Nous sommes Un - Damien Eleonori - E-Book

Nous sommes Un E-Book

Damien Eleonori

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Beschreibung

En plein coeur de la nuit, le capitaine Adam Farrow, spécialiste des affaires macabres, est appelé sur une scène de crime. Au coeur des catacombes de Paris, à plusieurs mètres sous la ville lumière, le corps d'un adolescent a été retrouvé, mutilé. Sur le plafond, un message en lettres de sang, écrit dans une langue oubliée de tous. Nous étions un, nous serons bientôt un. Adam le sent : ce crime n'est que le premier. Un assassin invisible, des crimes qui se multiplient, dans un monde dicté par Unleashed, un jeu vidéo mêlant réseaux sociaux et expérience immersive. Dans le réel comme dans le virtuel, l'ombre d'un Mal insaisissable plane, tirant les ficelles.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Damien Eleonori est un auteur de thriller français. Directeur de projet dans les 
nouvelles technologies, il fait ses premiers pas en autoédition en 2015, avant de se lancer dans le pari de réunir des auteurs de tous horizons pour une bonne cause.

En mars 2018, paraît aux éditions J’ai Lu "Phobia", un recueil de nouvelles de 
14 auteurs de polars au profit de l’association ELA (Association Européenne contre les Leucodystrophies). Deux autres éditions verront le jour, sous le titre de "Storia", aux éditions Hugo Thriller. Son premier roman, "La mort n’existe pas", est réédité en 2018 aux éditions De Saxus. Après quelques années d’absence, Damien Eleonori revient avec "Nous sommes Un", un thriller dystopique.

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Seitenzahl: 356

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Ähnliche


Couverture

Page de titre

Dédicace

À Nadège, Manon et Margaux

Exergue

Imaginez-vous entrer dans une salle de contrôle avec un groupe de personnes penchées sur un bureau avec de petits cadrans, et que cette salle de contrôle façonne les pensées et les sentiments d’un milliard de personnes.

Cela peut ressembler à de la science-fiction, mais cela existe actuellement, aujourd’hui.

Tristan Harris

Fondateur du Center for Humane Technology

PROLOGUE

Paris

Trois mois plus tôt.

Joshua s’immobilisa sur le seuil de l’entrée.

Faites qu’ils ne soient pas là.

Le jeune homme introduisit ses clés dans la serrure. Il retenait volontairement chacun de ses gestes, guettant à chaque seconde les bruits alentour. À la fois impatient de retrouver son antre et enclin à une culpabilité incontrôlable, il ouvrit la porte. Ses pieds foulèrent le carrelage.

Mardi. On est mardi. Ils ne sont pas là. Pas de stress, Josh.

Par une acrobatie périlleuse, il tenta de retirer ses baskets tout en retenant la porte qui menaçait de claquer à tout moment. Sa respiration coupée par le stress, Joshua serra de toutes ses forces la poignée et accompagna la porte jusqu’à ce qu’elle se referme aussi silencieusement que possible. Il attendit, n’autorisant qu’un mince filet d’air à se faufiler entre ses lèvres serrées.

Une seconde. Cinq secondes. Quinze secondes.

Ouf.

La voie était libre, la maison irrémédiablement plongée dans le silence. Comme chaque mardi, et comme chaque jeudi, il s’était alarmé pour rien. Ses parents étaient bien absents, plongés à corps perdu dans leurs boulots respectifs à cette heure précoce de l’après-midi.

La première étape de son plan avait fonctionné à merveille. Modifier son emploi du temps sur l’application de son collège avait été un jeu d’enfant. Cela faisait deux mois. Deux mois que Joshua pouvait profiter, grâce à ce petit stratagème, de plusieurs heures par semaine sans surveillance.

Le jeune homme gravit les marches deux à deux, et s’enferma dans sa chambre. D’ordinaire maladroit et pataud, il sembla se métamorphoser. Son corps se pencha à droite, dans une posture digne d’un danseur de ballet et, d’un mouvement du poignet, il enclencha un chronomètre dernier cri. L’horloge digitale s’illumina d’un rouge vif, et le compte à rebours commença.

