incurable grâce à ses efforts, elle ne pouvait oublier que le plan pour tuer son héritière avait échoué. L’erreur avait été, elle le comprenait maintenant, d’utiliser un esclave sans courage pour mener à bien cette mission.
La menace qui pesait sur Ellora, la sœur jumelle de ce dernier, n’avait pas suffi. Non seulement Owen n’était pas parvenu à supprimer la princesse, mais il s’était allié à elle. Et quand Miranda avait tenté de les éliminer tous deux à grand renfort de magie cristalline, une aide imprévue s’était manifestée.
La souveraine du Pays de Gemme avait la certitude qu’Owen et Léonie se trouvaient à l’abri des frontières nilgiries. Il était facile de deviner ce qui allait maintenant se produire : le retour de la princesse en son royaume, le douloureux déclin du roi, la nouvelle reine de Nilgir, inexpérimentée, mais en bonne santé.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Cette saga de fantasy jeunesse a un charme simple qui fonctionne : un univers visuel, 4 héros qui ont tous une place, une histoire bien menée, une écriture agréable, précise, sans chichis. Je lirai le tome 3. - Norlane, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Anaïs La Porte, née en 1984, a grandi sur l’île de la Réunion et l’océan de son enfance emplit toujours son imaginaire. Ingénieur de Centrale Nantes, elle travaille actuellement pour un établissement public et l’eau est son quotidien.
Très tôt, elle tombe amoureuse des livres et de la littérature sous toutes ses formes. Plusieurs de ses nouvelles ont été publiées.
Encore lycéenne, elle trace les grandes lignes d’une saga, Les Puissances de Nilgir, en se fondant sur cette certitude : nous avons tous en nous une Puissance, un don qui nous rend uniques et qui, cultivé, nous permet de nous épanouir réellement.
L’aventure débutée avec L’Œil de Tolmuk continue aujourd’hui avec Les Sphères de Kumari.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Anaïs La Porte

Les Sphères de Kumari

Les Puissances de Nilgir

Tome II

Illustrations

Ophélie La Porte

À mes quatre grand-mères,

de sang et de cœur.

RÉSUMÉDULIVREPRÉCÉDENT

Maël, le mousse du Vogue-Espérance, promet à son capitaine de mener sa fille Line et deux autres adolescents, Léonie et Owen, jusqu’à Nilgir. La plupart des gens rêvent de se rendre dans ce pays où chacun peut développer un pouvoir magique appelé Puissance.

Maël ignore alors que ses compagnons de route ne sont pas ce qu’ils prétendent.

Owen est l’esclave de Miranda, ennemie jurée de Nilgir. Envoyé pour tuer la princesse de ce royaume, le garçon est contrôlé par sa souveraine au moyen de l’œil de Tolmuk, un troisième œil magique gravé au milieu de son front. La vie de sa sœur est en jeu, comment refuser d’obéir ? Mais peu à peu, une amitié se tisse entre les quatre adolescents, rendant plus difficile sa mission d’assassin.

Léonie, qui s’est présentée comme la princesse de Nilgir, semble pourtant bien marquée par la culture du Periyar, un pays voisin de Nilgir. Elle réchappe de justesse à de nombreuses tentatives ratées de Miranda et Owen pour la tuer.

Line, ses soupçons éveillés, essaie de séparer le garçon de leur groupe, contre l’avis de Maël.

Arrivé aux portes de Nilgir, Owen décide de tourner le dos à Miranda et de laisser la vie sauve à Léonie. La vérité éclate alors : c’est en fait Line, la princesse de Nilgir.

PROLOGUE

La Forteresse de Gemme brillait de mille feux dans la nuit tombante. La lumière provenait de myriades de bougies au parfum d’amarante, disposées sur les innombrables corniches.

La salle du trône de Cristal était éblouissante, les lueurs se reflétaient par centaines sur toutes les surfaces : murs dépolis aux teintes blanchâtres, trône translucide ressemblant à un diamant taillé, lustre de gemme aux contours complexes.

Miranda promena un regard absent sur toutes ces splendeurs qui faisaient son quotidien depuis sa plus tendre enfance.

Du coin de l’œil, elle devinait les deux esclaves qui emportaient un corps desséché par la magie des cristaux.

— Majesté ?

Ignorant le sourcier qui la dévisageait, l’air inquiet, elle se leva du trône d’un mouvement fluide, sa longue robe de mousseline gris argent flottant derrière elle.

Un grand miroir en pied ornait le fond de l’alcôve où elle se retirait après les audiences.

Elle y plongea le regard, étudiant son reflet, le même depuis des siècles : un visage ovale, très pâle, à la peau aussi lisse et dure que le marbre poli, des cheveux couleur acier ramenés en arrière.

Dans le coin extérieur de l’œil gauche, une fêlure, cicatrice remontant à ce jour lointain où elle avait commencé à user de la magie des cristaux.

