Mirages - Max du Veuzit - E-Book

Mirages E-Book

Max du Veuzit

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« Tu es la fille d'un artiste peintre, un bohème que j'ai rejeté de ma vie parce qu'il n'était pas digne de rester mon époux.» Telle est la révélation que, le jour de ses vingt ans, apprend Cylia des lèvres de sa mère, remariée -au comte de Liancourt ! Son père ! Comme Cylia désirerait le connaître, l'aimer, quels qu'aient été ses torts et même son indifférence-à son égard. Certes, le comte de Liancourt a été un second père pour elle. C'est lui qui l'a élevée, a assuré son éducation, mais Cylia, entraînée par son amour filial, repousse ces considérations. Le hasard la mettra en présence de son véritable père, M. Férias, peintre en renom. Mais la rencontre sera décevante pour Cylia, qui se renfermera dans sa peine et voudra rompre avec celui qu'elle considérait déjà comme son fiancé, l'avocat André Villaines. Max du Veuzit, par son immense talent, a su traduire ce douloureux problème de l'adolescente, victime innocente du désaccord de ses parents.

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Mirages

Max du VeuzitIIIIIIIVVVIVIIVIIIIXXXIXIIXIIIXIVXVXVIXVIIXVIIIXIXXXXXIXXIIPage de copyright

Mirages

Max du Veuzit

Max du Veuzit est le nom de plume de Alphonsine Zéphirine Vavasseur, née au Petit-Quevilly le 29 octobre 1876 et morte à Bois-Colombes le 15 avril 1952. Elle est un écrivain de langue française, auteur de nombreux romans sentimentaux à grand succès.

I

Le jour où Cylia de Liancourt – ou du moins celle que l’on connaissait sous ce nom – prit ses vingt ans, elle éprouva son premier gros chagrin.

Cet après-midi-là, sa mère lui apprit qu’elle n’était pas la fille du comte de Liancourt comme elle l’avait cru jusqu’alors, mais bien celle de Guy Férias, un peintre paysagiste, son premier mari d’avec lequel elle avait divorcé, quatre ans après son mariage.

Quant aux raisons qui avaient motivé cette séparation, la comtesse ne jugea pas utile d’en parler ; cela ne regardait pas sa fille ; et Cylia, quoiqu’elle eût bien désiré les connaître, n’osa pas les demander.

Atterrée par cette révélation à laquelle elle était bien loin de s’attendre, elle posait sur sa mère ses grands yeux verts tout assombris.

Mille pensées s’agitaient confusément dans sa tête que son cerveau martelait à grands coups.

– Pourquoi, balbutia-t-elle d’une voix qui tremblait, pourquoi avoir attendu à ce jour pour me dire ces choses ? Avant... quand j’étais petite, cela aurait été moins pénible...

Surprise et énervée par ces explications à donner à son enfant, Mme de Liancourt leva la tête :

– Pénible ?... Je ne vois pas ce que cette nouvelle a de pénible pour toi ! Il n’y aura rien de changé à ce qui a été jusqu’ici. Le comte t’aime comme si tu étais sa fille, tu lui rends son affection !... Beaucoup d’enfants n’en peuvent dire autant de leur vrai père. D’ailleurs, ajouta-t-elle en voyant les yeux de sa fille s’obscurcir de larmes stoïquement refoulées, si nous avons agi ainsi, le comte et moi, c’était pour ton bien, afin de te laisser dans une complète quiétude d’esprit...

Elle s’arrêta, violemment émue, soudain, par toutes ces réminiscences douloureuses qu’il lui fallait remuer. Puis, elle acheva :

– Cela nous fut d’autant plus facile que mon premier mari ne fit jamais valoir les droits que le tribunal lui avait accordés sur toi.

– Quels droits ? demanda doucement Cylia.

– Ceux de te voir deux jours chaque mois, expliqua-t-elle, apitoyée.

L’enfant baissa la tête, devenue plus pâle encore.

– Ah ! murmura-t-elle. Mon vrai père n’a jamais cherché à me voir ?... Il ne m’aimait pas ?

Mme de Liancourt haussa les épaules d’un geste impuissant. Puis, avec dédain, s’énervant à mesure qu’elle parlait :

– Je crois t’avoir dit qu’il était artiste peintre... un peu bohème, même !... Et ce qui plus est : un noceur, en vérité !... Ces gens-là, en général, n’ont guère le sentiment de la famille. Ton père, lui, ne l’avait pas du tout !

