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1938 - Leonard Washington est un jeune homme de vingt ans, noir et pauvre, qui vit sur les rives d’un petit lac en forme de croissant de lune, au fin fond du Mississipi. Le samedi soir, il enflamme la petite scène du
Juke Point de Ma’Ridley avec les notes de blues qu’il joue sur des instruments fabriqués par son cousin garagiste, Elliott. Le dimanche matin, il chante du gospel dans l’église de son père.
Léonard aspire à une vie meilleure. Il est impatient de se rendre à Memphis avec son cousin pour auditionner auprès d’une importante maison de disques. Mais le jour de leur départ, Elliott n’est pas au rendez-vous. Deux corps sans vie ont été retrouvés sur les rives du Moon Lake. Léonard devra-t-il renoncer à ses rêves ?
Roman à suspense, fresque sociale et épopée musicale,
Moon Lake explore les thèmes fondateurs du blues pour réveiller les fantômes qui hantent encore les États-Unis – une partition fiévreuse qui chante l’amour et la mort.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Co-fondateur du Blues Rules Festival, programmateur et journaliste culturel,
Thomas Lécuyer est un passionné de musiques afro-américaines, notamment de soul et de blues. DJ et collectionneur de vinyles, il gère un premier bar musical à Lyon à la fin des années 90, le Soul Café. Installé à Lausanne, en Suisse, depuis 2006, où il devient agitateur culturel pour différents lieux et festivals, il est aussi critique de cinéma.
Moon Lake est son second roman.
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Seitenzahl: 358
Veröffentlichungsjahr: 2023
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À mes enfants Joséphine, Robin, et Marion
« Yes, the three of us drove out to Moon Lake Casino, very drunk and laughing all the way. »
Tennessee Williams
« When I livin’ in Lula, I was livin’ at easeWhen I livin’ in Lula, I was livin’ at ease… »
Charley Patton
Le garage, éclairé par le soleil matinal qui passait au travers d’un œil-de-bœuf fêlé, avait cette odeur familière, curieux mélange d’huile de friture et de vidange. Leonard tapotait nerveusement du pied le sol poussiéreux qui ternissait ses souliers neufs. Elliott avait plus d’une heure de retard et ça ne lui ressemblait pas. Il savait pourtant à quel point cette journée était importante : il devait conduire Leonard à Memphis avant midi. Ils avaient rendez-vous à huit heures, et l’horloge venait de sonner le quart de neuf heures. Comme chaque fois, le sort s’annonçait défavorable.
Leonard avait toujours trouvé que le hasard faisait mal les choses. Il était né à la campagne, fils de pasteur, noir et pauvre, et cela avait contredit la plupart de ses projets. Le seul atout dans sa manche était son cousin Elliott, de cinq ans son aîné, qui avait repris le garage de son père à Lula, dans le Mississippi, non loin des rives du Moon Lake. Bricoleur invétéré, ce passionné de musique avait offert sa première cigar box à Leonard quand il avait huit ans. Douze ans plus tard, le jeune garçon avait bien grandi et possédait une impressionnante collection d’instruments à cordes, électrifiés ou non, dont une guitare acoustique qu’il avait pu s’acheter après plusieurs années d’économies. Les autres étaient faits de bric et de broc, de bidons d’huile de moteur ou de vidange, de boîtes de cigares vides, de vieilles jantes, de calandres et de radiateurs, de fil de pêche ou de nylon, de boyaux d’animaux, de cordes de piano… Chacun des douze instruments avait sa sonorité particulière, son caractère, liés aux matériaux employés. Certains avaient un son sale et enroué, tandis que d’autres invitaient au voyage et à l’évasion ou semblaient hurler leur douleur âpre et métallique – à l’instar du père d’Elliott, qui croupissait en prison depuis huit ans pour avoir tué sa femme à coup de clé à molette, sous l’emprise de l’alcool, après avoir appris son infidélité.
Son père étant le pasteur de la petite communauté noire baptiste de Lula, Leonard avait très tôt pris goût à la musique. Les jours de culte, il jouait les cantiques et les gospels sur le vieil harmonium toussotant de la petite église de bois paternelle. Les samedis, il les passait à aider son cousin au garage, et ensemble, ils filaient en douce le soir au Moon Lake, le juke joint du coin, pour tremper leurs lèvres dans le moonshine, l’alcool de contrebande qui avait rendu fou le père d’Eliott quelques années auparavant. Pendant la nuit, Leonard y égrainait des flopées d’accords de blues démoniaque sur ses instruments bricolés, tandis que les plus jolies paires de fesses du coin l’hypnotisaient de leurs suaves mouvements de balancier. C’est là qu’il avait découvert, entre autres, les rudiments du Delta blues, les affres de la gueule de bois et l’anatomie féminine.
L’endroit, exigu, était comme ses instruments, fait de divers matériaux récupérés à gauche et à droite : planches, briques, filets de pêche, traverses de voie ferrée, pierres et morceaux de tôle ondulée, et tout ça formait un curieux bâtiment, entre la cabane de pêcheur et le poulailler. Chaque jeudi, vendredi et samedi soir, les paysans et travailleurs afro-américains du coin envahissaient le lieu pour fuir le poids de la ségrégation et de l’exploitation, en quête d’un peu de plaisir et d’évasion. Le juke joint mal éclairé ne désemplissait jamais, il vibrait comme une ruche hyperactive, dans une odeur d’alcool frelaté, de friture, de sexe et de sueur. On y jouait de la musique non-stop, du boogie sur un vieux piano édenté, du Delta blues sur des guitares improvisées, et du bluegrass sur des violons de contrebande. On racontait même que le fameux Charley Patton s’y était pris une cuite si monumentale qu’il avait dormi sur place pendant plus de trente-six heures, sans que personne ne soit parvenu à le réveiller. Quand il avait repris ses esprits, le musicien avait recommandé un verre, puis composé le blues Circle Round The Moon, avant de reprendre la route. Au Moon Lake juke joint, le moonshine, distillé à l’arrière-boutique, coulait à flots, épongé par le poulet frit et la purée de haricots noirs servis à toute heure pour sustenter les estomacs affamés.
