Lieutenant Grange - Crime et châtiment - Robjak JR - E-Book

Lieutenant Grange - Crime et châtiment E-Book

Robjak JR

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Deux destins croisés, ceux de deux hommes devenus amis, Corentin Florit et Michel Labbé. L'un est directeur d'une grande enseigne commerciale à la Confluence de Lyon, l'autre a capté son intérêt et est devenu son bras droit, un intime de la famille. Le suicide du premier à Lyon, puis l'exécution sauvage du second à Villefranche sur Saône ont-ils un lien commun ? Le lieutenant Grange ne serait jamais intervenu dans ces affaires, sans l'insistance de la veuve Florit. Son empathie entraîne notre héros dans une nouvelle enquête très complexe, qui pourrait le marquer à tout jamais... Doute, mensonge, manipulation, amour, impuissance, que lui reste-t-il pour espérer un jour une vie de couple ?

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Veröffentlichungsjahr: 2019

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Ähnliche


Tout crime est impardonnable

Et tout châtiment surdimensionné condamnable !

Robjak – 2019

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 1

Le cri strident de l'homme s'était soudainement tu au moment où son corps s'écrasait dans un bruit sourd sur le sol. L'inconnu avait chuté du haut du centre commercial de Lyon Confluence. Des cris et des piétinements fusèrent soudain de toutes parts, jamais un tel drame ne s'était produit dans ce secteur, véritable vitrine d'une nouvelle architecture urbaine. Dépêchée sur place, une patrouille de Police fit le constat de circonstance et se mit à la recherche d'éventuels témoins, dès que des renforts arrivèrent et sécurisèrent le lieu. Personne n'avait vu l'homme sauter, ce dernier ne semblait pas s'être battu ou défendu et selon la trajectoire de son corps, la thèse du suicide était déjà pressentie. La patrouille rejoignit le poste de Police du second arrondissement de Lyon et rendit compte à son supérieur.

— Messieurs, bougonna Yves Sourdet, cette histoire n'est pas bonne pour nous, pour l'image de notre secteur, pour la Confluence. Vous devez la résoudre au plus vite, et pas question d'acte raciste…

— Commandant, rétorqua le brigadier-chef Pierre Kholer, chef de la patrouille, vous verrez dans notre rapport que tout plaide pour un suicide : pas de trace de bagarre, pas d'altercation, rien qui n'ait attiré l'attention des gens présents sur place avant le cri, et la chute fatale !

— Assurez-vous, reprit Sourdet, que les résultats du légiste attestent cette thèse et bouclez-moi ce dossier au plus vite !

L'officier s'adressa ensuite à Philippe Borde, le coéquipier du brigadier-chef :

— Brigadier, nos amis de la morgue ont parfois tendance à émettre des hypothèses saugrenues. Arrangez-vous pour qu'ils n'affolent pas les nouveaux habitants de la Confluence et pour qu'ils ne jettent pas le doute sur la quiétude des lieux. Lyon a déjà tant investi pour ce secteur… le musée et l'immeuble de la Région sont des lieux qui doivent rester hors de tout scandale !

Les deux policiers comprenaient l'importance de leur mission. Ils n'avaient pas droit à l'erreur, encore moins à la lenteur : tout devait être solutionné dans un minimum de temps, avec le moins de vagues possibles. Gare à eux si le suicide était contesté…

À une trentaine de kilomètres plus au Nord, la rue Nat, le cœur même de Villefranche sur Saône, était déserte. Maryline Florit était rentrée chez elle de bonne heure, sur l'insistance de sa patronne, car peu d'acheteurs venaient essayer des chaussures en cette période, à la veille des collections privées, puis des soldes de mi-janvier. Elle donnait un bain à sa petite Loane lorsqu'une sonnette retentit. Elle hésita, mais ne voulant pas laisser son bébé de quelques mois seul dans l'eau, elle décida d'ignorer le tintement. Celui-ci dura et des coups résonnèrent sur la porte d'entrée.

Contrariée, mais aussi inquiète et peu rassurée, elle sortit le tout jeune enfant de l'eau, l'enveloppa dans une serviette et se dirigea prudemment vers l'entrée de sa maison. Elle déposa le bébé sur un canapé, puis elle s'empara de son téléphone…

— Gendarmerie de Villefranche, crut-elle entendre à ce moment précis, nous savons que vous êtes là. Soyez sans crainte… vous pouvez apercevoir notre voiture de vos fenêtres !

La jeune femme vérifia discrètement, la voix disait vrai. Elle ouvrit alors la porte et se trouva face à deux uniformes bleus : un homme et une femme. Maryline ouvrit de grands yeux étonnés, tout son être trembla, elle sut immédiatement que ses visiteurs lui annonceraient une catastrophe.

— Capitaine Delphine Marlod, et voici mon coéquipier l'adjudant Brice Pernot. Pouvons-nous entrer ?

Les deux militaires montrèrent leur carte professionnelle, la jeune femme les conduisit dans son salon, où Loane attendait les bras réconfortants de sa mère. La capitaine regarda le bébé et ressentit à cet instant une révolte contre son métier qu'elle chérissait tant. Elle n'était pas préparée pour annoncer la terrible nouvelle à Maryline. Elle chercha vainement un semblant de réconfort dans les yeux de son collègue tout aussi secoué qu'elle, puis, dans un élan de courage, elle révéla le mobile de sa venue :

— Madame Florit, nous sommes ici pour vous annoncer une triste nouvelle…

— C'est Corentin, il a eu un accident de voiture ?

— Il s'agit bien de votre mari, répondit Marlod, mais…

— Où est-il ? s'écria Maryline. Je veux le voir !

