Marianela - Benito Perez Galdos - E-Book

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Benito Pérez Galdòs

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Beschreibung

Le soleil est couché. À la suite d’un court crépuscule, la nuit est venue, tranquille et obscure. Peu à peu se sont éteintes les dernières rumeurs de la terre somnolente. Le voyageur hâte le pas à mesure que l’ombre s’avance.
Il suivait un étroit sentier, de ceux que trace à travers les champs la marche constante des hommes et des bêtes, et il gravissait sans fatigue les flancs d’une colline sur les pentes de laquelle se dressaient des groupes pittoresques de chênes et de hêtres. – On peut voir à cette description que nous sommes dans le nord de l’Espagne.
Ce voyageur était un homme d’âge moyen, de complexion robuste, de bonne taille, large d’épaules, d’allure résolue, à la démarche ferme, aux traits mâles, au regard assuré et vif ; leste quoiqu’il eût un commencement d’obésité, et – disons-le dès à présent, bien que ce puisse être prématuré – un homme excellent à quelque point de vue qu’on veuille l’apprécier. Il avait la tenue de l’homme riche qui voyage en été ; il portait un de ces petits chapeaux ronds qui doivent à leur laideur le nom de champignons ; une courroie en sautoir suspendait à son côté des jumelles de voyage, et il tenait à la main une canne solide, avec laquelle, de temps en temps, il élaguait les ronces lorsqu’elles allongeaient vers ses vêtements leurs branches armées d’ongles effilés.

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Veröffentlichungsjahr: 2026

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Benito Pérez Galdós

MARIANELA

Traduit par Alfred Germond de Lavigne

© 2026 Librorium Editions

ISBN : 9782387412164

IÉGARÉ

Le soleil est couché. À la suite d’un court crépuscule, la nuit est venue, tranquille et obscure. Peu à peu se sont éteintes les dernières rumeurs de la terre somnolente. Le voyageur hâte le pas à mesure que l’ombre s’avance.

Il suivait un étroit sentier, de ceux que trace à travers les champs la marche constante des hommes et des bêtes, et il gravissait sans fatigue les flancs d’une colline sur les pentes de laquelle se dressaient des groupes pittoresques de chênes et de hêtres. – On peut voir à cette description que nous sommes dans le nord de l’Espagne.

Ce voyageur était un homme d’âge moyen, de complexion robuste, de bonne taille, large d’épaules, d’allure résolue, à la démarche ferme, aux traits mâles, au regard assuré et vif ; leste quoiqu’il eût un commencement d’obésité, et – disons-le dès à présent, bien que ce puisse être prématuré – un homme excellent à quelque point de vue qu’on veuille l’apprécier. Il avait la tenue de l’homme riche qui voyage en été ; il portait un de ces petits chapeaux ronds qui doivent à leur laideur le nom de champignons ; une courroie en sautoir suspendait à son côté des jumelles de voyage, et il tenait à la main une canne solide, avec laquelle, de temps en temps, il élaguait les ronces lorsqu’elles allongeaient vers ses vêtements leurs branches armées d’ongles effilés.

Il s’arrêta et, parcourant de ses regards tout le cercle de l’horizon, il parut impatient et inquiet. Sans doute il n’avait pas grande confiance dans l’exactitude de son itinéraire, et il attendait le passage de quelque habitant qui voulût bien le renseigner afin qu’il pût arriver à son but promptement et directement.

« Je ne puis me tromper, murmura-t-il. On m’a dit de traverser la rivière par la passerelle, c’est ce que j’ai fait ; ensuite de marcher tout droit. En effet, voilà bien là, derrière moi, cette ville estimable que j’appellerais volontiers Villefangeuse, en raison de la bonne collection de boue que l’on rencontre dans ses rues et dans ses chemins. En sorte que par ici tout droit, toujours tout droit – cette phrase me plaît et, si j’avais un écu j’en ferais ma devise – je dois arriver aux fameuses mines de Socartès. »

Après avoir marché quelques instants, il ajouta :

