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Lors de la prise d'otage d'un commissariat parisien, les autorités découvrent l’existence de « Germain », un flic de rue qui n'apparaît nulle part sur les organigrammes et dont l'apparition bouleversera le cours des événements. Peu à peu, on découvre que ce policier, protégé par ses proches collègues, enquête sur des sacrifices humains commis sur des SDF par de mystérieux confrères versant dans la sorcellerie.
Le commissaire Nicolas Valmer, « patron » de permanence confronté à cette situation inédite, va être amené à explorer des coulisses policières aussi terribles qu'insoupçonnables…
Un sulfureux scandale méconnu de tous et protégé par certains puissants...
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Seitenzahl: 335
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Cette histoire est un conte urbain, une fable policière. Toute ressemblance avec des personnes et des événements existant ou ayant existé serait donc purement fortuite.
À Dany
Le 7e arrondissement est l’un des secteurs les plus calmes de Paris. Les ambassades, les ministères et les hôtels particuliers ne génèrent quasiment pas de délinquance. Les nuiteux du commissariat de la rue Fabert ne sont généralement pas débordés, sauf en période estivale, lorsque le Champ-de-Mars se transforme en jungle pour noctambules avinés. Ce soir, l’équipe du capitaine Xavier Vélauf est en pleine ébullition. Une demi-heure plus tôt, au n° 94 de la rue de Sèvres, un équipage de la BAC locale1 a interpellé l’Affreux, un dangereux malfrat activement recherché par la brigade criminelle. Curieusement, cela s’est produit lors d’un banal contrôle routier.
Les policiers en civil ont arrêté un véhicule faisant de brusques embardées. Avant qu’il n’ait eu le temps de saisir un objet dissimulé à ses pieds, le conducteur, ivre mort et marmonnant des mots en latin, a été extrait de l’habitacle et plaqué au sol, une arme pointée entre les omoplates.
Sans surprise, un pistolet automatique chargé a été découvert sous son siège. Un Glock 27 calibre 9 mm, un « rafaleur », avec six chargeurs approvisionnés de balles perforantes. Des renforts ont été immédiatement commandés. Si les fonctionnaires n’avaient pas réagi rapidement, le contrôle aurait certainement tourné au carnage. Impliqué dans plusieurs braquages sanglants, ce truand ouvre systématiquement le feu sur ceux qui tentent de l’intercepter. Ce n’est pas un zèle de prudence, ou un goût exacerbé pour la violence, qui a poussé les policiers à figer brutalement la situation. Mais la certitude d’avoir affaire au bon client. Dès le début, l’un d’eux a reconnu Grégoire Janot, dit l’Affreux. Il l’a aussitôt signalé à ses deux coéquipiers. Ne pas l’identifier aurait été impardonnable. Outre le fait que sa photographie figure dans les commissariats du pays, ce gangster rivalise avec les pires « sales gueules » que porte notre délinquance nationale : une calvitie prématurée, une peau de vieillard, un long nez pointu et un bec-de-lièvre. Dès ses premiers méfaits, ces hideuses caractéristiques lui ont forgé son nom d’artiste.
Dans le bureau de commandement, un combiné téléphonique coincé entre l’oreille et l’épaule, le capitaine Vélauf avise sa hiérarchie, tout en plaçant l’artillerie de Janot sous scellés. Depuis que l’interpellation a été annoncée sur les ondes, les états-majors de la DPUP2 et de la PPPJ3 ne cessent de le harceler. Les autorités ont du mal à croire que l’Affreux se soit fait prendre aussi « bêtement ». Cela fait si longtemps qu’il nargue les meilleurs limiers de la police judiciaire. D’ici une demi-heure, la permanence de la brigade criminelle viendra le transférer dans ses locaux du 36 quai des Orfèvres. Même si le 7e va instantanément être dessaisi de ce gros poisson, les hommes de Vélauf conserveront les mérites de sa capture.
Voilà deux ans que le capitaine Vélauf commande la trentaine de fonctionnaires travaillant la nuit sur l’arrondissement. Son naturel profondément humain, sa bonhomie, ses grosses lunettes carrées et ses cheveux presque trop longs pour être compatibles avec le port de l’uniforme sont respectés de tous. Son adjoint, le lieutenant Pierre Gailloux, teint mat, athlétique et crâne rasé, vient à peine d’être titularisé. À sa sortie d’école, comme les autres stagiaires, il ne rêvait que d’une chose, l’action. Très vite, ce provincial déraciné ne songea plus qu’à une chose, rejoindre sa famille dans le Sud-Est. Tôt ou tard, le mal du pays s’impose à toute autre aspiration. En espérant une éventuelle mutation, le jeune officier, avide de sensations fortes, vit son métier avec passion. L’arrestation de Janot représente sa première belle affaire… Très excité, il attend que le téléphone laisse quelques instants de répit à son chef :
— Xavier, j’ai avisé le parquet de l’affaire. Le fax de sa garde à vue vient de partir. Les gars de la PJ lui notifieront ses droits quand il sera dégrisé.
— Bien…
— Au fait, son avocat, maître Lesueur, vient d’appeler. Il faut le rappeler.
— Stop ! On ne contacte personne !
— Mais… Il m’a demandé mon nom et mon grade. Ce baveux a même menacé de…
— Ne t’emballe pas. Après la notification de sa garde à vue, Janot s’entretiendra avec son défenseur. Au niveau procédural, on est dans les clous. Dans l’immédiat, rien ne sort d’ici ! Réfléchis une seconde… Tu ne sais même pas qui était au bout du fil : un complice, un journaliste…
Pris en faute d’inexpérience, Pierre modère son enthousiasme d’une voix chevrotante :
— Dis donc ? On n’a trouvé aucun papier sur lui. Il refuse toujours de parler. Sa voiture ne ressort sur aucun fichier. Pour le moment, rien ne prouve qu’il s’agisse de l’Affreux.
