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Dans son dernier souffle, Nathaniel Bartel, atteint d'une étrange maladie, tente d'avertir son frère Nathan du danger qui le guette. En découvrant le passé criminel de son jumeau, qu'il n'avait pas revu depuis de longues années, Nathan s'interroge sur les événements tragiques de leur enfance commune. Mais pourquoi ce sentiment d'être responsable de la dérive macabre de son frère le ronge-t-il à ce point ? Sans doute la réponse est-elle liée à cette nouvelle vague de meurtres signés de la main de Nathaniel, censé reposer en paix.
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Seitenzahl: 231
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Supprimez ce texte et son en-tête.
Prologue
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Épilogue
Les années 70 – région rouennaise :
La vaste propriété vallonnée avait toujours été magnifiquement entretenue. Elle abritait le manoir familial. Une rivière d’eau claire et vive la traversait. Non loin du torrent s’élevait un cerisier dont le double tronc épousait des courbes étranges. D’un côté, il poussait presque à l’horizontale et effleurait les hautes herbes printanières, tandis que de l’autre, il s’élançait vers le ciel immaculé. À califourchon, l’enfant s’appliquait à écrire, penché sur un cahier d’écolier. Un pic-vert tambourinait au-dessus de lui. D’une voix tranchante, le gamin s’adressa à l’oiseau sans lever le regard.
— Je vais te tuer. Arrête ça tout de suite.
Le pic-vert cessa aussitôt.
Un autre enfant sortit du manoir. Il ressemblait comme deux gouttes d’eau au premier. Il portait les mêmes vêtements. Il courut dans sa direction en s’esclaffant. Une belle femme dans la trentaine le suivait. Elle l’attrapa et ils disparurent dans les hautes herbes. Les éclats de leur rire résonnèrent longtemps.
Figé sur le tronc d’arbre, le garçon fronça les sourcils, inquiet de ne pas les voir se relever… Le pic-vert s’acharnait de plus belle sur une grosse branche morte. Le bruit, sorte de tambourinement pénible, devenait insupportable pour l’enfant. Son visage se crispa au point qu’il semblait avoir vieilli prématurément. Il se boucha les oreilles, ferma les yeux.
Printemps 2013 – Centre de Rouen :
Ludovic grimace, souffre, les deux mains plaquées sur les joues. Le garçon de neuf ans regarde un tableau aux couleurs criardes, des tons de rouge, un monde en flammes, une vallée plantée d’arbres noircis aux branches torturées. À ses côtés, sa petite sœur de sept ans, Lise, hausse les épaules et le dévisage d’une mine renfrognée.
— Tu n’as vraiment, vraiment aucun goût, Ludo. Je ne sais pas pourquoi papa s’obstine à vouloir t’emmener dans ce genre de…
— Je ne suis pas un malade mental, moi ! De voir ce… truc, ça me fait mal au cœur !
Lise soupire, puis abandonne son frère pour traverser la galerie. Elle croise quelques personnes souriantes et rejoint son père, Nathan Bartel, homme avenant, élégant, proche de la cinquantaine.
Nathan, pensif, se concentre devant une toile représentant une jeune femme blonde qui enlace un enfant, son enfant, assise près d’une fenêtre derrière laquelle se découpe une campagne printanière.
— Papa… (Nathan ne réagit pas, hypnotisé, admiratif devant la toile.) Hé ! Papa ! insiste Lise. Elle se met à tirer sur le manteau de son père.
Nathan sort de ses songes et esquisse un sourire.
— Oui… Que veux-tu, ma chérie ?
— Tu devrais laisser ton sale gosse de fils à la maison la prochaine fois. Il n’a vraiment pas la fibre…
Interrompant la diatribe juvénile, un couple distingué salue Nathan. Il échange alors un sourire charmeur avec la jeune femme magnifique qui s’est retournée sur lui. Offusquée, Lise la fustige du regard tandis qu’elle s’éloigne. Bartel esquisse une moue malicieuse en découvrant la réaction de Lise. L’impétueuse Lise. Il se rembrunit soudain et consulte sa montre.
— Écoute, Lise chérie ! Je dois y aller, maintenant… Il jette un œil aux alentours. Je vais vous laisser avec votre mère, d’accord ?
Il repère alors Céline, très élégante dans sa robe rouge de créateur. Une coupe de champagne à la main, elle discute avec un petit groupe d’artistes et de critiques.