Ses yeux gris avaient acquis une brillance particulière quand elle avait créé l’œil de Tolmuk. Sur son front, la marque de ce pays d’Orient tranchait avec sa peau d’albâtre.

L’œil était fermé. Cela s’était produit brutalement, sans doute à l’instant où Owen avait franchi la frontière nilgirie : l’esclave que Miranda avait envoyé en mission n’ignorait pas qu’une fois en territoire ennemi, cette magie-là ne fonctionnerait plus.

Elle se retourna. L’homme était encore à demi incliné dans une attitude respectueuse. Il tremblait d’effroi. Il pouvait, étant donné la mauvaise nouvelle qu’il venait de lui confirmer.

Sécheresse. Le Pays de Gemme n’était plus qu’un vaste désert sans aucune rivière, aucun lac, pas même une petite mare pour alimenter la magie des cristaux.

Elle l’avait pressenti quand elle avait décidé d’user d’un esclave pour sa dernière tentative contre la princesse de Nilgir. À compter de ce jour elle ne nourrirait plus son pouvoir qu’avec le liquide contenu dans le corps de ses sujets. Ou en tout cas, jusqu’à ce qu’elle ait soumis ses ennemis les plus proches.

À moins que…

— Tu dis qu’il resterait peut-être une importante ressource en eau ?

— Oui, votre Munificence.

L’homme baissa encore un peu la tête et Miranda devina la suite.

— Où cela ?

— Ici, votre Splendeur, sous nos pieds.

La souveraine du Pays de Gemme haussa un sourcil. Habitué à lui obéir littéralement au doigt et à l’œil, l’un des gardes de la salle du Trône s’avança et s’empara du sourcier.

Elle se détourna, sourde aux appels désespérés du vieil homme condamné. Encore un incapable, venu lui apprendre ce qu’elle savait déjà.

Mériac, son grand-père, avait depuis longtemps découvert l’immense nappe souterraine protégée par la Forteresse de Gemme. Il y avait là des millions de barils, toutefois cette eau était inutilisable. La roche était comme une éponge, si l’on vidait cette nappe, le bâtiment risquait de s’effondrer.

Et il valait bien plus que toute la magie de l’univers aux yeux de Miranda, comme à ceux de son grand-père en son temps.

Sans eau, pas de magie. Bien entendu, la princesse de Nilgir était désormais rentrée en son royaume. Le plus grand des lacs ne suffirait pas à dégager l’énergie nécessaire pour l’atteindre là-bas.

Nilgir, seul pays au monde où chacun peut développer une Puissance, un don magique, était protégé par des murailles invisibles contre les attaques extérieures.

Sauf contre une. Toute règle a son exception. Miranda sourit à cette idée. Elle-même faisait bon usage de l’exception en question à l’instant même.

Mais si le roi de Nilgir souffrait d’une maladie incurable grâce à ses efforts, elle ne pouvait oublier que le plan pour tuer son héritière avait échoué. L’erreur avait été, elle le comprenait maintenant, d’utiliser un esclave sans courage pour mener à bien cette mission.

La menace qui pesait sur Ellora, la sœur jumelle de ce dernier, n’avait pas suffi. Non seulement Owen n’était pas parvenu à supprimer la princesse, mais il s’était allié à elle. Et quand Miranda avait tenté de les éliminer tous deux à grand renfort de magie cristalline, une aide imprévue s’était manifestée.

La souveraine du Pays de Gemme avait la certitude qu’Owen et Léonie se trouvaient à l’abri des frontières nilgiries. Il était facile de deviner ce qui allait maintenant se produire : le retour de la princesse en son royaume, le douloureux déclin du roi, la nouvelle reine de Nilgir, inexpérimentée, mais en bonne santé.

À moins que le père, ignorant ce qui avait provoqué sa maladie, ne contamine la fille à son tour.

Miranda revint à pas lents vers son trône et caressa du bout des doigts l’accoudoir aux angles aigus.

Une fois sa princesse morte, Nilgir n’aurait plus de souverain. La lignée royale serait éteinte et une guerre civile serait à prévoir. Rien de plus simple, dans le chaos qui s’ensuivrait, que de s’emparer des rênes. Le but poursuivi par Miranda, et par Mériac avant elle, serait enfin atteint.

Un soupir échappa des lèvres fines de la maîtresse du Pays de Gemme. Tout cela semblait bel et bon, mais jamais les Gemmois ne parviendraient à envahir Nilgir tant que la frontière resterait fermée. Il aurait fallu accéder aux sphères de Kumari. Et pour cela, être de sang royal nilgiri.

Justement.

Dans un tourbillon de mousseline argentée, Miranda s’assit sur son trône. Ses yeux réduits à deux fentes grises, elle laissa une idée se développer dans son esprit, tel un cristal croissant par germination.

Cette fois, elle n’aurait ni esclave effrayé à sa disposition ni œil de Tolmuk pour le surveiller. Il fallait accepter de s’en remettre à l’ingéniosité de son pion.