C’était dit d’un ton si sec et si méprisant que la jeune fille leva sur sa mère un regard chargé de reproches.

– Eh ! mon Dieu ! fit celle-ci, un peu irritée de l’attitude de Cylia qui semblait prendre au tragique sa confidence. Ne croirait-on pas, à te voir, que je suis une femme exceptionnelle... parce que je parle un peu durement de cet homme qui m’a fait tant souffrir ? Après combien d’injures et de scènes déplorables, me suis-je décidée à une séparation... Le divorce ! Ce mot m’était odieux ! Puis, enfin, j’ai compris... je me suis rendu compte... Le divorce n’est pas un déshonneur ! C’est un malheur qui atteint toutes les classes de la société, si bien qu’il semble entré dans les mœurs... et somme toute, il est préférable aux scandaleuses trahisons des ménages mal assortis.

Elle s’arrêta, s’apercevant qu’elle avait été un peu loin, devant sa fille.

– Mais tu ne peux comprendre ces choses, reprit-elle, donnant une tape amicale sur la joue de cette dernière. Qu’il te suffise de savoir que mon mariage a été cassé en cour de Rome et que je suis parfaitement en règle avec ma conscience... Allons, chérie, va t’habiller. Je veux te conduire à la kermesse du Bois de Boulogne, pour ton anniversaire.

Elle se leva.

– Non ! dit Cylia en la retenant par le bras. Je vous en prie, ne sortons pas aujourd’hui... Laissez-moi m’habituer un peu à... à ce que vous m’avez appris.

De nouveau, Mme de Liancourt haussa les épaules.

– Tu es ridicule !... Voyons, comptes-tu garder cette figure d’enterrement toute la journée ? Devant ton père, ce serait peu délicat !

– Je sais ce que je dois à mon père d’adoption, fit gravement la jeune fille. Par lui, j’ai connu les caresses et les tendresses d’un père... par affection ou par pitié, il me les a largement prodiguées. Et quand j’étais assise sur ses genoux, les bras passés autour de son cou, je n’avais rien à envier aux autres enfants... Cependant, cela ne doit pas me faire oublier qu’un autre que lui a droit à mes pensées et à mes prières, car vous ne m’avez pas dit s’il vivait encore ?

– Il vit, prononça sourdement Mme de Liancourt, dont les yeux ne se détachaient plus de ceux de Cylia.

La jeune fille eut un frémissement de tout son être sous le coup de lance que mirent en elle ces deux mots :

– Il vit !

Un homme, qui était son père, vivait quelque part, loin d’elle, et elle apprenait seulement aujourd’hui son existence.

Cette révélation était pour elle foudroyante comme l’est pour un voyageur tranquille dans son compartiment une catastrophe de chemin de fer.

Un besoin fut en elle, spontané, irréfléchi, de savoir, d’en connaître davantage...

– Je voudrais... pourrais-je voir ce... mon père ?

– Quoi ?... Qu’est-ce que tu dis ?... Tu veux !

Bien que la mère eût dû s’attendre à cette demande, ses traits pâlirent et se creusèrent.

– Tu veux ? répéta-t-elle, inquiète et s’affolant.

– Je ne demande pas à lui parler, répondit l’enfant, horriblement gênée d’être obligée de débattre cette question, alors qu’il lui semblait naturel que sa mère en eût pris l’initiative. Je ne souhaite que le connaître, continua-t-elle, le voir de loin... Afin de pouvoir mettre une physionomie à son nom, quand je penserai à lui.

– Mais comment veux-tu, ma pauvre enfant ? protesta la comtesse, bouleversée. Je l’ai perdu de vue... Il m’est totalement étranger, à présent que je suis remariée, et tu dois comprendre que mon second mari trouverait très mal que je m’occupasse encore de l’autre... même pour ce que tu me demandes !

– Grand-mère le connaît. Sans que ce soit vous, elle pourrait s’occuper de cela ?...

Toute troublée par l’annonce de ce père dont, seulement en ce jour, on lui révélait l’existence, Cylia oubliait tout ce qui n’était pas lui. Elle ne se rendait même pas compte combien son exigence de le voir était cruelle à sa mère et irrespectueuse vis-à-vis du comte de Liancourt qui l’avait élevée.

