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Les "Œuvres complètes" de Marcel Proust rassemblent non seulement ses célèbres romans, tels que "À la recherche du temps perdu", mais aussi ses essais et correspondances, offrant ainsi une vision exhaustive de son univers littéraire. Ce monument de la littérature moderne se caractérise par un style introspectif et novateur, mêlant la mémoire, le temps et la subjectivité à travers une prose dense et rigoureuse. Proust adopte une approche narrative où la synesthésie, les détails sensoriels et la psychologie des personnages sont omniprésents, transcrivant une quête existentielle sur le sens de la vie et le poids du temps qui passe, le tout dans le contexte d'une société en pleine mutation à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Né en 1871 à Paris dans une famille bourgeoise, Marcel Proust a été influencé par son éducation, son environnement et des expériences personnelles tragiques, notamment la maladie et la mort de proches. Ces éléments ont nourri une sensibilité aiguë à la beauté éphémère des choses ainsi qu'à la complexité des relations humaines, se traduisant par une profonde introspection dans ses écrits. Le contexte social, artistique et littéraire de son époque, ainsi que ses amitiés avec des figures comme Gabriel Bloch ou André Gide, ont également façonné son œuvre unique, mêlant romantisme et modernisme. Les "Œuvres complètes" représentent un trésor littéraire indispensable pour quiconque souhaite explorer les profondeurs de la psyché humaine et les subtilités du temps. Proust y livre une réflexion fascinante sur le souvenir et l'identité, qui résonne encore aujourd'hui. Sa prose, à la fois délicate et puissante, exige une lecture attentive mais récompense chaque lecteur par une immersion inégalée dans la richesse de son monde introspectif. Que vous soyez un lecteur avide de classiques ou un néophyte, ces œuvres sont un passage obligé dans l'exploration de la condition humaine. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction approfondie décrit les caractéristiques unifiantes, les thèmes ou les évolutions stylistiques de ces œuvres sélectionnées. - La Biographie de l'auteur met en lumière les jalons personnels et les influences littéraires qui marquent l'ensemble de son œuvre. - Une section dédiée au Contexte historique situe les œuvres dans leur époque, évoquant courants sociaux, tendances culturelles и événements clés qui ont influencé leur création. - Un court Synopsis (Sélection) offre un aperçu accessible des textes inclus, aidant le lecteur à comprendre les intrigues et les idées principales sans révéler les retournements cruciaux. - Une Analyse unifiée étudie les motifs récurrents et les marques stylistiques à travers la collection, tout en soulignant les forces propres à chaque texte. - Des questions de réflexion vous invitent à approfondir le message global de l'auteur, à établir des liens entre les différentes œuvres et à les replacer dans des contextes modernes. - Enfin, nos Citations mémorables soigneusement choisies synthétisent les lignes et points critiques, servant de repères pour les thèmes centraux de la collection.
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Veröffentlichungsjahr: 2023
Cette édition Marcel Proust: Oeuvres complètes réunit, en un ensemble cohérent, les principaux livres de Proust dans la diversité de leurs formes: le roman-cycle À la recherche du temps perdu, le recueil de jeunesse Les Plaisirs et les Jours, Pastiches et Mélanges, des articles et lettres parus dans la Nouvelle Revue Française, des Chroniques, un entretien, ainsi que ses traductions de John Ruskin, La Bible d’Amiens et Sésame et les Lys, accompagnées de leurs préfaces. S’y ajoute un volume critique de Paul Souday. L’objectif est d’offrir la vision d’ensemble d’une œuvre qui conjugue expérimentation formelle, exploration psychologique et pensée esthétique, en montrant la continuité de ses thèmes et de sa voix.
Les Plaisirs et les Jours, précédé d’une préface d’Anatole France et dédié À Mon Ami Willie Heath, présente des pièces brèves où s’esquissent déjà la mondanité, la mélancolie, la jalousie et le regard sur l’art. Récits, portraits et variations composent un laboratoire stylistique: La Mort de Baldassare Silvande, Violante ou la Mondanité, Fragments de Comédie italienne, Mondanité et Mélomanie de Bouvard et Pécuchet, Mélancolique villégiature de Madame de Breyves, Portraits de peintres et de musiciens, La Confession d’une jeune fille, Un Dîner en ville, Les Regrets, rêveries couleur du temps, La Fin de la Jalousie. Ce recueil fait entendre, d’emblée, la justesse d’observation et l’ironie tendre de Proust.
À la recherche du temps perdu propose l’itinéraire d’un narrateur qui, par la mémoire et l’écriture, cherche la forme de sa vie. La société, l’amour, l’amitié, la vocation artistique et la perception du temps y sont interrogés dans une architecture en plusieurs volumes. Sans déflorer l’intrigue, on peut dire que le cycle suit le mouvement d’une conscience aux prises avec les métamorphoses du désir et des milieux. L’expérience intime se noue à une topographie sociale précise, et la remémoration devient l’instrument d’une vérité moins chronologique que qualitative, où se révèle, par touches successives, la matière d’une œuvre à naître.
Du côté de chez Swann, avec ses parties Combray, Un amour de Swann et Noms de pays: le nom, installe les lieux, les milieux et les motifs cardinaux de la suite. À l’ombre des jeunes filles en fleurs développe l’apprentissage du regard et du sentiment, en divers tableaux d’initiation. Le Côté de Guermantes, dédié et découpé en plusieurs parties, met l’observation sociale au premier plan, en confrontant le narrateur à l’art de vivre et de paraître. Ces volumes, sans divulguer leurs péripéties, montrent comment le roman associe introspection, éducation sentimentale et cartographie des cercles mondains.
Les volumes suivants, Sodome et Gomorrhe, La Prisonnière, Albertine disparue et Le Temps retrouvé, élargissent l’enquête sur le désir, la jalousie, la captivité volontaire, le deuil, la guerre et la reconnaissance d’une tâche d’écrivain. Ils approfondissent l’analyse des conduites et des langages, font varier les points de vue et transforment les expériences en motifs esthétiques. Le récit demeure guidé par la mémoire et par l’attention aux signes que livrent les êtres et les choses. La conclusion, sans en révéler les épisodes, accompagne la conversion du vécu en forme, et l’unité de l’ensemble apparaît comme une solution à une recherche.
Pastiches et Mélanges expose l’art de l’imitation et de la critique. Les pastiches relisent des styles d’auteurs pour en révéler procédés et singularités, exercice à la fois respectueux et lucide qui témoigne d’une maîtrise de la phrase et de l’intonation. Les Mélanges rassemblent des textes divers où l’on voit Proust ajuster ses jugements, affiner ses préférences et préciser ses présupposés. L’ensemble éclaire l’atelier de l’écrivain: la lecture y est une pratique active, l’attention au détail syntaxique ou métaphorique s’y double d’une réflexion sur la tradition, les usages sociaux du langage et la responsabilité du critique.
Les articles et lettres parus dans la Nouvelle Revue Française, notamment à propos du style de Flaubert, d’un récit d’agonie, d’un baiser, ou de Baudelaire, forment un dossier d’esthétique appliquée. Ils donnent à voir la rigueur d’un lecteur qui interroge la phrase, le rythme, l’image et leur rapport à la vérité intérieure. Les Chroniques, précédées d’un avertissement et réparties en rubriques comme Les Salons et la vie de Paris, Paysages et Réflexions, Notes et Souvenirs, Critiques littéraires, prolongent ce regard en situation. L’observation du monde contemporain y devient matière d’analyse, où s’éprouvent méthode, sens des nuances et sociologie implicite du goût.
L’Entretien avec Élie-Joseph Bois offre une mise au point rare sur la genèse, la réception et la méthode de Proust, en révélant ses choix de composition, ses exigences et ses réserves. En vis-à-vis, le volume Marcel Proust par Paul Souday apporte un témoignage critique contemporain, organisé en chapitres consacrés aux principaux tomes du cycle et à des souvenirs sur l’auteur. Ce double éclairage met en perspective la voix proustienne et les lectures qu’elle a suscitées, restituant l’atmosphère intellectuelle où l’œuvre prit place et montrant comment l’interprétation accompagne, ajuste et parfois conteste le geste d’écrire.
