Lieutenant GRANGE - Amour et gloire - JR Robjak - E-Book

Lieutenant GRANGE - Amour et gloire E-Book

JR Robjak

0,0
9,99 €

-100%
Sammeln Sie Punkte in unserem Gutscheinprogramm und kaufen Sie E-Books und Hörbücher mit bis zu 100% Rabatt.

Mehr erfahren.
Beschreibung

Des inspecteurs de Paris sont envoyés dans trois postes de Police pour y remettre de l'ordre. À Lyon1, le lieutenant Grange, sanctionné pour trouble de l'ordre public lors de sa dernière enquête, est envoyé auprès d'une équipe de tournage. Il côtoie le réalisateur américain Lynch et son staff, l'auteur Clause, la maquilleuse Philip et bien d'autres personnes. Survient alors un drame : Philip est victime d'un accident de la route mortel. Clause, qui lui avait prêté sa voiture, prétend qu'elle a été sabotée et que c'est lui qui était visé. Le lieutenant obtient l'autorisation de l'envoyé parisien d'enquêter sur les circonstances de l'accident, mais sans l'aide de ses amis. Après bien des péripéties, la femme de l'auteur décède elle aussi. Coïncidence, crimes programmés ? Ambiance bien particulière pour cette quatrième enquête, Robjak a voulu faire évoluer le lieutenant Grange, lui fournir une nouvelle expérience, le dépeindre avec ses certitudes et ses doutes, montrer de quoi il était capable en agissant seul. L'auteur imagine un plan machiavélique et réserve bien des surprises à ses lecteurs, privés eux aussi un certain temps de la présence des amis de leur héros.

Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:

EPUB
MOBI

Seitenzahl: 323

Veröffentlichungsjahr: 2020

Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.


Ähnliche


Beaucoup savent partager l'Amour

Combien accepteraient de partager la Gloire ?

Robjak – 2020

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 1

L'été semblait ne pas vouloir se terminer ; en ce dernier vendredi de septembre 2019, la chaleur et le soleil étaient encore au rendez-vous et confortaient les propos alarmistes des médias : le réchauffement de notre planète annonçait des catastrophes à l'horizon 2050.

Christophe Clause ne s'inquiétait guère de ce problème, bien qu'il appréciât la tiédeur des rues dans le centre de Quincieux. Ses soucis étaient d'ordres financier et familial ; le sort semblait s'acharner contre lui, il venait de recevoir le refus d'une énième maison d'édition, personne ne souhaitait publier ses romans jugés trop peu originaux. L'écrivain savait qu'il devrait croiser une fois encore le regard désabusé de sa femme, à son retour du travail. Il n'avait aucune excuse à lui fournir et il sentait que sa compagne n'assurerait pas éternellement seule les revenus du couple, sans rien exiger en retour. L'homme était épris de Marion, il l'avait côtoyée dès le collège puis perdue de vue, mais il avait toujours su qu'il partagerait un jour sa vie avec elle. Les années avaient défilé à un rythme effréné… trente-cinq ans depuis leur première rencontre, quinze depuis leurs retrouvailles.

Perdu dans ses pensées, penché sur son passé, Clause ne voyait pas les gens qu'il croisait. Ses pas l'emmenaient directement au café des Platanes, son second domicile. Là, il retrouvait quotidiennement des habitués qui refaisaient le monde ou qui tapaient la belote, selon l'heure. Ils s'étaient rencontrés un an plus tôt, aux premiers actes des Gilets Jaunes. Ils avaient tous cru en ce mouvement contestataire, en des jours meilleurs… mais ils étaient toujours enlisés dans leur situation précaire, certains d'entre eux étaient chômeurs en fin de droit ou licenciés économiques.

Salut tout le monde !

Christophe utilisait toujours cette formule en pénétrant dans le bar, à laquelle répondaient ses compagnons sans même faire mine de le regarder. Les habitudes étaient prises et semblaient immuables. Pourtant, ce jour-là, aucune voix ne répondit. Le nouvel arrivant s'étonna de ce changement mais préféra l'ignorer. Toutes les chaises placées autour de deux tables accolées étaient occupées, mais il manquait la dixième, la sienne… Il empoigna un siège vide et attendit que ses compagnons lui fassent une place, mais aucun d'eux ne bougea. Jamais, depuis la disparition de l'ancienne propriétaire du café, un silence aussi pesant n'avait régné dans cette salle habituellement très animée.

Alors quoi ? s'impatienta Clause.

Chris, lança Replet, le leader du groupe, nous te tendons la main depuis pas mal de temps et tu viens tous les jours partager nos discussions, nos boissons. Tu es toujours sans le sou, pas une fois tu ne nous as payé une tournée… nous ne sommes pas plus riches que toi. Alors, si tu t'assieds à cette table, tu paies deux pots de blanc !

Les regards des huit autres consommateurs allaient de Clause à Replet, le barman suivait la confrontation de loin, prêt à intervenir.

Cédric, un jour je serai riche, un de mes livres connaîtra le succès, crois-moi. Mais en attendant, je ne peux rien vous offrir. Comment pourrais-je piquer de l'argent dans le porte-monnaie de ma femme, qui se crève au boulot pour un salaire de misère. Moi, je ne touche rien, je n'ai jamais déclaré de revenus, et pour cause…

Tu n'es pas vraiment des nôtres, intervint Laplanche. Toi, tu as choisi ta vie… nous, nous sommes victimes de patrons qui nous ont virés, d'offres d'emplois insuffisantes ou inappropriées !