— C'est malheureusement impossible pour le moment, intervint Pernot. Monsieur Florit subit des examens…

— Qu'a-t-il ? Que lui est-il arrivé ?

— Il a fait une chute, tout près de son lieu de travail !

— Où est-il ? Aux urgences de Saint-Luc…, Saint-Joseph ?

— Il a fait une mauvaise chute, insista l'officier mal à l'aise, et il n'a pas survécu !

La triste vérité était enfin dite, Marlod n'en tirait aucune satisfaction, seulement le soulagement de s'être délivrée d'une charge pesante, oppressante.

— Mort…, il est mort ! s'écria Maryline qui pivota sur elle-même pour s'emparer du bébé.

— Ma chérie, poursuivit la jeune mère, ton papa ne reviendra plus. Aide-moi à vivre sans lui !

— Madame, reprit la capitaine, le moment est mal choisi pour vous poser des questions, nous reviendrons demain. Pouvons-nous faire quelque chose pour vous ?

Maryline n'écoutait plus, elle était en état de choc. Les gendarmes tentèrent de l'aider, en vain ; ils partirent quelques minutes plus tard.

Dans leur voiture de service, les deux militaires échangèrent quelques phrases. Ils étaient convaincus que Maryline Florit ne s'attendait pas à la mort de son mari, et ils comprenaient qu'elle n'eût pas la réaction de leur demander dans quelle circonstance exacte. La terrible annonce encaissée, nul doute pour eux qu'elle voudrait en savoir plus. Marlod et Pernot n'avaient qu'un rôle de messagers envers la toute nouvelle veuve et le devoir de la questionner sur son mari, sur la probabilité de son suicide. Leur supérieur, le capitaine Vincent Latour, plus ancien dans le poste, leur avait demandé de ne pas entraver l'enquête menée par la Police de Lyon. Cet ordre émanait d'instance haut placée, fortement impliquée dans l'aménagement de la Confluence. Dans l'intérêt de tous, la thèse du suicide était la seule acceptable.

Maryline, quant à elle, avait bien du mal à accepter la triste nouvelle. Elle réalisait combien la mort de son époux creusait un vide énorme et la plaçait dans une situation délicate qu'il aurait refusée de tout son être. Le couple venait juste d'emménager dans une villa payée à crédit, avec un emprunt assuré sur deux têtes. Qu'allait-il se passer ? L'assurance couvrirait-elle une partie de l'emprunt ? Devrait-elle déménager faute de pouvoir assumer seule la charge de ses dettes ? Toutes ces questions financières n'auraient eu aucune importance dans d'autres circonstances, si Corentin était encore à ses côtés : ils formaient un couple uni, fort dans l'adversité. Mais maintenant, elle se retrouvait seule avec la petite Loane, ce n'était pas comme cela qu'elle avait imaginé sa vie.

Le lendemain, Maryline se présenta à la Gendarmerie de Villefranche sur Saône très tôt dans la matinée. Elle surprit Marlod et son co-équipier qui avaient envisagé de lui rendre visite en milieu de journée. Ces derniers la reçurent dans leur bureau et l'invitèrent à s'asseoir. Ils la remercièrent d'être venue à la caserne.

— Vous aviez des questions à me poser, bredouilla la visiteuse, et moi aussi. Je veux savoir ce qui est arrivé à Corentin, comment est-il mort ?

— Nous vous le dirons sans tarder, mais dites-nous d'abord si votre mari avait des soucis, professionnels ou autres. Avait-il changé de comportement ces derniers jours ?

— Je ne comprends pas le sens de vos questions. Connaissez-vous des personnes qui soient d'humeur égale trois cent soixante-cinq jours par an ?

— Non, bien sûr, répondit gentiment la capitaine, mais si une personne rencontre de graves problèmes, nul doute qu'elle le manifeste d'une manière ou d'une autre…

— Pourquoi voudriez-vous que mon Corentin fût dans ce cas. Certes, il avait parfois des problèmes dans la gestion de son personnel, mais jamais rien de grave. Il était bienveillant avec ses employés et ceux-ci lui en étaient reconnaissants.

— Personne ne souhaitait sa mort…

— Non, s'écria Maryline.

— Le suicide a été évoqué par nos collègues de Lyon, et au regard de ce que vous venez de nous dire, soupira Marlod, rien ne semble contredire cette hypothèse !

— Non… non, c'est impossible. Corentin était trop heureux dans notre vie de couple, de la venue de notre enfant… Il nous aimait tant, Loane et moi. Et puis, nous venions juste d'emménager chez nous, c'était ce qu'il attendait depuis toujours. Je le connais, c'est impossible qu'il ait agi ainsi, pas lui…

— Nous attendons le rapport du médecin légiste, reprit Marlod, mais s'il confirme que votre mari s'est donné la mort, nous devrons classer l'affaire…

— Comment se serait-il suicidé, et pourquoi ?

— Il s'est jeté du haut du centre commercial, du plateau ouest, face à la Saône !

— Il n'a pas pu faire ça. Hier encore, il voulait qu'on demande à notre nourrice de garder Loane un peu plus tard un des prochains vendredis, pour que nous sortions tous les deux, en amoureux !

— Une forte contrariété aurait-elle pu le déstabiliser ?

— Arrivé tout bébé de Martinique, il a subi des agressions verbales et physiques parce qu'il était noir. Grand, très grand, quasiment deux mètres, et maigre, il pouvait paraître faible. Il n'aimait pas vraiment son corps et l'image qu'elle renvoyait de lui. Il en a souffert toute sa jeunesse, mais cela lui a donné une force de caractère qui l'a ensuite beaucoup aidé dans sa vie professionnelle. C'était un battant et en même temps quelqu'un d'abordable, qui ressentait de l'empathie pour ses employés…

— Aviez-vous des sujets tabous, que vous n'abordiez jamais ensemble ?