Comme d’habitude, quand elle est contrariée, Lise entortille sa longue mèche blonde en fusillant son père du regard.
— Tu ne restes jamais très longtemps avec nous, papa…
— Je suis désolé… Je te promets que la prochaine fois…
La mine boudeuse, elle tourne les talons et se dirige vers sa mère. En remarquant Lise, exaspérée, qui s’approche d’elle à grands pas, Céline dévisage son mari. Ils échangent un clin d’œil complice. Nathan localise alors son fils. Assis sur un petit canapé, il s’absorbe dans la contemplation de l’écran de sa console. Partagé entre le dépit et l’amusement, Bartel secoue la tête et sort de la galerie.
Quartier d’affaires Luciline – Rouen Ouest, les anciens docks. Au sommet d’une tour de verre, le sigle BMF de la compagnie Bartel Micro France surplombe la Seine.
Les couloirs affichent des nuances écrues et les murs capitonnés sont insonorisés. Élisa, secrétaire à talons aiguilles, remonte sa paire de lunettes bleues sertie de faux diamants sur son petit nez retroussé. Elle avance d’un pas déterminé aux côtés de son patron, Nathan Bartel. Il salue ostensiblement chaque salarié tout en feuilletant ses dossiers.
— Le contexte ne s’y prête vraiment pas. Nous verrons l’année prochaine, lance-t-il soudain sur un ton sans appel.
— Nous verrons ? s’étonne-t-elle. Elle se tait, mais sur son visage se lisent les interrogations, le doute même.
— En réalité, je n’en sais rien. Je ne laisserai pas mes employés risquer leur vie dans des territoires hostiles.
Elle hésite : D’autres sociétés le font, monsieur…
— Pas la mienne. Je préfère perdre quelques millions et m’installer ailleurs.
— Seriez-vous un saint, monsieur Bartel ? Un chevalier blanc ?
— Comment, Élisa, vous en doutiez ?
Nathan sourit avant d’ouvrir la porte qui donne sur le bureau de sa jeune secrétaire qui sert d’antichambre au sien. Un vase et une dizaine de roses rouges concèdent au lieu un peu d’humanité. Nathan tend le dossier à Élisa, traverse la petite pièce, et pénètre seul dans son sanctuaire. Elle secoue la tête, soupire en levant les yeux au ciel, puis s’installe derrière son ordinateur.
La nuit est tombée depuis peu. La température, excessive pour un mois de mars, donne l’impression que l’été s’approche. Une mélodie jouée au piano résonne dans la salle de réception d’un hôtel particulier dont les portes fenêtres s’ouvrent largement sur les jardins à la française. Les invités en tenue de soirée se déplacent entre le salon et le parterre illuminé par une multitude de projecteurs de couleurs. La fontaine du bassin pleure de l’eau bleue et rose créée par une batterie de néons sous-marins – pas besoin d’ecstasy pour être en extase.
Dans le luxueux salon Louis XVI, des valets immobiles et poudrés gardent les portes. Une pianiste, le dos aussi raide qu’un piquet, interprète magistralement un nocturne de Chopin. Debout, au centre d’un groupe d’invités attentif, Nathan Bartel apprécie le talent de l’artiste.
Sur sa gauche, à quelques mètres, il sent depuis un moment un regard posé sur lui. Il se tourne discrètement vers une femme ravissante, accrochée au bras d’un vieil homme aux paupières lourdes. L’élégante lui offre son sourire le plus enjôleur. Nathan fait signe à un serveur, s’empare d’une coupe sur le plateau, s’approche de son admiratrice et la lui tend. Il incline la tête, lève son champagne, puis se dirige en silence vers la terrasse. Elle le suit du regard en effleurant le cristal de Bohème de ses lèvres.
Nathan avance vers la rambarde. Chaque convive qu’il croise le salue en manifestant un respect non feint. L’homme d’affaires scrute les environs et laisse son verre sur le parapet pour contempler un instant le magnifique ciel étoilé. Il remarque soudain une femme. Sa robe noire moulante et échancrée s’ouvre largement sur le dos. Il s’approche d’elle au plus près – elle frémit – il l’enlace et dépose un baiser au creux de son cou. L’étreinte est charnelle, le moment intense. Céline se retourne, souriante, amoureuse. Ils s’embrassent avec une telle passion qu’on les croirait amants du premier jour.
