Michel-Ange: 44 gravures et portraits - Georges Beaume - E-Book

Michel-Ange: 44 gravures et portraits E-Book

Georges Beaume

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"Michel-Ange: 44 gravures et portraits", de Georges Beaume. Publié par Good Press. Good Press publie un large éventail d'ouvrages, où sont inclus tous les genres littéraires. Les choix éditoriaux des éditions Good Press ne se limitent pas aux grands classiques, à la fiction et à la non-fiction littéraire. Ils englobent également les trésors, oubliés ou à découvrir, de la littérature mondiale. Nous publions les livres qu'il faut avoir lu. Chaque ouvrage publié par Good Press a été édité et mis en forme avec soin, afin d'optimiser le confort de lecture, sur liseuse ou tablette. Notre mission est d'élaborer des e-books faciles à utiliser, accessibles au plus grand nombre, dans un format numérique de qualité supérieure.

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Georges Beaume

Michel-Ange: 44 gravures et portraits

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066305246

Table des matières

I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
ÉCRITS DE MICHEL-ANGE
LETTRES
A JULIEN DE SAN GALLO
A JEAN FRANCESCO, PRÊTRE DE SAINTE MARIE DES FLEURS,
AU CAPITAINE DE CORTON
AU CARDINAL BERNARDO DOVIZIDA BIBIENA
A GIOVANNI FATTUCCI
AU PAPE CLÉMENT VII
A SER GIOVAN FRANCESCO FATTUCCI
A MESSER PIETRO ARETINO
A MESSER LUIGI DEL RICCIO
A MONSEIGNEUR MARCO VIGERIO, ÉVÊQUE DE SINIGAGLIA
A LUIGI DEL RICCIO
AU MÊME
A MESSER GIORGIO VASARI, AMI ET PEINTRE EXCELLENT
A BENVENUTO CELLINI
A GIORGIO VASARI
A MESSER BENEDETTO VARCHI
A MESSER GIORGIO VASARI
A MESSER BARTOLOMEO AMMANATE
A SON FRÈRE BUONAROTTO
A SON NEVEU LEONARDO, FILS DE BUONAROTTO
AU MÊME
AU MÊME
A VITTORIA COLONNA, MARQUISE DE PESCARA
A LA MÊME
A SON NEVEU LEONARDO
SONNETS
ÉLÉGIES
I
II
ÉPITAPHE
STANCES
CANZONE
MADRIGAUX

I

Table des matières

L’ATELIER GHIRLANDAJO. — CHEZ LES MÉDICIS

MICHEL-ANGE naquit le 6 mars 1475, au château de Caprèse, près d’Arezzo, dans le Casentino. «Apre pays, air fin, rochers et bois de hêtres, que domine l’échine de l’Apennin osseux. Non loin, François d’Assise vit sur le mont Alvernia paraître le Crucifié .»

Les biographes de Michel-Ange ont, ainsi qu’il est d’usage Pour les hommes extraordinaires, entouré sa naissance et son éducation d’événements merveilleux. Son père, Ludovico di Leonardo di Buonarotti, était podestat de Caprèse et Chiusi. Condivi affirme que les Buonarotti descendaient des comtes de Canossa, famille de sang presque royal. Les Buonarotti vivaient à Florence depuis longtemps, et ils avaient à diverses époques tenu, dans le gouvernement de la République, des charges importantes.

Ludovico Buonarotti avait cinq enfants, presque un chaque année depuis son mariage: Leonardo, Michelagniolo, Buonarotto, Giovan Simone, Sigismondo. Michel-Ange avait six ans, quand sa mère mourut.

Il me faut ici rectifier une erreur de nombreux biographes. Le père de Michel-Ange s’appelait non pas Léonard, mais Ludovic, ou, si vous le préférez, Louis Buonarotti. C’était son grand-père qui s’appelait Léonard. Les Italiens du XVe siècle, par un usage emprunté aux anciens, signaient, à côté de leur nom, celui de leur père, qui se trouvait ainsi précéder le nom de famille.

