Morues séchées à Paimpol - Christophe Chaplais - E-Book

Morues séchées à Paimpol E-Book

Christophe Chaplais

0,0

Beschreibung

Deux touristes islandais sont assassinés en sortant de L’Assiette du terroir, le restaurant d’Arsène Barbaluc à Brest. Contrairement aux autorités, l’ancien inspecteur gastronomique ne croit pas à un crime crapuleux. Menant sa propre enquête à Paimpol, il devra se plonger dans le passé de la cité, du temps où les goélettes partaient pêcher la morue. Malgré les menaces, ne suivant que son instinct, avec entêtement, il retrouvera une à une toutes les pièces de ce puzzle macabre. Mais faut-il encore avoir des preuves ! Arsène Barbaluc ne réussira à faire éclater la vérité qu’avec l’aide de trois auxiliaires étonnantes qui ne manquent ni de ressource, ni de courage, ni d’aplomb…

À PROPOS DE L'AUTEUR

Christophe Chaplais, né en 1965, partage son temps libre entre la Bretagne et la côte catalane. Après plusieurs années d’absence, il reprend les enquêtes d’Arsène Barbaluc, son héros­­­­ favori, qui allie gastronomie et affaires criminelles. Intrigues aux petits oignons, personnages à la sauce aigre-douce, rebondissements entre la poire et le fromage… Rien de tel pour vous concocter des suspenses qui ne manquent pas de piment.









Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 320

Veröffentlichungsjahr: 2025

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Couverture

Page de titre

Dédicace

À Carole

Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près ni de loin, avec la réalité et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.

ILIFRARPYLSA ET HARÐFISKUR

— J’ai : une assiette du Périgord, une assiette catalane et deux bretonnes. À suivre, une provençale et une alsacienne, annonça Arsène Barbaluc en accrochant au tableau le double de la commande.

— On prend ! assura la cuisine.

Il fila jusqu’à l’épicerie et dans la cave à vin choisit une bouteille de viognier. Il la présenta à la table sept. Devant les clients, il la déboucha, sentit le bouchon.

— Viognier de la Drôme : qui goûte ? demanda-t-il.

— Madame, lui répondit un homme à la petite cinquantaine, aux moustaches en pointe et aux yeux malicieux.

Ladite madame plongea un petit nez en trompette dans le verre avant de le porter à ses lèvres.

— Excellent.

— Vous verrez, il se mariera parfaitement avec l’assiette que vous avez commandée, assura Arsène Barbaluc en servant monsieur et en complétant le verre de madame.

Une jeune serveuse déposa devant eux les deux assiettes dauphinoises qui avaient été demandées.

— Raviole du Royans, caillette de Chabeuil, concassée de noix de Grenoble au Saint-Marcellin, petit gratin dauphinois et jeunes pousses à l’huile de noix, énonça-t-elle d’une voix fluette.

Arsène Barbaluc ne l’avait pas entendue, déjà parti servir une autre table. En ce vendredi soir de mars, L’Assiette du terroir attaquait son second service et affichait presque complet. L’ancien inspecteur gastronomique avait abandonné depuis quelques années la plume et la critique pour passer de l’autre côté de la barrière et ouvrir un restaurant avec sa compagne Magali Krommel, ancienne cheffe étoilée. Ils avaient ensemble imaginé et ouvert un établissement qui mettait en valeur les terroirs grâce à de petits producteurs bios qui faisaient passer la qualité avant la productivité. Le tout était revisité par Magali Krommel qui y ajoutait son savoir-faire et son imagination.

L’ensemble de ce que consommaient les clients du restaurant était également en vente dans l’espace épicerie qui jouxtait la salle de restaurant. Ils partageaient les murs de leurs locaux avec le pub Kensington et un salon de thé tenus par David Abilène et Éva Archambaud avec qui ils s’étaient associés. L’ensemble, sur le quai Éric-Tabarly à Brest, faisait un lieu convivial où différentes générations et divers milieux sociaux se mélangeaient dans une ambiance joyeuse et chaleureuse.

Le tintement grêle et discret de la clochette de la porte d’entrée se fit de nouveau entendre.

— Dîner, encore possible, s’il vous plaît ? demanda dans un mauvais français une vieille femme aux cheveux aussi blancs que la neige et aux yeux d’un bleu saisissant.

— Bien sûr, messieurs-dames. Si vous voulez bien me suivre ! les invita Arsène Barbaluc.

On ne refuse jamais un client, mais Arsène se serait bien passé de ces retardataires. Il était 21 h 30 et la journée avait été longue. Il les installa à une jolie table qui donnait sur le quai. Il leur laissa la carte et déposa une carafe d’eau.

Les laissant à leur lecture, il apporta les cafés des tables six et deux et conduisit les occupants de la neuf qui désiraient faire des emplettes à l’épicerie. Les derniers arrivés lui firent un geste de la main pour attirer son attention.

— Explication, nous avons besoin, dit-elle avec un grand sourire.

— Je suis là pour ça. Je vous en prie.

— Qu’est-ce que c’est “boudine” catalan ?

— C’est une spécialité catalane…

— Catalane, répéta l’homme.

— C’est une région française proche de la frontière espagnole côté Méditerranée.

Bien que son client hochât de la tête, Arsène Barbaluc comprit qu’il n’avait strictement rien saisi à ses explications. Arsène Barbaluc essaya autre chose.

