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Jeune dirigeante prospère d’une PME, Estelle reçoit un diagnostic dévastateur : elle souffre d’une maladie génétique de la rétine qui la condamne progressivement à la cécité. Ce chemin vers l’acceptation de sa condition et de son handicap s’annonce long et semé d’embûches, pour elle-même et pour son entourage. Comment parviendront-ils à surmonter ces défis qui leur sont imposés ?
À PROPOS DE L'AUTRICE
Atteinte d’une maladie génétique de la rétine évolutive sans thérapie possible,
Marina Bret Le Quellec présente dans ce premier roman une perspective inspirée de sa propre expérience de malvoyante. Son objectif est de sensibiliser le grand public au handicap visuel à travers la littérature, illustrant ainsi que la perte de la vision constitue un défi quotidien qui nécessite une prise de conscience de tous.
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Seitenzahl: 226
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Marina Bret Le Quellec
Mon guide dans la nuit
Roman
© Lys Bleu Éditions – Marina Bret Le Quellec
ISBN :979-10-422-3138-5
Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
À tous ceux et celles en situation de handicap,
leurs proches et leurs aidants.
Nul ne peut savoir ni comprendre ce que vous vivez à chaque instant tant qu’il n’est pas à votre place. Pour cela il est primordial de sensibiliser le plus grand nombre.
Soudain, le brouillard. Un épais voile m’entoure. Je suis seule et pétrifiée. Mais que m’arrive-t-il ? Où suis-je ? Une voix, j’entends une voix. Un homme parle, mais je ne comprends pas ce qu’il dit. La fumée se dissipe. Je perçois l’homme. Il est assis en face de moi. Il porte une blouse blanche. Je distingue un bureau, des chaises. Dans le coin de la pièce, une armoire massive entrouverte laisse apparaître une grande quantité de dossiers multicolores. Un poster géant représentant ce qui semble être un œil sous forme de schéma trône en bonne place sur le mur de droite. C’est un médecin. Il me parle, ses lèvres bougent, mais je suis incapable de l’entendre. L’atmosphère est lourde. Le mobilier froid et épuré accentue mon sentiment d’angoisse et d’insécurité. Je réalise alors que je suis en consultation à l’hôpital. Oui, je me souviens… mon rendez-vous.
Mon assistante Camille avait insisté sans relâche pour que j’accepte de voir un spécialiste. J’avais cédé à la condition qu’elle me trouve un créneau disponible au spa nouvellement installé dans le quartier. Je rêvais d’un massage et d’une séance de hammam. Après tout, ce n’était que quelques maux de tête, ce qui pouvait très bien expliquer cette photophobie ainsi que cette fatigue oculaire.
Je distingue quelques mots « maladie… génétique… ». Il a l’air grave, ce n’est pas bon signe. Mes membres sont douloureux sur cette chaise « évolutive… » Est-ce moi qui tremble ? Une vague d’angoisse me parcourt de part en part « cécité… » Je n’aurais jamais dû accepter de venir. C’était stupide de ma part. La pièce est sombre, un volet roulant à moitié fermé laisse passer les derniers rayons de soleil de cette fin de journée. « Examens… »
La matinée avait été plutôt bonne et fructueuse. J’avais quitté le bureau sur une note positive avec la signature de ce contrat. Les négociations avaient été rudement menées et toute l’équipe avait fait de l’excellent travail. « Analyses… »
Le déjeuner dans mon restaurant préféré avec Laurence avait été particulièrement délicieux. Le chef nous avait concocté une savoureuse fricassée de poulpes aux herbes de Provence accompagnée de ses petits légumes rôtis de saison. Une multitude de saveurs et de textures qui avait régalé nos papilles. Une onctueuse mousse passion et sa farandole de fruits frais arrosée d’un coulis acidulé complétait à la perfection cette pause gustative. « Thérapie… » Laurence était particulièrement en forme. Volubile comme à son habitude. J’adorais l’écouter raconter ses dernières mésaventures avec son Jules du moment. Elle avait une façon de relater des événements anodins et futiles en roman à sensations digne du dernier best-seller de Marc Levy. Il y avait toujours beaucoup de dérision dans ses histoires et il n’était pas rare que nous ayons un fou rire communicatif. Qu’il est étrange de constater qu’en quelques minutes, une magnifique journée puisse se transformer en cauchemar ! Comment une vie remplie de joie et de bonheur peut basculer en un fragment de seconde dans le chaos le plus total ?