Deux heures et cinquante-trois minutes, pas une de plus.

En équilibre instable sur la pointe des pieds, il pivota et jeta sa veste sur une chaise posée dans un coin de la pièce, avant d’actionner le bouton d’allumage de son ordinateur. Les ampoules LED clignotèrent, le ventilateur se mit en branle. Alors que l’écran d’accueil apparaissait, Joshua se posta debout, fier et transformé.

Son regard se posa avec excitation sur l’icône qui n’attendait que son double-clic. Penché en avant, il fit glisser sa souris et lança le jeu vidéo qui avait changé sa vie. Les lettres apparurent, et il succomba devant leurs courbes brillantes, presque vivantes.

Unleashed.

Joshua retrouva, le temps du chargement, les sensations inédites ressenties lors de sa première connexion. Sur l’écran aux dimensions démesurées, son avatar1 apparut. L’adolescent se redressa, repositionna ses pieds au milieu de la pièce et enfila religieusement son casque de réalité virtuelle. Debout, le dos droit, il respira profondément.

L’espace d’un instant, ses yeux virent en transparence sa chambre, avant qu’un monde virtuel n’apparaisse.

Son monde.

Déjà, les murs s’évanouirent. En lieu et place du papier peint vieilli, de larges baies vitrées, donnant sur un jardin ensoleillé. Piscine à débordement, torches, barbecue et four à pizza, salon dernière tendance, tout y était. Bien loin de la maison modeste dans laquelle il vivotait, miné par les dettes de ses parents. Ici, il était un roi. Son portefeuille numérique débordait de cryptomonnaies2, son agenda de sollicitations, et sa boîte mail de demandes de partenariats. Il avait toujours du mal à croire cela possible.

Et pourtant.

Unleashed, un Eden virtuel. Son paradis.

Tout avait commencé par des challenges virtuels, de plus en plus nombreux, de plus en plus intenses, tous remportés haut la main. Une façon de monter les échelons comme on franchit les niveaux de n’importe quel jeu vidéo. Puis, les défis étaient devenus réels. Comme TikTok à son époque, Unleashed permettait aux joueurs de se livrer à des challenges dans la vraie vie, chacun récompensé par un solde créditeur, parfois à plusieurs zéros.

Le risque en valait la peine.

Il guida son moi virtuel en dehors de sa villa, et le fit marcher jusqu’à un lieu qu’il connaissait bien. Alors que son alter ego marchait sans fatigue, il laissa son esprit divaguer. Que ce monde était beau. Ni peur, ni douleur, ni brimades. Joshua pouvait encore entendre les sempiternelles rengaines de ses parents.

Reviens un peu à la réalité ! Tu passes ton temps dans le virtuel, tu ne sais même plus faire la différence entre ce qui est vrai et ne l’est pas !

Rien n’était plus faux que cela. Tout ici était vrai. Même les sensations, dictées par son cerveau, y étaient bien réelles. L’adolescent pourrait vivre dans cet endroit imaginaire toute sa vie, si seulement cela était possible. Et si c’était cela le secret de la vie éternelle ?

Joshua tourna la tête sur sa droite, et son personnage fit de même. L’entrée d’un chemin que peu connaissaient apparut, fermée par une épaisse porte. Admis parmi l’élite, Joshua apposa son badge virtuel et les gonds pivotèrent, dévoilant une allée sombre, aux murs couverts d’affiches.

Sur chacune d’elles, des défis, postés par des internautes aux pouvoirs bien supérieurs au sien. Joshua les passa en revue.

College Steal : 500 Unleashed Points

Highway Block : 1 000 Unleashed Points

Black Out : 20 000 Unleashed Points

Vols dans les écoles, embouteillages, coupure de courant, les idées étaient toujours les mêmes. Sans intérêt, sans but, sans revendication. Des coups de communication surtout, sponsorisés par des marques, ou par de riches citoyens cherchant vengeance.