Vélauf hoche la tête avec stoïcisme.
— Ne te bile pas pour ça. Sa tronche associée à un flingue, cela vaut une comparaison ADN.
— Excellent. Tu crois que cette histoire pourrait m’aider à être muté dans le Sud ?
— C’est devenu une véritable obsession chez toi…
On voit bien que tu n’as pas tes enfants à l’autre bout de la France toi ! Enfin, j’imagine qu’on oublie les affaires en cours… Notamment la surveillance du distributeur automatique du boulevard de La-Tour-Maubourg.
— Tant que Janot est dans nos murs, c’est notre priorité absolue !
Pour la énième fois, le téléphone sonne avec frénésie. Pierre se montre plus agile que son supérieur et décroche le premier. Visiblement étonné, il écoute sans dire un mot : « Très bien, j’en avise tout de suite le capitaine. »
— Xavier, tu ne vas jamais me croire. Il y a des plaignants à l’accueil. Un couple de touristes japonais qui se sont fait voler 6 000 euros en espèces et Antoine Desade… en personne !
— L’acteur ?
— Absolument. Il est avec son gamin et sa dernière greluche… un avion de chasse, y paraît. Figure-toi que notre star nationale vient d’être victime d’un car-jacking à trois rues d’ici. Deux Blacks portant des capuches l’ont dégagé de sa Porsche Cayenne et ont foutu le camp avec…
— Décidément, c’est une soirée à marquer d’une pierre blanche ! Le signalement des auteurs et de la voiture a été balancé sur les ondes ?
— Affirmatif.
— Toi et moi, on va aller gentiment l’accueillir. Je vais te demander de prendre sa plainte. Et surtout, mets-y les formes !
— Tu fais chier ! Ce n’est pas un boulot d’officier ça.
— Avec les VIP, il vaut mieux dérouler le tapis rouge. À ta place, je chercherais à faire copain-copain avec monsieur Desade… Peut-être que lui, il pourrait t’aider à partir en province… Tu me suis ?
1 Brigade Anti-Criminalité de nuit (du 7e arrondissement de Paris).
2 Direction de la Police Urbaine de Proximité.
3 Direction de la Police Judiciaire de la Préfecture de Police.
Antoine Desade appartient à la famille des incontournables du cinéma français. Sa filmographie compte une dizaine de succès populaires, essentiellement des films policiers. Son sourire oblique et ses expressions sombrement pensives sont devenus des classiques du genre. Bien qu’il ait maintes fois cherché à diversifier ses compositions, le rôle du commissaire de terrain lui colle à la peau. Outre sa notoriété artistique, l’acteur fait régulièrement parler de lui à cause de ses conquêtes féminines et son amitié pour l’actuel ministre de l’Intérieur. Amis d’enfance, les deux hommes affichent publiquement l’admiration réciproque qui les unit aujourd’hui encore. Assis sur l’un des bancs usés de l’accueil, son fils âgé de 11 ans joue sur sa Nintendo DS. Sa jeune compagne, une brunette aux formes de bimbo renversante, reste scotchée à son téléphone mobile. Impassibles, les deux Japonais, également victimes, les ignorent complètement. Avec une aisance déconcertante, Antoine Desade déambule et baguenaude dans le hall. Même s’il paraît moins soigné qu’à l’écran, on le reconnaît sans peine à sa mâchoire carrée et ses cheveux drus.
L’hôtel de police ressemble à un bunker antiatomique que l’on aurait maquillé en hôpital. Un bâtiment à moitié souterrain, de rares fenêtres carrées, des colonnes en béton, des couleurs aseptisées, des plantes artificielles et des brochures d’information. Seules quelques vieilles photographies encadrées donnent un peu de cachet. D’anciens motocyclistes de la police parisienne posant avec leur machine : une Triumph 650 culbutée de 1948 ; l’une des dernières Blériot de 1921 ; une Indian 750 ; ou encore une BMW R73 d’après-guerre montée à la demande du commissaire Poirier… Sans rapport apparent avec les deux-roues, des paysages du Périgord noir sont également mis à l’honneur.
D’un pas endimanché, Vélauf et son second s’approchent de l’acteur. Leurs uniformes, tout juste sortis des emballages, sont impeccables. Pas un écusson ne manque !
— Bonsoir monsieur Desade. Je suis le capitaine Vélauf, le responsable de nuit. Je vous présente mon adjoint, le lieutenant Pierre Gailloux.
— Messieurs, ma voiture est équipée d’un GPS de protection. J’ai avec moi les coordonnées de ma société de surveillance. Elle a déjà activé la balise embarquée. Je crois que certains de vos véhicules sont équipés de traceurs.
— En effet.
— Dans ces conditions, vous ne tarderez pas à retrouver ma voiture et mes agresseurs… de véritables bêtes fauves !
— Soyez tranquille. Nous allons faire le nécessaire.
— Une dernière chose. Demain, à la première heure, je m’envole pour Le Caire. J’ai un tournage qui ne peut attendre. Aussi j’aimerais que les choses aillent vite.
— Ne vous inquiétez pas. Le lieutenant va s’occuper de vous. Cela ne sera pas long.
— Je vous en remercie. C’est agréable de pouvoir compter sur une police efficace.