Un pion qui ignorerait même son rôle. Qui ne serait pas mû par la peur de Miranda et des sévices qu'elle risquait de lui infliger, à lui ou à ceux qu'il aimait.

Elle était persuadée d’avoir enfin trouvé un moyen de pression véritablement efficace : un sujet fidèle peut accomplir de grandes choses par amour pour son souverain.

I - LAVILLECACHÉE

Je reste avec vous… pour le moment !

1

Quoi ?

Une bourrasque déséquilibra Maël, le faisant vaciller. Owen ne bougea pas : il était abrité par les grandes ailes rouge et or de Méliose le Fabula, cet oiseau mythique qui règne sur les Montagnes Bleues et la frontière septentrionale de Nilgir. Line et Léonie se tenaient à côté du mousse, toujours dans les bras l’une de l’autre. Elles semblaient figées par la surprise.

Maël les dévisagea tous les trois, s’attardant sur Line qui était cramoisie. Le vent rabattait ses cheveux bruns sur ses yeux baissés et elle ne prit pas la peine de les repousser.

Incroyable, songea-t-il. C’était devant mon nez depuis le début. Une gigantesque mascarade. Et je n’ai rien vu. Quel nigaud !

Il recula d’un pas. Line ne bougeait toujours pas, vivante expression de la honte et du regret.

Deux ans ! Il avait passé deux ans comme mousse à bord du Vogue-Espérance. Elle lui en avait fait baver, cette petite peste, cette soi-disant fille du capitaine. Pourtant il en était venu à…

Non… « aimer » était trop fort, bien sûr. Mais il avait appris à l’apprécier, au terme de ce voyage vers Nilgir. Et maintenant, il découvrait qu’elle lui mentait depuis le premier jour. Il se serait giflé d’avoir été si crédule.

Si Line n’était pas l’enfant de Brieuc, mais bien la princesse de Nilgir, qui était Léonie ? Et que venait faire Owen dans tout ça ? Car il avait joué un rôle dans leur aventure, Maël en était désormais persuadé.

La pluie commença à tomber en un déluge cinglant dans l’obscurité naissante.

— Nous devrions nous abriter.

C’était Léonie qui avait parlé d’un ton plein de compassion. Maël comprit que cette compassion s’adressait à lui. Il lui faisait pitié en plus ?

Line n’avait toujours rien dit, elle ne le regardait même pas.

Le mousse eut l’impression que plus rien n’avait d’importance. Il sentit l’incongruité de sa présence ici. N’avait-il pas tenu la parole donnée au père de Line ?

Non. Pas le père de Line. Le capitaine du Vogue-Espérance.

Brieuc lui avait fait promettre de les amener à Nilgir. En réalité, il voulait que la jeune fille parvienne chez elle. Mission accomplie. Maël pouvait disposer.

— Je suppose que je vous fais mes adieux ici, s’écria-t-il sèchement.

Le visage de Léonie se peignit d’une expression étonnée.

— Comment ?

— Mon capitaine m’a fait jurer de vous accompagner jusqu’à Nilgir. Si ce que tu dis est vrai, je peux vous laisser.

Il se retourna d’un bloc et avança de quelques pas rapides.

Tout, songea-t-il, je ferais tout pour ne plus voir cette menteuse, cette… princesse cachée.

Une nouvelle bourrasque le prit à revers et il glissa sur la pierre trempée. Ses muscles fatigués se tendirent d’un coup, protestant à grand renfort de courbatures. Au-dessous de lui, le vide se rapprochait, ce vide auquel ils venaient d’échapper tous les quatre.

Il allait bêtement tomber à cause de sa sempiternelle maladresse.

Une main le rattrapa par le col de sa chemise. Puis d’autres mains l’enlacèrent. On l’attira en arrière. Il trébucha et s’écroula sur ses compagnons dans un méli-mélo de bras et de jambes.

Maël se releva à demi pour ne pas écraser Line. Leurs regards se croisèrent un instant et il eut le souffle coupé par la souffrance qu’il lisait dans ses yeux. Il n’avait plus qu’une envie maintenant : la prendre dans ses bras pour la consoler.

C’était elle qui l’avait rattrapé, puis Owen et Léonie étaient arrivés à temps pour lui prêter main-forte. Tous quatre se relevèrent et Owen tenta une plaisanterie pour détendre l’atmosphère :

— Assez de chutes dans le vide pour aujourd’hui !

Personne ne rit. Par contre, le Fabula qui se tenait toujours à quelques pas derrière eux poussa un petit cri approbateur.

Line éclata en sanglots. Maël se trouva encore plus bête en voyant les larmes inonder ses joues.

— OK, arrête de pleurer ! s’écria-t-il, retrouvant sa brusquerie coutumière.

— Alors, viens avec nous !

Les mots étaient hachés, à peine audibles.

Il se sentit ridiculement heureux de l’entendre réclamer ainsi sa présence. Il haussa les épaules pour donner le change et affecta un ton indifférent.