Joshua passa son chemin et s’enfonça dans la ruelle, jusqu’à enfin tomber sur une invitation à sa hauteur.

Toxic Water : 2 000 000 Unleashed Points

Son avatar décrocha l’affiche. Un panneau lumineux apparut.

Mission acceptée.

Sans attendre plus longtemps, Joshua s’extirpa du jeu et retira, un peu trop brusquement, son casque de réalité virtuelle. Sa tête se mit à tourner. Un effet secondaire qu’il ne connaissait que trop bien, il devait faire plus attention à ses retours. Dans sa chambre, une odeur de renfermé s’était installée. Le jeune homme ouvrit la fenêtre, et respira l’air vicié de l’extérieur. Son smartphone vibra. Un message apparut, provenant d’une application de dialogue sécurisé.

Bidon à récupérer 21 h – 48° 49’26.3” N 2° 20’14.0” E – A utiliser 22 h 30 – 48° 49’30.0” N 2° 20’17,6” E.

Sur son ordinateur, Joshua saisit les coordonnées et comprit la portée de sa mission.

Le réservoir Montsouris.

L’adolescent navigua de site en site, à la recherche du maximum d’informations. Le réservoir était la principale réserve d’eau potable des quartiers les plus chics de Paris. Une cible sous haute surveillance, depuis la menace d’attentats terroristes sur la capitale il y a quelques années. Ses grandes colonnes surplombaient un bassin aux eaux turquoise, un monument crucial pour l’approvisionnement en eau de la capitale.

Utiliser bidon.

Un frisson d’adrénaline s’empara de lui. Il ne connaissait pas le commanditaire de ce challenge, et ne voulait pas le connaître. Unleashed garantissait l’anonymat de ses utilisateurs, c’était d’ailleurs une des clés du succès de ce jeu. Mais, utiliser un bidon dans le réservoir Montsouris revenait à empoisonner une bonne partie de la capitale. Il tenta de se rassurer : au pire, les bourgeois attraperaient tous une bonne diarrhée. L’image le fit sourire.

Un détail lui revint en mémoire : en bas de l’affiche qu’il avait décrochée dans ce monde virtuel, un P majuscule avait été inscrit. Une signature.

— Celle de… commença à énoncer Joshua à voix haute, lorsque la porte d’entrée claqua.

Fin de la partie. Il allait devoir jouer à l’adolescent modèle pendant quelques heures, au moins jusqu’au repas. Le jeune homme ouvrit le tiroir de son bureau, et se saisit d’une boîte de somnifères, déjà bien entamée, cachée sous un amas de papiers sans importance.

Ce soir, de nouveau, ses parents dormiraient à poings fermés. Sans se rendre compte que leur fils allait, encore une fois, transgresser les règles. Pour sa gloire, pour l’argent, pour les filles, pour se venger d’un système inégalitaire, corrompu.

— Josh, je suis rentré, cria son père depuis l’étage inférieur.

— OK, se contenta-t-il de répondre.

— T’as fait tes devoirs ?

— Je termine, mentit-il.

Ses devoirs. Depuis quelques mois maintenant, Joshua se concentrait sur son devoir, sur celui qui changeait sa vie. Il fit coulisser la porte de son dressing et tira un large tiroir, au niveau du sol. Derrière, dans le renfoncement, un tissu noir se terrait. Il glissa son bras fin, et récupéra le sac de sport qu’il avait religieusement planqué là. D’une main tremblante, Joshua ouvrit la fermeture.

Il était toujours là. Noir, impressionnant, presque vivant. Son Beretta, acheté la semaine dernière sur le dark web. Joshua empoigna la crosse entre ses doigts fins, et fixa son reflet dans le miroir. L’adolescent n’existait plus, et personne n’oserait désormais se mettre en travers de sa route. S’il fallait intoxiquer une centaine de personnes pour le prouver, il le ferait. Cela mettrait un coup de massue à ce connard de Kevin, qui s’amusait à le rabaisser depuis la rentrée. Avec ça, même lui s’écraserait.