La permanence de la police judiciaire a plus d’une heure de retard ! L’Affreux moisit toujours dans les locaux du 7e. Un angoissant fardeau pour un commissariat d’arrondissement. Le capitaine Vélauf a donné des consignes strictes : « Hormis les cas d’urgence, les prochaines victimes seront dirigées vers les arrondissements voisins. Sur les trois équipages, la PS4, la BAC et le véhicule léger, seule la PS effectuera des patrouilles. Les autres resteront au service pour sécuriser le commissariat. Ils ne sortiront que sur appel, et uniquement pour des missions prioritaires. »
Dans le bureau de commandement, au calme, face au lieutenant, Antoine Desade dépose plainte. Les jambes croisées, il raconte son agression avec les talents d’un cinéaste…
Pour la quatrième fois, Vélauf contrôle les cellules de garde à vue. Celles-ci sont aménagées au sous-sol, derrière une porte sécurisée. Des geôles en verre blindé sous surveillance vidéo. Outre l’économie d’un gardien, ce système permet au chef de poste de garder un œil sur les détenus depuis le rez-de-chaussée. Par chance, ce soir personne d’autre n’occupe les cages. Avec son teint blafard, ses jambes arquées et sa démarche encore hésitante, Janot ressemble à un vautour captif. Un prédateur ayant basculé dans la folie… D’un bout à l’autre de son minuscule cachot, il marmonne des choses incompréhensibles et répète péniblement :
« Béhémoth ». Le ton de sa voix délirante laisse imaginer une envie de représailles sanglantes. Le fait que cet individu ait circulé avec plus de deux grammes d’alcool dans le sang éveille le doute. Vélauf s’interroge : « Et si ce n’était qu’une incroyable coïncidence ? Et si ce chauffard halluciné n’était pas l’Affreux ? » En effet, Janot a la réputation d’être un criminel prudent, avisé et surtout étonnamment intelligent. Certains lui accordent même une sorte d’intuition diabolique. En seize ans de cavale, il a commis une quinzaine de braquages, amassé des capitaux, recruté des complices dévoués. Et pourtant, les policiers n’ont jamais réussi à mettre la main dessus. L’Affreux frappe où on ne l’attend pas. Il évite les pièges tendus et disparaît comme par magie. Impossible de faire parler ceux qui ont travaillé avec lui. Lorsqu’ils ne sont pas retrouvés morts, la prison leur fait moins peur que la colère de Janot. L’impuissance des forces de l’ordre a donné naissance à toutes sortes de rumeurs. Pour les uns, l’Affreux serait protégé par quelqu’un de haut placé. Pour les autres, il serait de mèche avec des flics véreux.
Le capitaine remonte l’escalier de service. Il lui tarde de refiler cet infâme bébé à la PJ. Même si la situation demeure stable, ses effectifs ne pourront pas être mobilisés toute la nuit pour sécuriser les locaux. Soudain, des hurlements éclatent dans le hall d’entrée. Soutenue par deux types, une jeune femme, la joue ensanglantée, vient de faire irruption. En pleine crise d’hystérie, elle ne cesse de clamer qu’on lui a enlevé sa fille. Le chef de poste, un brigadier-major rougeaud et bedonnant, figure du commissariat, surnommé Dédé, tente de la calmer. La douleur acérée de cette mère évoque l’amputation brutale. Progressivement, grâce aux attentions de Dédé, les lambeaux de son histoire commencent à s’aligner… « Mon ex-mari a engagé ces types pour venir la chercher… » « Ils vont l’emmener en Algérie… » « Je ne la reverrai jamais… » « C’est moi qui en ai la garde… » « L’ordonnance du juge est à la maison… » « Il m’avait dit qu’il le ferait ! » « Vous devez les arrêter avant qu’ils ne quittent le pays ! » La victime est visiblement en état de choc. Elle grelotte et peine à trouver ses mots. On croirait une toxicomane en manque. Dans l’immédiat, il est impossible d’en savoir davantage. De fines projections de sang éclaboussent les murs. L’un des deux hommes qui l’accompagnent, également blessé au visage, se dit témoin des faits : « Dans la rue de Bellechasse, quatre individus, tous de type nord-africain, ont frappé cette femme pour lui prendre l’enfant… L’un d’eux a fini par lui donner un coup de cutter au visage… » Ce bon samaritain en costume cravate a voulu s’interposer et s’est fait casser les dents. L’autre homme, un Black élancé, se trouvait à une centaine de mètres. Le temps qu’il intervienne, les voyous s’étaient enfuis. Pendant qu’une collègue s’occupe de la maman déchirée, Dédé répercute les éléments sur les ondes. Le trafic radio de l’arrondissement s’accélère… Le capitaine rejoint le chef de poste sans tarder :
— Dédé, c’est quoi ce bordel ?
— Quatre individus ont enlevé une gosse, rue de Bellechasse… Ils ont bousillé la mère avec un cutter et se sont cassés avec la môme. Elle ne veut voir ni médecin ni pompier tant qu’on ne lui ramènera pas la petite…
— Les fumiers ! Un acte crapuleux ?
— Une histoire de garde d’enfant. Le père serait derrière tout ça. Il voudrait récupérer l’enfant pour l’emmener en Algérie. À vérifier…
— Putain ! Encore une affaire de merde. T’as envoyé la PS ?
— Négatif. La PS vient juste d’être engagée sur une tentative de suicide. Un gars aurait sauté du pont d’Iéna… J’ai envoyé la BAC sur l’affaire de la gamine, rue de Bellechasse.
— T’as bien fait. Tu parles d’un coup de bourre. Quelqu’un a pissé sur un totem ou quoi ?
