Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Maxilien vivait du haut de son arbre jaune ; un arbre haut, si haut qu'il ne pouvait distinguer les reliefs de la Terre Mère. Mais peu lui importait car il était heureux et ne sentait ni le froid ni la pluie. Hélas, par une belle nuit étoilée, de terribles tremblements secouèrent son arbre et le tordirent. Maxilien sera alors contraint d'en descendre afin de lui venir en aide et aussitôt à terre, il se verra entrainer dans un monde qu'il ne connaissait pas ; un monde dans lequel il fera d'étranges rencontres et une terrible découverte : il a perdu la mémoire ! Accompagné de Soun " Doux comme la Pluie ", il comprendra que sa quête devra le mener aux abords du terrifiant gouffre de Brönte. C'est la recherche éperdue de ses souvenirs qui conduira Maxilien, du haut de ses 215 ans, à témoigner dans ce livre et, ainsi qu'il le dira lui-même au Sage de Farah : " c'est souvent la fin que vos Livres racontent, non pas le chemin ! "
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 543
Veröffentlichungsjahr: 2018
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
A toi, mon tendre amour A vous, mes enfants, sans lesquels, le monde ne tournerait pas rond…
Avant-propos
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Remerciements
Ce matin, comme tous les matins de ces 215 longues dernières années, je m’éveille du haut de mon arbre jaune, le plus grand, le plus beau, le plus majestueux de tous.
Exceptionnellement, il fait froid et je ne cesse de frissonner. Mais peu m’importe tout à coup car dans cette pénombre que je trouve glacée, je l’entends.
Une vague de bonheur m’envahit car c’est le signal tant attendu. Je sais que je vais la revoir.
Ewa…
Ce chant d’oiseau si particulier, si singulier, je l’ai, en des temps sombres et agités, entendu tant de fois et cette fois-là, il vient pour moi !
Soun, mon ami, n’est plus depuis longtemps et j’ai vu partir tant d’êtres aimés que la solitude en est presque devenue insupportable. Ma vie a été longue et mes souvenirs si nombreux qu’il m’a fallu les oublier. Je vois bien les regards inquiets de mon peuple mais lui, que sait-il ! Que sait-il de ce qui s’est réellement passé lorsque nous courrions éperdument après les anneaux du temps ! Que sait-il des sacrifices consentis pour les sauver tous…
Mais que m’importe après tout, la passation est faite et le nouveau Porteur est prêt.
Alors ce matin-là, à l’appel de ce chant d’oiseau, je sais que je peux partir pour ne plus revenir.
Je m’appelle Maxilien le Sage et voici notre histoire, celle que n’ont jamais racontée et ne conteront jamais les Livres.
Je vivais tout en haut d’un arbre.
Un arbre d’une hauteur vertigineuse.
Si vertigineuse que de là-haut, je distinguais à peine le sol de la Terre Mère.
Cet arbre était jaune car il était si proche de l'astre Soleil qu’il en avait pris la couleur.
Là-haut, il n’y avait pas de nuages et il ne pleuvait pas. Je ne connaissais donc ni le froid, ni la pluie. La morsure des rayons du Soleil ne m’atteignait pas non plus car l’énergie du vaste feuillage formait une épaisse et impalpable couche protectrice.
De là-haut, lorsque l’astre de lumière finissait sa courbe de l’autre côté du monde, je pouvais contempler la voûte céleste parsemée d’une myriade de points lumineux de forme et taille différentes. Et si par hasard, l’un d’entre eux traversait l’horizon à toute vitesse laissant derrière lui une poudre blanche et brillante, je m’imaginais chevauchant cette longue traine, parcourant l’immensité du ciel.
Si je m’endormais la tête pleine de rêves de voyage et de grandeur, je me réveillais néanmoins chaque matin avec bonheur car mon arbre me permettait de vivre. Pour me désaltérer, je buvais la rosée qui se nichait dans le cœur des feuilles. Les gouttes étaient fraiches et je m’employais à les collecter dans de petits pots de fines branches tressées si étroitement qu’elles ne pouvaient s’enfuir. Lorsque j’avais faim, j’avalais goulument les fruits dorés et subtilement sucrés cachés entre les feuilles et en profitais pour constituer quelques provisions.
Une fois rassasié, je suivais la course matinale de l'astre Soleil, parcourant avec agilité l’épais plancher formé par le feuillage de mon arbre, attentif à la moindre branche tordue ou feuille malade ou au plus petit fruit qui ne saurait, pour une raison inconnue, pousser. J’aimais aussi m’enfoncer dans les profondeurs de la canopée, visitant et revisitant encore et encore le creux de ses larges branches qui constituaient autant de cachettes mystérieuses et de passages dérobés.
Mon arbre était singulier et nous étions liés, lui et moi, d’une façon peu commune. Une main sur son écorce, je le sentais vibrer ; l’autre sur ma poitrine et nous respirions à l’unisson. Si je courais sur le plancher feuillu, son rythme s’accélérait, ses feuilles et fleurs s’agitaient, la sève coulait dans ses veines à vive allure et dans ces cas-là, je pouvais presque la voir ! Puis lorsque je ralentissais le mouvement de mes pas, le calme revenait en lui. Le frémissement de ses feuilles s’apaisait tout comme la course effrénée de sa sève. Ses branches protectrices se resserraient alors sous mes pas et si je devais m’allonger, un tiède tapis de mousse jaune très pâle se formait doucement sous mon corps.
Je m’allongeais souvent sur le ventre au bord de mon arbre et laissais mon regard se perdre sur l’horizon d’en bas. J’aimais admirer la course lente des nuages blancs. Ils étaient de mille formes, tantôt légers et allongés, tantôt énormes et rebondis. Je les voyais se teinter de bleu, de jaune, de rose ou d’orangé et ressentais même une certaine excitation lorsqu’ils devenaient gris et noir, signe chez eux d’une grande colère. Ils étaient alors parcourus d’éclairs à la lumière aveuglante et ne cessaient de s’entrechoquer faisaient résonner le ciel de leur voix grave.
Et lorsqu’enfin les nuages, épuisés par tant de rage, se déchiraient, je pouvais alors nettement voir quelques tâches de couleur vive. J’étais sûr dans ces cas-là qu’il s’était passé quelque chose qui avait nettoyé la Terre Mère. Je m’assoupissais alors et profitais du calme.
Avais-je envie de descendre visiter le monde d’en bas dans lequel mon arbre plongeait ses racines ? Je ne me souviens pas en ce temps-là m’être jamais posé la question. Pourquoi l’aurais-je fait ? Je n’avais besoin de rien et étais parfaitement heureux. Mais la sagesse m’apprit que jamais « Temps heureux ne perdurent » et ce fut la plus petite, la plus étrange, la plus improbable des choses de ce monde qui m’ouvrit les yeux, déclenchant l’inexorable. Car il est des jours funestes où tout bascule. Des jours qui restent à jamais gravés dans les mémoires. Ce jour-là a été, pour moi et pour mon arbre, un de ceux-là.
Je m’étais assoupi ce jour-là lorsque je sentis quelque chose sur le bout de mon nez et cette chose marchait. Je crus tout d’abord qu’il s’agissait d’un rêve mais la chose finit par m’agacer et me chatouiller tant elle faisait d’aller et retour sur mon nez. Je passai en vain une main sur mon visage et ce geste me réveilla. J’ouvris les yeux et louchant, me trouvai face à une tête étrange et minuscule. Je sursautai et chassant l’intrus entr’aperçu, me redressai. De peur, mon cœur cognait dans ma poitrine. Cela faisait mal et je m’en étonnai. Dans la quiétude de ma vie sur mon arbre, cela faisait longtemps que je n’avais pas ressenti d’émotion aussi violente comme la peur.