Tandis qu’Elliott claquait la recette hebdomadaire du garage aux jeux, dans l’espoir souvent vain de doubler la mise, Leonard en dévorait toujours une copieuse assiette. Puis il prenait une de ses douze cigar boxes, qu’il choisissait soigneusement selon l’humeur du moment, et se mettait à jouer avec toute la fièvre de sa jeunesse. Il fermait les yeux, grattait parfois jusqu’au sang les cordes de son instrument, en chantant d’une voix qui paraissait beaucoup plus vieille que lui.
Dix heures sonnèrent à la vieille horloge du garage, arrachant Leonard à ses pensées. Elliott n’était toujours pas arrivé. Ils ne pourraient jamais être à Memphis avant midi.
Le Moon Lake juke joint devait son nom à une étrange particularité géographique de ce coin du Mississippi : un méandre abandonné du fleuve, en forme de croissant de lune. Ce curieux petit lac avait notamment inspiré Tennessee Williams, qui s’y était souvent rendu, enfant, avec son grand-père, pour croquer un morceau chez l’Uncle Henry, une auberge décrépie encore en activité. Si l’établissement accueillait chaleureusement les Blancs et les dramaturges en devenir, les Afro-Américains, même promis à une brillante carrière musicale, n’y étaient pas les bienvenus. Ils préféraient donc s’entasser un peu plus loin dans le juke joint de Ma’ Ridley.
L’impressionnante bonne femme, dont la puissance évoquait celle d’un cheval de trait, avait construit l’établissement à la sueur de son front, sans aucune aide si ce n’est celle des habitants de Lula qui se débarrassaient chez elle de différents matériaux qui avaient été fort utiles pour achever la construction, comme autant d’offrandes au pied de cette sainte patronne de l’alcool bon marché et du bon temps rouler. Alors qu’un calme lacustre et champêtre régnait sur la rive de l’Uncle Henry, la fièvre des musiques noires secouait chaque week-end celle d’en face, et on avait même pu apercevoir, une fois ou l’autre, le jeune Tennessee passer son nez de blanc-bec à travers la porte branlante du bar clandestin. On racontait aussi que c’était Ma’ Ridley qui avait saoulé, puis réveillé Charley Patton, que son Circle Round the Moon lui était dédié et que la lune qu’il évoquait dans la chanson, celle qu’il voulait entourer de ses bras, n’était pas accrochée dans le ciel, mais plutôt sous les jupes de l’herculéenne tenancière.
Charley Patton n’était pas le seul bluesman à avoir traîné dans les parages, Ma’ Ridley avait aussi décroché par le passé les faveurs de Son House ou de W.C Handy, l’autoproclamé « Father of the Blues ». Toutes ces légendes, qu’elles fussent avérées ou non, donnaient au lieu, posé au bord de ce méandre du Mississippi entre Clarksdale et Memphis, une sorte d’aura mystique qui attirait les amateurs des quatre coins de l’État, malgré l’insalubrité notoire de l’établissement et le goût prononcé de sa propriétaire pour la bagarre, particulièrement en fin de soirée.
Si Leonard avait appris ses premiers accords sur les bancs de l’église de son père, c’était au juke joint qu’il avait pu les pratiquer, les disséquer, les distordre, jusqu’à faire émerger son propre style, une puissance et une âme plus possédées que purifiées dans cet environnement apocryphe. Alors qu’il lui apparaissait que la vie ne lui proposait que deux alternatives, devenir pasteur ou garagiste, des heures de concert en échange de poulet frit et de haricots noirs lui avaient apporté l’espoir flou, mais persistant qu’il existait peut-être une troisième voie : devenir musicien.
Accoudés au comptoir, on racontait en boucle les histoires de ceux qui avaient réussi à Memphis ou même plus haut, en remontant le fleuve jusqu’à Saint Louis : les concerts payés plusieurs dizaines de dollars par soir, les voitures rutilantes et les filles qui vont avec, les tournées, les contrats, les disques, les titres diffusés à la radio. Leonard écoutait avec attention, retenait les noms des bluesmen, des clubs, des salles de concert, des labels, des managers, des studios d’enregistrement. Il avait passé des dizaines d’appels depuis le garage de son cousin, jusqu’à décrocher une audition au Peabody Hotel de Memphis, là où la plupart des labels enregistraient les titres de ces musiciens campagnards contre quelques dollars. On était en 1938, et ce soir-là allait mourir Robert Johnson, le plus célèbre bluesman de l’époque, à l’âge de vingt-sept ans, tandis qu’un autre, du nom de Leonard Washington, qui venait tout juste de fêter son vingtième anniversaire, espérait naître, enfin.
Elliott Shine, quant à lui, était né il y a vingt-cinq ans de ça dans le garage familial, sur un bleu de travail maculé de vieilles taches de cambouis. Depuis, il s’amusait volontiers à dire qu’il était littéralement né pour être garagiste.
