2,99 €
En 1908, CAMILLE, jeune artiste-peintre en devenir, vit dans la misogynie générale de ce début de XXème siècle.
Le décès de son père, un enlèvement, la tentative d'un mariage forcé, une expo ratée, son premier amour, son départ pour les USA, la gloire, sa vie avec un pianiste de jazz noir, ses démêlées avec le KKK qui l'obligeront à un retour à Marseille avant la 2ème guerre mondiale, etc…
Elle parviendra au sommet de son Art, forçant l’admiration des hommes par son talent et son caractère, ni suffragette, ni féministe.
Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:
Seitenzahl: 224
Veröffentlichungsjahr: 2018
Malgré des vents contraires
Claude-Henri TIXIER
Malgré des vents contraires
Roman
© 2016 - Claude-Henri TIXIER
Photo couverture
Jean-François Gornet from Paris, France
Raies sur pavés, Rue de Fürstenberg
Edition : BoD - Books on Demand
12/14 rond-point des Champs Elysées
75008 Paris
Imprimé par BoD – Books on Demand, Norderstedt
ISBN : 978-2-3220-4455-9
Dépôt légal : Décembre 2015
© 2016 - Claude-Henri TIXIER
Photo couverture
Jean-François Gornet from Paris, France
Raies sur pavés, Rue de Fürstenberg
Edition : BoD - Books on Demand
12/14 rond-point des Champs Elysées
75008 Paris
Imprimé par BoD – Books on Demand, Norderstedt
ISBN : 978-2-3220-4455-9
Dépôt légal : Décembre 2015
Du même auteur
- UN PASSE SIMPLE - Saga d’une famille provençale 1 - Roman - 2015 - ISBN 978-2312037226
Aux Éditions du Net et chez AMAZON (Broché & Kindle)
- MAUVAIS GARÇONS - de 1927 à 1939 -
Roman - 2015 - ISBN 978-2322044559
Aux Éditions BOD, et chez AMAZON (Broché & Kindle)
- LE PASSE DÉCOMPOSE - Saga d’une famille provençale 2 - Roman - 2016 - ISBN 978-1533142108
Aux Éditions Create Space et chez AMAZON (Broché & Kindle)
- L’ARCHANGE - Une enquête de Yann Lerouhadec - Roman policier - 2016 - ISBN 978-1537249247
Aux Éditions Create Space et chez AMAZON (Broché & Kindle)
- LA COURSE DES NUAGES -
Roman - 2016 - ISBN 978-1540699749
Aux Éditions Create Space et chez AMAZON (Broché & Kindle)
- LES SAISONS IMMOBILES -
Roman - 2017 - ISBN 978-1546760047
Aux Éditions Create Space et chez AMAZON (Broché & Kindle)
Toutes ressemblances avec des personnes existantes ou ayant existé ne seraient qu’un pur hasard
Couverture
Huile sur toile au couteau
« Quai du port à Marseille »
de Véronique LANCIEN.
Artiste Peintre à Marseille
Visitez son site « http://couleur.livegalerie.com »
Femmes, c'est vous qui tenez entre vos mains le salut du monde.
Léon Tolstoï
Mars 1908
D
ans un petit cimetière, au sud de Marseille en ce matin triste, un froid et sinistre mistral soufflait fortement, ajoutant du mal-être à la tristesse des cœurs de l’assistance.
Les cyprès épars voyaient leurs pointes flexibles comme agitées violemment par une main invisible.
Pas de fleurs sur les tombes, ici ; elles étaient immanquablement balayées par les bourrasques et certaines vieilles pierres tombales partiellement érodées. Rien ne résistait au vent et à l’air marin.
Au loin, la mer semblait infinie.
Le ciel était envahi d’un bleu pur pastel, un soleil pâle baignait les caveaux, tranchant avec la désolation des lieux.
Quatre hommes à la mine triste saisirent le cercueil dans la calèche du croque-mort ; l’un des deux chevaux, emplumés de noir, hennit et s’agita à cet instant, énervé par les rafales.
Les femmes pleuraient derrière leurs voiles de crêpe battus par les tourbillons, seules ou au bras de leurs époux, tous vêtus de deuil.