— Attends. Je viens de recevoir un autre appel. On a une rixe entre plusieurs individus armés de tessons de bouteilles, boulevard Saint-Germain. Il y aurait une gamine au milieu ! C’est peut-être nos gars. Je dois libérer notre dernier équipage.
— C’est d’accord. Il nous reste combien de personnes dans les locaux ?
— Deux au poste, une à la radio et les deux officiers. Nous sommes cinq au total.
— Cela ne fait pas lourd.
— Nous sommes en sous-effectif. Beaucoup de collègues ont eu besoin de poser…
— Et Germain ?
— En principe, il ne bosse pas ce soir. Tu veux que je l’appelle ?
— Laisse tomber… Tu verrouilles la porte de l’accueil. On ne reçoit plus personne. Je téléphone au commissaire de permanence. Vu la situation, Valmer va nous envoyer la cavalerie lourde.
4 Police Secours (fourgon sérigraphié).
À bord d’un Renault Scénic grisâtre, le commandant Jacques Laguille et le brigadier Édouard Jacomont se rendent au commissariat du 7e. Le fossé des générations sépare ces deux policiers. Au 36 quai des Orfèvres, le commandant Laguille, d’Artagnan pour les intimes, fait partie des légendes vivantes. Une espèce en voie d’extinction. Cet authentique poulet, brillant et profondément réactionnaire, ne jure que par une seule police, celle de la vieille école. Néanmoins, il a su traverser les réformes tout en restant une référence en matière de lutte contre le crime. Après une grosse décennie passée aux Stups, un passage glorieux à la BRB5, il a intégré la brigade criminelle. À six mois de la retraite, les permanences de nuit lui permettent de concilier son métier avec une autre passion, l’écriture. Au cours des dernières années, sa barbichette et ses cheveux bouclés ont accouché de six romans policiers. Des polars pur jus ayant tous obtenu des succès d’estime. Jacomont, vif et sportif, totalise six ans de Sécurité publique et deux ans de PJ. Un adolescent en comparaison de son dinosaure de commandant.
En entrant au 36, le jeune gradé pensait trouver une ardente modernité. Il rêvait d’un FBI à la française : des bagnoles rutilantes, des fonctionnaires en costard, des hommes affûtés, des hélicoptères, des moyens hypersophistiqués et des techniques éminemment scientifiques. Alors forcément, travailler avec un chef qui ne parle qu’au passé, cela rend les permanences interminables. Pour Jacomont, ce vieux machin, aussi décoré soit-il, incarne une police crasseuse et moribonde : les magouilles, les méthodes à l’ancienne, les passages à tabac, l’alcoolisme, le racisme, les abus de pouvoir, les bistrots transformés en stand de tir… tous les travers qui ternissent l’image de la police. L’interpellation de Janot devient aussitôt une source de désaccord. Contrairement à son assistant, d’Artagnan accorde peu de crédit à cette arrestation réalisée sur un banal contrôle :
— Du calme, petit…
— Jacques, nous aurions dû rappeler du monde. Grégoire Janot n’est pas un criminel comme les autres… À deux, on ne peut même pas assurer son transport en sécurité !
— J’ai mis en alerte l’astreinte de la BRI6. Avant de me couvrir de ridicule, j’aimerais m’assurer que les bleus ne se sont pas gourés. Tu savais que Serge Gainsbourg venait la nuit au commissariat du 7e pour jouer aux échecs ?
— T’es chiant avec ta sacro-sainte PJ, « les seigneurs de la police nationale ». L’Affreux a parfaitement pu se faire coincer de manière fortuite par les gars de la BAC !
— Impossible. Ce mec est la pire des effarouchées. Pour réussir à le baiser, il faut bien le connaître.
— Jacques, tous les flics du pays connaissent son dossier.
— D’accord, je t’écoute.
Ce genre de provocation, de démonstration intellectuelle, agace prodigieusement Jacomont. La « vieille baderne » finit toujours par avoir raison. Et en plus il n’hésite pas à vous claquer son mépris en pleine face.
— T’es vraiment chiant ! Sa carrière commence en juin 1989 avec le casse d’une bijouterie rue de Vaugirard. Dans sa fuite, l’un des braqueurs perd une arme de poing, un 38 Spécial Smith et Wesson. En démontant l’arme, à l’intérieur de la crosse, on trouve l’empreinte d’un certain Grégoire Janot, condamné en 1980 pour trafic de stups… Manque de bol, le type s’est littéralement volatilisé : pas d’adresse, pas de téléphone, pas de connaissances et pas de trace administrative ou bancaire. En revanche, il commet de nouveaux hold-up et ne prend même plus la peine de masquer sa sale tronche. En prime, ses complices les moins performants sont retrouvés assassinés… Pour cultiver sa réputation de « spectre maléfique », Janot aurait invoqué des entités démoniaques lors de ses derniers crimes.
— Bravo Édouard. Tu as bien appris tes classiques. Hormis le fait qu’on n’arrive pas à l’avoir, que sais-tu au juste ?
— Euh…
— Rien. Comme tous les autres, tu ne sais rien ! Je vais t’apprendre un truc que peu de policiers savent. C’est nous, la police judiciaire, qui avons fabriqué l’Affreux.
