Mascarade à Nice - Robert Deladrier - E-Book

Mascarade à Nice E-Book

Robert Deladrier

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Beschreibung

Armand Sany, jeune footballeur de 18 ans, voit sa carrière brisée après seulement dix minutes de jeu pour l’équipe de Nice-Port à cause d'une blessure. Amoureux fou de sa belle Mirabelle, il vit avec elle dans un splendide immeuble Art Déco de la Promenade des Anglais. Tandis que son père, boucher charcutier à Montpellier, le presse de se mettre au travail, Armand préfère profiter du confort que lui offre Mirabelle, pharmacienne et chercheuse pour l’OTAN.

Mais le destin prend un tournant inattendu. Lors du Carnaval de Nice, une série d'événements tragiques secoue la vie d’Armand, remettant en question son oisiveté et bouleversant son univers en seulement cinq jours. La mort rôde autour du couple, et Armand devra faire face à des défis qui changeront sa vie à jamais.


À propos de l’auteur :

Robert Deladrier a rejoint Bruxelles avec sa famille en 1960 après avoir tout perdu lors de l’indépendance du Congo belge. Dans sa quête de compréhension du monde, il a étudié la sociologie et a parcouru le globe, vivant pleinement l'époque hippie. De chef du personnel à Bruxelles à chargé de cours à Quito, puis conseiller économique en Côte d'Ivoire et en France, Robert Deladrier a mené une carrière riche et variée. Aujourd'hui à la retraite, il continue de suivre sa femme diplomate à travers le monde, tout en se consacrant à l'écriture.

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Seitenzahl: 201

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Polar

Image : Adobe Stock

Illustration graphique : Graph’L

Éditions Art en Mots

Prologue

Ce samedi 10 mars plus de deux cents filles libéraient bruyamment leur adrénaline dans le stade du club de Nice-Port. Le match de football contre Marseille allait incessamment débuter. Toutes arboraient la photo du jeune Armand Sany, leur nouvelle idole de dix-huit ans. L’émotion du nouvel attaquant vedette était indicible. C’était son émergence en championnat de France. Il remplaçait le décevant nigérian John Asomba, que d’aucuns disaient au bout du rouleau. Le public s’était déplacé en grand nombre pour le baptême de feu, et peut-être le sacre, de ce futur demi-dieu, qu’un journaliste néophyte comparait à Achille, le héros grec de la guerre de Troie : un corps vigoureux, une chevelure d’or et un sourire étincelant.

Les arbitres pénétrèrent sur la pelouse, suivis des deux équipes. Ce fut l’ovation générale. Armand, avant-centre, avait à ses pieds le ballon rond du début de partie. Fébrile, il se sentait invincible. Les filles étaient folles de lui, les garçons l’admiraient, les adultes l’encourageaient. C’était le plus beau jour de sa vie. Il lui sembla que le stade entier scandait son nom. Ce n’était peut-être que ses fans ? Il crut discerner de la crainte chez ses adversaires. On le redoutait !!! Son maillot 18 moulait ses larges pectoraux. Sur la bordure du terrain, John Asomba, frustré de sa mise au rancart, s’écharpait méchamment avec son entraineur, le coach Bart Stikel. Armand s’en gaussa. Les réservistes le mataient avec jalousie. Les caméras se pointèrent vers lui et son visage se figea sur l’écran géant. Ce qui provoqua l’exaltationdes spectatrices. L’arbitre consulta sa montre. Armand sut qu’il fallait s’extraire de cette singulière apesanteur et se concentrer sur la tactique imposée par le staff technique. L’équipe était disposée en quinconce conformément aux directives. Au coup de sifflet, il dribla un joueur, en loba deux autres et canonna de loin vers le goal. Une clameur désabusée s’éleva : le gardien du but avait facilement dévié le ballon. La tentative inaboutie fut cependant appréciée. Le jeu continua, cette fois-ci, devant la cage des Niçois. Les Marseillais les harcelaient non-stop. Leurs cavalcades étaient implacables. Ils variaient les passes, les réceptionnaient avec un art consommé. Ce n’était pas pour rien que leur club occupait la première place du championnat et Nice-Port l’avant-dernière. Des acclamations clairsemées émanèrent des gradins. C’était un but, heureusement annulé pour hors-jeu. Armand comprit que rester en avant-garde ne servait à rien. Il contrevint aux instructions du coach et fila prêter main-forte aux arrières. Il fallait endiguer ces offensives continues. Depuis son banc, l’entraîneur Stikel piqua une colère de fauve et lui fit signe de remonter. Armand tacla un adversaire, lui barbota le ballon, s’élança dans une trouée, transperça la ligne des arrières gauches. Son incursion électrisa le stade. Il vit blêmir le gardien marseillais. Il amorça son tir afin de loger le ballon entre les poteaux. Soudain ce fut la rupture. Ses jambes devinrent du coton. Il plia un genou, puis l’autre et s’écroula. Les ambulanciers accoururent et le transportèrent sur une civière vers les vestiaires. Il fut applaudi longuement et des grappes de supportrices couinèrent son prénom : « Armand, Armand, Armand ». Il n’avait joué qu’une petite dizaine de minutes. Il regarda l’écran géant. John Asomba avait repris sa place de buteur sous les huées. La moue contrariée de Stikel n’augurait rien de bon pour le Nigérian, massivement conspué par le public. Armand aurait sa revanche dans peu de temps. La gloire reviendrait très vite. Il en était persuadé. Une blessure, ce n’est pas la mort, ça se guérit toujours. Ses fans réclameront son retour. Dix minutes, certes, c’était peu, mais largement suffisant pour asseoir sa suprématie sur John. Sa jolie compagne Mirabelle l’aiderait à surmonter ce petit déboire.

