Ludovic et le voleur de regard - Anne-Marie Bougret - E-Book

Ludovic et le voleur de regard E-Book

Anne-Marie Bougret

0,0

Beschreibung

Ludovic est un adolescent mal dans sa peau. Élevé par sa mère qui le considère comme son souffre-douleur, il prend la fuite. Sa rencontre avec la belle Adélaïde redistribue les cartes de son destin. Elle lui présente un vieil écrivain aveugle qui vit dans un impressionnant manoir. Les lieux renferment un secret qui bouleversera la vie du jeune homme et dont les conséquences resurgiront quinze ans plus tard.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 247

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0



Ceci est une œuvre de fiction, les personnages font entièrement partie de mon imagination.

Sommaire

Première partie

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Deuxième partie

Quinze ans après…

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Épilogue

Première partie

Il y a ce que l’on connaît, qui est étroit, il y a ce que l’on sent, qui est infini.

Christian Bobin

1

Ludovic déboula, essoufflé, chez le vétérinaire ; il venait de voler la chienne d’un des locataires de son immeuble et la serrait dans ses bras. Toute noire, elle était tellement maigre qu’elle ne ressemblait plus à un Labrador Retriever. On le fit asseoir dans la salle d’attente vide, en lui promettant de s’occuper bientôt de la pauvre bête.

Pâle et le cœur qui battait fort, il se mit à caresser Triska à ses pieds, puis saisit une revue du mois précédent, de février 1984. Il tomba sur un article qui lui rappela la discussion qu’il avait eue la veille avec Fabien, son seul ami. Il agrippa fébrilement le magazine : de jeunes Colombiens avaient été mutilés pour que des gens de nos pays riches puissent bénéficier de leurs cornées et de leurs reins. Sur le moment, il n’avait pas voulu croire Fabien qui avait tendance à exagérer. Le journaliste parlait d’une affaire qui s’était passée en France, trois ans auparavant, où des petits Français avaient été retrouvés assassinés, dans des parcs publics avec des organes en moins. Lorsque Ludovic tourna la page, la photo d’un garçon de six ans avec des trous à la place des yeux lui fit ouvrir grand les siens d’horreur. Il ferma aussitôt le magazine et le jeta sur la table. Celui-ci glissa et atterrit sur le carrelage au moment où le vétérinaire apparut.

— Bonjour. Qu’est-il arrivé à votre chienne ?

— Elle a été battue par son maître…

— Comment ça, cette chienne n’est pas la vôtre ?

Ludovic se leva et expliqua en quelques mots la situation.

— Très bien. Je dois vous faire patienter, car j’ai une urgence. Je m’occuperai d’elle juste après.

L’adolescent ramassa le catalogue et le remit sur la table. Il reprit sa place, cajola une nouvelle fois Triska, puis sortit un cahier de son sac à dos et commença à écrire. C’était sa manière à lui de se détendre et d’y voir plus clair. Une phrase se forma toute seule sous son stylo.

« Bientôt, Triska gambadera sur la place aux Bois. »

Depuis sa rencontre avec cette chienne, quelque chose en lui s’était modifié. Comme s’il avait vieilli d’un seul coup et que son empathie envers ceux qui souffraient s’était encore amplifiée.

Avant-hier, alors qu’il était en train de rédiger un court texte sur Triska, en quelques mots, son écriture l’avait averti qu’elle serait heureuse avec lui. Il se rappela la sensation étrange de déjà vécu qui s’était emparée de tout son être, accompagnée d’une sorte de vertige. Il s’était dit qu’il devait prendre ses désirs pour des réalités et n’y avait plus pensé. Mais, à l’instant, une impression identique s’était reproduite à mesure que les lettres se formaient sur le papier…

Dès qu’il en aurait l’occasion, il testerait son don pour en mesurer l’étendue.

Ludovic releva la tête de son cahier et, pour chasser la vision d’horreur du petit infirme, se remémora son exploit. Il avait attendu que sa mère, Simone, concierge de l’immeuble, s’en aille faire ses courses et que le père Goulusec ne soit plus dans son appartement pour s’introduire chez lui. Il s’était servi du passe-partout de sa mère. La porte s’était ouverte sur un cloaque, un couloir sombre, enfumé, au fond duquel deux yeux noirs luisaient de peur. Il s’était approché tout doucement pour ne pas effrayer la pauvre bête famélique.