La Bible d’Amiens et Sésame et les Lys, traductions de John Ruskin, sont accompagnées de préfaces du traducteur, d’une présentation, d’une dédicace, d’un chapitre intitulé Nos Pères nous ont dit et d’appendices. Proust y expose une éthique de la lecture et du regard: apprendre à voir, à déchiffrer l’architecture, les paysages et les textes pour y découvrir un ordre de valeurs. Ces livres de médiation révèlent l’ascèse d’un lecteur qui transforme l’admiration en méthode. Ils précisent la filiation esthétique de Proust, tout en faisant des prologues un lieu de pensée autonome, déjà très proche des analyses de la Recherche.
À travers ces corpus, s’impose un art de la phrase ample, sinueuse, articulée par incises et par reprises, où la métaphore éclaire l’expérience plutôt qu’elle ne l’orne. La syntaxe devient instrument d’enquête, capable d’englober un mouvement de pensée dans sa durée. L’ironie, la précision des notations, l’attention sensorielle et le vocabulaire musical et pictural composent un style immédiatement reconnaissable. L’écriture accorde le détail et la structure, la sensation et l’idée, organisant la mémoire en motifs. Le réalisme d’oreille et d’œil s’y conjugue avec une spéculation sur les pouvoirs et les limites du récit.
Les thèmes qui unifient l’ensemble sont la temporalité vécue, la mémoire involontaire, la mondanité et ses rites, la jalousie et ses illusions, l’art comme destin et comme épreuve de vérité. Les lieux et les noms condensent des expériences, la société se donne comme théâtre de signes, et la lecture devient une pratique transformatrice. Les premières nouvelles, les chroniques, les traductions et les essais préparent et accompagnent le grand roman, en multipliant les angles d’approche. Chacun des livres, tout en restant autonome, participe d’une même enquête: comment l’être se forme en se souvenant, et comment l’écriture convertit cette formation en œuvre.
Cette réunion, qui embrasse romans, nouvelles, portraits, pastiches, articles, lettres, chroniques, entretien, traductions et étude critique, donne à lire l’architecture d’une pensée littéraire dans sa totalité. Elle permet de suivre l’évolution d’une voix sans découper artificiellement ses registres. Le lecteur peut circuler selon l’ordre des volumes ou au gré des thèmes, pour mesurer la persistance d’un regard. Loin de clore la lecture, l’édition intégrale l’ouvre: chaque texte renvoie aux autres, éclaire un motif, déplace une idée, et fait comprendre que l’œuvre de Proust est une expérience continue du temps et de la forme.
Marcel Proust (1871–1922) est l’un des grands auteurs de la modernité littéraire française. Écrivain de la Troisième République, il a donné au roman une profondeur inédite en explorant la mémoire, la perception et les métamorphoses du temps. Son cycle À la recherche du temps perdu, publié au long des années 1910 et 1920, a renouvelé la narration par sa phrase ample, son regard sur la société et l’art, et l’examen minutieux des états de conscience. Lauréat du prix Goncourt pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs, il a imposé une œuvre où la vie mondaine, le désir et la musique deviennent les tremplins d’une connaissance intérieure.
Formé à Paris, notamment dans les classes du lycée Condorcet, Proust s’imprègne tôt des lettres classiques et des débats esthétiques de son temps. Sa fréquentation des salons et son intérêt pour la peinture et la musique nourrissent un sens aigu de l’observation sociale. Lecteur fervent de John Ruskin, il traduit au début du XXe siècle La Bible d’Amiens puis Sésame et les Lys, accompagnant ces versions de préfaces de traducteur où s’affirme une poétique de la lecture et de l’attention aux œuvres. Cette formation intellectuelle prépare l’écrivain à faire de l’art un principe d’intellection du monde.
Ses débuts en volume se cristallisent dans Les Plaisirs et les Jours, recueil protéiforme que couronne une préface d’Anatole France. On y lit des proses élégiaques et ironiques, où la mondanité, la jalousie ou la musique deviennent autant d’expériences de sensibilité. Plusieurs pièces de la collection fixent ce geste inaugural: À Mon Ami Willie Heath, La Mort de Baldassare Silvande, Violante ou la Mondanité, Fragments de Comédie italienne, Mondanité et mélomanie de Bouvard et Pécuchet, Mélancolique villégiature de Madame de Breyves, Portraits de peintres et de musiciens, La Confession d’une jeune fille, Un dîner en ville, Les Regrets, rêveries couleur du temps, La Fin de la jalousie.
Parallèlement à la fiction, Proust exerce une activité critique et parodique. Pastiches et Mélanges manifeste une virtuosité d’imitateur qui éclaire sa propre fabrique stylistique. Ses Articles et lettres parus dans la Nouvelle Revue Française abordent, entre autres, À propos du «style» de Flaubert, Une agonie, Un baiser, À propos de Baudelaire. Les Chroniques regroupent des ensembles tels que Les Salons et la vie de Paris, Paysages et Réflexions, Notes et Souvenirs, Critiques littéraires, où s’affinent sa sociologie de l’élite et son art de la notation. L’Entretien avec Élie-Joseph Bois offre enfin un rare autoportrait de poétique et de méthode.
Le premier volet d’À la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann, instaure une architecture mémorielle qui ordonne les expériences du narrateur. Les sections Combray, Un Amour de Swann et Noms de pays: le nom articulent enfance, passion amoureuse et rêverie géographique dans une prose qui capte l’infime sensation pour en déployer la portée. La mémoire involontaire y devient principe de connaissance, tandis que la vie sociale révèle ses hiérarchies et ses rituels. L’art, la musique et la lecture s’y proposent déjà comme instruments de vérité, appelant une suite romanesque à la fois sociale, affective et réflexive.
La suite étend et module cette exploration. À l’ombre des jeunes filles en fleurs affirme la vocation artistique du narrateur et son apprentissage du regard. Le Côté de Guermantes approfondit l’observation de l’aristocratie, en plusieurs parties qui déplacent le point de vue. Sodome et Gomorrhe aborde la complexité du désir. La Prisonnière (Vie en commun avec Albertine; Les Verdurin se brouillent avec M. de Charlus; Disparition d’Albertine) puis Albertine disparue (Le chagrin et l’oubli; Mademoiselle de Forcheville; Séjour à Venise; Nouvel aspect de Robert de Saint-Loup) interrogent l’attachement, la perte et la mémoire. Le Temps retrouvé (Tansonville; M. de Charlus pendant la guerre; ses opinions, ses plaisirs; Matinée chez la princesse de Guermantes) résout l’ambition esthétique.
Dans ses dernières années, Proust concentre son énergie à réviser et ordonner la Recherche, dont plusieurs volumes paraissent après sa disparition en 1922. Sa réception s’affirme rapidement, entre controverses et admiration, comme l’atteste un jalon critique tel que Marcel Proust par Paul Souday, également présent dans la collection. L’œuvre impose une conception du roman comme expérience de temps reconquis et d’attention aux signes du monde. Ses essais, ses chroniques et ses traductions nourrissent encore la lecture de son cycle romanesque. Aujourd’hui, Proust demeure une référence majeure pour l’étude du style, de la mémoire et des formes du récit moderne.
La trajectoire de Marcel Proust, né en 1871 et mort en 1922, épouse les transformations de la France de la Troisième République, de la Belle Époque à l’après-guerre. La collection rassemble ses débuts mondains et esthétiques, ses grands romans, ses traductions commentées de Ruskin, ses articles et chroniques, et des lectures critiques contemporaines. L’ensemble couvre des milieux et des temporalités variés: provinces et salons parisiens fin-de-siècle, stations balnéaires nouvellement à la mode, fronts domestiques de 1914-1918. Cette vue d’ensemble contextualise les œuvres par les bouleversements politiques, sociaux, techniques et artistiques qui les sous-tendent et dont À la recherche du temps perdu constitue un témoignage majeur.