— Il s’agit de charcuterie faite à partir de sang, de lard et de viande de porc hachée et assaisonnée de différentes sortes d’épices : cannelle, muscade, piments…

— Could you explain me in english ? tenta la vieille dame avec son sourire le plus charmant.

Arsène Barbaluc se gratta les cheveux. La langue de Shakespeare n’était pas son fort. Il se retourna, mais le personnel susceptible de l’aider était fort occupé.

— These are cold cuts made from blood, bacon and minced pork and seasoned with different kinds of spices : cinnamon, nutmeg, peppers… This is very good !

— And “anchouaïade” ? poursuivit la cliente.

Arsène Barbaluc se dit que cela allait lui prendre un temps fou et serait totalement inefficace.

— Follow me, please.

Le couple le regarda avec étonnement, mais obtempéra. Il les précéda jusqu’à l’épicerie où il les laissa entre les mains de Louise pour qui l’anglais n’avait pas de secret. La jeune femme non seulement leur expliqua la carte, mais put ainsi leur montrer la majorité des produits qui composaient les différentes assiettes régionales qui étaient au menu. Afin qu’ils puissent choisir en toute connaissance de cause. Elle leur fit également goûter certains d’entre eux qui malgré ses explications restaient quelque peu mystérieux.

Manifestement satisfaits, ils regagnèrent leur table, non sans avoir remercié d’un signe de tête le patron de L’Assiette du terroir qui leur répondit par un sourire des plus commercial.

— Tiens, Arsène, lui dit l’épicière en lui tendant la commande.

— Alors qu’est-ce qu’ils ont choisi les Bataves ?

— Ils ont un accent à couper au couteau, mais ce ne sont pas des Néerlandais. J’en mettrais ma main au feu.

Arsène Barbaluc haussa les épaules et transmit la commande à la cuisine. Une assiette bourguignonne avec œuf en meurette, jambon persillé, jambon cru du Morvan, écrasé de pommes de terre aux truffes, époisses et bouton de culotte pour monsieur, et une assiette catalane pour madame, c’est-à-dire œufs à la soubressade, boudins catalans blancs et noirs, anchoïade, tartine poivrons tomate et manchego. Le tout arrosé d’un marange rouge.

La salle du restaurant s’était peu à peu vidée. Il ne restait plus qu’une tablée de cinq personnes, des habitués qui lambinaient devant leur digestif, et les touristes de la dernière heure. Ceux-ci firent une nouvelle fois signe à Arsène Barbaluc.

— Nous avons mangé très, très bien, lui dit-elle avec un large sourire qui accentua ses rides autour des yeux.

— Very, very good, renchérit son époux le pouce en l’air.

— Merci, si cela vous a plu, nous sommes ravis.

— Possible de féliciter la cheffe ?

— Bien sûr.

Arsène Barbaluc prévint Magali, avant d’aller poser l’addition de l’autre table. C’était à son tour de s’occuper de la caisse et il commença ce laborieux travail aidé de l’épicière qui faisait en parallèle les comptes de la boutique. Il devina, sans y prêter attention, que Magali Krommel offrait à ses clients un digestif. Elle les accompagna en servant trois petits verres de Chartreuse verte.

IIFRICASSÉE DE COUTEAUX

— Alors, ils étaient sympathiques ? demanda Arsène Barbaluc à Magali Krommel quand les clients furent enfin partis.

— Très. Tu ne devineras jamais d’où ils viennent…

— C’était des Danois ? s’étonna-t-il.

Ils ne parlaient pas cette langue, mais depuis qu’Arsène vivait avec Magali, originaire de Copenhague, il en avait appris quelques mots et n’avait pas reconnu leur accent.

— Non, mais d’Islande. Ce n’est pas tous les jours que nous avons des clients en provenance de Reykjavik.

— C’est vrai. Ils devaient être heureux de rencontrer quelqu’un qui les comprenait.

— Ce n’est pas parce que nous sommes scandinaves que nous parlons la même langue. L’islandais et le danois sont aussi différents que le français et l’italien. Il n’y a que les Suédois et les Norvégiens qui réussissent à se comprendre. Mais surtout, la dame parlait très bien anglais.

Arsène Barbaluc s’empourpra.

— Pour toi, cela a dû être un calvaire. Déjà sans accent, tu as du mal à t’y retrouver, alors là cela a dû être une catastrophe, se moqua-t-elle en l’embrassant tendrement sur la joue.

Il s’apprêtait à répliquer quand du bruit sur le quai coupa court leur conversation. Ils aperçurent Demba, le barman du Kensington, partir au pas de course en direction du port accompagné de deux clients du pub, suivi de près par un autre serveur. Magali et Arsène sortirent à leur tour. Ils virent au loin sur la rue Alderic-Lecomte des gens qui se battaient et qui criaient. Magali et Arsène crurent reconnaître leurs clients islandais. Un nouveau cri de femme particulièrement strident vrilla le silence de la nuit. Magali et Arsène se mirent eux aussi à courir.

— Préviens les secours, cria Barbaluc au jeune commis qui était sur le pas de la porte, juste derrière eux.

Lorsque les agresseurs virent Demba et ses deux acolytes déboucher au bout de la rue, ils assénèrent un dernier coup à leurs victimes avant de prendre la fuite. Quand Arsène et Magali furent auprès des deux malheureux, la vie avait déjà quitté l’homme. De ce que put deviner Arsène, il avait été poignardé à plusieurs reprises. Le sang commençait à dessiner une large flaque sous le corps du malheureux. Magali s’était accroupie aux côtés de l’autre victime. La vieille femme fournissait des efforts désespérés pour redresser la tête et cherchait à parler. Quelques mots s’échappèrent de sa bouche ensanglantée avant que ses beaux yeux bleus se perdent et se figent dans l’immensité d’un ciel sans étoiles qu’elle ne connaissait pas.