Ludovico en était au dernier mois de sa charge, lorsque Michel-Ange vint au monde. Il fit donc ses préparatifs de départ pour quitter le lieu de sa résidence; et aussitôt après la cérémonie du baptême, il retourna dans sa terre de Settignano.

Settignano est un pays de carrières, où l’on rencontre plus d’ouvriers que de savants. La seule nourrice qu’on put donner à l’enfant était la femme d’un scarpellino. Vigoureux et robuste, il grandit au grand air et au soleil; il mania de ses petites mains, durcies de bonne heure, le ciseau et la pierre; ses premiers cris furent dominés et couverts par le grincement de la scie et par le bruit du marteau.

Plus tard, Michel-Ange disait à Vasari: «Si, mon cher George, j’ai quelque chose d’estimable dans l’esprit, je le dois à la légèreté de l’air de votre pays d’Arezzo, de même que je dois au lait que j’ai sucé les maillets et les ciseaux dont je me sers pour sculpter mes figures.»

Plusieurs des enfants de Buonarotti se destinèrent au commerce des soieries et des laines, pendant que Michel-Ange faisait tant bien que mal, chez Francesco da Urbino, ses études littéraires. Il employait le meilleur de son temps à barbouiller de dessins ses feuilles d’écolier, et même les murs de la maison paternelle. Jori raconte qu’il vit de lui le dessin d’un homme au bras droit levé, à la tête renversée, et qui déjà révélait du génie. C’était un peu tôt. N’importe. Le père n’acceptait pas que son fils devînt un artiste.

Éternelle, éternelle histoire du conflit de famille, à propos de la vocation d’un enfant. Buonarotti, néanmoins, dut céder devant l’obstination de Michel-Ange, dont il eût voulu faire un magistrat, comme lui.

D’ailleurs, à l’école où messire Ludovic avait placé son fils, se trouvait un petit polisson nommé Granacci, qui fournissait à son camarade des modèles à copier. Ce Granacci fréquentait déjà l’atelier, ou plutôt, comme on disait en ce temps-là, la boutique de Ghirlandajo. Et un beau jour, il amena Michel-Ange chez son maître, lequel, de très bonne grâce, demanda au nouveau venu s’il n’avait pas quelques dessins à lui montrer.

— Si! voilà une petite chose... répondit Michel-Ange très timide, en tirant de sa poche une gravure que d’une main patiente il avait coloriée.

C’était une estampe de Martin Schœn de Hollande, représentant la tentation de saint Antoine, tout un groupe tumultueux de démons qui, tordant de ricanements et de grimaces leur visage de feu, excitaient le saint ermite à coups de bâton.

Ghirlandajo, surpris par l’originalité saisissante du dessin, par la hardiesse des couleurs, contemplait la gravure en silence. Une jalousie le tourmentait peut-être. Mais l’admiration l’emporta, et posant la main sur l’épaule du jeune homme, il lui dit avec tendresse:

— Je te prends chez moi. Je suis sûr que tu deviendras bientôt un grand artiste.

— Pourvu que mon père accepte votre proposition!... répliqua Michel-Ange.

Le lendemain, Dominique Ghirlandajo se présentait chez l’ex-podestat de Caprèse.

— Je viens, dit le peintre, après les salutations d’usage, vous demander une faveur que, je l’espère bien, vous ne me refuserez pas.

— Une faveur!... Laquelle?

— Oh! je ne viens vous demander ni conseils, ni argent, ni soutien.

— Diable!... quoi donc, alors?...

— Je viens simplement vous demander votre fils pour en faire un artiste.

— Mon fils!... Un artiste!... Ça, vraiment, non, je ne m’y attendais pas!...

— Je sais bien. Mais il faut que vous me le donniez. J’ai vu de lui un dessin qui suffit à me prouver que nous avons là un très grand artiste!...

— Vous êtes fou!... Je ne me suis jamais aperçu que mon fils eût, en quoi que ce fût, du génie.