— Que fais-tu ici, seule, dans l’obscurité, mon amour ?
— Tu le vois bien. J’ai envie de partager cet instant avec toi. Ils sont si rares.
— Mais tu les apprécies ?
— Je les apprécie. Oh, oui ! Je les apprécie… Ils s’étreignent plus longuement cette fois.
Au fond de la propriété, dissimulée par des buissons taillés en boule qui, dans les ténèbres, font penser à des créatures fantastiques, une forme humaine immobile observe le couple derrière des jumelles.
Une brume matinale et spectrale baigne le square Jules Verne. Comme à son habitude depuis qu’il exerce ses fonctions au sein de Bartel Micro France, Nathan court. Moment sacré lui permettant de réfléchir à sa future journée sans que personne ne vienne interférer dans un programme qu’il souhaiterait inamovible, réglé comme du papier à musique.
Mais ce matin-là, rien ne va. Bartel, indécis, préoccupé, éprouve des difficultés à se mettre dans le bain, à prendre son rythme.
Il ne le sait pas encore, mais son passé le rattrape. Tout commence avec cet homme qui le double. Nathan s’interroge. Il croit le reconnaître. Il veut l’interpeller, mais se retient. Il préfère le suivre, intrigué par sa silhouette familière. Soudain, il se décide. Il faut que j’en aie le cœur net, pense-t-il… Il accélère et se porte à sa hauteur.
Il voit enfin le visage du coureur et le temps semble s’arrêter. L’espace d’une fraction de seconde, il aperçoit son double. Il l’examine et murmure un nom.
— Nat… ?
Le joggeur le considère d’un air surpris, méfiant. Au même instant, Nathan, lui, se sent stupide, voire honteux. Alors, il le salue d’un geste maladroit et, sans plus attendre, change de direction. Il a rêvé. Halluciné, peut-être. L’homme, l’homme qu’il a cru reconnaître, comme un reflet dans un miroir, ne lui ressemble en rien.
Nathan continue sa course. Hanté par de sombres pensées, il voudrait se perdre dans l’effort physique. Mais il arrive devant un bac à sable et le jeu d’un garçonnet et de sa petite sœur attire ses yeux. Le gamin pousse la fillette hilare dans une brouette en plastique. Soudain, pan pan ! les doigts repliés en forme de pistolet, il fait mine de lui tirer dessus. Elle feint de tomber, raide morte. Nathan se fige, mal à l’aise. Il a la nausée. La gosse ouvre les yeux, deux pierres noires perdues dans un visage blafard. Elle le fixe. Nathan titube. Il se sent oppressé. Il rejoint le banc le plus proche, s’effondre. Il tente de reprendre son souffle, ses esprits. Il n’a pas vu l’homme assis à côté de lui. Brun, dans la trentaine, personnage étrange, comme surgi d’une photo en noir et blanc. Fantomatique, regard absent fixé sur l’horizon, son costume date d’une autre époque. Nathan le remarque soudain et le dévisage. Une sorte de spectre, songe-t-il, mais son visage lui paraît bizarrement familier. Un détail lui a échappé cependant et quand il en prend conscience, il défaille : autour du cou de l’homme, une corde. Il veut fuir, décoller de ce foutu banc, mais ses jambes lourdes semblent incapables de le porter. Tout à coup, la corde se tend et emporte l’inconnu dans les airs avec le bruit insupportable des cervicales broyées. Le pendu se balance à l’arbre. Nathan le fixe de ses yeux horrifiés. Un téléphone sonne…
En sueur, Nathan sursaute. Il suffoque. Il se redresse alors et reprend lentement connaissance au son strident de son portable. Le prénom qui rassure : « Céline », clignote sur l’écran. Le pendu a disparu. Nathan se retourne vers le bac, les deux enfants rient et remplissent leur brouette de sable. Il inspire, souffle longuement, s’essuie le front d’un revers de manche et finit par décrocher.
— Oui, ma chérie. Ça va… Tard, oui. Ne m’attendez pas… Ludo a encore oublié son sac de sport… Oui… De qui il tient, ce petit gars…? Je t’aime aussi. Bonne journée.