— Elle t’a dit quelque chose ? demanda Arsène Barbaluc.

— Oui, mais je n’ai rien compris.

— Dis toujours !

— « Piloutos », ou quelque chose comme ça. Et puis « cairn eff faöir minn Paimpol… hákarlaskinn ».

— C’était de l’islandais ?

— Je suppose, mais je ne suis pas certaine d’avoir bien entendu. Ce n’était qu’un souffle.

Demba et ses deux aides les retrouvèrent, haletants.

— Alors ?

— Rien, répondit le colosse entre deux respirations. Ils avaient trop d’avance. On a entendu le rugissement d’un moteur et le crissement de pneus.

— Vous avez pu voir la voiture ?

— Non, on l’a vue tourner sur le port. On peut juste dire que c’était une caisse de couleur sombre, pas plus.

Les deux autres acquiescèrent d’un signe de tête. Magali, choquée, était assise sur le parapet. La tête dans ses mains tachées du sang de la vieille dame, elle pleurait en silence. Un goéland posé sur le haut du mât d’un voilier s’envola silencieusement. C’était comme un arrêt sur image, comme si le temps s’était soudainement figé. Au loin, les sirènes des véhicules de police et de pompier qui descendaient l’avenue Salaün-Penquer déchirèrent la nuit. En quelques minutes, les services de secours étaient là. Ils constatèrent la mort des deux victimes, alors que les policiers interrogeaient les uns et les autres. Arsène Barbaluc entendit celle qui semblait commander le détachement passer des ordres à la radio. Un pompier demanda à Magali comment elle se sentait.

— Ça va aller, je vous remercie, le rassura-t-elle avec un pâle sourire.

— Alors vous me permettrez de vous poser quelques questions, demanda la capitaine de police.

Magali hocha la tête et raconta ce qui s’était passé.

— Pendant le dîner, ils vous ont paru normaux ? Ils ne semblaient pas inquiets ?

— Pas du tout ! Ils paraissaient détendus et heureux d’être là. À la fin du repas, ils ont demandé à me voir et nous avons discuté. C’était un moment très agréable.

— Vous avez conversé en français…

— Non, elle ne connaissait que quelques mots, et lui aucun. Nous avons discuté en anglais. C’est comme cela que j’ai appris qu’ils étaient islandais et qu’ils passaient quelques jours de vacances en Bretagne.

Magali Krommel rapporta aussi les dernières paroles de la morte.

— « Piloutos cairn eff faöir minn Paimpol hákarlaskinn », répéta l’officière. Avez-vous une idée de la signification de cette phrase ?

— Absolument pas.

— Pensez-vous que ce soit de l’islandais ?

— Je le suppose. Mais, vous savez, je ne suis même pas certaine d’avoir bien compris. Elle parlait très doucement et sa voix était éraillée. J’ai voulu lui faire répéter, mais elle était déjà partie.

— Capitaine, vous pouvez venir voir ? les interrompit un grand gaillard.

L’officière de police posa avec gentillesse sa main sur l’épaule de la patronne de L’Assiette du terroir et rejoignit son collègue.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Regardez ! La voiture à côté d’eux a été braquée et fouillée.

— Est-ce que quelqu’un sait à qui appartient ce véhicule ? questionna-t-elle à la cantonade.

Personne ne prit la parole.

— C’est une voiture de location, dit le policier en extirpant un contrat de la boîte à gants.

* * *

La nuit avait été courte. Magali Krommel et Arsène Barbaluc avaient eu bien du mal à trouver le sommeil. Comme il le leur avait été demandé, ils s’étaient rendus à la première heure au commissariat pour signer leur déposition. Ils retrouvèrent, dans les locaux du bâtiment grisâtre de la rue Colbert, les témoins de l’agression, y compris Demba qui lui aussi avait les yeux gonflés de fatigue. Le barman du Kensington s’en voulait de n’avoir pas pu intervenir. Arsène Barbaluc n’osa imaginer ce qui se serait passé s’il avait pu les rattraper. Demba, le doux Demba, était doté d’une force peu commune. Arsène Barbaluc l’avait déjà vu aider son patron David Abilène à expulser quelques clients difficiles en fin de soirée. Le jeune homme avait connu la violence des bidonvilles de Dakar avant d’immigrer en France avec ses parents. Malgré un baccalauréat décroché facilement, il s’était perdu dans les méandres de l’université. Sans diplôme, il n’était pas aisé de trouver du travail. Un jour, alors que le patron du Kensington cherchait un serveur, il avait poussé la porte du bar. David Abilène lui avait demandé s’il avait déjà été serveur, Demba avait répondu par la négative, mais qu’il était capable d’apprendre vite. Touché par son honnêteté, David Abilène l’avait embauché et n’avait jamais été déçu. Petit à petit, l’enfant du Sénégal avait pris du galon. Non seulement il était devenu barman, mais surtout l’adjoint de son patron.

C’est la capitaine qui était la veille sur les lieux du crime qui interrogea Arsène Barbaluc et surtout Magali Krommel.

Un de ses hommes tapait en temps réel leur déclaration.

