Mrs Goodwine - Séverine Roels - E-Book

Mrs Goodwine E-Book

Séverine Roels

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Beschreibung

"Mrs Goodwine" Abby et Richard, quadragénaires Londoniens retrouvent Alfred et Lauren à Brixton dans un drôle de petit restaurant jamaïcain. Ce simple dîner entre amis se transforme rapidement en une soirée palpitante lorsqu'Abby décide de raconter leur croisière en Méditerranée. Prévue comme une parenthèse romantique, celle-ci prend cependant la tournure d'une course-poursuite quand Mrs Goodwine, la nouvelle amie d'Abby disparaît mystérieusement du paquebot. Le couple se lance alors dans une enquête semée d'embûches, de mésaventures et de rencontres extraordinaires. Cette croisière vous transportera dans l'univers d'Agatha Christie, où de simples touristes préfèrent endosser la cape de Sherlock Holmes plutôt que de siroter des cocktails au bord de la piscine ! suspense et humour sont au rendez-vous.

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Seitenzahl: 340

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Ähnliche


Les femmes sont comme le suspense. Plus elles éveillent l’imagination, plus elles suscitent d’émotions.

Alfred Hitchcock

Sommaire

Chapitre 1: Un diner entre amis

Chapitre 2: Marseille

Chapitre 3: Gênes

Chapitre 4: Rome

Chapitre 5: Palerme

Chapitre 6: Cagliari

Chapitre 7: Palma de Mallorca

Chapitre 8: Valencia

Chapitre 9: Marseille

Chapitre 1

Un diner entre amis

La pluie tombait dru lorsqu’Abby et Richard sortirent du métro. Dans un état passablement léthargique, ils firent la moue en réalisant qu’ils avaient omis l’un comme l’autre, l’accessoire indispensable de tout Londonien. Le parapluie. Ils coururent s’abriter dans un petit marché couvert. Babioles, fruits et légumes, lunettes de soleil, guirlandes, bonnets rastas et vêtements exotiques se juxtaposaient dans un heureux désordre. Cela tranchait immédiatement avec la grisaille extérieure.

Richard reprochait à Abby de l’avoir pressé, ainsi n’auraient-ils pas oublié ce « foutu » parapluie. Et puis, il détestait cet endroit, qu’il considérait comme un quartier coupe-gorge. Il n’arrêtait pas de pester contre Lauren, qui était à l’origine de ce rendez-vous.

Finalement, une énorme vendeuse antillaise leur indiqua le plus aimablement possible le chemin qu’ils devaient suivre pour trouver le « Birdy Num Num ».

Ils entrèrent dans le restaurant, trempés jusqu’aux os. Un serveur au sourire débilitant, leur demanda s’ils voulaient ôter leurs vêtements, car il avait des peignoirs douillets et confortables à leur prêter. Abby éclata de rire mais Richard ne semblait pas amusé et scrutait la foule, en proie à un léger malaise. Ce genre d’endroit le mettait vraiment de mauvaise humeur. Il n’aimait pas l’esprit bobo et branché du lieu et s’alarmait déjà du choix gastronomique. Abby vit leurs amis au fond de la salle leur faire de grands gestes.

Lauren et Alfred avaient eux aussi la quarantaine, mais n’ayant jamais eu d’enfants, ils vivaient au gré de leur fantaisie, et surtout de leur nombrilisme. Ils avaient toujours de grands sujets de conversation, sur les tendances culturelles, les choix politico-économiques faits par la Grande-Bretagne, comme le Brexit, sujet ô combien épineux et définitivement banni, depuis leur dernier souper (qui s’était terminé dans la furie et les larmes).

« Brixton1 hein ? fit Richard sur un ton moqueur.

— Génial comme idée, non ? Plus besoin de prendre l’avion pour aller en Jamaïque !

— Oui enfin, pourquoi pas aller chez les italiens ? Au moins, on sait qu’ils savent cuisiner, eux… Vraiment, j’en connais un tout près de chez nous… La prochaine fois, c’est nous qui décidons du restaur… »

Richard ne put terminer sa phrase car le serveur s’était planté devant eux et avait demandé sur un ton des plus flegmatiques, s’ils avaient fait leur choix.

Au menu, des chauves-souris sauce piri-piri, des insectes grillés, du lapin au rhum, des lézards au curry, du porc au poivre… Lauren et Alfred qui avaient déjà fait leur choix, épiaient les visages décomposés de leurs amis, en étouffant un petit rire sarcastique. Ils connaissaient les goûts conservateurs de Richard et savaient que Abby feignait une attitude décontractée. Finalement ils optèrent pour la tortilla jamaïcaine, vulgaire omelette agrémentée de légumes et d’épices. Le serveur leur fit remarquer qu’ils n’étaient pas aussi aventureux que leurs amis, qui, eux, faisaient l’effort de découvrir les trésors de la cuisine jamaïcaine ! Puis, celui-ci leur tourna le dos et s’éloigna dans un déhanchement extravagant.

« Vous avez vu comme il roule du popotin ? Il est pour sûr de la jaquette celui-là ! fit Richard moqueur.

— Mais pas du tout, il boîte le pauvre, tu vois bien qu’il est handicapé, tout de même ! fit Lauren sur un ton réprobateur.

— Oui, d’ailleurs, ma petite omelette ! On n’ose pas trop s’aventurer dans les dangers de la gastronomie de l’oncle Bob2, n’est-ce pas ? fit Alfred.

— Non, très peu pour moi les bestioles chargées de virus émergents… répondit Richard.

— Oh tout de suite les grandes excuses ! Faut prendre des risques dans la vie mon vieux ! Rien de tel pour se sentir vivant ! » fit Alfred en se tapotant le thorax.