Chapitre 1 : Un dimanche de pluie

Peut-on avoir le cafard quand on est beau, baraqué et fou amoureux ? Peut-on broyer du noir à quelques semaines de ses vingt ans ? Peut-on s’ennuyer à ne rien faire depuis près d’un an ? Certainement pas pour Armand Sany, jeune charmeur malgré lui. Quoique…

À Nice, l’hiver finissant jouait au yo-yo avec des journées de grand soleil et des giboulées glacées. Les températures fluctuaient subitement au grand dam des vacanciers et des cafetiers de la place Masséna.

Cette ultime semaine du carnaval commençait sous de mauvais auspices. Les organisateurs spéculaient sur un simple crachin, ils récoltèrent, ce dimanche après-midi, de violentes bourrasques et des rafales de pluie.

Du haut de son deuxième étage, le jeune Sany observait avec une pointe de mélancolie le cortège, chenilles processionnaires, progresser péniblement sur l’interminable avenue du bord de mer. Une musique assourdissante encourageait les participants dans leur marche cadencée. Déserté par la foule du matin, le défilé n’avait attiré qu’un maigre public. Les quelques badauds, sous leurs parapluies, ne se divertissaient plus. Ils étaient congelés et dépités par le navrant spectacle d’un carnaval en déroute.

Sur un char, un monumental bouffon ondoyait sur un puissant ressort en acier et le terrifia. Une sensation de déséquilibre le fit chanceler. Il garda de longs instants les yeux clos. Quand il les rouvrit, la clownesque figurine en polyester avait fait place à celle d’une jeune fille à la face ravinée par le mistral. Des vipères cornues s’échappaient de sa chevelure dorée. Armand recula de quelques pas et s’appuya sur un guéridon en acajou massif.

Une angoisse inexplicable l’étreignit. Il se maîtrisa, s’apaisa.

« Quelle misère ! Tous ces sots dans le froid qui déambulent derrière des chars burlesques. Les caprices de la nature détérioreront leurs splendides accoutrements. Bientôt ils ne porteront plus que des guenilles. Et ce visage de carton-pâte, incroyablement saugrenu, s’altérera. Il fallait interrompre cette débâcle. Quel bousillage ! Oui, on aurait dû suspendre cette désastreuse procession. L’ânerie des organisateurs me révolte. »

Songeur, son téléphone mobile en main, il se réfugia dans ce fauteuil avachi qu’il nommait pompeusement ‘Ma Quiétude’. Ce voltaire aux accotoirs rembourrés s’harmonisait avec le tripode circulaire Louis XVI.

Il reprit la lecture du courriel de sa tendre Mirabelle.

« … et l’amour représente pour moi ce qu’il y a de plus précieux. Tu es mon amour. Je t’aime. Le conçois-tu ? Sache que tu es tout, absolument tout pour moi. Maintenant et pour toujours. »

***

On cogna répétitivement à la porte. Il éteignit son mobile, le glissa dans le tiroir du guéridon et s’empressa de traverser le salon.