« Je me suis perdu ; il n’y a pas de doute que je me suis perdu. Voilà, mon cher Téodoro Golfin, le résultat de ton « tout droit, toujours tout droit ». Ces lourdauds ne connaissent pas la valeur des mots. Ou ils ont voulu se moquer de toi, ou bien ils ne savent pas eux-mêmes où se trouvent les mines de Socartès. Un grand établissement minier doit s’annoncer par des édifices, des cheminées, le bruit des appareils, le grondement des fourneaux, le hennissement des chevaux, la trépidation des machines, et je ne vois rien, je ne sens rien, je n’entends rien. On dirait que je suis dans un désert. Quelle solitude ! Si je croyais aux sorcières, je penserais que ce soir je vais avoir l’honneur de leur être présenté. Diable ! il n’y a donc personne par ici ? Il nous faut encore une demi-heure avant que la lune se lève. Ah ! drôlesse, c’est toi qui me fais faire fausse route. Si au moins je connaissais l’endroit où je me trouve. Mais après tout ! – et en disant ceci, il fit le geste de l’homme résolu qui dédaigne le danger. – Golfin, toi qui as fait le tour du monde, vas-tu avoir peur ? Ces gens-là ont eu raison ; tout droit, toujours tout droit. La loi universelle de la locomotion ne saurait être en défaut. »

Et mettant à exécution cette loi résolue, il marcha encore un kilomètre, suivant à l’aventure les sentiers qui se trouvaient devant lui, et qui se croisaient en tous sens, comme s’ils eussent voulu le jouer et l’égarer davantage. Quelles que fussent cependant sa résolution et son intrépidité, il lui fallut bien s’arrêter. Les sentiers, qui d’abord allaient en montant, finirent par descendre en s’enchevêtrant, et la pente devint telle un moment, que notre voyageur se trouva en haut d’un talus sur lequel il n’avait plus qu’à se laisser rouler.

« Jolie situation, s’écria-t-il en souriant et cherchant dans sa bonne humeur un adoucissement à cette contrariété. Où es-tu, mon cher Golfin ? On dirait un abîme. Vois-tu quelque chose là en bas ? Rien, absolument rien. Il n’y a plus d’herbe, le terrain est remué. Tout ceci n’est plus que du caillou et de la terre sans végétation, colorée par l’oxyde de fer. Je suis sans doute dans les mines, mais il n’y a par ici ni âme vivante, ni cheminées qui fument, ni un bruit, ni un train qui roule au loin, pas même un chien qui aboie. Que vais-je faire ? Voici un sentier qui monte. Faut-il le suivre ? Vais-je redescendre par où je suis venu ? Retourner ! c’est absurde ! Ou bien je cesserai d’être ce que je suis, ou j’arriverai ce soir aux fameuses mines de Socartès, et j’embrasserai mon cher frère. En avant, toujours en avant. »

Il fit un pas, et s’enfonça dans la terre meuble.

« Ah ! c’est ainsi, respectable planète ? Vous voulez m’engloutir ? Si votre trompeuse satellite voulait bien éclairer un peu, nous nous verrions au moins en face, vous et moi. Il me semble bien qu’ici en bas nous n’allons pas vers le paradis. Cela ressemble au cratère d’un volcan éteint. On n’a qu’à se laisser aller tout doucement vers ce délicieux précipice. Qu’est-ce que ceci ? Une pierre ; un siège magnifique pour allumer un cigare en attendant que la lune apparaisse. »

Le sage Golfin s’assit aussi tranquillement qu’il l’aurait fait sur le banc d’une promenade, et il allait se mettre à fumer lorsqu’il entendit une voix… oui, c’était bien une voix humaine qui, au loin, faisait entendre une plainte pathétique, ou, pour mieux dire, un chant mélancolique formé d’une seule phrase, dont la dernière cadence se prolongeait en diminuant, dans la forme que les musiciens appellent morendo, et qui s’éteignait ensuite dans le silence de la nuit, sans que l’oreille pût percevoir sa dernière vibration.

« À la bonne heure, dit le voyageur tout joyeux, nous tenons l’humanité. C’est le chant d’une jeune fille, c’est une voix de femme et une voix charmante. J’aime la musique populaire de ce pays. Maintenant, elle se tait. Écoutons, elle va bientôt recommencer. Voilà, voilà, elle chante de nouveau. Quelle voix délicieuse ! Quelle mélodie séduisante ! On croirait qu’elle sort des profondeurs de la terre, et que le seigneur Golfin, l’homme le plus sérieux et le moins superstitieux du monde, va entrer en relation avec les sylphes, les ondines, les gnomes, les fées, et toute la cohorte soumise à la folle de la maison… Mais, si mon oreille ne me trompe pas, la voix s’éloigne ; la gracieuse chanteuse s’en va. Eh ! petite, écoute, arrête-toi ! »

La voix qui pendant un court moment avait réjoui de sa musique enchanteresse l’oreille du voyageur égaré, se perdait dans l’immensité ténébreuse, et aux appels de Golfin le chant cessa complètement. Probablement l’être mystérieux qui égayait sa solitude en chantant de tristes amours, s’était effrayé de la brusque interruption de cet inconnu, et s’était enfui vers les profondeurs souterraines, où habitent les pierres précieuses avares des éclats qu’elles projettent.