Alfred et Richard aimaient se taquiner et se lançaient souvent des défis totalement dénués d’intelligence, l’alcool aidant, cela finissait parfois en situations désastreuses. Le serveur arriva justement avec quatre verres de rhum gingembre. Alfred en profita pour changer de discussion et accaparer toute l’attention de Richard, il voulait lui faire part de ses projets professionnels. Il travaillait pour un fonds d’investissement dans la city, ce qui leur assurait une vie clairement confortable, mais voilà ; on lui proposait une position frôlant l’indécence dans les Îles Vierges britanniques.

« Quel genre d’indécence ? demanda Richard.

— Eh bien, tu sais là-bas c’est un paradis fiscal alors les salaires, le train de vie… Nous aurons des domestiques, un yacht et tout le tralala…

— Ainsi que des ouragans et des moustiques avec leurs ribambelles de parasites… ajouta Richard cyniquement.

— Ah oui, ça aussi, je n’y avais pas pensé, non vois-tu ce qui me contrarie vraiment, c’est l’idée de quitter notre quotidien, nos amis.

— C’est clair, moi je ne pourrais pas rater mes matches de cricket au Lord’s !

— Mais les Îles ont leur équipe et on peut assister à autant de matches qu’ici !

— Oui mais, aller boire une bière au pub le vendredi soir ?

— Il y a tout plein de pubs là-bas aussi, servant les mêmes bières !

— Bon, alors je ne sais pas moi… Promener ton chien dans Hyde Park ?

— On n’a pas de chien ! Par contre, notre perroquet sera sans doute ravi de retrouver son environnement tropical !

— J’ai l’impression que tu n’as plus beaucoup de doutes !?

— En fait, non ! Grâce à toi mon ami, et d’ailleurs je suis sûr que vous viendrez nous voir tous les deux !

— Oh pour l’instant, ne me parle plus de vacances ! »

Abby écoutait Lauren, qui croulait elle, véritablement sous les doutes. Elle ne savait que penser de ce changement de vie radical. Bien sûr que le climat et le décor paradisiaque lui plaisaient mais que ferait-elle de ses journées là-bas où elle ne connaissait personne ? Et ce qui la gênait le plus, c’était de quitter son groupe de théâtre amateur, son rendez-vous hebdomadaire sans lequel elle pouvait vivre.

« Mais il existe peut-être des cours de théâtre là-bas ? fit Abby réconfortante.

— Non, je suis sûre que non, et puis ce ne sera jamais pareil, Kenneth ne sera pas là… »

Elle avait laissé échapper la vraie raison, plus que le cours de théâtre, c’était Kenneth qui importait. Lauren jeta un œil furtif sur son époux, qui n’avait rien entendu, trop occupé à raconter ses dernières prouesses au golf avec ses collègues. Elle se sentit gênée toutefois car elle ne savait pas comment son amie allait réagir.

« Et cette amie compte vraiment pour toi ? » fit Abby dans un murmure.

Sans être choquée, elle était abasourdie par cette révélation. Bien sûr le lieu ne se prêtait guère à cette discussion intime et déterminante, mais elle devait savoir ce qui se tramait entre ce Kenneth et sa meilleure amie. Lauren usa du subterfuge « amie » pour parler de son amant. Elle l’avait rencontrée dans son cours de théâtre l’année précédente et étaient devenues immédiatement très complices. Elles partageaient les mêmes intérêts, les mêmes fous rires et elle jouait divinement bien. Lauren était sûre qu’elle allait « percer » et devenir célèbre.

« Et cette amie est célibataire ? » demanda Abby à brûle-pourpoint.

Lauren hocha positivement la tête. Elle murmura à l’oreille de son amie qu’elle se sentait dévastée à l’idée de le perdre et en même temps, elle n’envisageait pas de quitter Alfred. Abby la réconforta en évoquant le fait que finalement ce départ était un cadeau de la providence, car l’éloignement mettrait les choses au clair.

« Loin des yeux, loin du cœur, ne dit-on pas ? Si malgré tout, cette amie te manque trop, il sera toujours temps de prendre une décision… Et puis…

— Mais qu’est-ce que vous mijotez toutes les deux ? Vous faites des messes basses depuis tout à l’heure… Racontez-nous ! Hein Richard, ça nous intéresse aussi ! » fit Alfred gai comme un luron.

Lauren piqua un fard mais heureusement Abby reprit la situation en main.

« Oh rien du tout ! Lauren me racontait justement qu’elle avait choisi ce restaurant pour vous mettre dans l’ambiance des Iles Vierges ! C’est adorable, non ? Moi, je ne connais pas du tout les Caraïbes, mais si on me proposait d’y habiter, je ne me ferais certainement pas prier… Plus de ciel gris, adieu le froid et la pluie ! Le rêve quoi !

— Bon Richard, je crois que ta femme a tout dit ! A nous la belle vie, ma chérie ! fit Alfred en embrassant son épouse sur la joue. Et vous les amis ? Quoi de neuf ? J’ai l’impression qu’on n’a parlé que de nous ! »

Abby et Richard échangèrent un regard complice, signifiant : « Oui comme d’habitude. »

« Eh bien nous revenons de vacances, n’est-ce pas ? Nous avons fait une croisière en Méditerranée digne d’un roman d’Agatha Christie ! déclama Richard tellement sobrement que l’attention en fut décuplée.

— Quoi ? fit Lauren soudainement extirpée de son désarroi.