Avec un sens inné de la mise en scène, Laguille marque une pause, se racle la gorge, tire une épaisse bouffée de sa cigarette et entame la leçon :
— Entre 1982 et 1989, Janot a eu une autre carrière, très confidentielle, celle du meilleur « tonton » du 36. Au départ, cet indic zélé me balançait de bonnes affaires. Je le rémunérais sur la caisse noire du groupe et, si nécessaire, j’intercédais auprès du juge en sa faveur. En 1986, j’ai perdu cet informateur. Un commissaire, un solitaire ambitieux et mystique, l’a détourné pour son compte personnel. Afin de le couvrir, sans que personne ne le sache, ce fumier lui a appris à échapper aux policiers. Il lui a livré nos secrets, nos méthodes… les moyens d’anticiper nos actions ! Et lorsqu’il n’a plus eu besoin de lui, il l’a abandonné dans la nature…
— Pourquoi n’as-tu pas dénoncé ce taulier ?
— C’était difficile à prouver. Avec les indics, on nageait en eaux troubles. Et puis, grâce à l’Affreux, ce pourri a obtenu des résultats incroyables. Une promotion fulgurante. Si tu savais le poste qu’il occupe aujourd’hui, tu n’irais pas lui chercher des poux dans la tête.
— C’est moche.
— Les meilleurs flics sont ceux qui raisonnent comme des voyous. On oublie toujours la réciproque : les pires malfrats sont ceux qui pensent en policiers…
5 Brigade de Répression du Banditisme.
6 Brigade de Recherche et d’Intervention.
Dans un vacarme infernal, un bateau-mouche, lumineux et caressant le fil de l’eau, glisse sous le pont Alexandre-III. Le passage de ses projecteurs agit comme un coucher de soleil brutal. Une page qui se tourne… Juste au-dessus, le Scénic de la PJ s’approche de la rue Fabert. Ses deux occupants sont toujours en plein débat :
— Jacques, en admettant que ton analyse soit exacte, elle n’exclut pas la malchance ou l’instant d’inattention…
— Janot est un stratège précis et organisé. Un véritable paranoïaque !
— Tu le sais bien, un jour ou l’autre, ils finissent tous par se relâcher. L’assurance, la fatigue, la maladie, la lassitude, ou même l’amour leur font commettre des erreurs…
— Seule sa folie grandissante le trahira.
— Sa folie ?
— J’ai une idée très personnelle, à ce sujet… L’autre pourri ne lui a pas seulement transmis sa connaissance des policiers. Il l’a également initié à des pratiques ésotériques. Le genre de conneries spirituelles qui, tôt ou tard, te font perdre pied avec la réalité. Tu aurais connu ce patron, tu l’aurais trouvé complètement barré. Nom de Dieu ! Regarde-moi ça. Bigre ! Affreux ou pas, le mec n’est pas près de se tirer.
— Quels cons ces bleus ! Un peu plus et ils convoquaient la presse et une fanfare.
La voiture s’immobilise devant un vaste dispositif. Le commissariat du 7e est le centre d’un spectaculaire déploiement de forces. Des barrières métalliques ont été installées à cent mètres à la ronde. La rue de l’Université, la rue Fabert et le quai d’Orsay sont bloqués par des véhicules de police.
Toute la BAC 75N7 semble avoir été mobilisée sur le site. Une trentaine de patrouilles forment un périmètre de sécurité. Dans la lumière bleutée des gyrophares, des fonctionnaires trottinent avec des fusils à pompe et des boucliers. D’autres s’égosillent à la radio en demandant des instructions. Avant même d’avoir atteint les haies métalliques, les enquêteurs se font intercepter par trois colosses en uniforme sombre. Le plus grand vient s’adresser à d’Artagnan en l’aveuglant avec une lampe torche :
— Bonsoir messieurs. On boucle le quartier. Vous devez retourner sur vos pas !
— Commandant Laguille, brigade criminelle.
— On vient voir le petit prodige…
Du bout des doigts Jacques Laguille agite sa carte tricolore.
— C’est bon. Le commissaire Valmer dirige les opérations. Il vous attend là-bas, avec les chefs des unités présentes.
La sentinelle leur désigne un petit groupe isolé. Avec une jovialité frisant la moquerie, Jacques range sa brème adorée. Une relique jaunâtre enrobée dans du ruban adhésif et sur laquelle figure encore le grade d’inspecteur principal.
La nuit, le commissaire Nicolas Valmer a l’autorité fonctionnelle sur l’ensemble de la capitale. Il contrôle les commissariats, diligente les hospitalisations d’office, se déplace sur les événements sensibles et gère les situations de crise. Les épais sourcils de son visage en demi-lune cachent rarement ses désillusions. Virevoltant d’arrondissement en arrondissement, il représente le premier fusible de la chaîne hiérarchique. D’une gravité cinglante, il salue le chef de la permanence criminelle. Ce dernier affiche, sans mesure, son amusement :
— Taulier, maintenant que nous sommes là, vous pouvez libérer vos gars. Ils ont certainement mieux à faire…
— Vous voulez rigoler ? Pour l’instant, personne ne bouge !
— Sérieusement, je doute que nous ayons affaire à la bonne personne.
— Avez-vous suivi les ondes ? Cela fait plus d’une heure que l’on vous attend !
— Euh… désolé. Où se trouve-t-il, ce soi-disant Affreux ?
Les bravades de Laguille s’écrasent sur le haut fonctionnaire comme les vagues sur les rochers.
— Grégoire Janot est là, quelque part dans le bâtiment. Il vient de prendre le commissariat en otage. Restez bien derrière les véhicules.
— Pardon ?
— Des complices, armés et organisés, ont investi l’hôtel de police. Si vous aviez pris la peine d’écouter les ondes, vous le sauriez !
D’Artagnan devient pâle, presque incolore. Ses traits sont si peu accoutumés à la stupéfaction qu’on pourrait le vieillir d’au moins dix ans. Édouard Jacomont le fixe, ouvertement revanchard. De son côté, Valmer bouillonne. Sous un écran de fumée, Laguille peine à rebondir :
— Que s’est-il passé exactement ?