— Je suppose que je ne peux pas faire autrement, de toute façon. Je vous accompagnerai jusqu’au premier port. Ensuite je trouverai un bateau sur lequel embarquer. Même si je ne suis qu’un mousse.

Pourquoi cacher sa joie à l’idée qu’elle voulait le voir près d’elle ? Et pourquoi lui rappeler cette pique qu’elle lui avait si souvent lancée ?

Peu importait, il réfléchirait à tout cela plus tard, quand les émotions de la journée seraient apaisées.

La jeune fille parut satisfaite de sa réponse et hocha la tête en reniflant bruyamment. Il lui tendit un mouchoir froissé, mais presque propre.

Léonie se dirigea vers l’endroit où Maël et Line avaient abandonné leurs équipements icares, ces ailes mécaniques qui les avaient menés jusque-là.

— Récupérons nos affaires et trouvons-nous un abri, dit-elle fermement.

— Méliose, peux-tu revenir demain matin ? demanda Owen.

Le Fabula poussa un petit cri et prit son envol, apparemment insensible aux bourrasques qui continuaient à décoiffer les rares arbres parsemant ces sommets.

Léonie n’avait plus d’ailes à transporter, elle aida donc Line avec ses bagages. Les deux garçons, pareillement chargés, les suivirent le long de la crête rocheuse où ils avaient atterri.

En redescendant vers le couvert de la forêt, Owen aperçut une sorte de terrier, juste assez grand pour s’y faufiler. Il partit en exploration et revint après quelques minutes.

— Venez, il y a une grotte où on peut tous tenir assis. On restera au sec, comme ça !

Les jeunes filles s’engagèrent à sa suite, chacune avec un paquet de provisions sous le bras. Maël remarqua que Léonie, malgré son sang-froid apparent, tremblait légèrement. Après une chute de plusieurs centaines de mètres et un sauvetage miraculeux, elle devait être à bout de nerfs. Line, quant à elle, essuyait ses dernières larmes.

Il ferma la marche, poussant devant lui un ballot de couvertures. Les quatre voyageurs avaient dû laisser les ailes dehors, à l’abri d’un rocher, car elles ne pouvaient passer dans un tunnel aussi étroit.

Leur refuge ne valait pas les appartements souterrains des nains de l’île Double. Ils parvinrent néanmoins à s’y blottir à peu près confortablement. Le conduit se prolongeait à l’extrémité de la grotte et débouchait probablement à un autre point de la montagne, car un léger courant d’air froid se ressentait à l’entrée.

Owen ressortit pour ramasser quelques branchages, puis alluma un petit feu pendant que ses trois compagnons se répartissaient les couvertures. Bientôt, des flammes éclairèrent leur visage, sans avoir suffisamment de force pour les réchauffer.

Line prit une grande inspiration.

— Maël, je te demande pardon. Je n’aurais pas dû te mentir. Je le regrette.

Le mousse sentit sa colère s’apaiser. Pourtant, il était blessé de ce manque de confiance. N’avait-il pas prouvé maintes fois qu’il était prêt à tout pour les aider, Léonie et elle ?

Line sembla deviner ce qui se passait en lui.

— Je n’ai pas d’excuses. Seulement… Il est si difficile de savoir qui est ennemi de Nilgir et qui est son allié. Le seul moyen que l’on connaisse pour distinguer un Gemmois d’un non-Gemmois, c’est de voir s’il développe une Puissance.

— Pas très fiable comme méthode, murmura Owen.

Maël lui jeta un coup d’œil. La faible lumière projetée par les flammes dansantes montrait peu de son visage, mais son expression s’était adoucie, comme si la peur se trouvait derrière lui. Sa frange de cheveux noirs était plaquée contre son front, masquant son tatouage.

— Que veux-tu dire ? demanda le mousse.

— Qu’il est Gemmois, bien sûr, s’écria Line. Et pourtant il a été le premier à manifester sa Puissance à notre arrivée à Nilgir.

Elle donnait trop d’informations à la fois. Maël leva la main comme pour endiguer ce flot et ranger les idées qu’on lui lançait à la figure.

— Attends… Owen a donc bien tenté de tuer Léonie ? Qui n’est pas la princesse ? Et il a été sauvé par un Fabula, l’un de ces oiseaux mythiques dont vous m’avez dit qu’ils sont alliés de Nilgir ? Je suis perdu !

— Peut-être devrions-nous reprendre depuis le début, intervint Léonie.

Il se tourna vers elle avec soulagement. Avec son esprit clair, elle allait sûrement réussir à démêler l’écheveau d’informations et lui permettre de comprendre tout ce qui s’était passé ce soir.

Elle lui expliqua qu’elle venait du Periyar, le pays des Dunes au nord des Montagnes Bleues.

Une tradition très ancienne voulait qu’à chaque nouvelle génération, un Periyar de sa tribu vienne s’installer à la Cour nilgirie avec pour mission de protéger l’héritier du royaume. Léonie avait été choisie quand elle avait deux ou trois ans, car elle était à peu près du même âge que Line.