Les Plaisirs et les Jours (1896), avec la préface d’Anatole France, naît au cœur d’une Belle Époque brillante et inégalitaire. Le parisianisme, les rites des salons, le goût du raffinement, les dilettantes et les esthètes composent un paysage où se croisent symbolisme et héritage décadent. Les miniatures morales, les récits mondains et les portraits de musiciens et peintres y reflètent une société occupée à codifier le prestige. La mélancolie de la villégiature, la causerie spirituelle et la musique de salon traduisent un art de vivre alors triomphant, déjà menacé par les tensions politiques et sociales qui s’aiguisent sous le vernis des fêtes et des rencontres.
Le cadre politique de la Troisième République, consolidée après 1870, se lit en filigrane dans l’œuvre. L’Affaire Dreyfus (1894-1906) divise profondément la société et les salons. Proust se signale tôt comme dreyfusard, sollicitant des signatures d’écrivains en faveur de la révision. Dans À la recherche du temps perdu, la question juive et les alignements politiques sont constamment perceptibles, qu’il s’agisse des conversations mondaines, des réseaux d’alliances, ou des attitudes changeantes envers l’assimilation. La polarisation de l’opinion, la place de l’armée et de la justice, le rôle des journaux nourrissent les scènes où la réputation et l’appartenance deviennent enjeux sociaux et moraux majeurs.
La modernité technique transforme les rythmes de vie et la perception du temps. Le chemin de fer démocratise les villégiatures: la côte normande s’ouvre aux classes moyennes et supérieures, alimentant les décors d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Le téléphone, l’éclairage électrique, l’automobile reconfigurent l’espace domestique et urbain, modifient les formes de la sociabilité et la vitesse des nouvelles. Dans le roman, la voix au bout du fil rapproche et distance à la fois, les trains imposent leurs horaires, les voitures accélèrent les rencontres fortuites. Ces innovations sont intégrées non comme curiosités, mais comme moteurs concrets d’expériences, de malentendus et de mémoire.
Le contexte artistique de la fin du XIXe siècle irrigue les œuvres. Le wagnérisme, les polémiques autour de Debussy, la réception de l’impressionnisme façonnent un goût en mouvement. Proust fréquente musiciens et peintres; Reynaldo Hahn illustre l’imbrication de l’intime et du musical. En fiction, le compositeur Vinteuil et le peintre Elstir condensent les débats esthétiques contemporains: unité thématique, variations, regard sur la lumière et le réel. Dans Les Plaisirs et les Jours, les « portraits de peintres et de musiciens » et les notations mondaines sur la mélomanie témoignent d’un moment où l’art devient un marqueur social et une expérience intérieure.
Le champ littéraire fin-de-siècle est polarisé entre naturalisme, symbolisme et héritages classiques. Proust y intervient par le pastiche et la critique. Les Pastiches et mélanges (notamment les textes issus de l’Affaire Lemoine, 1908) rejouent les styles de grands prosateurs du XIXe siècle, révélant leur mécanique. Ses articles dans la Nouvelle Revue Française abordent Flaubert et Baudelaire, participant aux débats sur la phrase, l’impersonnalité, le rythme. Ces exercices relèvent d’un moment où la critique moderne, nourrie de philologie et de stylistique, cherche des normes pour une prose nouvelle, et où la presse à grand tirage accélère la circulation des formes et des réputations.
Les traductions commentées de John Ruskin – La Bible d’Amiens (1904) et Sésame et les Lys (1906) – s’inscrivent dans un regain d’intérêt pour le patrimoine médiéval et l’éducation esthétique. Dans la France de la laïcisation scolaire et de la loi de 1905, Proust lit Ruskin comme une morale du regard, attentive aux cathédrales, au travail artisanal, à la mémoire inscrite dans la pierre. Ses préfaces, longues et personnelles, associent érudition, voyage (Amiens, Venise) et pédagogie. Elles relient l’histoire de l’art à la formation d’un citoyen moderne pour qui la contemplation devient un exercice de vérité et d’attention au passé.
Les hiérarchies sociales évoluent dans la période 1890-1914. L’aristocratie du faubourg Saint‑Germain conserve titres et capital symbolique, mais se voit rejointe, parfois supplantée, par les fortunes financières et industrielles de la bourgeoisie. Le Côté de Guermantes observe précisément ce croisement: alliances matrimoniales, patronage culturel, fréquentations de comités et d’ambassades. Les salons aristocratiques filtrent l’entrée au monde, tandis que des cercles bourgeois – que figure, en fiction, le clan Verdurin – promeuvent artistes modernes et sociabilités concurrentes. La Recherche documente ce glissement, sa grammaire de signes (accents, mobiliers, manières), et la plasticité des appartenances.
La vogue des bains de mer, des cures et des grands hôtels illustre les nouveaux loisirs d’une société motorisée par le rail. Le modèle balnéaire normand, fréquenté par Parisiens et provinciaux aisés, offre à À l’ombre des jeunes filles en fleurs un laboratoire d’observation: jeunesse en promenade, codes de flirt, hiérarchie des salles à manger, façades et digues façonnées par l’économie saisonnière. Cette culture du week-end prolongé et des étés à l’hôtel confirme l’essor d’un tourisme national avant l’avion, où la photographie, les cartes postales, les guides hôteliers fixent des itinéraires d’émotions et de prestige, bientôt réinterprétés par la mémoire.
Sodome et Gomorrhe éclaire un aspect souvent clandestin des sociabilités fin-de-siècle: les désirs et identités minoritaires. En France, l’homosexualité n’est pas pénalisée par un délit spécifique depuis la Révolution, mais demeure socialement stigmatisée; la police des mœurs et le chantage nourrissent la discrétion. Les discours médicaux sur l’« inversion » prolifèrent. Proust transcrit codes, lieux de rencontre, lexiques euphémisés, et montre comment la surveillance sociale infléchit les gestes, les alliances et les risques de réputation. Le roman, loin de l’anecdote, propose une anthropologie des apparences et de leurs stratégies dans un monde d’observateurs avertis.
La guerre de 1914-1918 brise les continuités de la Belle Époque et recompose les élites. Mobilisation, pénurie, bombardements et deuils atteignent la capitale comme les provinces. Le Temps retrouvé représente l’arrière parisien, les uniformes qui envahissent salons et rues, le travail des réseaux de secours, l’obscurcissement des soirées et la rumeur des offensives. La guerre accélère la circulation des individus, autorise des rencontres impensables auparavant, mais creuse aussi un fossé d’expériences. Elle impose une temporalité scandée par les communiqués, bouscule les hiérarchies d’avant et oblige les personnages à réévaluer leurs valeurs et leurs mémoires.
La question juive, au croisement de l’assimilation républicaine et de l’antisémitisme de masse révélé par l’Affaire Dreyfus, traverse l’œuvre. Des figures comme Swann ou la famille Bloch permettent d’observer nuances d’acculturation, susceptibilités et préjugés. Les salons deviennent des baromètres: invitations, exclusions, prises de position publiques. Après 1914, l’union sacrée atténue provisoirement certaines lignes de fracture, sans abolir les stéréotypes. L’attention au langage social – sobriquets, traits d’esprit, insinuations – révèle comment les identités se construisent et se défont dans la conversation, medium politique essentiel d’une société où la parole publique façonne l’inclusion.
La presse et la vie littéraire de la capitale forment un théâtre décisif. Proust publie tôt dans Le Figaro; les Chroniques réunies ici couvrent salons, expositions, paysages et notes critiques, saisissant l’économie de l’attention sous la Troisième République. Les Articles et lettres parus dans la Nouvelle Revue Française participent aux discussions modernistes, au moment où la NRF, fondée en 1908, devient un centre d’influence. L’Entretien avec Élie‑Joseph Bois documente la réception, les principes d’écriture et la posture d’auteur. Dans ces espaces, l’opinion se forge rapidement: comptes rendus, polémiques, éloges et malentendus modèlent les carrières et les canons.