— Allons! point de querelle: ce serait inutile. Malgré vous, un jour ou l’autre, votre fils devra obéir à la voix de sa destinée. Si vous avez confiance en moi, vous n’avez qu’à le laisser venir dans ma boutique.

— Bien! bien!... Et ça me coûtera quelque chose?

— Rien du tout. Au contraire... Je le récompenserai des services qu’il pourra me rendre.

— Parfait!... Alors, maître Ghirlandajo, nous allons, vous et moi, échanger un contrat, et voici dans quelles conditions.

Messer Buonarotti s’assit prestement à sa table, et il se mit à écrire sur un parchemin les mots suivants, qu’il prononçait d’une voix haute, à mesure qu’il les traçait:

«L’an mil quatre cent quatre-vingt-huit, le premier jour d’avril, moi, Ludovic, fils de Léonard de Buonarotti, je place mon fils Michel-Ange chez Dominique et David Ghirlandajo, pour trois ans à dater de ce jour, et aux conditions ci-après: le susdit Michel-Ange s’engage à rester chez ses maîtres, pendant trois années, en qualité d’apprenti, pour s’exercer dans la peinture, et faire en outre tout ce que ses maîtres lui ordonneront; pour prix de ses services, Dominique et David lui paieront la somme de vingt-quatre florins, six la première année, huit la seconde, dix la dernière; en tout, quatre-vingt-seize livres.»

Et Messer Buonarotti conclut de sa voix brève, impérieuse:

— Voilà notre affaire. A pré sent, maître Ghirlandajo, vous allez me verser douze livres, premier acompte du salaire de mon fils. Et je vous en délivre quittance...

Ghirlandajo s’empressa de satisfaire le terrible homme, qui ajouta:

— Vous pouvez, par conséquent, emmener tout de suite mon fils et en faire ce que vous voudrez. Désormais, il vous appartient.

En ce temps-là, Ghirlandajo s’occupait de fresques à Sainte-Marie-Nouvelle. Michel-Ange avait quatorze ans. Dans cette église, qu’il nommait plus tard «sa fiancée», il s’abandonna de tout son cœur à ses études de la peinture. Dans la boutique du maître, où tout d’abord il servit surtout de valet, balayant le plancher et faisant- les commissions, il eut du moins la liberté heureuse de broyer des couleurs, de pétrir de la terre glaise et de barbouiller à son gré les murs de dessins.

Dessin.

Ses progrès s’affirmèrent si rapides et si éclatants, qu’il en conçut de l’orgueil. Un jour, ne poussa-t-il pas la hardiesse jusqu’à corriger les dessins de son maître? Celui-ci demeura stupéfait, et de l’audace de Michel-Ange, et de l’habileté originale de sa copie. Homme supérieur par l’intelligence et par la bonté, il lui pardonna. Mais ses camarades eurent de la jalousie et de la rancune. Et ils ne lui pardonnèrent jamais, eux, dans leur médiocrité, que Ghirlandajo proclamât ensuite à tout venant les louanges d’un élève qu’il considérait désormais comme son chef-d’œuvre. «Ce jeune homme, disait-il, en sait maintenant plus que moi.»

Un autre jour, un peintre de ses amis lui confia un portrait à copier. Michel-Ange se mit au travail: bientôt, il rendit à son ami, lequel, malgré sa compétence, ne s’aperçut nullement de la supercherie, non pas le portrait lui-même, mais la copie qu’il venait d’achever. Seulement, Michel-Ange ébruita, par vantardise, sa plaisanterie; et la bonne dupe résista longtemps à reconnaître qu’un tout jeune peintre l’eût si complètement trompé. Celui-ci, espiègle, et très informé des procédés et des trucs du métier, avait un peu enfumé sa peinture, afin de lui prêter cet air d’ancienneté qui, vis-à-vis de ceux qui jugent un tableau d’après sa date, et non d’après sa valeur, ajoute tant de prix au moindre ouvrage.