« Zut, la vieille baderne vient encore me casser les pieds »,se chagrina-t-il.

— Entrez, mon Colonel. Quel temps épouvantable pour le carnaval.

Son visiteur, un rude gaillard dans la cinquantaine, acquiesça d’un léger hochement de tête.

Presque en le bousculant, le colonel Bourdieu cingla vers l’imposante armoire de chêne qui jouxtait la fenêtre, entrouvrit le battant gauche, saisit une bouteille de whisky Five Stars et un verre en cristal de Bohême. Le bougre connaissait les lieux et savait où se nichait le bar ! Rien d’étonnant à cela puisque ce meublé lui appartenait. Armand et Mirabelle l’occupaient ensemble depuis près d’un an. Mais à vrai dire, Armand avait le sentiment d’y vivre seul tant les interminables absences de sa compagne se succédaient. Il tempêtait contre le sort qui le privait de sa douce Mirabelle. Il vouait aux gémonies cet institut de recherches sur les armes bactériologiques qui accaparait sa dulcinée. Il râlait qu’elle ait accepté une énième mission à Paris.

Esseulé dans ce majestueux immeuble ? Pas tout à fait, puisque le père de Mirabelle, l’antipathique colonel Bourdieu, habitait dans l’appartement du cinquième, soit trois étages au-dessus du sien ! Et que plusieurs fois par semaine, Armand pâtissait de ses incursions brèves, mais impromptues.

Le colonel s’était approprié de la bouteille (qu’il semblait considérer comme la sienne) et s’était tassé dans ‘Ma Quiétude’. Armand comprima son agacement. Ce petit bonhomme, il le qualifiait de rustre. Mais n’était-il pas dépendant de lui ? Psychologiquement, car c’était le ‘paternel adulé’ de Mirabelle, financièrement car il ne lui réclamait jusqu’à présent aucun loyer. Il lui vint à l’esprit que ‘Ma Quiétude’ lui appartenait… tout comme les autres meubles… tout comme l’entièreté de l’immeuble ! Cela le contraria profondément.

Il gratifia le colonel d’un petit napperon en guise de sous-verre. Comme à l’accoutumée, celui-ci déboucha la bouteille, posa précautionneusement le bouchon sur le guéridon, se versa le peu de whisky qui subsistait, l’avala cul sec, puis articula d’une manière compassée :

— J’ai des nouvelles de ma fille. Pas de bonnes nouvelles. Pour vous, pour moi.

Positionnant le verre au centre du napperon, il fit une mimique sacramentelle sans toutefois lâcher la bouteille.

« Encore une de sifflée, ce n’est pas possible ! En mon absence, il doit s’infiltrer ici pour écluser mon whisky », se dit Armand.

Des nouvelles de Mirabelle ? De sa part ? Armand n’en avait cure. Des nouvelles, il en recevait de temps en temps par courriel, mais les gardait jalousement pour lui. Pourquoi dispenser ces confidences à ce grossier merle ? Pourquoi aliéner le lyrisme de sa fille sur leur amour ? Quel bonheur quand son ‘joli Papillon’, comme il se plaisait à la nommer, lui téléphonait. Cela expliquait pourquoi il avait bombardé le vieux fauteuil ‘Ma Quiétude’. Tous les matins, confortablement assis face à la fenêtre donnant sur la Promenade des Anglais, un bouquin sur les genoux, il se languissait en attente d’un aléatoire appel. Le temps débobinait le fil des heures dans unedouceur léthargique. Cette nonchalance matinale lui seyait à merveille.

Bourdieu reprit sentencieusement :

— Et ces nouvelles me navrent. Les recherches de Mirabelle s’embourbent. Ses résultats sont décevants. En haut lieu on s’agace, on se crispe, on se chiffonne. Elle craint de ne pas pouvoir revenir à Nice avant le mois prochain.

Plouf, un coup dans l’eau. Mirabelle le lui avait annoncé ce matin même. Il affecta d’être ébranlé par ces quelques phrases et bredouilla faussement commotionné :

— Un mois encore ! Cela fait déjà cinq semaines qu’elle est à Paris !!! Bon sang… pourquoi a-t-elle accepté ces missions temporaires pour l’OTAN ?

