Marécages - Raja Sidali-Alaoui - E-Book

Marécages E-Book

Raja Sidali-Alaoui

0,0

Beschreibung

Angela a dix-sept ans, des rêves et des désillusions plein la tête lorsqu'elle saute du dix-huitième étage de son immeuble. Un suicide, c'est ce à quoi tout le monde pense, même si personne ne sait pourquoi. Les rumeurs sur les réseaux sociaux en seraient-elles réellement la cause ? Angela emporte de toute évidence quelques secrets avec elle. C'est Mégalo qui retrouvera son corps inerte devant l'immeuble de vingt-cinq étages, un voisin peu apprécié des autres pour beaucoup trop de raisons. Parce qu'après tout, n'est-ce pas ce que font les voisins ? Ils se croisent, se toisent et se détestent sans jamais se connaître réellement. Dans ce balai incessant d'un voisinage qui ne prête pas attention à ceux qui l'entourent, les drames se jouent au vu et au su de tous et dans l'indifférence de chacun. Dédale de pensées intimes partagées avec la torpeur de la solitude. Et si Angela ne s'était pas suicidée, le saurait-on un jour ?

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 207

Veröffentlichungsjahr: 2021

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.


Ähnliche


À la mémoire de ma mère

Je t'aime maman

Rien ne délivre jamais que la parole du dire, Dire de pudeur et d'impudeur Dire de la parole dure.

Aimé Césaire.

Sommaire

Marécages

Prologue

Métamorphosé...

L’envol de l'Ange

Impact...

Mégalo

Le sang te va si bien

Autre en soi-même

Deadline

Retour au bercail

Grandir avant l'âge

Âmes en perdition

Dis l'heure de bonheur

Triste réalité

Alters

Marécages

Roman

Thriller psychologique

Prologue

C'est ici, c'est dans l'air. Atmosphère chargée, ça va péter. On le sent. On le sait. Certains rentrent chez eux. D'autres se regroupent à l'extérieur comme pour mieux se préparer à l'orage. Gris, brouillard de colère et d'âmes en peine. Typhon d'ailes de papillons, l'effet est immédiat. Grêle de tristesse dans les médias.

La beauté incandescente du drame réside en cet incendie que rien ne saurait éteindre sinon les larmes et les prières de gens inconnus et étrangers audit drame. Et pourtant, les drames n'existent que parce qu'il y a des êtres pour les vivre, les mener, les accepter. Certains savent les dompter et en guérir.

D'autres, la majeure partie des gens, aiment le drame. Je ne dis pas qu'ils aiment l'aspect dramatique de la situation, mais dramaturgique ça, c'est indéniable. Car, dans le drame comme dans le théâtre, on peut être qui l'on veut. On peut exagérer, tirer la couverture sur soi, tambouriner, défoncer des portes ouvertes, personne ne s'en plaindra. On trouvera toujours un public pour venir déguster les choux gras. Le drame appelle le drame. Et les gens aiment ça. Cette société aime clairement qu'il y ait du monde à la fenêtre.

Avant on se cachait derrière les rideaux. Aujourd'hui il suffit d'allumer un téléphone. Le voyeurisme au bout des doigts. Tout le monde sait ce qu'il se passe chez le voisin et personne ne s'en inquiète. Big Brother a eu des gosses et tous veulent être vus et connus. Même si pour ça il faut montrer à la planète ce qu'on ingère ou la déco des toilettes. Plus aucune décence, certains crèvent de faim pendant que d'autres postent leurs photos d'assiettes et ventres pleins sur le net.

Je suis d'une autre époque. D'un autre temps. Même mes souvenirs sont en noir et blanc. Je suis d'une ère révolue, qui n'existe plus dans les esprits. Même les livres l'ont travestie.

Parfois je me demande si ma mémoire a bien raison. Car la postérité ne raconte rien de ce que j'ai vécu, de ce que mes yeux ont vu, mes oreilles entendu, mes mains caressé et mon dos supporté. Du rouge et du sang, de l'amour et de la peine, un peu de force et tant de haine. Comme un halo de terreur qui rôde autour de moi, de nous, depuis toujours sans que personne ne s'en souvienne. Personne sauf nous.