Lui aussi ne mangeait ni ne dormait presque plus. Cette chienne avait envahi ses pensées, l’avait obsédé nuit et jour jusqu’à ce matin où il avait enfin saisi l’occasion de la délivrer.

Ludo, comme l’appelait sa mère, venait d’avoir seize ans. Grand, un peu voûté, il avait le front parsemé d’acné qu’il dissimulait sous une frange. Il redoublait sa seconde, non pas parce qu’il n’était pas tout à fait normal, ainsi que le lui répétait Simone, mais parce qu’il s’ennuyait. Adorant lire, il ne s’exprimait pas comme ses camarades, ce qui lui valait des insultes de leur part. Le seul qui le respectait, c’était son ami Fabien, qui ne se formalisait pas pour si peu. Alors, pour qu’on lui fiche la paix, Ludovic s’était transformé en cancre. Sa mère lui reprochait d’avoir le cœur trop sensible, elle employait le mot « sensiblerie » en insistant sur le « rie » pour se moquer de lui.

— Quelle gonzesse, ce gamin ! proférait-elle pour le faire réagir.

Il en concluait qu’être une fille était une insulte. Il ne comprenait pas pourquoi, à travers cette réflexion, Simone s’injuriait elle-même.

Après la consultation du vétérinaire, il prévoyait de retourner chez lui pour demander à sa mère de cacher Triska pendant quelque temps. Il avait peut-être une chance qu’elle accepte ; elle n’aimait pas le père Goulusec, un ivrogne qui avait emménagé depuis peu. À plusieurs reprises, elle avait dû le menacer de prévenir les gendarmes s’il continuait à faire du tapage ; les locataires du dessous s’en étaient plaints. Il fallait vraiment manquer de cœur pour affamer son animal et le laisser enfermé à longueur de temps.

Cette histoire de chienne avait commencé par un lustre à nettoyer sur le palier du dernier étage. Ludovic aidait régulièrement sa mère pour l’entretien de l’immeuble, mais celle-ci prenait un malin plaisir à le malmener. Elle savait pourtant qu’il était sujet au vertige. Hésitant, il était monté sur l’escabeau qui branlait, mais était redescendu aussitôt. Une bonne gifle lui avait remis les idées en place.

— Tu vas me le nettoyer, ce bon sang de lustre ! lui avait-elle ordonné.

Elle avait attendu de le voir grimper à nouveau pour ajouter avant de s’en aller :

— À ton âge, on n’a peur de rien !

Et c’était comme ça qu’au cinquième étage, du haut de son escabeau, il avait entendu le père Goulusec battre sa chienne à coups redoublés.

— Ah, saloperie, tu vas me le payer ! avait crié l’homme.

Un bourdonnement lui avait alors empli les oreilles, il s’était senti aspiré, hypnotisé par la perspective des marches qui se déployaient sous lui dans un tourbillon mortel. Il avait eu l’impression pendant quelques secondes d’être sur le point de tomber, de s’écraser plusieurs mètres plus bas, sur le sol, et d’éclabousser de son sang les murs du hall d’entrée. Les couinements de l’animal l’avaient réveillé de sa torpeur et il s’était retrouvé tremblant comme une feuille contre la porte du père Goulusec.

Des aboiements firent sursauter Ludovic. Un couple venait de pénétrer dans la salle d’attente, tenant un gros chien en laisse.

— Sois sage, Balou ! dit la femme qui jeta un regard de pitié sur ce jeune homme et sa chienne, aussi maigres l’un que l’autre.

Balou grogna à l’arrivée du vétérinaire qui fit signe à Ludovic de le suivre avec Triska. Ils entrèrent dans une salle de consultation.

— Posez-la sur cette table, s’il vous plaît !

À l’approche du professionnel, Triska retroussa les babines puis se tassa contre Ludovic.

— C’est la réaction typique des animaux battus… expliqua le vétérinaire. Allez, ma belle, laisse-toi faire. On dirait qu’elle vous a adopté ! À première vue, elle a une grosse bosse sur le haut du crâne, ici, vous voyez… Cette chienne est sous-alimentée, je vais lui faire une prise de sang pour en savoir plus.

Une assistante habillée en vert pénétra dans la pièce.

— Séverine va la maintenir, continuez de la caresser pour qu’elle se sente en confiance…

Un garrot lui fut posé.

— Voilà… c’est fait ! Tu as été sage, dit-il en s’adressant à Triska.