— Oui, je me réjouissais de ce dîner pour vous raconter notre croisière en Méditerranée, ce sont des vacances inoubliables ! D’ailleurs il faudrait en faire un film, je suis sûre que cette histoire intéresserait les plus grands réalisateurs d’Hollywood ! N’est-ce pas chéri ? » fit Abby tout émoustillée.

Le serveur arriva en claudiquant avec quatre autres verres de rhum gingembre et des chips de plantain, cela promettait un service des moins rapides. Alfred eut une vague pensée exaspérante sur ce qui l’attendait dans ces îles lointaines. Lauren termina son premier verre cul sec et se fit la promesse de ne plus penser à Kenneth au moins le temps du dîner.

1 Brixton : Quartier Afro-Caribbéen de Londres, ghetto où la pauvreté et la délinquance régnaient dans les années 70 et qui connut de nombreuses émeutes dans les 80 et 90. Aujourd’hui le quartier a bien changé, les boutiques et les bars colorés le rendent attrayant et branché.

2 Oncle Bob : référence à Bob Marley, roi du reggae jamaïcain.

Chapitre 2

Marseille

« Vous n’avez pas idée de la taille d’un tel paquebot ! Soixante mètres de haut, trois-cent-trente mètres de long, mille-trois-cent-trente-deux membres d’équipage… Avec les passagers, il peut contenir six mille personnes ! Un genre de village flottant quoi ! Moi qui ai horreur de la foule, j’étais servi ! » fit Richard entre deux gorgées de rhum.

« Mais qui a eu cette idée folle ? Certainement pas toi, vieux frère ?! fit Alfred.

— Tu es fou ! Jamais je n’aurais pensé à ce genre de vacances ! répondit-il.

— C’est moi qui l’ai gagnée, cette croisière ! Qu’est-ce que vous voulez, c’est ça quand on est la meilleure employée de l’année ! Mais je ne regrette rien, ce sont les vacances les plus palpitantes de toute notre existence, n’est-ce pas Richard ?

— Ne m’en parle pas, il me faudra bien des années pour m’en remettre…

— Sur une île déserte, c’est l’idéal ! » fit Alfred d’une voix tonitruante.

Lauren regardait son amie et l’enviait d’être si bien assortie à son époux, ils avaient l’air heureux et complices. Elle se demandait si Abby n’avait jamais ressenti de découragement auprès de Richard et comment réussissaient-ils un tel exploit après vingt ans de mariage… Etait-elle en crise de la quarantaine ? Tenait-elle cela de son tempérament capricieux ? Etait-elle devenue aveugle aux qualités d’Alfred ? Elle pensait à Kenneth et l’imaginait à ses côtés après quelques années. Ne finirait-il pas par ressembler à son époux ? Et lui d’ailleurs ? Resterait-il éternellement amoureux d’elle ? Ses pensées la torturaient tellement qu’elle se rongea les ongles ostensiblement.

Abby répondit qu’ils viendraient les voir dès qu’ils seraient bien installés, puis reprit :

« Mais laissez-moi vous raconter notre aventure ! Nous sommes montés à bord du paquebot à Marseille vers seize heures. Il Palazzo dei Mari était non seulement gigantesque mais aussi tout à fait labyrinthique ! D’ailleurs, Richard s’est perdu des milliers de fois, heureusement nous avions nos portables pour nous retrouver. Enfin, il nous a bien fallu le reste de l’après-midi pour visiter les lieux. Imaginez l’ambiance… Six restaurants, trois piscines, un casino, des salles de sport, une immense salle de spectacle, au moins cinq ou six bars, un spa, des boutiques, un coiffeur… bref, vous aviez tout sous la main !

— Aussi un sacré paquet de c… voulut rajouter Richard.

— Chut ! Attends Richard ! fit Abby pressée de continuer.

— Mais qu’avez-vous fait de Terry ? demanda Lauren enfin sortie de ses pensées néfastes.

— Eh bien, Terry est parti en Australie pour un an, il travaille dans un restaurant à Melbourne ! répondit Abby évasivement.

— Mon dieu, Melbourne !? Mais c’est à l’autre bout du monde ! Tu n’es pas inquiète ? fit Lauren en se rongeant le dernier ongle qu’elle possédait.

— Oh c’est un grand garçon maintenant, il a vingt ans, tu sais ? fit Abby.

— Oui mais tout de même, moi je ne pourrais pas vivre sachant mon fils si loin de moi ! fit Lauren pensive.

— De toute façon, cela ne risque pas d’arriver car tu n’en as pas ! fit Richard ironiquement.

— Et votre satané chien, il s’est aussi envolé chez les kangourous ? renchérit Alfred.

— Mais non, Winston est allé chez ma mère, fit Abby pressée de changer de sujet.

— Oui, et cela ne nous a valu que des déboires ! Roh, cette pauvre bête, une semaine chez ma belle-mère ! fit Richard le plus sérieusement du monde.

— Richard ! fit Abby avec de gros yeux.

— Ne t’offense pas ma chérie, mais il est vrai que ta mère ne comprend rien du tout à la psychologie canine et que…

— Bon, pouvons-nous laisser de côté tous ces détails insignifiants et revenir au sujet qui nous intéresse ! » fit Abby sur un ton péremptoire.