Son père, Edmond, avait monté son affaire à Lula après des années de dur labeur et de patientes économies sur son salaire d’ouvrier de chemin de fer. Il s’était cassé le dos à construire des voies ferrées pendant la moitié de sa vie et passerait l’autre moitié, couché sur des rails sous les capots les plus variés. Si la mécanique était une passion pour cet homme taiseux et dur à la besogne, c’est auprès d’un autre feu qu’Edmond était venu se consumer dans cette région reculée, et le choix du patelin de Lula n’avait pas été un hasard. C’est ici que vivait Lucinda dont la peau noire et les cheveux roux enflammaient les rives du Moon Lake depuis sa naissance. Haïe par les uns, désirée par les autres, Lucinda vendait des poissons pêchés par ses trois frères et son père dans les villes et villages alentour. La plupart du temps, c’étaient des poissons-chats, parfois des silures plus grands qu’elle que son père détaillait en filets plus épais encore qu’un T-bone steak, et les jours de chance, des écrevisses sur lesquelles se jetait le personnel de maison des familles aisées du coin.
Edmond avait rencontré Lucinda en 1912 sur le marché de Como, où il s’était installé depuis quelques semaines pour travailler sur le chantier du chemin de fer. Il se souviendrait toute sa vie de cette apparition insensée : un rire qui éclatait comme une détonation, une chevelure de feu, une peau brun caramel, décorée de mille taches de rousseur – on aurait dit un merveilleux petit gâteau fait par un pâtissier surdoué. La première fois qu’il la vit, il la dévora donc des yeux comme un enfant devant un chou à la crème dans la vitrine d’un salon de thé. Il revint en acheter tous les jours pendant deux semaines, si bien qu’au bout d’un moment, Lucinda ne put s’empêcher de le charrier.
– Vous ne vous lassez pas, à force ?
– Non, je connais mille façons d’accommoder le poisson-chat.
– C’est votre treizième en quinze jours ! Ça vous laisse encore quelques recettes, mais il faudrait penser à varier votre quotidien ! Il y a un volailler pas loin, vous savez ?
– Ma’ modeste paye ne me permet de voir les poulets que de loin. Si je les vois de près, c’est que c’est eux qui veulent me manger !
Et l’éclat de son rire avait éclaté le cœur d’Edmond en mille morceaux – un cœur qui ne se recollerait jamais comme il faut.
Il gagna celui de Lucinda grâce à une bonne dose de persévérance, d’humour et quelques kilos de poissons-chats. Ils firent l’amour la première fois dans une vieille grange abandonnée en bordure de la ville de Como. Hors de question d’aller dans le dortoir des ouvriers, et Lucinda habitait beaucoup trop loin. Edmond avait gardé dans sa mémoire le souvenir précieux de cette nuit-là, comme un talisman : il se remémorait souvent ces longues minutes heureuses après l’orgasme, leurs corps nus et chauds collés l’un contre l’autre, lui tentant de démêler les brins de paille pris dans ses boucles rousses, s’y confondant parfois. Ces longues minutes-là, dans cette chaleur partagée, à cueillir les brins dorés prisonniers de cette crinière de feu, lui avaient donné l’impression de s’être noyé dans le soleil.
Dix-huit ans plus tard, après lui avoir défoncé le crâne à coups de clé à molette, Edmond pleurait à chaudes larmes au-dessus du corps de cette femme qu’il avait trop aimé, en lui caressant les cheveux et en tentant de démêler les mèches collées dans le sang séché. Il avait éteint son soleil.
Nombreux étaient les hommes qui auraient aimé se faire une place sous les rayons de Lucinda. Elle était étincelante, ils la prenaient pour une aguicheuse. Elle était avenante, ils la prenaient pour une fille aux mœurs légères. Elle était souriante, ils voyaient là une ouverture. Edmond se sentait souvent dépassé par un sentiment d’impuissance face à l’aura de cette femme qui était devenue sienne, mais qui attirait encore bien des convoitises. Elle avait beau le rassurer, il se consumait en inquiétudes et jalousie. Des plus beaux, des plus riches, des mieux mis que lui faisaient la cour à sa femme tous les jours de la semaine, dans tous les marchés du comté, pendant que lui se salissait les mains dans son garage paumé. Il l’avait supplié d’arrêter de se rendre aux marchés. Pour l’inciter à rester à la maison, il avait décidé de s’installer à Lula, près de sa famille à elle, et de lui faire un enfant. Il avait ouvert son garage dans un vieux local à carrioles abandonné. C’était le seul du coin et le succès n’avait pas tardé. Leur fils Elliott était né en 1913. Lucinda avait fini par abandonner les marchés et s’était mise à tisser des paniers d’osier avec sa mère et ses deux sœurs. La famille vivait un peu en retrait, loin de tout. Tout allait pour le mieux.
La seule attraction de la région était la petite auberge d’Uncle Henry. De nombreux voyageurs profitaient de faire une halte au garage d’Edmond. Comme ce dernier ne savait pas lire, il avait embauché sa femme à mi-temps pour se charger des comptes. Mais les clients venaient plus pour admirer Lucinda que pour régler leurs problèmes de moteurs. Le garagiste en était bien conscient, mais tant qu’il avait l’illusion de contrôler ce qui se passait dans son garage, il ne s’en souciait guère. Les choses étaient devenues plus compliquées quand Ma’ Ridley avait ouvert son juke joint sur l’autre rive du Moon Lake, attirant une clientèle interlope dans son antre à l’ambiance surchauffée. Lucinda avait pris le goût de s’y rendre de temps en temps avec ses deux sœurs pour assister aux concerts. La présence des trois sœurs, pourtant sages jusqu’alors, avait enflammé tout le comté, car Lucinda dansait comme elle riait : une explosion. Les rumeurs les plus folles couraient sur le trio. On les accusait d’inceste, de prostitution, de triolisme. On disait que tandis que le garagiste restait allongé sous des capots de voiture toute la journée, sa jolie épouse s’allongeait aussi volontiers le soir dans l’arrière-boutique de Ma’ Ridley. Tout ceci revenait aux oreilles d’Edmond qui, fou de rage et de tristesse, évitait bien soigneusement de mettre un pied dans ce bouge abject. Il s’était mis à boire, seul dans son garage, loin de la fête.