Je calmai les battements de mon cœur. Je l’avais échappé belle ! Mais en réalité, à quoi avais-je échappé ? Mon arbre n’avait pas réagi et pourtant lui et moi étions étroitement liés. Je cherchai en lui une réponse à ma propre réaction de peur, en vain. J’en fus contrarié : pourquoi ne me parlait-il pas ? Au contraire, il envoyait au travers du calme mouvement de son feuillage des signaux de paix. La chose qui m’avait effrayé était-elle son amie ? Je me secouai : je devenais jaloux et c’était parfaitement ridicule ! Mon arbre avait toujours été mon allié, il était mon « second moi », je n’avais donc pas de soucis à me faire.
Finalement, la curiosité l’emporta et je cherchai du regard cette chose inconnue qui était venue jusqu’à moi.
Elle avait atterri sur une feuille et nullement impressionnée par le bond que je lui avais fait faire en la chassant, entreprit de la croquer !
J’étais si surpris que je la laissai faire en dépit des signes de douleur que je percevais. Je me rapprochai et l’observai : de gros yeux globuleux rouges à facettes, d’énormes mandibules jaunes et un petit corps brun, de multiples pattes crochues et poilues. Quelle chose étrange ! Elle devait venir de la Terre Mère et avait réussi l’ascension du tronc de mon arbre. Cela tenait du prodige ! Je voulus la prendre pour l’étudier de très près. Mais mon ignorance de la vie d’en bas était telle que je la saisis entre mes doigts et aussitôt elle cessa de s’agiter. Je venais de l’écraser !
Je considérai, désolé, ce pauvre et minuscule petit être en charpie dont je venais d’achever brutalement la vie. Comme je m’en voulais ! Et quelle maladresse ! Mon arbre lui-même faisait résonner son mécontentement. Ce sentiment qu’il exprimait clairement au travers d’un grondement sourd de tout son être me prit au dépourvu et m’attrista. Je tentai de me « connecter » avec lui mais en vain. Je ne pus alors me débarrasser de ce pressentiment : cet intrus que j’avais écrasé malencontreusement, ce fait malheureux ne ferait qu’en précéder un autre.
L’astre Séléné venait de remplacer l’astre Soleil et je m’allongeai ce soir-là confus et malheureux bien que, comme à l’accoutumée et afin d’éclairer doucement la nuit, je glissai dans un pot de ma fabrication une petite feuille encore gorgée de lumière, la seule qui ne s’éteindrait pas la nuit venue. L’âme en peine, je ne cessais pourtant de penser à la drôle de chose dont j’avais laissé le corps inanimé dans le creux d’une branche couverte par une petite feuille. Je n’avais pas su quoi faire et avais interrogé mon arbre. Hélas, pour une raison inconnue, il était demeuré muet.
Le reste de la journée, tandis que l’astre Soleil basculait du côté du couchant, s’était passé tristement. Mon corps m’avait brûlé car, d’aussi loin que remontaient mes souvenirs, j’avais toujours eu sur les jambes, les chevilles et les pieds, d’inexplicables et inertes traces rouges sombres. Mais ce jour-là, elles m’avaient fait mal. J’en avais cherché les raisons mais je n’avais vu qu’une immense tâche d’ombre dans ma mémoire et je réalisai que cette ombre ne me permettait pas d’obtenir de réponse.
Que me restait-il d’autre à faire sinon attendre le jour suivant ?
Je m’allongeai sur un tapis de mousse lorsqu’une sensation inconnue m’étreignit le cœur. Il s’affola et se mit à battre violemment dans ma poitrine. Que se passait-il ? Je me rendis vite compte que cela venait de mon arbre. Une angoisse presque impalpable était en lui et remontait jusqu’à moi. Une angoisse diffuse nourrissant la crainte d’un proche et terrible évènement. Je touchais l’écorce mais son esprit était « ailleurs ». Je le sentais tourmenté, auréolé d’inquiétude et d’incertitude. Je me redressai et le parcourus de long en large tentant de découvrir une faille, une blessure qui pouvaient être à l’origine de cette rupture mais ne trouvai rien. Cela venait de plus loin, de plus bas. De la Terre Mère probablement. Dans ce cas, je ne pouvais rien faire.
La nuit était avancée et de guerre lasse, je décidai de me rallonger sur la mousse. Mon cœur qui battait à l’unisson avec celui de mon arbre se calmerait sans doute et l’inciterait, lui, à retrouver la quiétude.
Je venais de m’assoupir lorsque je sentis le premier tremblement. Je m’éveillai en sursaut. Le mouvement était à peine perceptible mais en collant mon oreille sur une branche, je le perçus ainsi que les craquements sourds qui l’accompagnaient. Le grondement remontait le long du tronc et devenait à chaque instant plus fort et plus précis. Mon cœur s’était remis à battre la chamade et à mes côtés, ma compagne lumineuse, la feuille, tremblait de peur dans son pot faisant cahoter sa lumière. Je craignais qu’en atteignant le feuillage, la secousse ne soit terrible. Des visions d’horreur accompagnaient cette peur. Je voyais le tronc trembler, les branches se rompre, le feuillage s’effeuiller et les fruits tomber. Je voyais mon arbre basculer dans le vide et moi, accroché à ses branches désormais fragiles, je tombais à terre avec lui.
Mais tout à coup, tout se calma.
Ni bruit ni mouvement. Je ne saurais dire combien de temps s’écoula avant que, ma « lampe » à la main, je ne décide de descendre parmi les branches maitresses. Je voulais savoir ce qui se passait. Mais à peine avais-je fait quelques pas qu’une nouvelle secousse ébranla mon arbre. Nul besoin de coller mon oreille sur une branche, cette fois, car j’entendis distinctement un grondement d’une puissance phénoménale remonter le long du tronc, s’accélérant à chaque instant jusqu’à atteindre à une vitesse vertigineuse la canopée. L’énergie compressée qu’il contenait alors fut violemment libérée vers l’extérieur. Electrisées, de nombreuses branches se brisèrent projetant des fragments de bois et sous la pression excessive du souffle de cette « déflagration », feuilles et fruits volèrent en éclat.
Renversé par le souffle, je me raccrochai à quelques branches et lâchai mon pot de lumière. Bien qu’étourdi, je le vis rebondir sur le feuillage et basculer. Je me précipitai mais n’eus que le temps de voir disparaître le petit point de lumière qui filait à vive allure vers la Terre Mère. Je me redressai, attristé et impuissant. Je n’avais rien pu faire.
Je courus tant bien que mal me réfugier au centre de mon arbre, dans l’une de ses nombreuses cachettes et me recroquevillai les larmes aux yeux. Je ne comprenais pas ce qui se passait et j’avais peur. Les secousses terrestres, bien que moins fortes, se succédaient et ne cessèrent que lorsque l’astre Séléné disparut à l’horizon laissant la place aux premières lueurs d’une aube pâle et maladive.
Le jour s’était levé. Mon arbre et moi étions toujours là mais je savais que tout avait changé. Je sortis craintivement de ma cachette. Les branches ne s’élevaient plus vers le ciel mais pendaient tristement vers la Terre Mère. Les feuilles jaune pâle tremblaient et refusaient de s’ouvrir ; nulle rosée ce matin, nul fruit doré et sucré. L’épaisse couche protectrice était trouée et laissait passer des rayons solaires brûlants et agressifs. Mon arbre lui-même, d’habitude si droit et fier, était tordu et penchait dangereusement vers le couchant.
Je me baissai pour l’écouter. Les branches gémissaient et lui, il grinçait ! Cela se passait à l’intérieur, loin très loin vers les racines. Il avait mal. Il souffrait. Je restai là un long moment, l’esprit vide. Mon arbre refusait de me parler et les évènements terrifiants de la nuit nous avaient épuisés tous les deux.
Pourtant, je ne pouvais rester là les bras ballants laisser la Terre Mère le détruire puisque le mal venait d’en bas. Si je ne faisais rien, que se passerait-il encore la nuit à venir ?
Je repensai tout à coup à l’être étrange dont j’avais abréger la vie. S’il était monté jusqu’ici, alors je pouvais le faire aussi mais en sens inverse. C’était l’évidence même !