— Non !

— Parliez-vous de votre travail, des problèmes que vous pouviez rencontrer ?

— Parfois…

— Ces derniers jours ?

— Pas spécialement. Il s'est plaint une fois ou deux de la fatigue occasionnée par les trajets qu'il faisait pour descendre à Lyon. Beaucoup de circulation, des automobilistes irrespectueux du code de la route et agressifs, parfois des intempéries, les filtrages des Gilets Jaunes… Je réalise maintenant qu'il était moins enjoué lorsqu'il rentrait à la maison, parfois par des chemins détournés.

Maryline se tut, des larmes coulèrent de ses yeux rougis. Les gendarmes firent d'abord silence, compatissants, puis quelques instants plus tard, ils lui offrirent un café. Ils laissèrent à la jeune veuve la possibilité de reprendre le dialogue, de rester encore un moment muette ou de s'en aller. Lorsque cette dernière se leva, décidée à quitter les lieux, la capitaine lui tendit sa carte et lui offrit son aide :

— N'hésitez pas à m'appeler, même pour des choses sans rapport avec notre enquête…

Marlod avait choisi ses mots : "notre enquête" était moins traumatisante que "la mort" ou "le suicide de monsieur Florit".

— Nous autres, dans la Gendarmerie, poursuivit-elle, nous sommes aussi faits de chair et de sang et nous avons un cœur qui bat au plus profond de nous. Alors, besoin d'entendre une voix amie, de rompre un moment de solitude… n'hésitez pas !

La jeune femme remercia et disparut.

Les deux militaires relurent les notes prises durant l'entrevue avec la veuve :

— Nous n'avons pas progressé d'un pas, madame Florit ne nous a rien appris d'important…

— Si ce n'est, Capitaine, qu'elle refuse de croire au suicide de son mari, répondit l'adjudant.

— Ce n'est jamais évident d'admettre un tel acte, de l'accepter. Et puis, côté finance, c'est le désastre : les assurances vie souscrites sur un prêt immobilier ne couvrent majoritairement pas ce genre de décès…

— Elle a donc intérêt à contester l'hypothèse du suicide, à se battre pour aboutir sur une mort accidentelle, d'origine médicale ou criminelle. Mais sans preuve, et certainement contre la conclusion du légiste, quelle chance a-t-elle ?

— Aucune, Adjudant. D'autant plus que je ne l'imagine pas un seul instant capable d'inventer une histoire avec un témoin !

Pernot avait vu juste, la jeune veuve refusait de croire au suicide de son mari et se confiait maintenant au maréchal des logis-chef Virginie Brulant, affectée à la caserne de Trivia. Elle lui révéla la triste nouvelle :

— Je ne peux pas croire que Corentin se soit suicidé, comme me l'ont laissé entendre tes collègues de Villefranche. Tu sais combien il était attaché au bien-être de sa famille, il aurait refusé de nous mettre en péril, en situation précaire…

— Je sais, ma chérie, mais l'incroyable arrive parfois et il surprend tout le monde, les proches, les amis, les connaissances…

— Alors toi aussi, tu crois qu'il s'est suicidé ! s'écria Maryline.

— C'est trop tôt pour le dire ; je fais confiance à la Police lyonnaise, à mes collègues caladois, au légiste. Bien sûr que, comme toi, je ne peux pas croire que ton mari se soit jeté délibérément dans le vide. Laissons le commandant Sourdet gérer cette enquête…

— Et si… reprit la veuve d'une petite voix suppliante.

— S'il y a le moindre doute, je suis sûre que Sourdet enverra ses hommes sur le terrain, pour de plus amples recherches. Veux-tu venir chez moi, avec ta petite, le temps que cette affaire soit réglée ?

— Merci Tatie, mais loger dans la caserne, très peu pour moi !

Au moment de prendre congé, Maryline fondit en larmes et se réfugia dans les bras de sa tante. Comment avait-elle pu croire que cette dernière n'avait qu'un geste à faire, qu'un mot à dire pour rejeter la thèse probable du suicide de son époux. La jeune femme s'en voulait d'avoir été aussi crédule ; elle relâchait maintenant son étreinte et dévisageait son aînée, qui symbolisait pour elle jusqu'ici la Justice, le maintien de l'Ordre, la Vérité. Après la chute du rempart que Corentin avait édifié autour de son amour, c'était l'effondrement d'une seconde muraille avec le refus de Brulant de s'occuper de l'affaire. Le fait d'être la tante de Maryline ne donnait aucun droit au maréchal des logis-chef d'intervenir sur une enquête menée par la Police du second arrondissement de Lyon, pire encore, ce lien familial imposait à Brulant de rester en dehors de cette triste histoire.

Deux jours après la mort de Corentin, le légiste chargé d'examiner le corps conclut au suicide. Il n'avait relevé aucune anomalie, aucune trace de lutte, aucune marque suspecte. Sourdet classa donc l'affaire avec un certain soulagement et il s'empressa de l'annoncer dans un communiqué de Presse. Il convoqua ensuite Kholer et Borde dans son bureau.

— Messieurs, le dossier Florit est définitivement clos. Vous avez fait du bon travail…

Le téléphone sonna, l'officier décrocha :

— Oui Monsieur…, merci Monsieur !