Alfred gloussa en entendant les objections murmurées par Richard, qui maintenait que son pauvre chien souffrait de stress post-traumatique. Lauren intriguée, demanda à Abby ce qui s’était passé entre Winston (prénom donné au chien en raison de sa ressemblance morphologique avec le célèbre Churchill) et sa mère mais le serveur arriva à cet instant avec les premiers plats. Il posa une assiette où trois petits lézards baignaient dans une sauce au curry, accompagnés de riz blanc, devant Lauren. On vit dans ses yeux un frémissement d’horreur, mais elle préféra montrer un tout autre visage, celui d’une aventurière et d’une anticonformiste. Puis il posa une autre assiette où l’on ne voyait « Dieu soit loué » pas la tête d’une chauve-souris. En revanche, son corps était découpé en petits morceaux, mélangé à des légumes multicolores, le tout servi dans une sauce piquante. Alfred plaisanta en disant que de toute façon, il ne sentirait sûrement rien avec toutes ces épices. Et d’ailleurs pourquoi jouer les offusqués devant un plat de chauve-souris alors que les français mangeaient des escargots ou de la langue de bœuf et que les péruviens considéraient les cochons d’inde comme des gourmandises. Les arguments fondés d’Alfred ne convainquirent pourtant pas les croisiéristes, qui semblaient apprécier la simplicité de leur omelette.

Finalement, Richard raconta l’histoire du chien de long en large et en travers. Il se délectait de ridiculiser sa belle-mère. Le « pauvre bulldog » était revenu avec cinq kilos de plus, étant donné les sucreries qu’il avait chaque jour avalées chez la vieille dame. N’écoutant absolument aucun conseil sur son alimentation, qu’elle jugeait par ailleurs infâme, elle lui avait donné la moitié de tous ses repas, y compris les desserts « Et chaque jour, elle appelait car elle s’inquiétait, voyez-vous, elle trouvait que Winston faisait la tronche, ce n’est pas de sa faute s’il a cette tête-là, le pauvre ! Ou bien elle les informait qu’il avait des gaz aux odeurs pestilentielles ! Non, sans blague ? Elle lui avait donné du chou farci la veille ! ». Une autre fois elle les avait dérangés alors qu’ils visitaient une charmante petite église à Palerme, pour leur dire que Winston avait pleuré toute la nuit et qu’elle n’avait pu fermer l’œil … « En fait, le chien réclamait simplement ses promenades, il en avait assez d’être coincé dans cet appartement vieillot qui en sus puait le renfermé ! » Richard prenait un malin plaisir à mettre des mots ou des pensées dans la gueule de son chien ! « Le pauvre, lui qui est habitué à ses trois promenades journalières, eh bien, il n’a pas mis le museau dehors ! Pourquoi ? Parce que belle-maman avait peur qu’il la tire trop fort et qu’elle se casse la figure. Ah ! et puis elle a invoqué des raisons suffocantes d’idiotie comme le fait qu’il pleuve… Ah, la belle excuse ! Nous habitons Londres, for Christ’s sake 3 !

Et ses besoins, vous ne savez pas ce qu’elle a imaginé ? Non ? Eh bien, notre chien était enfermé sur le balcon deux fois par jour et n’avait d’autre choix que d’arroser les rosiers et plus s’il le fallait. Mais le comble du ridicule est arrivé la veille de notre retour : alors que Winston était sur le balcon en train de renifler ses propres étrons, le chat de la voisine – qui ne pouvait se douter du danger – a voulu faire une petite promenade, malheureusement pour lui très fugace. Winston s’est jeté sur lui, sans doute par instinct, et le chat a été littéralement écrasé sous son poids. Belle-maman les a trouvés l’un sur l’autre, le chien en train de lécher le chat, hélas, il n’y avait plus rien à faire. Shirley (ma belle-mère donc) prise de panique ne se voyait pas du tout annoncer la terrible nouvelle à sa voisine. Mais que faire d’un chat mort en plein Londres ? Le mettre à la poubelle ? Le brûler dans la cheminée ? Le balancer dans la Tamise ? Pensez-vous ! Non, Shirley n’a pas trouvé meilleure idée que d’amener la pauvre bestiole dans le cabinet d’un taxidermiste ! Celui-ci était apparemment à la recherche d’animaux « peu abîmés » pour se faire la main. Comment l’avait-elle su ? Oh elle avait vu une petite annonce dans le journal, et hop ! Ni une ni deux, la voilà partie avec le chat caché dans une valise. Bien sûr, elle est tombée sur sa voisine dans le hall de l’immeuble, qui revenait les bras chargés de courses et de friandises pour son chat. Quand celle-ci lui demanda si elle partait en vacances, Shirley eut les jambes flageolantes et dut se mordre la lèvre pour de ne pas lui avouer le tragique évènement. Elle préféra mentir et inventer je-ne-sais-quelles balivernes, pour garder une bonne relation avec elle. Malheureusement pour Shirley, la voisine piqua une crise de démence en découvrant l’absence de son matou et prit les grands moyens pour le retrouver ! Elle placarda sa photo dans tout le quartier et son fils publia une annonce sur Facebook pour que tout le monde se sente impliqué dans la disparition de ce chat. Et vous n’allez pas le croire mais … ? Quelqu’un a fini par tomber sur la vitrine de l’empailleur - pourtant à l’autre bout de Londres - et l’a reconnu ! Ce dernier a avoué immédiatement la vérité en dénonçant une vieille dame « à l’attitude un peu étrange » qui était venue quelques jours auparavant avec un chat mort trouvé soi-disant dans la rue.

Shirley fut bien prise au dépourvu lorsque sa voisine vint toquer à sa porte pour l’injurier et lui demander des dommages et intérêts ! Tout cela pour dire que, ne devient pas pet sitter qui le veut ! Enfin, inutile de vous faire part qu’elle ne veut plus voir Winston, même en photo, alors on doit l’enfermer à présent quand madame vient chez nous !