Pierre… tu es à mes yeux celui qui me comprend le mieux. Comment peux-tu me rejeter de la sorte ?

Nous sommes des victimes de la société actuelle, trop jeunes pour toucher une retraite, aussi maigre soit-elle, trop âgés pour retrouver des embauches pérennes. Tu es à un âge où on trouve encore du boulot. C'est peut-être temps pour toi de redescendre sur Terre et de te bouger le cul. Ce n'est pas en noircissant encore et encore des feuilles de papier que tu gagneras correctement ta vie, pas plus en restant en notre compagnie…!

Clause blêmit. Il comprit à cet instant que ceux qu'il considérait comme de véritables amis n'étaient que des laissés pour compte que la révolte sociale avait réunis dans la rue, sur un giratoire. Ils avaient alors trouvé une raison pour s'arracher à leur solitude, pour sortir de leur exclusion du monde du travail. Mais ils avaient ensuite pris leur distance avec les Gilets Jaunes, ils ne se retrouvaient plus dans leurs mouvements empreints de violence, dans leurs exigences tout azimut. Ils voulaient conserver le caractère bon enfant des premiers rassemblements et ils avaient alors décidé de se retrouver dans ce bar du centre ville. Ils étaient tous différents les uns des autres et ils avaient accueilli Christophe quelques jours avant d'abandonner leur rond-point, lieu de regroupement désormais déserté. Maintenant, le romancier n'était plus franchement le bienvenu, il n'avait plus rien à faire avec eux. Sans un mot, sans un regard pour l'un ou l'autre ou pour le barman, il quitta le café des Platanes. Il avait la gorge sèche et les yeux embués, il était cruellement blessé.

Comment, pesta-t-il, j'ai pu autant me tromper sur eux. Sur Cédric, passe encore, mais Pierre et les autres… Et puis, il a fallu qu'ils me fassent ça spécialement aujourd'hui, alors que j'avais besoin de leur écoute, de leur réconfort… Qu'est-ce qu'ils croient, j'ai tout donné à ma carrière, je n'ai rien : pas de maison à moi, pas d'amis, pas d'enfants par manque de moyen de les élever, pas de véritable vie de couple avec Marion qui se tue au travail et qui revient tellement fatiguée, pas de loisirs…

De retour chez lui, dans un appartement social en bordure de la voie ferrée, Christophe laissa éclater sa peine, bientôt remplacée par une colère irraisonnée. Il s'empara alors d'un carton dans lequel étaient empilées toutes les réponses négatives des éditeurs pour la publication de son dernier ouvrage, "l'Inconnue". Il déchira rageusement toutes les lettres, des morceaux de papier volèrent en tous sens. Il s'assit alors brutalement sur un canapé en partie défoncé et il pleura. Les paroles de Laplanche l'avaient profondément secoué, lui renvoyant l'image d'un homme fainéant et immature, en totale opposition avec celle qu'il s'était créée d'un romancier en mal d'être reconnu. Le plus insupportable pour Christophe était que Pierre avait raison, que les reproches qu'il lui avait faits trouveraient la même justesse dans la bouche de Marion…

L'après-midi fut interminable pour l'auteur de plus d'une trentaine de romans en tous genres, qui n'avait pas réussi à capter l'intérêt d'éditeurs nationaux. Comédie, conte, thriller, suspense, drame sentimental, catastrophe naturelle, biographie, fantasy, nouvelles, il avait tout essayé… et chaque fois il avait obtenu en retour un courrier standard et impersonnel l'informant qu'il n'entrait pas dans la ligne éditoriale de la maison. Marion ne l'avait jamais contraint à chercher un emploi rémunéré, alors qu'elle travaillait parfois jusqu'à cinquante heures dans la semaine, pour subvenir aux besoins du couple, pour survivre décemment dans un petit appartement. Elle cumulait, la semaine, des heures de secrétariat chez un notaire de la ville voisine, le weekend et parfois des soirées en semaine, des heures de caissière dans un supermarché. Christophe avait tout de même un peu d'argent provenant de quelques romans autoédités et vendus à des lecteurs compatissants, mais il avait caché cette vérité à Replet et à ses copains. Ce petit fond de roulement lui permettait de maintenir le stock de ses livres, il réinvestissait régulièrement les sommes encaissées, toujours en espèces. Parfois, il faisait une entorse à cette règle et achetait ici, un bouquet de fleurs pour Marion, un dessert, là quelques litres d'essence pour sa voiture. Aujourd'hui, il avait quinze euros en poche qu'il pouvait dépenser à sa guise, mais il n'avait pas voulu en faire profiter ses compagnons d'infortune : il aurait alors dû leur en expliquer la provenance… Ce n'était pas le jour pour offrir quoi que ce fût à sa femme qui, mise au courant du nouveau rejet de "l'Inconnue" par une maison d'édition, lui reprocherait immanquablement d'avoir gaspillé cet argent si utile au couple. Ce n'était pas plus le bon moment pour remplir le réservoir de sa vieille voiture, il n'avait pas l'intention d'emmener sa compagne pour une balade aux alentours. Cependant, cet argent lui brûlait les doigts, il avait besoin de le dépenser, il n'avait jamais su garder très longtemps pièces de monnaie et billets. Il alluma son ordinateur dans l'espoir de sortir de cette envie irraisonnée. Lorsqu'il se connecta sur le site de son imprimeur en ligne, il fut troublé par une publicité annonçant un quinzième concours de romans, en vue d'être sélectionné par un scénariste et adapté au cinéma par un des plus grands producteurs d'Hollywood. Pour cela, il suffisait d'envoyer son manuscrit par mail et de régler la somme de dix dollars américains pour concourir ; la candidature ne serait validée qu'à réception du montant demandé. Christophe avait la possibilité de régler cette somme par mandat, aussi fit-il son inscription en ligne et joignit-il "l'Inconnue" en format pdf. Sitôt cette formalité remplie, il courut au bureau de Poste et il valida son inscription au concours par l'envoi d'un mandat international, il ne lui restait alors que très peu d'argent, même pas de quoi se payer un thé vert. Il repassa devant le café des Platanes au moment où Laplanche et trois de ses compagnons s'installaient en terrasse pour jouer à la belote ; ces derniers ne manifestèrent aucune intention de communiquer avec lui, il les ignora tout en sentant se rouvrir la blessure du matin. Mais à quoi bon forcer le destin, le groupe l'avait banni et il lui faudrait maintenant offrir bien plus que deux pots de blanc pour être à nouveau accepté !