« Voilà une situation divine, murmura Golfin, en pensant qu’il ne pouvait mieux faire que d’allumer son cigare. Il n’y a pas de raison pour que cela ne dure pas cent ans. Attendons en fumant. J’ai eu une jolie idée de vouloir venir seul et à pied aux mines de Socartès. Mon bagage sera arrivé avant moi, ce qui démontre d’une manière irréfutable la grande autorité du mot tout droit, toujours tout droit. »

Il s’éleva en ce moment un vent léger, et Téodoro crut entendre quelques pas éloignés dans le fond de cet abîme inconnu ou supposé qu’il croyait avoir devant lui. Il prêta son attention, et ne tarda pas à acquérir la certitude que quelqu’un marchait de son côté. Il se leva en appelant :

« Enfant, homme, qui que tu sois, peut-on aller par ce chemin jusqu’aux mines de Socartès ? »

Il n’avait pas achevé qu’il entendit les violents aboiements d’un chien, puis une voix d’homme qui criait : « Choto, Choto, viens ici ! »

« Eh ! fit le voyageur, bon ami, enfant de tous les diables, qui que tu sois, retiens ce chien, je suis un homme pacifique.

— Choto, Choto ! »

Golfin vit venir à lui un grand chien noir ; mais l’animal, après avoir grogné en approchant, s’en retourna à l’appel de son maître. Au même instant, le voyageur put distinguer une figure, un homme immobile et sans expression, semblable à une statue de pierre, qui se tenait debout à une distance de huit ou dix mètres au-dessous, sur un sentier parallèle qui sillonnait irrégulièrement le talus. Ce sentier et cette figure humaine ainsi arrêtée appelèrent vivement l’attention de Golfin, qui, levant vers le ciel un regard joyeux, s’écria :

« Grâce à Dieu, voici donc cette folle qui se montre. Nous pourrons enfin savoir où nous sommes. Je n’aurais pas pensé que ce chemin fût aussi près de moi. C’est bien un chemin… Holà ! mon ami, pouvez-vous me dire si je suis aux mines de Socartès ?

— Oui, monsieur, c’est ici les mines de Socartès ; mais nous sommes un peu loin de l’établissement. »

La voix qui répondait était juste et agréable ; elle était animée d’inflexions sympathiques qui indiquaient une disposition courtoise et le désir de rendre service. Le docteur eut grand plaisir à l’entendre, et cette satisfaction s’accrut lorsqu’il vit poindre une douce clarté qui, pénétrant au milieu des espaces obscurs, fit revivre le ciel et la terre comme si elle les eût tirés du néant.

« Fiat lux ! s’écria-t-il en descendant du talus. Il me semble que je viens de sortir du chaos primitif. Nous voici dans la réalité. Je vous remercie, mon ami, des renseignements que vous m’avez donnés, et de ceux que vous me donnerez encore. Je suis venu de Villamojada ici, à la chute du jour. On m’avait dit d’aller tout droit, toujours tout droit…

— Vous allez à l’établissement ? demanda le mystérieux jeune homme, restant immobile et droit, ne regardant pas le docteur qui arrivait près de lui.

— Oui, monsieur ; mais évidemment je me suis trompé de chemin.

— L’entrée des mines n’est pas par ici. L’entrée est par la passerelle de Rabagonès, où se trouvent le chemin et la voie de fer en construction. Par ce côté-là vous seriez arrivé à l’établissement en dix minutes. Par ici ce sera un peu plus long, parce que la distance est plus grande, et le chemin fort mauvais. Nous nous trouvons ici dans la dernière zone de l’exploitation, et nous avons à traverser des galeries et des tunnels, à descendre des escaliers, à franchir des tranchées, à remonter des talus, à suivre un plan incliné, enfin à parcourir toute la mine de Socartès, depuis une extrémité qui est celle-ci, jusqu’à l’autre extrémité où sont les ateliers, les fourneaux, les machines, le laboratoire et les bureaux.