Pendant ce temps, Elliott grandissait sous l’ombre protectrice de sa famille maternelle, nombreuse, paisible et aimante. Il allait à la pêche avec ses oncles, tissait l’osier avec ses tantes, apprenait la lecture et les chiffres avec sa mère. Quand son père était bien luné, il passait des journées entières au garage avec lui, pour apprendre le métier. À treize ans, il savait déjà démonter et remonter un moteur, connaissait par cœur le nom de chaque pièce, mais il savait aussi lire, écrire, compter, pêcher, jouer du piano, chasser et tisser. D’autres soirs moins joyeux, quand ses parents se disputaient, toujours pour la même raison – à cause de ce fichu bar clandestin – Elliott préférait dormir loin du garage.
Un matin, alors qu’il rentrait de chez ses grands-parents, il avait trouvé son père à genoux, par terre, en larmes, tenant sa mère dans ses bras. Il poussait une plainte monocorde et saccadée, comme un vieux chien hurlant à la mort, tout en caressant les cheveux de sa femme collés de sang. La boîte à outils était ouverte, la plus grosse clé à molette posée par terre, maculée d’un liquide épais et noirâtre qui gouttait sur le sol terreux du garage. Elliott n’avait que dix-sept ans. Il s’était enfui chez son oncle le plus proche, le père de Leonard, et n’avait jamais revu le sien, qui s’était rendu spontanément à la police. Edmond avait échappé de justesse à la chaise électrique et avait été condamné à vingt-huit ans de travaux forcés, la justice considérant la réputation sulfureuse de sa femme comme une circonstance atténuante.
Lucinda n’avait pourtant jamais trompé Edmond.
La vieille horloge avait sonné les douze coups de midi et Elliott n’était toujours pas arrivé. En l’attendant, Leonard tournait en rond dans le garage fermé. Le soleil tournait aussi, et il était déjà bien loin de l’œil-de-bœuf fêlé par lequel il se glissait tous les matins. Plus la matinée avançait, plus il faisait sombre dans le vaste hangar fermé. Quelques voitures avaient ralenti en passant, mais aucun client n’était encore venu tambouriner à la porte close de l’établissement. Leonard commençait à s’inquiéter : ça ne ressemblait guère à Elliott de ne pas honorer un rendez-vous.
Après la mort tragique de sa mère et l’incarcération de son père, Elliott avait été confié à son oncle Lucius, le plus âgé des trois frères de Lucinda, le père de Leonard. Devenu pasteur, Lucius restait pêcheur à ses heures perdues, comme tout le monde ici. Il s’amusait à dire : « Que celui qui n’a jamais pêché vienne me jeter son premier filet ! » Chaleureux, immense et dégarni, il avait pris son neveu sous son aile avec l’accord de son épouse Violetta, un petit bout de femme ronde, tendre et réconfortante comme une miche de pain frais. Si les deux autres frères étaient restés pêcheurs dans la région, les deux sœurs de Lucinda, profondément ébranlées par le drame, avaient préféré partir se réinventer une vie à La Nouvelle-Orléans. Seul Lucius, habité par son sacerdoce d’homme de foi, rendait régulièrement visite à son beau-frère Edmond en prison, son statut de pasteur lui permettant des tête-à-tête au parloir en dehors des heures habituelles. Le garagiste féminicide sombrait encore dans un chagrin amer, mélange de rage sombre et de peine sourde. Il avait fini par comprendre qu’il avait tué sa femme pour des rumeurs infondées et se lamentait, regrettait, jurait sur Dieu que s’il pouvait revenir en arrière, il se tuerait lui plutôt que de lui faire du mal. Lucius lui expliquait que les regrets ne menaient guère au pardon et que seule la vérité pourrait l’amener sur le chemin de la paix. La vérité était qu’Edmond avait toujours été un homme torturé.
Lucius donnait toujours des nouvelles de son père à Elliott, qui faisait semblant de ne pas les entendre. Il refusait obstinément de le voir et même de savoir quoique ce soit sur lui, préférant ignorer tout ce qui s’était passé avant ses dix-sept ans, pour se concentrer sur le moment présent et le bonheur du quotidien qu’il partageait avec son cousin Leonard. Les deux s’entendaient comme larrons en foire et Leo avait le cœur brisé quand il entendait Elliott pleurer doucement le soir, dans la solitude de sa chambre. Il passait souvent des journées entières à fabriquer des instruments pour son cousin musicien, puis à l’écouter en jouer. Ce dernier avait un talent inné pour la musique, que son pasteur de père qualifiait de « don du ciel ». Il aurait certes préféré que son fils n’en use que lors de ses offices, mais il ne pouvait se résoudre à lui couper ses élans de liberté. Très vite, les deux garçons s’étaient mis à fréquenter le juke joint de Ma’ Ridley, sous la surveillance du pasteur Lucius qui veillait chaque samedi jusqu’au retour des deux jeunes hommes, pour contrôler leur haleine et leur ébriété. Avec fierté, il constatait souvent une sobriété exemplaire, sans savoir que certaines plantes aromatiques qui poussaient sur les rives du lac pouvaient très bien dissimuler les relents de moonshine.