« Mademoiselle ? Avez-vous compris ce que je viens de dire ? »
De mes lèvres engourdies, je balbutiai un « oui » presque inaudible. Il me tendit des documents à conserver précieusement et une ordonnance pour un prélèvement sanguin. Un consentement à signer pour des analyses génétiques. Il se leva de son fauteuil et se dirigea vers la porte. Je compris que c’était le signal pour moi de quitter les lieux. Je rassemblais mes dernières forces et dans un mouvement d’équilibriste me redressai sur mes jambes. Des tonnes, mes jambes pesaient des tonnes. Je fis les quelques pas qui me séparaient de la porte. L’homme me tendait la main, laissant paraître son impatience. Je fis de même et m’éloignai dans le couloir.
J’étais comme groggy. On venait de me lâcher une bombe en pleine figure et je ne savais comment réagir, comment me relever de ce traumatisme. Mais quel traumatisme ? C’était comme si mon cerveau savait sans réellement savoir, sans réellement comprendre. J’étais brisée en mille morceaux, sans personne pour me soutenir. Moi, la femme forte que rien n’atteignait, étais prête à m’effondrer tel un château de cartes. Impensable.
Du personnel soignant allait et venait de-ci de-là des dossiers en main, accaparé par leurs tâches. Personne à venir à mon secours, tous occupés à gérer le flux continu et incessant de patients dans une frénésie presque mélodieuse. Je quittais le service d’ophtalmologie – maladies rares et infectieuses encore sonnée et attrapai le premier taxi à ma portée. J’indiquai l’adresse au chauffeur et m’enfonçai dans la banquette arrière, emmitouflée dans mon manteau en essayant de retrouver mes esprits. Les images de ces dernières heures m’apparurent plus nettement et avec horreur, je compris. Des larmes coulaient sur mon visage tel un torrent inépuisable. Le chauffeur me jetait de temps à autre des regards inquiets dans le rétroviseur. Rien ni personne n’aurait pu me consoler en cet instant. Personne n’aurait pu comprendre le sentiment dévastateur qui m’envahissait. J’allais devenir aveugle.
Le réveil sonna à 7 h comme chaque matin. D’un geste hésitant, j’éteignis le son strident qui perçait mes tympans. Encore à moitié endormie, j’essayais tant bien que mal de m’extraire de la douceur des couvertures. Je serais bien restée une heure de plus, songeais-je. J’enfilais ma robe de chambre tout en me dirigeant vers la fenêtre. Je tirai énergiquement les rideaux, ouvrit la fenêtre et entrepris d’ouvrir les volets et de les attacher. Le soleil commençait à peine à se lever. C’était les prémices du printemps. Enfin les beaux jours de retour. Terminé l’hiver, son lot de rhumes, angines et autres virus. Bonjour chaleur, parfums floraux et chants d’oiseaux. C’était une journée parfaite pour aller courir dans le parc pour s’oxygéner et se changer les idées.
Il y avait quelques semaines maintenant que j’étais allée consulter le Dr Viliare. Après mûre réflexion, cela s’était avéré complètement inutile, alarmiste et non pertinent. Les maux de tête avaient disparu, je n’avais pas eu d’autres symptômes et n’avais aucune difficulté au quotidien. Ce ne serait pas la première fois qu’un médecin se trompe sur un diagnostic, pensais-je. Tandis que j’avalais une tasse de café fumante, je fixais d’un air résigné la vaisselle sale dans l’évier. Paul était parti tard hier soir et je n’avais pas eu le courage de ranger la cuisine après son départ. Je glissais les assiettes, les couverts et les verres dans les paniers du lave-vaisselle et finis ma tasse de café. Je me précipitais ensuite vers ma chambre, attrapais ma tenue de sport dans le dressing et enfilais mes chaussures de running. Un jogging d’une heure me ferait le plus grand bien.