— En vérité, je me suis grandement trompé, dit Golfin en riant.

— Je vous conduirai avec grand plaisir, parce que je connais tout cela parfaitement. »

IIGUIDÉ

Golfin, enfonçant dans la terre meuble, inclinant à droite, penchant à gauche, mit enfin le pied sur le sol ferme du sentier, et son premier soin fut de regarder l’aimable jeune homme. Il resta un instant sous l’influence de la plus vive surprise :

« Vous êtes… murmura-t-il…

— Je suis aveugle, oui, monsieur, fit le jeune homme ; mais je puis, sans y voir, parcourir d’un bout à l’autre les mines de Socartès. Le bâton que j’ai à la main m’empêche de faire un faux pas, et Choto m’accompagne quand je n’ai pas mon guide. Ainsi, monsieur, laissez-moi vous conduire et suivez-moi.

— Aveugle de naissance ? demanda Golfin avec une expression de vif intérêt qui n’était pas dictée seulement par la compassion.

— Oui, monsieur, de naissance, répondit l’aveugle tout simplement. Je ne connais le monde que par le toucher et par l’ouïe. J’ai pu comprendre que le côté le plus merveilleux de l’univers est celui qui m’est interdit. Les yeux des autres ne sont pas comme les miens, ils ont par eux-mêmes la connaissance des choses ; mais ce don me semble si extraordinaire que je ne puis pas comprendre comment j’arriverai à le posséder.

— Qui sait ? fit Téodoro. Mais qu’est-ce que je vois, mon ami, quel est ce surprenant spectacle ? »

Le voyageur avait fait quelques pas auprès de son guide ; il s’arrêta ébloui par la fantastique perspective qui se développait devant ses yeux. Il se trouvait dans une cavité semblable au cratère d’un volcan. Le sol était irrégulier, les parois plus irrégulières encore. Sur les bords et au centre de cette énorme chaudière, dont l’étendue était accrue par le mirage clair-obscur de la nuit, se dressaient des figures colossales, des hommes difformes, des monstres renversés les pieds en haut, avec des bras immenses qui se tordaient, avec des jambes tronquées, des figures confuses comme celles que forment les nuages en se déplaçant dans le ciel ; mais immobiles et solidifiés. Elles avaient la couleur des momies, une couleur terreuse tirant sur le rouge ; leur attitude était celle de quelque mouvement fébrile surpris et fixé par la mort. On eût dit la pétrification d’une orgie de démons gigantesques, et leurs contorsions, les mouvements comiques de leurs têtes disproportionnées, étaient restés immobilisés comme les inaltérables poses de la sculpture. Le silence qui remplissait toute l’enceinte de ce cratère supposé était un silence qui faisait peur. On aurait cru que mille voix et autant de cris s’étaient trouvés changés en pierre ; ils étaient pierre depuis des siècles et des siècles.

« Où sommes-nous, mon bon ami ? demanda Téodoro. Ceci est un cauchemar.

— Cette zone de la mine se nomme la Terrible, répondit l’aveugle, indifférent à la stupeur exprimée par son compagnon de route. Elle a été exploitée jusqu’au moment où le minerai de calamine a été épuisé, il y a deux ans. Le travail se fait aujourd’hui dans d’autres zones, situées plus bas. Ce qui vous étonne, ce sont ces blocs de pierre crétacée et d’argile ferrugineuse durcie, qui sont restés après l’extraction du minerai. On dit que cela présente un coup d’œil sublime, surtout à la lumière de la lune. Je ne comprends rien à tout cela.

— C’est un spectacle étrange, dit l’étranger, en s’arrêtant à le contempler, mais qui me cause plus d’étonnement que de plaisir, parce que je l’associe au souvenir de mes névralgies. Savez-vous ce que cela me semble ? Je me figure que je voyage dans un cerveau agité par une violente migraine. Ces figures sont comme les formes perceptibles qu’affecte le mal de tête, compliqué des rêves et des fantaisies qu’engendre la fièvre.