***

Je suis vieux, et personne n'écoute les vieux. Ils sont fatigués et fatigants, un peu sourds et malvoyants. Dans ma solitude, j'ai les pieds et poings liés à une vie sans attache. Mes bras vides pour seule étreinte me dévorent de l'intérieur. Les médecins disent que c'est l’arthrose. Moi je sais que c'est la solitude. Elle vous fait rouiller comme de la vieille plomberie. Pas même un rat passerait par là. Je grince des os et du plancher. Des orteils au cœur, tout est bouché. Seules mes oreilles semblent vouloir fonctionner.

Mes voisins ne sont pas les plus silencieux c'est vrai. J'ai souvent la sensation qu'ils piétinent dans ma tête. À mi-chemin entre une danse de claquettes et des tirs de mitraillette. Faut dire qu'au rez-de-chaussée d'un immeuble de vingt-cinq étages, il y a du bruit et du passage. Des années que je vis seul dans ce minuscule appartement. Parfois l'impression d'être un rat de laboratoire enfermé dans sa cage, à qui on a oublié de donner une roue pour tromper un peu l'ennui. Des murs blancs pour seul décor, j'en ai mal aux yeux. Cette blancheur immaculée, on se croirait aux sports d'hiver. Et puis tout est matelassé, de la tapisserie au canapé. Une sorte de coussins capitonnés, mais quelle idée ? Je ne me souviens même plus de la dernière fois que j'ai fait la décoration, il serait temps de tout changer. Et cette odeur ! Seigneur une odeur aseptisée. On se croirait à l'hôpital. Impossible de savoir avec quoi l'aide ménagère fait le nettoyage puisque ce n'est jamais la même. Ça désinfecte sans même dire son nom. Même pas le temps d'aller pisser qu'elle a déjà terminé, porte claquée, c'est plié. J'espère que c'est pas aussi rapide avec leur mari. Comprends pas cette génération. Toujours plus. Plus vite, plus grand, plus cher. Y a que le sommeil qui a réduit. Et aussi le bonheur dans les chaumières.

***

Si seulement je pouvais dormir. Mais on ne dort plus quand on est vieux. On somnole tout au mieux. Sinon, on veille. Une équipe de nuit derrière deux petits yeux luisants. Réminiscences d'un amour larmoyant. Mes soleils et mes lunes s'entrechoquent, éclipse solaire lunante pour une fin de vie latente. Le sommeil a fait ses valises et les a abandonnées sous mes paupières inférieures. On attend la mort quand on vieillit trop. On lui envoie des signaux, des cartons d'invitation et autres laissez-passer. Mais rien n'y fait. Elle semble m'avoir oublié. Même la faucheuse ne veut pas de moi. Je reste las, figé sur mon inconfortable canapé, le regard traversant cette fenêtre sur le passé. J'observe le ballet incessant de ces voisins qui ont encore loisir d'entrer et sortir de chez eux. Certains ont l'air de me dire bonjour de l'autre côté de ma fenêtre sans rideau, mais souvent, je ne les entends pas. Je ne peux que deviner ce que leurs lèvres semblent prononcer. Si proches et pourtant si loin. Même à deux pas.

On ne rêve plus quand on est vieux. On ne dort plus, donc on ne rêve plus. On songe tout au mieux. Sinon on pense, on regrette, on espère parfois, quand la pluie tombe on se dit que ce serait un bon jour pour partir. J'ai toujours trouvé tristes les jours de pluie. Pour peu que ça tombe un dimanche et la boucle est bouclée. On ne rêve plus quand on est vieux. On cogite, on ressasse quand la mémoire répond présente. Le passé refait surface à chaque dose de café, chaque repas pris en solitaire, chaque réveil qui me rappelle que c'est seul que je quitterai cette terre. On a des remords et le mot si devient notre plus grand allié. Et si j'avais fait ceci, si je n'avais pas fait cela ? J'aurais dû, ou pourquoi n'ai-je pas ?

La vie que l'on a menée devient rapidement un dilemme impossible à résoudre. Alors on refait le film dans sa tête. Ma tête, elle cogne tellement fort. Ces voisins qui font tant de bruit à ne plus m'entendre penser... Le film, on le refait, avec beaucoup de scènes manquantes, l'âge jouant le rôle principal, il tient le scénario à bras le corps, ne lâche rien de cette rétention d'informations. Mission investie, il me vole et m'arrache des instants de vie. Alors je fais l'effort, rejoue les scènes dans ma tête, des plus heureuses aux douloureuses, de mes plus belles réussites à mes plus grands échecs. J’étais heureux à une époque. J'ai rencontré des personnes fabuleuses. L'âge a ce formidable avantage de vous offrir une rétrospective grand écran de votre vie. Il n'y a qu'à se retourner et les épisodes défilent à longueur de journée. L'humain est étonnant. J'ai connu la noirceur, la froideur, mais aussi la tendresse des cœurs assez grands pour abriter une âme en peine sans qu'elle ne leur appartienne. Il existe des êtres dont la bonté dépasse tout entendement. Des personnes n’ayant ni un organe de plus, ni rien d’extraordinaire, si ce n’est la formidable capacité de vous transcender, d’abîmer votre cœur après vous être réellement attardé à les écouter, à les voir, ou tout du moins à leur accorder espace de vie.