Ce jour-là devait être une journée de poisse… À son retour du travail, Marion entra dans une colère inhabituelle lorsque Christophe lui tendit la lettre de refus de la maison d'édition reçue le matin au courrier, la seule lettre qu'il n'avait pas détruite dans sa rage.

J'en ai marre, s'écria-t-elle, je me tue au travail pour que tu manges à ta faim et pour que tu assouvisses ta passion, mais t'es un looser, un boulet…

Jamais elle ne s'était exprimée de la sorte, jamais elle n'avait reproché à son époux son choix de vie, sa passion… Mais aujourd'hui, la ixième lettre de refus avait fait déborder le vase, c'était le courrier de trop pour cette femme déchirée entre son amour pour Christophe et son travail, entre la vie facile de son compagnon et les heures de fatigue accumulées à l'étude et au centre commercial. Elle portait seule la survie de son couple sur ses frêles épaules, elle regrettait parfois d'avoir cédé au jeune compagnon d'alors qui lui avait promis monts et merveilles, qui se présentait comme un grand auteur en devenir. Il avait été convaincant, elle avait cru en lui… depuis elle payait quotidiennement cette erreur de jeunesse et était parfois la risée de ses collègues de travail. Sa colère révélait son mal être, sa déception, mais aussi son attachement à l'homme qui vivait à ses crochets. Au plus profond d'elle-même, Marion savait qu'elle ne pourrait pas vivre sans son compagnon, doux rêveur immature. Elle se sentait responsable de lui, protectrice… et elle semblait aimer cette situation. Seulement, elle ne devait pas tout accepter sans réagir et elle n'était pas toujours d'humeur égale ; le courrier reçu ce jour par Christophe aurait pu la laisser indifférente, mais il était arrivé au mauvais moment : des bruits de restructuration circulaient dans les couloirs de l'étude de son employeur, Jean Bonnier, notaire à Trévoux, et elle craignait pour son emploi.

Ne tarde pas à le sortir, ton best-seller… dis-toi que je pourrais tomber malade, pire encore, me retrouver au chômage !

Le téléphone de Marion sonna et empêcha toute réaction de Christophe ; la femme était déjà sur le pas de la porte, elle lança à son compagnon :

Mange sans moi, je pars au centre commercial et je suis de fermeture…

Cela signifiait qu'elle remplaçait comme tant de fois une vendeuse absente au rayon de la poissonnerie, jusqu'à vingt et une heures trente, qu'elle rangerait ensuite les invendus dans des congélateurs, qu'elle nettoierait les étalages après les avoir vidés de la glace pilée, qu'elle laverait le sol… retour à la maison à plus de vingt-deux heures.

Christophe ignorait tout des problèmes que rencontrait Marion, des inquiétudes qu'elle ressentait avant chaque renouvellement de ses contrats de travail, de son envie d'enfanter sans cesse contrarié… aussi les sautes d'humeur de cette dernière avaient des répercussions sur lui, tour à tour follement épris de sa femme ou fortement révolté contre elle, allant jusqu'à souhaiter sa disparition.

Après une courte nuit, Marion retourna au centre commercial, pour tenir une caisse. Son contrat de travail concernait cette activité et non celle tenue la veille, mais elle était soumise à son second employeur, de peur de lui déplaire et de devoir choisir entre ses deux activités professionnelles. Son patron avait accepté de lui aménager un planning spécifique, complémentaire à celui de l'étude de Bonnier, aussi devait-elle accepter en retour les nombreux remplacements de dernière minute.