Michel-Ange se plaisait aussi beaucoup à s’amuser de la fausse science des artistes auxquels l’illusion de la gloire communique l’illusion de l’infaillibilité, et il saisissait mieux encore toutes les occasions de rire aux dépens des critiques d’art et des amateurs, dont les prétentions, en tous temps et en tous pays, égalent l’incompétence.

Un jour qu’il avait sculpté dans le marbre un jeune dieu de l’Amour, étendu, prêt à prendre le sommeil, Laurent de Médicis s’émerveilla de la beauté de cette œuvre et dit au sculpteur:

— Ta statue est vraiment plus admirable que tant d’ouvrages antiques qu’on ne cesse de nous vanter ici, pour diminuer les mérites des arts de notre époque. Sais-tu ce que tu devrais faire?

— Ma foi, non.

— Arranger ta statue de telle sorte qu’elle paraisse avoir été découverte dans la terre; et puis, l’expédier, ainsi maquillée, à Rome, où je te garantis bien qu’elle sera tout de suite considérée comme un antique.

— C’est une idée! On va rire!...

Et Michel-Ange gaiement se mit au travail, meurtrissant, amputant les membres de la statue, coupant la tête, et souillant de poussière, criblant de blessures le marbre qui restait. Ensuite, il envoya ce marbre à Rome;. le marbre y fut, sans hésitation, reconnu par les amateurs et par les artistes comme un antique. Et le cardinal de Saint-Georges en offrit deux cents ducats.

Faut-il cependant attribuer à un élève de quinze ans l’admirable tableau, La Vierge avec les deux enfants? La plupart des critiques refusent, bien qu’ils sachent la précocité de Michel-Ange, d’admettre un pareil tour de force. Le tableau est bien de lui. Car, «sans parler de la largeur de la composition et du dessin, du caractère de la tête de la Vierge, de l’incomparable beauté des anges qui se trouvent à droite, de certaines habitudes que Michel-Ange ne perdit jamais, comme de faire les pieds trop petits par un raffinement d’élégance et de donner à ses enfants ces nez retroussés et un peu faunesques qu’on retrouve dans la Sixtine, il suffirait, pour l’attester, de remarquer l’évidente parenté qui existe entre cet ouvrage et la Vierge de la Chapelle des Médicis. Mais, ce qui est probable, c’est que ce tableau ne fut exécuté que lorsque Michel-Ange, sorti de l’atelier du Ghirlandajo, eut fortifié son talent par l’étude des fresques de Masaccio et des antiques des jardins de Saint-Marc (entre 1492-1495) .»

Eut-il alors le dégoût de la peinture?... Laurent de Médicis régnait à Florence: riche, généreux, protecteur passionné des arts, il avait fondé chez lui, dans ses jardins de l’école Saint-Marc, une école de dessin, sous la direction de Bertoldo: il demanda donc à Ghirlandajo de lui envoyer des élèves. Ghirlandajo pensa tout de suite à Michel-Ange.

Celui-ci, en compagnie de son camarade Granacci, pénétra un beau matin dans les jardins de Saint-Marc, tout encombrés de débris de bas-reliefs et de fragments de statues, véritable musée d’antiquailles, selon l’expression de Benvenuto Cellini. A cette époque, on avait la maladie d’adorer l’antiquité, et d’en chercher la résurrection, au point d’oublier le présent et de renier l’âme de la nationalité italienne.

La ville de Careggi était une académie charmante, où des poètes, des savants et des philosophes, Ange Politien, Pic de la Mirandole, Marsilio Ficino, traitaient, sous la direction de leur prince, les affaires de l’État en stances parfumées et en petits vers anacréontiques. On s’amusait à parler des choses d’amour avec les femmes dans la langue de Platon; on commentait abondamment les dogmes d’Aristote. Enfin, c’était entre la composition de deux hémistiches et un discours sur les plans de conspiration de Salluste, qu’on montait à l’échafaud. Car le paganisme avait repris chez les chrétiens une place importante, et Savonarole allait bientôt, pour sa passion de la liberté, mourir dans les flammes du bûcher.