Le commandant reposa son téléphone :

— En haut lieu, on nous félicite pour cette affaire si rapidement résolue. Comme je vous l'avais évoqué le premier jour, le quartier de "la Confluence" ne doit être entaché d'aucune image négative. Un meurtre aurait été désastreux pour son développement, pour son essor. Cette prolongation du centre ville commence à intéresser les investisseurs, les directions de grandes enseignes. Il fait bon vivre entre Rhône et Saône, dans ce que certains comparent déjà au quartier parisien de "la Défense" pour l'originalité de ses constructions.

Les deux policiers étaient ravis, leur supérieur les avait félicités avant de les renvoyer à leur occupation. Borde ne put cependant s'empêcher de faire remarquer à son co-équipier :

— Chef, vous ne trouvez pas que notre boss en fait trop, avec son amour inconditionnel de "la Confluence". Le speech qu'il nous a fait sur cet endroit vaut tous les meilleurs slogans !

— À croire, répondit Kholer amusé, que le Commandant a des intérêts financiers, politiques ou autres…

— À qui parlait-il au téléphone ? Il était bien révérencieux avec ses "Monsieur" !

— De par sa fonction, il est amené à côtoyer beaucoup de grosses huiles. Je n'aimerai pas être à sa place…

— Moi non plus !

Dans toutes les casernes de Gendarmerie, dans tous les postes de Police, le même message laconique annonçait que le dossier Florit était clos. Brulant apprit la nouvelle en même temps que Marlod, elle fut plus prompte à réagir :

— Ma Chérie, sois forte. Corentin avait certainement une bonne raison pour agir ainsi…

— Non, hurla Maryline au téléphone, c'est faux. Il ne s'est pas suicidé… Ceux qui racontent ça mentent !

— Veux-tu que je vienne ?

— Pour me dire encore que je dois accepter que Corentin s'est… s'est suicidé ! Pour me dire que j'ai tort, que je me suis trompée sur lui, ou encore qu'il m'a bluffée toute sa vie…

— Je comprends ta révolte, je pense que je ferai de même à ta place !

— Comment peux-tu dire ça, comment pourrais-tu ressentir la perte de ton compagnon, de celui qui aurait bâti une forteresse autour de votre amour, toi qui n'as jamais partagé ta vie avec un homme !

Brulant reçut cette remarque comme une gifle ; elle qui était si proche de sa nièce se retrouvait maintenant rejetée par cette dernière, critiquée sur son incapacité à fonder un foyer. Cruellement blessée, Virginie ne pouvait plus rien entendre, elle raccrocha son téléphone et enfouit son visage dans ses mains. Elle ne voulait pas que ses collègues voient ses larmes, mais quelques gendarmes avaient assisté de loin à sa communication, ils l'avaient vue changer de visage, blêmir, trembler du menton, avant de cacher son visage. Certains étaient au courant du drame vécu par sa nièce et établissaient instinctivement un lien entre le comportement du maréchal des logis-chef et l'annonce du classement de l'affaire Florit. D'autres, plus près de Brulant, entendirent des bribes de discours et comprirent que leur collègue discutait avec Maryline. Tous étaient émus et tentaient de réconforter la femme en pleurs, certains par un geste, une caresse amicale, d'autres par des mots d'encouragement. Tous…, ou presque. Deux hommes regardaient la scène et semblaient en tirer une certaine joie. Ils n'avaient pas oublié que Brulant les avait fait tomber et qu'ils avaient dû négocier leur maintien dans la caserne. L'histoire était certes ancienne, mais gravée dans leur cœur et sans cesse ressassée, elle les minait au plus profond d'eux-mêmes, comme un cancer sournois. Aussi ce qui arrivait à Virginie leur apparut comme une punition hautement méritée.

Marlod n'eut pas plus de chance de ramener Maryline à la raison. Lorsqu'elle sonna chez la veuve, cette dernière tarda à lui ouvrir sa porte ; elle apparut enfin, le visage défait, les cheveux ébouriffés, les yeux rougis. Nul doute pour la capitaine : quelqu'un avait déjà annoncé la triste nouvelle à la jeune mère de famille.

— Madame Florit, puis-je entrer ?

— Vous allez, vous aussi, m'affirmer que mon Corentin s'est suicidé. Je ne veux plus entendre ce mensonge…

— Les résultats de l'autopsie sont incontestables…

Maryline referma brutalement la porte et hurla à travers le vantail de bois :

— Vous mentez tous…, vous êtes tous de connivence… Qu'est-ce qu'on vous a promis pour agir de la sorte ? C'est ma maison qui vous intéresse, prenez-la… je ne pourrais pas la payer avec mon seul salaire. Mais laissez Corentin reposer en paix, ne souillez pas sa mémoire !

Des coups résonnaient, Maryline se frappait la tête contre la porte et sanglotait. La capitaine assistait à la scène, impuissante. Elle avait tenté à plusieurs reprises de calmer la veuve, mais dialoguer de part et d'autre d'une porte épaisse n'a que très rarement permis de régler des problèmes. Elle s'éloigna alors de la maison des Florit, fortement émue. Compassion, déception de ne pas s'être fait entendre, impuissance face à la réaction de Maryline…

— Capitaine Marlod !

L'officier arrivait tout juste à la caserne. Une femme l'avait interpelé.

— Capitaine Marlod, reprit cette dernière d'un ton plus autoritaire, je dois vous parler !

Les deux femmes se faisaient maintenant face, vêtues du même uniforme :

— Votre démarche n'est pas très réglementaire. Que voulez-vous, chef…

— Maréchal des logis-chef Brulant, mon Capitaine !

— Que voulez-vous, insista l'officier, et d'où venez-vous ?

— Je suis affectée à Trivia et je viens pour Maryline Florit !