Christophe avait feint de dormir jusqu'au départ de sa compagne. Durant toute la nuit, il avait vécu en boucle son bannissement du groupe, les paroles blessantes de Laplanche, la colère de Marion, et il était exténué, vidé… Maintenant qu'il était seul, il fallait qu'il trouve un moyen de réagir ; son premier réflexe fut de foncer dans sa cuisine à la recherche d'une bouteille de vin entamée la veille. Il avait oublié qu'il l'avait entièrement vidée avant de se coucher, dans l'espoir de noyer son chagrin. Il ouvrit alors sa fenêtre et il regarda droit devant lui, une petite lueur apparut dans ses yeux :

Ma Titine, t'es la meilleure amie que je n'ai jamais eue. Tu es toujours là pour me consoler, pour me rappeler les périodes difficiles que nous avons traversées ensemble, tu ne me critiques jamais, tu m'es fidèle et tu m'acceptes comme je suis. Que serais-je, sans toi ?

Aucune réponse ne parvint de l'extérieur, pourtant Clause semblait ragaillardi… Comment la contemplation d'une vieille voiture pouvait-elle apaiser le mal-être du romancier ? Lui seul pouvait l'expliquer, ce qu'il fit une fois à un ami d'enfance rencontré à la station essence du village.

Titine est bien plus qu'une simple auto, avait-il affirmé, c'est le seul bien qui me reste de quand j'étais jeune, célibataire et plein d'espoirs pour ma carrière d'écrivain. Ma Simca 1100 Spécial fait rire beaucoup de gens, mais elle a su passer les années sans panne majeure, sans rouille. Ella a survécu aux primes gouvernementales, je l'ai achetée bien après que la Jupette ait envoyé bon nombre de ses sœurs à la casse. Son ancien propriétaire en était amoureux, il l'a gardée près de vingt ans, la bichonnant. Il m'a transmis sa fascination pour cette voiture en même temps que les clés, il m'a fait promettre d'en prendre soin. C'est ce que je fais et elle me le rend bien, elle démarre au quart de tour été comme hiver. Me séparer d'elle serait un drame…

Christophe était désœuvré : il n'avait aucune chance de passer un bon moment avec ses anciens compagnons, au café des Platanes et il n'avait aucun roman en court d'écriture. "L'Inconnue" avait puisé ses dernières inspirations et il était en mal d'imaginer un nouveau scénario.

À quoi bon, pensait-il, j'aurais beau écrire un nouveau roman avec mes tripes, je suis né sous une mauvaise étoile, je suis maintenant trop vieux pour intéresser un éditeur. J'ai trop écrit sans jamais être édité et cela nuit à mon image… Pourtant je ne suis pas mauvais, je vaux mieux que certains auteurs médiatisés…

La journée lui parut interminable, bien qu'il passât quelques heures à nettoyer minutieusement sa voiture, des chromes extérieurs aux tapis de sol intérieurs. Ce fut avec soulagement qu'il vit rentrer Marion, qui avait pourtant encore sa tête des mauvais jours. Entre eux deux, la parole était souvent superflue, d'un regard l'un découvrait l'humeur de l'autre. Personne n'aborda le sujet des romans ou celui de la dispute de la veille. Christophe n'imaginait pas plus la vie sans sa femme que sans sa Simca, mais il avait pris conscience au fil des années que dans un couple, l'un donne toujours plus que l'autre et il estimait être le partenaire lésé. Marion pensait-elle à juste titre la même chose d'elle, ne sacrifiait-elle pas tout à son couple, jusqu'à retarder sans cesse son envie d'être mère, ne faisait-elle pas tout dans la maison, de la cuisine répétitive et rébarbative au ménage et au repassage ?

Chapitre 2

Christophe n'avait pas retrouvé sa motivation, il ne parvenait plus à écrire la moindre ligne. Inexorablement, son couple se déchirait. L'amour n'était plus aussi fort après une première semaine d'inaction du romancier ; l'homme et la femme se querellaient, lui se renfermait sur lui-même et négligeait sa tenue vestimentaire, son hygiène, et elle, le menaçait de le quitter, de refaire sa vie avec un homme, un vrai... s'il n'était pas capable de trouver un travail, aussi temporaire fût-il, plutôt que de rester cloîtré dans l'appartement. Les jours suivants, les scènes de ménage se multiplièrent, Christophe allait mendier quelques euros dans le village voisin, qu'il dépensait aussitôt en achat de bouteilles de vin de pays. Il était descendu bien bas, il se faisait horreur et il cherchait stupidement à oublier sa vie actuelle dans l'alcool.

Mi-novembre, Marion lança un ultimatum à son mari :

Ou bien tu te ressaisis et tu ramènes de l'argent à la maison, ou bien je te chasse. Tu es une bouche inutile à nourrir, un boulet…

Chaton…

Il n'y a plus de Chaton, de Chéri. C'étaient nos petits noms quand nous formions un couple uni et que nous étions follement amoureux l'un de l'autre. Regarde autour de toi, ouvre les yeux… nous en sommes à nous quereller sans cesse. Je me tue au travail, toi tu traînes tes savates aux alentours dans une tenue qui me fait honte, tu empestes le vin !

Je traverse une mauvaise passe ! bredouilla le mari, penaud.

Parce que tu crois que moi j'ai une vie idyllique, s'écria Marion. Je n'ai jamais pu m'acheter les vêtements ou les bijoux que j'aime, j'ai travaillé de nombreuses fois avec de la fièvre ou avec la faim, et plus le temps passe, plus…

Marion éclata en sanglots. Instinctivement, elle se blottit contre le torse de son compagnon, ignorant la forte odeur d'alcool. Elle avait beau haranguer ce dernier, elle l'aimait et elle souffrait autant que lui de sa déchéance. Elle voulait le voir réagir, redevenir le romancier qu'il croyait être ou abandonner l'écriture pour un autre métier. L'homme lui caressait les cheveux d'une main tremblante. Émotion, culpabilité, effet de l'alcool ?