Le milieu médical et scientifique environne l’existence de Proust. Fils du médecin hygiéniste Adrien Proust, il grandit dans une époque marquée par les progrès de la médecine urbaine, l’étude des nerfs et de la mémoire, l’hygiénisme et la prophylaxie. L’asthme de l’écrivain, la cure d’air marin et les prescriptions thérapeutiques de l’époque font partie du décor social. Sur le plan intellectuel, le climat philosophique où s’impose la durée bergsonienne favorise une réflexion sur le temps vécu. Sans convertir la psychologie en thèse, les textes mettent en scène sensations, oublis, résurgences et associations qui composent une phénoménologie romanesque de la mémoire.
L’histoire éditoriale de la Recherche reflète les aléas de la guerre et du champ littéraire. Du côté de chez Swann paraît en 1913 chez Grasset après un refus de la NRF. Les volumes suivants paraissent pendant et après le conflit, A l’ombre des jeunes filles en fleurs étant couronné par le prix Goncourt en 1919. La collaboration avec la maison Gallimard s’affermit ensuite. Pénuries de papier, mobilisations, maladies compliquent la production. Cette chronologie conditionne la réception: lectures fragmentaires, reprises, débats reconfigurés par l’après-guerre. Les lettres et articles rassemblés dans la collection permettent de suivre en direct corrections, projets, et stratégies de publication.
Le recueil Pastiches et mélanges dialogue avec la modernité médiatique, notamment à travers les variations sur l’Affaire Lemoine, escroquerie financière qui alimenta la presse de 1908. Proust y imite des styles célèbres afin de tester l’élasticité de la langue et de la syntaxe. L’exercice, davantage qu’un jeu, interroge la construction de l’autorité littéraire au moment où la signature-journal devient puissante. Il révèle aussi l’érudition stylistique acquise par immersion dans les prosateurs du XIXe siècle et prépare, par contraste, l’invention d’une voix personnelle capable de généraliser l’expérience intime en structures temporelles et narratives nouvelles.
Les traductions de Ruskin par Proust sont accompagnées d’une pédagogie nationale de l’art: marches vers la cathédrale, éducation du regard, lien éthique entre beauté et travail. Dans la France des sociétés savantes et des guides archéologiques, ces livres proposent une pratique moderne de l’admiration. Ils résonnent avec les débats sur la restauration monumentale, l’apprentissage des humanités, et la place de l’Angleterre dans l’horizon culturel français. Le commentaire de Proust, mêlant index, appendices et digressions, fournit un laboratoire de critique où s’inventent les méthodes qui, plus tard, irrigueront sa lecture des signes sociaux et des œuvres fictives de la Recherche, peintres et compositeurs incluses.」「MARCEL PROUST par Paul Souday」 rassemble des textes d’un critique influent de la presse parisienne, offrant un instantané de la réception peu après la mort de l’écrivain. Souday, lecteur attentif et parfois réservé, situe chaque volume dans le paysage littéraire du temps, discute la nouveauté de la phrase et des structures, et suit les controverses. Ce dossier révèle la transition d’un auteur jugé singulier à un classique national, par l’entremise des journaux et des cercles critiques. Il éclaire les résistances initiales et les ralliements, utiles pour comprendre comment l’œuvre a franchi les seuils de reconnaissance institutionnelle et universitaire.」「La collection inclut des Chroniques où se lit la cartographie sociale et esthétique de la capitale: expositions, salons, campagnes, notations sur la vie de Paris. On y perçoit le Paris réorganisé par les travaux du XIXe siècle, désormais habité par les grands magasins, les cafés et les clubs où se fait l’opinion. Les rubriques sur la peinture et la littérature signalent l’émergence de nouveaux circuits de légitimation: galeries, revues spécialisées, conférences. Ces pièces complètent le roman en fournissant des sources directes sur les usages, les modes, la circulation des œuvres et des idées qui nourrissent l’arrière-plan de la Recherche.」「À la recherche du temps perdu recompose, par la mémoire, les décennies qui précèdent et suivent 1900. Le commentaire du monde y passe par l’analyse des signes: répliques, intonations, modes, titres, uniformes, affiches. Les événements politiques majeurs – Dreyfus, la guerre – n’y sont pas traités en chronique, mais infusent l’évaluation des êtres et des lieux. Les textes critiques, les traductions de Ruskin et les chroniques réunis dans la collection forment un appareil historique: ils attestent la manière dont Proust, confronté aux mutations d’une France moderne, a saisi la texture du temps social et les métamorphoses de la distinction.」「La postérité a relu ces œuvres à la lumière de problématiques ultérieures: modernisme européen, théorie de la mémoire, sociologie des élites, histoire culturelle de la Troisième République. Après 1945, puis dans la seconde moitié du XXe siècle, critiques et universitaires ont souligné l’ambition d’une totalisation du monde social, l’invention d’une temporalité narrative propre, et la lucidité sur les mécanismes de la réputation. La collection, en rassemblant romans, essais, traductions, articles, et lectures critiques contemporaines, offre aux lecteurs d’aujourd’hui un paysage vérifiable d’époques et de voix, et un commentaire historique continu sur la France qui a vu naître, grandir et se transformer l’œuvre de Proust.
Recueil de textes brefs où s’entrelacent contes mondains, élégies mélancoliques et portraits d’artistes, révélant le goût proustien pour l’analyse des sentiments et la vie de salon. La musicalité de la phrase et l’ironie douce-amère y esquissent déjà les grandes préoccupations à venir: le temps, la mémoire, la vanité sociale.
Ouverture de l’univers proustien: enfance et éveil de la sensibilité, puis récit d’un amour obsédant qui dévoile l’alchimie entre désir, jalousie et imagination. Les scènes fondatrices de la mémoire involontaire y installent le dialogue entre sensations et souvenir, dans une prose ample et introspective.
Chronique de l’adolescence et des premières initiations sentimentales et artistiques, entre Paris et une station balnéaire. Le regard se fait plus mobile et curieux, captant la grâce, la cruauté et la frivolité des jeunes figures mondaines, tandis que s’affine la vocation esthétique du narrateur.
Exploration du monde aristocratique et de ses rituels, où le narrateur mesure l’écart entre prestige social et vérité des êtres. Les salons deviennent un théâtre d’illusions et de déceptions, et la méditation sur le temps se resserre autour de la fragilité des attachements et des statuts.
Étude des désirs cachés et des hypocrisies sociales, où la comédie mondaine se double d’une enquête sur les identités et leurs masques. La lucidité du narrateur s’aiguise, mêlant satire, compassion et inquiétude sur la connaissance toujours incomplète de l’autre.
Récit d’une cohabitation régie par la jalousie et la surveillance, où l’amour se confond avec le besoin de possession. Le huis clos intensifie la réflexion sur la liberté, l’art et l’illusion, dans une prose qui scrute le moindre mouvement de la conscience.
Cheminement à travers le chagrin et l’oubli, où la mémoire reformule le passé et le désir se reconfigure au fil des déplacements. Le récit, plus aérien et méditatif, interroge comment le temps travaille la perte et produit, par métamorphoses, une vérité plus nuancée.
Pendant les années troublées, le narrateur découvre la possibilité d’unir vie et art en reconnaissant la forme que donne le temps à l’expérience. L’ensemble converge vers une promesse d’œuvre, scellant les thèmes proustien de la mémoire, de la vanité sociale et de la transfiguration esthétique.
Exercices d’imitation qui restituent avec précision la tessiture de styles divers, révélant une intelligence aiguë des procédés d’écriture. Les mélanges, critiques et notations, prolongent ce laboratoire poétique où humour, finesse d’analyse et attention aux détails se conjuguent.