Il leva les bras pour crédibiliser sa lamentation.

Le colonel le révolvérisa de ses yeux perçants avant de le clouer au pilori de l’opprobre.

— Vous séjournez avec ma fille, depuis près d’un an si je ne m’abuse, à cueillir des marguerites imaginaires, le derrière dans votre fauteuil !!! Vous avez eu une déchirure musculaire. Soit. Ce n’est pas une raison pour ne pas vous battre. Vous devez forger votre place dans la société. Il faut vous remuer mon garçon. Vous aurez bientôt dix-neuf balais, n’est-ce pas ? À votre âge il est temps de se bouger, de se démener, de s’affairer pour gagner beaucoup, beaucoup d’argent. La fortune ne vous tombera pas du ciel. Être sans le sou est écœurant pour soi-même, pour les autres. Mirabelle l’a incontestablement capté. Vous pas encore, et c’est fâcheux. Pourquoi s’en mettre plein les fouilles ? Simplement, mon garçon, pour être respecté.

Armand ne doutait pas que le colonel, par ses relations à l’état-major, s’était arrangé pour que Mirabelle soit incorporée à l’OTAN. Quelle gloire pour cet ancien militaire de carrière ! Sa fille à l’armée ! Quelle inconscience que de l’avoir fourguée dans un laboratoire de recherche bactériologique ! Quel danger… la contamination est une réalité indubitable.

Cependant la dernière réflexion du colonel sur les bienfaits de l’enrichissement le troubla. Mirabelle aurait-elle besoin d’argent ?

Il fixa le colonel qui rebouchait la bouteille de whisky.  

— Une question, cher Colonel. Votre fille ne m’a jamais briefé sur ses recherches à l’Institut de recherche biomédicale des Armées. J’ai compris que c’est classifié ‘secret défense’, mais pourriez-vous me lever un coin du voile ? Cela me rassurerait de savoir qu’elle ne court aucun péril.

Un exocet fusa.

— Non, mon garçon. Il serait impensable de vous mettre au fait de ce qu’elle étudie dans ce laboratoire de l’OTAN. Même à moi, elle ne me révèle rien. J’ai ma petite idée, soyez-en sûr. N’est-elle pas ma fille ? Un enfant, spécialement une fille, cache difficilement quelque chose à son père. Il vaut mieux que vous en restiez là. Faites-lui confiance et concevez simplement que vos séparations périodiques ne sont que passagères et qu’en quelque sorte vous contribuerez en acceptant stoïquement cette situation à la réussite d’une découverte capitale. Je vous somme de ne pas la sonder sur ses recherches et ses éventuelles expérimentations. Ni aujourd’hui ni demain. Lorsqu’elles seront terminées, elle reviendra vivre avec vous… avec nous. Elle reprendra sa place à la pharmacie Degas sous la supervision de madame Fontainier, la gérante. Cette période compliquée, hermétique, devra être oubliée comme si elle n’avait jamais existé. Me comprenez-vous ou n’est-ce pas assez clair ?

Il déposa la bouteille vide à côté du verre et s’en alla d’un air revêche. Armand remarqua que son futur beau-père avait imprégné ‘Ma Quiétude’ d’une légère âcreté. Ce n’était pas la première fois. Le curieux était que cette même odeur planait parfois autour de Mirabelle.

— Ne partez pas, j’ai une autre question.

« Une question pour encore quoi », l’admonesta le colonel du palier supérieur.

Armand tenta de rattraper le grincheux, qui avait déjà monté deux volées d’escaliers.

— Comment fut votre randonnée dans le parc naturel des Préalpes ? Y avez-vous déniché de nouveaux insectes pour votre collection ?

Aucune réponse. Le colonel poursuivait imperturbablement sa marche. Un claquement se répercuta dans toute la cage del’escalier. Le colonel était rentré chez lui.

Le rustre, le grossier, le grossier merle !

***

Quel personnage rebutant, pensa Armand. Collectionner de minuscules bestioles lui paraissait d’une ignoble cruauté. Il s’imagina le colonel, en godillots d’explorateur, parcourant de tortueux sentiers de montagne, capturant des insectes innocents, les nettoyant dans sa chambre d’hôtel, les bassinant chez lui dans de l’alcool, les séchant au buvard, puis les épinglant sur une fine lamelle de liège.