Marion n'en pouvait plus, cela faisait trop de temps qu'elle assumait seule la charge du couple et qu'elle voyait passer les années, et avec elles, sa chance de connaître la joie d'avoir et d'élever un enfant. Sa vie ne correspondait pas à ce qu'elle avait espéré, certes elle était en colère contre son mari qui avait réduit son rêve en poussière, mais elle l'avait dans la peau. Jamais une chanson n'avait collé d'aussi près la vie d'une femme ; les paroles de "Mon homme" chantées avec tant de sensibilité par Mistinguett dans les années 1920 étaient le reflet exact de ce qu'elle vivait… Quand elle était désespérée, des passages de cette chanson entendue chez ses grands-parents lui revenaient parfois à la mémoire, les plus récurrentes lui martelaient l'esprit chaque fois qu'elle voulait s'éloigner de son compagnon :

"Quand il m'dit Viens

J'suis comme un chien

Y a pas moyen

C'est comme un lien

Qui me retient.

Je l'ai tellement dans la peau

Qu'j'en suis dingo..."

D'autres fois, le refrain des Rita et Mitsouko, que fredonnait souvent Marion, venait en écho à "Mon Homme" sur le ton endiablé de "les histoires d'amour finissent mal, en général". C'était tantôt un réconfort lorsqu'elle voyait dans cette phrase le constat d'autres femmes et hommes peut-être plus malheureux qu'elle, tantôt le découragement en admettant qu'elle faisait partie de la généralité… Mais ces derniers temps, toutes les chansons qu'elle avait en tête noircissaient son avenir, lui révélaient sa soumission hors du temps à Christophe, sa fragilité et son incapacité à vivre comme une femme libérée du vingt et unième siècle… Christophe comprenait la réaction de sa compagne, les nombreuses années passées ensemble avaient permis au couple de lire en l'autre comme dans un livre ouvert. Seulement les mots, les paragraphes n'étaient pas forcément interprétés à leur juste valeur, et des non-dits semaient parfois le trouble. L'homme en avait profité plus d'une fois pour échapper à des reproches sous-entendus. Nul doute que malgré les difficultés rencontrées, Marion et lui s'aimaient toujours ; les disputes et les colères actuelles n'étaient que des diversions tendant à masquer la précarité du couple qui vivait au seuil limite de la pauvreté.

Les fêtes de Noël approchaient, et avec elles les week-ends de forte affluence dans tous les commerces. Ce samedi 30 novembre, Marion devait assurer une présence de dix heures dans le centre commercial, avec une coupure médiane d'une heure et quelques pauses annexes. Comme à chaque fois, elle avait décidé de ne pas revenir chez elle durant son interruption de travail : trop peu de temps à son domicile et coût de revient du trajet trop important pour son maigre budget. Une fois de plus, elle ne déjeunerait pas, Christophe ne connaîtrait pas la même privation. Cette fois-ci, elle accepta son sacrifice avec réticence, s'interrogeant sur l'utilité de cet acte : son couple en était-il dépendant, son compagnon n'en profitait-il pas égoïstement ? Elle était à bout, usée. Il était temps pour elle de passer le relais, de s'appuyer sur l'épaule de son compagnon ou sur celle d'une autre personne, plus enclin à la soutenir. Aussi dur que cela lui parut, elle réalisa qu'elle devait mettre les choses à plat, en discuter une bonne fois pour toutes, et le plus tôt possible avec son compagnon. Cette décision s'ancra dans son esprit, résonna durant toute l'après-midi, gonfla d'heure en heure son besoin de s'exprimer.

Christophe s'était ressaisi, il estimait avoir fait son maximum pour ressouder son couple ; certes il n'avait pas encore retrouvé le chemin de l'écriture, mais il avait adopté un mode de vie plus sain. Il soignait son hygiène corporelle, son apparence, il s'était aussi forgé une ligne de conduite très stricte, refusant tout excès de boissons ou autres… Il avait décidé, peu après le départ de Marion pour le centre commercial, de lui exprimer sa gratitude, son amour, sa soumission. Seulement les quelques euros qu'il gardait en poche, qu'il refusait de dépenser de manière irréfléchie, étaient un supplice pour lui, pour sa soif de dépenser ces quelques pièces qui étaient bien trop peu nombreuses pour lui permettre d'acheter ne serait-ce qu'un joli bouquet de fleurs, odorant et coloré… Une voix résonna dans l'interphone de son entrée :

Monsieur Clause, c'est la Poste, j'ai un recommandé pour vous !

Je ne suis pas sûr de l'accepter, de qui ?

Je ne sais pas, ça vient d'Amérique !

D'Amérique ?

Oui, je viens de vous le dire, s'impatienta le facteur. Alors, vous m'ouvrez ou je pars, je ne vais pas passer ma matinée ici, planté devant votre immeuble, j'ai ma tournée à faire !

Le grésillement de la gâche électrique invita le postier à entrer. Peu après, ce dernier frappa à la porte de Christophe.