Les deux praticiens sortirent et Ludovic attendit le résultat de l’analyse avec Triska. Au bout d’un instant, le vétérinaire revint :

— Cette bête est anémiée et déshydratée, mais rien d’autre de vraiment méchant. De l’eau toujours à sa disposition, une bonne alimentation, et tout devrait progressivement rentrer dans l’ordre.

La chienne dans ses bras, Ludovic la déposa à l’accueil pour régler la consultation, la reprit et s’en alla. Pendant le court trajet jusqu’à chez lui, il s’adressa à Triska comme à une personne.

— Je ne te laisserai pas tomber, ma belle, je te le promets. Ce sale bonhomme ne te touchera plus jamais.

Arrivé devant son immeuble, Ludovic monta les marches, traversa le hall d’entrée et ouvrit la porte de la loge.

— Eh bien, t’étais où ? glapit Simone, en peignoir. Ça fait deux heures que je t’attends ! Tu devais pas nettoyer les escaliers ? Mais c’est la chienne à Goulusec ! Qu’est-ce qu’elle fait là ?

— Je l’ai libérée, je reviens de chez le vétérinaire.

— T’es devenu fou ! Qu’est-ce qui t’a pris de voler cette chienne ? Et avec quel argent as-tu payé ?

— J’ai fait la lecture chez madame Troubat. Je ne pouvais pas la laisser souffrir comme ça !

— Tu te rends compte dans quel pétrin tu nous mets avec cet abruti ! Il va tout de suite s’apercevoir qu’elle n’est plus dans son appartement ! Il est idiot, mais tout de même…

— Soignée et bien nourrie, elle va vite reprendre des forces, c’est le vétérinaire qui me l’a dit.

— Je m’en fiche ! La loge est trop petite pour avoir un chien et j’ai assez à faire comme ça !

— S’il te plaît, maman, seulement pour quelques jours, le temps qu’elle se rétablisse !

— Et qu’est-ce que je vais raconter à Goulusec ? « Je suis rentrée chez vous et j’ai pris votre chienne… » ? Je peux aller en prison pour ça, espèce d’imbécile !

Ludovic s’empressa de remplir un bol d’eau et un autre de croquettes qu’il sortit du placard sous l’œil surpris de sa mère.

— Monsieur a tout prévu et fait ses coups en douce !

Ludovic ne répondit pas. Il était heureux de voir Triska se désaltérer à grands coups de langue et avaler sa nourriture.

— Regarde comme elle est affamée ! Oh, s’il te plaît ! On la garde seulement pendant quelques jours…

— Je vais voir ce que je peux faire… En attendant, pour ta peine, va nettoyer l’escalier et dépêche-toi ! Goulusec n’arrivera que tard dans la nuit après avoir fait sa tournée des bars. J’espère qu’il sera trop soûl pour réagir ; manquerait plus qu’il nous réveille ! Il devrait se radiner demain matin.

Cette nuit-là, Ludovic dormit à peine. Triska se mit à couiner, prisonnière d’un cauchemar ; certainement l’heure à laquelle Goulusec lui donnait sa tannée. L’adolescent repensa à l’article chez le vétérinaire et au petit garçon à qui on avait enlevé les yeux. Il ne put fermer les siens.

Le lendemain matin, tandis que Ludovic finissait son petit déjeuner, les cheveux en bataille et à moitié réveillé, Simone rentra dans la loge comme une furie :

— Voilà le père Goulusec, cache-toi avec elle ! Il ne faut pas qu’elle aboie en entendant son maître.

Elle ressortit pour accueillir le bonhomme.

Ludovic entraîna Triska dans sa chambre borgne, tellement petite que le lit et son armoire emplissaient tout l’espace. Il fit monter Triska sur le couvre-pied à fleurs et, tout en la caressant, s’assit à ses côtés, l’oreille aux aguets.

La voix de Simone lui parvenait, étouffée.

— C’est-y pas malheureux, on entendait les gémissements de votre pauv’e bête jusqu’en bas ! J’ai ouvert à mon fils qui est allé directement chez le vétérinaire. On vous la rendra dans quelques jours. D’ailleurs, vous me devez l’argent de la consultation…

— Mais de quoi je me mêle, la mégère !

— Si vous la ramenez, j’appelle les flics et la SPA !

Ludovic perçut les bougonnements du père Goulusec qui montait l’escalier de son pas traînant. Il se précipita dans la loge pour attendre l’arrivée de sa mère.