Je quittais l’allée de ma villa en direction du parc. Les écouteurs bien enfoncés dans mes oreilles, je lançai ma playlist favorite et m’engageai dans la rue. J’aimais ces musiques entraînantes qui donnaient la pêche rien qu’en les écoutant. Dix minutes plus tard, j’arrivais sur l’artère principale du parc. Un bon nombre de joggeurs était déjà sur place. Des actifs pour la plupart qui couraient après le temps et dont cette heure matinale était le seul créneau de disponible pour s’adonner à une activité physique. Je pris sur la gauche une petite allée qui longeait l’étang. Des canards nageaient les uns derrière les autres. Ils avaient leur propre expression corporelle. Ils opéraient tel un ballet minutieusement orchestré par la mère en tête. Dans leur sillage, quelques feuilles et résidus de pain sec suivaient la danse que les remous éphémères dessinaient à la surface. C’était une image apaisante, loin des tumultes de la vie humaine.
Entre deux foulées je me surpris à sourire. Je repensais à la soirée d’hier et à la théorie grotesque de Paul sur les bienfaits des bonbons sur la santé. Son argumentaire était plus que douteux et reflétait selon moi une nostalgie profonde de l’enfance. Tout en riant de bon cœur, je pris un crocodile acidulé et le mâchouillai avec gourmandise. J’aimais bien Paul. Je ne savais pas vraiment ce que je ressentais pour lui, mais on s’amusait bien et c’était tout ce que je souhaitais. Par le passé j’avais déjà donné dans le mélodramatique et je n’avais vraiment pas besoin d’une relation amoureuse passionnelle. Avec Paul c’était simple et ça m’allait très bien.
Au bout d’une quarantaine de minutes, je pris la contre-allée qui me ramenait vers le cœur du parc. Sur les rythmes endiablés de Rihanna, j’observais la nature. Des bourgeons se formaient sur les branches. Des bulbes de tulipes et jacinthes laissaient apparaître de longues tiges vertes. Je me réjouis à l’idée de voir prochainement ce tableau coloré. Je croisais un groupe de joggeurs qui riait aux éclats et déboucha sur une magnifique fontaine. L’été de nombreuses personnes venaient se rafraîchir en cet endroit qui était de fait très animé. Pour l’heure, seule une femme était assise sur un banc, plongée dans sa lecture. Ce calme était très appréciable. Je me dirigeais vers l’est du parc et vis au loin une silhouette floue. Je m’approchais dans sa direction. C’était un homme d’un certain âge. Il se promenait avec un sac à la main. Sûrement du pain pour les canards, pensais-je. Dans son autre main, une canne. Une canne blanche qu’il balayait devant lui pour anticiper et éviter les obstacles et pièges du sol. Je ressentis soudain un profond malaise, détournai le regard et me précipitai vers la sortie du parc comme pour chasser cette image.
Je pris les clefs dans ma poche et insérai celle de l’entrée dans la serrure. J’étais encore essoufflée lorsque je pénétrais dans la cuisine. J’éteignis mes écouteurs. Mon chat Shadow avait visiblement lui aussi terminé sa balade. La chatière se balançait encore qu’il était déjà arrivé à ses gamelles. Il miaulait avec véhémence en tournoyant entre mes jambes.
« Oui mon beau, ça vient », lui dis-je tout en attrapant le sac de croquettes à peine entamé.
Une fois le chat nourri, je décidai de filer sous la douche. Maquillée et parfumée, vêtue de mon ensemble rouge cerise, j’attrapais ma veste, mon sac et mes clefs de voiture.