Aujourd’hui, Leonard avait vingt ans et plus besoin de boire des décoctions de plantes pour cacher son haleine d’alcool en sortant de chez Ma’ Ridley. Sa dernière virée avec Elliott remontait à samedi soir, encore une cuite mémorable. Tous les deux avaient fêté le rendez-vous qu’il avait décroché avec la maison de disques. Son cousin était en pleine forme, d’une humeur rayonnante, les poches remplies de billets après une bonne semaine au garage et quelques victoires au blackjack. L’alcool avait coulé à flots, et il était reparti bras dessus bras dessous avec la belle Rosalie, laissant Leonard seul avec ses guitares, à enflammer l’établissement tout le reste de la nuit. Il n’avait pas eu de nouvelles de son cousin le lendemain, mais il avait mis ça sur le dos de la gueule de bois. Pas inquiet, Leonard avait assisté au culte de son père le dimanche matin, avant de flâner au bord du Moon Lake l’après-midi pour travailler, sous le soleil étouffant de l’été mississippien, les accords des deux morceaux qu’il comptait présenter le lendemain au Peabody Hotel de Memphis.
Sur le sol poussiéreux du garage, il y avait encore l’ombre d’une grande tache noire, presque effacée. Ce n’était pas du cambouis, mais plutôt un spectre qui évoquait toujours le drame passé. Personne n’avait réussi à la faire disparaître. Leonard la fixait tristement, en se demandant ce qui avait bien pu arriver à son cousin. Ce dernier avait repris tout seul le garage paternel un an après le drame, car il ne voulait pas qu’il soit vendu au premier venu et souhaitait vite gagner sa vie pour ne pas être un poids dans le budget modeste de la famille de Lucius. Malgré les réticences du pasteur, Elliott, qui avait la force de caractère de son père, avait fini par obtenir gain de cause et était devenu son propre patron à l’âge de dix-huit ans. S’il avait grandi dans la maison du pasteur après le drame, il s’était rapidement aménagé un petit studio à l’étage du garage après l’avoir repris, trop heureux de pouvoir officialiser son indépendance. Il travaillait six jours sur sept, n’était jamais malade, toujours enjoué et ne se plaignant de rien. S’il était absent ce lundi matin, c’est qu’il devait lui être arrivé quelque chose.
Leonard ne savait pas s’il fallait l’attendre dans le studio que son cousin avait aménagé à l’étage du garage, ou s’il était préférable de partir à sa recherche. Il ne savait par où commencer. Son esprit était ballotté entre deux idées : s’il partait à sa recherche et qu’entre temps, Eliott revenait ici ? Et si le temps passé à l’attendre au garage était autant de temps perdu à essayer de le retrouver et peut-être de le sauver ? Et s’il était simplement en train de se faire dorloter par la belle Rosalie ? Et s’il s’était noyé dans le Moon Lake ? Il n’en pouvait plus d’attendre, d’entendre le bouillonnement de questions qui s’agitaient dans sa tête. Il fallait agir. Il sortit du garage, aveuglé par le soleil au zénith, et prit la route de sa maison, dans l’espoir d’y trouver son père.
Les divers pièges et collets d’Elliott étaient éparpillés devant la maison qui jouxtait l’église Lula, non loin du matériel de pêche de la famille. Elliott faisait partie de ces personnes hyperactives qui n’avaient besoin que de quelques heures de sommeil quotidien et il adorait passer des nuits entières à chasser sur les rives du Moon Lake. Il braconnait essentiellement le porc-épic et le raton laveur, deux espèces invasives qui s’appréciaient en ragoût. En prime, il se faisait quelques revenus supplémentaires en vendant les peaux de ratons qu’il tannait lui-même à l’arrière de son garage et en bricolant des peignes et des bijoux avec des épines de porc-épic. Plus encore que l’appât du gain, c’était ce petit relent d’aventure et de vie sauvage qui l’attirait dans ces virées nocturnes. Elliott aimait passer ses nuits à déambuler dans la nature indomptée, poser ses pièges et ses collets le long des rives désertes, frémir sous la brise nocturne, deviner des silhouettes animales sous la lumière pâle de la lune et sursauter à des bruits soudains. Là, il s’évadait réellement, il fuyait ses peurs et ses fantômes, à la recherche d’une paix intérieure qu’il n’avait jamais vraiment trouvée, et il pleurait parfois le souvenir de sa mère, quand il était certain que personne ne pourrait le surprendre. C’étaient les seuls moments où il s’autorisait à se laisser aller, relâchait sa garde, pour glisser quelques larmes salées sur ses taches de rousseur, le seul héritage qui lui restait de sa mère. Le reste du temps, il se contentait d’avancer, vite, toujours trop occupé pour éviter de ressasser son passé.
Leonard poussa la porte de la petite maison de bois, et constata qu’il n’y avait personne. Son père devait sans doute être à l’église. Une bassine pleine de linge mouillé traînait au pied de la terrasse et seuls quelques draps avaient été étendus. Ça ne ressemblait pas à sa mère, qui était une maîtresse de maison méticuleuse, d’abandonner ainsi du linge fraîchement lavé. Tout indiquait qu’elle avait dû partir précipitamment, et ça ne faisait que renforcer l’inquiétude de Leonard, qui se dirigeait maintenant, anxieux, vers l’église voisine. Hélas, le bâtiment était lui aussi vide. Seul résonnait le nom de Lucius au milieu des appels sans réponse de son fils.
Lula était un village d’à peine cinq cents habitants, si bien que tout le monde était rapidement au courant de tout ce qu’il s’y passait tant les rumeurs et les nouvelles y couraient vite. Le jour du meurtre de la mère d’Elliott, tout le village l’avait su avant midi. C’était le dernier drame qui avait secoué la paisible bourgade, qui d’ordinaire était le théâtre de peu d’événements spectaculaires, si ce n’est pour la taille des silures que pêchaient parfois le pasteur et ses frères ou certaines bagarres en fin de soirée au juke joint. Si quelque chose était arrivé au jeune garagiste, le village le savait probablement déjà. Pourtant, chose étrange en ce lundi, Lula était particulièrement calme et désert et Leonard ne croisa personne, à part quelques minots jouant à pousser des cerceaux de ferraille faits de vieilles jantes récupérées dans les rebuts du garage.