La nouvelle l’avait atteinte dans ses fibres les plus intimes comme si une pointe aiguë avait pénétré en sa chair vive. Elle en était blessée, humiliée et plus encore lésée. En réalité, il lui semblait qu’en ne lui parlant pas plus tôt de ce père naturel, on l’avait privée, – elle pensait presque volée – d’un bien lui appartenant à elle seule et dont on n’avait pas le droit de disposer sans son consentement.

Et sans s’apercevoir de son cruel égoïsme, elle répéta :

– Oui. Grand-mère pourrait se substituer à vous et me faire connaître le père que j’ignore. J’ai le droit de le voir, il me semble !

– Le droit ! releva la mère, blessée par un tel mot sur les lèvres de sa fille. Un homme que j’ai dû rayer de ma vie... un homme qui ne s’est pas soucié de toi... qui a oublié tous ses devoirs de père... Non ! sois raisonnable ! Tu as vécu, jusqu’ici, sans même côtoyer son existence... Il ne s’est jamais occupé de toi, depuis dix-huit ans que je suis séparée de lui, et je ne vois pas pourquoi tu irais t’imposer à lui, ou te mettre martel en tête à son sujet.

Câlinement, elle attirait sa fille contre elle et la serrait dans ses bras, frémissante d’amour maternel et peut-être même par jalousie instinctive contre celui qui, à son insu et sans l’avoir cherché ou mérité, pouvait lui dérober une parcelle du cœur de son enfant.

Longtemps, les deux femmes demeurèrent dans les bras l’une de l’autre. La mère, le visage inondé de larmes, et Cylia, devant la détresse de sa mère, murée soudain dans un silence farouche.

Enfin, après bien des baisers et avec un grand bruissement de soie, la comtesse quitta la petite chambre blanche et Cylia, délivrée de sa contrainte, put laisser exhaler toute la détresse dont son âme subitement était pleine.

– J’ai un père... un autre père !... un vrai !... que je ne connais pas et qui ne se soucie point de moi, murmura-t-elle, avec une sorte d’égarement.

Ses mains se joignirent inconsciemment dans une crispation de souffrance.

Une inexprimable sensation de vide la saisissait, tout à coup, devant la révélation de l’existence d’un être inconnu que les plus grands liens du sang rattachaient à elle. Il lui semblait que, jusqu’ici, elle avait vécu comme en un songe... un songe très doux dont elle s’éveillait seulement, en cet instant, par un réveil brutal qui la meurtrissait profondément.

Sa mère qu’elle avait adorée jusque-là, avec une ardeur et un respect infinis, lui semblait comme amoindrie, comme diminuée à ses yeux sans qu’elle s’expliquât bien ce sentiment nouveau. Pourtant, un poignant regret lui venait de cette atteinte à sa vénération filiale.

Et elle traduisit sa souffrance par un cri naïf de son âme d’enfant qui ne comprenait pas qu’un chagrin pût venir de la main d’une mère :

– Oh ! maman ! comme tu m’as fait du mal !...

II

Dans la chambre coquette et parfumée l’ombre, peu à peu, se tassait dans les coins et noyait de mystère les êtres et les choses.

Par la fenêtre ouverte, le soir entrait avec le grand murmure des boulevards à l’approche de la nuit.

Cylia, oppressée par la tristesse lourde qui l’étreignait depuis le milieu du jour, restait immobile dans le haut fauteuil où elle disparaissait toute, sa tête reposant en arrière sur le coussin de soie du dossier et ses grands yeux fixes, élargis, semblant contempler dans le vague quelque indéchiffrable tableau.

Pour la millième fois, elle ressassait les révélations de sa mère sans parvenir à y habituer son esprit.

« Non ! non ! je rêve... C’est un mauvais songe dont je vais m’éveiller tout à l’heure... Ce n’est pas possible que j’aie un autre père... qu’il vive non loin de moi, peut-être, et que je ne le connaisse pas !... »

Car ce qui surtout la faisait souffrir, c’était de se dire que son père était un inconnu pour elle et qu’elle était une étrangère pour lui.

Puis, elle acceptait l’idée de cet autre père, de ce vrai père dont elle était la chair de la chair, et elle cherchait dans sa mémoire si la matérialité de son existence ne lui apparaîtrait pas telle qu’une image lointaine flottant dans ses rêves d’enfant.