— Tu ne ressembles pas trop à une garde du corps, s’étonna Maël.

C’était peu de le dire : avec ses manières raffinées et sa silhouette gracieuse, la jeune fille rousse n’était en aucune façon taillée pour le combat.

Elle sourit, amusée.

— Un protecteur n’est pas un guerrier. Il y a différentes façons de protéger quelqu’un. La violence, c’est la solution qu’on utilise quand toutes les autres ont échoué. Et je te rappelle qu’en me faisant passer pour la princesse, j’ai dévié toute tentative d’attaque contre elle pendant près de trois mois…

Maël hocha la tête : elle n’avait pas tort.

Elle se tourna vers son sac posé près d’elle et en sortit des provisions icares. Sentant son appétit s’éveiller, il prit sa part et mâchonna le pain rassis.

— Et toi, Line ? demanda-t-il. Je croyais que tu étais la fille du capitaine ?

— Eh bien… Brieuc est… était mon parrain. C’était un grand ami de mon père.

Sa voix tremblait. Maël devina que, pour elle comme pour lui, penser à Brieuc était toujours douloureux.

— Comment tu t’es retrouvée sur le Vogue-Espérance ?

— Miranda a essayé plusieurs fois de me tuer à l’époque où je n’étais encore qu’un bébé. C’est pour ça que mon père a fait appel à Brieuc. Il lui faisait confiance plus qu’à quiconque.

— Il avait bien raison ! dit le mousse sur un ton un peu bourru pour cacher l’émotion qui l’envahissait au souvenir de son mentor.

— Et puis, continua Line, mon père lui avait donné ce bateau, il y a des années. Cela le rassurait de me savoir sur un vaisseau nilgiri dirigé par un tel capitaine. Je ne quittais pas vraiment le royaume.

Maël réalisa que son ressentiment contre elle s’envolait. Brieuc avait réellement été un père adoptif pour elle, cela se sentait. Et comment en vouloir à la fille de son cher capitaine ?

La gorge lui brûlait. Il demanda à Owen la gourde d’eau, mais le jeune garçon ne l’entendit pas tout de suite. Il semblait perdu dans la contemplation de leur petit feu dont il remuait mollement les braises à l’aide d’un bâton.

Il réalisa enfin que Maël lui parlait.

— Tu peux me haïr, marmonna-t-il. Tu en as bien le droit.

Le mousse sursauta. Avec les révélations sur Line et Léonie, il en était venu à oublier ce qui s’était produit moins d’une heure plus tôt. Que s’était-il réellement passé ? Tentative de meurtre ou de sauvetage ? Il but une gorgée et se tourna vers la princesse.

— Dois-je le haïr ? Tu as voulu t’en débarrasser tout au long de notre voyage. Et maintenant ?

— Maintenant, il nous doit des explications. Mais certains faits montrent qu’il n’est pas l’ennemi que je croyais au départ.

— Comme le sauvetage qu’il vient de tenter, murmura Léonie.

Owen cessa de jouer avec son bâton et lui lança un regard triste, mais franc.

— Ça ne rachète pas tout. J’ai beaucoup de choses à me faire pardonner. Et je ne peux même pas promettre de veiller sur vous. Je vais devoir vous quitter dès demain.

— Pourquoi ?

— À cause d’Ellora, ma sœur. Ma souveraine la retient prisonnière et a menacé de la tuer si je ne faisais pas tout ce qu’elle m’ordonnait. J’ai refusé d’obéir. Je dois à tout prix la libérer avant qu’il ne lui arrive quelque chose.

Il s’interrompit et essuya furtivement une larme. Maël, gêné, resserra sa couverture autour de lui. Plus persistant que dans le désert, le froid des Montagnes Bleues commençait à engourdir ses orteils.

— Line, continua Owen en repoussant sa frange, tu te souviens, au début de la traversée du Vogue-Espérance, tu m’as demandé si c’était un œil de Tolmuk, sur mon front.

— Oui.

— Ton tatouage ? s’enquit Léonie.

Le Gemmois acquiesça. Une braise éclata, jetant une lueur vive et éphémère sur l’étrange signe. Maël se rappela l’avoir aperçu bien des fois malgré tous les efforts du garçon pour le cacher.

— En fait, un véritable œil de Tolmuk n’est pas un tatouage. C’est de l’ancienne magie, un moyen de contrôler quelqu’un à distance et de voir par ses yeux.

Le mousse en oublia ses pieds glacés. Ce simple signe sur le front de son compagnon de route avait permis à Miranda de les espionner de bout en bout ?

— C’est pour ça qu’on a été autant embêtés pendant notre voyage ? balbutia-t-il.

Owen acquiesça. D’un ton monocorde, il commença à leur raconter son existence d’esclave.

La souveraine du Pays de Gemme avait droit de vie et de mort sur lui comme sur ses proches.