Arrivé sur les bords du Moon Lake, Leonard fut soulagé de croiser enfin deux têtes connues : Matthew et Jonathan, les deux jeunes frères de Lucius, qui relevaient leurs filets de pêche. D’un geste du chapeau, ils saluèrent leur neveu, l’invitant à admirer leurs casiers.
– Regarde-moi ça ! Des kilos d’écrevisses Léo ! On va pouvoir faire un gumbo ce soir !
– C’est une belle pêche les gars ! On dirait bien que c’est votre jour de chance ! Dites, vous savez où est passé Elliott ? On avait rendez-vous ce matin pour filer à Memphis et il ne s’est pas pointé au garage…
– Elliott ? À mon avis, il cuve encore la soirée de samedi ! Tu sais qu’il est rentré avec Rosalie La Cajun ? Le second frère renchérit.
– La Cajun ! Quel veinard !
– Ouais, mais ça, c’était samedi ! On ne l’a pas vu de tout le dimanche déjà…
– Tu t’en souviens toute ta vie si tu tombes dans les bras de la Cajun, et tu sais jamais vraiment quand tu n’en ressors !
Les deux frères éclatèrent de rire tout en continuant à vider leurs casiers remplis d’écrevisses. L’argument du week-end d’amour fou ne convainquait guère Leonard. Il connaissait trop bien son cousin pour savoir qu’aucune fille au monde ne l’aurait empêché d’ouvrir son garage le lundi matin, surtout avec le rendez-vous à Memphis de Leonard.
– À mon avis, si tu veux retrouver Elliott, tu ferais bien d’aller demander à Ma’ Ridley. Ou d’aller frapper à la porte de La Cajun.
Leonard suivit les conseils de son oncle. Il emprunta le sentier mal défraîchi des rives du lac, entre canne à sucre sauvage, plantes alluviales, roseaux immenses et herbes folles, pour se diriger vers le juke joint léthargique, écrasé sous le poids de la chaleur du début d’après-midi. L’endroit semblait désert, voire abandonné, tant l’aspect général du bâtiment construit par Ma’ Ridley évoquait plus une ruine à l’abandon qu’un lieu encore exploité. À l’entrée de l’établissement, quelques pendentifs vaudous faisaient office de protection contre le mauvais œil. Un maigre chat borgne à la robe écaille de tortue détala à l’approche de Leonard. Une légère brise chaude faisait craquer les planches de la masure, dont Leonard poussa la porte. L’endroit puait l’alcool frelaté, le tabac froid et la friture. Des verres sales traînaient encore sur les tables depuis la soirée de samedi, couverts de grosses mouches attirées par le sucre contenu dans les fonds d’alcool séchés. Les deux vieux ventilateurs de plafond tournaient en hoquetant, sans apporter le moindre souffle de fraîcheur. Leonard s’assit sur le tabouret branlant du piano édenté, et joua quelques accords, comme un appel à la vieille tenancière qui ne tarda pas à surgir de son arrière-cuisine.
– C’est fermé ! Oh, mais c’est le petit Washington ! Alors, t’es pas à Memphis en train de vendre ta pauvre musique à des Blancs pleins d’oseille ?
– J’aurais dû, Ma’, mais c’est Elliott qui devait m’y emmener. Et il ne s’est pas pointé au garage ce matin.
– Et alors ? C’est pour ça que t’es là ? Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? Tu veux que je t’emmène ? Tu sais bien que je n’ai pas de voiture moi, gamin !
– Je sais ! Je me demandais juste si vous saviez où il était passé.
Ma’ Ridley eut un rire énorme qui secoua de haut en bas sa masse imposante.
– Mais je ne suis pas votre nurse, gamin ! Qu’est-ce que j’en ai à faire, moi, de savoir où est Elliott ? Les seuls moments où je sais ce que fout Elliott, c’est quand il vient picoler, danser, jouer, baiser chez moi. Le reste du temps, j’en ai strictement rien à faire !
Devant l’air contrarié de Leonard, Ma’ Ridley changea de ton.
– Mais fais pas cette tête, c’est pas son enterrement à Elliott ! Il va bien finir par réapparaître. Je te sers quelque chose en attendant.
Ça n’était pas une question. C’était par instinct professionnel que Ma’ Ridley savait que la seule chose qui pouvait réellement réconforter le cœur des hommes, c’était l’alcool. Elle déboucha une jarre de moonshine et en versa une belle rasade dans un verre qui semblait propre, puis elle le tendit à Leonard qui hésita un instant, en considérant l’heure qu’il était, avant de le boire cul sec, en considérant aussi la journée pourrie dans laquelle il semblait patauger.
– Il ne serait pas chez Rosalie par hasard ?
– Rosalie ? Tu crois qu’il est encore avec Rosalie ? Aucune chance. Rosalie, elle ne laisse pas traîner les hommes chez elle. Elle s’en sert pour son plaisir, ou pour gagner un peu d’argent, et les envoie balader dès potron-minet. À mon avis, il traîne quelque part sur les rives du lac. Tu sais, il est ténébreux ton cousin, sous ses grands airs de respectabilité. Il est comme son père, dévoré de l’intérieur. C’est pas le raton et le porc-épic qu’il chasse la nuit, mais ses fantômes. Tu veux que je te dise ? Je pense qu’il est encore là-bas avec ses fantômes.
Et elle indiqua une direction vague, tout droit dans le Moon Lake.