« Je devrais me souvenir... me rappeler quelque chose... un rien se rapportant à lui. J’ai dû cependant vivre un peu de sa vie. »

En effet, son père devait être une des premières personnes que ses regards de baby eussent rencontrées. À dix-huit ans de distance, ne se souviendrait-elle pas de lui, de son air sérieux ou gai, de sa voix plus ou moins grave, des caresses, des baisers qu’il avait dû lui prodiguer, ou d’une réserve, d’une froideur qui l’avait glacée autrefois ?

Ce sont des choses très impressionnantes pour l’enfant et qui restent en lui, longtemps vivaces quoique en traits effacés.

Mais rien ne se précisait à la pensée de la jeune fille, ni les contours indécis d’un être vaporeux et charmant, ni la silhouette intangible d’un fantôme austère et redouté.

Alors, découragée, elle se demanda si seulement elle avait connu son vrai père, vécu près de lui... si même il l’avait un peu aimée.

« N’aurais-je jamais été rien pour lui ? »

De ce dernier doute qui l’atteignait en pleine âme, elle eut une crispation au cœur, et d’un mouvement brusque, elle se leva comme pour fuir la douloureuse supposition.

« Un père totalement étranger à son enfant ! Un enfant complètement étranger à son père !... Non, mon Dieu ! ce n’est pas possible !... Une telle chose ne peut pas exister ! »

À sa logique sévère d’adolescente, c’était comme une monstruosité se dressant devant elle, comme un sacrilège dont le ciel aurait été complice.

« Ce serait épouvantable ! » bégaya-t-elle.

Et la tête en feu, elle se mit à arpenter la chambre. L’obscurité était complète maintenant.

À tâtons, Cylia chercha au mur le commutateur, et l’ayant tourné, une clarté blonde – légèrement voilée par la grosse tulipe de soie jaune qui entourait l’ampoule de cristal – s’abattit sur elle, s’épandit sur les murs clairs et fit ressortir les arabesques des tentures.

Elle respira, un peu soulagée.

Dans la pleine lumière du lustre, ses visions attristantes semblaient plus pâles et plus lointaines.

Tout à coup, sous une pensée qui lui surgissait, elle s’avança vers la glace et s’y regarda longuement.

Les bras levés, les mains nouées derrière la tête par un geste qui lui était familier, elle examinait attentivement ses traits : son front bombé, l’arc noir – comme un trait à l’encre de Chine – de ses grands sourcils ; ses yeux verts, rêveurs et profonds, que de longs cils recourbés voilaient langoureusement ; son nez un peu long, sa bouche aux lèvres très rouges, aux fossettes souriantes des joues ; son petit menton rond, volontairement dessiné ; son teint si clair, si blanc, qu’il jurait presque avec la masse brune de ses cheveux.

Elle murmura :

« Je ne ressemble pas du tout à ma mère... »

Elle pensait que celle-ci était blonde, frêle et mince : « Comme une statuette de Saxe », avait dit, un jour, le général de Siturne, un ami de la famille, en parlant de la comtesse. Et rien de plus juste, comme description, ne pouvait convenir à la délicate et blonde épouse du comte de Liancourt.

Cylia se souvint de ces mots et elle contempla son torse hardi, sa poitrine bombée que le corsage comprimait difficilement, ses hanches saillantes dont la jupe collante faisait ressortir la rondeur... Elle répéta :

« Non ! je ne ressemble pas du tout à ma mère. »

Ses lèvres s’entrouvrirent pour un sourire timide.

« Si c’était à lui ?... »

Un éclair de joyeux espoir filtra sous les longs cils. À son insu, sans que rien le justifiât, elle faisait un héros du père inconnu. Sans le connaître, instinctivement, tout son être s’élançait et le parait de mille grâces.

Ses mains quittèrent la nuque pour venir comprimer son sein, là où le toc toc de son cœur semblait soudain suspendu, et elle s’écria d’un ton vibrant pendant que sa bouche se fendait complètement dans un pli radieux :

« Oh ! si c’était à lui !... Peut-être qu’il m’aimerait ! »

Mais aussitôt, elle tressaillit et rougit.

Le son de sa voix haute, retentissant dans le silence de l’appartement, la troublait autant que le sens des paroles qu’elle venait de prononcer, que la joie étrange ressentie voluptueusement dans tout son être...

Et elle baissa la tête, quelque chose d’amer et de pénible, comme un regret confus, la serrait à la gorge.