Camille était déjà à son poste, le téléphone à la main. C’était une femme proche de la cinquantaine, petite, brune aux yeux bleus, dynamique et d’une efficacité à toute épreuve. Elle était comme à son habitude élégante et parfaitement coiffée. Elle correspondait en tout point à l’image que nous voulions donner de l’entreprise. J’avais eu beaucoup de mal à trouver cette perle et me félicitais chaque jour d’avoir su la convaincre de travailler avec nous. Le combiné fixé à l’oreille, elle me fit de grands gestes lorsque j’entrai dans son bureau. Tandis que je m’approchais, elle me tendit des documents recouverts de post-it. Des inscriptions griffonnées dessus « à signer », « confirmer le rendez-vous », « dossier à étudier », me prévoyaient une matinée de labeur. Les bras chargés, je traversais l’open space et m’engouffrais dans mon bureau. D’autres post-it collés ici et là m’attendaient déjà. Je déposai mon sac et ma veste sur la banquette en velours du dernier designer à la mode ainsi que les dossiers à côté de mon ordinateur portable. Je filai à la cuisine pour me servir une tasse de café et fis le tour des bureaux pour saluer les membres de l’équipe.
Tout le monde était affairé sur le tout dernier projet ambitieux de l’entreprise. Julien et Clémence ne manquaient pas d’idées pour mettre en valeur le packaging, le design et les supports marketing. Bien que l’un et l’autre se chamaillaient tout le temps pour savoir lequel d’entre eux aurait la meilleure idée, ils formaient un bon tandem et n’étaient jamais aussi performants que lorsque leur compétition amicale était acharnée. Je souris, amusée devant leurs échanges complices. Mon regard se détourna vers le bureau du fond où Philippe, notre comptable, les yeux fixés sur son écran, fronçait les sourcils comme à son habitude lorsque quelque chose le taraudait. C’était, on peut le dire, l’un des plus anciens de l’équipe. De la vieille école certes, mais terriblement attachant, surtout quand il commençait à nous faire des imitations improbables de personnes plus ou moins célèbres. Il s’était pris de passion pour l’impro et contre toute attente, je dois avouer qu’il était plutôt doué. Un, deux, trois grognements… un soupir… un grognement… c’était le signe qu’il valait mieux s’esquiver avant d’en prendre pour son grade. Je fis demi-tour en direction de mon bureau et passai devant les commerciaux Héloïse, Thierry et Jeremy. Ils étaient tous les trois suspendus à leurs téléphones en grande conversation avec des clients potentiels. Seule la place d’Adèle était vide, partie il y a peu en congés maternité. L’ambiance était studieuse, bien loin des taquineries de Julien et Clémence. Malgré tout, chacun apportait un plus à l’équipe et nous formions en quelque sorte une belle famille. Camille avait enfin lâché son téléphone et s’apprêtait à sortir pour poster le courrier affranchi. D’une jolie voix aiguë et chantante, elle s’écria :
« Quelqu’un a-t-il besoin de quelque chose ? »
Dans un écho sourd, chacun lui répondit par la négative. Elle s’engouffra alors dans l’ascenseur et en l’espace de quelques secondes elle avait disparu. Ma tasse encore fumante à la main, je m’assis dans mon fauteuil molletonné, avalai une gorgée du breuvage noir et attaquai par un bref coup d’œil sur mes mails. J’étais en pleine réflexion lorsque je fus interrompue par Camille qui frappa à la porte. Je jetai un bref coup d’œil vers l’horloge, elle indiquait 12 h 15. « Déjà ? Le temps file à toute vitesse… »
« Vous n’avez pas oublié votre déjeuner avec votre mère ? »
« Non, non… merci Camille, j’ai tout juste le temps de la rejoindre. »
Il est vrai que ce repas entre mère et fille était loin de m’emballer, mais il fallait admettre que je n’avais pas vraiment pris le temps de prendre de ses nouvelles ces dernières semaines. J’enfilai ma veste, pris mon sac, mon courage à deux mains et d’un pas décidé, je franchis les portes de l’ascenseur.