Par abîmer, ne voyez pas là une manière policée d’exprimer un quelconque mal, une douleur que l’on vous aurait affectée. Oh ! Ça non ! Il s’agit d’un changement, d’un renouveau, d’une renaissance qui par opération cardiaque et émotionnelle vous fait sentir autre en vous-même. Ni meilleur, ni pire, vous n’êtes tout simplement plus la même personne. Vous êtes comme…

Métamorphosé...

Bien évidemment, ces personnes, véritables diamants bruts, ne se dévoilent pas à l’inconnu. Il faut se faire pillard si l’on veut dénicher le trésor caché.

Mais qui, dans le tumulte de la vie, dans l’habitude d’une routine infatigable, qui prend réellement le temps de reconnaître le non ça ne va pas du tout ,dans le bonjour quotidien fait par son propre voisin ? Le bonjour habituel, parfois suivi d’un vous allez bien ?

Qui, de vous à moi, accorde une minute de plus dans son timing trop chargé à un inconnu que pourtant l’on connaît ? Plus facile d'accorder une minute de silence aux morts, qui n'ont que faire de ladite minute soit dit en passant, que d'accorder un peu d'attention à un cœur esseulé. C'est pourtant bien la solitude qui pousse aux pires atrocités. Car force est de constater que l'être humain agit en fonction du regard des gens. Si plus personne ne vous regarde, si personne ne fait attention à ce que vous faites, ni quand vous le faites, alors plus rien ne vous retient vous même. Rhétorique écœurante d’un monde où chacun ne vit que pour soi-même, ou au mieux pour ses enfants, au pire pour son chat. Paraîtrait que pour certains, il est plus difficile de se remettre de la mort d'un chien que d'un membre de sa famille. Ça en dit long sur les rapports familiaux, croyez pas ?

***

Je n'espérais pas vivre assez longtemps pour connaître le Nouveau Monde. Monde de l’ingratitude incontestée et incontestable. On meurt dans la solitude et l’anonymat le plus grand parce qu’il n’y a rien à manger sur la table. Les médias vous crient tous ensemble avec des émissions de télé qui vous montrent des assiettes qui dégueulent, pendant que beaucoup trop crèvent de faim. Partage à distance qu'ils disent...

Heureusement, il existe encore des personnes avec la plus grande miséricorde dans le cœur, des personnes qui pour l’ombre d’un sourire seraient prêtes à vous ravir. Mais l’Humain vit égoïstement. Il ne voit pas, bien plus grave, il ne sait pas regarder la douleur qui l’entoure. Bien trop égocentré pour prendre en compte une volonté autre que la sienne. La vie est une chienne mal dressée et l’homme n’en a pas la laisse. Alors il s’octroie le droit de croire profondément que nul ne le dépasse en souffrance intérieure.

Généralité pitoyable me direz-vous. Tout le monde ne souffre pas affirmerez-vous. Le plus digne des malheureux est le méconnaissable. Celui qui préfère assumer sa condition inacceptable, plutôt que de vous importuner à propos de sa vie ineffable.

Combien de voisins bénéficient de notre hypocrisie permanente ? Combien de ces personnes au travail, dans le bus ou le métro, combien n'ont droit qu'à notre inattention ? Chacune d’entre elles probablement.

Nous faisons abstraction de ceux qui nous entourent. On croise tous les jours les mêmes visages, à la boulangerie, dans les transports en commun, dans la rue, dans l’ascenseur. Et on ne les voit pas. Certains vivent un bonheur incommensurable, d’autres vêtus de torpeur ne connaissent que l’inquiétude, avec pour unique et intime compagne, cette même amie solitude. Cette dernière n’a pas besoin d’isoler celui ou celle qu’elle entoure. Non. La solitude est bien plus sournoise qu’on ne le croit. Elle jette son invective sur ses sujets tel un voile transparent qui s’opacifie avec le temps. De sorte que plus on l’ignore et mieux elle s’installe dans notre vie, jusqu’à ne plus pouvoir nous défaire de ses attributs.