Ce moment, suivant une messe éprouvante, rappela à tous la vacuité de l’existence, et qu’ils restaient des quidams mortels. Les visages des présents marquaient alors, et bien malgré eux, compassions, bienveillances, indulgences et humanité.
Le cercueil de chêne modeste s’enfonça dans la fosse, creusée la veille, guidé par des cordes que laissaient glisser simultanément entre leurs mains les quatre individus aux visages impassibles.
Le prêtre dit quelques mots, qui furent emportés par une violente bourrasque. Le représentant de l’école des Beaux-arts renonça à son discours face à la fureur montante des éléments, et s’excusa hypocritement auprès de la famille, pour pouvoir fuir lâchement.
Le vent forcit encore et le maintient de l’équilibre de l’assemblée demandait de plus en plus d’efforts à chacun.
Cette cérémonie intime fut alors abrégée, puis interrompue et le groupe frigorifié accéléra le pas vers la sortie, tandis qu’en arrière deux hommes commençaient déjà à reboucher l’excavation.
Camille, dix-neuf ans, enterrait son père.
Liée au bras de sa mère, la soutenant, éplorée par cette perte, elles pleuraient toutes deux. À ses côtés, ses frères jumeaux, aînés, aux visages lugubres, dans leurs costumes trop petits, étriqués comme leurs vies.
Ce père tant aimé par sa famille et encore plus par Camille le vénérant littéralement, avait été professeur à l’École Académique de Dessin de Marseille fondée en 1752.
Et où, en 1882, suivit la création d’un cours de dessin pour les jeunes filles, appelé "classe des demoiselles".
Camille avait intégré ce cours, dont son père Anselme était l’un des enseignants. Ils partageaient cette même passion du dessin dans une complicité fusionnelle. Sa mère et ses frères ne partageaient pas ce talent artistique. Seul le grand-père paternel avait été un artiste peintre modeste et sans succès.
Après une longue marche, le retour à leur logement, rue des Accoules, se fit dans la tristesse. Personne ne prononça un mot, songeant certainement à leur devenir à tous et au sort de chacun en particulier.
Un peu plus tard dans la matinée, la mère réunit ses enfants autour de la table de l'appartement familial, devant un café très chaud.
Cette mère soumise, effacée et sans beaucoup d’ambition prit la parole d’une voix triste et brisée :
– « Maintenant que votre père est décédé, je n’aurais plus les revenus pour continuer à vivre dans ce logement. Je vais devoir partir !
– Pour aller où ? Interrompit l’un des jumeaux.
– À Forcalquier, dans la maison de vos grands-parents, dans les Alpes, où je prendrais soin de votre grand- mère. Je ne puis plus vous aider, puis se tournant vers Camille, et toi ma fille, je ne puis plus te nourrir, ni te loger à Marseille. J’en suis très triste !
– Et je vais aller où ? Interrogea Camille.
– Tu peux rester dans cette ville, si tu le souhaites !
– Mais comment ?
– J’ai posé cette question à ton oncle André et à ta tante Louise. Ils n’ont jamais eu d’enfant et seraient trop heureux de t’accueillir. »
Inutile de discuter dans un moment pareil. Les filles devaient se taire à l’époque. Camille accepta.
Sa mère, dépassée par la perte de son époux, et les problèmes trop nombreux, ne semblait pas en capacité de lutter, anéantie par le chagrin.
Pour la jeune fille, choisir de rester ne lui posait pas de difficultés majeures, sauf à quitter l’appartement de son enfance et voir éclater la famille.
Elle s’entendait bien avec cette branche familiale. Sa tante Louise était sans cesse souriante et débordait d’amour pour les autres. Son esprit frondeur dénotait dans la famille, car elle soutenait un mouvement suffragette naissant dans sa ville. Elle était à l’opposé de sa sœur ; la mère de Camille.
L’oncle jovial, était facile à vivre.
Ses frères vivaient ensemble dans un logement sans confort. L’un d’eux travaillait et le second jumeau cherchait désespérément un travail. Il était trop difficile sur le choix.
Pour Camille, seul son propre avenir l’inquiétait à cet instant.
Une semaine plus tard, elle emménagea donc chez André et Louise. Ils avaient une chambre de plus que de besoin. Elle fut pour la jeune fille.