Et sa voisine ? Oh, elle a récupéré son amour de chat empaillé, aux frais de belle-maman, il trône dans le salon à côté de la télévision, aux dires de la femme de ménage ! Et elle a maintenant un furet, qu’elle balade fièrement au bout d’une laisse. Par contre, Shirley n’est plus la bienvenue pour le tea time, mais ça, il fallait s’en douter ! »

Abby qui avait pourtant un grand sens de l’humour, fustigeait son mari du regard. Elle ne supportait pas qu’il puisse critiquer sa mère avec autant de parodie et de disgrâce. Il fallait lui donner une leçon. Elle tapota le bras de Richard et lui dit : « Dis donc chéri, ne te retourne surtout pas mais je crois avoir vu Mrs Goodwine entrer dans le restaurant ! ».

Sur ces mots, Richard devint livide et le large sourire qu’il exhibait deux minutes auparavant disparut, ses yeux s’exorbitèrent et il commença à s’agiter sur sa chaise.

« Mais que se passe-t-il vieux frère ? fit Alfred interloqué.

— Non, non… C’est impossible ! bégaya Richard l’air apeuré.

— Oh ! Je t’ai bien eu ! C’était une blague darling ! fit Abby en riant.

— Oh toi ! Je vais te… Richard reprit une respiration et une couleur de peau normales.

— Tu n’avais pas à te moquer de maman comme tu l’as fait, voilà tout ! fit Abby contente d’elle.

— Mais qui est cette Mrs Goodwine ? Et qu’a-t-elle fait pour inquiéter Richard de la sorte ? demanda Lauren.

— Ah cela, vous allez le savoir mais dites-moi d’abord, c’est bon vos trucs ? fit Abby.

— Euh… A vrai dire, non, je vais laisser le lézard de côté et ne manger que le riz, répondit Lauren perplexe.

— Moi c’est délicieux ! J’adore la chauve-souris, j’en mangerais bien tous les jours !! clama Alfred devant le regard incrédule des autres. »

Richard se retourna machinalement pour vérifier si l’affreuse blague de sa femme n’avait pu se concrétiser. Après tout, ils étaient dans un restaurant haïtien ou jamaïquain et ces endroits étaient peuplés de croyances maléfiques comme le vaudou, pensait-il. Des images de sorciers à la tête hirsute tenant une poule dans une main et une machette dans l’autre l’empêchaient de regarder son assiette. Il ne comprenait pas que son ami Alfred, ait eu une quelconque envie d’aller vivre dans des îles aussi cauchemardesques. Il pensait aux zombies, aux mauvais sorts et à tous ces cultes horrifiques. Son ami se mettait vraiment le doigt dans l’œil s’il croyait qu’Abby et lui leur rendraient visite l’été prochain, non, plutôt mourir. Plus question de partir en croisière ou dans des îles paradisiaques (voire aphrodisiaques), ni même dans le sud de la France. Non, un cottage dans le Devon serait parfait ! Ils pourraient y emmener Winston, qui serait heureux de gambader avec les moutons dans les prairies avoisinantes. Le soir, Abby et lui dégusteraient un bon whisky et savoureraient de bons romans au coin du feu. Cette image l’avait définitivement remis de bonne humeur. Lauren, troublée demanda :

« Mais bon sang, que s’est-il passé pendant cette croisière, vous êtes tous les deux très mystérieux !

— Oh je vais vous raconter, mais d’abord commandons un autre verre car nous sommes tous à sec ! » déclara Abby bouillonnante.

Là-dessus, elle leva quatre doigts au ciel en hélant le serveur, ce qui signifiait quatre nouveaux rhum gingembre. Le restaurant ne désemplissait pas, les tables vides étaient immédiatement remplacées par de nouveaux occupants. A croire que tout Londres s’était donné rendez-vous dans ce drôle de boui-boui caribéen. Richard ne comprenait pas pourquoi des gens « normalement » constitués pouvaient faire autant de kilomètres afin d’avaler des sauterelles ou des concombres de mer (brrr… juste le nom le dégoûtait déjà) alors qu’on trouvait les meilleurs restaurants français ou italiens dans des quartiers beaucoup plus agréables. Il justifiait cette attitude par des effets de mode et de boboïsation incroyablement détestables. La vraie beauté des choses disparaissait selon lui, aujourd’hui n’importe qui pouvait faire n’importe quoi et avoir du succès. Quelle bouffonnerie ! Il se lamentait souvent de l’époque dans laquelle il vivait, chérissant toujours le rêve de trouver une machine à remonter le temps. Il s’enfuirait alors vers l’ère élisabéthaine, apogée de la Renaissance anglaise sous le règne de la reine Elisabeth I, et se ferait le chantre de la poésie anglo-saxonne. Le verre que lui tendit le serveur à la coupe rasta, le sortit de ses songes et le rappela brutalement à la réalité. Lauren, choquée par son apparence s’exclama :

« On aurait dit le sosie de Bob Marley, c’est incroyable ! Non ?

— Plaît-il ? fit Richard troublé par ce retour dans le futur.

— Rien, je disais juste que ce serveur ressemblait comme deux gouttes d’eau à Bob Marley ! Tu sais, le chanteur de reggae ! Tu le connais tout de même, Richard ? fit Lauren en le taquinant.

— Oui, évidemment, mais cela n’a jamais été ma tasse de thé, vois-tu, je pense que cette musique provoque de vraies commotions cérébrales » fit-il le plus sérieusement du monde.