Je décidai de descendre.
L’astre Séléné
Du temps où la transmission entre les mondes était rendue possible par la Porte du Temps, c’est ce nom de la déesse grecque, Séléné, qui fut donné au satellite naturel de la Terre et qui fut conservé par les habitants du monde d'EnBas. Les Terriens, eux, l’ont appelé lune, du latin Luna.
L'ABC encyclopédique 2W3
J’avais pris ma décision : pour la première fois, j’allais descendre de mon arbre, examiner ses racines qui plongeaient dans la Terre Mère car j’étais persuadé que le problème venait de là. J'agirai pour le soigner et l’aider à se redresser puis je remonterai ! Cela paraissait simple, même si je ne savais absolument pas comment m’y prendre !
Je ne saurais dire maintenant si l’idée de descendre aussi précipitamment de mon arbre venait de moi ou « d’ailleurs » et lorsque je repense à ce moment où, saisi d’une frénésie presque incontrôlable, dans une sorte d’état second presque hypnotique, je préparais mon départ, j’en doute ! Car je peux l’affirmer : la Terre Mère n’aime pas le hasard et il n’est pas de choix qui soit fait par aucun d’entre nous qui n’ait reçu son « influence » ! Il me semblait donc en ce temps-là que la décision de descendre de mon arbre en souffrance venait de moi bien que, je peux le dire, il ne fut pas sauvé en utilisant les « voies classiques » de guérison. Mais, épuisé par une nuit de bouleversements, fragilisé par la douleur et le mutisme de mon arbre et obnubilé par ma mission de sauvetage, comment l’aurais-je su ?
Rapidement, je réunis dans un sac de fines branches tressées les maigres provisions d’eau de rosée et de fruits de fleurs faites la veille et sans attendre, descendis prestement me poster entre les premières branches. Les jambes dans le vide, je dirigeai mes yeux rendus hagards par une nuit sans sommeil et rougis par les larmes de désespoir et de peur versées, vers la Terre Mère. Mon regard courut le long du tronc interminable qui se déployait et se perdit à mi-chemin dans les nuages. Bien que je n’eusse pas le vertige, je frissonnai : la descente était tout de même vertigineuse ! Je restai là de longs instants, hébété, puis prenant mon courage à deux mains, entamai la longue descente qui se révéla bien plus difficile que je me l’étais imaginée.
En effet, si les dernières branches m’offraient de nombreuses prises qui me permirent d’avaler rapidement une longue distance, il n’en fut pas de même par la suite. Les doigts écorchés et les jambes endolories, je progressais de plus en plus lentement, me frayant tant bien que mal un chemin vertical vers la Terre Mère. Pour m’assurer des prises, écorces protubérantes ou moignons de branches, devenues rares, j’avais développé une technique qui consistait à progresser tout en tournant autour du vaste tronc. C’était assez efficace et cela le rendait en outre moins effrayant.
J’étais atterré car désormais mon arbre me faisait peur et pourtant, il n’y était pour rien ! J’avais été seul à prendre la décision de descendre, je ne pouvais lui en vouloir d’être si haut ; cette hauteur tant bénite qui me protégeait de tout ! Je tentai à plusieurs reprises de prendre sur moi et posai de nombreuses fois mon oreille sur le tronc pour entendre sa voix « amie » mais à chaque fois ce n’était que grincements et gémissements. Je tentai alors de lui parler en pensée, le rassurer mais mon arbre semblait aveugle et sourd. Tous mes propos rebondissaient sur l’écorce. En fait, je ne réalisais pas à quel point j’avais si peur, avec ce nœud dans mon ventre qui ne cessait de se resserrer, que j’étais moi-même devenu aveugle et sourd. Descendant toujours plus bas, je ne cessais de pleurer sentant naître dans ma poitrine, entre le ventre et le cœur, un sentiment inconnu, celui de la colère.
J’étais malheureux et ne cessais de me maudire car si j’avais réfléchi un peu plus, j’aurais pris une fine liane faite de branches tressées. Cela m’aurait permis de me libérer les mains. J’en aurais entouré le tronc et l’aurais placée autour de ma taille. Le corps légèrement en arrière, j’aurais été assuré de ne pas tomber tout en dégourdissant mes bras tétanisés par l’effort. Mais je m’étais précipité et le regrettais amèrement. Et n’eut été cette petite voix qui m’incitait à descendre toujours plus bas, je serais remonté.
J’arrivai enfin au niveau des nuages.
Le vent s’était levé et, plaqué contre le tronc, je décidai de faire une nouvelle pause. J’étais épuisé et, sous le coup de l’effort, avais très chaud. Je tentai d’une main de prendre le petit pot d’eau que j’avais dans mon sac mais c’était impossible. : je ne pouvais lâcher prise ! Je restai donc plaqué contre mon arbre et vis avec effarement que de larges nuages gris sombre étaient en train de s’amasser non loin de moi. Je priai pour qu’ils m’évitent mais hélas, le vent soufflait dans ma direction et je me retrouvai bientôt entouré d’une masse froide et humide qui noircissait à vue d’oeil. Les nuages étaient en train de se mettre en colère et vu de mon incommode et fragile « perchoir », je n’éprouvais pas la même admiration que du haut de mon arbre jaune !
Il se mit à pleuvoir. L’eau qui s’était mise à couler des nuages me frappait le visage et ruisselait le long du tronc. Afin d’échapper aux rafales qui me malmenaient, je tentai de contourner le tronc. Peut-être était-ce plus calme de l’autre côté ? Hélas ce fut la catastrophe. Les prises devenues glissantes s’échappaient sous mes doigts, mes pieds n’eurent bientôt plus d’appui et ce qui devait arriver arriva, je tombai en hurlant de terreur de plusieurs centaines de pieds !
Bien que ce soit la coutume dans des moments « in-extrémis » de voir défiler sa vie, ce ne fut pas mon cas. Dans ma chute, le visage tourné vers le ciel, c’est mon arbre, vu d’en bas, que j’aperçus dans une déchirure de la nébulosité. Je constatai alors à quel point il était différent ! Plus sombre, plus mystérieux, plus inaccessible ! La partie de mon esprit qui ne hurlait pas était fascinée !
Ma chute fut finalement brutalement stoppée grâce à la bandoulière de mon sac qui se prit dans un providentiel moignon de branche. Je me retrouvai alors balloté comme un vulgaire pantin entre ciel et terre malmené par le vent et l’eau, frôlé par les traits de lumière. Je restai là un long moment étourdi, plongé dans une sorte de semi-inconscience. Heureusement, las, les nuages finirent par se calmer et une trouée dans leur épaisseur laissa même passer quelques rayons de l’astre Soleil qui me régénérèrent car j’étais trempé de la tête aux pieds et transi, et m’aidèrent à reprendre conscience. Cette accalmie arrivait à point nommé car je réalisai que la providentielle bandoulière de mon sac me cisaillait le bras et le cou et menaçait de rompre. Je savais que je n’aurais pas de deuxième chance, je devais absolument « rejoindre » le tronc de mon arbre. Je me balançai d’avant en arrière et jetai mon bras en avant. J’avais repéré un trou dans l’épaisse écorce et aussi petit fut-il, il fut néanmoins suffisant pour que je puisse me « raccrocher »… juste à temps ! car les fibres de bois que j’entendais grincer, finirent par céder avec un bruit sec.
Vides, les nuages avaient continué leur course et j’étais sain et sauf bien que toujours suspendu entre ciel et terre dans une situation toujours aussi précaire. Je n’ignorais pas que « l’incident » qui m’avait valu d’approcher à grand pas du Passage risquait de se reproduire. J’étais abattu, incapable de faire le moindre geste. Mes bras et mes jambes étaient tétanisés par l’effort consenti, mon cœur qui ne cessait de faire des soubresauts me donnait la nausée, sans parler de ma tête dans laquelle ne cessaient d’éclater des flashs de lumière me voilant les yeux d’un écran noir.