— Je suis désolée, conclut Magali, mais aucun autre détail ne m’est revenu dans la nuit.

— Mais vous nous avez déjà bien aidés. Je ne sais pas si vous avez bien compris ce que la vieille dame a cherché à vous dire, mais il y a un mot au moins qui est juste : c’est Paimpol.

— C’est-à-dire ?

— Eh bien, grâce au contrat de location de la voiture et le mot Paimpol, nous savons qui sont les victimes et un peu de leur histoire.

— C’est indiscret de vous demander qui ils étaient ? questionna Arsène Barbaluc.

— Non, car ce sont des informations qui seront communiquées à la presse dans quelques heures. Le couple est arrivé en France il y a une dizaine de jours. Du moins, nous le supposons puisque c’est la date qu’il y a sur le contrat de location de leur voiture. Grâce à vous, madame Krommel, nous avons mandaté la gendarmerie de Paimpol qui a retrouvé l’hôtel dans lequel Per Rasmusson et Arina Rasmusdóttir…

— Ah ! Ce n’était pas un couple, mais un frère et une sœur ?

— Pourquoi dites-vous cela, madame Krommel ?

— En Islande, même si la tradition se perd, l’important c’est le prénom. Le nom de famille est en fait le prénom du père suivi de « son » s’il s’agit d’un fils, ou « dóttir » s’il s’agit d’une fille. Littéralement, Per Rasmusson veut dire Per fils de Rasmus et Arina Rasmusdóttir signifie Arina fille de Rasmus.

— Ce qui explique qu’ils aient pris chacun une chambre, songea à haute voix la capitaine de police. Nous aurons bientôt de plus amples informations. Nous avons informé l’ambassade à Paris, expliqua-t-elle.

Alors qu’ils venaient de signer leur déposition, Arsène Barbaluc s’autorisa à demander si la police avait une idée de l’identité des agresseurs.

— Si tel était le cas, je ne vous répondrais pas, mais je n’ai même pas besoin de vous mentir, car nous n’en avons aucune idée. Il s’agit très certainement d’un meurtre crapuleux. Les deux agresseurs ont voulu dépouiller deux personnes âgées. Elles ont dû résister et ils les ont éliminées à coups de couteau. Ils n’avaient aucune chance.

— C’est dégueulasse !

— Vous savez, aujourd’hui, on tue pour vingt euros !

— Et vous pensez pouvoir les appréhender ? insista Arsène Barbaluc.

— Nous n’avons aucune piste. Leur signalement est vague. L’un est grand, l’autre de taille moyenne. Les témoins disent qu’ils sont plutôt costauds. Ils étaient habillés en noir ou du moins de vêtements sombres. L’un, semble-t-il, avait un blouson et l’autre un manteau… et le seul élément sur la voiture, avec laquelle ils ont pris la fuite, était qu’elle aussi était noire ou gris foncé. On ne sait même pas s’il s’agissait d’une berline, d’un SUV, d’une voiture de sport… Avec ça, nous sommes bien avancés !

Magali Krommel soupira.

— Mais vous savez, si aucun élément ne nous conduit à eux, ce genre d’individu se fera arrêter sur une autre affaire dans six mois, un an, deux ans… mais ils finiront par tomber. Ils tombent toujours, chercha à la rassurer l’officière de police.

IIIFRUITS DÉGUISÉS ET VIN NOIR

Au Kensington, Demba qui était sorti du commissariat un peu plus tôt était au cœur de toutes les attentions. Éva Archambaud, la patronne du salon de thé, l’invita ainsi que Magali et Arsène à prendre un café. David Abilène, son compagnon, ne tarda pas à les rejoindre.

— C’est une histoire de fou, dit-il. Quel déchaînement de violence !

— Tu te rends compte ! Tu es en vacances, tu sors de dîner et tout bascule, ajouta Éva Archambaud en déposant devant eux café et thé commandés.

Pour Arsène, c’était un luxe. Tous les matins, il avait droit à un des nectars préparés par la femme de David. Avant, il n’en avait jamais bu d’aussi bon, y compris dans les palaces ou les restaurants les plus prestigieux. Les Brestois amateurs de cafés ou de thés rares devaient être du même avis que lui, car le salon ne désemplissait pas.

L’heure avançait et il était plus que temps pour Arsène et Magali de rejoindre pour l’une ses fourneaux, pour l’autre la salle et l’épicerie. Nolwenn, qui avait fait l’ouverture de l’épicerie, termina de servir un client qui venait de choisir une huile d’olive de Nyons et quelques fromages du Massif central avant de venir saluer ses patrons. Cette grande fille aux cheveux et au regard aussi sombres que des plumes de corbeau les informa qu’elle avait eu de la visite dès la porte du magasin ouverte.

— Un type est entré et a demandé si c’était bien ici que les victimes de l’agression avaient dîné hier soir.

— C’était un flic ? demanda Arsène Barbaluc.

— Non je ne crois pas. Enfin, peut-être, je ne sais pas.

— Et que voulait-il ?

— Savoir si ces clients n’avaient pas oublié quelque chose. J’ai répondu que je n’en savais rien, mais que a priori je ne le pensais pas, et qu’il pouvait revenir dans la journée quand vous serez là, récita Nolwenn.

— Étrange ! À quoi ressemblait-il ?

— Il était grand comme toi, mais plus large d’épaules. Plus jeune aussi, ajouta-t-elle avec un sourire aux coins des lèvres. Je dirais la quarantaine.