— Choto ! Ici, Choto ! dit l’aveugle. Faites attention maintenant, nous allons entrer dans une galerie. »

Golfin vit en effet que l’aveugle, tâtant le sol avec son bâton, se dirigeait vers une petite porte étroite dont le cadre était formé par trois grosses solives.

Le chien entra le premier en flairant cette noire cavité. L’aveugle le suivit avec la sécurité de l’homme qui vit dans des ténèbres perpétuelles. Téodoro s’engagea ensuite, non sans éprouver une certaine répugnance instinctive de cette expédition souterraine.

« Il est fort curieux, dit-il, que vous puissiez entrer ici et en sortir sans faire un faux pas.

— J’ai été élevé dans ces parages et je les connais comme ma maison même. On a froid ici, enveloppez-vous bien, si vous avez un vêtement. Nous sortirons bientôt. »

Il tâtait de sa main droite la muraille formée de solives verticales.

« Prenez garde, ajouta-t-il, de vous heurter aux rails qui sont sous vos pieds. C’est par ici qu’on fait passer le minerai provenant des galeries supérieures. Avez-vous froid ?

— Dites-moi, mon cher ami, demanda le docteur joyeusement, êtes-vous bien sûr que la terre ne nous ait pas avalés ? Cette galerie est un œsophage. Nous sommes de pauvres bêtes tombées dans l’estomac de quelque grand insectivore. Et vous, jeune homme, vous vous promenez souvent par ces chemins agréables ?

— Je viens souvent par ici, et à toute heure ; cela me plaît extraordinairement. Nous voici arrivés à la partie la plus sèche. C’est du sable pur. Maintenant, voici revenue la pierre. Ici il y a des infiltrations d’eau sulfureuse ; par ici vous verrez une cape de terre dans laquelle on rencontre des coquilles pétrifiées ; il y a aussi des couches d’ardoise, ce qu’on appelle du schiste. Entendez-vous chanter le crapaud ? Nous approchons de la sortie. Ce vagabond vient ici toutes les nuits ; je le connais, il a une voix rauque et lente.

— Qui ? le crapaud ?

— Oui, monsieur. Nous voici près de la fin.

— En effet, je vois en avant comme un œil qui nous regarde. C’est l’ouverture de la galerie. »

Lorsqu’ils furent sortis, le premier bruit qui frappa l’oreille du docteur, ce fut ce chant mélancolique qu’il avait entendu un peu auparavant. L’aveugle l’entendit également, et, se retournant vivement, il dit, en souriant avec un sentiment de plaisir et d’orgueil :

« L’entendez-vous ?

— J’ai entendu cette voix tout à l’heure, et elle m’a fait un vif plaisir ; qui chante ainsi ? »

Au lieu de répondre, l’aveugle s’arrêta, et, appelant de toute la force de ses poumons : « Néla ! Néla ! » cria-t-il.

Des échos sonores, les uns tout près, les autres éloignés, répétèrent ce nom. L’aveugle, mettant les deux mains à sa bouche en forme de porte-voix, cria encore :

« Ne viens pas ; je vais là-bas. Attends-moi à la forge… à la forge ! »

Puis, se tournant vers le docteur, il lui dit :

« La Néla est une jeune fille qui m’accompagne ; c’est mon lazarille, comme nous disons. Ce soir, nous revenions ensemble de la grande prairie, et il faisait un peu frais. Comme mon père m’a défendu de sortir le soir sans vêtement de dessus, je suis entré dans la cabane de Romolinos, et la Néla est allée à la maison pour chercher mon caban. Il y avait un instant que j’étais seul dans la cabane, lorsque je me rappelai qu’un ami était chez moi à m’attendre. Je n’eus pas la patience de rester jusqu’au retour de la Néla, et je partis avec Choto. Je passais par la Terrible, lorsque je vous ai rencontré. Nous allons arriver à la forge. Là nous nous séparerons, parce que mon père se fâche lorsque je rentre tard, et Néla vous conduira jusqu’aux bureaux.