Nathan, hagard, secoue la tête. Il espère n’avoir rien fait paraître. Il range son portable, respire profondément, lève des yeux las. Autour de lui, la vie suit son cours normal. Chaque fois, c’est la même chose. Il reprend son mobile et cherche trois lettres dans le répertoire : PSY… Après un instant de réflexion, il l’éteint. Il s’apprête à le glisser dans sa poche quand il se remet à sonner – numéro inconnu.
— Nathan Bartel, oui !
— Bonjour, monsieur. Je suis le Docteur Goldman de la clinique de l’Europe à Rouen. Je vous appelle au sujet de votre frère, Nathaniel Bartel.
Surpris, Nathan se redresse sur le banc. Il regarde autour de lui, secoue la tête, dans un désarroi total, et bredouille en répétant le prénom de son frère : Nathaniel…
— Vous avez bien un frère qui porte ce nom, n’est-ce pas ?
— En effet, mais…
— Il est à la clinique. Je suis au regret de vous apprendre qu’il est dans un état critique…
Nathan reste sans voix. Des flashes de sa plus tendre enfance envahissent alors son esprit.
Sa mère court dans les champs de blé. Elle joue avec ses jumeaux.
Son frère et lui, assis sur le tronc d’arbre courbé devant le manoir. Ils admirent le coucher de soleil en écoutant les chants des oiseaux, le clapotis de la rivière qui traverse la propriété.
Le docteur Goldman se manifeste à plusieurs reprises sans obtenir de réponse.
— Monsieur Bartel, vous m’entendez ?
Les bruits et les images du passé cessent d’un coup. Nathan distingue à nouveau la voix de son interlocuteur.
— Monsieur Bartel ?
— Oui, oui… Excusez-moi, docteur. Vous disiez que mon frère avait eu un accident ?
— Votre frère est mourant. Je suis vraiment navré… Pourriez-vous venir immédiatement à la clinique ?
— Bien sûr. J’arrive, répond-il, la voix éraillée.
— Merci, monsieur Bartel. Nous vous attendons.
Le médecin raccroche. Tête baissée, désorienté, Nathan range son téléphone et se relève. Il avance en chancelant dans l’allée du parc, hagard, comme si le temps présent n’existait plus. Une femme âgée, une gitane aux longs cheveux gris le bouscule, elle lui attrape le bras. Nathan recule brusquement. Elle insiste.
— Voulez-vous les lignes de la main, mon beau Nathan ? Je peux vous apprendre beaucoup de choses.
Une seconde de flottement, pas de réaction. Nathan dévisage la vieille femme au visage raviné comme un désert de roches.
— Comment savez-vous mon nom ?
Elle laisse planer le doute quelques instants avant de lui répondre : Pour qui me prenez-vous, monsieur Bartel ? Je regarde les actualités télévisées, moi ! Le patron de Bartel Micro France… Pas besoin de lire dans une boule de cristal pour le connaître. Alors, vous me suivez ?
Garé le long du parc, un camping-car antédiluvien se pare de guirlandes d’ampoules colorées. Affiché sur son flanc : « Annabella – Voyance ». Paré d’un sourire, dissimulant son malaise, Nathan refuse l’invitation d’un geste. Il s’éloigne en hâte, troublé par le regard clair, perçant et le sourire édenté de la gitane. Après quelques mètres, il s’arrête net, tergiverse un instant, se retourne soudain en voulant lui adresser la parole… Elle a disparu.
La vapeur emplit la grande salle de bains au design épuré, bois massif et transparences étudiées. On distingue à peine la silhouette de Nathan sous la douche. Posé sur le marbre de la vasque, l’écran du téléphone portable s’allume quelques secondes, puis s’obscurcit. Un spot grésille et finit par s’éteindre – Nathan fait glisser la porte de la cabine et braque les yeux sur l’ampoule grillée. Sur les nerfs – perturbé par ce détail banal de la vie quotidienne –, il attrape sa serviette d’un geste vif et sort.
Il rejoint le salon clair et luxueux au son du « Werther – Pourquoi me réveiller ? », de Massenet. Accrochés aux murs, quelques toiles, paysages de campagne aux couleurs irréelles, nus de femmes au fusain, et une gravure en cuivre représentant deux petits anges identiques et souriants. Sur le manteau de la cheminée, des trophées de sports, une photo de famille. Un miroir ancien, dont la peinture écaillée du cadre, détonne avec le mobilier moderne. De la baie vitrée, on aperçoit le jardin, sa piscine et un cerisier en fleurs. Le téléphone fixe se met à brailler. La serviette autour de la taille, il baisse le volume et s’empare du combiné.