Parmi les jardins de Médicis, Michel-Ange retrouva quelques-uns des tailleurs de pierres qui, à Settignano, l’avaient souvent bercé sur leurs genoux. Ceux-ci l’accueillirent avec affection, et lui facilitèrent, au milieu de chefs-d’œuvre mutilés par le temps, un séjour d’études heureuses. La beauté antique frappait l’esprit de Michel-Ange, sans remuer profondément son cœur. La volonté de créer de la vie, de la beauté par l’art, était déjà trop forte en lui, pour qu’il ne répugnât point à imiter les morts et qu’il ne s’efforçât jalousement de ne s’inspirer que des vertus de son intelligence.

Une fois que, par les allées les plus solitaires, il se promenait lentement, rongé par le souci d’essayer en sculpture l’habileté qu’en peinture il avait montrée, les ouvriers, afin de lui plaire, lui offrirent un morceau de marbre. Ayant remercié d’un simple mot les ouvriers de leur largesse, il se munit d’un ciseau, et, bravement, commença d’ébaucher dans ce marbre une tête de faune.

Quelques jours après, pendant qu’il travaillait encore du ciseau, vint à passer un homme d’une quarantaine d’années assez laid de figure et assez modestement vêtu. Devant l’enfant qui, absorbé par son ouvrage, ne voyait, n’entendait rien des choses d’alentour, l’homme s’arrêta, non sans surprise et sans admiration.

Le silence dura bien un quart d’heure. L’enfant, lorsqu’il eut donné son dernier coup de ciseau, se recula un peu, à la manière des artistes qui jugent ainsi, dans l’éloignement, le résultat de leurs efforts. Mais l’homme lui frappa sur l’épaule, et en souriant de bonté, lui dit:

Tête de faune.

— Mon ami, permettez-moi de vous adresser une observation.

— Laquelle? riposta sèchement Michel-Ange, qui se détournait avec une humeur narquoise.

— Oh! je ne suis pas sculpteur... Pourtant, il y a dans la tête de votre vieux faune... Car c’est un vieux faune, n’est-ce pas?...

— Oui, il est vieux... Eh bien, qu’est-ce qu’il y a de si étrange dans cette tête?

— Vous avez voulu représenter un faune riant aux éclats?

— Oui, oui... après?

— Après?... Est-ce que vous avez vu beaucoup de vieillards possédant encore toutes leurs dents? Le vôtre a une bouche un peu trop généreusement garnie.

— Ma foi, c’est vrai... D’abord, qui êtes-vous?

— Peu vous importe, pourvu que ma critique soit juste...

Adieu, mon enfant...

Et le bon bourgeois s’éloigna tranquillement, ses mains derrière le dos. Michel-Ange rougissait de dépit. La remarque du bourgeois était trop juste. Alors, sans différer davantage, il ressaisit son ciseau, et d’un coup preste, adroit, il enleva deux dents à son vieux faune.

Le lendemain, impatient de revoir son œuvre, il revint à la hâte dans le jardin. Or, le vieux faune avait disparu. Et à sa place, il rencontra l’homme de la veille.

— Où est donc ma tête? lui demanda-t-il.

— On l’a enlevée.

— Comment!... Qui?... Sans mes ordres? D’abord, qui êtes-vous?

— Suivez-moi...

— Oui, pour que vous me rendiez mon faune.

Et les voilà partis, Michel-Ange suivant avec docilité le bourgeois toujours calme, qui prit le chemin du palais, entra sans crainte, traversa les appartements, les galeries, les salons, jusqu’à un cabinet merveilleusement décoré d’objets d’art. Michel-Ange, dont la stupéfaction avait augmenté à chaque pas, n’avait plus proféré un mot. Mais, en levant les yeux, il aperçut sur une riche console son vieux faune.

— Voilà, mon ami, lui dit le bon bourgeois en souriant, j’ai fait transporter ton œuvre du jardin ici. Es-tu content?