*****
Dans les mois qui suivirent, la vie s’écoula comme avant ; ses oncle et tante étaient des gens charmants, aux petits soins pour elle ; mais rien ne remplaçait encore le souvenir du père tant aimé et le nid familial.
Qu’allait-elle devenir ?
Elle aurait souhaité continuer ses cours de dessin, mais nul salaire, dans sa famille modeste, ne pouvait faire face aux frais, tout en continuant à pouvoir assumer le quotidien.
Camille ne voulait pas abandonner pour autant, en souvenir de ce père chéri et désirait trouver une solution, seule. Son caractère farouchement indépendant l'y poussait.
Parallèlement au dessin, elle adorait la peinture et voulait en faire son métier. Il lui restait à se perfectionner.
Marseille et sa région lui offraient ses principaux sujets d'inspiration.
Pour tenter de trouver une issue et assouvir cette passion, elle alla rencontrer un vieil ami de son père, un artiste peintre connu et prisé dans la région, veuf, célibataire sans enfant.
Cet homme, au nom de la vieille amitié qui l’avait lié à Anselme, accepta de la prendre dans son atelier et de lui enseigner ce qu’il savait. Gratuitement. Mais en deuxième partie de journée seulement.
Voulant alléger la charge financière de sa présence pesant désormais sur André et Louise, elle dénicha un petit emploi comme aide sur le marché du cours Julien, chez un revendeur, écoulant les productions des maraîchers locaux. Les paysans des environs de Marseille amenant leurs productions chaque soir vers minuit, dans les boutiques des grossistes situées au rez-de-chaussée des immeubles bordant le cours.
Elle remettait son maigre salaire, issu de ces marchés journaliers en plein air, à sa tante.
La peinture n’était pas un art facile et la jeune fille connut des passages laborieux, mais malgré tout encourageants. Pendant une période, elle se prit de curiosité pour les œuvres de peintres flamands de la renaissance au 15ème siècle, appelés à tort les "primitifs flamands" qui peignaient des œuvres aux détails si poussés qu’ils devaient travaillaient avec des lunettes grossissantes juchées sur le bout de leur nez. Leurs œuvres, parfois sombres, duraient des mois, ou plus, pour être réalisées, tant elles étaient détaillées.
Mais son admiration s’arrêtait là, car ce travail de bénédictin ne convenait pas à Camille pour qui la spontanéité devait être une qualité première, ainsi que le rendu de la lumière. Pour elle, peindre un tableau était un coup de cœur pour un sujet.
Elle aimait représenter la vie comme elle la voyait, alors que les mythes, légendes et religions avaient influencé l’imagination artistique des siècles précédents. Seules les aquarelles d’Albrecht Dürer, rarement exposées, trouvaient grâce à ses yeux, quant aux couleurs.
Le vieux peintre du nom d’Archibald, sut lui permettre de s'exprimer tout en lui enseignant la technique, tout en respectant sa personnalité au point de vue intensité de lumière et couleurs.
La qualité de ses croquis étonnait cependant cet homme. Lui-même n’était jamais parvenu à ce degré d’harmonie, de détails et de précision.
Il eut une idée.
Il en parla à Camille.
Lui proposant qu’à eux deux, ils puissent faire équipe ; elle dessinant les modèles, lui, les peignant.
Il lui préconisa à ce moment d’abandonner les coloris trop vifs.
Cependant, le style général où il semblait vouloir l’entraîner ne l’intéressait pas. Elle aimait trop peindre les coloris gais, les faire se heurter, s'harmoniser pour créer des feux d'artifice de tons vifs, de mouvements, de lumière et de joie.
Un style opposé aux tableaux de son maître.
Et une association ne la tentait pas.
Elle fit alors preuve de caractère, et à une époque où il était difficile aux femmes de s’affirmer, sut résister à une certaine facilité. Encouragée en cela par la véhémente mais douce Louise.
Elle se considérait comme une artiste en devenir, avec une vision claire de la voie qu’elle entendait suivre, et non comme un faire-valoir d’un style de peinture, certes vendeur à cette époque, mais dont elle souhaitait résolument se détourner.