— On ne sait pas grand-chose… À 21 h 35, le capitaine Vélauf m’a demandé des effectifs en soutien. Indépendamment de l’Affreux, son service était saturé par une succession d’interventions urgentes : la plainte d’une célébrité ; une tentative de suicide ; l’enlèvement d’une mineure et une bagarre à l’arme blanche. Il m’indiquait avoir engagé son ultime patrouille. À 21 h 45, cette dernière, sur les ondes, réclamait des renforts d’urgence. Les fonctionnaires venaient d’essuyer des coups de feu. Dans le message, ils précisaient que Janot et des acolytes étaient retranchés dans le commissariat. Avec les véhicules d’appui, nous sommes arrivés juste après.
— Des blessés ?
— On n’a plus de nouvelles… Les téléphones ne répondent plus. Les portes sont closes et les stores baissés.
— Combien sont-ils à l’intérieur ?
— Au moment des faits, il y avait cinq fonctionnaires et huit victimes.
— Que comptez-vous faire ?
— J’ai fait isoler le site, commandé le groupe d’intervention de la BRI et avisé monsieur Lapache, le directeur de la DPUP.
— On a quoi sur les membres du commando ?
— Deux, peut-être trois bonhommes armés. A priori, la bande a attendu que tous les véhicules soient engagés pour attaquer…
— Le moment propice.
Le commissaire répond au compte-gouttes. En plus de s’être montré désinvolte, le commandant de la Crim’ empeste l’alcool et l’arrogance. Dès demain, sa conduite fera l’objet d’un rapport salé, se dit-il avec rugosité…
— Si vous voulez… En tout cas, ces mecs sont encore là, juste devant nous.
— On va avoir besoin d’un maximum d’informations.
— J’attends d’une minute à l’autre l’un des deux collègues qui se sont fait canarder.
— Comment vont-ils ?
— Le chauffeur a pris un ricochet en plein sternum. Le projectile n’a pas traversé le gilet pare-balles. L’onde de choc lui a néanmoins brisé les côtes. On l’a transporté à l’hôpital Georges-Pompidou.
— Et le chef de bord ?
— Indemne, mais très choqué. La bagnole ressemble à une passoire. C’est lui qu’on attend… ou plutôt elle.
Une couverture sur les épaules, la douce Nadia, une jeune gardienne, se présente devant Valmer. Le traumatisme électrise encore sa peau. Elle accouche d’un récit brouillon et saccadé. De nombreuses questions sont nécessaires pour ajuster les pièces du puzzle : « La PS était engagée sur le type ayant sauté du pont… La BAC venait de partir sur l’enlèvement de la petite fille. Il ne restait plus que nous. Le capitaine nous a envoyés sur une rixe boulevard Saint-Germain. À mi-chemin, on a capté un message de la PS : un sans suite… Selon les collègues, il s’agissait d’un canular ou d’une mauvaise interprétation du requérant. Personne n’avait sauté du pont. Des témoins, vivant à proximité, avaient seulement remarqué trois individus en train de lancer un vêtement à l’eau : une femme, un Africain et un Européen en costume. On a immédiatement pensé à la maman agressée et ses deux sauveurs. Quand le capitaine a décidé de verrouiller les portes du commissariat, ces trois victimes étaient déjà à l’intérieur. Alors, on a fait demi-tour pour en avoir le cœur net. À notre arrivée, juste devant l’entrée principale, nos craintes se sont confirmées. L’Affreux était libre, un pistolet à la main. La maman agressée et ses deux sauveurs brandissaient aussi des armes. À notre vue, ils ont tiré… On s’est recroquevillés derrière le bloc moteur… Les impacts bourgeonnaient sur le pare-brise, jusqu’à le faire tomber. L’un des rétroviseurs a explosé. Les balles lacéraient la carrosserie. Les ricochets sifflaient dans l’habitacle. C’était l’enfer. J’ai pointé mon Sig Sauer par-dessus le tableau de bord et j’ai arrosé à l’aveuglette… Ils ont cessé le feu. Mon collègue en a profité pour enclencher la marche arrière. Alors qu’on reculait, j’ai levé la tête… Je les ai vus regagner les locaux. Le type en costume s’est retourné et a lancé : On a des otages. Si vous approchez, on les descend les uns après les autres ! La porte d’entrée s’est refermée. Et vous êtes tous arrivés… »
Cette affaire refroidit Valmer jusqu’à l’os. À peine sorti de l’école de police de Saint-Cyr-au-Mont-d’Or, il n’a jamais été confronté à un tel cas de figure. Avant qu’un de ses supérieurs ne vienne sur place et prenne ses patins, les otages seront tous liquidés. Désormais, toutes les bonnes volontés présentes lui seront précieuses. Aussi juge-t-il inopportun de blâmer Laguille :
— Commandant, le commando n’a pas seulement attendu le moment propice… En simulant un pic d’activité, ils ont délibérément vidé le commissariat de ses effectifs.
— C’est signé Janot. Cela ne fait plus aucun doute.
— Je fais venir la BRI, les plans de l’hôtel de police et des ambulances.
— Vous devez surtout rappeler votre directeur.
— Pourquoi ?
— La BRI n’aura pas les moyens numériques pour traiter une telle situation : trop d’objectifs, d’otages et de superficie à couvrir. Il faut demander l’intervention du RAID8.
— Vous avez raison. Avec ces flics d’élite, nous aurons l’avantage.