Ainsi vivent bon nombre de nos voisins. Ainsi subissent-ils leur vie sans jamais parvenir réellement à la prendre en main. Nos voisins ne sont pas uniquement ces gens qui vivent dans le même immeuble que nous, ou le même quartier, la même résidence. Ceux-là mêmes qui parfois font tant de bruit qu’ils nous rendraient fous. Ces gens sont des êtres humains, des êtres au sens noble du terme. Des hommes, des femmes, des jeunes filles, des enfants. Des personnes pleines d’espoir, d’amour, d’affection. Parfois, bien souvent même, des personnes qui cohabitent en elles-mêmes sans que l’on s’en doute, avec l’affliction.

Il y en a qui habitent près de chez vous depuis peut-être plusieurs années, mais la discrétion est leur apparat. Alors naturellement vous ne les connaissez pas. C’est la même histoire partout. La vie est la plus grande psychiatrie à ciel ouvert. Je sais, c’est fou.

Si fou, qu’il existe des dizaines, voire des centaines de quartiers où les habitants vivent seuls leurs épreuves. Tous perdus aux confins de leurs pensées muées en soucis. Leur vie étant devenue un désert de tendresse, une amère galère qui part à la dérive, emportée par les flots de leurs larmes.

Je pense à tous ceux que je n’ai pas su aider et voilà qu’il pleut d'acides averses sur mes joues. Tous ceux que je n’ai pas pu voir, ancré dans ma vie égoïste et subordonnée au quotidien qui m’a happé. J’ai honte, je l’avoue. Il est des situations, des personnes, qui vivent des événements si dramatiques, que lorsque vous en prenez conscience, votre vie en est bouleversée, à jamais. Moi, petit papy-pantoufle, rêvassant dans ma vie monotone, je me suis réveillé en sursaut. J’ai appris la peine et le désespoir à travers les yeux de ceux que je côtoie sans même les voir.

Oh ! Bien sûr, mes yeux les voyaient, mais mon cœur lui, était fermé. Malade. Aveuglé par ma propre vie, je n’ai pas su voir qu’en fait ces quelques épreuves que j’ai eu à endurer furent bonheur, face à ce que d’autres supportent. Je parle malheureusement de leurs déboires, et de nous tous qui leur avons fermé nos portes.

Et lorsque les portes du cœur se ferment, elles deviennent analogues aux remparts d’une forteresse inviolable.

***

Je suis un vieil homme aujourd’hui. Et personne n’écoute les vieux. Ils sont fatigués et fatigants, un peu sourds et malvoyants, supportables oui, tant qu’ils ne sont pas incontinents. On ressasse en permanence un passé redondant. Personne ne fait l’effort de me rendre visite alors, venir écouter ce que j’ai à raconter ? Il ne faut pas rêver ! Le plus difficile dans la vieillesse, c’est lorsqu’elle se vit dans l'abandon. Transmettre est ce qui me fait défaut. Oh, j'ai quand même eu une vie fort remplie avant que les rides n’habillent mes mains et mon visage. Mais il s’agit d’un autre temps.

Marié ? Oui je l’ai été, et à une femme extraordinaire. Cependant, le temps fait son travail et quand la routine s’installe, on finit par croire que ce n’est pas ce à quoi on aspirait auparavant.

Foutaises ! En réalité, la meilleure chose qui puisse arriver à un couple, c’est la routine. Le train-train quotidien c’est d’avoir quelqu’un à ses côtés. Malade ou en bonne santé, rentrer à la maison le soir après une longue journée, et se ravir de partager. Partager tout, rien. Le simple fait d’être assis l’un près de l’autre. C’est bien ça la beauté de la vie. Partager le silence et se comprendre dans un sourire ou un soupir. Partager une série télé et des éclats de rire, s'émouvoir d'une brise en plein été ou d'un nouveau tapis pour aller avec votre canapé.

N’aspirez pas à davantage vous y perdriez tout. Pour ma part le sort m’a trompé. Erreur catastrophique et irrémédiable : j’ai induit mon épouse au divorce. Certains appellent ça le démon de midi. Quarante ans et l’envie de se sentir être.