Brèves études sur le style, la poésie et des impressions sensibles, dont des textes portant explicitement sur Flaubert et Baudelaire. Ces interventions condensent la pensée critique proustienne: primat de la phrase, alliance de la lucidité et de l’émotion, confiance dans la précision des nuances.
Ensemble de salons, paysages, souvenirs, critiques et notes où s’observent gestes, voix et décors de la vie parisienne. Le ton varie de la vignette ironique à la méditation sensible, annonçant la grande fresque sociale et la curiosité sans relâche pour les signes du monde.
Conversation où Proust clarifie convictions esthétiques et méthodes d’observation, répondant avec précision et prudence. Le dialogue, direct et nuancé, met en lumière l’écart entre l’homme mondain et l’écrivain qui scrute la vérité des impressions.
Présentation et méditation autour d’un texte consacré à l’art gothique, qui devient le point de départ d’une réflexion sur éducation du regard et valeurs morales de l’art. Proust y cultive l’attention au détail significatif, faisant de l’œuvre architecturale un livre de mémoire et de conscience.
Réflexion sur la lecture, l’éducation et la vie, articulée autour d’un ouvrage qui place les livres au cœur de la formation intérieure. Proust y souligne le commerce intime entre style et expérience, montrant comment la littérature ouvre des chemins d’exigence et de sensibilité.
Portrait critique qui parcourt les principaux volumes, évalue la portée esthétique et situe l’écrivain dans le paysage littéraire. Le ton analytique, attentif à l’évolution et aux constantes (mémoire, mondanité, jalousie, style ample), offre un cadrage synthétique de l’œuvre.
(1896) Marcel Proust
Pourquoi m’a-t-il demandé d’offrir son livre aux esprits curieux? Et pourquoi lui ai-je promis de prendre ce soin fort agréable, mais bien inutile? Son livre est comme un jeune visage plein de charme rare et de grâce fine. Il se recommande tout seul, parle de lui-même et s’offre malgré lui.
Sans doute il est jeune. Il est jeune de la jeunesse de l’auteur. Mais il est vieux de la vieillesse du monde. C’est le printemps des feuilles sur les rameaux antiques, dans la forêt séculaire. On dirait que les pousses nouvelles sont attristées du passé profond des bois et portent le deuil de tant de printemps morts.
Le grave Hésiode a dit aux chevriers de l’Hélicon Les Travaux et les jours. Il est plus mélancolique de dire à nos mondains et à nos mondaines Les Plaisirs et les jours, si, comme le prétend cet homme d’État anglais, la vie serait supportable sans les plaisirs. Aussi le livre de notre jeune ami a-t-il des sourires lassés, des attitudes de fatigue qui ne sont ni sans beauté ni sans noblesse.
Sa tristesse même, on la trouvera plaisante et bien variée, conduite comme elle est et soutenue par un merveilleux esprit d’observation, par une intelligence souple, pénétrante et vraiment subtile. Ce calendrier des Plaisirs et des Jours marque et les heures de la nature par d’harmonieux tableaux du ciel, de la mer, des bois, et les heures humaines par des portraits fidèles et des peintures de genre, d’un fini merveilleux.
Marcel Proust se plaît également à décrire la splendeur désolée du soleil couchant et les vanités agitées d’une âme snob. Il excelle à conter les douleurs élégantes, les souffrances artificielles, qui égalent pour le moins en cruauté celles que la nature nous accorde avec une prodigalité maternelle. J’avoue que ces souffrances inventées, ces douleurs trouvées par génie humain, ces douleurs d’art me semblent infiniment intéressantes et précieuses, et je sais gré à Marcel Proust d’en avoir étudié et décrit quelques exemplaires choisis.
Il nous attire, il nous retient dans une atmosphère de serre chaude, parmi des orchidées savantes qui ne nourrissent pas en terre leur étrange et maladive beauté. Soudain, dans l’air lourd et délicieux, passe une flèche lumineuse, un éclair qui, comme le rayon du docteur allemand, traverse les corps. D’un trait le poète a pénétré la pensée secrète, le désir inavoué.
C’est sa manière et son art. Il y montre une sûreté qui surprend en un si jeune archer. Il n’est pas du tout innocent. Mais il est si sincère et si vrai qu’il en devient naïf et plaît ainsi. Il y a en lui du Bernardin de Saint-Pierre dépravé et du Pétrone ingénu.
Heureux livre que le sien! Il ira par la ville tout orné, tout parfumé des fleurs dont Madeleine Lemaire l’a jonché de cette main divine qui répand les roses avec leur rosée.
Anatole France
Paris, le 21 avril 1896
Mort à Paris le 3 octobre 1893
«Du sein de Dieu où tu reposes…
révèle-moi ces vérités
qui dominent la mort,
empêchent de la craindre
et la font presque aimer.»
Les anciens Grecs apportaient à leurs morts des gâteaux, du lait et du vin. Séduits par une illusion plus raffinée, sinon plus sage, nous leur offrons des fleurs et des litres. Si je vous donne celui-ci, c’est d’abord parce que c’est un livre d’image. Malgré les «légendes», il sera, sinon lu, au moins regardé par tous les admirateurs de la grande artiste qui m’a fait avec simplicité ce cadeau magnifique, celle dont on pourrait dire, selon le mot de Dumas, «que c’est elle qui a créé le plus de roses après Dieu». M. Robert de Montesquiou aussi l’a célébrée, dans des vers inédits encore, avec cette ingénieuse gravité, cette éloquence sentencieuse et subtile, cet ordre rigoureux qui parfois chez lui rappellent le XVIIe siècle.
Il lui dit, en parlant des fleurs:
«Poser pour vos pinceaux les engage à fleurir.
Vous êtes leur Figée et vous êtes la Flore
Qui les immortalise, où l’autre fait mourir!»
Ses admirateurs sont une élite, et ils sont une foule. J’ai voulu qu’ils voient à la première page le nom de celui qu’ils n’ont pas eu le temps de connaître et qu’ils auraient admiré. Moi-même, cher ami, je vous ai connu bien peu de temps. C’est au Bois que je vous retrouvais souvent le matin, m’ayant aperçu et m’attendant sous les arbres, debout, mais reposé, semblable à un de ces seigneurs qu’a peints Van Dyck et dont nous aviez l’élégance pensive.
Leur élégance, en effet, comme la vôtre, réside moins dans les vêtements que dans le corps, et leur corps lui-même semble l’avoir reçue et continuer sans cesse à la recevoir de leur âme: c’est une élégance morale. Tout d’ailleurs contribuait à accentuer cette mélancolique ressemblance, jusqu’à ce fond de feuillages à l’ombre desquels Van Dycka souvent arrêté la promenade d’un roi; comme tant d’entre ceux qui furent ses modèles, vous deviez bientôt mourir, et dans vos yeux comme dans les leurs, on voyait alterner les ombres du pressentiment et là douce lumière de la résignation. Mais si la grâce de votre fierté appartenait de droit à l’art d’un Van Dyck, vous releviez plutôt du Vinci par la mystérieuse intensité de votre vie spirituelle. Souvent le doigt levé, les yeux impénétrables et souriants en face de l’énigme que vous taisiez, vous m’êtes apparu comme le saint Jean-Baptiste de Léonard.
Nous formions alors le rêve, presque le projet, de vivre de plus en plus l’un avec l’autre, dans un cercle de femmes et d’hommes magnanimes et choisis, assez loin de la bêtise, du vice et de la méchanceté pour nous sentir à l’abri de leurs flèches vulgaires.
Vôtre vie, telle que nous la vouliez, serait une de ces oeuvres à qui il faut une haute inspiration. Comme de la foi et du génie, nous voulons la recevoir de l’amour.
Mais c’était la mort qui devait vous la donner. En elle aussi et même en ses approches résident des forces cachées, des aides secrètes, une «grâce» qui n’est pas dans la vie. Comme les amants quand ils commencent à aimer, comme les poètes dans le temps où ils chantent, les malades se sentent plus près de leur âme. La vie est chose dure qui serre de trop près, perpétuellement nous fait mal à l’âme. À sentir ses tiens un moment se relâcher, on peut éprouver de clairvoyantes douceurs.