« Ah ! comme c’est mal ! Je suis folle, vraiment ! gémit-elle. Tu aurais pu entendre mon exclamation et en souffrir, mère chérie... Moi, ta Cylia tant aimée !... courir après une chimère quand on possède une mère affectueuse et tendre, un père qui est le meilleur des pères ! Quelle sottise ! »

Par un revirement subit, elle ne pensait plus qu’aux deux seuls êtres qui avaient été tout pour elle, jusque-là.

Comment, pendant plusieurs heures, tout occupée d’un homme qu’elle ne connaissait pas, qui ne se souciait même pas d’elle, elle avait pu les oublier, eux si bons, si dévoués ; eux qui étaient sa vie et sa tendresse ?...

N’avait-elle pas été jusqu’à murmurer contre sa mère ? Sa mère dont la pâleur, tantôt, trahissait l’intime souffrance de voir sur le visage de l’enfant l’effet désastreux de ses révélations.

Sous ce souvenir cuisant, elle frissonna.

« Je t’aime, cependant, mère chérie », répéta-t-elle.

Par un rapprochement naturel, la vision de son beau-père lui apparut auprès de celle de la comtesse en larmes.

Elle l’évoqua si bon, si indulgent, si aimant.

Sa pensée pleine de l’autre, elle n’avait pas même songé à lui !...

Le cœur lourd, infiniment lasse, elle alla vers la fenêtre qu’elle ferma, et collant son front aux vitres, elle regarda, sans les voir, le ciel tout noir, les maisons sombres que les fenêtres, éclairées de l’intérieur, tachetaient de feu, la longue file des becs de gaz éblouissants, la foule compacte, les voitures rapides, les lourds autobus pesamment chargés qui grouillaient à ses pieds, dans un mouvement intense de vie.

La veille encore, tout cela l’eût intéressée... À cette heure-ci, il lui semblait que rien ne distrairait plus son esprit de la douloureuse préoccupation : sa mère ! son père ! son autre père !... En cet instant où le désarroi de ses pensées était complet, – comme s’il lui fallait boire le calice jusqu’à la lie, – des lambeaux de phrases prononcées par la comtesse bruissèrent à ses oreilles et augmentèrent encore son trouble :

« Ton père n’avait pas du tout le sentiment de la famille... »

Et ces autres, si cruelles pour son âme fière :

« Il ne fit jamais valoir les droits qu’il possédait sur toi... Il ne s’est pas occupé de sa fille, depuis dix-huit ans que je suis séparée de lui... »

Et celles-ci encore, matériellement si vraies, si justes, bien qu’elle les trouvât révoltantes :

« Il m’est totalement étranger, à présent que je suis remariée... »

De nouveau, Cylia sentit comme une pointe aiguë s’enfoncer dans son crâne.

« Étranger !... mon père est un étranger pour ma mère ! » fit-elle lentement, comme pour mieux se pénétrer de l’invraisemblance des mots.

Elle ajouta, la voix étranglée par un sanglot qui venait mourir à sa gorge :

« Et volontairement, de son plein gré, il a fait de moi une étrangère pour lui ! »

Alors, elle sanglota, vaincue par cette dernière pensée, qui la laissait faible et épouvantée comme un petit enfant qu’on vient de battre très fort.

III

– Reste ici, Cylia. J’ai à te parler...

Ces paroles, prononcées d’une voix hésitante par Mme de Liancourt, arrêtèrent la jeune fille qui s’apprêtait à quitter la salle à manger.

Lentement, elle se tourna vers sa mère.

– Vous désirez me parler ? fit-elle doucement.

– Oui, répondit la comtesse d’un signe de tête imperceptible.

En même temps, elle levait sur sa fille deux yeux songeurs.

Au ton incertain de sa mère, à son attitude un peu froide, à quelque chose d’indéfinissable et de subtil, qu’elle devinait plutôt qu’elle ne voyait, Cylia eut l’intuition que celle-ci allait évoquer les révélations de la veille... le pénible souvenir de l’autre père.

Son regard se voila sous une angoisse qui passa en houle dans ses grands yeux verts.

Depuis la veille, le souvenir de l’existence de son vrai père qu’elle aurait voulu oublier, s’imposait à elle impitoyablement. Combien pénible et combien douloureuse cette pensée obsédante qui martelait ses tempes avec rage et qu’en dépit de ses efforts elle ne pouvait fuir !

Cependant, elle éprouvait comme une amère satisfaction à la ressasser seule, à l’enfouir tout au fond d’elle-même.