— Bon, annonça cette dernière en rentrant dans la pièce, on la garde un jour ou deux, mais pas plus, et on la lui rend. T’as bien compris ?

— Oui, promis !

La nuit prochaine, il pourrait enfin dormir du sommeil du juste. Il ne voyait qu’une chose à faire : soigner Triska, puis la cacher quelque part, ou s’enfuir avec elle. Hors de question de la rendre à cet ivrogne.

Un peu d’amour et la vie reprenait tout son sens.

Ludovic et Triska se réveillèrent en pleine forme le lendemain matin. De son côté, Simone était en train de se demander comment elle allait se débarrasser de cette chienne sans que son fils lui fasse une crise de nerfs, lorsqu’elle le vit prêt à partir, un livre à la main, comme à son habitude.

— Où vas-tu ?

— Je vais promener Triska à la place aux Bois.

Il suffoquait littéralement dans cette loge. Il avait un besoin urgent de prendre l’air.

— Ne rentre pas trop tard, ce soir, tu as les poubelles à sortir, lui rappela Simone d’un ton peu amène, tandis qu’elle triait le courrier à distribuer aux différents occupants de l’immeuble.

— Oui, m’man !

Ludovic accrocha la laisse au collier neuf de Triska, qu’il avait acheté avec son argent de poche pour remplacer la lanière de cuir usée, et décampa. Une fois à l’extérieur de l’immeuble, il inspira un bon coup. Il savourait enfin le goût de la liberté et il n’était plus seul. Même si la chienne avait besoin de se remplumer, elle avait désormais fière allure sur le trottoir auprès de son nouveau compagnon. Soudain, Ludovic repensa à la phrase qu’il avait écrite sur son carnet : « Triska gambadera à la place aux Bois. »

Lui, le timide, le timoré, se sentait toutes les hardiesses. N’avait-il pas déjà accompli un tour de force ? Triska était heureuse et lui aussi ! Il regarda le monde comme si c’était la première fois. Même l’air semblait différent en compagnie de sa protégée.

Arrivé sur la place qu’il affectionnait, il mesura à quel point Triska avait été privée de liberté lorsqu’il la vit s’ébattre et renifler d’arbre en arbre. Pendant ce temps, il s’installa sur le banc, témoin de ses nombreuses lectures.

Ce fut sa silhouette qu’il distingua en premier. Il s’imagina avoir devant les yeux l’une des peintures de Gustave Caillebotte. Gracieuse, la jeune femme se découpait au loin sur le feuillage vert tendre. Il crut à une apparition, sortie tout droit du XIXe siècle. Sa veste cintrée mettait en valeur sa taille fine et sa jupe longue froufroutante rendait sa démarche fabuleusement sensuelle. Il aurait bien été incapable de reconnaître Adélaïde Delafoy, une passionnée comme lui de littérature, avec laquelle il avait discuté à plusieurs reprises. Il ne l’avait connue qu’en tenue de jogging. La maison de haute couture qu’elle dirigeait n’était qu’à deux kilomètres et elle en profitait pour faire de l’exercice chaque fois qu’elle rendait visite à son beau-père. Un après-midi, elle s’était assise sur ce même banc et l’avait interrogé à propos du roman qu’il était en train de lire. Depuis, il pensait régulièrement à elle comme à un beau songe.

Mais en cette journée ensoleillée, le songe lui fit un geste et lui parla en s’approchant.

— Eh bien, Ludovic ! Je commençais sérieusement à désespérer, je ne vous voyais plus. Figurez-vous que j’ai une proposition à vous faire. J’ai réfléchi à quelque chose qui pourrait peut-être vous intéresser, et moi me dépanner.

Elle se tenait là, devant lui, ses cheveux blonds relevés en chignon, illuminés par le bleu du ciel.

Ludovic voulut se lever.

— Non, restez assis !

Avant qu’il ne réalise ce qui se passait, Adélaïde releva légèrement sa robe et prit place à ses côtés. Le garçon put ainsi apercevoir le jupon blanc qui servait d’écrin aux jambes d’Adélaïde. Ce fut ensuite la dentelle qui dépassait de ses manches qui l’hypnotisa. Le parfum de la jeune femme finit de le griser. Un vertige inconnu le submergea. Lorsqu’il se rendit compte qu’elle l’observait en souriant, il eut soudain très chaud et sentit ses joues s’enflammer. La tête lui tournait, il avait l’impression d’être ivre.