– Bon gamin, je ne vais pas y aller par quatre chemins. Ne va pas la vendre aux Blancs, ta belle musique de pauvre noir. Garde-la pour toi. Joue-la pour nous, fais danser nos âmes à l’église et nos culs ici-bas. Chante nos nuits et nos peurs. Mais ne la vends pas aux Blancs. Ils ne vont pas savoir qu’en faire. Ils auront peur en l’écoutant, parce qu’on parle des vraies choses, celles dont ils n’osent pas parler. On parle de sang, de sueur, de soif, de sexe et de labeur. On parle de Dieu. On parle du diable. On parle d’alcool et d’adultère. Qu’est-ce qu’ils aiment eux ? Tu crois qu’ils connaissent tout ça ? Non ! Ils ne vont rien comprendre, ils finiront par tout rapporter à leurs problèmes : porcelaine cassée et Chateaubriand trop cuit ! De leurs Noirs qui ne bossent pas assez ! Nom de Dieu !
Et elle but une grande rasade de moonshine à même le goulot de la grosse jarre en terre cuite, avant de constater que le verre de Leonard était vide.
– Excuse-moi ! Je te ressers !
Leonard but son deuxième verre cul sec aussi, et sentit un léger vertige monter en lui. Cet alcool de grain primitif était autant un tord-boyaux qu’un tord-cerveaux. Il ne devait pas trop traîner ici, sans quoi il finirait saoul avant le coucher du soleil.
– Ne vous inquiétez pas Ma’ ! Je ne comptais pas la refourguer aux Blancs, ma musique ! J’avais rendez-vous avec des gens de Black Swan Records à Memphis aujourd’hui. C’est le seul label fondé par des Noirs. C’est eux que je voulais voir…
Il se leva, remercia son hôtesse pour les verres, avant de dire :
– Je dois retrouver Elliott. Ils sont probablement à Memphis que pour la journée, ces gars de Black Swan. Je ne peux pas les rater.
Va le chercher alors, près de ses fantômes. À plus tard, petit, peut-être…
Leonard sortit du juke joint et prit la direction que lui avait vaguement indiquée Ma’ Ridley. Le lac aux eaux calmes était comme un monde en miroir à cette campagne silencieuse. À part le froissement de la végétation sous la bise et quelques bruissements d’animaux, tout était d’une quiétude presque inquiétante. Leonard repensa à ce que lui avait dit la tenancière et eut un frisson qui lui parcourut l’échine. La vieille avait raison : Elliott cachait bien son jeu, il avait lui aussi ses démons. Il fallait juste espérer que ce n’était pas les mêmes que ceux de son père.
Molly Kane avait l’impression étrange d’avoir traversé la moitié du pays alors que ça ne faisait qu’un peu plus de deux heures qu’elle roulait sur la Route 61 qui descendait de Memphis vers Clarksdale. Rectiligne, mais cahoteuse, celle qu’on surnommait « The Blues Highway » envoyait dans un ciel de plomb des nuages de poussière sèche soulevés par les roues de la Ford 1937 convertible flambant neuve de la journaliste. Capote blanche ouverte, un foulard pourpre dans les cheveux presque assorti à la robe de sa voiture, Molly cherchait un peu de fraîcheur avec l’aide de l’accélérateur. Cette route monotone lui paraissait interminable.
Molly était peu habituée à sortir du confort asphalté de la grande cité du Tennessee. Journaliste de faits divers pour le Commercial Appeal, le quotidien le plus lu de Memphis, elle avait plutôt l’habitude d’aller sur des terrains moins éloignés, traquant les histoires nombreuses, sordides et bizarres qui pouvaient se passer dans sa ville agitée. Son quotidien était fait d’adultères et de dettes de jeux qui tournaient mal, de maris jaloux, d’usuriers expéditifs et de règlements de compte imaginatifs. Selon son expérience, la plus grande fosse commune des États-Unis était sans aucun doute le fleuve Mississippi.
On pouvait aisément se demander ce qu’était venue faire une fille si sophistiquée dans le journalisme de faits divers, à explorer ainsi les recoins les plus sombres de l’espèce humaine. Les cheveux châtains coupés en un carré court, avec une jolie frange qui faisait comme un pendrillon de théâtre au-dessus de ses grands yeux bruns, Molly Kane avait la quarantaine rayonnante, et une peau blanche et fine comme une feuille de papier à cigarette qui dévoilait des veines d’un bleu si profond qu’on pouvait croire que l’océan coulait en elle. D’origine britannique, elle cultivait un goût prononcé pour les traits d’esprit et les whiskies tourbés. Chez les Kane, on était journaliste de père en fille et la jeune Molly avait hérité de son père son goût immodéré pour l’investigation. Ce que beaucoup prenaient pour de la curiosité malsaine n’était en fait qu’une soif de vérité pure, abrupte, dure. Ces drames de la vie privée qui remplissaient les colonnes de sa rubrique et agitaient les conversations du dimanche révélaient bien plus que de simples déraillements de la machinerie humaine. Ils exprimaient un dérangement, latent et profond, dévoilaient la vérité d’un être humain incapable d’empathie, de résilience ou de bienveillance.
Molly était passionnée par son job qui valait pour elle au moins autant que dix années d’études en psychologie. Si elle était sur la route aujourd’hui, c’est parce qu’un double meurtre avait eu lieu dans un bled paumé que personne à Memphis n’était capable de localiser sur une carte. Le Commercial Appeal avait eu vent de l’affaire par le shérif du comté, et quand le rédacteur en chef avait sondé l’équipe pour savoir qui se portait volontaire, une seule main s’était levée : la sienne. C’est ainsi qu’elle se dirigeait vers Lula, pour sa première enquête en dehors de Memphis, au-delà des frontières du Tennessee.