— Il avait de la barbe, des lunettes…

— Non, il avait un visage banal avec des cheveux bruns coupés court.

— Comment était-il habillé ?

— Tout en noir.

— Et tu ne lui as pas demandé qui il était ?

— À vrai dire je n’y ai pas pensé. Et puis, tout s’est passé si vite que je n’en ai pas eu le temps. Mais, il va très certainement repasser.

Ils attendirent toute la journée, mais à l’heure de la fermeture, le mystérieux visiteur n’avait toujours pas réapparu.

*

Le lendemain matin, alors qu’ils étaient encore dans leur maison de Porspoder, Arsène Barbaluc informa de l’événement l’officière de police qui les avait interrogés. Elle ne parut pas très intéressée.

— Je pense que c’est un journaliste.

— Mais pourquoi un journaliste demanderait-il si les victimes avaient oublié quelque chose ? répliqua Arsène Barbaluc.

— C’est une entrée en matière comme une autre. Je vous promets que si j’ai du neuf je vous tiens au courant. Mais vous savez, en ce moment nous sommes débordés à cause de l’enquête que nous menons sur un trafic de cocaïne. Vous avez dû en entendre parler ?

Cela n’avait pas échappé à Arsène Barbaluc. L’affaire faisait grand bruit. Depuis trois jours, la prise d’une quantité importante de drogue à la gare de Brest et le démantèlement de tout un réseau faisait la une ou l’ouverture des médias locaux. Même la presse nationale en avait parlé.

Une petite pluie fine tombait sur le pare-brise de l’Opel Commodore d’Arsène Barbaluc. Lui et Magali n’allaient pas tarder à entrer dans Brest. Ils étaient restés silencieux durant tout le trajet. Ce n’était pas dans leurs habitudes. La cheffe avait bien tenté à plusieurs reprises de lancer la conversation, notamment en lui expliquant qu’elle voulait tester une nouvelle assiette à base d’algues récoltées sur la Côte des légendes. Mais rien n’y faisait, son compagnon se contentait de répondre par quelques grognements difficiles à interpréter.

— Tu as l’air bien songeur, finit-elle par constater.

— C’est cette affaire des Islandais. Il y a quelque chose qui cloche. Si c’était un crime crapuleux, on ne viendrait pas au restaurant pour demander si le frère et la sœur n’auraient pas, par hasard, oublié quelque chose, affirma Arsène Barbaluc.

— Tu as fait ce que tu avais à faire en prévenant la police, maintenant cela ne nous regarde plus. Tu ne vas pas encore te mettre dans une sordide affaire.

— Bien sûr que non, la rassura-t-il en tapotant sa cuisse. Tu as raison, j’ai trop d’imagination.

— Effectivement. Alors, que penses-tu de mon idée d’assiettes spécialement travaillées autour du thème des algues ? Je vais commencer par utiliser de la dulse, de la laitue de mer et des haricots de mer…

IVGLOUBI BOULGA BRETON

Au milieu de la semaine suivante, le bulletin météo avait annoncé un fort coup de vent. Les premières bourrasques et des trombes d’eau s’étaient abattues sur Brest dès la fin de la nuit. Derrière la devanture de l’épicerie, Arsène Barbaluc se disait qu’un temps pareil ne pousserait pas les gens à faire leurs courses à l’épicerie ou à venir déjeuner à L’Assiette du terroir. Le pire serait le service du soir. À midi, il y aurait les habitués, ceux qui travaillaient dans le secteur du port. Le tintement de la porte du restaurant le tira de ses pensées. Un homme et une femme attendaient après avoir essuyé consciencieusement leurs chaussures sur l’immense paillasson qui affichait une reproduction d’une tête recomposée de Giuseppe Arcimboldo. Arsène trouvait cela d’un kitch absolu, mais Magali l’adorait… Et ce que femme veut…

Le visage de l’homme sembla familier à Arsène Barbaluc. C’est lui qui prit la parole dans un anglais parfait que même le patron du restaurant réussit à comprendre.

— Je me présente, je m’appelle Vili Tobergson, je suis le fils d’Arina Rasmusdóttir…

La ressemblance avec sa mère était étonnante. La même délicatesse des traits, mais au masculin.

— … voici ma cousine, Birt Perdóttir, la fille de mon oncle Per Rasmusson.

— Je vous en prie, entrez ! Donnez-moi vos vestes, proposa Arsène Barbaluc en suspendant les vêtements mouillés aux patères de l’entrée.

— Nous sommes désolés de vous déranger, mais nous voulions voir l’endroit où nos parents respectifs ont passé leur dernier moment de vie.

— C’est tout naturel. Venez, suivez-moi !

Il les conduisit par la coursive intérieure et demanda l’autorisation à David Abilène d’occuper une de ses petites tables dans un coin tranquille du bar à whisky. Demba prit les commandes. Si Arsène Barbaluc et son invitée choisirent un café, malgré l’heure matinale Vili Tobergson demanda un Poit Dhubh.

— J’en ai besoin, se justifia-t-il.

— Je comprends, assura avec empathie Arsène Barbaluc qui ne se serait pas vu boire un whisky à cette heure… sauf s’il n’avait pas dormi de la nuit et que Magali n’ait pas été dans les parages.

Magali Krommel, prévenue par Demba, ne tarda pas à se joindre à eux. Arsène Barbaluc fit les présentations.