Un jour, elle avait décidé de le placer sur le Vogue-Espérance, avec l’idée de se servir de lui comme d’une arme pour tuer la princesse de Nilgir.

Fort heureusement, la mascarade de Line et Léonie avait fonctionné et il ne s’était jamais douté de rien. Mais cela n’avait pas empêché sa maîtresse de leur envoyer un raz-de-marée, trois tempêtes et des pirates.

La colère envahit de nouveau Maël, comme un feu se propage dans une botte de foin à partir d’un simple tison. La magie de cette harpie avait failli les expédier tous les quatre à Garamantes, l’île aux esclaves. Miranda ne se souciait donc pas du nombre de vies qu’elle ruinait, du moment qu’elle obtenait ce qu’elle voulait ?

Sans doute pas.

Le jeune homme réalisa à quel point il était naïf. Le monde n’était pas un endroit accueillant et joyeux comme il l’avait cru en s’enrôlant à bord du Vogue-Espérance.

Owen continuait ses explications en fixant le feu d’un regard morne.

— Je pense qu’elle ne pourra plus nous atteindre désormais : la dernière fois qu’elle a communiqué via l’œil de Tolmuk, elle m’a fait comprendre qu’à cause de la sécheresse, elle ne pourrait plus m’aider dans ma… « mission ».

— La sécheresse ?

— Oui. Elle fait appel à la magie des cristaux et pour cela, elle doit d’abord faire une offrande d’eau. C’est ce qui nourrit son pouvoir. Plus l’acte à accomplir est important, plus il en faut. Et elle a épuisé toute l’eau du pays. Maintenant, pour user de sa magie, elle devra puiser dans l’eau des êtres vivants autour d’elle.

Horrifié, Maël repoussa l’image qui se formait dans son esprit.

— Comment peut-elle faire ça ? Tu dois te tromper !

Owen secoua la tête d’un air sombre.

— Elle vient de le faire. Je l’ai vue.

— Quoi ?

— Quand on est tombés, Léonie et moi, il y a eu un drôle de moment… Je pense que l’œil de Tolmuk s’est inversé. Je me suis retrouvé dans l’esprit de ma souveraine. J’ai aperçu à ses pieds le corps d’un homme complètement desséché.

Cette fois, Owen éclata en gros sanglots. Léonie posa une main réconfortante sur son épaule et il se dégagea.

— Tu ne… comprends pas ! hoqueta-t-il. J’ai… j’ai cru qu’il s’agissait d’Ellora ! Elle… elle avait menacé de l’utiliser pour te tuer !

— Elle ? demanda Maël. Miranda, tu veux dire ?

Le Gemmois hocha la tête en ravalant ses larmes. Il frissonnait.

— Owen, murmura Léonie, c’est naturel d’avoir eu peur pour ta sœur. Mais ce n’est pas de ta faute si ce pauvre homme est mort. C’est Miranda qu’il faut blâmer.

Il fit un brusque mouvement d’épaules et chuchota :

— Je sais bien. Mais, je dois me rendre là où M… Miranda la cache.

Dire à haute voix le nom de sa souveraine sembla le remplir d’horreur. Il plia les genoux et les serra de ses bras tremblants.

Léonie rangea les restes de victuailles et posa un regard impassible sur le garçon.

— Nous savons maintenant ce dont Miranda est capable. Mais toi, dans tout ça ? Tu as essayé de me tuer pour sauver ta sœur. Comment pouvons-nous te faire confiance, désormais ?

Owen prit une longue inspiration saccadée comme s’il tentait de retenir de nouvelles larmes.

— Tu le sais, j’ai fait plein de choses dont je ne suis pas fier. J’ai tenté de te dénoncer aux pirates, mais le serment des secrets imposé par les nains m’en a empêché. Et juste avant la tempête dans le désert de Torrens, Miranda m’a ordonné de déplacer notre outre d’eau, avec les conséquences que tu connais. Je n’ai qu’une seule excuse : Ellora. J’ai longtemps cru que si j’obéissais en tout point à M… Miranda, ma sœur serait libérée, saine et sauve. Mais j’ai réalisé tout à l’heure que je ne pouvais pas commettre un meurtre, même pour la sauver.

Léonie inclina brièvement la tête.

— Merci pour cette réponse franche. Je dois protéger Line, c’est pour cela que j’avais besoin que tu sois totalement transparent.

La princesse fronçait les sourcils. Maël se demanda si elle pensait comme lui : tout cela était un peu trop facile. Comment accorder leur confiance à Owen quand celui-ci venait purement et simplement d’avouer tout ce dont il avait été accusé au cours de leur voyage ?

Il exprima cet avis à haute voix. Le Gemmois le regarda avec des yeux tristes et hocha la tête.

— Je… comment t’expliquer ? Ellora a toujours lutté contre Miranda. Je ne la comprenais pas, alors. Elle disait que c’était un tyran, qu’elle n’avait pas le droit de nous traiter comme ça. Moi je pensais qu’on n’était que des esclaves. Les esclaves, on en fait ce qu’on veut, ils sont nés pour servir. Mais ma sœur n’y croyait pas. Elle avait l’intention de nous libérer.