Quand j’étais tout enfant, le sort d’aucun personnage de l’histoire sainte ne me semblait aussi misérable que celui de Noé, à cause du déluge qui le tint enfermé dans l’arche pendant quarante jours. Plus tard, je fus souvent malade, et pendant de longs jours je dus rester aussi dans l’«arche». Je compris alors que jamais Noé ne put si bien voir le monde que de l’arche, malgré qu’elle fût close et qu’il fit nuit sur la terre. Quand commença ma convalescence, ma mère, qui ne m’avait pas quitté, et, la nuit même restait auprès de moi, «ouvrit la porte de l’arche» et sortit. Pourtant comme la colombe «elle revint encore ce soir-là».
Puis je fus tout à fait guéri, et comme la colombe «elle ne revint plus», Il fallut recommencer à vivre, à se détourner de soi, à entendre des paroles plus dures que celles de ma mère; bien plus, les siennes, si perpétuellement douces jusque-là, n’étaient plus les mêmes, mais empreintes de la sévérité de la vie et du devoir qu’elle devait m’apprendre.
Douce colombe du déluge, en vous voyant partir comment penser que le patriarche n’ait pas senti quelque tristesse se mêler à la joie du monde renaissant?
Douceur de la suspension de vivre, de la vraie «Trêve de Dieu» qui interrompt les travaux, les désirs mauvais, «Grâce» de la maladie qui nous rapproche des réalités d’au-delà de la mort — et ses grâces aussi, grâces de «ces vains ornements et ces voiles qui pèsent», des cheveux qu’une importune main «a pris soin d’assembler», suaves fidélités d’une mère et d’un ami qui si souvent nous sont apparus comme le visage même de notre tristesse ou comme le geste de la protection implorée par notre faiblesse, et qui s’arrêteront au seuil de la convalescence, souvent j’ai souffert de vous sentir si loin de moi, vous toutes, descendante exilée de la colombe de l’arche. Et qui même n’a connu de ces moments, cher Willie, où il voudrait être où vous êtes. On prend tant d’engagements envers la vie qu’il vient une heure où, découragé de pouvoir jamais les tenir tous, on se tourne vers les tombe qu’on appelle la mort, «la mort qui vient en aide aux destinées qui ont peine à s’accomplir».
Mais si elle nous délie des engagements que nous avons pris envers la vie, elle ne peut nous délier de ceux que nous avons pris envers nous-même, et du premier surtout, qui est de vivre pour valoir et mériter.
Plus grave qu’aucun de nous, vous étiez aussi plus enfant qu’aucun, non pas seulement par la pureté du coeur, mais par une gaieté candide et délicieuse. Charles de Grancey avait le don que je lui enviais de pouvoir, avec des souvenirs de collège, réveiller brusquement ce rire qui ne s’endormait jamais bien longtemps, et que nous n’entendrons plus.
Si quelques-unes de ces pages ont été écrites à vingt-trois ans, bien d’autres “Violante, presque tous les Fragments de la comédie italienne, etc.) datent de ma vingtième année. Toutes ne sont que la vaine écume d’une vie agitée, mais qui maintenant se calme. Puisse-t-elle être un jour assez limpide pour que les Muses daignent s’y mirer et qu’on voie courir à la surface le reflet de leurs sourires et de leurs danses.
Je vous donne ce livre. Vous êtes, hélas! le seul de mes amis dont il n’ait pas à redouter les critiques. J’ai au moins la confiance que nulle part la liberté du ton ne vous y eût choqué. Je n’ai jamais peint l’immoralité que chez des êtres d’une conscience délicate. Aussi, trop faibles pour vouloir le bien, trop nobles pour jouir pleinement dans le mal, ne connaissant que la souffrance, je n’ai pu parler d’eux qu’avec une pitié trop sincère pour qu’elle ne purifiât pas ces petits essais.
Que l’ami véritable, le Maître illustre du bien-aimé qui leur ont ajouté, l’un la poésie de la musique, l’autre la musique de son incomparable poésie, que M. Darlu aussi, le grand philosophe dont la parole inspirée, plus sûre de durer qu’un écrit, a, en moi comme en tant d’autres, engendré la pensée, me pardonnent d’avoir réservé pour vous ce gage dernier d’affection, se souvenant qu’aucun vivant, si grand soit-il ou si cher, ne doit être honoré qu’après un mort.
Juillet 1894
VICOMTE de SYLVANIE
«Apollon gardait les troupeaux d’Admète, disent les poètes;
chaque homme aussi est un dieu déguisé qui contrefait le fou.»
EMERSON
«Monsieur Alexis, ne pleurez pas comme cela, M. le vicomte de Sylvanie va peut-être vous donner un cheval.
— Un grand cheval, Beppo, ou un poney?
— Peut-être un grand cheval comme celui de M. Cardenio. Mas ne pleurez donc pas comme cela… le jour de vos treize ans!» L’espoir de recevoir un cheval et le souvenir qu’il avait treize ans firent briller, à travers les larmes, les yeux d’Alexis. Mais il n’était pas consolé puisqu’il fallait aller voir son oncle Baldassare SILVANDE, vicomte de Sylvanie. Certes, depuis le jour où il avait entendu dire que la maladie de son oncle était inguérissable, Alexis l’avait vu plusieurs fois. Mais depuis, tout avait bien changé. Baldassare s’était rendu compte de son mal et savait maintenant qu’il avait au plus trois ans à vivre. Alexis, sans comprendre d’ailleurs comment cette certitude n’avait pas tué de chagrin ou rendu fou son oncle, se sentait incapable de supporter la douleur de le voir. Persuadé qu’il allait lui parler de sa fin prochaine, il ne se croyait pas la force, non seulement de le consoler, mais même de retenir ses sanglots.
Il avait toujours adoré son oncle, le plus grand, le plus beau, le plus jeune, le plus vif, le plus doux de ses parents. Il aimait ses yeux gris, ses moustaches blondes, ses genoux, lieu profond et doux de plaisir et de refuge quand il était plus petit, et qui lui semblaient alors inaccessibles comme une citadelle, amusants comme des chevaux de bois et plus inviolables qu’un temple.
Alexis, qui désapprouvait hautement la mise sombre et sévère de son père et rêvait à un avenir où, toujours à cheval, il serait élégant comme une dame et splendide comme un roi, reconnaissait en Baldassare l’idéal le plus élevé qu’il se formait d’un homme; il savait que son oncle était beau, qu’il lui ressemblait, il savait aussi qu’il était intelligent, généreux, qu’il avait une puissance égale à celle d’un évêque ou d’un général. A la vérité, les critiques de ses parents lui avaient appris que le vicomte avait des défauts. Il se rappelait même la violence de sa colère le jour où son cousin Jean Galeas s’était moqué de lui, combien l’éclat de ses yeux avait trahi les jouissances de sa vanité quand le duc de Parme lui avait fait offrir la main de sa soeur dl avait alors, en essayant de dissimuler son plaisir, serré les dents et fait une grimace qui lui était habituelle et qui déplaisait à Alexis) et le ton méprisant dont il parlait à Lucretia qui faisait profession de ne pas aimer sa musique.
Souvent, ses parents faisaient allusion à d’autres actes de son oncle qu’Alexis ignorait, mais qu’il entendait vivement blâmer.
Mais tous les défauts de Baldassare, sa grimace vulgaire, avaient certainement disparu. Quand son oncle avait su que dans deux ans petit-être il serait mort, combien les moqueries de Jean Galeas, l’amitié du duc de Parme et sa propre musique avaient dû lui devenir indifférentes. Alexis se le représentait aussi beau, mais solennel et plus parfait encore qu’il ne l’était auparavant. Oui, solennel et déjà plus tout à fait de ce monde. Aussi à son désespoir se mêlait un peu d’inquiétude et d’effroi.