Ma mère était déjà attablée lorsque je pénétrais dans le restaurant. C’était un endroit assez chic qui répondait sans nul doute aux exigences culinaires de ma mère. C’était encore une très belle femme. L’évidence même était qu’elle avait dû faire tourner pas mal de têtes plus jeunes avant de rencontrer mon père. Mon père, ce brillant et respectable avocat qui plus est issu d’une famille relativement aisée.
« Bonjour, maman, excuse-moi pour ce retard. »
« Bonjour, ma chérie, ne t’inquiète pas, je viens d’arriver. »
Tandis que je me débarrassais de mes affaires et m’installais dans un fauteuil très art déco, un serveur s’approcha de nous avec des cartes à la main.
« Mesdames, désirez-vous un apéritif pour commencer ? »
« Je prendrais un verre de Chardonnay s’il vous plaît », lui dis-je tout en récupérant la carte qu’il me tendait.
« La même chose pour moi s’il vous plaît. »
« Aujourd’hui le chef vous propose son médaillon de lotte vapeur, concassé de tomates parfumées accompagné de son riz pilaf aux saveurs d’ailleurs », nous suggéra le serveur avant de s’éclipser dans une élégante pirouette.
« Le plat du jour me conviendra très bien », dis-je à l’intention de ma mère qui inspectait minutieusement chaque ligne du menu.
« Oui, tu as raison, cela me semble tout à fait correct », finit-elle par dire après mûre réflexion.
Les deux verres de vin blanc s’avançaient vers nous tels deux élixirs sur un plateau d’argent. La commande passée, la conversation débuta.
« Comment se porte papa ? »
Les lèvres de ma mère s’animèrent et un long monologue commença sur les difficultés que la société actuelle imposait aux dirigeants. Le cabinet de mon père était florissant certes, mais loin de l’être autant qu’avant. Il devait donc redoubler d’efforts, travailler davantage et par conséquent s’absenter plus souvent et plus longtemps de la maison. Ils avaient dû réduire leur train de vie et ce n’était pas sans exaspérer ma mère qui elle n’avait jamais eu à travailler de sa vie et tenait dure comme fer à ses privilèges. Elle n’avait aucune idée, ne savait absolument pas tous les efforts qu’il fallait fournir pour obtenir ce qu’elle avait, elle, naturellement de naissance et de surcroît par le mariage. Jamais ne serait-ce qu’une seule fois elle n’avait caressé l’idée de prendre un emploi pour soulager son mari. Non, son métier à elle c’était de s’occuper de son époux, sa famille. Elle avait pourtant fait des études et était détentrice de diplômes en littérature ancienne et moderne, en histoire de l’art. Elle aurait pu facilement obtenir un poste de conservatrice de musée prestigieux. Mais c’était une autre époque, une autre vie. Je devrais lui en être reconnaissante, moi qui ai toujours eu le meilleur, bien qu’adoptée à la naissance, mais en la regardant déblatérer je ne pouvais m’empêcher d’avoir de la peine pour elle voire même de la pitié. Sa vie se résumait à son rôle de maîtresse de maison.
J’avalais une gorgée de vin tout en admirant la magnifique tenue de ma mère. Comme à son habitude, elle était parfaite. Ses cheveux relevés en chignon laissaient quelques mèches s’échapper et retomber le long de l’ovale de son visage. Des yeux d’un vert intense sublimaient la blancheur de son teint. Elle avait toujours eu à cœur de prendre soin d’elle et il était indéniable que cela lui avait beaucoup servi. Elle faisait dix ans de moins que son âge et jubilait lorsque quelqu’un le lui faisait remarquer. De plus elle avait toujours eu un grand intérêt pour sa silhouette et ses toilettes toutes plus élégantes et somptueuses les unes que les autres. Elle avait un dressing complet qui aurait fait pâlir de jalousie la dernière influenceuse à la mode. Chaussures, accessoires, sacs, bijoux… tout était pensé et réfléchi. Tout était une question de classe.
« Et toi comment vas-tu ? Le travail ? As-tu enfin rencontré quelqu’un ? »
Les assiettes firent leur apparition et après un remerciement au serveur, je déglutis et me lançai dans une tirade de banalité sans grand intérêt.