— Je suis à la recherche d’un lecteur pour mon beau-père. J’ai aussitôt pensé à vous. Les quelques fois que je vous ai vu, vous teniez un livre à la main, comme aujourd’hui d’ailleurs. Il habite le manoir de Hautetour que vous apercevez là-bas !

De sa main menue à la peau laiteuse, Adélaïde désigna l’entrée d’une grande demeure en partie visible, cachée par les arbres d’un parc.

— Savez-vous lire à haute voix ?

— Oui, je crois… j’ai déjà fait la lecture à une dame du quartier.

— Parfait ! Bien entendu, vous serez rémunéré. Alors qu’en dites-vous ? lui demanda-t-elle, enthousiaste.

Qu’en disait-il ? Mais il était prêt à suivre cette déesse jusqu’au bout du monde…

— Combien de fois par semaine pourrais-je…

— Tous les jours, si vous pouvez ! Théobald est aveugle. Il adore la littérature et pour cause, il est écrivain. Jusqu’à maintenant, j’étais sa lectrice, mais je suis de plus en plus débordée…

Triska mit les deux pattes sur les jambes de Ludovic pour rappeler sa présence à son nouveau maître.

— Et ma chienne pourra-t-elle venir avec moi ?

— Sans problème !

Ludovic se pensa béni des dieux. Cette jeune femme à la beauté exceptionnelle lui offrait l’autonomie financière et la possibilité de garder Triska. Il pourrait peut-être la cacher dans cette maison et dire à cet abruti de Gustave Goulusec qu’il l’avait perdue.

— J’accepte avec joie, mais je vais tout de même en parler à ma mère.

Ludovic se surprit lui-même de son audace. Il ne se reconnaissait plus. Il s’était exprimé sans bafouiller, comme s’il lui était naturel de traiter des affaires. Afin de convaincre plus facilement Simone, il profita de sa nouvelle assurance pour demander à Adélaïde combien son beau-père était disposé à le payer.

— Si vous convenez pour ce poste, ce sera dix francs de l’heure. Réfléchissez et donnez-moi votre réponse, disons… demain, en fin d’après-midi, au même endroit. Ah, j’allais oublier, quel âge avez-vous ?

— Dix-huit ans ! mentit Ludovic.

Adélaïde sembla surprise.

— Vous faites beaucoup plus jeune ! dit-elle en regardant sa montre.

Il eut soudain le réflexe de lui demander :

— Je cherche une chambre d’étudiant…

— Si je suis au courant de quelque chose, je vous préviendrai… Oh, excusez-moi, mais il faut que je file, mon beau-père m’attend, et ensuite je retourne faire des retouches pour mon prochain défilé.

Elle se leva, se pencha pour replacer sa longue jupe. Ludovic eut juste le temps d’entrevoir la naissance de ses petits seins avant qu’elle le salue et s’éloigne. Enivré par tant de féminité, il resta quelques minutes abasourdi sur son banc, puis il regagna la loge en compagnie de Triska avec quelques appréhensions concernant sa mère et ses nombreux reproches.

Ludovic poussa la porte d’entrée de l’immeuble puis celle, plus légère, de leur pièce à vivre. Avant que Ludovic puisse évoquer la proposition d’Adélaïde Delafoy, Simone, qui se faisait une manucure sur la table de la cuisine, lui ordonna en jetant un œil sur Triska qui s’approchait pour lui faire la fête :

— Ah, te voilà enfin ! Maintenant qu’elle est en pleine forme, tu vas la rendre à son maître.

— Oh, m’man, tu ne peux pas me faire ça !

— Ça suffit, tes conneries ! Enlève-moi cet animal d’ici, elle va me faire déborder, lui cria Simone qui étalait avec application le vernis écarlate sur la surface de son index droit.

Ludovic prit la chienne près de lui et réfléchit à toute vitesse. Il connaissait sa mère. Si elle avait décidé de redonner Triska à Goulusec, aucun argument ne la ferait changer d’avis. Il fallait gagner du temps.

— OK, mais laisse-la-moi encore deux petits jours ! Elle sera complètement remise et c’est promis, ensuite je la lui rendrai.

Pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté quant à sa position dans cette histoire, Triska alla se coucher, oreilles basses, sur le coussin que Ludovic avait placé par terre à côté de sa gamelle.