L’affaire semblait plutôt classique et corroborait la théorie de Molly : on avait retrouvé sur les bords d’un méandre du fleuve en forme de croissant de lune les corps d’un homme et d’une femme attachés ensemble, vraisemblablement assassinés. Elle se demandait souvent combien de cadavres le fleuve avait avalés, en proportion du peu qu’il recrachait. La journaliste pariait volontiers sur le crime passionnel d’un fermier du coin ayant surpris sa dame en plein ébat avec le voisin. Quelque chose toutefois tourmentait son esprit : le shérif avait divulgué quelques photos au journal et les corps semblaient atrocement mutilés. Ils étaient plantés d’épines ou de clous qui se dressaient sur leurs peaux nues, comme une séance d’acupuncture qui aurait mal tourné. Leurs yeux avaient été arrachés et les orbites avaient été bourrées de morceaux de tissu, tout comme les bouches. Ce genre de mutilations n’étaient pas courantes dans les crimes passionnels, bien souvent commis à la va-vite et avec un certain amateurisme.
Sur l’interminable Route 61, la journaliste laissait déjà son cerveau gamberger vers d’impossibles résolutions. Elle aimait quand son esprit était envahi par l’ivresse de la fiction. Elle imaginait quelque ressort surnaturel, des phénomènes inexplicables et autres deus ex machina qu’elle aurait su révéler de manière spectaculaire et qui lui auraient permis de décrocher, à coup sûr, un Pulitzer bien mérité. Une créature maléfique surgie du lac ? De la sorcellerie ? Un exorcisme ? Une vengeance d’une organisation mafieuse du coin ? Un rite vaudou ? Laisser place à ses délires l’excitait, c’était une récréation bien méritée avant de rentrer dans le vif du sujet.
Ce dont Molly avait aussi envie, c’était d’un lunch digne de ce nom. Elle était partie du bureau tôt le matin, le ventre vide et retourné par le mauvais café du journal. Il était midi passé, quand elle aperçut un panneau indiquant une auberge située à une poignée de miles. Elle accéléra encore, pour garer bientôt sa Ford sur le parking en terre de l’Uncle Henry. Une fois arrivée, elle enleva son foulard, se recoiffa, réajusta son rouge à lèvres et poussa la porte du restaurant. Quelques tables étaient occupées, essentiellement par des Blancs plutôt âgés. Un homme seul semblait patienter, accoudé au comptoir. Son étoile de shérif indiquait que c’était sans aucun doute avec lui qu’elle avait rendez-vous.
– Molly Kane du Commercial Appeal de Memphis. Vous êtes le shérif Dickson ?
– Lui-même, miss Kane, pour vous servir ! Dites donc, ils nous envoient la cavalerie, cette fois, ceux du Commercial Appeal !
L’officier de police ne prit même pas la peine de cacher son ironie.
– Je suis en charge de la rubrique des faits divers. Tout indique que ça en est un.
– Ouais, certainement. On n’a pas l’habitude que la presse du Tennessee s’intéresse à nos affaires. Il ne se passe donc plus rien chez vous ? J’espère que vous avez le cœur bien accroché, parce que je compte bien vous emmener voir les macchabées.
Depuis que Molly Kane avait vu son premier pendu, il y a huit ans, elle n’était plus vraiment impressionnée par la vue des dépouilles. Sans se laisser démonter, elle commença à faire ce qu’elle savait le mieux faire : poser des questions.
– Il semble qu’on s’oriente vers un crime passionnel, shérif ? Les deux corps étaient attachés l’un à l’autre, comme deux amants ?
– Ils étaient ligotés, chacun de leur côté. Il semble que la piste du crime passionnel soit la plus probable, oui. On a même arrêté un suspect.
– Déjà ? Mais quand a été commis le crime ?
– Probablement dans la nuit de samedi à dimanche. Les corps étaient déjà dans un sale état quand on nous les a signalés dimanche soir. Les mouches et autres bestioles avaient commencé leur boulot. Ils étaient recouverts de dizaines de petites plaies, le sang coulait comme à travers une passoire à thé. Buffet à volonté, si vous voyez ce que je veux dire.
– Et sur quelle base avez-vous arrêté votre suspect ?
– C’est un type qu’on connaît bien, on le suit depuis un moment. Il passe ses nuits à traîner sur les rives du lac. Il braconne et c’est illégal. On essaie de le coincer depuis longtemps. Alors quand on a vu l’état des cadavres, on a tout de suite pensé à lui.
– Des aiguilles, c’est juste ?
– Ce ne sont pas des aiguilles, mais des épines de porc-épic, soigneusement plantées dans les chairs des victimes. On ne sait pas si le meurtrier a commis ces horreurs alors que les victimes étaient encore vivantes ou si elles étaient déjà mortes.
– Et les victimes ? Vous les avez identifiées ?
– Non, miss, hélas, non. L’assassin leur a arraché les yeux, et brisé les dents. Les visages sont méconnaissables.
– Alors vous ne connaissez pas l’identité des victimes, mais vous avez déjà celle du meurtrier ? Vous êtes bien plus malins et rapides qu’à la police de Memphis, shérif Dickson.
Molly Kane ne savait pas si le shérif avait perçu l’ironie dans sa voix. Il semblait ronronner fièrement. Il lui demanda enfin si elle voulait boire ou manger quelque chose. Ce fut volontiers que la journaliste accepta un filet de poisson du lac au beurre blanc servi avec du riz noir et une bière pression. Tout en mangeant, elle se perdait à nouveau dans ses pensées, tandis que le shérif affichait toujours cet air de satisfaction à côté d’elle, amadoué sans doute par ce tailleur cintré autour d’une taille si fine qu’en la tenant entre ses deux mains, le bout de ses gros doigts se toucherait encore.