— Nous vous remercions de nous consacrer quelques minutes alors que vous êtes en plein travail.

— Rien de plus normal.

— Nous sommes venus en France pour organiser le rapatriement des corps de nos parents en Islande, et récupérer leurs affaires, expliqua Birt Perdóttir dont la voix rocailleuse abîmée par le tabac tranchait avec son visage presque enfantin.

Tous deux devaient avoir une cinquantaine d’années. À leur mise, ils bénéficiaient certainement de revenus confortables. La montre de Vili Tobergson devait valoir à elle seule quelques milliers d’euros.

— Pouvez-vous nous dire ce qu’ils ont fait lors de cette dernière soirée ?

Magali Krommel préféra laisser parler son compagnon de peur que l’émotion ne la submerge. Arsène Barbaluc, avec sa voix la plus douce, raconta leur arrivée tardive et ce qu’ils avaient commandé. Puis Magali expliqua qu’elle avait passé quelques minutes à leur table en fin de service et partagé avec eux un verre de Chartreuse verte.

— Ma mère adorait la Chartreuse verte. C’est un luxe en Islande, mais elle, qui n’appréciait que modérément l’alcool, se servait toujours un verre de cette boisson après un repas de famille ou de fête, commenta le fils de la disparue.

— Et c’est juste après…

— Oui, c’est quelques minutes après être sortis de notre restaurant qu’ils ont été agressés.

— La police nous a dit que c’est vous, Madame, qui aviez recueilli les dernières paroles de ma mère. Mais nous n’avons pas très bien compris ses propos.

— Moi non plus, avoua Magali Krommel. Entre l’émotion et la voix très faible de votre mère, je ne suis pas certaine d’avoir très bien entendu.

Elle prit sa respiration à fond avant de réciter :

— Piloutos cairn eff faöir minn Paimpol hákarlaskinn.

Les deux cousins échangèrent quelques paroles dans leur langue natale avant de se tourner vers leurs hôtes.

— Nous non plus nous ne comprenons pas la globalité du message de ma mère. Mais il y a tout de même quelques mots en islandais.

— C’est-à-dire ? demanda Arsène Barbaluc.

— Eh bien, « faöir minn » signifie dans notre langue « mon père » et le dernier mot « hákarlaskinn » se traduit par « peau de requin ». Par contre, à part Paimpol, « Piloutos » et « Cairn eff » n’ont pas de sens pour nous.

— Peut-être que cela ne veut rien dire. Il arrive qu’au dernier moment de la vie, tout s’embrouille et que nos dernières paroles soient incohérentes. Je l’ai déjà vu en tant que médecin, assura Birt Perdóttir.

— Restez-vous encore longtemps en France ? questionna Magali Krommel.

— Nous repartons après-demain. Nous avons eu l’autorisation de récupérer les corps, et nous sommes déjà passés régler leurs chambres qu’ils occupaient à Paimpol à l’hôtel “Les Trois Marins”, et prendre leurs affaires, expliqua Birt Perdóttir.

— Je ne sais pas… mais cela vous ferait-il plaisir de déjeuner ici ? proposa la cheffe.

— Ce serait merveilleux pour nous. Comme un dernier hommage, chercha-t-elle à expliquer.

Birt Perdóttir jeta un œil sur son cousin comme si elle cherchait son assentiment.

— Si cela est possible, nous voudrions être à la table qu’ils ont occupée et que vous nous serviez les mêmes plats qu’ils ont commandés.

— Bien évidemment, cela est possible. Je m’en occupe. Vous m’excuserez, mais l’heure tourne et je dois retourner en cuisine, mais avec Arsène vous êtes en de bonnes mains.

Arsène Barbaluc annonça une nouvelle tournée, mais cette fois-ci il accompagna son invité islandais.

— Vous étiez déjà venus en France ? lança-t-il.

— Non, et pour nos parents aussi c’était leur premier séjour, et très certainement leurs premières vacances ensemble depuis l’enfance.

— Ah ? Et pourquoi avaient-ils choisi la France ?

— Je ne sais pas. Ils en parlaient depuis quelque temps déjà et ils nous l’ont annoncé juste après Noël, expliqua Vili Tobergson.

— La première fois qu’ils ont évoqué ce projet devant nous, c’est l’été dernier quand ils nous ont réunis juste après la restauration de la maison d’Ísafjörður.

— Ísafjörður ?

Birt Perdóttir sourit à la prononciation d’Arsène Barbaluc.

— Il s’agit d’une petite ville du nord-ouest de l’Islande. C’est là que vivaient nos grands-parents. La plupart des habitants étaient des pêcheurs, ou du moins vivaient de la pêche, mais mon grand-père avait hérité de ses parents une ferme isolée où il élevait des moutons. Avec sa femme, une fille du pays, il ne voulait pas que ses enfants aient la même vie qu’eux. C’est pour cela qu’ils les ont envoyés faire des études à Reykjavik.

— C’est comme cela que ma mère, Arina, est devenue professeure d’économie à l’université d’Islande à la capitale, poursuivit son cousin. Quant à mon oncle, le père de Birt, il a réalisé une brillante carrière d’ingénieur dans la géothermie.

— Et vous avez encore votre père ? demanda Arsène Barbaluc à Vili Tobergson.

— Non. Mon père était un étudiant américain qui a mis ma mère enceinte avant de disparaître.

— Je suis désolé, je ne voulais pas être indiscret.