— D’accord ! s’exclama Simone, soufflant sur sa main gauche qu’elle agitait. Mais, attention, passé ce délai, je ne t’accorderai aucune prolongation. En échange, sors les poubelles et balaie le trottoir devant l’entrée !

Ludovic s’exécuta.

Sa décision était prise, il devait partir.

2

Le lendemain après ses cours, Ludovic se dépêcha d’aller chercher Triska. Il avait passé une partie de la nuit à mettre au point son plan et à ressasser certains petits détails. Lorsqu’il arriva dans la loge, sa mère le toisa :

— Va nettoyer l’entrée ! Une des locataires a laissé échapper son sac à provisions, elle a tout dégueulassé, cette gourde !

— Mais m’man, je suis fatigué, cette nuit, j’ai mal dormi.

— Moi aussi ! Allez ouste, pas de discussion, sans ça je redonne immédiatement la chienne au père Goulusec ! le menaça Simone.

Ludovic se dépêcha d’attraper le balai-brosse et la serpillière. Il lui fallait faire vite, il avait rendez-vous avec Adélaïde.

Le soleil de ce début de printemps éclaboussait les arbres de lumière lorsqu’il arriva enfin avec Triska à la place aux Bois. Il vit bientôt apparaître la jeune femme, une ombrelle blanche à la main.

— Alors, vous avez réfléchi à ma proposition ?

Il mit un petit moment avant de lui répondre ; elle était superbe.

— Oui… quand voulez-vous que je commence ?

— Tout de suite, si vous le pouvez !

Il suivit Adélaïde qu’il dépassait d’une bonne tête. Malgré son envie de savoir si elle habitait le manoir, il n’osa pas le lui demander.

— Vous verrez, lui dit-elle, Théobald est très gentil, mais il est exigeant comme le sont parfois les personnes âgées.

Adélaïde s’arrêta devant une grille ouvragée à travers laquelle Ludovic découvrit un jardin au fouillis sympathique. Tenue en laisse, Triska jappa pour signifier à son jeune maître son impatience d’inspecter les lieux. Adélaïde sortit un trousseau de clefs et ouvrit le portillon fermé à double tour. Ils avancèrent dans l’allée principale. Ludovic remarqua une aile de la demeure, agrémentée de tourelles, invisible depuis la rue. Le manoir lui apparut dans toute sa majesté. Il fut ébahi devant l’immensité du parc et imaginait déjà Triska en train de s’ébattre en toute liberté.

— Puis-je la laisser dehors ?

— Oui, bien sûr !

Le jeune homme détacha la chienne qui partit truffe en avant explorer ce nouveau territoire.

Ils entrèrent par une porte de derrière, elle aussi fermée à clef, renforcée par des croisillons en fer clouté et surmontée d’un arc en anse de panier.

— Ce manoir a été construit sur un ancien château, lui expliqua Adélaïde, une partie seulement a été conservée et réaménagée au siècle dernier.

Ils longèrent un couloir où des portraits d’hommes et de femmes accrochés aux murs les observaient d’un air sinistre. Ils débouchèrent sur un immense hall décoré de colonnes en marbre. Les proportions des ornements architecturaux semblaient démesurées. Alors que Ludovic avait ses deux pieds sur un magnifique carrelage à cabochons, le vertige le saisit uniquement en suivant du regard le large escalier, éclairé par des vitraux.

Il n’avait jamais rien vu de pareil.

— Venez, dépêchons-nous, il n’aime pas attendre.

Il perçut la voix de la jeune femme comme s’ils s’étaient trouvés au sommet d’une montagne.

— Ne soyez pas impressionné ! lui dit-elle en se dirigeant vers une porte à double battant, capitonnée de cuir, c’est tellement grand ici que lorsque l’on parle, il y a comme de l’écho.

Ils pénétrèrent dans une pièce imposante aux boiseries foncées, tapissée de livres jusqu’au plafond. Pour atteindre les plus hauts rayonnages, un escalier en colimaçon rejoignait une sorte de balcon qui courait le long des murs et surplombait un bureau ministre où était assis un vieux monsieur aux cheveux blancs. Malgré la peau de son visage parcheminé, il avait belle allure dans son costume gris d’où dépassait un col blanc.

— Théobald ! Voici Ludovic dont je vous ai entretenu. Il aimerait devenir votre lecteur personnel.