Les chevaux étaient attelés depuis longtemps, il fallait partir; il monta dans la voiture, puis redescendit pour aller demander un dernier conseil à son précepteur. Au moment de parler, il devint très rouge:
«Monsieur Legrand, vaut-il mieux que mon oncle croie ou ne croie pas que je sais qu’il sait qu’il doit mourir?
— Qu’il ne le croie pas, Alexis!
— Mais, s’il m’en parle?
— Il ne vous en parlera pas.
— Il ne m’en parlera pas?» dit Alexis étonné, car c’était la seule alternative qu’il n’eût pas prévue: chaque fois qu’il commençait à imaginer sa visite à son oncle, il l’entendait lui parler de la mort avec la douceur d’un prêtre.
«Mais, enfin, s’il m’en parle?
— Vous direz qu’il se trompe.
— Et si je pleure?
— Vous avez trop pleuré ce matin, vous ne pleurerez pas chez lui.
— Je ne pleurerai pas! s’écria Alexis avec désespoir, mais il croira que je n’ai pas de chagrin, que je ne l’aime pas… mon petit oncle!».
Et il se mit à fondre en larmes. Sa mère, impatientée d’attendre, vint le chercher; ils partirent.
Quand Alexis eut donné son petit paletot à un valet en livrée verte et blanche, aux armes de Sylvanie, qui se tenait dans le vestibule, il s’arrêta un moment avec sa mère à écouter un air de violon qui venait d’une chambre voisine. Puis, on les conduisit dans une immense pièce ronde entièrement vitrée où le vicomte se tenait souvent. En entrant, on voyait en face de soi la mer, et, en tournant la tête, des pelouses, des pâturages et des bois; au fond de la pièce, il y avait deux chats, des roses, des pavots et beaucoup d’instruments de musique. Ils attendirent un instant.
Alexis se jeta sur sa mère, elle crut qu’il voulait l’embrasser, mais il lui demanda tout bas, sa bouche collée à son oreille:
«Quel âge a mon oncle?
— Il aura trente-six ans au mois de juin.» Il voulut demander: «Crois-tu qu’il aura jamais trente-six ans?» mais il n’osa pas.
Une porte s’ouvrit, Alexis trembla, un domestique dit:
«Monsieur le vicomte vient à l’instant.»
Bientôt le domestique revint faisant entrer deux paons et un chevreau que le vicomte emmenait partout avec lui. Puis on entendit de nouveaux pas et la porte s’ouvrit encore.
«Ce n’est rien, se dit Alexis dont le coeur battait chaque fois qu’il entendait du bruit, c’est sans doute un domestique, oui, bien probablement un domestique.» Mais en même temps, il entendait une voix douce:
«Bonjour, mon petit Alexis, je te souhaite une bonne fête.» Et son oncle en l’embrassant lui fit peur. Il s’en aperçut sans doute et sans plus s’occuper de lui, pour lui laisser le temps de se remettre, il se mit à causer gaiement avec la mère d’Alexis, sa belle-soeur, qui, depuis la mort de sa mère, était l’être qu’il aimait le plus au monde.
Maintenant, Alexis, rassuré, n’éprouvait plus qu’une immense tendresse pour ce jeune homme encore si charmant, à peine plus pâle, héroïque au point de jouer la gaieté dans ces minutes tragiques. Il aurait voulu se jeter à son cou et n’osait pas, craignant de briser l’énergie de son oncle qui ne pourrait plus rester maître de lui. Le regard triste et doux du vicomte lui donnait surtout envie de pleurer. Alexis savait que toujours ses yeux avaient été tristes et même, dans les moments les plus heureux, semblaient implorer une consolation pour des maux qu’il ne paraissait pas ressentir. Mais, à ce moment, il crut que la tristesse de son oncle, courageusement bannie de sa conversation, s’était réfugiée dans ses yeux qui, seuls, dans toute sa personne, étaient alors sincères avec ses joues maigries.
«Je sais que tu aimerais conduire une voiture à deux chevaux, mon petit Alexis, dit Baldassare, on t’amènera demain un cheval. L’année prochaine, je compléterai la paire et, dans deux ans, je te donnerai la voiture. Mais, peut-être, cette année, pourras-tu toujours monter le cheval, nous l’essayerons à mon retour. Car je pars décidément demain, ajouta-t-il, mais pas pour longtemps.
Avant un mois je serai revenu et nous irons ensemble en matinée, tu sais, voir la comédie où je t’ai promis de te conduire.» Alexis savait que son oncle allait passer quelques semaines chez un de ses amis, il savait aussi qu’on permettait encore à son oncle d’aller au théâtre; mais tout pénétré qu’il était de cette idée de la mort qui l’avait profondément bouleversé avant d’aller chez son oncle, ses paroles lui causèrent un étonnement douloureux et profond.
«Je n’irai pas, se dit-il. Comme il souffrirait d’entendre les bouffonneries des acteurs et le rire du public!» «Quel est ce joli air de violon que nous avons entendu en entrant? demanda la mère d’Alexis.
— Ah! vous l’avez trouvé joli? dit vivement Baldassare d’un air joyeux. C’est la romance dont je vous avais parlé.» «Joue-t-il la comédie? se demanda Alexis. Comment le succès de sa musique peut-il encore lui faire plaisir?»
À ce moment, la figure du vicomte prit une expression de douleur profonde; ses joues avaient pâli, il fronça les lèvres et les sourcils, ses yeux s’emplirent de larmes.
«Mon Dieu! s’écria intérieurement Alexis, ce rôle est au-dessus de ses forces. Mon pauvre oncle! Mais aussi pourquoi craint-il tant de nous faire de la peine? Pourquoi prendre à ce point sur lui?» Mais les douleurs de la paralysie générale qui serraient parfois Baldassare comme dans un corset de fer jusqu’à lui laisser sur le corps des marques de coups, et dont l’acuité venait de contracter malgré lui son visage, s’étaient dissipées.
Il se remit à causer avec bonne humeur, après s’être essuyé les yeux.
«Il me semble que le duc de Parme est moins aimable pour toi depuis quelque temps? demanda maladroitement la mère d’Alexis.
— Le duc de Parme! s’écria Baldassare furieux, le duc de Parme moins aimable! mais à quoi pensez-vous, ma chère? Il m’a encore écrit ce matin pour mettre son château d’Illyrie à ma disposition si l’air des montagnes pouvait me faire du bien.» Il se leva vivement, mais réveilla en même temps sa douleur atroce, il dut s’arrêter un moment; à peine elle fut calmée, il appela:
«Donnez-moi la lettre qui est près de mon lit.» Et il lut vivement:
«Mon cher Baldassare «Combien je m’ennuie de ne pas vous voir, etc., etc.»
Au fur et à mesure que se développait l’amabilité du prince, la figure de Baldassare s’adoucissait, brillait d’une confiance heureuse. Tout à coup, voulant sans doute dissimuler une joie qu’il ne jugeait pas très élevée, il serra les dents et fit la jolie petite grimace vulgaire qu’Alexis avait crue à jamais bannie de sa face pacifiée par la mort.
En plissant comme autrefois la bouche de Baldassare, cette petite grimace dessilla les yeux d’Alexis qui depuis qu’il était près de son oncle avait cru, avait voulu contempler le visage d’un mourant à jamais détaché des réalités vulgaires et où ne pouvait plus flotter qu’un sourire héroïquement contraint, tristement tendre, céleste et désenchanté. Maintenant il ne douta plus que Jean Galeas, en taquinant son oncle, l’aurait mis, comme auparavant, en colère, que dans la gaieté du malade, dans son désir d’aller au théâtre il n’entrait ni dissimulation ni courage, et qu’arrivé si près de la mort, Baldassare continuait à ne penser qu’à la vie.