La capitaine blêmit : elle venait tout juste de chasser de son esprit les terribles images de sa visite à la veuve, et celle qui lui avait permis de s'en débarrasser en l'interpelant était là pour lui parler de cette femme dévastée par le chagrin et la colère.

— Capitaine, je suis inquiète pour cette jeune personne qui habite dans votre secteur. C'est ma nièce et elle est toute retournée, son mari s'est suicidé il y a deux jours…

— Et elle refuse de croire cette version. Je viens de chez elle, elle aurait bien besoin d'être aidée !

— Elle ne veut pas me voir, elle est persuadée que vous, nous, la Police de Lyon, nous nous sommes tous mis d'accord pour empêcher la Vérité d'éclater au grand jour. Mais elle a une toute jeune gamine, et je m'inquiète autant pour l'une que pour l'autre…

— Ce n'est hélas plus de notre ressort !

— Croyez-vous que le légiste ait pu se tromper ?

— Sur la nature d'une mort aussi facile à identifier. Certainement pas !

— C'est aussi mon avis, mais comment convaincre Maryline ?

— Ses parents ?

— Dévastés, impuissants !

— Des frères, des sœurs ?

— Fille unique !

— Pensez-vous que votre nièce puisse mettre la vie de son bébé en danger ?

— En temps normal, non. Mais ce qui lui est arrivé l'a profondément perturbée. Elle ne réagit plus comme avant. Je comprends qu'il lui faut du temps pour admettre la vérité, mais la petite Loane ne doit pas en faire les frais !

— Je pourrais contacter les services sociaux pour qu'ils dépêchent une assistante sociale, mais je vous le redis, votre nièce a besoin avant tout d'être aidée. Cela commence par l'écouter et lui donner l'impression d'être comprise, de ne pas être seule face au monde entier.

— Lui faire baisser sa garde pour mieux l'atteindre d'une droite ou d'un uppercut ravageur. Et après, que se passera-t-il ? La vie n'est pas aussi simple qu'un match de boxe, elle se poursuit au-delà du ring !

— Virginie, permettez-moi de vous appeler par votre prénom, moi c'est Delphine, vous êtes venue pour secourir votre nièce et je comprends fort bien que vous ne sachiez pas comment faire. J'ai vu madame Florit, et j'en suis au même point, je n'ai pas su créer un lien assez fort entre elle et moi pour parler du suicide de son mari, sans essuyer un rejet de sa part. Cette affaire se serait passée chez nous, j'aurais rouvert le dossier, dans le seul but de prouver à votre nièce qu'hélas, la fin tragique de monsieur Florit était bel et bien de son fait. La Police de Lyon 2 a bien fait son travail et je n'ai aucun moyen de le contester. Le dossier est clos, seul un contact sur place, suffisamment gradé ou reconnu, pourrait demander un complément d'informations… et encore. Je ne connais personne de tel et je n'ai aucune raison valable de demander cela au commandant Sourdet !

— Alors…, Delphine…, que puis-je faire ?

— Cherchez autour de vous, vous avez peut-être cette perle rare que je ne possède pas, un ami capable de tout pour faire éclater la Vérité, pour trouver des pistes là où nos meilleurs enquêteurs ne décèlent rien d'anormal !

Les deux femmes étaient à court d'idées, elles se séparèrent avec la promesse de rester en contact.

Chapitre 2

— Virginie ? Cela fait un bail que je n'ai pas eu de tes nouvelles…

— Depuis l'affaire Martinet !

— Tu ne m'appelles pas pour me parler de ça, de mes parents ou de Trivia…

— Non, bien sûr !

— Ni de moi, pensa secrètement Brulant, qui poursuivit :

— J'ai une nièce à peine plus âgée que toi, qui se retrouve seule avec un tout jeune bébé…

— Tu joues les entremetteuses ?

— Je n'ai pas le cœur à rire. Son mari est décédé de mort violente, la Police a conclu à un suicide et ma nièce refuse d'y croire…

— Je ne vois là rien d'anormal et le suicide est de loin le cas le plus facile à prouver. Ta nièce rejette cette vérité, c'est normal, l'inverse serait inquiétant !

— Ça s'est passé à deux pas de chez toi, tu ne pourrais pas jeter un œil sur le dossier ?

— L'affaire est classée ?

— Oui !

— Quel arrondissement ?

— Le second !

— Aïe… chasse gardée, la Confluence est intouchable, il faut montrer patte blanche. Sans un solide mobile, je n'ai aucune chance d'intervenir là-bas !

— Mais, ma nièce…

— Désolé, Virginie. Tu me connais, nous avons travaillé ensemble pour confronter le capitaine Albert, et tu n'as pas hésité à mettre ta carrière en péril dans cette affaire. Si je pouvais en faire autant pour secourir ta nièce, je le ferai, mais légalement. Une enquête officieuse n'aurait aucune valeur et se retournerait contre nous. Ta nièce a-t-elle vraiment des preuves que le suicide de son mari est une mascarade ?

— Corentin et Maryline venaient d'emménager sur Villefranche dans une maison achetée à crédit, le couple était ravi de la venue de leur petite Loane et misait sur l'avenir…

— Attends, ça me revient, j'ai vu un communiqué de Lyon 2. Ton suicidé, ce ne serait pas Corentin Florit, dirigeant d'une grande enseigne dans le centre commercial de la Confluence ?

— Si !

— L'affaire a été classée très rapidement, seulement après quarante-huit heures. Tout, dans ce drame, corroborait la thèse du suicide, le légiste lui-même n'a laissé planer aucun doute ; le commandant Sourdet a appliqué le règlement sans délai…

— Tu sais bien que les apparences sont parfois trompeuses, t'es l'Expert pour ce genre de choses, personne ne peut rivaliser avec toi !