Pour elle, couleurs et mouvements étaient l’essence de l’ouvrage.
Étant née ici, elle pensait qu’en France, nulle autre région que la Provence maritime ne pouvait posséder ce soleil, ces paysages, ces images insolites de la mer et ses bateaux aux formes multiples, la richesse de la multitude des métiers du port ; souvent misérables ; et qui prenait une autre dimension dans la lumière, si tant est que le peintre sache la capter et veuille la rendre aux regards.
Ailleurs dans le monde, peut-être !
Pour faire face à ses choix, elle se levait tôt chaque matin pour prendre son poste au marché. Remplissait ses yeux des couleurs des fruits et des légumes, s’imprégnait de cette vie grouillante, sympathique et typique. En un mot, particulière.
De ses stages de peinture, elle rentrait tard, souvent à la nuit tombée ; et lors de ses trajets de retour, son esprit était souvent encore devant son chevalet.
Au bout de quelques semaines, le rythme régulier de ses allées venues attira l’œil d’une bande de marlous qui déambulait dans le quartier, toujours en recherche de nouvelles filles pour leurs activités de proxénètes.
L’un d’eux la repéra, un soir.
Elle était une proie facile pour ces jeunes hommes solides, chargés du rabattage. La bande était suffisamment bien organisée pour expédier leurs "colis" par bateau, dans les colonies d’Afrique.
Leur plan, bien rodé, était immuable. Aucune jeune fille ne pouvait résister à la force de deux hommes résolus.
Au bout de quelques jours de repérages, ils passèrent à l’attaque.
Ce soir-là, Camille rentra à la nuit comme à l’habitude, sous une petite pluie fine, ses pas résonnant sur le revêtement minéral du trottoir mouillé. Chacune de ses mains occupées, l’une à tenir son petit sac, l’autre son parapluie pour la protéger de l’intempérie.
Un homme la suivait sans bruit depuis quelques minutes, se dissimulant, chaque fois qu’il le pouvait, derrière le tronc d’un platane ou l’encoignure d’un porche.
Ils avaient choisi pour leur action, ce boulevard désert, mal éclairé par de rares réverbères
Un second homme remonta la rue, face à Camille. Une camionnette, tous feux éteints, attendait en arrière pour embarquer le "colis".
Casquette sale sur l’œil, foulard au cou, brodequins aux pieds, l’individu avançait à pas lents vers Camille, pressée de rentrer.
Elle ne le vit pas venir, perdue dans ses pensées. Arrivé à sa hauteur, il se jeta sur elle pour l’immobiliser, appliquant avec force sa main gauche sur sa bouche pour l’empêcher de crier.
Le "suiveur" s’était rapproché vivement, et asséna un coup de gourdin sur la tête de la pauvre jeune fille épouvantée. Elle s’effondra.
L’homme qui avait frappé lui passa aussitôt un sac sur la tête.
Le chauffeur de la camionnette, qui n’avait pas perdu de vue l’agression, rapprocha rapidement l’automobile, tandis qu’un quatrième homme à l’arrière ouvrait les portes et réceptionnait le "paquet".
Les deux quidams jetèrent Camille à l’intérieur.
Les portes se refermèrent sur elle tandis que le véhicule accélérait déjà pour se noyer dans l’obscurité.
L’homme à l’arrière lui lia poignets et chevilles
Les deux individus à pied continuèrent leur chemin ensemble, et leurs silhouettes se perdirent aussitôt dans la nuit.
Tout s’était passé à une vitesse incroyable.
*****
Dans son logement, Louise s’inquiétait.
Camille n’était toujours pas rentrée.
L’oncle et la tante avaient pris leur repas du soir lentement, tout en l’attendant.
– « Commençons ! Avait dit André. Ça va la faire venir ! ».
La soirée commença à s’écouler dans la crainte.
Deux heures plus tard, ils conclurent que quelque chose était arrivé à leur nièce, et décidèrent de se rendre au commissariat.
André et Louise enfilèrent leur manteau.
L’oncle saisit un parapluie et ferma derrière lui, la porte de leur logement
Ils pénétrèrent, vingt minutes plus tard, au rez-de-chaussée d’un bâtiment à l’angle d’une rue.