— Mon Dieu, oui, je suis content. Mais le prince, que pensera-t-il de votre témérité ?

— C’est le prince lui-même qui te tend la main. Viens la serrer.

Michel-Ange obéit de nouveau, en tremblant d’émotion. Le prince continua:

— Désormais, dans cette maison, tu seras chez toi; tu dîneras à ma table, et par tous ceux de mon palais, par mes courtisans et par mes serviteurs, tu seras considéré comme mon enfant.

Michel-Ange bredouilla une expression ardente de gratitude. Puis, emporté par la joie, il s’enhardit:

— Écoutez, Monseigneur. C’est surtout à cause de mon père que je suis heureux de recevoir vos encouragements. Mon père a toujours opposé à mes tentatives d’art, à mes études, une hostilité qui me peine plus que tout. Permettez que j’aille tout de suite lui dire les faveurs dont vous me comblez...

— Va, mon enfant. Tu peux lui apprendre encore que ma protection s’étendra sur sa personne et sur toute sa famille.

L’enfant courut chez l’ex-podestat farouche. Et ce ne fut pas sans hésitation que celui-ci consentit enfin à suivre jusqu’au palais du prince Laurent de Médicis le jeune artiste, dont il dut ainsi reconnaître publiquement les aptitudes et les espérances...

Laurent de Médicis tint parole. Il admit Michel-Ange dans l’intimité de ses fils, et lui alloua cinq ducats par mois, somme que le jeune élève employa presque entièrement à secourir son père. De loin comme de près, il demeurait attaché à sa famille par l’affection la plus étroite. «J’ai appris, écrivait-il à l’un de ses frères, que Ludovico avait été sur le point de mourir. S’il arrivait qu’il retombât, fais en sorte qu’il ne lui manque rien des choses de l’âme et des sacrements de l’Église... Que ta femme s’applique avec amour aux soins qu’il réclame; je l’en récompenserai, ainsi que vous tous. Soyez en paix, et avertis-moi, car je suis rempli de douleur et de crainte.»

Laurent de Médicis, ainsi qu’il l’avait également promis, étendit sa protection jusque sur Buonarotti, le père de son artiste. Il lui confia un emploi de douanier, qui rapportait huit écus par mois. Michel-Ange s’attacha fidèlement à son protecteur. Lié avec les grands platoniciens de l’Académie, que j’ai cités plus haut, Pic de la Mirandole, Politien, Marsilio Ficino, il sculpta le bas-relief des Centaures et des Lapithes — ou, plus exactement, Combat des géants. A l’hôpital de Santo Spirito, il étudia l’anatomie; et pour remercier le prince de lui faciliter ses études, il lui fit un Christ de bois.

Déjà difficile dans ses relations, il ne se gênait guère de railler ses camarades, qui eux-mêmes, sans trop de dissimulation, l’enviaient. Un jour, par quelque rebuffade, il provoqua une querelle, et il reçut d’un de ses camarades, Torregiani, un coup de poing terrible, qui lui fracassa le nez.

Voici, d’ailleurs, de cette algarade qui devait avoir sur la vie de Michel-Ange une répercussion si douloureuse, le récit textuel de Benvenuto Cellini, l’homme ardent et bizarre, qui offrait par son caractère et son génie tant de ressemblance avec celui qu’il appelle le «divin artiste» :

«Vers ce temps-là (en 1518, trente ans après l’événement), arriva dans Florence un sculpteur du nom de Pierre Torregiani, qui revenait de passer plusieurs années en Angleterre. Ce Torregiani, après qu’il eut examiné mes dessins et mes travaux, me déclara:

«— Je suis venu à Florence dans l’intention d’y prendre autant de jeunes artistes que possible; car, je dois faire un ouvrage important pour mon roi (le roi d’Angleterre), et je ne désire pour aides que des compatriotes. Toi, puisque tu travailles plutôt avec le sentiment du sculpteur que du peintre, je t’emmènerai; et, n’aie crainte, j’assurerai ta fortune.