Les autres éclatèrent de rire et firent remarquer qu’il n’avait pas l’air trop sonné pour quelqu’un qui écoutait du reggae depuis une bonne demi-heure ! Richard répondit qu’il n’avait pas entendu une seule note de musique à cause du bourdonnement incessant de la clientèle et de la mauvaise acoustique des lieux. Sa mauvaise foi et son sarcasme amusaient la galerie, et c’est ce qui le « sauvait » de son indécrottable penchant conservateur. Ils formaient un couple, on ne peut plus baroque, lui et Abby, métaphoriquement, ils oscillaient entre le pôle Nord et le pôle Sud. Lui était pince-sans-rire, petit et maigrelet. Elle était du genre spontané, voire irréfléchi, grande et charpentée. Lui était dentiste et avait monté son cabinet dans une annexe de leur maison, aussi pouvait-il promener Winston trois fois par jour. Elle travaillait au service marketing d’un grand groupe hôtelier et devait traverser Londres pour se rendre au bureau. Autant Richard aimait le golfe et l’atmosphère surannée des châteaux écossais, autant Abby raffolait de shopping et de voyages exotiques. Miraculeusement, ce mélange inapproprié fonctionnait bien, il avait même généré un fils, Terrence dit Terry pour les intimes, qui était beau et sain d’esprit.

« Vous ne pouvez pas savoir à quel point cela a été une mauvaise surprise pour Richard d’apprendre que j’avais gagné ce voyage ! Même si celui-ci était le résultat d’un accomplissement professionnel, il n’a pu s’empêcher de trouver un million d’excuses pour ne pas partir en croisière avec moi : mal de mer, peur d’être intercepté par des pirates (!!), agoraphobie, nosophobie, microbiophobie, démophobie et même anglophobie ! »

Abby articulait chaque mot avec son accent Queen’s English :

« Bien entendu, je ne l’ai pas cru une minute ! Même si aujourd’hui, il aurait de bonnes raisons de se sentir anglophobe ! Mais à ce moment-là, j’ai refusé d’entendre ses plaidoiries mensongères et ses faux sacrifices ! Il était hors de question de partir avec ma mère ou une amie comme il le suggérait, non, moi ce que je voulais c’était faire une croisière romantique avec mon époux ! Voguer à travers la Méditerranée, voir Rome, Palerme… Bref mener la dolce vita le temps d’une semaine !

— Vu la tête de ton mari, je ne sais pas si elle était très dolce la vita !! objecta Alfred sur un ton ironique.

— Dolce, peut-être pas, mais piquante, ça oui !! N’est-ce pas darling ?

— Oh piquante n’est pas le bon terme, ce serait comme de dire que la purée de piment Carolina Reaper 4 est insipide… » répondit Richard sur un ton placide.

Les rires et les questions fusèrent mais Abby ne se laissa pas déconcentrer, elle continua tranquillement son récit.

« Nous sommes donc montés à bord en fin d’après-midi, nous avons déambulé à peu près deux heures sur le paquebot et puis Richard s’est plaint d’un mal de crâne aigu.

— Oui, en fait, j’ai ressenti une migraine effroyable après avoir vu un troupeau d’imbéciles se dandiner honteusement sur la Macarena5 …

— Enfin, quoi qu’il en soit, il est allé se reposer dans notre cabine, qui naturellement était trop exigüe à son goût. Mais que voulez-vous, on n’allait tout de même pas nous donner une suite royale en guise de cadeau et puis l’idée n’était pas de passer tout son temps en cabine ! Je l’ai donc laissé se morfondre et j’ai continué, toute seule, ma promenade. En passant devant le salon de coiffure, j’ai remarqué la mauvaise mine que j’avais ramenée d’Angleterre, alors je me suis dit : pourquoi pas ? Une coiffeuse russe polyglotte s’est occupée de moi. Je n’ai jamais rencontré de personne plus bavarde qu’elle, de la minute où je suis entrée jusqu’à mon départ, c’est-à-dire environ une heure plus tard, elle n’a eu cesse de me raconter la vie – entière – de Sophia Loren, qu’elle adulait, puis de me décrire toute sa filmographie dans les moindres détails. Vous devinerez qu’en sortant, j’avais le même brushing que la star italienne ! Alors toute pimpante, je me suis empressée de retrouver Richard, qui ronflait comme un cochon.

— Non, Richard !! Lauren pouffa de rire.

— Que veux-tu, c’était l’air marin ! dit-il en souriant.

— Mais peu importe, car je l’ai réveillé et nous nous sommes préparés pour aller dîner. Saviez-vous que chaque soirée, vous étiez invités à vous habiller selon un thème ? Par exemple, ce soir-là c’était « en blanc », mais nous avons eu des soirées de gala, des soirées années 60, et bien entendu, des soirées informelles !

— Mais vous aviez tout ce qu’il fallait ? demanda Alfred.

— Bien sûr ! J’avais lu consciencieusement la brochure avant de partir et fait nos deux valises, pour être certaine que Richard n’ait pas malencontreusement omis une cravate ou une paire de chaussures. C’est donc, tout de blanc vêtus, que nous nous sommes présentés à la réception de la Pulcinella, le meilleur restaurant du paquebot. Il était assez triste de voir que peu de personnes s’étaient prêtées au jeu, si je puis me permettre cette expression. En réalité, cela révèle simplement la démocratisation de ces palaces flottants. Aujourd’hui, les croisières sont devenues accessibles aux communs des mortels, plus de différentes classes par ponts, plus de Titanic… Bref, dans ce charmant brassage de populations, nous formions un petit groupe à suivre le protocole, ce qui permettait de se reconnaître plus facilement après tout.

— Enfin Abby, arrête ! Tu les noies dans les détails… fit Richard les yeux au ciel.