Il huma profondément le haut dossier du fauteuil Voltaire. L’odeur s’était presque dissipée. Il en eut un haut-le-cœur.

Sa pensée chavira quelques sept années en arrière. Il se remémora son malencontreux malaise dans la cour de récréation de son école. Il suait, allongé sur un sol en béton. Ses poumons se calcinaient. Il se cramait de l’intérieur. Son cerveau bruissait de rires gras de ses camarades de classe. Il avait eu une nausée, suivie d’un vertige, d’une sensation de chaleur extrême et s’était affaissé. D’un boucan cacophonique saillit la voix autoritaire de son professeur principal et le tohu-bohu diminua. Il fut hissé, sanglé, trimballé sur un brancard. Monsieur Dussart aspergea d’eau froide sa frimousse blafarde. Sa respiration se rétablit. Le frêle garçon lorgna anxieusement autour de lui. Monsieur le professeur Dussart et le Père Léonard, le directeur de l’école, le ventilaient avec de grands cahiers écornés. Ils savaient ce qui s’était passé. Ses condisciples l’avaient contraint à renifler un banal coléoptère qu’ils avaient trempé dans de l’alcool isopropylique. Blague de potaches sans méchanceté, mais dangereuse. Père Léonard semonça vertement Bibou, le chef de la bande des conspirateurs, et prohiba l’utilisation de produits chimiques par les élèves. Monsieur Dussart qui ambitionnait d’initier ses élèves à la conservation des insectes élatéridés en utilisant du formol en prit pour son grade. Ararar (c’était le sobriquet d’Armand) fut la risée de ses camarades pendant plusieurs semaines. Ils lui épinglèrent dans le dos des crayonnages de lucane cerf-volant, coléoptère de forme ovale. Sous les lazzis, Armand, assez chétif, n’osait pas se défendre. « Ararar le lucane cerf-volant », gouaillaient les vauriens excités par leur meneur. Monsieur Dussart tempéra les ardeurs belliqueuses et mit un terme à ce sobriquet en infligeant une sévère punition à Bibou, un échalas boutonneux de seize ans, un cancre fourbe et sournois, toujours prêt à colporter ses mensonges, ses médisances, ses calomnies. Crayonnages et moqueries cessèrent. Armand fit de monsieur Dussart son protecteur et lui voua une éternelle reconnaissance. Désormais plus personne n’osait l’importuner à l’école.

Monsieur Georges-Ferdinand Dussart était professeur de sciences naturelles. Il fut muté dans un lycée de la banlieue de Montpellier quelques mois après cet incident. Ce fut un crève-cœur pour le jeune adolescent.

Les pensées d’Armand vagabondèrent ensuite sur sa jeunesse à Brivas-lès-Montpellier dans la commune de Saint-Georges d’Orques. Il soliloqua rêveusement.

— Les retours à la maison en compagnie de monsieur Dussart m’ont marqué à jamais. J’avais un rare sentiment de protection et d’amitié. Il vivait à dix minutes de chez moi. En fin de journée, nous revenions ensemble. Devant le perron, il me souhaitait de passer une belle soirée en famille en ignorant la sécheresse de cœur de mes parents. Aucune présence à mes côtés, aucune tendresse pour leur enfant unique ! Ils se cantonnaient dans le rôle de nourriciers. J’avais conscience qu’ils bossaient durement dans leur boucherie-charcuterie de Montpellier et qu’ils n’avaient guère de temps pour s’occuper d’un fils non désiré. Moins encore de l’enfant renfermé que je devins. « De belles soirées en famille », on en était loin du compte, mon brave monsieur Dussart. C’était Arlette Lesage, la bonne à tout faire, qui m’accueillait à mon retour d’école. Elle lambinait deux heures environ avec moi, le temps de mes devoirs, de mon repas, de mon bain, puis s’en allait, au volant de sa vieille Jeep Commando, repasser les chemises noires du Petit Eddy, son mari, un boit-sans-soif ayant régulièrement maille à partie avec la police. Ses paupières tombantes, son maquillage outrancier, son air de chien battu, ne m’importaient pas. Elle s’occupait de moi avec laxisme et patience. Je la nommais ‘Nounou nougat’ parce qu’elle me régalait à la pelle de cette confiserie sucrée qu’élaborait Tantine Jojo, sa cousine Josiane. Elle me gâtait de tartelettes à la cassonade avant de me tondre les tifs en brosse.