Maël hocha la tête imperceptiblement. Cette Ellora commençait à lui plaire. Owen continuait son explication.

— Alors que je m’approchais de cet arbre qui retenait Léonie, j’ai réalisé ce que ma sœur aurait pensé de tout ça : sa vie n’a pas plus de valeur qu’une autre. J’ai décidé de sauver Léonie. Mais Miranda veillait. Elle a tout vu par l’œil de Tolmuk. Elle a utilisé l’eau de ce vieil esclave pour nous faire tomber tous les deux.

Owen remua un peu les braises et ajouta du bois au foyer. Dans la lueur des flammes renaissantes, Maël aperçut de nouveau l’œil de Tolmuk, fermé, mais bien réel.

— Attends une minute ! Comment pouvons-nous être sûrs que Miranda ne va pas reprendre le contrôle dans un instant et te pousser à nous tuer tous ?

— C’est impossible, répondit Owen.

— Pourquoi ?

— Parce que nous sommes à Nilgir. Méliose m’a expliqué que depuis que nous avons franchi la frontière, ma Puissance s’est développée. Quand une Puissance apparaît, elle prend le pas sur les autres pouvoirs magiques. L’œil de Tolmuk ne fonctionnera pas tant que je serai sur le sol nilgiri.

— On peut lui faire confiance, déclara Line. Owen, reste avec nous. Si Miranda te croit mort, elle n’a aucune raison de s’attaquer à ta sœur. Suis-nous jusqu’à Écrin, la capitale de Nilgir. Je suis certaine que mon père pourra t’aider.

— Je ne sais pas…

Maël se demanda s’il imaginait la note d’angoisse dans la voix du Gemmois.

— Quoi ? Tu as peur ?

Cette fois, il en était sûr : Owen pâlissait et se tordait les mains d’embarras.

— De quoi as-tu peur ? On te pardonne, on ne va pas te faire de mal, désormais.

— J’ai peur… de Nilgir !

— Quoi ?

Sous le coup de la surprise, Maël partit dans un grand éclat de rire. Line le sermonna. Qu’il se taise et laisse Owen parler ! La chamaillerie commençait à prendre ses proportions habituelles quand Léonie intervint.

— Alors c’est vrai ? On apprend aux Gemmois à éprouver une peur panique de Nilgir ?

— Tu le savais ? s’étonna Line.

— Nous étudions les mœurs de tous nos voisins du Continent Mineur. Cela nous fascine, cette capacité à s’effrayer pour des choses qui ne semblent pas le justifier…

Le mugissement du vent leur parvint par le tunnel. Ils frissonnèrent et resserrèrent les couvertures autour d’eux.

— Tu n’as aucune raison d’avoir peur, dit la princesse d’une voix inhabituellement douce. Viens avec nous et tu verras.

Owen secoua la tête.

— Je vais demander à Méliose de vous guider demain. Ensuite, je partirai de mon côté.

Maël se rappela que quelques minutes auparavant, il avait aussi déclaré vouloir quitter le groupe. Leur communauté ne tenait plus qu’à un fil. Bientôt, elle se déferait. Cette idée l’emplit de tristesse.

Sentant le regard de Line peser sur lui, il se coucha, dos au feu.

Il allait maintenant tenter de trouver le sommeil au milieu du tourbillon qui agitait ses pensées.

2

Un changement dans l’atmosphère éveilla Line. Elle ouvrit un œil et aperçut un rayon de soleil qui tentait timidement de l’atteindre depuis l’entrée de la caverne.

Elle s’assit et regarda autour d’elle. Ses trois compagnons dormaient encore à poings fermés : Léonie à sa droite, un bras protecteur au-dessus de l’endroit où sa tête reposait l’instant d’avant ; Maël à gauche, mais lui tournant le dos ; Owen enfin, face à elle de l’autre côté du feu, était recroquevillé, comme assommé par ce qui s’était produit la nuit précédente.

La princesse passa la main dans ses cheveux ébouriffés. La soirée avait été effectivement éprouvante, mais au moins les masques étaient tombés, tous les masques. Plus besoin de surveiller ses paroles, de mentir à Maël.

Pourquoi aussi avait-il tenu à les suivre ? S’il était resté à Messiane, il n’aurait pas reçu cette révélation de plein fouet.

Mais les deux jeunes filles seraient-elles parvenues jusqu’ici ? Repensant aux étapes de leur voyage, elle dut admettre que c’était très peu probable.

Et maintenant les garçons voulaient les quitter. Quelques jours auparavant, elle avait tenté de s’en débarrasser, mais à présent elle souhaitait racheter sa conduite. Elle avait compris que tout n’était pas blanc ou noir.