Une sorte de pudeur lui ordonnait de cacher à chacun le désarroi de ses sentiments, et toute parole y faisant allusion lui semblait devoir augmenter encore son mal.

En cet instant, elle aurait voulu arrêter les mots qu’elle devinait prêts à sortir des lèvres maternelles.

– Que voulez-vous, maman ? demanda-t-elle avec appréhension.

– Te rappeler au respect de certains devoirs que tu sembles oublier.

Décontenancée, la jeune fille rougit.

– De certains devoirs ? répéta-t-elle avec surprise.

– Oui ! de tes devoirs filiaux ! accentua la mère. Ton attitude, depuis hier, n’est pas celle qu’elle devrait être et que j’escomptais de toi.

Cylia pâlit. Elle comprenait, tout à coup, que sa mère allait revenir sur le cruel sujet, et elle souhaitait tant qu’il n’en fût plus question... du moins pour le moment !

« Plus tard, peut-être... quand elle serait familiarisée avec l’idée... »

Ses grands yeux sombres se fixèrent dans une ardente supplication sur celle qui venait de parler :

– Oh ! mère, je vous en prie ! balbutia-t-elle.

Mais Mme de Liancourt ne voulut pas comprendre l’éloquent regard de sa fille. Au contraire, il lui paraissait qu’une plaie bien débridée se guérit mieux.

– Assieds-toi là, Cylia. Nous sommes seules, il faut que je te dise...

Pourtant, elle s’arrêta car, pour elle aussi, le sujet était pénible et la mère était gênée des mots qu’elle croyait de son devoir de prononcer pour ramener le calme dans l’esprit trop agité de l’enfant ignorante.

Brusquement, elle se décida.

– Tu as pleuré depuis hier, Cylia ?

Et sa voix peu à peu s’affermit bien que les mots ne lui vinssent pas facilement aux lèvres.

– Il ne faut pas, ma chérie... tu n’as pas à être triste... ni inquiète ! Le comte de Liancourt te considère comme sa vraie fille et rien n’est changé, pour toi, dans l’existence... À cause de lui, tu aurais dû rester souriante, impassible... comme si ce que je t’ai appris t’avait laissée indifférente. C’était de la plus élémentaire délicatesse d’agir ainsi... comprends-le.

Elle respira profondément, soulagée d’avoir pu en dire si long, en une fois ; puis, elle continua :

– Enfin, Cylia, ne l’oublie pas : tu dois beaucoup à mon mari qui t’a toujours aimée et considérée comme sa fille... C’est de l’ingratitude que lui montrer un visage ravagé par les larmes, comme tu le fais depuis hier. À défaut de ton bon sens, j’attendais davantage de ton cœur.

Cylia baissa la tête, humblement, comme une coupable.

– J’aurais voulu, mère, que vous ne connussiez pas mes larmes, commença-t-elle.

– Mais pourquoi pleurais-tu ?

– Je ne pouvais m’en empêcher !

– Tu es tout bonnement ridicule !

Bien qu’elle ne s’en rendît pas compte, la comtesse mettait une certaine âpreté dans son ton.

En son âme ombrageuse, une jalousie sourde s’éveillait contre l’homme, contre le père dont il lui avait suffi de parler pour qu’aussitôt le cœur de l’enfant allât vers lui. Et cette jalousie était faite, non seulement de son égoïsme maternel, mais, aussi, de toutes ses rancœurs de femme contre celui qui avait été son mari et qui l’avait fait souffrir, autrefois.

Ah ! non ! Elle ne voulait pas que sa Cylia aimât cet homme !... Pour empêcher une pareille abomination, elle se sentait prête à tout.

Et maladroitement, comme sont faites généralement toutes les actions guidées par un instinct jaloux, Mme de Liancourt, au lieu de laisser le calme revenir peu à peu dans l’esprit de la jeune fille, accrut encore le trouble douloureux que cette dernière n’arrivait pas à dominer.

– D’ailleurs, avait-elle repris, que signifient ta tristesse et tes larmes ? Es-tu aujourd’hui moins que tu n’étais hier ? Mes révélations sur ta naissance doivent-elles changer, en quoi que ce soit, le cours de ta vie ? Ton bonheur n’est-il pas toujours assuré entre le comte et moi ? Un jour, tu te marieras avec un jeune homme de notre milieu, que tu pourras aimer et admirer et non pas avec un bohème, sans éducation, dont tu aurais à souffrir quelque jour, comme il en a été pour moi. Enfin, ma Cylia...