Ce n'est pas tous les jours que je remets des recommandés venant de l'International, et c'est encore plus rare que leurs destinataires me fassent poireauter devant chez eux… souligna-t-il.

Excusez-moi, mais c'est comme si vous m'annonciez un courrier du Père Noël, c'est tellement incroyable !

Une fois seul, Christophe ouvrit son l'enveloppe. Il pesta, il ne s'attendait pas à une lettre rédigée en américain. Quelques mots attirèrent néanmoins son attention, qu'il traduisit en "gagnant, Inconnue, recevrez, 300,000 USD". Il ne comprenait pas la teneur du courrier et il avait hésité sur la somme écrite. Sa première réaction fut de se moquer des Américains qui mettaient trois chiffres après le dollar, comme les automates français sur certaines pompes à essence. Puis il se ravisa, il lui sembla alors que cette lettre était une bonne nouvelle, que son envoi en recommandé certifiait de son authenticité et de son importance et qu'il devait comprendre 300 000 dollars. Il n'avait aucune personne vers qui se tourner pour découvrir l'intégralité de ce courrier, les nuances qu'il pouvait contenir. Marion n'était pas plus capable que lui d'analyser finement la lettre, mais peut-être que Bonnier ou un de ses clercs connaissait suffisamment la langue anglaise et accepterait de traduire fidèlement ce mystérieux message !

Lorsqu'elle arriva, les traits tirés, le regard mort, Christophe comprit immédiatement que ce n'était pas le bon moment pour lui parler du notaire qui l'exploitait sans la moindre retenue. Seulement, il était si intrigué par son courrier, si impatient d'en connaître le contenu, qu'il ignora les signaux d'alerte que lui renvoyait son épouse. Il sentait qu'il avait en main de quoi sauver son couple. Il tendit une copie de la lettre, que Marion regarda, médusée :

C'est quoi, ça ? Tu trouves ça drôle…

L'épouse, excédée, déchira la feuille et lança les morceaux au visage de son compagnon.

Mais, Chaton…

Je t'ai déjà dit qu'il n'y a plus de Chaton. Ce n'est pas parce que tu as fait quelques efforts, que tu n'empestes plus la vinasse, que tout doit revenir comme avant. Je suis à bout… et toi, tu t'amuses à me tendre une feuille écrite en je ne sais quelle langue !

Ce n'est pas un jeu, répondit Christophe, c'est on ne peut plus sérieux. Regarde cette enveloppe que j'ai reçue en recommandé ce matin, elle vient d'Amérique et la lettre que tu as déchirée était dedans ! La femme prit l'enveloppe dans ses mains, la regarda attentivement :

Et elle disait quoi cette lettre ?

Je l'ignore, mais elle devait avoir une grande importance, sinon pourquoi cet envoi sécurisé ?

Nous ne le saurons jamais !

Pas si sûr, s'extasia Christophe en exhibant l'original devant le regard interloqué de sa compagne. J'avais prévu ta réaction et j'avais fait une copie de cette lettre… Je te connais aussi bien que tu me connais !

Et que vas-tu faire de ce papelard ? demanda Marion, penaude.

Je me suis dit qu'à ton boulot, ton notaire ou un de tes collègues serait peut-être capable de le traduire !

T'es sérieux…, tu vis dans quel monde. De deux choses l'une, ou bien ton courrier est vraiment très important et le mettre entre les mains d'un étranger est très risqué, ou bien c'est une vulgaire publicité, ce que je croirais plus volontiers, et je risque d'être encore plus la risée des clercs !

T'as une autre alternative ?

Tu ne fais plus rien, tu n'écris pas la moindre ligne pour un hypothétique roman, tu as tout le temps pour trouver un traducteur honnête !

Le hic, c'est que j'ai cru deviner la date du 16 décembre, et que je ne sais pas à quoi elle correspond dans la lettre. Le temps presse… et puis, qui me dit que la personne que je contacterai sera plus honnête que ton notaire ou ses clercs, que certaines de tes collègues caissières ?

L'homme pointait son index sur 19/12/10, suivis quelques mots plus loin de closed. Le mystère était complet… Marion regarda attentivement le papier, médusée. Quelques secondes après, elle décida de recourir à l'aide de Bonnier, qui parlait et écrivait couramment en langue anglaise. Elle avait aperçu 300,000 USD et elle voulait savoir à quoi correspondait cette somme : paiement, pénalité ? La femme était maintenant prête à risquer sa crédibilité auprès de son employeur, elle réalisait qu'elle devait mettre fin à la tension dans son couple, au cas où… Cette nuit-là, Christophe retrouva la jeune femme qui avait accepté de faire sa vie avec lui, de l'aimer. Le couple reproduisit des gestes faits quinze ans plus tôt, alors qu'il était au summum du bonheur. Cela dura jusqu'au lundi matin, sans éveiller la moindre inquiétude de l'homme, subitement excusé pour ses défauts, pour le poids mort qu'il pesait financièrement. Bon enfant, lui ne voyait qu'un probable retour à une vie plus aisée, avec des milliers de dollars US qui lui tombaient du ciel, à priori en rapport avec son manuscrit de "l'Inconnue". Il estimait que s'il recevait cette somme conséquente, Marion devait forcément en bénéficier, il savait combien elle avait durement trimé ces dernières années pour lui assurer un gîte et une nourriture correcte ; il ne serait pas ingrat et il lui rendrait au centuple l'argent qu'elle avait durement gagné.