— Mille remerciements, mon ami. »

Le tunnel les avait conduits à un second espace, plus singulier que le premier. C’était une profonde crevasse, ouverte dans le terrain, et semblable à celles que produirait un cataclysme. Mais elle ne résultait pas d’une palpitation fougueuse de la planète ; elle avait été pratiquée par le pic laborieux du mineur. Cela ressemblait à l’intérieur d’un grand navire naufragé, couché sur la plage, et que les vagues auraient ouvert par la moitié, le pliant en un angle obtus. On pouvait même en compter les côtes décharnées, dont les pointes, en lignes inégales, couronnaient l’un des côtés. Dans la concavité on distinguait de grandes pierres, comme des restes de chargement ballottés par les flots, et tel était l’effet plastique du clair-obscur de la lune, que Golfin crut voir, au milieu de mille vestiges de choses nautiques des cadavres à moitié dévorés par les poissons, des momies, des squelettes, le tout mort, endormi, décomposé et profondément immobile, en l’état où sont toutes choses lorsqu’elles ont longtemps séjourné dans l’immense sépulture de la mer.

L’illusion devint plus complète lorsqu’il entendit un bruit d’eau, un clapotement semblable à celui que produisent les vagues apaisées lorsqu’elles se jouent dans les creux d’un rocher, ou lorsqu’elles fouettent les débris d’un navire naufragé.

« Il y a de l’eau par ici ? dit-il à son compagnon.

— Ce bruit que vous entendez, reprit l’aveugle en s’arrêtant, et qui semble… comment dirai-je ?… n’est-il pas vrai qu’il ressemble à ce bruit de gargarisme que nous faisons lorsque nous nous soignons la gorge ?

— Exactement. Et où se trouve cette eau ? Est-ce un ruisseau qui passe par ici ?

— Non, monsieur. Il y a ici, à gauche, une colline, derrière laquelle s’ouvre une cavité, un abîme, dont on ne connaît pas la profondeur. On l’appelle la Trascava. Quelques-uns croient que cette cavité va rejoindre la mer du côté de Ficobriga. D’autres disent qu’au fond court un ruisseau qui va et revient sans cesse.

— Et personne n’est descendu dans cette cavité ?

— On n’y peut descendre que d’une manière.

— Comment ?

— En s’y précipitant. Ceux qui y sont entrés n’en sont pas revenus, et c’est malheureux, parce qu’ils nous auraient dit ce qui se passe en bas. De jour, vous pourriez voir cette caverne, parce qu’il suffit de descendre parmi les pierres, ici à gauche, pour arriver tout auprès. Il y a un siège commode. Quelques personnes craignent d’en approcher, mais la Néla et moi nous allons très souvent nous y asseoir, pour entendre résonner la voix de l’abîme. Et réellement on croirait qu’elle nous parle à l’oreille. La Néla affirme qu’elle entend des paroles, qu’elle les distingue clairement. Moi, en vérité, je n’ai jamais entendu un mot.

— Je n’entends qu’un bruit de gargarisme, dit le docteur en riant.

— Cela semble ainsi quand on écoute d’ici… Mais ne nous attardons pas, car il est tard. Préparez-vous à pénétrer dans une autre galerie.

— Une autre ?

— Oui, monsieur, et celle-ci, quand on arrive à la moitié, se partage en deux. On trouve ensuite un labyrinthe qui fait des tours et des détours. On avait percé des galeries qui ont été abandonnées, et cela se trouve aujourd’hui comme il a plu à Dieu. Choto ! en avant ! »

Choto s’introduisit par un trou, comme un furet qui poursuit un lapin, et à la suite du chien pénétrèrent le docteur et son guide, qui tâtait avec son bâton ce chemin tortueux, étroit et ténébreux. Jamais le sentiment du toucher, se transmettant, depuis l’épiderme, le long d’un morceau de bois insensible, n’avait eu plus de délicatesse ni de finesse. Ils avançaient, décrivant d’abord une courbe, puis des angles et d’autres angles, toujours entre les deux parois de levées humides et pourries.

« Savez-vous à quoi je me figure ressembler ? dit le docteur, sachant que son guide se plaisait aux comparaisons. Il me semble être la pensée de l’homme pervers : nous sommes l’intuition du mal lorsqu’il pénètre dans la conscience pour se voir dans toute sa laideur. »

Golfin croyait s’être exprimé dans un langage peu intelligible pour l’aveugle ; mais celui-ci lui prouva tout le contraire en répondant :

« Pour celui qui possède le royaume inconnu de la lumière, ces galeries doivent être tristes ; mais moi, qui vis dans les ténèbres, je trouve ici une certaine conformité entre la terre et mon être propre. Je vais par ici comme vous circulez dans la rue la plus large. Si ce n’était parce que, de temps en temps, l’air est rare et l’humidité excessive, je préférerais ces lieux souterrains à tous les autres endroits que je connais.