— Il n’y a pas de mal. C’est une vieille histoire et j’ai très bien vécu sans. Ma mère a su parfaitement s’occuper de moi. Et puis à la mort de ma grand-mère, mon grand-père Rasmus est venu vivre à la maison. Alors à l’adolescence, il a parfaitement su jouer le rôle du père que je n’avais pas. Il a eu avec moi une douce autorité. Quand il est mort, cela a été un cataclysme pour toute la famille.

— C’est vrai, il était un personnage important pour toute la famille, renchérit Birt Perdóttir. Nous passions tous nos étés en vacances à la ferme. Quand il a quitté Ísafjörður, mon père et ma tante ont décidé de conserver la maison et l’ont transformée en lieu de vacances pour la famille. Cela amusait beaucoup le grand-père d’imaginer qu’on puisse aller passer des vacances et prendre du repos et du plaisir là où il avait trimé toute sa vie. Mon jeune frère aime bien lui aussi cet endroit.

— Vous avez un jeune frère ? Il ne vous a pas accompagnés ?

— Non, Sidri est resté au pays pour préparer les obsèques. Mon père était seul aussi depuis qu’un cancer a emporté ma mère il y a cinq ans, crut bon d’ajouter l’Islandaise.

Arsène Barbaluc lampa avec plaisir la fin de son verre de whisky écossais.

— Et vous ne connaissez pas le but de leur voyage en France ?

— Non, mais je crois qu’ils vieillissaient et qu’ils avaient envie de se payer un joli voyage.

— Mais pourquoi en France ?

— Ça, c’est un mystère. Quand ils nous l’ont appris, nous leur avons suggéré une destination plus chaude. Maman adorait l’Italie. Elle gardait un souvenir ému d’un voyage que nous y avions fait ensemble quand j’avais une douzaine d’années. Mais non, il n’y avait que la France qui comptait.

— Et sur leur choix de la Bretagne, tout particulièrement à Paimpol ?

— Nous n’avons eu connaissance qu’ils étaient ici, en Bretagne, que lorsque l’on nous a annoncé “l’accident”. Nous pensions qu’ils souhaitaient visiter Paris, la tour Eiffel, Notre-Dame, les bateaux-mouches, les Champs-Élysées… Cela nous a surpris, n’est-ce pas, Vili ?

— C’est vrai, mais je crois qu’ils avaient décidé de faire tout un circuit. Ils avaient loué la voiture pour cinq semaines. Je crois que leur idée était de commencer par la Bretagne et de faire un mini-tour de France.

— Et vous n’avez pas eu de problème pour récupérer leurs affaires à l’hôtel à Paimpol ? Si vous devez rentrer nous pouvons récupérer leurs affaires et vous les expédier.

— Non, c’est gentil, mais grâce aux gendarmes de Paimpol, nous n’avons rencontré aucune difficulté, assura Vili Tobergson. Ma mère devait être passionnée par son voyage, car elle qui était si méthodique et si soigneuse, presque maniaque, ses piles de vêtements n’étaient pas parfaitement alignées, loin de là, s’amusa le fils de la victime.

— Tu ne vas pas te plaindre. Imagine le bazar dans la chambre de mon père.

Vili Tobergson laissa échapper un petit rire. Oh, si ! Il devinait le chaos que sa cousine avait dû découvrir. Il adorait son oncle Per, mais il fallait bien reconnaître qu’il était connu dans la famille pour le désordre permanent qu’il semait où qu’il passe.

La docteur de Reykjavik posa sa main sur celle d’Arsène Barbaluc.

— C’est vraiment très gentil de nous avoir écoutés raconter notre vie, celle de nos parents et de notre famille. Parler de tout cela à un étranger nous a fait revivre, pendant quelques instants, nos chers disparus.

Arsène Barbaluc était épuisé. Tenir une conversation en anglais pendant aussi longtemps lui avait provoqué un mal de tête carabiné. À moins que ce soit le verre de whisky. Il accompagna les Islandais à leur table. Comme ils le lui avaient demandé, il leur servit exactement ce qu’avaient mangé leurs parents le soir fatal. Comme l’avait prévu Arsène Barbaluc, il n’y eut pas foule ce midi-là à L’Assiette du terroir. Dehors, la tempête faisait rage, faisant chanter les drisses des mâts des voiliers. Quand ils demandèrent l’addition, Arsène Barbaluc refusa. Birt Perdóttir et son cousin Vili Tobergson les remercièrent chaleureusement et leur communiquèrent leur téléphone et leur e-mail.

— Si, jamais vous décidez un jour de visiter l’Islande, nous vous accueillerons avec plaisir, leur promit Birt Perdóttir. Nous n’avons pas le patrimoine historique que possède votre pays ni votre gastronomie, mais nous avons autour de nous une nature étonnante et pleine de surprises.

Sous le regard de Magali Krommel et d’Arsène Barbaluc, le frère et la sœur prirent le chemin du port, comme leurs parents respectifs l’avaient fait avant eux. La pluie avait redoublé d’intensité.

VSALADE DE MELON AU BRENNIVIN

— Tu viens te coucher ?

— Pas tout de suite.