Bonnier traduisit oralement la lettre de Christophe. Sa voix s'étrangla lorsqu'il parvint au passage mentionnant l'énorme somme qui reviendrait à ce dernier, s'il acceptait de céder ses droits au réalisateur américain en charge de porter son manuscrit sur le grand écran.

Votre manuscrit "l'Inconnue" a remporté le premier prix du concours, aussi vous recevrez 300 000 dollars américains, reprit le notaire qui s'assura de ne pas s'être trompé, en échange de vos droits à l'écran, et nous vous assurons une commission de 0,5% sur les places vendues à travers le Monde. Le film sera réalisé à Lyon avec obligatoirement votre concours et celui d'un représentant des Forces de l'Ordre françaises…

Quelques lignes plus loin, l'employeur de Marion découvrit que le tournage du film était prévu pour la fin de cette année, avec des prises de vues en extérieur qui débuteraient le 10 décembre. Le réalisateur Steven Lynch connaissait bien Lyon et exigeait de tourner certaines scènes dans le quartier de la Confluence.

Si votre mari accepte, conclut Bonnier, il sera à la tête d'une bonne somme d'argent et il sera impliqué dans la réalisation du film inspiré de son roman. Il peut refuser les exigences du réalisateur, mais dans ce cas il sera disqualifié au profit de l'auteur du second manuscrit sélectionné. Adieu Gloire, Argent et Renommée !

Pourquoi refuserait-il ? s'étonna la secrétaire.

Je l'ignore, mais il faut croire que c'est déjà arrivé avec d'autres auteurs, sinon pourquoi nos amis américains se seraient donné la peine de le préciser dans leur courrier !

Je veillerai à ce que Christophe accepte !

J'en suis persuadé, gloussa Bonnier, et je vous conseille d'envisager très vite le remploi d'une partie de cette somme. Je ne connais pas personnellement votre mari, mais les artistes sont aujourd'hui encore, très rarement de bons hommes d'affaire…

Mon mari ne fait pas exception à la règle, mais je ne veux rien faire sans son consentement, et surtout sans avoir la preuve d'un versement de trois cents mille dollars sur son compte bancaire. Êtes-vous sûr, que nous ne sommes pas victimes d'une mauvaise plaisanterie ?

Marion… je peux vous appeler Marion, cela fait maintenant tant d'années que vous travaillez pour moi, je ne peux pas vous garantir que le courrier de votre mari est fiable, mais l'envoi en recommandé, le contrat joint, la somme et le pourcentage proposé sur les entrées de cinéma, tout me paraît plausible. Soyez néanmoins vigilante quant à un hypothétique mail de confirmation demandant les codes d'accès ou les mots de passe de monsieur Clause. Le moment venu, n'hésitez pas à me solliciter pour voir comment protéger ce capital, en totalité ou partiellement !

La secrétaire remercia son employeur. Elle s'interrogeait maintenant sur sa soudaine sollicitude : espérait-il s'enrichir sur le dos de Christophe ? Marion réalisait que dès qu'il était question d'argent, les gens étaient parfois prêts à tout. Elle-même, n'avait-elle pas spontanément oublié tous les griefs qu'elle avait faits à son compagnon ?

De retour chez elle, elle rapporta le plus fidèlement possible la traduction du courrier, sans mentionner la possibilité qu'avait Christophe de refuser son prix, de s'opposer à la réalisation du film assujettie à sa présence sur les lieux, à Lyon de surcroît.

Cela ne laisse que peu de temps avant les premières prises, comment Lynch et son équipe pourront être prêts aussi vite ?

T'inquiète, c'est leur métier, ils ont l'habitude. Mais toi, seras-tu prêt ? Certes, tu n'es pas lié à un employeur qui pourrait te refuser une absence pour une durée inconnue, mais tu vas devoir te plier à la discipline de ces étrangers, faire ce qu'ils te demanderont, donner aussi ton point de vue. J'espère qu'ils auront prévu un bon interprète !

J'aurai au-moins un autre véritable Français à mes côtés…

Le représentant des Forces de l'Ordre ?

Oui. Je ne sais pas quel genre de gars ce sera, pas plus s'il s'agira d'un flic, d'un militaire, mais au moins il parlera français !

Chapitre 3

Lundi 9 décembre, Christophe fut réveillé de bonne heure par un correspondant au fort accent anglo-saxon. L'homme s'appelait Fred Goldpik, il était le second de Lynch :

Nous aurons besoin de quelques figurants très représentatifs de chez vous, avez-vous quelques amis à nous présenter demain matin ?

Des figurants… pour jouer de mes personnages. Oui, je pourrais peut-être en trouver, mais pour quelles scènes ?

Les discussions et les parties de cartes au café, les rassemblements contestataires… Nous n'avons pas ça chez nous, c'est typique de vous autres, Français, c'est votre culture. Et puis, nous recourons toujours à des figurants sélectionnés sur les lieux de tournage, cela coûte moins cher que d'amener une troupe d'acteurs de bas rôle. Notre compagnie ne lésine pas sur ses dépenses pour la sélection des acteurs, pour la qualité de son équipement ou encore pour la promotion de ses films, mais ce n'est pas pour autant qu'elle gaspille l'argent. Elle fait des économies là où elle peut !