La salle était fortement éclairée.
Dehors, sur la façade se trouvait un panneau précisant "Commissariat de Police".
Il y régnait une drôle d’odeur.
Le policier de service, en uniforme fripé, somnolait derrière la banque de réception en bois vernis et au plateau crasseux où tant de mains s’étaient posées.
– « On peut voir votre chef ! » Aboya André pour réveiller l’homme.
Celui-ci bondit de surprise, bafouilla.
– « Nan !
– Comment ça, non !
– Faut pas le déranger !
– Dérangez-le quand même ! C’est pour une disparition ! » Enragea André.
L’homme se leva en maugréant, et se dirigea nonchalamment vers un couloir obscur. Ses souliers ferrés produisaient un bruit métallique à chacun de ses pas sur le carrelage.
– « Ah ! Elle est belle la police ! » Marmonna André en se tournant vers sa femme.
Ils entendirent des bruits feutrés. On toquait doucement à une porte. Elle s’ouvrit au bout de trente secondes, dans un léger grincement. On murmura ; deux voix distinctes. La porte se referma. Les bruits de pas métalliques revinrent.
– « Il arrive ! » Proclama le policier.
Deux minutes plus tard, même série de bruits. Une porte s’ouvrit en grinçant à nouveau, et ne se referma pas. Une suite sonore de pas annonça une arrivée.
Un petit homme, insignifiant et ventripotent, sortit de l’obscurité du couloir.
Son embonpoint le précédait. Il cligna des yeux rougis par le sommeil, et porta sa main gauche en visière pour se protéger de la lumière vive éclairant la salle d’accueil.
S’approcha de Louise et André.
– « Qu’est-ce que c’est ? » Demanda-t-il d’une voix criarde et agacée.
Il sentait mauvais, la sueur et le vin aigre. Visiblement peu affable, dérangé dans son sommeil.
– « C’est pour signaler une disparition ! Répondit Louise, d’une petite voix pressée.
– Disparition de qui ? Enchaîna le commissaire de mauvaise humeur.
– De notre jeune nièce, elle n’est pas rentrée ! Il à dû lui arriver quelque chose ! Glapit André presque aux oreilles du petit gros, pour le bousculer un peu.
– Elle a quel âge ?
– Dix-neuf ans ! » Rétorqua Louise en se tordant les mains d’angoisse et d’impatience.
Le commissaire, dont les yeux s’étaient enfin habitués à la lumière, se mit à rire en leva les bras au ciel ; ce qui énerva passablement André.
– « Oh pauvres ! S’exclama-t-il alors. C’est certainement pas grave, ça ! Une de plus qui passe un bon moment avec un coquin de son âge. Elle va voir le loup et rentrer au matin, contente comme tout ! Vous verrez… ! Y a pas de quoi fouetter un chat. Rentrez chez vous ! C’est le meilleur conseil que je peux vous donner, et tout ce qu’on peut faire en attendant qu’elle revienne ! ».
Ces propos scabreux scandalisèrent l’oncle et la tante, déjà atterrés par l’accueil.
Le petit gros avait l’air de s’en foutre et tournait déjà les talons.
– « Arrêtez ces conneries ! S’emporta André. On vous dit qu’y a certainement un problème grave. Faites quelque chose, sinon ça ira loin ç’t’affaire !
– Bon ! Bon ! Pas la peine de s’énerver. On n’est pas aux pièces. Je sens qu’on va perdre notre temps, comme d’habitude… ! Suivez-moi dans mon bureau ! »
Il les précéda dans le couloir qu’il éclaira en passant devant l’interrupteur de porcelaine ; alimentant une ampoule blafarde nue, fixée au plafond, par un fil torsadé et apparent.
Il éclaira aussi son bureau.
Le local sentait aussi mauvais que le bonhomme.
Il s’assit en leur faisant signe de faire de même.
Prenant en notes les réponses à ses questions, il interrogea le couple sur tous les détails qui pouvaient aider, semble-t-il, à une enquête. Il ne cacha pas son incrédulité quant à un résultat quelconque. S’entêtant même dans sa vision des choses.