***

Depuis ses douze ans, Armand cultivait une sorte de tradition. Fin décembre, il expédiait une carte de Noël aux personnes aimées. Il choisissait une série de cartes décorées de gui ou de houx, des timbres représentant le père Noël et s’appliquait à calligraphier au mieux le nom et l’adresse du destinataire sur une enveloppe de couleur. Sa nounou Arlette en avait été l’instigatrice. Pour le consoler lorsqu’il sut que monsieur Dussart quittait l’établissement scolaire, elle trifouilla dans son grenier à la recherche d’un petit carnet en cuir d’Espagne, encore inutilisé. Sur la couverture, elle fit graver ‘Ceux que j’aime’. Elle le lui offrit.

— Tu peux compter. Il y a une trentaine de feuilles. Tous les gens que tu chéris le plus au monde auront leur page. Tu y colleras leur photo et y inscriras leur nom, leurs coordonnées, une courte explication pourquoi tu lesaimes. Tu leur enverras chaque année une carte de vœux. Je suis certaine que monsieur Dussart, par exemple, sera content à Noël de trouver dans sa boîte aux lettres ta marque d’estime. Ce sera ton carnet fétiche.

Armand s’était appliqué à y consigner les nouvelles coordonnées de monsieur Dussart, celles d’Arlette, de ses parents et d’une poignée de camarades d’école. Dans l’exubérance de la jeunesse, il prit chaque marque d’affection pour de l’amitié. Le carnet se remplit au fil du temps.

Sept années s’étaient écoulées. Les amis d’hier n’étaient plus ceux d’aujourd’hui. Les pages du carnet étaient devenues presque illisibles : trop de ratures, trop d’annotations.

La réponse à ses cartes de vœux était pour Armand le vrai témoignage d’amitié. Il noircissait les noms de ceux qui ne lui répondaient pas. La longue liste d’autrefois se limitait à présent aux deux fidèles de la première heure. Il les avait soulignés au marqueur rouge. Il fut meurtri par l’absence de réaction épistolaire de ses parents qu’il avait quittés pour vivre à Nice. Il leur avait envoyé une carte de Noël. Dérogeant à son habitude, il avait choisi comme motif l’Enfant Jésus dans une étable. C’est en vain qu’il avait attendu leurs vœux. Il leur appliqua l’impitoyable sanction. Il raya leur nom ! Le carnet ‘Ceux que j’aime’ méritait-il encore cette candide appellation ?

Que de souvenirs lointains ! Il reprit son monologue.

— Ce cher monsieur Dussart, je pense en avoir fait mon ami. Je l’ai croisé, il y a deux mois, ici même à Nice. Il se promenait près de l’hôtel Negresco et ne m’avait pas reconnu. Quelle allégresse. Il a dû être étonné que je le toise de mon mètre quatre-vingt-six. 

— Mais oui, bien sûr… c’est toi, Armand !!! Tu t’es tellement fortifié depuis l’école.

— Cette métamorphose, c’est grâce à vous, Monsieur Dussart. C’est vous qui m’aviez incité à faire du sport et orienté vers le club de football de Brivas-lès-Montpellier. Le nain simplet s’est transformé en un tigre aux aguets, en un vrai athlète ou plutôt… un ex-vrai athlète.

— Je suis affligé de ce qui t’est arrivé sur le stade, de cette brutale lésion aux cuisses.

— Ce fut un cuisant revers pour moi. J’ai depuis surmonté cette épreuve. Savez-vous que je suis amoureuxd’un ange ?

J’étais trop heureux de le revoir, de lui clamer mon amour pour mon joli Papillon. Je m’enivrais en parlant d’elle, en lui parlant d’elle. Il m’écoutait tout ouïe.

— Bien, Armand. Ne m’en veux pas de te fausser compagnie. J’ai rendez-vous avec mon épouse à la gare. Notre train pour Marseille s’ébranlera dans une demi-heure. Ce fut une commotion de te revoir après tant d’années. Je continuerai à répondre positivement à tes vœux. Note ton numéro de téléphone au verso de ce carton. Au cas où il se nouerait des incompréhensions entre nous, je pourrais régler cela de vive voix.