— C’est l’idée de la méditation.

— Je sens dans mon cerveau un passage, un conduit comme celui que je parcours ; mes pensées y circulent magnifiquement.

— Oh ! quelle lamentable chose que de n’avoir jamais vu la voûte bleue du ciel en plein jour, s’écria le docteur avec un élan spontané. Dites-moi, ce conduit où vos idées circulent magnifiquement ne se termine-t-il jamais ?

— Bien, bien, nous serons dehors dans un instant. Vous dites la voûte du ciel ?… Ah ! je me figure que ce doit être une concavité harmonieuse, à laquelle nous nous figurons pouvoir atteindre avec les mains, sans qu’il nous soit possible d’y parvenir réellement. »

Lorsqu’il disait cela, ils arrivaient à la sortie de la galerie. Golfin, respirant avec force et avec plaisir, comme débarrassé d’un grand poids, s’écria en regardant le ciel :

« Grâce à Dieu, je vous revois, jolies étoiles du firmament. Jamais vous ne m’avez paru plus charmantes que ce soir.

— En passant, dit l’aveugle en étendant la main où il tenait une pierre, j’ai ramassé ce morceau de chaux cristallisée. Me direz-vous que ces petits cristaux, que le toucher me dit être si bien taillés, si fins, si bien ajustés les uns auprès des autres, ne sont pas une belle chose ? Du moins je les juge ainsi. »

Et tout en parlant, il émiettait les cristaux.

« Mon cher ami, dit Golfin avec une émotion attristée, il est véritablement douloureux que vous ne puissiez reconnaître combien peu ce caillou mérite l’attention de l’homme, lorsqu’est suspendu au-dessus de nos têtes ce magnifique amas de lumières merveilleuses qui remplissent la voûte du ciel. »

L’aveugle leva la tête en disant avec une profonde tristesse :

« Est-il donc vrai que vous existez, étoiles ?

— Dieu est immensément grand et miséricordieux, fit Golfin en posant la main sur l’épaule de son compagnon. Qui sait, qui sait, mon ami ? On a vu, on voit tous les jours des choses plus rares. »

En parlant ainsi, le docteur regardait de près le jeune homme, cherchant à examiner ses yeux à la faible clarté de la nuit. Fixe et sans regard, l’aveugle tournait en souriant son visage vers le côté où il entendait la voix du docteur.

« Je n’ai point d’espérance, » murmura-t-il.

Ils se trouvaient dans un site découvert. La lune, à chaque moment plus claire, illuminait des prairies ondulantes, et de larges talus qui semblaient les escarpes de fortifications immenses. À sa gauche, à une hauteur régulière, le docteur vit un groupe de maisons blanches bordant la crête du versant.

« Ici, à gauche, dit l’aveugle, est ma maison ; ici, en haut. Savez-vous ? Ces trois habitations sont tout ce qui reste du village d’Aldeacorba-d’en-Haut. Le reste a été exproprié en diverses années pour les besoins de l’exploitation. Tout ce qui est au-dessus est de la calamine. Nos pères vivaient sur des milliers de millions sans le savoir. »

Il parlait ainsi quand arriva auprès d’eux en courant une jeune fille, une enfant, une fillette, de petite taille, aux pieds légers.

« Néla, Néla, dit l’aveugle, m’apportes-tu un vêtement ?

— Le voici, répondit la petite, en lui mettant un manteau sur les épaules.

— C’est là celle qui chantait ? Sais-tu que tu as une jolie voix ?

— Oh ! s’écria l’aveugle avec un accent louangeur et candide : elle chante admirablement. Écoute, petite Marie, tu vas accompagner ce gentilhomme jusqu’aux bureaux. Moi, je rentre à la maison. J’entends la voix de mon père qui vient me chercher. Il va sûrement me gronder. Me voici, me voici !

— Rentrez promptement, mon ami, dit Golfin en serrant la main du jeune homme. L’air est frais et peut vous faire du mal. Je vous remercie de votre compagnie. J’espère que nous serons amis pendant le temps que je vais rester ici. Je suis le frère de Carlos Golfin, l’ingénieur de ces mines.

— Ah ! fort bien, don Carlos est l’ami de mon père et le mien ; il vous attend depuis hier.