Foutaises encore une fois. Le requin de mes passions a voulu goûter à d’autres océans, mais il s’est noyé dans la flaque de son propre sang. Lorsque j'ai enfin trouvé satiété de ma boulimie de vie, il était déjà trop tard pour rectifier le tir. Non pas que l’océan de la luxure m’eut repu de ses créatures, mais l’odeur de mon épouse, sa bonté, sa douceur me manquaient.

J’ai bien tenté de lui retourner. Mais notre passé commun pesait trop lourd dans la balance de nos cœurs pour que la raison puisse en faire abstraction. Alors je me suis fait discret, l’ai laissée refaire sa vie avec un homme assez poli pour ne pas l’abandonner pour des raisons qui se rapportent au lit.

Comme bien souvent, les enfants ont choisi le camp de l’affection contre celui du pardon. Alors on se retrouve passé soixante-quinze ans seul, triste, avec tout à offrir mais personne pour cueillir nos perles d’espoir.

De fait, on s’abandonne au présent, attendant tristement que la mort daigne nous regarder. Quand enfin on sent qu’elle pourrait nous convoiter, ce n’est que son intime amie maladie qui flirte avec l’étincelle de notre patience bientôt éteinte. Parfois je pense à ce que pourrait être ma mort. Je n’ai jamais été réellement croyant. Mais avec la crainte et la certitude que le sablier de la vie va très prochainement déposer son dernier grain, on finit par revenir vers plus Grand que soi. Mais ça… C’est un autre débat…

Si seulement je pouvais faire acte de mon expérience. Peut-être en tireriez-vous profit. Peut-être que ce dont j’ai à témoigner servirait à autrui. Ainsi, ma vie ne serait pas vaine. Ainsi, ressentirais-je à mon égard moins de haine.

Ou pas.

Mais au moins, le relais sera fait. En espérant que ma mémoire ne trahisse pas mes instants d'émoi...

Au carrefour de ma vie, il est des intersections douloureuses, des rencontres qui ont su déformater mon cœur noyé dans la ciguë de l’égocentrisme généralisé. Au détour d’une tristesse douce-heureuse, on retrouve parfois un cœur sans raison, mais en dépit des inconvénients et aléas que cela engendre, on rencontre davantage de raison sans cœur et c’est ici que se trouve le plus gros des malheurs. La souffrance prend bien souvent des chemins hasardeux, et ce n’est que lorsque le sang a coulé, que l’on se rend compte que le terrain était épineux.

Une douceur d’amour, une parole de tendresse, un simple regard de joie, de compassion, de miséricorde. Mais rien ne parvient jusqu'à nos sens. Sur la croûte terrestre de nos remords et les montagnes de nos torts, coulent les laves de ces dires contre-productifs et erronés de médisance aqueuse.

Certains savent résister, faire de ces torts subis une force, et lutter contre toute envie, dont celle d’abandonner cette vie. Et puis il y a ces autres, non pas empreints de faiblesse intérieure, non. Leur douleur n’est pas relative à cela. Dirons-nous tout du moins que l’absence de soutien, de compassion, d’écoute, pousse à l’indéfectible erreur. Les erreurs. Certaines sont moindres et d’autres irréparables. La mort, elle, est l’unique cause de toute cessation de réparation. Lorsque le besoin de se battre laisse place au besoin imminent de paix intérieure, il arrive que le chemin choisi soit le plus court, et le plus radical à la fois. Ainsi, j’ai pu voir combien la solitude conduit à la déchirure interne. Et lorsque celle-ci se laisse extérioriser, il est souvent trop tard.

Il n'y a qu'à regarder dans ce quartier où je vis depuis plus de quarante ans. Plus proche encore, il n'y a qu'à observer la valse folle qui se joue dans ma résidence. On se croise, on se toise, tout le monde sait ce qu'il se passe chez les uns et les autres. Et pourtant, personne n'intervient. Personne ne fait rien pour aider son prochain. Ne serait-ce qu'avec une parole tendre, ou un sourire affectueux. On se dévisage puis on s'évite. Parfois on offre à l'autre des salutations laconiques, prenant soin d'éviter les regards en tirs croisés.

Certes, il y a ces personnes qui, coûte que coûte, se relèvent et se relèveront toujours. Des incassables nés. Et puis il y a vous et moi, et tous les autres. La masse populaire, coutumière des rebonds plus ou moins instantanés, relatifs à la force de caractère dont chacun est doté. Mais la véhémence n’est pas l’ultime atout nécessaire pour se remettre des bassesses que l’humain peut réaliser.