« Oh tu sais, rien d’extraordinaire, le train-train quotidien… Nous sommes sur un nouveau projet, une gamme de produits plus naturels, plus tendance, plus proches de nos consommatrices… Nous avons déjà signé plusieurs contrats préalables avec de nouveaux distributeurs. C’est un challenge risqué, mais qui ravit et dynamise toute l’équipe… Je crois beaucoup en ce projet, si tout fonctionne comme prévu, ce sera peut-être la prochaine vitrine de la marque. Ce poisson est succulent ! » m’exclamai-je.
« Oui… Et tes amours ? Quand est-ce que tu vas finir par t’installer avec quelqu’un ? Tu sais, je vieillis et j’aimerais bien profiter de mes futurs petits enfants quelques années avant de rejoindre le cimetière… »
« Ça y est, nous y voilà… ça faisait longtemps… »
Je pris un large sourire et d’un air détaché je répondis :
« Tu sais, je ne suis pas pressée, j’ai encore le temps et tu es encore bien trop jeune pour te faire appeler mamie. »
Elle sourit, ravie de ce compliment, mais renchérit :
« Certes, mais tâche quand même d’y penser. Une femme a malheureusement une date de péremption pour ces affaires. »
La fin du repas s’acheva tranquillement devant un sorbet safran/lavande, des biscuits aux amandes et le programme de son prochain voyage en Europe qui s’annonçait riche en visites culturelles.
Il était 14 h 30 quand je pus enfin retrouver mon espace de travail. D’autres post-it avaient fait leur apparition et une enveloppe clignotait avec force sur l’écran de mon ordinateur. Je soupirai, ouvris la fenêtre de la messagerie et compris que ma journée était loin d’être terminée. Au bout de quelques heures, je relevai la tête de mon écran, m’étirai les cervicales et réalisai que le crépuscule était proche. Je décidai que ma journée ici était terminée et qu’il était temps de rentrer. En sortant du bâtiment, je me rappelai qu’il n’y avait plus grand-chose dans mon réfrigérateur d’où la nécessité de passer prendre quelques provisions à la supérette. L’air de cette fin de journée était très agréable et il y avait foule dans les rues encore à cette heure. J’arrivais sur le quai du tramway où déjà quelques personnes attendaient. Sur le panneau électronique, la mention « prochain dans 5 min » brillait. Je trouvais un endroit à l’écart et patientai. Au bout d’un moment je vis une femme s’approcher avec son chien. Elle marchait d’un pas assuré en direction du quai. Dans une main elle tenait ce qui semblait être une poignée harnachée à l’animal et de l’autre un sac à provisions. Je compris qu’il s’agissait d’un chien-guide et je fus surprise de voir ce duo se déplacer avec une telle aisance. D’eux se dégageait un lien profond, une confiance mutuelle presque palpable. J’étais admirative et en même temps terriblement gênée de les observer avec tant d’insistance. La rame arriva enfin à notre niveau. Les portes automatiques s’ouvrirent, laissant échapper un afflux de personnes bien trop occupées à regarder leurs smartphones pour s’apercevoir que la personne qu’ils percutaient avec indifférence n’était pas en mesure de les voir. La colère m’envahit, et laissa place à de la pitié. La femme était restée impassible comme si c’était son rituel quotidien. Par de simples mots, elle indiquait ses consignes à son chien qui les exécutait docilement. La rame reprit sa route vers le sud de la ville. Il régnait un calme pesant. Chaque individu prenant soin de ne pas croiser le regard d’un autre. Le bruit monotone du tramway berçait les corps statiques épuisés par leur journée de travail. À l’arrêt suivant, un groupe de jeunes adolescents fit irruption. Quelques minutes plus tard, je les surpris à glousser et montrer du doigt la femme et son chien. De ma place j’entendais les moqueries, grimaces et autres insultes nauséabondes. Les larmes me montèrent aux yeux, comment pouvait-on être aussi odieux, aussi mal élevé, c’est ça que leur apprennent leurs parents ! Dans quel monde vivons-nous ? Un monde où le respect de l’autre n’est plus valeur morale ? Une voix féminine interrompit le cours de ma réflexion. Ce n’était que l’annonce de l’arrêt suivant. La femme et son chien descendirent et disparurent dans l’obscurité. Je repris le contrôle de mes émotions, tournai la tête. Les jeunes avaient disparu eux aussi. Je pris une grande inspiration, et tentai d’effacer de ma mémoire ce auquel j’avais assisté. Mais pourquoi avais-je été autant affectée par cette scène ? À cause de la cruauté abjecte de ses jeunes ? Où y avait-il une vérité plus profonde ? Plus personnelle ? Je descendis à mon tour et pris le chemin de la supérette en repensant à la femme au chien, imaginant le combat perpétuel que devait être sa vie. Non, je ne serais jamais comme elle. Il n’en est pas question.