— Il nous faudra mieux que des flics d’élite. Il faudra des flics hors du commun…
7 Brigade Anti-Criminalité de nuit travaillant en uniforme sur l’ensemble de la capitale.
8 Recherche Assistance Intervention Dissuasion.
Quarante minutes plus tard, les hommes du RAID prennent position tout autour du commissariat. Le périmètre de sécurité a encore pris de l’ampleur. Les habitants des immeubles voisins ont été évacués. Des tireurs d’élite s’installent sur les toits. Des plongeurs s’engouffrent dans les égouts. Les unités techniques préparent leur arsenal de surveillance. Pendant ce temps, munis de boucliers balistiques et d’armes automatiques, les groupes d’assaut reçoivent les dernières consignes. Les gars forment des cercles autour des chefs de groupe, comme les adeptes d’une secte.
Une prise d’otages et une célébrité séquestrée par l’ennemi public numéro un. Tout un programme. L’information rayonne à la vitesse de la lumière. Toutes les huiles du ministère sont réveillées. Quelques journalistes campent déjà devant les barrières. Personne ne saura jamais qui les a contactés. Dans un fourgon noir aménagé en poste de contrôle, une cellule de crise s’organise. À Valmer et d’Artagnan s’est joint l’officier négociateur du RAID, le capitaine Carl-Marie Daudane. Un chat maigre avec une tête d’ange. La gravité de la situation émeut toute la chaîne hiérarchique. Pendu au téléphone, le jeune commissaire s’affaisse sous le poids de son inexpérience. Ses interlocuteurs l’interrogent et il répond avec des questions. Daudane et Laguille examinent les plans de l’édifice. L’officier du RAID grimace ostensiblement. Les vapeurs d’alcool émanant du commandant l’incommodent et la configuration des lieux s’avère peu réjouissante. Près de six cents mètres carrés répartis sur deux niveaux : au rez-de-chaussée l’accueil, la cafétéria et l’ensemble des bureaux ; au sous-sol, les geôles, les vestiaires, la salle de sport, le stand de tir, l’armurerie et la réserve. Seule la partie de plain-pied possède des fenêtres, une entrée principale à digicode et quatre issues de secours. La partie souterraine est accessible de l’intérieur par les escaliers de service ou de l’extérieur par une porte donnant directement sur le parking. Cette ouverture, unique et hyper sécurisée, sert à la livraison du matériel pour l’armurerie. Pour couronner le tout, l’hôtel de police dispose d’un générateur auxiliaire et de nombreuses caméras : une véritable forteresse moderne. Dans l’oreillette du capitaine Daudane, chacune de ses équipes indique successivement sa mise en place. Elles ne détectent aucune activité. Les locaux sont particulièrement difficiles à espionner.
L’épaisseur des murs et le double vitrage rendent les canons à son inutilisables. De plus, tous les radiateurs ont été poussés au maximum de leur puissance. Les capteurs thermiques ne visualisent qu’un brouillard multicolore. En cas de crise, le protocole d’intervention demeure toujours le même. Les spécialistes exposent leur analyse et les options envisageables. L’autorité choisit et donne le feu vert. Valmer range son portable et se tourne vers Daudane :
— Alors capitaine, quoi de neuf ?
— Le secteur est sous contrôle. Pas de trace de sang devant l’entrée. Les tirs de la collègue n’ont pas dû les atteindre. Rien sur l’identité des complices. À distance, ces mecs savent nous rendre aveugles et sourds…
— Quoi ? Vous n’avez rien d’autre à me dire ?
— Pour en savoir davantage, il faut aller au contact.
— Que me proposez-vous ?
— Une reconnaissance.
— Pour le moment, nous ne sommes autorisés qu’à faire du renseignement. La recommandation vient du directeur général en personne. Aucun dérapage ne nous sera pardonné. Alors dites à vos gars d’être extrêmement discrets !
— On a l’habitude.
Sur l’esplanade des Invalides, une bise naissante fouette la cime des arbres. Les policiers frissonnent de froid et de stress. À l’abri d’un bouclier, à la file, un binôme s’approche de l’entrée principale. En dépit de leurs lourdes protections, ils se déplacent comme un seul homme, avec une légèreté féline. Le second pointe un pistolet-mitrailleur MP5 muni d’un silencieux. Il garde son avant-bras collé contre le dos de son collègue. Un contact humain destiné à rassurer le duo tactique. Des unités identiques s’avancent simultanément. Une ombre noire se répand autour de la porte vitrée. L’endroit de la fusillade. De nombreuses douilles jonchent le sol. Les impacts de balles ont contaminé le verre et le béton. L’accueil paraît désert. Une vision presque surréaliste pour un commissariat ouvert au public vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Afin de trouver d’autres angles de vue, les éclaireurs font le tour du bâtiment. En vain. Les bordures et les angles des stores ont été masqués avec du ruban adhésif. Au bout d’une demi-heure, le temps d’un aller-retour hiérarchique, l’autorisation de poursuivre la reconnaissance est donnée. L’un des flics cagoulés pianote le code d’entrée. Les battants s’ouvrent dans une lente expiration. Contrôlant chaque recoin, les groupes progressent dans le hall. Une à une, les pièces du rez-de-chaussée sont visitées méticuleusement. Juste des traces de lutte et une radio jouant le dernier tube de Madonna, Hung Up. Il n’y a pas âme qui vive ici. Telle une chorégraphie muette, les hommes du RAID communiquent par signes. La surface à explorer diminue. Le risque d’être repéré, de déclencher un carnage augmente de manière exponentielle. Pour le sous-sol, ils redoublent de vigilance. À pas feutrés, un groupe de trois éclaireurs descend l’escalier principal. Avant d’atteindre la dernière marche, le chef d’escouade dresse le poing et s’immobilise. Des paroles étouffées résonnent dans l’obscurité du couloir. Elles proviennent de l’armurerie ou de la réserve. Pas question d’aller plus loin. La suite de l’inspection se fera à l’aide d’une caméra filaire. Relié à son moniteur, le minuscule serpent métallique glisse contre la plinthe, se courbe et se redresse. À gauche, le stand de tir et le gymnase sont restés fermés. À droite, tous les vestiaires ont été fracturés et visiblement fouillés. Les cellules semblent abandonnées. Sous la porte de l’armurerie, le faisceau de lumière se partage et remue. À travers le guichet de remise des armes, on distingue une silhouette. Quelqu’un monte la garde. Ils sont ici.