— Allô ? Allô ?
Nathan examine l’écran du fixe – appel masqué. Il écoute un moment, croit entendre une faible respiration, puis la ligne sonne occupée. Il réfléchit, raccroche, irrité par ce genre de blague idiote. Sans attendre davantage, il compose un numéro.
— C’est moi. Vous avez essayé de me joindre, Élisa ?
— Non, monsieur Bartel.
Nathan fronce les sourcils, secoue la tête et reprend la parole.
— Je vais être en retard. Annulez mes rendez-vous de la matinée, ordonne-t-il d’un ton sec.
— Ah… Bien, monsieur, mais… ? Élisa semble aussi surprise qu’embarrassée.
Nathan raccroche sans plus d’explications. D’une brusque pression sur la télécommande de la chaîne, il arrête la musique. Il s’approche d’un percolateur installé sur le comptoir séparant le salon de la cuisine et fait couler un café qu’il déguste face à la baie vitrée donnant sur le jardin. Le regard perdu dans les branches du cerisier en fleurs, il distingue soudain le rire bref et lointain d’un enfant puis, quelques secondes plus tard, ses pleurs. Nathan pousse la porte-fenêtre et tend l’oreille. Des oiseaux sifflent. Il essuie les gouttes de sueur qui perlent sur son front.
***
Vêtu d’un élégant costume bleu nuit, d’une chemise blanche et d’une cravate bordeaux, Nathan sort du garage de sa propriété au volant de son Audi A8. La voiture traverse l’allée de gravillons clairs jusqu’à la grille en fer forgé qui se referme automatiquement après son passage. Plongé dans ses pensées, ses souvenirs, tourmenté par l’appel du médecin l’informant de l’état de santé de son frère jumeau, il n’entend pas son portable sonner.
Sa mère jeune et souriante qui prend ses enfants dans les bras.
Le regard triste de l’un des jumeaux debout devant le cerisier au tronc contourné.
L’arbre, dépouillé, nu, squelette désarticulé qui se fond sur le ciel grisâtre.
L’enfant laisse échapper quelques larmes tandis que son frère passe à côté de lui en poussant une brouette remplie de feuilles mortes…
Nathan sort d’un bureau de tabac du centre de Rouen, et rejoint d’un pas pressé son A8. Avant de grimper à bord, il ouvre d’un geste nerveux le paquet de cigarettes qu’il vient d’acheter tout en observant un groupe de punks qui s’enivrent à quelques mètres de lui. Le meneur lui adresse un doigt d’honneur. Bartel porte la Craven à sa bouche en défiant le petit con du regard, puis entre dans sa voiture. L’œil fixé sur le rétroviseur intérieur, il surveille le type qui avance toujours en sirotant sa bière. Nathan appuie sur l’allume-cigare, attend qu’il s’éjecte et l’approche de sa cigarette. Il tire une bouffée comme s’il n’avait pas fumé depuis une éternité. Le jeune mec dégingandé arrive à la hauteur de l’Audi et donne un coup de pied dans le parechoc arrière. Provocation gratuite… Nathan, sur les nerfs, sort brusquement de la voiture. Il se précipite vers le punk et, en un éclair, le cloue contre le coffre et lui bloque la respiration de son avant-bras. L’homme d’affaires a une force impressionnante, une force acquise à force d’exercices, de pratique, de sueur. Le souffle coupé, le marginal n’en revient pas de s’être laissé maîtriser si aisément. Le regard halluciné de l’homme d’affaires l’a calmé. Cette force à la fois mentale et physique, cette acuité hors du commun, Nathan l’emploie parfois dans le business dans le but d‘imposer ses idées à ses rivaux les plus dangereux.
— J’imagine que tu as glissé et que ton pied a malencontreusement heurté ma voiture ?
Le punk est si impressionné qu’il en lâche sa bouteille de bière, qui se brise sur le trottoir. Maintenu par Nathan, tel un tigre agrippé à sa proie, il finit par hocher la tête, et baisse les yeux.
Nathan relâche la pression, le gosse titube vers sa bande qui n’a pas levé le doigt pour l’aider. Il est accueillit par des sifflets et des moqueries. Nathan s’en amuse, quelques secondes, puis il reprend sa place dans l’Audi, et démarre en trombe.