Peu de monde dans les rayons. Sans grande conviction je pris quelques produits frais, une boîte d’œufs, de la laitue et une boîte de champignons frais. Je m’empressais de régler mes achats à la caisse et filais en direction du parking-relais pour récupérer ma voiture. Il faisait nuit noire quand je pénétrais dans ma maison. Shadow miaulait avec force pour montrer son mécontentement. Je remplis sa gamelle pour calmer sa faim et allai dans ma chambre pour enfiler une tenue plus confortable. De retour dans le salon je pris la télécommande et allumai la télévision pour mettre les informations. J’attrapais mon sac de courses et les rangeai. Ensuite je sortis une planche à découper, éminçai les oignons et les champignons en lamelle. Dans une poêle chaude, je déposai un morceau de beurre à rissoler. Une fois celui-ci fondu, je jetai les oignons pour les faire revenir. Munie d’une spatule en bois, je mélangeais doucement. Une odeur délicieuse se dégageait petit à petit de la cuisine. J’ajoutais les champignons et le persil. Tandis que le doux crépitement chatoyait mes papilles, dans un saladier je battais énergiquement des œufs en omelette et transférai le mélange saupoudré d’emmental râpé sur le contenu de la poêle. La cuisson de mon omelette terminée, je l’accompagnai de quelques feuilles de salade. Je pris mon plateau-repas et m’installai dans le canapé. Shadow avait déjà pris place roulé en boule et ronronnait de bon cœur. Le présentateur annonçait pêle-mêle son lot de drames et faits divers. Rien de tel pour garder le moral ! pensais-je ironiquement. Mon assiette terminée, j’attrapais mon smartphone. Mince deux appels manqués… La messagerie vocale me notifiait deux messages. Le premier venait de Paul qui souhaitait se faire un ciné vendredi soir et voulait savoir si j’étais partante, le second venait de mon père qui avait visiblement eu un compte rendu détaillé du déjeuner mère-fille.
Mon père était un grand homme séduisant avec beaucoup de charisme. Il avait séduit ma mère lors d’un vernissage dans une célèbre galerie parisienne. Son impertinence et sa prise de position sur des thèmes très controversés dans la peinture et l’art en général avaient dans un premier temps excédé ma mère. On dit que la haine est un sentiment proche de l’amour et comme des opposés qui s’attirent ils avaient succombé l’un et l’autre. Pour la haute société, il inspirait le respect, la droiture et une grande force de caractère et d’esprit. Pourtant pour moi c’était avant tout un homme affectueux, tendre qui mettait un point d’honneur à faire le bonheur de sa famille. Durant toute mon enfance, il s’était évertué à être présent autant faire se peut à mes compétitions sportives et autres concerts instrumentaux sans jamais émettre d’avis sur la qualité de mes prestations qui je dois l’avouer étaient désastreuses, très loin des virtuoses de ma classe. Mais ni lui ni moi n’attachions d’importance à cela. Nous étions ensemble et c’est tout ce qui importait. Je n’ai jamais manqué d’amour et bien que je ne sois pas de son sang, je n’en ai jamais rien ressenti.