Combien de figurants, seront-ils payés ?

Entre six et dix hommes, certains pourront jouer deux rôles. Nous ne sommes pas des négriers, vos compatriotes seront payés à l'heure, cela inclura la durée du maquillage et celle des prises de vues. Mais ils devront être présents une heure avant chacune de leurs participations, et cela ne sera pas pris en compte dans leur temps de travail : c'est légal et non négociable !

Clause était fortement impressionné par Goldpik, par la parfaite maîtrise que son correspondant avait de la langue française. Il profita de cet échange téléphonique pour réclamer une avance sur les trois cents mille dollars américains promis.

Vous n'en avez aucunement besoin, répondit le réalisateur en second, notre compagnie vous a crédité. En tenant compte du décalage horaire, vous devriez trouver ce versement sur votre suivi bancaire maintenant, ou d'ici peu !

Quelques instants plus tard, Christophe constata que le virement promis avait bien été effectué. Il rit nerveusement à la vue de tant de zéros et il enregistra l'aperçu de son relevé de compte bancaire sur son téléphone portable. Peu après, il se rendit au café des Platanes, il était temps pour lui d'avoir une confrontation avec ses amis d'hier, qui l'avaient cruellement blessé et abandonné à un moment où il avait tant eu besoin d'eux, de leur sollicitude…

Mais qui voilà, s'exclama Replet qui fixait l'auteur planté face à lui, les mains dans les poches de sa parka. Nous t'avons manqué, poursuivit-il d'un ton ironique ?

Tu ne dis rien, renchérit Laplanche. Je ne t'ai même pas entendu commander deux pots de blanc… Mais t'as raison, aujourd'hui le prix a monté, et c'est trois pots !

Ni deux, ni trois… J'ai quelque chose à vous offrir…

Les neufs habitués du bar se concertèrent du regard, puis fixèrent leurs yeux globuleux sur l'homme qu'ils avaient rejeté et qui venait troubler leur quiétude.

Je vous avais dit qu'un jour je deviendrai célèbre…

Oh oui, pouffa Laplanche, tellement célèbre que tout le monde te connait du côté de Chasselay. Nos voisins ont même rebaptisé le trottoir sur lequel tu fais la manche, il l'appelle "le trottoir d'en face" !

L'homme rit, convaincu d'avoir coulé la tentative désespérée de retour de Clause.

C'est vrai, je suis descendu bien bas, merci de me le rappeler. C'est pour vous éviter de connaître la même descente aux enfers que je suis là aujourd'hui, face à vous. Je vous offre l'opportunité de figurer dans un film, de jouer des rôles qui vous ressemblent…

Je ne comprends pas, s'étonna Corentin Stream.

Il était si silencieux que ses compagnons en oubliaient parfois son existence. Sa prise de parole eut l'effet d'un électrochoc, les hommes s'excitaient.

C'est vrai, approuva Replet qui veillait à la cohésion du groupe. Corentin n'est pas le seul à s'interroger. Chris, tu joues à quoi, qu'est-ce que c'est que cette blague, tu croyais vraiment qu'on allait gober ton histoire et te convier à t'asseoir ?

Je pourrais faire demi-tour et vous laisser dans votre médiocrité, mais vous m'avez accueilli pendant quelques temps. Aujourd'hui, je vous offre une chance de gagner un peu d'argent, c'est à vous de choisir !

Le silence était retombé, Clause poursuivit :

Mon dernier manuscrit a été primé dans un concours et une grande compagnie cinématographique d'Amérique va le porter à l'écran. Son réalisateur a insisté pour que le film soit tourné à Lyon, et il recherche des figurants pour des scènes de discussions et de jeux de cartes dans un bistrot, pour des flashs sur des mouvements contestataires. Ces situations sont présentes dans mon manuscrit, et devinez qui me les a inspirées…

Nous, s'étonna Stream.

Oui Corentin, vous tous. Et si c'était à refaire, je le referai. Vous n'aurez rien d'autres à faire que de vous comporter comme dans la vraie vie, comme dans votre vie !

C'est très tentant, admit Replet. Je vais peut-être le regretter, mais je te suis. On attaque quand ?

Rendez-vous demain à la Confluence, devant l'immeuble de la région, à huit heures précises !

À Lyon, mais ça fait des frais…

Cédric…, si tu es retenu pour un rôle, tes frais de transport te seront largement remboursés par ton cachet !

Affaire conclue. Prends une chaise et joins-toi à nous. Patron, deux pots !

Laplanche restait muet, il dévisageait Christophe. Ce dernier croisa son regard appuyé, inquisiteur ; il ne comprenait pas sa réaction, comment cet homme qu'il avait pris d'affection, le seul duquel il s'était senti vraiment proche, avait-il pu le rejeter ?

Mardi 10 décembre : Cédric et son groupe attendaient Christophe devant l'immeuble de la région Auvergne Rhône-Alpes. Seul Laplanche n'était pas venu, avançant un empêchement familial. Clause était contrarié par l'absence du dixième membre des exclus d'une société résolument engagée à une chasse au profit. L'heure n'était plus à la réflexion, Lynch et son équipe n'avaient aucune compassion pour ceux que Christophe n'avait pas convaincus de participer au tournage du film ; il y avait tant de demandes de figurants, d'assistants maquilleurs et techniques, tant