Ses yeux rougeoient. Une larme coule sur sa joue. Il tire trois bouffées de cigarettes, l’écrase dans le cendrier, perdu dans les méandres de ses pensées. Les kilomètres défilent sans qu’il s’en rende compte. Il arrive, se gare au parking. Il attend, lutte contre les fantômes d’un passé ténébreux, isolé du monde entier dans l’habitacle de sa voiture stationnée au pied de la clinique de l’Europe. Il sort. Se dirige machinalement vers l’entrée et lève les yeux sur les étages. Son frère jumeau agonise dans l’une de ces chambres. Nathan songe une fraction de seconde, la peur au ventre, qu’il n’y aurait peut-être rien d’autre à faire que d’assister impuissant aux derniers instants de Nathaniel.
Nathan entre dans l’immense hall, son paquet de cigarettes à la main. On le dévisage, on le juge. Un malade en fauteuil roulant s’interpose, un vieillard confus, pupilles dilatées par les médicaments, qui lui adresse des gestes obscènes, poussé par une infirmière blasée. Elle l’entraîne vers les ascenseurs. Nathan rempoche ses Craven sans filtre en arrivant devant le comptoir à l’accueil.
— Bonjour…
La réceptionniste hoche la tête sans même lever les yeux vers lui.
Nathan poursuit : Le docteur Goldman m’attend. Bartel. Nathan Bartel.
— Oui… Un instant… Elle l’interrompt d’un doigt autoritaire pour répondre à un appel. Je vous le passe…
Maquillée outrageusement, parfumée à l’excès, la quinquagénaire compose à la vitesse de l’éclair un numéro sur le clavier de son téléphone. Elle daigne enfin regarder Nathan et lui adresse un sourire professionnel. Lui se contente de tapoter nerveusement sur le comptoir.
— Monsieur Bartel est à la réception, docteur… Elle acquiesce trois fois tout en inspectant ses longs ongles mauves, puis raccroche le combiné. Le docteur Goldman va vous recevoir tout de suite. Deuxième étage, bureau 213.
Nathan, silencieux, opine et se tourne vers les ascenseurs. Sans presser le pas, il avance dans le gigantesque hall d’accueil effrayé à l’idée de ce qui allait se produire. Des années après la violente dispute, qui les avait brouillés, revoir Nathaniel raviverait les drames de leur enfance.
Patients, visiteurs et membre du personnel se croisent, se bousculent, se cognent. Imperméable à ce flux d’humanité chamarrée, Nathan entre sans réfléchir dans le premier ascenseur qui s’ouvre devant lui, suivi par un groupe d’infirmières complices qui le dévisagent en gloussant discrètement derrière leurs dossiers colorés. Les portes se referment. Il reste les yeux rivés sur le panneau de contrôle, sans même s’apercevoir que l’une des jeunes femmes, plus audacieuses que les autres, le fixe du regard. Il prend soudain conscience de l’odeur, une vague puanteur, mélange de désinfectant et de nourriture qui lui donne la nausée. L’ascenseur arrive enfin, la porte s’ouvre.
Nathan pénètre dans un long couloir où résonnent les râles de patients invisibles. Sur les murs immaculés, des paysages d’Afrique, familles d’éléphants ou gazelles en pleine course, succédané de décoration, ersatz de vie. À mesure qu’il avance, Nathan se sent oppressé. Il essaie de respirer, de se calmer. En vain. Il n’arrive pas à se libérer du fardeau qui semble peser des tonnes sur sa poitrine. À l’autre bout du long couloir, en contre-jour, une large silhouette vêtue d’une blouse s’extrait d’un bureau pour se diriger vers lui.
— Monsieur Bartel ? La voix grave résonne.
Nathan acquiesce, la gorge trop nouée pour répondre de vive voix. Le médecin s’arrête devant Bartel. Il le sonde, le dévisage, examine discrètement l’homme d’affaires blafard qui transpire à grosses gouttes.
— Je suis le docteur Goldman. Le praticien, trapu, replet, s’interrompt et fronce d’épais sourcils grisonnants. Vous allez bien, monsieur Bartel ?
Nathan opine mollement. Goldman fait la moue, hausse les épaules, et lui fait signe de l’accompagner.