— Mais pas du tout ! Ils en ont besoin pour se mettre dans l’ambiance, tu comprends ! N’est-ce pas vous autres ? Bon, maintenant si tu le permets, je continue et arrête de m’interrompre toutes les deux minutes ! »

Abby jubilait, elle voulait raconter son histoire comme une fiction radiophonique émise sur la BBC. Elle mettait donc le ton pour mettre en avant le décor, l’ambiance et le suspense, ce qui avait le don d’exaspérer Richard, qui souhaitait tout sauf croupir des heures dans ce drôle de restaurant. Il songeait au match de cricket auquel il devait assister le lendemain matin et puis il n’aimait pas du tout l’idée de se retrouver dans un quartier comme Brixton, à des heures trop tardives. Il leur faudrait trouver un taxi, attendre sous la pluie sans parapluie, faire face à une population extrêmement dangereuse, bref, des tas de choses qu’il déplorait.

Ses idées noires furent interrompues par un vacarme étourdissant, tous les yeux se détournèrent. Le pauvre serveur claudiquant avait trébuché et s’était retrouvé à plat ventre, au milieu des beignets de plantains et de patates douces. C’était le choc des plats en inox sur le sol qui avait causé autant de bruit. Lauren, se leva brusquement et alla aider le serveur. Elle le souleva par les coudes et lui prodigua des marques de sympathie qui laissèrent son mari pantois. Le sosie de Bob Marley vint ramasser les beignets et les ramena à la cuisine. Richard ironisa en clamant qu’il était sûr qu’il les resservirait après les avoir époussetés. Puis Abby félicita son amie lorsque celle-ci revint à table. Lauren voyant le regard surpris de son époux, fit simplement remarquer qu’elle était de nature empathique et qu’il était normal d’aider son prochain, surtout si celui-ci avait un pied-bot et qu’il travaillait avec ses jambes. Il y eut un silence gênant, mais celui-ci fut vite comblé par la nouvelle rasade de rhum gingembre versée dans les quatre verres.

« Je m’appelle Djodjo Jackson et voici un cadeau de la maison ! Pour remercier madame de m’avoir aidé ! Madame a un grand cœur, Madame et ses amis seront toujours les bienvenus au Birdy Num Num et sachez Madame, que dorénavant l’obéah6-man veille sur vous ! »

Dès que le serveur s’éloigna, Alfred éclata de rire et tout en plaisantant, il insinua de manière assez humiliante que sa femme pourrait maintenant compter sur le frère de Bob Marley pour se sortir du pétrin. Richard avait repris son visage blême, et contrairement à son ami, il ne trouvait pas cela très amusant. Il fit remarquer que la magie noire n’était pas une chose à prendre à la légère et qu’on ne savait pas ce qu’ils pouvaient manigancer dans leur arrière-cuisine. Il n’avait pas envie de se faire pourchasser par des zombies, déjà que le quartier craignait franchement… Non, il n’aimait pas ça du tout, du tout ! Abby le frotta dans ses bras et lui mit son verre sous le nez avant de continuer.

« Alors, où en étais-je ? Ah oui, au premier dîner à la Pulcinella ! Je m’en souviens comme si c’était hier… Richard portait un costume deux pièces en lin blanc et moi, une robe de dentelle blanche, nous ressemblions à une paire de cachets d’aspirine ! Il faut dire que nous venions d’arriver et que nous n’avions pas encore eu le temps de prendre des couleurs. Mais, passons les détails, le serveur, un aimable Indonésien nous installa près d’un grand hublot.

C’était une véritable aubaine car le paquebot est sorti du port de Marseille au moment où nous buvions notre coupe de champagne. Moment magique, où l’horizon n’était que profondeurs marines et soleil couchant.

Outre la beauté des lieux, le repas était fort délicieux, c’était encourageant, car nous craignions le pire. Enfin, je dégustais mon consommé de langouste quand j’entrevis à deux tables de nous, une dame d’un certain âge larmoyer. Elle s’essuyait les yeux avec un joli mouchoir brodé tandis que son époux en face d’elle, ne paraissait nullement alarmé. Il était même enjoué, il s’adressait à elle comme s’il faisait un speech devant l’Assemblée Nationale. Je ne pouvais toutefois pas entendre ce qu’il disait, mais cela n’avait pas l’air plaisant car elle ne souriait jamais. Puis vint une serveuse asiatique à leur table et là, j’eus l’impression de mieux comprendre la situation. Le vieil homme, un anglais de surcroît, n’arrêtait pas de complimenter la serveuse, cela se voyait à son expression corporelle et faciale. Il en vint même à lui poser la main sur le poignet, c’était offusquant pour son épouse, qui ravalait sa fierté en baissant les yeux. »

« Mais c’est ignoble ! Moi je l’aurais giflé à sa place ! fit Lauren révoltée.

— Moi aussi, je te rassure, mais là, c’était plus compliqué que ça, attends un peu, je continue ! »

Richard et Alfred se regardèrent l’air pétrifié, ils savaient dorénavant à quoi s’en tenir.

« C’était donc un vieux macho qui pouvait tout se permettre car monsieur avait le portefeuille et madame n’avait d’autre issue que de se taire et de fermer les yeux. Je connaissais ce genre de couples, j’en avais vu des centaines défiler chez mes parents. C’est un truc générationnel, je crois, heureusement les femmes se sont libérées depuis ! Mais j’avais tellement pitié d’elle, je n’arrivais même plus à profiter de ma soirée avec Richard. J’avais les yeux rivés sur eux et je faisais d’incroyables efforts afin d’entendre ce qu’il disait. Hélas, c’était impossible. Et il continuait de reluquer, sans vergogne, toutes les jolies femmes avec un sourire idiot. Richard tenta bien de me faire rire pour dévier mon attention, mais j’étais vraiment trop préoccupée par cette dame. J’avais la haine.