Je lui fis l’accolade et il s’éloigna tremblotant, loqueteux dans un paletot d’hiver fripé, le pantalon tirebouchonné. Le pauvre homme déclinait avec l’âge. 

À une courte encablure de là, madame Fontainier, la gérante de la pharmacie Degas, avait été témoin de cette rencontre fortuite. Elle me fit un signe furtif avant d’obliquer dans une ruelle adjacente.

Armand repensa à la carte musicale de monsieur Dussart. Il en était resté comme deux ronds de flan. Sur sa traditionnelle carte de Noël, Armand avait libellé : « Hourra ! Le club de football de Nice-Port me titularise en équipe première ». Son ancien professeur lui avait répondu : « Bonne Année et félicitations. Mon épouse et moi ne t’oublions pas ». Armand avait religieusement conservé cette carte musicale ‘We Are The Champions’, la fameuse mélodie de Queen.

Mais les choses avaient mal tourné. Au premier match de championnat, après dix minutes de jeu, Armand eut une élongation aux muscles ischio-jambiers. Des contractures qui mirent un terme à sa carrière sportive. Tout s’était brutalement effondré. Comment pourrait-il s’en remettre ? Le club de Nice-Port l’avait soutenu au mieux dans cette fâcheuse épreuve. Gabriel Klein, le soigneur du club, après l’avoir examiné, recommanda la natation comme seul remède possible. Son corps n’a pourtant rien voulu savoir et il garde une lancinante douleur à l’arrière des cuisses. Quelle déception pour monsieur Dussart qui lut dans la presse sportive son retrait de l’équipe. Il lui envoya un mot de réconfort.

***

Le jeune homme philosopha sur l’apologie de l’argent par le colonel et persifla :

— Ce rustre de gradé ne sait pas que l’assurance sportive m’a refilé cinquante mille euros. Je n’ai jamais mis ma Mirabelle au parfum de ce magot. Je n’en connais pas la raison. Est-ce par pudeur ? Certainement pas. Je la sais fortunée. Elle croule sous les picaillons de son vieux. Cette somme dérisoire pour elle ne l’est pas pour moi. Au contraire ! C’est vrai que je devrais me secouer pour débusquer un boulot ou plutôt un revenu. Je ne peux quand même pas vivre tout le temps à ses dépens. Bien qu’elle semble le souhaiter, ce cher Papillon. Je vis dans un rêve. Ha, ha, ha. Une perle rare qui subvient à mes besoins, son père qui me loge gratuitement ! Ils m’assimilent à un indigent, un quémandeur sans ressources ! Bah ! Je ne suis pourtant pas une sangsue ou un prédateur comme l’insinue le colonel Bourdieu. Pique-assiette, je le lui concède, mais avec une cagnotte rondelette. Hélas entamée !

Le tapage de la rue s’était tari. La parade était terminée, les chars volatilisés, le public évaporé. De la fenêtre, il aperçut au bout de l’avenue une armada de nettoyeurs avec brosses et engins motorisés. Il se polarisa sur ce second cortège. Ces hommes en uniformes verts l’impressionnèrent. Quelle vitesse d’exécution ! La pluie, le vent, le froid n’avaient aucune prise sur eux. Ils trimaient sans répit en restituant derrière eux une Promenade des Anglais désencrassée et récurée. Ce branle-bas enfiévré nedura que peu de temps. Des voitures de police, gyrophares et grands feux allumés, émergèrent comme dans un film américain. Elles devançaient un trafic routier qui bouillonnait depuis des heures. Les véhicules se désengorgèrent, s’exhumèrent, déferlèrent, confluèrent et bouchonnèrent. Son regard se porta sur la plage. La mer était sombre, lugubre. Armand émigra dans ‘Ma Quiétude’. Pourquoi ne pas postuler un emploi à la police, à la gendarmerie ? Ou encore dans le nettoyage à la Mairie ? Il chassa ces idées abracadabrantes. Sur la table basse dépérissait son mobile. Il s’en empara pour y éplucher le mail de Mirabelle. Tenter de la contacter était peine perdue. Il le savait. Elle ne décrochait jamais lorsqu’elle était à Paris. Elle avait édicté une règle stricte : elle l’appelle, lui n’appelle pas !!!

***