Après prise en compte de leur déposition et signature des documents, ils repartirent lentement, dans une nuit épaisse, vers leur logement, assez désespérés, courbés et serrés l’un contre l’autre sous leur parapluie, marchant dans les rues désertes et faiblement éclairées. La pluie semblait ne pas vouloir cesser.
*****
Au petit matin, Camille se réveilla, couchée sur le flanc à même le sol, grelottant de froid. Sur l’instant, elle ne put faire un mouvement, ses membres entravés et ankylosés lui faisant mal ; puis se souvint partiellement des évènements de la nuit précédente.
Son regard angoissé, tant bien que mal, parcouru la pièce.
C’était une cabine de bateau qui empestait le gas-oil et l’urine. Tout était vieux, rouillé, en désordre et d’une saleté repoussante.
Elle entendait le vent et des sirènes de bateaux au ton grave. Et aussi des bruits bizarres d’activités humaines.
Elle pensa qu’elle était dans le port à bord d’un cargo.
Au prix d’efforts incroyables et de souffrances infinies, elle réussit à se mettre debout et à sautiller jusqu’au hublot verrouillé.
La cabine donnait sur le pont latéral.
Au-delà du bastingage formé d’un solide garde-corps métallique, elle aperçut le quai vide et des entrepôts. Une grue, plus loin, paraissait immobile comme un squelette inerte se détachant sur le ciel gris pâle.
Personne !
Pourtant il lui semblait bien entendre des voix fortes d’hommes s’interpellant, sans pouvoir comprendre ce qu’ils disaient.
Il lui fallait fuir.
Si elle restait là, elle allait se retrouver dans une situation impossible. Dans un pays étranger, certainement, battue chaque jour jusqu’à ce qu’elle cède, ou droguée pour que sa volonté lâche.
Sa mère l’avait mise en garde quelques mois auparavant, contre les agissements de certains hommes louches du port. Elle avait donné des noms inconnus dont, paraît-il, on parlait dans certains milieux interlopes. Tanger, Macao, Port-Saïd, Casablanca, Dakar.
L’épouvante l’envahit.
Elle essaya de réfléchir. Sa tête lui faisait mal.
Pensant comprendre ce qui se passait, elle fut terrifiée et songea à l’urgence de trouver une solution ; si elle le pouvait.
Elle le devait absolument.
Le quai vide, la grue inactive, l’agitation, les cris des hommes ; tout pouvait faire penser à des préparations d’appareillage, et donc au départ du cargo.
L’angoisse la submergea.
Vite… ! Il fallait faire vite.
Il lui sembla que le bateau bougeait. Un coup d’œil dehors, par le hublot, lui montra qu’il n’en était rien.
Son imagination commençait à lui jouer des tours sous le poids de la terreur.
Se détacher d’abord !
Elle s’affolait.
Dans sa panique, lui restant encore un peu de lucidité, elle constata que la couchette à sa gauche, présentait un rebord si mangé par la rouille, que la tôle qui le composait présentait une tranche amincie et comme dentelée, certainement capable de couper un à un les torons du lien qui entravait ses mains.
Elle frotta ce lien avec énergie sur la tôle tranchante.
La corde ne résista pas longtemps aux morsures de l’acier rouillé.
Ensuite, haletante, Camille entreprit de défaire les nœuds de la corde qui liait ses jambes au niveau de ses pieds.
Enfin libre, debout, elle sentit alors vraiment, le bateau bouger. Un grondement sourd et des vibrations de la carcasse métallique apparurent. Un coup de sirène terrifiant annonçant un départ.
Un dernier regard par le hublot, lui confirma sa sensation. Le cargo quittait lentement le quai.
La porte ! Pourvu qu’elle n’ait pas été fermée à clé !
Elle se jeta dessus avec désespoir, et dans sa précipitation, glissant sur le sol gras, son épaule heurta une membrure saillante de la paroi. Elle poussa un petit cri de douleur aigu.
Après avoir relevé la commande manuelle d’ouverture de la porte, celle-ci s’ouvrit en grand, aidée par un fort vent soufflant de la terre.
Le cargo était encore dans le port et non loin du quai désert.
Pas âme qui vive non plus sur le pont.
Camille avec une énergie folle, aveuglée par la peur, traversa le pont en courant, enjamba le bastingage et sauta sans réfléchir dans les eaux froides et glauques du port.