J’étais en très mauvaise posture et la Terre Mère me paraissait encore si loin que je ne me voyais pas arrivé sur son sol, en un seul morceau, et vivant !
Mais mon arbre me fit un signe. Les mains sur le tronc, je ressentis un frémissement de vie l’agiter. Un frémissement si ténu, si faible que je crus m’être trompé. Il se reproduit et je réalisai si fortement le sens de ce signe, l’espoir qu’il contenait que je respirai profondément afin d’aider mon esprit à s’emplir d’air et reprendre le dessus sur l’abattement qui m’affaiblissait.
Je regardai autour de moi et inconscience, folie ou réalisme, je dus le reconnaître : bienheureuse cette chute qui m’avait grandement rapproché de la surface !
Je pouvais désormais voir distinctement le visage de la Terre Mère dans lequel mon arbre plongeait ses racines. Au pied du vaste tronc, il y avait un large cercle de végétation dense rendue plus verdoyante encore par la pluie qui venait de tomber. J’étais heureux car cela me prouvait que mon arbre profitait de l’eau dont il avait besoin. Etrangement, je devais apprendre mais bien plus tard que lorsqu’il pleuvait, seul mon arbre bénéficiait de l’eau tombée du ciel. Impossible d’expliquer cet arcane car la Terre Mère a ses mystères qu’il vaut mieux ne pas chercher à percer. Cependant, ce phénomène particulier expliquait grandement ce qui s’offrit à mes yeux étonnés. Car d’aussi loin que je pouvais voir et bien que tristement laid et monotone, partout ailleurs, s’étalait à perte de vue une vaste étendue plate et jaune. Seul relief et minuscule pointe de couleur, j’aperçus au milieu de cet espace monochrome une excroissance arrondie et anormalement régulière de la Terre Mère. Elle ressemblait aux bulles de rosée qui se forment au petit matin sur les feuilles de mon arbre et était bordée, me semblait-il, d’une ligne de couleur verte. Bien sûr, d’où je me trouvais, elle était minuscule mais de près, elle devait être gigantesque. Cependant, au milieu de ce paysage désertique, elle n’avait rien de bien naturel.
Je frissonnai réalisant tout à coup qu’elle devait donc avoir été « fabriquée » par quelqu’un. D’où me venait cette idée et comment en étais-je arrivé à cette conclusion, je l’ignorais mais mon hypothèse se transforma, en mon for intérieur, en certitude ! Cette « bulle » devint alors pour moi la preuve qu’il y avait bien des habitants sur la Terre Mère. Des habitants qu’il me parut logique d’appeler des « Terriens ». Malgré tout, cela me fit un choc. Seul sur mon arbre alors qu’il y avait d’autres êtres vivants et imaginer qu’elle était peut-être habitée voire grouillante de Terriens était à la fois très excitant et complètement terrifiant comme me le fit comprendre mon ventre qui s’était noué. Mais comment étaient-ils ? Comme moi ? Avaient-ils deux bras, deux jambes, des cheveux clairs, des yeux verts et la peau dorée ? Je l’ignorais. Comment vivaient-ils et pourquoi habitaient-ils sur la terre dans une immense bulle et non dans les arbres ? Je l’ignorais aussi. En fait, je ne savais pas grand chose. Puis à y bien réfléchir, cette dernière question était plutôt stupide car ils ne pouvaient vivre dans les arbres. D’après mes observations et aussi loin que portait mon regard, il n’y en avait pas d’autres comme le mien. D’en haut ou depuis mon perchoir instable, je les aurais vus. !
Je reportais mon attention sur la « bulle ».
Elle devait en tout cas être très solide en plus d’être gigantesque. Curieusement, si elle semblait transparente, elle ne devait pas l’être. Le ciel et les nuages ne s’y reflétaient pas et il était impossible aux rayons de l’astre Soleil de pénétrer à l’intérieur. Ils rebondissaient sur elle aveuglant tout sur leur passage.
J’en conclus, qu’assurément, ses habitants ne devaient pas beaucoup aimer la lumière pour l’empêcher avec tant de science de pénétrer chez eux ! Ils ne devaient pas non plus voir les couleurs du ciel ni sentir le vent qui soulève les cheveux et les tuniques, transporte les odeurs et les sons ni même subir l’eau qui tombe des nuages. Je frissonnai. Finalement, cette « bulle », ce n’était pas normal ! En tout cas, pas pour moi ! Mais il m’était difficile de juger de ce qui était bon ou pas pour les Terriens. Cette « bulle » était peut-être normale ici au milieu d’un endroit où rien ne semblait pousser si ce n’était cette mince bordure verte. Mais difficile, voire impossible de distinguer d’aussi loin, s’il s’agissait d’arbres ou pas !
Et puis finalement, je me raisonnai : c’était peut-être une bonne chose pour moi que de descendre. J’aurai sans doute l’occasion de faire quelques connaissances et pourquoi pas de demander de l’aide !
Et de l’aide, j’en eus rapidement besoin.
Un signal de mon arbre m’informa que quelque chose approchait. J’étais descendu encore de quelques dizaines de pieds lorsque je sentis des vibrations remonter le long de l’intérieur du tronc. Je m’immobilisai. Que cherchait-il à me dire ? Un frisson de peur me parcourut l’échine car cela me rappela les évènements de la nuit qui venaient d’en bas. Je m’assurai des prises « fiables » et reportai, impatient, mon attention sur la base du tronc. Mais si les vibrations persistaient, en bas il n’y avait rien ! Et d’ailleurs, étonnamment, je ne vis rien qui puisse expliquer les bouleversements, les grincements de la veille. Ce n’était pas logique ! La végétation aperçue un peu plus tôt semblait toujours aussi sereine bien que légèrement voilée par un mélange de vapeur d’eau et d’air probablement alourdi de chaleur. J’étais très déçu !
Quelle ignorance ! Et quel enfant aveugle j’étais ! Ce que je vis fut, non pas un mélange de vapeur d’eau et d’air mais les prémices à l’ouverture de la Porte du Temps ! Ils étaient là, ceux qui m’attendaient, ceux qui devaient me conduire devant le représentant du Mal ! Et il était là aussi celui qui devait les mener à moi ! Je ne vis rien ce jour-là mais et en dépit de ce qui se passa ensuite, je remercie la Terre Mère de m’avoir emmené loin, bien loin d’un trop rapide emprisonnement à l’issue fatale.
Les vibrations continuaient. Mon arbre me parlait. Je me concentrai. Je fermai les yeux et la vision qu’il m’envoya fut très nette : le vent s’était levé amenant avec lui une multitude de grains que j’appris plus tard être du sable.
D’après son signal, quelque chose approchait depuis le couchant, depuis l’ouest. Je ne pouvais le voir, aussi entamai-je une rotation autour du tronc. J’éprouvai de nombreuses difficultés car hélas, les prises se faisaient de plus en plus rares ! Mais enfin, je fus en place. Je regardai d’abord avec curiosité puis réalisai bientôt avec effroi qu’au-devant de moi courait une catastrophe !
A l’ouest, le désert, car ainsi s’appelait la vaste étendue jaune, s’était assombri et l’horizon s’obscurcissait à vue d’œil car un vaste nuage avançait à grand pas vers l’est. En fait, dire qu’il s’agissait d’un nuage, ce que je crus tout d’abord, n’était pas tout à fait exact car ce qui approchait venait du sol et s’élevait verticalement vers le ciel. Non, il ne s’agissait pas de nuages, mais d’un mur de sable !
Je fronçai les sourcils et plissai les yeux. Des milliers de grains se soulevaient de terre et accompagnés par la force du vent se courbaient et se mettaient à rouler. A peine avaient-ils touché terre, qu’une nouvelle vague se trouvait projetée dans le ciel et se remettait à rouler en faisant un bruit de tonnerre. Et ce mur parcouru maintenant de jets de lumière arrivait à toute vitesse !