« Pourquoi n’es-tu pas intervenue ? demanda Alfred moqueur.

— Je le voulais mais Richard m’en a empêché ! fit Abby sérieuse.

— Comment ? fit Lauren énervée.

— En renversant de la sauce tomate sur son pantalon ! C’est le seul moyen qu’il ait trouvé pour nous faire déguerpir du restaurant avant que je ne fasse un esclandre ! fit-elle en souriant.

— Et après ? fit Lauren curieuse.

— Après nous sommes allés à la cabine pour que Richard se change et puis nous sommes allés boire un cocktail à l’autre bout du paquebot.

— Vous ne les avez donc plus croisés par la suite ? fit Lauren haletante.

— Si, si mais que le lendemain… »

3 Pour l’amour de Dieu ! en anglais

4 Piment le plus fort au monde

5 Hit espagnol datant de 1993

6Obéah : mot utilisé en Jamaïque pour désigner la sorcellerie, la magie, les pouvoirs surnaturels auxquels on attribue la protection personnelle ou la destruction de ses ennemis.

Chapitre 3

Gênes

« Nous nous réveillâmes à Gênes, d’humeurs assez inégales. Moi, sautant de joie, Richard, faisant du boudin. J’avais une faim de loup et une envie folle d’espresso. Richard traînait au lit, se plaignant de nausées ou je ne sais quoi et décréta qu’il serait mieux sous la couette à lire les journaux. J’attrapai ses canards, les déchirai en mille morceaux et le contraignis à se préparer illico presto ! Les bras ballants, il obtempéra. Nous allâmes vite fait au buffet prendre le petit-déjeuner, ce fut le seul et unique de toute la semaine. Je ne pouvais pas imposer ce capharnaüm à Richard, les gens grouillaient comme des vers, sautant sur la nourriture comme si nous étions en pleine guerre mondiale, non, même pour moi, c’était trop.

Nous descendîmes à terre nous promener dans les petites ruelles de Gênes. Cette ville portuaire n’avait rien de particulièrement attirant et ne poussait pas à une curiosité vibrionnante. Au contraire même, elle avait un côté repoussant. Et c’était bien, justement. Pas comme ces villes musées qui ressemblent de plus en plus à Disneyland et qui se vident de leurs populations pour faire place aux Airbnb’s. Non, vraiment, il était plaisant de slalomer entre les crottes de chiens des carruggi7 tout en essayant de traduire les slogans sur ses murs tagués. Et puis, je n’ai jamais goûté de spaghetti aussi délicieuses que chez Luigi, cela dit, il ne valait mieux pas se plaindre ! Luigi n’aimait pas les râleurs et encore moins lorsqu’ils étaient étrangers. Nous assistâmes à une scène très Fellinienne alors qu’un touriste français - on les reconnaît bien là, les cuisses de grenouilles, toujours les premiers à se plaindre - osa dire à la serveuse que ses côtelettes d’agneau étaient froides ! Luigi arriva avec des yeux aussi noirs que sa moustache, brandissant un grand couteau de boucher dans les airs et lui cracha un monologue dans un italien peu raffiné. Puis il s’empara de la casquette qui était sur la tête du français et la jeta dehors. Il régnait un silence d’église, tout le monde retenait son souffle et faisait presque une courbette sur son passage. À part cela, le tiramisu était vraiment succulent !

Après toutes ces émotions, nous avions besoin de nous dégourdir les jambes, rien de tel que d’aller visiter des monuments, dis-je à Richard ! Le Palais Rouge, une merveille de style baroque, contenant les chefs d’œuvre de Veronese, Durer, Rubens et j’en passe fut une halte réjouissante mais bien vite écourtée par l’arrivée d’un groupe de chinois. C’est inouï comme ces gens n’arrivent pas à passer inaperçu. Leur guide s’égosillait devant un tableau de Van Dyke dont la quasi-totalité du groupe se fichait. Les uns baillant aux corneilles, les autres papotant des broutilles qu’ils venaient d’acquérir dans les kiosques à souvenir. Bref, un spectacle des plus désopilants. Le summum, toutefois, advint lorsque l’un d’eux se mit à éructer grossièrement, et ceci, sans paraître le moins du monde gêné, alors nous prîmes la poudre d’escampette ! Il était grand temps d’aller boire un espresso ! A peine avions-nous cheminé quelques mètres que nous tombâmes sur une charmante piazza ombragée. Cette flânerie était exquise, c’était exactement le genre de vacances dont nous rêvions avec Richard !

C’est vrai, quoi ! N’est-ce pas idyllique de déambuler comme ça, sans but précis ? Sans obligation, sans restriction, si ce n’est d’être à l’heure sur le paquebot ! Comme c’était bon de s’asseoir à une terrasse, de siroter un café et de disserter sur n’importe quoi ! Je crois que Richard était en train de me raconter les secrets de la Reine Elisabeth, et plus spécifiquement le fait qu’elle était propriétaire de tous les cygnes vivant sur la Tamise et qu’elle était la seule personne autorisée à en manger, quand un Africain en boubou jaune doré se planta devant nous. D’abord intrigués par sa présence silencieuse, nous le regardâmes avec des yeux interrogateurs, puis réprobateurs car nous n’avions aucune envie d’être dérangés par des démarcheurs. Mais le sage, comme il se faisait appeler, se mit à embobiner mon petit mari avec des salades. « Oh vous êtes à coup sûr un très bon golfeur, ça se voit, je le sais ! Vous êtes également un époux exemplaire pour votre femme, hein ? Oui et l’ami des animaux, d’ailleurs, comment va votre chien ? Oh je sens que vous lui manquez… »