— Virginie… je te connais suffisamment pour savoir que tu penses vraiment ce que tu dis, mais que veux-tu que je fasse ? Tu n'as rien d'autre à me proposer que le refus de ta nièce de croire au suicide de son mari. Je suis très peiné pour elle, mais rien ne m'autorise à rouvrir le dossier Florit…

— Le lieutenant Grange que je connaissais ne se serait pas soucié des procédures…

— Je n'ai pas changé, mais aussi dur que cela puisse être pour toi, reconnais que ta demande est vouée à l'échec. Nous n'avons rien et l'affaire se passe sur une zone sensible, quelle légitimité aurais-je pour intervenir ?

— J'ai suivi tes exploits, ta traque d'un serial killer. Tu as su t'appuyer sur des soutiens performants ; toi et ton équipe, vous avez fait des prouesses, vous avez sauvé un homme séquestré dans un endroit insoupçonnable…

— C'est vrai, mais un tel résultat relève du miracle…

— Pourquoi te reposer sur tes lauriers ? Cette affaite t'a valu les remerciements de ta haute autorité, alors c'est tout… T'es sur ton petit nuage et adieu la misère du Monde ?

— Virginie, s'il te plait, arrête. Je comprends ta réaction, je ferais peut-être de même à ta place, mais tes paroles sont blessantes et injustes. Je ne peux pas foncer tête baissée dans un mur, trouve-moi une véritable raison de le faire et j'agirai !

— À vos ordres, Lieutenant !

Brulant raccrocha aussitôt son téléphone, sans laisser à Grange le temps de répondre. Ce dernier était très peiné : il n'avait pas hésité à mettre en jeu la carrière de la gendarme pour enquêter officieusement sur le dossier Martinet, qui s'était soldé par l'arrestation du supérieur de Virginie, le capitaine Albert. Seulement là, il avait pu profiter d'une complicité interne dans la caserne de Gendarmerie de Trivia, possibilité qui ne se retrouvait pas dans le commissariat du second arrondissement de Lyon. Il mit néanmoins une alerte sur son ordinateur, afin de suivre tout incident qui pourrait se produire à "la Confluence". Seul, il ne pouvait rien faire de plus, aussi se tourna-t-il tout naturellement vers des collègues de Villeurbanne, peu respectueux, comme lui, de suivre le règlement à la lettre en bon petit soldat.

— Marco, comment va ton bébé ?

— Le bleu-bite… quel bon vent t'amène ?

— Un problème personnel et délicat !

— Tu peux parler sans crainte, j'ai sécurisé la liaison !

— Une affaire de suicide, tout semble le prouver, mais la compagne du gars refuse de le croire…

— C'est toujours le cas. En quoi cette affaire mérite-t-elle ton…, notre implication ?

— Problème perso, tu sais que j'ai agi officieusement à Trivia et que des gendarmes m'ont aidé, au risque de perdre leur boulot. Je dois renvoyer l'ascenseur !

— Toi et ton code de l'Honneur !

— C'est pour cela que Phil et toi, vous m'avez adopté !

— Touché ! Mon bébé est assez désœuvré ces temps-ci, un peu d'exercice lui ferait le plus grand bien…

— Il va devoir s'engager sur des chemins dangereux…

— Tout ce qu'il adore !

— Lance-le sur les traces de Corentin Florit, qui se serait suicidé, selon le rapport du légiste de Lyon 2 !

— Oh là…, t'as envisagé de quitter la Police !

— Non, tu sais combien j'aime mon métier. Je ne veux pas une nouvelle fois être un héros haï, je ne cherche pas la renommée, je veux seulement apporter à la veuve toutes les preuves irréfutables du suicide de son compagnon. À elle de faire ensuite son deuil…

— Dis, le bleu-bite, t'es sacrément culotté. Tu me demandes d'utiliser mon bébé au sein même de la Police…

— Tu m'as prouvé qu'il était le meilleur. Ton ordi et ton programme de recherches ont déjà fait des miracles ; ta chose, ton bébé, parvient à s'infiltrer là où les programmes de recherches les plus poussés sont stoppés par des protections ultra sophistiquées. Ton bébé peut extraire des infos de n'importe quel site : sécurité, finances, assurances, comptes bancaires, état civil, et cela sans se faire harponner !

— C'est assez vrai, à une ou deux exceptions près ! Que cherches-tu, au juste ?

— Rien, je suis convaincu que Sourdet et ses hommes ont fait le nécessaire. Mais je dois apporter la preuve que ce Corentin Florit s'est bel et bien suicidé, sans l'aide de personne. Je veux être le premier informé de tout rebondissement de cette affaire !

— À supposer qu'il y en ait !

— Affirmatif ! Mais ton bébé est capable d'en trouver, en naviguant dans les agendas électroniques, dans les communications téléphoniques, dans les enregistrements vidéo des caméras de sécurité…

— Tu veux donc qu'il sorte le grand jeu…

— Oui, sûrement pour rien, mais je veux pouvoir confirmer à cent pour cent la thèse du suicide…

— Et cela officieusement, sans l'aval de mon Boss !

— Inutile d'inquiéter le capitaine Neyret. Je prends tout sur moi !

— Phil se rouille un peu ici, l'inaction…, veux-tu qu'il aille faire des courses de Noël à "la Confluence" ?

— Pourquoi pas. Mais je ne dispose pour l'instant d'aucun budget propre à cette mission, alors mollo sur les achats !