J’éprouvai un instant de panique et l’abattement auquel j’avais dû faire face reprit le dessus car je venais de comprendre avec effroi que si je lâchais prise, je serais emporté comme n’importe quel grain de sable ! Hélas, j’avais appris tout à l’heure que j’étais bien peu de chose face à la fureur des éléments. J’étais désespéré ! Que devais-je faire ? Descendre plus vite ? C’était impossible ! Me laisser tomber à terre ? Pire encore ! Je me sentis alors secoué par les premières rafales hurlantes de poussière. Elles me fouettaient douloureusement le visage, les bras et les jambes et je finis par ne plus pouvoir ouvrir les yeux. Il ne me restait plus d’autre choix que de laisser la Terre Mère décider pour moi. Je me collai au tronc, l’entourai de mes bras et attendis.
Tandis que j’écris ces mots, je ne peux m’empêcher de me rappeler ces malheureux enfants que je connaîtrai un peu plus tard et le triste sort qui leur étaient réservés tandis qu’ils étaient injustement abandonnés au milieu du désert d’Europe, ce funeste et tragique désert de sable. Je repense aussi à ceux qui en réchappaient miraculeusement et combien plus terrible encore était ce qui les attendait dans ce monde des Bulles créé de toute pièce par le Serveur ! Je ne veux pas les oublier !
Et il est de fait que ce jour-là, j’eus beaucoup de chance…
Un coup de vent plus violent que les autres me plaqua durement contre l’écorce. Je m’accrochai de toutes mes forces. Mon arbre s’agitait et je ne voulais pas le quitter. Bien que solidement ancré dans le sol de la Terre Mère, les secousses de la nuit l’avaient ébranlé et fragilisé. Je l’entendais grincer et et la tempête étant maintenant sur moi, une langue de vent me prit et m’emporta avec elle.
Entre ciel et terre, je me sentis comme un pantin désarticulé, malmené, balloté. Je roulais parmi les grains de sable et je les sentais qui rentraient dans ma bouche, dans mon nez, dans mes oreilles. Je fermai très fort les yeux et eus à nouveau ce sentiment que ma fin était proche. Nulle bandoulière ne viendrait providentiellement me sauver cette fois ! Je pensai à mon arbre jaune.
La vie était si belle, si lumineuse en son sommet. Et je connaissais la mystérieuse bête qui m’avait emmené jusque là ! J’avais abrégé sa vie et c’était mon tour ! Cher arbre ! Je venais à peine de le « quitter » et pourtant il me manquait déjà ! J’avais espéré faire de grande chose pour lui car il n’était pas bien et j’espérais qu’il ne m’en voudrait pas trop de l’avoir abandonné. Peut-être dans le monde au-delà du Passage, je pourrais trouver un moyen de l’aider. Seule cette pensé me rasséréna suffisamment pour que je ne devienne pas fou tandis que le vent en colère et le sable agressif m’emmenaient vers les confins du désert. Bravant les grains insidieux, j’ouvris les yeux pour le voir une dernière fois. Une ombre me représentant était encore accrochée au tronc comme si une partie de moi-même se refusait à le quitter. Je réalisai alors à quel point nous étions liés l’un à l’autre et tandis que je tournoyais dans le vent et je sus à ce moment-là que celui qui partirait le premier emporterait l’autre. C’était évident et pourtant je ne voulais pas le croire. Notre histoire ne pouvait se terminer là !
Ma vue se brouilla et je baissai mes paupières sur mes yeux meurtris par la peine. Et tandis que je sombrai dans l’inconscience, j’entendis une petite voix qui fredonnait à mon oreille : « ce ne sera pas, ce ne sera pas ! »
Et ce ne devait pas être ! Je le sus au moment où, à demi inconscient, j’eus la vision de deux « bras » qui m’entouraient et se refermaient autour de moi.
Aussitôt, il n’y eut plus ni souffle, ni agression. Seulement un silence presque assourdissant. Quelle étonnante sensation après le tintamarre provoqué par les éléments en furie ! J’ouvris péniblement les yeux. Etais-je « passé » dans l’autre monde ? Pourtant autour de moi le vent et le sable toujours enragés s’acharnaient sur l’enveloppe à la fois invisible et vibrante qui m’entourait. J’avais l’impression d’être hors du temps. Rompu par les émotions et la fatigue, l’esprit vide, je m’abandonnai aux « bras » protecteurs ou quoi que ce fut et restai « spectateur ». Le regard brouillé par les larmes et la poussière, je fus emmené loin de cette partie de la Terre Mère en fureur et ne pus bientôt plus distinguer au travers du mur de sable mon arbre jaune.
De tristesse, je me recroquevillai. Peut-être était-ce mieux ainsi après tout. Les « bras » se resserrèrent autour de moi comme s’ils sentaient ma peine et souhaitaient me rassurer. Où avais-je déjà éprouvé cette sensation de chaleur et de bien-être ? Mais fourbu, j’étais incapable de réfléchir.
Je poursuivais ou plutôt nous poursuivions notre route dans le ciel d’un bleu éblouissant. Où les « bras » m’emmenaient-ils ? Je l’ignorais mais bientôt je me sentis descendre vers la surface jusqu’à toucher le sol. Sans doute m’avaient-ils jugé suffisamment hors d’atteinte pour me laisser fouler la surface d’en bas !
J’étais étourdi et si hébété que j’avais du mal à réaliser que j’étais à nouveau sain et sauf ! Je ne réalisai pas encore tout ce que cela voulait dire : j’étais enfin en bas, j’allais pouvoir retourner vers mon arbre et le sauver. Je sentis les bras se « retirer », leur chaleur me quitter et ce fut la rugosité des grains de sable sur lesquels j’avais été « déposé » qui me permirent de recouvrer mes esprits. La Terre Mère m’avait sauvé ! Ces « bras », ce devait être elle ! J’en aurais pleuré de joie mais je voulais tout d’abord la remercier. Je ravalais mes larmes en reniflant. Je savais qu’elle était là car je la ressentais en chaque chose même s’il y avait aussi dans « l’air » une présence subtile que je ne reconnaissais pas.
Si j’avais su en ce temps où j’étais si jeune et si ignorant, de qui il s’agissait, comme les choses eussent été différentes alors ! Je t’aurais dit de m’emmener avec toi.
J’allais parler lorsque j’entendis quelques mots prononcés par une voix lointaine, une voix d’outre-tombe dont l’écho projeta mon esprit dans un monde à la blancheur éclatante où le temps semblait s’être arrêté : « sauve ton arbre, Maxilien, sauve-le pour nous sauver tous ! ».
Assis au milieu du désert sur le sable rugueux, je vis devant moi un monde vide à la blancheur éclatante se former et au milieu du décor, un autre moi debout habillé de blanc face à une personne presque immatérielle. Je ne la voyais que de dos mais distinguai nettement de longs cheveux clairs. Je frémis. Qui était-ce ? Une apparition née d’un arcane de la Terre Mère ? Aurait-elle choisi d’apparaître sous cette forme ? Mais mon esprit se rebellait, pourquoi avait-elle besoin de se matérialiser ? La voix répéta : « sauve ton arbre, Maxilien, sauve-le pour nous sauver tous ! ».
Les lèvres de l’autre Maxilien remuaient mais je ne pouvais entendre ce qu’il disait. La vision du monde blanc et intemporel dans lequel je m’étais senti projeté s’effaça et je retrouvai le désert tandis que les questions se formaient dans mon esprit : je sauverai mon arbre mais qui d’autre étais-je censé sauver ? Qui étaient ces « tous » ? Des arbres dont j’ignorais l’existence ? Je devais en savoir plus.
- Terre… Mère…
Je m’arrêtai, surpris par le son qui était sorti de ma bouche. Etait-ce bien moi qui parlais ? Parler ! D’aussi loin que remontaient mes souvenirs, je ne me rappelais pas savoir parler, car avec mon arbre, c’était inutile ! Je répétai, articulant difficilement car ma bouche était sèche et pleine de sable.