— Parfait, Adélaïde, vous êtes adorable ! lui dit affectueusement le vieil homme avec un sourire.

Adélaïde posa sa main sur l’épaule de Ludovic.

— Je suis obligée de m’absenter, je dois retourner à mon travail. Vous verrez, tout va bien se passer…

Ludovic dut avoir une expression effarée, car elle ajouta tout bas à son oreille :

— Vous êtes entre de bonnes mains… à bientôt !

Puis elle tourna les talons et disparut.

Ludovic se trouva désemparé. Il la connaissait à peine et déjà elle le laissait seul avec un inconnu. Il n’était guère rassuré de rester avec ce vieux monsieur à la voix grave et à la carrure impressionnante qui regardait fixement devant lui comme un mannequin de cire.

— Approchez, jeune homme, approchez, j’ai besoin de vous toucher le visage pour savoir à quoi vous ressemblez, c’est une nécessité pour moi, vous comprenez, n’est-ce pas ?

Ludovic s’avança lentement sur un parquet d’époque qui grinçait à chacun de ses pas.

— Baissez-vous et guidez-moi, voulez-vous ?

L’adolescent se laissa faire. Les doigts du vieux monsieur étaient chauds et doux. Ils parcoururent sa face comme l’aurait fait le pinceau d’un peintre, avec légèreté et précision.

— Vous êtes tout mince, c’est à cela que l’on reconnaît la jeunesse, fit Théobald avec une pointe de nostalgie dans la voix. Prenez n’importe quel livre sur l’une des étagères autour de nous et lisez ce qu’il vous plaira. Je me rendrai tout de suite compte si votre tessiture est agréable et si vous savez mettre le ton juste.

Intimidé, l’adolescent se racla la gorge et s’approcha des livres. Sur chaque pan de mur, une échelle accrochée à une barre en cuivre permettait d’accéder aux ouvrages placés en hauteur. Certains semblaient très anciens et plus précieux que les autres, car abrités par une vitrine. Il n’avait jamais vu autant de livres dans une seule pièce. Il parcourut à toute vitesse quelques-uns des titres qui défilèrent devant ses yeux jusqu’à les brouiller. À l’endroit où il se trouvait, tous les auteurs avaient un nom qui commençait par la lettre « W ». D’une main moite, il tira un volume à la va-vite et retourna vers Théobald.

— Asseyez-vous, jeune homme, s’il vous plaît !

Ludovic prit place sur un siège à la droite du bureau et lut le titre de l’ouvrage :

— Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde.

— Très bon choix, mon garçon ! dit le vieil homme pour l’encourager en orientant son fauteuil dans la direction d’où provenait la voix de Ludovic. À l’idée que ce pauvre homme était privé du plaisir de lire, le jeune lecteur ressentit une douleur fulgurante lui transpercer le cœur. Il s’appliqua en essayant de bien articuler et d’y mettre le ton. L’expression de son auditeur se modifiait au fur et à mesure que le récit avançait. Il lut pendant une heure et ne s’interrompit qu’une seule fois, lorsqu’une domestique arriva avec une carafe d’eau et un verre qu’elle posa sur le bureau à son intention.

— Votre façon de lire me convient tout à fait, lui annonça Théobald. Adélaïde m’a dit que vous cherchiez une chambre… Ici, ce n’est pas la place qui manque… et comme ça, vous seriez à pied d’œuvre pour me faire la lecture, je vous logerai gratuitement.

Depuis le temps qu’il désirait s’extraire des griffes de Simone, il ne pouvait pas rêver mieux. Voilà que, par miracle, on lui proposait de l’héberger dans un magnifique manoir avec peut-être en plus la possibilité de garder Triska auprès de lui.

— Bien sûr, je vous rémunérerai, ce sera tout bénéfice pour vous. Quand pouvez-vous commencer ?

— Demain, si vous voulez ! Je dois prévenir ma mère et aller chercher quelques affaires.

— Parfait !

— Et ma chienne ? interrogea Ludovic.

— Vous avez une chienne ?

— Oui ! Aura-t-elle le droit de venir avec moi dans cette maison ?

— Demandez ceci à l’intendante, c’est elle qui décide de ce genre de choses.

— Où puis-je rencontrer cette dame, s’il vous plaît ?

— Vous sortez de la bibliothèque, vous traversez le hall, vous prenez à votre droite un couloir réservé aux domestiques et vous trouverez Mme Vilenne.