Regardez autour de vous, nul ne s’enterre seul. Nous avons tous un jour besoin de soutien, de présence, d’aide, d’écoute, ou simplement d’une sensation d’accompagnement. Ainsi, lorsqu’une épreuve s’en vient, il est certes bon d’être apte à laisser glisser ce que cette dernière comporte de mauvais, sans se laisser submerger par les déflagrations engendrées.

Mais ce n’est pas si simple. Rares sont ceux qui savent supporter seuls l’adversité. Les destins brisés dont nous sommes si souvent témoins ne sont que le reflet de cette misère de solidarité. Si la pauvreté a envahi nos rues, c’est bien parce qu’elle a d’abord pris ses quartiers dans nos cœurs. De sorte qu’elle devient invisible à nos yeux. Je sais bien ! Vous faites probablement partie de ceux et celles qui, esseulés, persistent et font de leur mieux pour survivre. Et après tout, vous avez certainement bien assez avec vos propres soucis, alors pourquoi lever la tête et regarder ceux des autres ?

Oui… Oui, c’est ce que chacun se dit. Chacun voit midi à sa porte et, lorsqu'il en passe le pas, fait de son mieux pour avoir à manger sur sa table. Mais là où le bât blesse, c’est que nous sommes tous dans la même situation. Égoïstement, nous faisons abstraction de la vie des autres, pourvu qu’elle n’entache pas la nôtre. Mais… Nous sommes tous identiques. Sur le pont de la solitude et de la tristesse, le vent de l’affliction souffle dans nos vies de tous ses nœuds. Alors, envers nos semblables, pourquoi sommes-nous si haineux ? En ayant le cœur alerte, on pourrait être moins égoïste, plus empathique. Et surtout, capable de prévenir le pire.

Qui peut affirmer ce qu’est le pire ? N’est-ce pas la mort après tout ? Tant que l’on vit, il y a une issue. La mort, elle, ne laisse plus d’espoir, plus de possibilité. Mais parfois le sort échange la situation sournoisement, et l’absence d’issue pousse à la mort.

Si ces gens pouvaient raconter, si une oreille attentive prenait le temps de s’attarder, voici très certainement ce qu’ils nous raconteraient.

L’envol de l'Ange

Selon vous, qu’est-ce qui peut pousser une jeune fille de dix-sept ans à effectuer un plongeon vers le béton ? Assez bitumique comme question, j’en conviens. Mais pour ternir mon nom, éhontément à ma famille faire affront, vous étiez combien ? J'ai toujours été différente des autres. Parait que l’intelligence se mesure et que la mienne est supérieure à la normale. Est-ce que cela fait de moi une personne à part ? Une marginale ? De toute évidence, pas assez ordinaire pour survivre à l'humain et ses hivers. Mon langage trop élaboré, ou pas assez comme vous le souhaiteriez. Société du jamais assez. Où qui l'on est ne suffit pas. Toujours devoir me conformer au cadre, au code, rester dans le banc de poissons. Mais j'ai toujours voulu éclater le moule moi ! On nous apprend trop tôt à nous abaisser au niveau des autres, au lieu de leur demander de s'élever au nôtre, au mien. Être différente, ça ne gêne que les gens ordinaires.

***

J’ai pris mon envol depuis la tour Saturne de mon quartier. Mon regard vide viendra conter mon voyage auprès de tous ceux qui sauront lire les drames dans les débris de mon cœur lésé. Ceux, qui de la mort n’ont vu que le clin d’œil, témoignent que la vie passée défile sous leurs yeux avant que le sourire de l’avenir ne les étreigne pour le mieux.

Ils se sont trompés.

Ce n’est pas la vie qui défile, mais bien nous qui défilons face à la vie. Le temps ne passe pas, nous passons à travers le temps, à travers nos gens.

C’est drôle comme tout a un sens désormais. Vous me retrouverez à terre le corps gisant dans mon propre sang. Pour les plus sains d’entre vous ceci sera choquant.

Pour les autres, une anecdote de plus, un fait divers, triste antidote à l’inertie de vos vies vides et de vos cœurs assaillis par l’hiver. On se dira que ce n’est rien, on minimisera. Ça permettra à chacun d’éviter la remise en question. On se racontera les faits tout en mangeant un burger dégoulinant de sauce sur la commissure des lèvres. S'essuyant des potins du dimanche, les fesses posées sur des marches d'escaliers ou sur un banc, à surveiller ses gosses faisant du toboggan. Des éclats de rires indécents ne respectant ni mes sentiments, ni ceux de maman.