Ils pénètrent dans un nouvel ascenseur. Sans attendre, Goldman appuie sur un bouton. Nathan remarque soudain que l’homme en blanc manipule un stylo. Sans cesse, il le tourne et retourne entre les doigts. Le mouvement l’hypnotise et, éperdu, désorienté, il fixe la porte sous le regard professionnel du médecin.
— Vous ne l’avez pas vu depuis quelque-temps, n’est-ce pas ?
Nathan acquiesce, toujours silencieux.
Goldman reprend : D’après lui, ça faisait quelques mois…
Nathan paraît surpris. S’agit-il de la remarque du spécialiste ou de son accoutrement curieux ? Bartel vient de découvrir le nœud papillon rouge et la chemise vert pomme de Goldman.
Mais son monologue continue : Vous savez, il n’a sans doute plus la notion du temps. Ce qui arrive souvent dans ce genre de situation.
Nathan sent qu’il doit répondre. Il sait que son malaise pourrait passer pour du détachement, voire de l’insensibilité. Il ne veut surtout pas qu’on puisse se faire une mauvaise opinion de lui. Alors, tête basse, il se force à regarder le médecin.
— De quoi souffre-t-il, docteur ?
Goldman finit par esquisser un sourire grimaçant, un rictus, satisfait d’avoir enfin une réponse, un interlocuteur. Toutefois, pour lui, le plus dur reste à venir et il hésite.
— C’est difficile à dire.
Nathan relève le menton. Il affronte désormais le spécialiste, ses yeux clairs rivés sur ceux de Goldman.
— Je vous écoute.
— Votre frère semble avoir été comme usé par le temps. Ce n’est pas fréquent. Il paraît avoir vieilli prématurément.
— Comment ça, prématurément ?
À la sortie de l’ascenseur, les deux hommes empruntent un couloir, réplique exacte de celui qui distribuait l’étage inférieur.
— Vous connaissez la progéria… ?
Nathan acquiesce, mais son expression trahit sa curiosité.
— C’est une maladie génétique rare, extrêmement rare. Elle touche les enfants en bas âge et se caractérise par un vieillissement prématuré et accéléré. Les personnes affectées ont l'apparence et la physiologie d’un vieillard.
— La progéria ? s’étonne Nathan. Mais comment est-ce possible ? Ce n’est pas un enfant.
— Il en possède tous les symptômes… Goldman s’arrête brusquement devant une porte et sans plus de considération, la désigne à Bartel. Je vous laisse avec lui. Vous savez où me trouver.
Nathan contemple l’entrée de la chambre 66. La silhouette massive de Goldman disparaît au détour d’une petite salle.
Bartel hésite, il observe le couloir d’un côté, puis de l’autre. Une enfant chauve sort soudain d’une chambre et passe près de lui. Une cicatrice larde la moitié de son crâne. Elle lui offre son plus beau sourire – il parvient à le lui retourner. Il agrippe alors la poignée. Et pousse la porte.
La pièce est plongée dans la pénombre, le silence. Un mince rayon de lumière filtre entre les stores. Nathan découvre une silhouette prostrée, perfusée. Le bip des machines paraît assourdissant. Bartel, qui avance jusqu’au lit, reconnaît à peine Nathaniel. Ébranlé, ému, Nathan s’effondre sur une chaise. Il considère le visage de son frère jumeau et croit se voir lui-même, tel un vieillard aux portes de la mort.
Dans un champ de blé, balayé par le vent, les jumeaux, âgés de huit ans brandissent leur fusil en plastique. Une balle imaginaire frappe l’un des frères qui tombe et disparaît entre les chaumes.
Nathan émerge à peine de son rêve éveillé qu’il aperçoit le regard fixe, apeuré, de Nathaniel, posé sur lui. Un frisson le traverse.
— Nat… marmonne Nathaniel. Il esquisse un sourire. Ses lèvres sèches et ridées tremblotent.
— Nat… répète Nathan qui se lève aussitôt pour s’approcher du lit. Il dévisage son jumeau dans un état désespéré et s’en veut terriblement de ne pas trouver les mots appropriés.
— Plaisir de te voir… lâche Nathaniel dans un souffle.
— Que s’est-il passé ? demande Nathan, hébété.
— Je… pouvais plus… Excuse-moi… Excuse-moi…
— De quoi parles-tu, Nat ?
— Cesser…