Owen n’était pas un ennemi simplement parce qu’il venait du Pays de Gemme. Il n’avait pas l’intention d’aider Miranda, mais de sauver sa sœur. Line aurait aimé pouvoir l’accompagner dans cette nouvelle aventure, pourtant elle savait qu’un tout autre programme l’attendait à Écrin, la capitale de Nilgir.

La réaction de Maël l’inquiétait. Après une franche colère, il avait écouté les histoires de chacun et n’avait plus reparlé de sa décision de les quitter. Avait-il changé d’avis ? Elle l’espérait. Elle souhaitait offrir un havre de paix à ces amis qui l’avaient accompagnée dans cette traversée si difficile. Elle n’était pas prête à leur dire au revoir.

Attirée par la lumière douce qui filtrait jusqu’à elle, Line sortit sans bruit. Dehors, la nature s’éveillait à peine. Le vent était retombé et le panorama était à couper le souffle. Ces montagnes, ce ciel clair qui se colorait d’or à mesure que le soleil se levait…

Line inspira, réalisant qu’elle était enfin chez elle. L’odeur de terre humide et de mousse la ravit après une nuit passée dans une caverne aux relents de moisissures.

Elle avait vécu presque toute son enfance sur les mers, entourée d’un équipage qui ne la connaissait pas vraiment, la prenant pour la fille de Brieuc… Elle allait retrouver son foyer, sa famille. Et son rôle de princesse.

Pourquoi cette idée me fait-elle peur, tout d’un coup ? se demanda-t-elle. C’est ce que je veux depuis longtemps.

Un bruissement d’ailes la fit sursauter et elle se retourna. Méliose venait de se poser près d’elle. Elle l’observa un moment puis finit par trouver le courage de l’approcher.

Il était temps de savoir si la Première Puissance fonctionnait. Elle n’avait pas servi depuis plus de dix ans.

Toutes ces années écoulées depuis son départ de Nilgir avaient peu à peu embrumé ses souvenirs d’enfance. Elle avait du mal à croire qu’elle allait maintenant comprendre le Fabula.

Ce dernier baissa la tête et elle osa avancer la main pour lui caresser le bec.

— Méliose ?

Il cligna des yeux en signe d’assentiment.

— Tu vas nous guider hors de ces montagnes ?

Nouveau clin d’œil.

— Tu peux nous emmener jusqu’où ?

Il poussa un faible cri.

Line sentit la joie exploser en elle, alors qu’à ses oreilles le son se chargeait de sens et de nuances. L’instant d’avant, elle avait encore un pied dans l’univers un peu terne du Continent Mineur. À présent, elle venait de franchir une frontière et le monde qui l’entourait sembla se parer de nouvelles couleurs. Elle possédait à nouveau une Puissance.

— La forêt d’Armotie ? Comme j’ai hâte… Sais-tu comment va le Roi ?

— Mal. La Première Puissance ne fonctionne plus chez lui.

Méliose s’interrompit au grand regret de Line qui brûlait de questions. Owen sortait de leur abri en appelant doucement son ami. Il s’approcha d’eux, une expression inquiète sur le visage.

Elle devina ce qui se passait en lui. C’était ainsi quand on découvrait pour la première fois ce pouvoir magique accordé par la terre de Nilgir. On craignait qu’il ne disparaisse au cours de la nuit. Toute petite, Line avait vu des invités à la Cour se comporter très étrangement au lendemain de leur arrivée, parce que leur peur paralysait leur Puissance et qu’ils s’imaginaient l’avoir perdue.

Mais le jeune garçon ne paniqua pas, encouragé par le cri de bienvenue de Méliose qui lui confirma la merveilleuse réalité.

Après un court échange de politesses, Owen se tourna vers Line, les yeux écarquillés de surprise.

— Tu le comprends ?

— Et il me comprend. C’est une de mes Puissances.

— Parce que tu en possèdes plusieurs ?

Elle caressa à nouveau la tête baissée de Méliose.

— J’en ai deux. Contrairement aux autres gens qui se trouvent à Nilgir, mes Puissances ne changeront pas de ma vie entière. La Première Puissance de la famille royale permet de communiquer avec tous les animaux du royaume. La Deuxième, de fixer la Puissance de celui qui le désire.

— Qu’est-ce que ça veut dire, fixer une Puissance ?

— La rendre permanente. Les Puissances évoluent au cours du temps. J’ai entendu parler de quelqu’un qui a commencé par faire pousser des plumes sur ses bras. Plus tard, des écailles les remplacèrent. La famille royale possède le pouvoir de stopper cette évolution.

— C’est vrai ? s’écria Owen en écarquillant les yeux.

— Oui. Mais la Deuxième Puissance n’est active que pour le roi ou la reine. Elle est encore à l’état dormant chez moi. J’espère que je ne pourrai pas m’en servir avant très longtemps…

Il ne semblait plus l’écouter et contemplait Méliose d’un air songeur.

— Fixe la mienne, s’il te plaît.

— Quoi ? demanda Line, interloquée.

Owen tourna vers elle un regard brillant. Elle ne l’avait jamais connu aussi heureux et détendu.