«C’était un homme hardi, hautain, ce Pierre Torregiani, et d’une beauté aussi noble que la tournure. Son maintien, ses gestes, sa voix, étaient certes plus d’un soldat que d’un artiste. D’un froncement de sourcil, il intimidait les gens les plus résolus; tous les jours, il me racontait quelques-uns des exploits qu’il avait accomplis aux dépens de «ces bêtes d’Anglais».

La Pieta.

«Un jour que nous causions de Michel-Ange, Torregiani, tout en examinant un dessin de moi que j’avais copié d’après le «divin artiste», me dit brusquement:

«— Moi-même, j’ai travaillé beaucoup à côté de Buonarotti. Nous allions, tout jeunes, à l’église du Carmine, dans la chapelle de Masaccio. Seulement, il avait la mauvaise habitude de railler ses camarades sur leurs études. Un jour, une de ses remontrances m’agaça; je lui intimai l’ordre de se taire. Il voulut, à son tour, m’imposer silence. Je devins furieux. Et le poussant contre un mur, je lui appliquai sur le visage un si violent coup de poing, que je sentis sous mes doigts se briser l’os et le cartilage du nez, comme une oublie. Toute sa vie il en portera les marques.

«Ces paroles du terrible sculpteur Torregiani me révoltèrent tellement, que j’en conçus pour lui une haine implacable. Bien entendu, non seulement je n’eus aucune envie de le suivre en Angleterre, mais encore je ne pus désormais plus le voir ni le sentir.»

Depuis trois ans, Michel-Ange vivait dans les jardins de Saint-Marc, parmi la joie du travail paisible, lorsque Laurent le Magnifique, frappé d’une maladie mystérieuse, mourut. Michel-Ange en éprouva un si vif chagrin qu’il resta plusieurs jours sans pouvoir rien entreprendre. De retour chez son père, il composa un Hercule de marbre de quatre brasses de hauteur, qui, envoyé en France, pour le compte de François Ier, s’est perdu. A plusieurs époques de sa vie, Michel-Ange s’est occupé de cette héroïque figure d’Hercule.

Mariette dit dans ses Observations: «Je vis dans une des chambres de la galerie de Florence un modèle en cire d’une grande beauté que Michel-Ange avait fait, pour montrer comment il s’y serait pris, s’il avait été chargé de restaurer le torse du Belvédère.»

Pierre de Médicis n’hérita de son père Laurent que les défauts. Il débuta dans son gouvernement par jeter dans un puits le médecin de son père. Ayant invité Michel-Ange à reprendre sa place dans le palais, il se flattait de la présence du grand artiste bien moins que de celle d’un valet espagnol qui, à une splendide beauté corporelle, joignait une rare agilité d’animal. Un matin d’hiver, que la neige tombait abondante, il fit appeler Michel-Ange, et gravement lui ordonna:

— Maître, il faut que tu me bâtisses tout de suite une figure de géant si haute que, du milieu de la cour, elle dépasse de la tête les créneaux du palais.

— En quelle matière, s’il vous plaît?

— Quelle matière!... la drôle de question!... Dans la cour, tu trouveras de la neige autant qu’il te sera nécessaire.

— Bien! Puisque vous me donnez des gages, il faut évidemment que je les gagne.

Michel-Ange sortit, le front bas, humilié par la grossière fantaisie du prince. Dans la cour, il éleva de ses mains impatientes le colosse de neige. Après quoi, le laissant au soleil qui ne tarda guère à le fondre, il s’enferma dans sa cellule de San Spirito, où il passait des jours et des nuits à pleurer son défunt bienfaiteur.

Là, dans sa sombre retraite, il s’entoura de cadavres provenant d’un hôpital attaché au couvent; et à la lueur d’une lampe, il se livra passionnément à l’étude de l’anatomie, interrogeant du scalpel les muscles, examinant les fibres, observant en détail toute la charpente du corps humain.