- Terre Mère…
Je me dépêchais de boire les quelques gouttes de rosée tiédies qui me restaient. Mais les grains qui glissèrent dans ma gorge me brûlèrent et provoquèrent une telle quinte de toux que des larmes de douleur coulèrent sur mon visage. Mais je ne voulais pas faire pâle figure face à la Terre Mère, je m’essuyai d’un revers de la main. Peu m’importait que j’aie laissé sur mon visage de larges et sales traînées grisâtres, au moins mes larmes avaient-elles eu le mérite de laver mes yeux des grains de sable !
Quelle ne fut pas alors ma surprise de voir l’air frémir devant moi. Il s’épaissit et une sphère se forma dont la matière translucide ressemblait étrangement au dôme d’énergie qui couvre le feuillage de mon arbre. Une forme flottante se précisa et je pus distinguer les contours d’un visage fin et délicat sans que pour autant je ne puisse dire de qui il s’agissait. Et pourtant, une boule se forma dans mon ventre et un frisson courut le long de mon dos.
A la fois fasciné et terrifié, j’observais avidement le visage de celle qui était pour moi la Terre Mère. Mais tandis que la voix répétait le même message, l’image se brouilla. J’eus un mouvement de panique car je ne voulais pas laisser le visage mouvant et translucide partir ! Je devais absolument dire quelque chose pour essayer de le retenir.
- Terre… Mère ? Est-ce… vous qui m’a…vez… sauvé ?
Le visage flottant se re-matérialisa, prononça ces mots mystérieux : « bientôt, Maxilien, bientôt, nous nous retrouverons » puis se tut à nouveau. Saisi d’une impulsion, je tendis une main tremblante vers lui dans un geste de supplique muette mais il disparut dans un frémissement rendant sa limpidité à l’air. Je compris alors que je ne le verrais ni ne l’entendrais plus. Une profonde détresse et le sentiment d’être soudain très seul m’envahirent car j’avais aimé cette voix amie. Elle m’avait cependant assuré que nous nous reverrions. Mais quand ? Et à quelle occasion ? Hélas, je ne pouvais répondre à ces questions comme à beaucoup d’autres d’ailleurs !
Le silence était pesant. L’image de mon arbre s’imposa alors à moi. Je devais le sauver. J’avais donc entendu cette partie du « message » mais qu’en était-il de les « sauver tous » ?
Les bras protecteurs s’étaient retirés et je gisais au milieu des grains de sable d’une des immensités jaunes que j’avais aperçues pendant ma descente et que j’avais cru plates comme la paume de ma main.
Bien que désemparé, je savais que je ne pourrais pas rester assis en ce milieu hostile à attendre que l’on vienne me chercher. Et c’est pourtant ce qui se produisit.
J’avais repris mes esprits et après un moment de doute, je me levai et fis quelques pas lorsque le sol se déroba sous mes pieds nus ! Je jetai un cri et porté par des millions de petits grains, me mis à dévaler une pente immense. Je me retrouvai aussitôt recouvert de sable mais bientôt la vague qui m’entrainait menaça de m’ensevelir. Fort heureusement pour moi, mes mains rencontrèrent quelques brins d’herbe. Je m’y agrippai de toutes mes forces et finis par m’immobiliser à mi-chemin. Quelques instants encore et tout se calma. La vague de sable était arrivée au bas de la dune. Prudemment, j’entrepris, grâce aux herbes salvatrices, de remonter vers la crête de ce qui était une dune car si je voulais revenir vers mon arbre, je devais remonter à la surface. Quelques brins de plus et j’arrivai en haut de la crête. Je me précipitai m’éloignant le plus possible afin d’éviter une nouvelle glissade !
Je m’assis par terre et me retrouvai nez à nez avec la plus étrange des créatures. Je criai et basculai en arrière me couvrant le visage avec mon bras, m’attendant au pire.
Mais si je craignais qu’il se passât quelque chose, ce fut en vain. La créature n’avait pas bouger. Elle m’observait et mon cri n’avait même pas semblé l’affecter. Estimant que la distance entre elle et moi était suffisante, je l’observai à mon tour. Elle avait au moins huit pattes de longueur différente et une longue queue. Elle était couverte d’écailles grises et me fixait avec d’énormes yeux globuleux qui tournaient indifféremment dans tous les sens. La créature s’approcha avec force sifflements et se redressa sur ses deux pattes de derrière. Elle se mit à me tirer la langue. Etait-ce une manœuvre d’intimidation ? Probablement ! Mais plus amusé qu’effrayé, je constatai que cette dernière était terriblement longue, fourchue et double.
Prudemment cependant, je me déplaçai et réalisai qu’en fait je devais l’avoir dérangée dans son repas. En effet, à l’endroit où j’étais quelques instants plus tôt, s’étalait une autre bête qui ne bougeait plus celle-là. Elle était couverte de poils avec de fines moustaches de part et d’autre d’un museau plat. De retour sur ses huit pattes, la petite bête se précipita et libéré, le « repas » commença à disparaître dans sa gueule, happée par « double-langue ». Je me détournai légèrement dégoûté, il ne me paraissait pas nécessaire d’assister plus longtemps à ce repas auquel je n’étais pas invité !
J’observai alors le paysage qui m’entourait. Comme la Terre Mère était bizarre et plus changeante qu’il n’y paraissait ! Je croyais que les immensités jaunes étaient plates et en fait, il n’y avait que d’immenses dunes à perte de vue. Vu d’en haut, tout semblait ridiculement petit et plat ! Le bruit d’un bout de bois que l’on casse me ramena vers l’étrange petite bête. Elle n’avait pas bougé et semblait avoir fini son repas car sa langue faisait des allers-retours hors de sa gueule comme lorsque je me léchais les lèvres après un bon repas de succulentes fleurs sucrées. D’ailleurs sur le sol, il ne restait qu’un seul et unique brin de moustache qui avait échappé à la voracité de l’écaillée « double-langue » ! Cela me rappela que finalement j’avais faim et soif, car il régnait dans ce paysage de sable une chaleur étouffante.
L'astre Soleil avait entamé sa course dans le ciel et ici bas, je pressentais que je ne bénéficierais pas de la protection habituelle de mon arbre. Ses rayons étaient mordants. Leur reflet sur les grains de sable était aveuglant. L'astre allait bientôt être au zénith et il me serait alors impossible de lui échapper. Comme ce Soleil était différent du mien et pourtant il n’y en avait qu’un dans le ciel. Je le connaissais « ami » qui réchauffe et caresse ; celui-ci était « ennemi » qui meurtrissait et desséchait ma peau pâle.
Je me levai et tout en lissant ma tunique, fis quelques pas. Hélas, j’étais si habitué à la souplesse des entrelacs de branches et au moelleux du tapis de feuilles sur mon arbre que je me heurtai bientôt à la rudesse du sol. Les grains grossiers de sable s’enfonçaient dans mes pieds, me piquaient et me brûlaient. Ici et là, des brins d’herbe sèche avaient réussi à pousser dans ce sol aride comme celles qui m’avaient permis de ne pas finir enseveli. Dans un sens, je les trouvais fascinantes car assurément, elles devaient posséder un secret bien caché pour survivre dans un milieu aussi hostile ! Cependant tout à ma fascination pour les herbes, je ne pris pas garde aux roches effilées qui affleuraient. Je me blessai les pieds sur leurs arêtes coupantes et ne pus m’empêcher de fulminer. Finalement, cet endroit n’était vraiment pas le meilleur pour un « atterrissage » ! Je me secouai : qu’est-ce qui me prenait d’être d’aussi méchante humeur ? J’étais ici pour mon arbre.
D’ailleurs, où était-il ? Je le cherchai du regard. N’était-il pas suffisamment grand pour que je puisse au moins l’apercevoir ? Mais sur terre, ne voit-on pas les choses différemment ? De plus bas ? Je devais regarder les choses différemment.