Pendant que le lieutenant Grange tentait de mettre en place une stratégie pour prouver le suicide de Florit, la veuve trouvait un semblant d'apaisement avec la venue de Michel Labbé, un ami du couple. Cet homme âgé de cinquante-huit ans symbolisait la force tranquille et rassurante ; collaborateur sans faille de Corentin, il était responsable du stock et des mises en rayon, des ressources humaines.., un homme à tout faire ! Son honnêteté et sa droiture lui avaient valu les faveurs de son dirigeant, qui en avait fait son ami et le parrain de Loane. Personne ne pouvait mieux que lui apporter un soutien à la jeune femme, mais très vite leur conversation dériva :

— Ma pauvre Maryline, s'était-il exclamé, je n'arrive pas à comprendre un tel drame…

— Moi non plus, ça ne correspond pas à Corentin. On me cache quelque chose !

— Tu sais, il n'était plus vraiment le même, ces derniers jours. Il prétendait que les mouvements des Gilets Jaunes nuisaient à son activité, à son chiffre d'affaire, mais quelque chose d'autre le tracassait ! Tu sais quoi ?

— Non !

— Des problèmes de couple ?

— Non, qu'est-ce qui te passe par la tête ?

— Tu sais, ton amour maternel pour ma petite filleule que j'adore a pu provoquer un choc émotionnel à Corentin…

— Que veux-tu dire par là ? demanda Maryline, angoissée.

— Vous autres, les femmes, vous avez une façon bien particulière de gérer l'amour : d'abord pour votre compagnon, marié ou non, puis pour vos enfants. Dès que vous mettez au monde votre progéniture, votre chair, vous reléguez votre compagnon en second rang. Tous les hommes ne l'acceptent pas de la même manière, ce qui peut paraître évident pour les uns devient une souffrance, exprimée ou non, pour d'autres…

— Tu prétends que Corentin s'est suicidé par ma faute ?

— C'est une éventualité que tu ne peux pas rejeter. Je ne prétends pas détenir la vérité et je veux surtout que tu puisses surmonter ce drame, mais quelque chose perturbait Corentin. Il a refusé de m'en parler, mais je le connaissais trop bien pour l'ignorer !

— Pourquoi ne pas m'en avoir parlé ?

— De quel droit ? Il pouvait aussi bien s'agir d'une dispute conjugale que de n'importe quel autre sujet. Je n'avais aucun droit de m'immiscer dans votre intimité !

Labbé savait trouver des mots justes et durs ; il ne jugeait pas Maryline, il lui exposait simplement les faits sans ménagement. Il tentait d'amener des mobiles au geste désespéré de son patron et ami. La veuve avait grande confiance en lui et écoutait ce qu'elle aurait refusé d'entendre de n'importe quelle autre personne. L'employé de Corentin n'était-il pas l'ami fidèle et dévoué, l'homme de confiance, le parrain de Loane ?

— Il va falloir très vite envisager la suite des événements, poursuivit l'homme.

— Michel, je ne sais pas par où commencer…

— Le plus important, à mon avis, est de t'assurer un toit. As-tu vérifié les clauses de ton contrat de prêt, es-tu couverte quelle que soit la nature du décès de Corentin, et dans quelle proportion ?

— Tu crois vraiment que j'ai le cœur à lire ce genre de texte insipide ?

— Il va bien falloir le faire. Côté succession, t'es tranquille pour l'instant…, Loane est bien loin de la majorité !

— Bleu-bite, mon bébé n'a rien trouvé d'essentiel pour l'instant. Il a seulement relevé l'heure inhabituelle du suicide de ton protégé : treize heures, soit juste après déjeuner !

— Et on ne saute pas dans le vide le ventre plein ! répondit Grange.

— Jamais, d'après les statistiques de mon bébé, affirma Marco.

— Trouve-moi encore un détail ou deux comme celui-là et nous repartons sur l'affaire Florit !

— J'avais prévu ta demande, mais je n'ai rien d'autre. Le dossier est clean, Florit a déjeuné seul dans son restaurant habituel, jouxtant le lieu du drame…

— La vidéosurveillance ?

— On le voit arriver et repartir seul !

— On le voit sauter ?

— Non, il a choisi un endroit non couvert par les caméras !

— D'autres personnes présentes à proximité ?

— Beaucoup de passages, c'était l'heure de déjeuner !

— Personne au comportement anormal ?

— Personne !

— Rien qui ne prouve ou conteste le suicide !

— Non, rien !

— Et Phil, qu'a-t-il récolté comme infos ?

— Il n'est pas encore rentré du centre commercial, avec toutes ces grèves perlées des TCL, tu sais quand tu pars mais jamais quand tu reviens…

— Tiens-moi au courant !

Le brigadier Durantour n'avait malheureusement rien trouvé de suspect : Florit était apprécié de ses employés, peut-être grâce à son profond amour des autres, à sa souche martiniquaise, à sa voix chaleureuse et apaisante. Son commerce tournait bien jusqu'au second samedi des Gilets Jaunes et subissait maintenant les contrecoups de ce mouvement populaire qui décourageait les acheteurs, leur faisant craindre des problèmes de circulation, la violence ou la pénurie d'essence. Le policier avait jeté un œil sur le lieu du suicide, le parapet était haut : seul un homme de grande taille et décidé à faire le grand saut pouvait le franchir, une personne de moins d'un mètre quatre-vingt aurait dû recourir à l'utilisation d'un fauteuil, ce qui ne manquait pas ici, pour enjamber le garde-fou. Florit mesurait presque deux mètres, aussi avait-il pu franchir l'obstacle sans problème…

Intrigué par le suicide plus que probable de l'homme, Grange n'avait cependant aucune raison valable de contester le classement de cette affaire. Il en fit part à Brulant :

— J'ai mis une alerte sur ce dossier, révéla le lieutenant de Police, et je serai averti du moindre rebondissement, mais peu de chance qu'il y en ait !