Le cargo s’éloignait déjà, laissant derrière lui un sillage blanc d’écume et d’eau brassée.
Nageant du mieux qu'elle put, elle se dirigea vers une barque amarrée non loin de là, et tout en s'y accrochant, resta dans l'eau, se cachant du cargo qui s'éloignait.
Dès qu'il sortit du port, elle regagna le bord par une plate-forme au ras de l'eau, située au bas des marches des escaliers du quai.
Vue partielle du vieux port en 1910
1910
D
urant les semaines qui suivirent, après avoir repris ses activités, elle devint très craintive vis-à-vis de tout quidam portant un pantalon. Seuls André, ses frères et Archibald, trouvaient grâce à ses yeux.
Cette agression l'obséda en la faisant haïr les hommes ayant voulu entraver sa liberté et sa volonté.
Pour retrouver la sérénité et calmer sa peur, l’oncle aimé allait la chercher chaque soir à la sortie de l’atelier du peintre. Il avait fait l’acquisition d’une canne épée à poignée plombée par précaution, et dès lors, les retours de nuit en automne et en hiver furent-ils plus sûrs.
Malgré cet épisode, les progrès en peinture, de la jeune fille, furent spectaculaires, aidée en cela par sa passion, son talent, son envie de s’accomplir. Elle y réfugiait ses pensées.
Dès la belle saison revenue, elle sortit de plus en plus de l’atelier pour peindre, à partir de modèles vivants emplis de lumière.
Elle était fascinée par les multiples sujets que lui proposait la cité maritime, sans le savoir.
Le pont transbordeur vu du bas de la Canebière, l’entrée du port peinte à partir du jardin du Pharo, Notre Dame de la Garde et sa colline entrevue au travers des mâts des bateaux, le funiculaire et ses passagers, la vie intense de la Canebière, mais aussi les marchés, les petits métiers typiques de la ville, les pêcheurs et les poissons aux éclats d’argent. Des voiliers ou vapeurs quittant le port pour des pays inconnus, sous un soleil baignant tout, un ciel azur et la mer oscillant entre le bleu cobalt et l’indigo.
Sur les conseils d’Archibald, il était temps pour elle d’adopter un pseudonyme ou plus élégamment un nom d'artiste pour signer ses œuvres.
Si Olympe de Gouge, auteur de la déclaration des droits de la femme de 1791, déclara « La femme a droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la tribune », l’égalité entre les hommes et les femmes n’allait pas de soi.
Car en 1804, le Code Napoléon revint sur toutes les avancées de la Révolution française en matière de droit des femmes. Celle-ci, fut alors considérée comme mineure sa vie durant et passa de la tutelle de ses parents à celle de son mari.
Ce n’est seulement qu’en 1882 que l’école primaire fut rendue obligatoire pour les filles comme pour les garçons. Et aussi en 1905, que le baccalauréat fut ouvert aux filles, tandis que Marie Curie obtenait le prix Nobel en 1903.
Une femme ne pouvait disposer de son salaire, et ne le put qu’en 1907.
Le principe d’égalité entre les hommes et les femmes ne fut enfin inscrit dans la Constitution qu’en 1946. Il y a 73 ans une femme ne pouvait ni voter, ni être élue.
Au début du XXe siècle, celles-ci ne pouvaient travailler sans l’autorisation de leur mari, elles ne le purent qu’en 1965, ainsi qu’ouvrir un compte en banque sans son autorisation.
Cette pression de la société masculine était largement insupportable, mais ne se faisait vraiment sentir qu’à partir des classes moyennes et au-dessus. Les familles modestes et pauvres faisant une place plus importante aux femmes, par nécessité, car elles portaient souvent leur famille à bout de bras.
Camille n’écouta pas les conseils éclairés de son mentor.
Voulant faire sa première exposition sous son vrai nom, elle se heurta aux premières difficultés de ce monde misogyne autorisant un mépris du sexe opposé ; le système patriarcal en place, admettant les femmes comme inférieures à l’homme, plus faibles, moins intelligentes, tout juste bonnes à occuper des tâches subalternes.
Elles se devaient d’être douces et obéissantes.