La main au-dessus des yeux pour me protéger de l'astre Soleil, quelle ne fut pas alors ma satisfaction d’apercevoir là-bas vers l’Est, perdu dans le ciel d’un blanc laiteux chargé de lumière, mon magnifique arbre jaune ! Oubliées, les affres vécus pour en descendre ! Oubliées, mes peurs ! J’étais heureux ! Mais un rayon m’aveugla, je me mis à cligner des yeux et mon arbre disparut ! Mon cœur tressauta violemment dans ma poitrine et j’eus beau forcer mon regard, je n’arrivai pas à le retrouver. Sans doute la chaleur qui faisait trembler l’air chargé de poussières et cette ombre qui se profilait au loin avaient troublé ma vue !
Et cette ombre qui se profilait…
Je sursautai. Cette ombre me faisait face et s’avançait à grand pas !
Quelqu’un ou quelque chose venait vers moi ! Je tournai mes regards dans toutes les directions pour chercher à m’échapper mais le quelqu’un ou le quelque chose m’avait vu et me faisait de grands signes. Je ne bougeai plus essayant de me raisonner, de garder mon calme. Peut-être s’agissait-il de quelqu’un d’ici qui m’aurait vu descendre et qui serait venu m’aider car, je dus le reconnaître, l’attitude de l’ombre qui approchait n’avait rien d’agressif. Je ne percevais que les sifflements du vent du désert et le martèlement des pas qui écrase le sable en crissant.
Bientôt l’ombre fut toute proche. Je distinguai alors la plus curieuse des choses vivantes de ce monde. Elle était énorme et très haute, marchait sur quatre pattes, avait un long cou et était surmontée d’un drôle de personnage. J’avais dû mal à le distinguer car il était en contre-jour. Désarçonné par la vision de ces deux personnages, je sentis à nouveau mon cœur bondir dans ma poitrine et sursautai quand j’entendis une voix m’apostropher.
- Ainsi donc, te voici, Maxilien. Ne pouvais-tu pas atterrir au pied de ton arbre ! Cela fait des heures que je te cherche. Avec cette chaleur, c’est intolérable !
La voix était très désagréable et haut perchée. Elle fit courir le long de mon dos un frisson glacé. Mais qui était donc cet inconnu qui m’appelait par mon prénom ? Comment me connaissait-il ? Pourquoi me cherchait-il ? Et qui étaient-ils d’ailleurs ? Est-ce que j’étais en train de rêver ? Mais non, car l’étrange chose à quatre pattes se penchait vers moi et me reniflait. Il sentait atrocement mauvais et était désormais si proche que je pouvais sentir son souffle chaud et nauséabond sur moi. Cependant, contrairement à l’homme haut perché, ce qui était un animal n’était pas agressif.
Il s’en fallut pourtant de peu pour que je ne prenne mes jambes à mon cou car, décidément dans ce désert, s’il y avait toute sorte de choses étranges pas toujours très hospitalières, je sentais que celui qui avait parlé était un être dangereux. Mais où serais-je aller me cacher ?
L’homme, puisque c’est d’un homme dont il s’agissait et je le compris lorsqu’il mit pied à terre, était très grand, au moins deux fois plus grand que moi, avec des bras immenses. Il était habillé tout en noir avec un grand manteau qui lui descendait jusqu’aux pieds. Il devait avoir chaud car en dépit des rebords de son large chapeau qui lui cachaient le visage, je distinguai des gouttes d’eau luisantes chargées de poussière qui coulaient le long de son cou. A part cela, il marchait sur deux jambes, avait deux bras et nous parlions le même langage.
C’était même étrange pour moi d’entendre une autre voix et plus encore, que tous deux, nous puissions parler la même langue même si je n’aimais pas le son de sa voix. Elle ne m’inspirait que de la méfiance. Cependant, j’étais en terre inconnue et un étranger dans ce monde de sable. Si ce personnage me cherchait, peut-être était-ce pour m’aider.
Afin d’en avoir le cœur net, j’avançai vers l’inconnu me gardant pourtant de ne pas trop m’approcher de la grosse bête, laquelle, la tête dans le sable, avait entrepris de manger les rares brins d’herbe qui dépassaient. Après un bref instant d’observation mutuelle, je me dis qu’il était temps de parler un peu avec ce bonhomme dégingandé qui m’observait. Après avoir toussoté et m’être raclé la gorge, je commençai de ma voix la plus aimable (je venais tout de même d’un autre monde, il était donc inutile d’effrayer l’inconnu).
- Vous êtes … de la …Terre… des Ter…riens ?
Je cherchais mes mots et me rendis compte à quel point cela m’était difficile. Ce pourrait-il que je ne sache plus parler ? Cependant, je devais avoir appris ce langage avec des sons pour le faire moi-même maintenant et comprendre l’homme qui se tenait devant moi. Et puis n’avais-je pas tout à l’heure dit quelques mots au visage des « bras protecteurs » ? Cependant, une question me hantait : où avais-je appris à parler ? Car mon arbre ne possédait pas ce langage. Le réaliser me fit une drôle d’impression. L’impression désagréable d’avoir manqué quelque chose ! Je secouai la tête et aussitôt rejetai l’idée impensable que quelqu’un ait pu m’enseigner à parler, lorsqu’après une longue hésitation, l’homme en noir répondit du bout des lèvres.
- Non par MataVida ! J’appartiens au monde d'EnBas !
Il parlait décidément d’une voix bien grinçante. Les sons qui sortaient de sa bouche me faisaient mal aux oreilles. Déconcerté, je reculai en fronçant les sourcils car cette réponse n’était pas celle à laquelle je m’attendais ! « Monde d’EnBas » ? Qu’est-ce que c’était ? Est-ce que le monde des Terriens s’appelait « d’EnBas » ? Je savais si peu de choses à part que le bonhomme était de moins en moins sympathique mais je supposai qu’il avait vu mon recul puisqu’il reprit d’un ton moins brusque.
- Tu viens de ton arbre jaune. Que s’est-il passé ?
Mon arbre jaune ! Il avait parlé de mon arbre jaune ! Je décidai qu’il valait mieux lui répondre car il semblait en savoir beaucoup et étant seul dans ce désert, autant faire de lui un allié. Je l’avais peut-être trop promptement jugé.
- Mon… arbre a eu des… émotions cette nuit.
Il… a mal et il est tordu maintenant. Je… je dois l’aider.
Je me tus. Le silence était pesant car le bonhomme ne disait rien. Peut-être n’avait-il pas compris mes paroles. Il m’observait. Le vent faisait tourbillonner des grains de poussières qui me piquaient les yeux et dans le silence pesant, je m’agitai mal à l’aise. Il finit par répondre après s’être raclé bruyamment la gorge.
- Hum, hum, il a eu des émotions… il est tordu… ! Et dis-moi, as-tu rencontré quelqu’un ?
Quelle drôle de question !
- Non, je n’ai… rencontré per…sonne.
Je ne parlai pas de « double-langue ». Quelle importance cela pouvait-il avoir à ses yeux ? Et puis je trouvais que la question de ce bonhomme n’était pas logique. Me demander si j’avais croisé quelqu’un au milieu de ce désert ? Je ne comprenais pas le sens de cette question. Je sus alors que je devais rester prudent. Le bonhomme se pencha vers moi et j’aperçus brièvement un regard luisant de curiosité.
- Personne … C’est bien ça ! Tu es sûr, tu n’as rencontré personne ?
- Non, je n’ai ren…contré personne, répétai-je un peu irrité. Pour…pourquoi ? J’au… j’aurais dû ?
Finalement, avec le temps et encore aujourd’hui, je me dis que j’aurais dû mentir et prétendre avoir rencontré la moitié des habitants de la Terre Mère. Mais en fait, je ne suis pas sûr que cela aurait changé quoi que ce soit au cours des évènements.