Dans la chaleur étouffante du poste de contrôle, la cellule de crise tente de décortiquer les nouveaux éléments. Le commissaire sort du fourgon pour rendre compte au directeur. Le capitaine Daudane inscrit les renseignements sur un tableau, comme on pose des inconnues. À quelques centimètres, accoudé sur une tablette, l’air renfrogné, d’Artagnan se creuse les méninges à haute voix :
— Tes gars n’ont trouvé ni corps ni sang.
— C’est plutôt encourageant.
— Hum… Ils sont tous logés dans la zone la plus retirée et la plus sécurisée du commissariat. On a seulement deux issues : une porte incassable sur l’extérieur et la même à l’intérieur. Et comme si cela ne suffisait pas, chacune est équipée d’un œilleton blindé et d’un guichet.
— D’après les plans, on a quoi derrière ces putains de lourdes ?
— Le bureau des armuriers. Il communique avec la salle des fournitures, une pièce complètement isolée, sans autre ouverture. On y trouve le coffre inviolable des armes, les munitions, l’équipement, les différents stocks, les armoires à scellés. Il y a aussi un point d’eau. Une surface totale de quatre-vingts mètres carrés…
— Ces fumiers ont les moyens de tenir un siège !
— Exact. Nous devons impérativement établir un dialogue, dresser leur profil psychologique, et négocier… À ce propos, la collègue de l’équipage pris pour cible a-t-elle pu identifier les complices de Janot ?
— Nadia, elle n’a pas eu le temps de les détroncher. En général, on découvre leur identité en même temps que leur cadavre. Attends une minute. À quoi sont reliées les caméras de surveillance de l’accueil ?
— À l’ordinateur du chef de poste. Au rez-de-chaussée.
Les pupilles s’illuminent. Les deux hommes s’exclament simultanément :
— On peut donc récupérer les enregistrements de l’attaque !
Le trio a maintenant pris place dans le laboratoire mobile de l’équipe technique. Un fourgon aménagé, en liaison avec tous les fichiers existants. L’intérieur ressemble au cockpit exigu d’une navette spatiale. Les cadrans rivalisent avec les boutons et les appareils électroniques. Dans le doute, les hommes du RAID ont extrait la totalité des disques d’archive. Rapidement, le technicien sélectionne les bandes récentes : les geôles et l’accueil. Les images brutes sont lointaines et assez floues. Le visionnage au ralenti montre grossièrement le déroulement des faits. L’un des types braque les fonctionnaires du poste, l’autre se dirige vers le bureau de commandement. La femme emprunte l’escalier principal. Elle revient avec Janot. Ils rejoignent leurs complices, collectent les ceinturons, regroupent les prisonniers et les descendent au sous-sol. Le quatuor remonte et sort du bâtiment. Des éclairs martèlent le hall. La bande rentre hâtivement, s’affaire dans tous les sens et dévale les marches. Une épouvantable pensée traverse les esprits : qu’ont-ils bien pu faire des otages avant de vouloir quitter les lieux, avant que cette évasion planifiée ne tourne en improvisation ? Laguille fait remarquer qu’après la fusillade, Nadia n’a entendu aucune détonation. Puis il chausse une paire de lunettes à monture rouge fuchsia et lève le nez en regardant le film défiler. Entre les mains du spécialiste, le logiciel de traitement améliore la définition, stoppe les mouvements furtifs, zoome les visages et démystifie les zones d’ombre. Le commandant ne tarde pas à partager sa science avec Daudane :
— Je reconnais la gonzesse. Sonia Granouille, dite Trois Terres. Une prostituée indépendante née à Nice. Cocaïnomane, elle tapine depuis l’âge de 16 ans. Elle a partagé la vie de grosses crapules. Des rustres toujours très sales.
— Sa dangerosité ?
— On lui sait deux condamnations pour complicité de trafic de stups, des cures de désintoxication en pagaille et plusieurs séjours en hôpital psychiatrique. Schizophrène à tendance paranoïaque avec crises délirantes ou un truc du genre. Elle souffre notamment d’une phobie des reptiles…
— C’est dommage pour un tapin.
— Cette fille a déjà failli castrer cinq de ses clients…
— Pourquoi Trois Terres ?
— Une légende de trottoir. Sonia se serait amusée à comptabiliser la longueur de toutes les queues qui l’ont pénétrée. Trois fois le tour du globe, Trois Terres.
— Hum… Une narcissique à tendance autodestructrice.
— Certains lui prêtaient une liaison avec l’Affreux. À présent, c’est confirmé. C’est étonnant que cette petite blondinette soit restée aussi baisable… Toujours la même, avec sa ligne parfaite et ses cuissardes genre Pretty Woman. Dire que certaines se maltraitent avec une hygiène de vie monastique et des régimes draconiens…
— Jacques, ne nous égarons pas.