— Je sais, répondit le maréchal des logis-chef, et je m'excuse de m'être emportée contre toi. Maryline était tellement secouée que cela m'a troublée…

— Virginie, je sais… mais tes paroles m'ont blessé, je veux bien les oublier. Cependant veille à ne pas recommencer, je ne suis pas sûr d'être toujours aussi maître de mes réactions, de mes sentiments… Que comptes-tu faire avec ta nièce ?

— Je vais devoir la préparer à l'inévitable, la convaincre que son mari s'est suicidé, même si je reste moi aussi persuadée que Corentin était incapable d'un tel geste. Lui et Maryline formaient un si beau couple, les deux tourtereaux nageaient dans le bonheur. La naissance de Loane puis l'achat de leur pavillon ont ensuite boosté leur joie de vivre… Alors, suicide… permets-moi de douter !

— Je te comprends, j'étais dans le même état d'esprit lorsque tu m'as aidé à innocenter le Père Claude, injustement accusé par le capitaine Albert, qui voulait se servir du prêtre pour fermer définitivement le dossier Martinet. Mais là, il y avait possibilité de faire changer les choses, même de manière officieuse : l'enquête sur la disparition de Sandra Martinet était rouverte, avec la découverte de son cadavre…

— Tandis que là, tout est clair. Aucune zone d'ombre, aucun doute…

— Virginie, je sais que je te suis redevable, mais contester le suicide et demander un complément d'enquête sans amener la moindre preuve d'une erreur de jugement serait suicidaire. Autant foncer droit dans un mur…

Grange était contrarié, il se maudissait de ne pas pouvoir apporter son aide au maréchal des logis-chef. Mais que pouvait-il faire ?

Brulant frappa à la porte de Maryline, peu convaincue d'être accueillie par la veuve. La porte s'ouvrit sur un homme visiblement mal à l'aise face à la femme en uniforme. Sa démarche et son physique laissaient supposer qu'il était un ancien rugbyman, probablement affecté au poste de pilier. Était-ce un garde du corps embauché par Maryline ? L'homme afficha un sourire crispé, ne quittant pas la visiteuse des yeux. Étrangement l'inconnu n'affichait aucune agressivité, aucune animosité ; il demeurait cependant solidement campé sur ses pieds et interdisait l'accès dans la maison.

— Je viens voir ma nièce Maryline, monsieur ?

— Labbé, Michel Labbé. Je ne suis pas sûr que votre visite soit la bienvenue…

— Vous êtes un ami ?

— En effet, et c'est pour cela que je vous dis que votre visite n'est pas vraiment bienvenue !

— Laisse, ordonna une voix féminine venant de l'intérieur de la maison.

L'homme s'effaça sur le passage de Brulant, puis il suivit la nouvelle venue jusqu'au salon. Maryline se tenait debout derrière un fauteuil, en appui sur ses avant-bras tendus sur le dossier. La veuve semblait vouloir démontrer par cette attitude qu'elle maîtrisait la situation ; un leurre qui ne trompait pas Virginie. Les deux femmes se dévisagèrent alors en silence, de longues secondes, sous le regard attentif de Labbé.

— Michel, merci d'être venu. Ta présence m'a réconfortée mais j'ai assez abusé de ton temps pour aujourd'hui, rentre chez toi. Tu vois, je ne crains rien, la Gendarmerie est dans mes murs !

L'ami voulut rester mais la veuve l'en dissuada avec autorité.

— Petit bout de femme, sèche et directive, comme sa mère… pensa Virginie. Elle aurait pu étouffer Corentin sans que je m'en rende compte. Faut dire que je ne fréquentais pas beaucoup le couple. Pourtant chaque fois que je l'ai croisé dans des fêtes familiales, au demeurant trop rares, il semblait en harmonie, outrageusement heureux !

— Tatie, hé… Tatie !

— Excuse-moi, j'étais perdue dans mes pensées…

— À cause de moi, de la présence de Michel ?

— Non, mentit Brulant, mais le boulot me poursuit parfois en dehors des murs de la caserne !

— Ne vas pas imaginer une quelconque aventure entre Michel et moi. C'est un employé très compétent, très disponible, Corentin avait toute confiance en lui et peu à peu ils sont devenus amis. Il est le parrain de Loane, c'est dire à quel point nous sommes proches, mais chacun de nous savait rester à sa place. Aucun de nous trois n'aurait envisagé un seul instant qu'il en fût autrement…

— Oui, je vois…

— Tu m'en veux encore de ne pas t'avoir invitée au baptême ? Tu sais bien que nous l'avons fait à minima, juste les parents, grands-parents, parrain et marraine. Nous voulions le faire dès les premiers mois de Loane, car pour nous le baptême est le vaccin de l'âme : on ne sait pas si c'est nécessaire, mais ça tranquillise. Nous l'avons fait alors que nous économisions un maximum pour nous lancer dans la construction sans devoir atteindre un seuil d'endettement trop élevé, afin d'éviter des frais supplémentaires d'hypothèque, pas franchement bon marché !

— Tu n'as pas à te justifier, répondit Virginie, tu m'as déjà expliqué ce choix et je l'ai compris. Mais je ne suis pas venue pour parler de ton ami ou du baptême…

— Alors, t'as du nouveau et tu viens me dire que Corentin ne s'est pas suicidé…

— J'en aurais été la première soulagée, mais les indices relevés…

— Je m'y attendais, fit Maryline. Et peut-être que je suis responsable de son geste !

Brulant resta coite, comment sa nièce pouvait-elle maintenant admettre la mort volontaire de son mari et