- Bien, c’est très bien, acquiesça l’homme qui paraissait satisfait. Je t’emmène avec moi, me proposa-t-il brusquement, tu ne peux pas rester ici tout seul et je dois aller… heu… au village voisin. Un village avec des Terriens de toutes sortes. C’est vers le levant en direction de ton arbre.
Un village ? Mais qu’est-ce que c’était « un village » ? D’après ce que le bonhomme avait souligné avec hésitation, c’était un endroit où il y avait beaucoup de Terriens. Et vers l’est en plus ! Mon arbre était dans cette direction ! Je réfléchis quelques secondes et me décidai. Après tout, s’il ne faisait que m’emmener dans un tel endroit, il n’y avait pas de raison pour que je ne le suive pas. Dans un « village » plein de Terriens, j’en trouverais certainement qui pourraient me venir en aide. Vu ma situation, je ne pouvais manquer une telle aubaine.
L’homme en noir me fit monter tant bien que mal sur le dos de l’animal très mécontent de quitter ses brins d’herbe. Puis le bonhomme s’installa lui aussi.
Quelques sons inarticulés et claquements de langue et la bête à trois bosses, qui était, comme je l’appris bien plus tard, un D.G.M. ou dromadaire génétiquement modifié (c’était son nom), se redressa en se penchant dangereusement d’avant en arrière et se mit en marche.
Je mis de côté ma méfiance et décidai de profiter de cette rencontre pour assouvir ma curiosité. Comment était fait un village de Terriens ? Est-ce que c’était grand ou petit ? Est-ce qu’il y avait des garçons comme moi ou presque ? J’avais aperçu une « bulle » en descendant de mon arbre, est-ce que c’était ça, un village ? Le bonhomme, venait-il de ce village ? Cependant, devant les réponses plus qu’évasives du bonhomme qui semblait somnoler, je finis par me décourager et me tus. Non de peur de déranger le si discourtois et taciturne homme en noir, mais parce que je devais concentrer toute mon énergie sur la marche cadencée du D.G.M. qui me donnait la nausée. Parcourir mon arbre en tous sens était une chose, être sur le dos d’un animal en était une autre et pas plus que de marcher sur les dunes en zigzaguant, je n’étais habitué à ce genre d’exercice.
Et puis il y avait cette odeur si particulière… venait-elle seulement de l’animal ou de l’homme aussi ? C’était confus. Heureusement le vent du désert la chassait de temps en temps car elle était écœurante et loin, très loin, du subtil parfum de miel des fleurs de mon arbre doucement sucré et tiédi par l'astre Soleil. Pour contrer la puanteur, je pris discrètement dans mon sac un fruit sucré et la tint devant mon visage la cachant avec ma main.
Je me souviens de l’épuisante marche sans qu’apparaisse le fameux village que l’homme en noir avait prétendu connaître. Je le sais aujourd’hui, les villages n’existaient plus dans le monde des Terriens depuis bien longtemps déjà. Mais fraichement descendu de mon arbre et brinquebalé sur le dos d’un dromadaire génétiquement modifié, comment l’aurais-je su ? Je me souviens aussi de cet objet qu’il tenait dans sa main offrant une ombre insuffisante au regard des féroces rayons de l’astre Soleil et qu’il avait appelé « parapluie », de ce désert d’Europe à perte de vue, des stratégies que j’échafaudais pour me débarrasser de l’encombrant bonhomme, de ma somnolence et du vague écœurement qui ne me quittait pas jusqu’à ce moment tant attendu où je vis apparaître un tout petit bout de paysage vert !
C’était inespéré ! L’homme en noir devait être content car il lâcha dans un claquement de langue un borborygme d’approbation. Il devait être bien réveillé car il incita à coup de pied dans les flancs à faire accélérer la bête. La pauvre qui devait être épuisée peina à forcer le pas mais à force de coups finit par galoper. Il s’en fallut de peu pour que je ne sois désarçonner. Mais plus nous approchions du petit bout de paysage aperçu plus tôt, plus j’étais convaincu qu’il s’agissait bien d’une forêt. Par tous les arbres jaunes, j’étais sauvé !
Le D.G.M. ralentit l’allure pour s’arrêter à la lisière de la forêt. Et à y regarder de plus près, je me demandai de quelle sorte d’arbres il s’agissait. Leurs feuilles vertes étaient bizarrement découpées et courues de stries grises. Elles n’étaient pas plus grandes que la paume de ma main. Les troncs, couverts d’une écorce épaisse, étaient courts si on devait les comparer avec mon arbre jaune. Il y avait aussi quelque chose avec cette forêt de singulier. J’ai toujours su écouter les arbres et ceux-là, tandis que le vent s’engouffrait entre les branches, gémissaient. C’était comme une lente plainte emplie d’une profonde résignation. Cette forêt n’était pas heureuse.
- Nous continuerons à pied vers la Porte, décida le bonhomme, cette vieille carne ne fait que trébucher. Elle ne nous est plus d’aucune utilité.
J’oubliai un instant la douleur de la forêt et je demandai le cœur empli d’espoir à l’idée de rencontrer d’autres Terriens autrement plus sympathiques !
- Sommes…-nous ar…rivés ?
- Tu verras bien, répondit brusquement le bonhomme. Descends.
- Je verrai… quoi ?
Evidemment il ne répondit pas mais descendre était une très bonne idée car finalement c’est de l’homme que venait l’écœurante odeur. Je sautai à terre sans attendre que l’animal veuille bien plier le genou et fis quelques pas m’éloignant le plus possible pour respirer profondément et ranger le fruit. Je me mis à tousser, le vent du désert était chargé de particules de poussière. Délaissant le D.G.M., l’homme en noir avait replié son parapluie et s’était approché de la lisère. Il allait s’y engager quand il s’aperçut que je m’étais éloigné.
- Où vas-tu ? aboya-t-il.
- Nulle part, je… me dégourdis les… jambes !
J’étais furieux que ce malodorant personnage puisse me parler aussi mal. Ce Terrien n’avait décidément rien de plaisant à mes yeux. Il m’avait certes aidé à franchir un peu de désert sur le dos du D.G.M. m’évitant une harassante marche dans le désert inhospitalier mais sa rudesse était intolérable. Je retournai voir la malheureuse bête qui nous regardait sans comprendre. Me voyant m’approcher, elle finit par se décider à faire quelques pas vers moi. C’était sans compter avec la malfaisance de l’homme qui se révéla dans toute sa splendeur. Il avait fait volte-face et arrivait à grand pas. Sans que je sache pourquoi, il semblait furieux !
- Qu’est-ce que tu fais ? cria-t-il en m’arrachant le brin d’herbe que j’avais ramassé pour elle.
- Mais… mais la bête, balbutiai-je surpris par une telle violence, nous ne …pouvons pas la… laisser là !
- Peu m’importe ! dit brutalement le bonhomme. Cette sale bête ne sert plus à rien.
- Mais, nous ne pouvons… pas la laisser… seule ici. Elle va mourir et…
- Très bien, tu veux que j’en fasse quelque chose. C’est d’accord !
Il se précipita sur le pauvre animal un bâton à la main. Il l’agita comme un dément et commença à le frapper. Le D.G.M. hésitait mais sous les coups qui pleuvaient, se mit à courir vers le désert. Je me précipitai et saisis le bras de l’homme.
- Mais arrêtez, hurlai-je, vous… vous êtes fou ! Ar…rêtez ! Qu’est-ce qui… vous prend ?
Le bonhomme se tourna vers moi et d’un coup sec, m’envoya bouler sur le sol sableux. Bien que sonné par la brusque chute, je le vis s’approcher les lèvres retroussées découvrant des dents jaunes et pointues, des dents de bête !
- Je fais ce que j’aurais dû faire depuis longtemps !
Il brandissait le bout de bois et allait me frapper quand le bruit puissant d’une explosion se fit entendre. L’homme arrêta son geste, lâcha un juron et me saisissant par le bras me traîna vers la forêt.
Les Terriens