Arsène Barbaluc entendit Magali bougonner à l’étage, puis le clic de sa lampe de chevet. Il se replongea sur l’écran de son ordinateur. « Un frère et une sœur, ayant dépassé depuis longtemps l’âge de la retraite, décident de faire un voyage en France, alors même qu’ils ne sont pas habitués à voyager à l’étranger. Ils choisissent de venir en premier lieu à Paimpol. On ne vient pas par hasard à Paimpol. Du moins ce n’est peut-être pas le premier lieu que l’on visite quand on vient pour la première fois en France », songeait Arsène Barbaluc. En surfant sur la Toile il avait bien trouvé le lien qui unissait le port de Côtes-d’Armor et l’île-pays scandinave. Pendant des décennies, des pêcheurs de morue paimpolais traquèrent leurs proies dans les eaux islandaises et groenlandaises dans des conditions dantesques. Mais tout cela avait pris fin à la moitié des années trente. Depuis plus de quatre-vingt-cinq ans, aucun bateau n’avait appareillé pour le Grand Nord depuis Paimpol.

— Alors, qu’est-ce que des Islandais qui n’étaient même pas nés à l’époque de la dernière campagne de pêche des goélettes venaient chercher à Paimpol ? s’interrogea à mi-voix Arsène Barbaluc.

Décidément, il ne croyait pas à l’assassinat crapuleux ni au hasard qui auraient placé Arina Rasmusdóttir et Per Rasmusson au mauvais endroit, au mauvais moment. Il y croyait d’autant moins que l’homme venu le lendemain du drame demandant si les victimes avaient oublié quelque chose à L’Assiette du terroir n’était jamais revenu. Non, il y avait autre chose. Cette autre chose tournait autour du but de leur visite à Paimpol. Il en était convaincu. Il s’était bien gardé d’en parler à sa compagne qui lui aurait dit qu’au mieux il poursuivait des chimères, au pire qu’il allait se mettre dans un bourbier innommable.

Dans le vent qui n’avait toujours pas faibli, la vieille maison de Porspoder craquait et ses volets jouaient sur leurs gonds. Arsène Barbaluc soupira, abandonna son ordinateur, s’étira pour se laisser choir dans le canapé du salon. Il allongea ses jambes en posant ses pieds sur la table basse. Il posa devant lui un bloc-notes et écrivit sur la première ligne : « Piloutos cairn eff faöir minn Paimpol hákarlaskinn. » Puis sur sa ligne en dessous il mit la traduction : « … …, … …, … …, mon père, Paimpol, peau de requin. »

— Cela ne veut rien dire. Qu’est-ce que les requins ont à voir dans cette histoire ? murmura-t-il. Quelles relations pouvait-il y avoir avec le père des victimes et Paimpol ?

Les petits enfants du père de Per et Arina lui avaient expliqué que cet homme, Rasmus Jakobson, n’avait jamais quitté son île, ni son village natal au nom imprononçable. Il ne l’avait quitté que pour venir finir sa vie à Reykjavik où sa fille et son fils s’étaient installés. Arsène Barbaluc secoua la tête. La solution était quelque part dans le passé de cette famille islandaise. Il aurait dû poser plus de questions quand il avait eu Birt Perdóttir et Vili Tobergson sous la main au restaurant. Bien sûr, il pouvait toujours leur téléphoner ou leur envoyer un courriel, mais pour leur dire quoi ? Il ne savait même pas ce qu’il cherchait.

Arsène Barbaluc souffla bruyamment. Il se passa la main dans les cheveux de plus en plus sel que poivre. Il était persuadé qu’il y avait quelque chose de pas clair dans cette affaire, mais il ne savait pas par quel bout la prendre. Il se leva et récupéra son ordinateur. Il tapota « piloutos » dans un moteur de recherche. Il ne trouva rien si ce n’est le nom d’une boîte d’informatique au Nevada. Imaginant qu’il s’agissait d’un nom propre, il rechercha des individus portant ce nom de famille en Côtes-d’Armor, puis dans les départements voisins avant d’élargir sa recherche à la France entière. Il nota que selon l’annuaire, dont la fiabilité n’était pas à toute épreuve depuis l’avènement des portables, il y avait dans l’Hexagone une poignée de Piloutos. Trois vivaient dans le sud de la France, un dans la région parisienne et un dernier dans l’Est. Autant dire que la relation avec les Islandais paraissait improbable. Rien d’autre ! Mais peut-être que ce qu’avait entendu Magali, il le traduisait mal. Après tout, “Piloutos” s’écrivait autrement : “pil outos”, ou encore “pilou tos”. Une nouvelle fois il s’en remit à Internet. “Pil” était le nom d’un film, mais aussi les initiales de la société “Produits industriels lorrains”. Quant à “Outos”, en grec ancien cela signifiait “celui-ci” ou encore “voilà”, suivant sa place dans la phrase. Il s’agissait aussi d’une marque de matériel pour l’automobile… Bref, rien de convaincant. Il était aussi fort possible que Magali n’ait pas bien entendu ou bien compris.

Arsène Barbaluc jeta un œil à sa montre : 1 h 46. Il ferait mieux d’aller dormir. Il hésita, puis se pencha sans grand optimiste sur les mots suivants qu’ils avaient orthographiés phonétiquement : « cairn eff ». Sur le bloc il lista toutes les possibilités : « cairn eff, cairnef, cairneff, Quernef(f), querneff, quern eff, quairn eff, quairnef(f), kern eff, Kernef(f), kairn eff, kairnef(f)… » Il passa chacune de ces hypothèses à la moulinette de la Toile. Il allait abandonner quand, enfin, il lui sembla qu’il tenait quelque chose. Il vérifia de nouveau.

— Bingo ! dit-il à haute voix.