En rentrant chez lui, Alexis frit vivement frappé par cette pensée que lui aussi mourrait un jour, et que s’il avait encore devant lui beaucoup plus de temps que son oncle, le vieux jardinier de Baldassare et sa cousine, la duchesse d’Alériouvres, ne lui survivraient certainement pas longtemps. Pourtant, assez riche pour se retirer, Rocco continuait à travailler sans cesse pour gagner plus d’argent encore, et tâchait d’obtenir un prix pour ses roses.
La duchesse, malgré ses soixante-dix ans, prenait grand soin de se teindre, et, dans les journaux, payait des articles où l’on célébrait la jeunesse de sa démarche, l’élégance de ses réceptions, les raffinements de sa table et de son esprit. Ces exemples ne diminuèrent pas l’étonnement où l’attitude de son oncle avait plongé Alexis, mais lui en inspiraient un pareil qui, gagnant de proche en proche, s’étendit comme une stupéfaction immense sur le scandale universel de ces existences dont il n’exceptait pas la sienne propre, marchant à la mort à reculons, en regardant la vie.
Résolu à ne pas imiter une aberration si choquante, il décida, à l’imitation des anciens prophètes dont on lui avait enseigné la gloire, de se retirer dans le désert avec quelques-uns de ses petits amis et en fit part à ses parents.
Heureusement, plus puissante que leurs moqueries, la vie dont il n’avait pas encore épuisé le lait fortifiant et doux tendit son sein pour le dissuader. Et il se remit à y boire avec une avidité joyeuse dont son imagination crédule et riche écoutait naïvement les doléances et réparait magnifiquement les déboires.
«La chair est triste, hélas…»
STÉPHANE MALLARMÉ
Le lendemain de la visite d’Alexis, le vicomte de Sylvanie était parti pour le château voisin où il devait passer trois ou quatre semaines et où la présence de nombreux invités pouvait distraire la tristesse qui suivait souvent ses crises.
Bientôt tous les plaisirs s’y résumèrent pour lui dans la compagnie d’une jeune femme qui les lui doublait en les partageant. Il crut sentir qu’elle l’aimait, mais garda pourtant quelque réserve avec elle: il la savait absolument pure, attendant impatiemment d’ailleurs l’arrivée de son mari; puis il n’était pas sûr de l’aimer véritablement et sentait vaguement quel péché ce serait de l’entraîner à mal faire. A quel moment leurs rapports avaient-ils été dénaturés, il ne put jamais se le rappeler.
Maintenant, comme en vertu d’une entente tacite, et dont il ne pouvait déterminer l’époque, il lui baisait les poignets et lui passait la main autour du cou. Elle paraissait si heureuse qu’un soir il fit plus: il commença par l’embrasser; puis il la caressa longuement et de nouveau l’embrassa sur les yeux, sur la joue, sur la lèvre, dans le cou, aux coins du nez. La bouche de la jeune femme allait en souriant au-devant des caresses, et ses regards brillaient dans leurs profondeurs comme une eau tiède de soleil.
Les caresses de Baldassare cependant étaient devenues plus hardies; à un moment il la regarda; il fut frappé de sa pâleur, du désespoir infini qu’exprimaient son front mort, ses yeux navrés et las qui pleuraient, en regards plus tristes que des larmes, comme la torture endurée pendant une mise en croix ou après la perte irréparable d’un être adoré. Il la considéra un instant; et alors dans un effort suprême elle leva vers lui ses yeux suppliants qui demandaient grâce, en même temps que sa bouche avide, d’un mouvement inconscient et convulsif, redemandait des baisers.
Repris tous deux par le plaisir qui flottait autour d’eux dans le parfum de leurs baisers et le souvenir de leurs caresses, ils se jetèrent l’un sur l’autre en fermant désormais les yeux, ces yeux cruels qui leur montraient la détresse de leurs âmes, ils ne voulaient pas la voir et lui surtout fermait les yeux de toutes ses forces comme un bourreau pris de remords et qui sent que son bras tremblerait au moment de frapper sa victime, si au lieu de l’imaginer encore excitante pour sa rage et le forçant à l’assouvir, il pouvait la regarder en face et ressentir un moment sa douleur.
La nuit était venue et elle était encore dans sa chambre, les yeux vagues et sans larmes. Elle partit sans lui dire un mot, en baisant sa main avec une tristesse passionnée.
Lui pourtant ne pouvait dormir et s’il s’assoupissait un moment, frissonnait en sentant levés sur lui les yeux suppliants et désespérés de la douce victime.
Tout à coup, il se la représenta telle qu’elle devait être maintenant, ne pouvant dormir non plus et se sentant si seule.
Il s’habilla, marcha doucement jusqu’à sa chambre, n’osant pas faire de bruit pour ne pas la réveiller si elle dormait, n’osant pas non plus rentrer dans sa chambre à lui où le ciel et la terre et son âme l’étouffaient de leur poids. Il resta là, au seuil de la chambre de la jeune femme, croyant à tout moment qu’il ne pourrait se contenir un instant de plus et qu’il allait entrer; puis, épouvanté à la pensée de rompre ce doux oubli qu’elle dormait d’une haleine dont il percevait la douceur égale, pour la livrer cruellement au remords et au désespoir, hors des prises de qui elle trouvait un moment le repos, il resta là au seuil, tantôt assis, tantôt à genoux, tantôt couché. Au matin, il rentra dans sa chambre, frileux et calmé, dormit longtemps et se réveilla plein de bien-être.
Ils s’ingénièrent réciproquement à rassurer leurs consciences, ils s’habituèrent aux remords qui diminuèrent, au plaisir qui devint aussi moins vif, et, quand il retourna en Sylvanie, il ne garda comme elle qu’un souvenir doux et un peu froid de ces minutes enflammées et cruelles.
«Sa jeunesse lui fait du bruit, il n’entend pas.»
MME DE SÉVIGNÉ
Quand Alexis, le jour de ses quatorze ans, alla voir son oncle Baldassare, il ne sentit pas se renouveler, comme il s’y était attendu, les violentes émotions de l’année précédente. Les courses incessantes sur le cheval que son oncle lui avait donné, en développant ses forces avaient lassé son énervement et avivaient en lui ce sentiment continu de la bonne santé, qui s’ajoute alors à la jeunesse, comment la conscience obscure de la profondeur, de ses ressources et de la puissance de son allégresse. A sentir, sous la brise éveillée par son galop, sa poitrine gonflée comme une voile, son corps brûlant comme un feu l’hiver et son front aussi frais que les feuillages fugitifs qui le ceignaient au passage, à raidir en rentrant son corps sous l’eau froide ou à le délasser longuement pendant les digestions savoureuses, il exaltait en lui ces puissances de la vie qui, après avoir été l’orgueil tumultueux de Baldassare, s’étaient à jamais retirées de lui pour aller réjouir des âmes plus jeunes, qu’un jour pourtant elles déserteraient aussi. Rien en Alexis ne pouvait plus défaillir de la faiblesse de son oncle, mourir à sa fin prochaine. Le bourdonnement joyeux de son sang dans ses veines et de ses désirs dans sa tête l’empêchait d’entendre les plaintes exténuées du malade. Alexis était entré dans cette période ardente où le corps travaille si robustement à élever ses palais entre lui et l’âme qu’elle semble bientôt avoir disparu jusqu’au jour où la maladie ou le chagrin ont lentement miné la douloureuse fissure au bout de laquelle elle réapparaît.
Il s’était habitué à la maladie mortelle de son oncle comme à tout ce qui dure autour de nous, et bien qu’il vécût encore, parce qu’il lui avait fait pleurer une fois ce que nous font pleurer les morts, il avait agi avec lui comme avec un mort, il avait commencé à oublier.
Quand son oncle lui dit ce jour-là: «Mon petit Alexis, je te donne la voiture en même temps que le second cheval», il avait compris que son oncle pensait:
«parce que sans cela tu risquerais de ne jamais avoir la voiture», et il savait que c’était une pensée extrêmement triste. Mais il ne la sentait pas comme telle, parce que actuellement il n’y avait plus de place en lui pour la tristesse profonde.