Et sa voix s’était faite plus insinuante et plus souple pour mieux arriver au cœur de l’enfant :

– Enfin, ma Cylia, cet homme dont je t’ai parlé, hier... dont je t’ai révélé l’existence... peut-il être... sera-t-il jamais quelque chose pour toi ?

La jeune fille eut un geste d’instinctive protestation que remarqua sa mère.

– Eh bien ? fit celle-ci.

– C’est mon père ! observa doucement Cylia. Même si je l’oubliais, il resterait quand même mon père.

– Ton père ?... Oh ! si peu.

– Si peu ?... répéta l’enfant sans comprendre.

– Oui ! si peu !... Mais songe donc, ma pauvre petite !... il ne te connaît pas, ne t’a pas élevée, vue grandir. Jamais il n’a cherché à te voir... pas seulement à prendre de tes nouvelles... même quand tu étais malade.

« Tiens ! ton attitude me force à te dire des choses que j’aurais préféré taire ; mais, écoute : il y a trois ans, quand tu as eu cette forte fièvre qui faillit t’emporter, j’ai cru de mon devoir de le faire prévenir que tes jours étaient menacés, alors...

– Alors ? fit l’enfant haletante et qui semblait guetter les mots sur les lèvres maternelles.

– Alors ?... Il a mis un mois à répondre à la lettre que ta grand-mère lui avait écrite... Déjà, tu étais guérie et partie en convalescence ; mais tu aurais pu mourir sans qu’il fût venu te voir, ou seulement qu’il se fût informé de ton état.

– Ah !

Il est des phrases qui équivalent à des coups de poignard. Celle que venait de dire la comtesse était du nombre.

Cylia avait chancelé, sa pâleur subitement accrue.

La gorge serrée, elle balbutia dans une sorte d’hypnose :

– Ainsi, ma vie, ma mort, tout ce qui est moi lui est indifférent !

En dépit de ses efforts pour ne pas pleurer devant sa mère, des larmes montèrent à ses yeux et une à une, sans aucune contraction, roulèrent sur ses joues.

Sa détresse était si apparente que la comtesse, violemment remuée, s’élança vers elle et l’attira dans ses bras.

Et d’une voix émue, où tout son amour maternel vibrait, elle s’écria :

– Ma pauvre enfant ! Je regrette d’avoir été obligée de te raconter ces détails ! Mais il vaut mieux que tu n’ignores rien, afin que le malentendu qui existe, dans ton esprit, ne s’aggrave pas et ne se dresse pas plus tard entre toi et le comte qui t’aime tendrement, entre toi et moi... moi, ta mère, qui te chéris tant, ma Cylia !

Elle la serrait contre elle passionnément, entrecoupant ses paroles de baisers, comme pour mieux la convaincre.

– N’est-ce pas que tu m’aimes ?... que tu nous aimeras toujours, nous qui ne vivons que pour toi, nous qui ne t’avons jamais quittée ? Ah ! crois-moi, ma Cylia, le lien qui te lie à l’autre est bien léger en comparaison de celui qui nous unit à toi !

Du revers de la main, la jeune fille essuya ses yeux.

Puis, avec une sorte de rage, comme si elle avait voulu effacer jusqu’au souvenir de sa faiblesse, elle affirma :

– Oui, oui ! Je vous chérirai uniquement, tous les deux... Vous qui avez été ma vie jusque-là... C’est vous seuls que j’aime, que j’aimerai toujours !...

Dans une explosion de tendresse, elle couvrit sa mère de baisers.

– Ma maman ! ma petite maman chérie... ma maman de toujours !...

Les yeux de la comtesse rayonnèrent de plaisir.

– Pauvre chérie ! ne pense plus à rien... Nous sommes heureux, tous les trois... notre passé est doux, pour chacun de nous... restons toujours unis, toujours aimants !

– Oui ! maman... ma chère petite maman !

C’était comme si l’enfant avait failli perdre sa mère : tant de pensées contradictoires l’avaient désorientée depuis la veille, qu’elle gardait un peu l’impression d’avoir erré seule, dans un pays dangereux et inconnu. Et quand la comtesse, enfin rassérénée, la quitta, Cylia crut vraiment que la hantise douloureuse était à jamais vaincue.

Ah ! comme elle allait la chérir, sa mère, pour que sa pensée tout entière ne s’occupât que d’elle !...