Il cacha l’arme de poing dans son sac à dos, accompagnée d’un gilet pare-balles, et emprisonna son arsenal entre ses cahiers de cours. Plus de retour en arrière possible.

Joshua, un adolescent lambda, allait transformer ce monde, et en faire son monde.

1 Personnage virtuel que l’utilisateur d’un ordinateur choisit pour le représenter graphiquement, dans un jeu vidéo notamment.

2 Monnaie numérique en usage sur Internet, indépendante des réseaux bancaires et liée à un système de cryptage.

ADAM

L’être humain ne doit jamais cesser de penser. C’est le seul rempart contre la barbarie. Action et parole sont les deux vecteurs de la liberté. S’il cesse de penser, chaque être humain peut agir en barbare.

Hannah Arendt

1.

Paris

Constantes vitales en cours de vérification.

Vérification terminée. Valeurs normales, poursuite de l’activité autorisée.

Prochaine vérification demain à 15 heures.

Sa montre connectée, frappée du logo de la police nationale, laissa défiler le message pendant plusieurs secondes, le temps que les lettres digitales s’impriment au plus profond de sa rétine.

1 h 23.

Avec ces conneries de check-up obligatoire, il avait déjà perdu de précieuses minutes. Il le savait : l’arrêté de juin dernier sur la « protection nationale » n’autorisait aucun manquement pour les agents de l’État. Une simple fièvre et il se retrouverait en quarantaine au centre de surveillance de Poissy pendant quarante-huit heures, au minimum. Le capitaine Adam Farrow prit une profonde inspiration, impatient de pouvoir enfin se confronter à ce qui l’attendait à l’extérieur. Derrière son pare-brise, des formes s’agitaient, éclairées par le tumulte des gyrophares. Des silhouettes fantomatiques, sans âme ni identité.

— Capitaine Farrow ?

Les mots, assourdis par le vitrage, brisèrent ses pensées. Adam ouvrit la portière et, ignorant le jeune officier, se dirigea vers la nuée d’hommes et de femmes qui s’affairaient le long du trottoir. C’est à peine s’il entendit la voix bredouillante s’adresser à lui.

— Par ici, ils… capitaine, pardon… ils vous attendent.

Ses coéquipiers avaient appris, au fur et à mesure des années, à ne pas confondre son mutisme avec de l’arrogance. Mais certaines jeunes recrues se laissaient encore impressionner par son côté austère. Son physique, qui plus est, ne laissait personne indifférent. Grand, des épaules carrées, des muscles saillants, un visage aux lignes marquées et une peau ébène, il se démarquait de la norme policière en tous points. Sa différence fascinait, intriguait, alimentait les rumeurs et, souvent, les critiques à peine murmurées. Adam n’y prêtait pas attention. Sur une scène de crime, ses sens ne devaient lui servir qu’à voir, entendre, sentir, ressentir. Son énergie tout entière ne servait qu’un seul et unique but : trouver le meurtrier et l’empêcher de nuire.

Les rubans jaunes encerclaient une place, à l’angle de la rue d’Italie. En dehors de cette agitation indécente, la capitale semblait vide, dormant d’un sommeil de plomb. Le couvre-feu avait eu raison de la vie nocturne et la majorité des Parisiens respectaient son application, sous peine d’amendes, voire de peines d’emprisonnement dissuasives.

— Pas la grande forme à ce que je vois.

Une main ferme se posa sur son épaule. Maxime Simic, son subordonné, se posta à sa droite. Adam pesta et se dégagea nerveusement du geste d’affection de son ami.

— Tu n’as toujours pas assimilé la notion de hiérarchie ?

— De quoi as-tu peur ? Qu’on t’accuse de copiner avec le bas peuple ?

— Entre autres. On a quoi ?

— Du moche. Du très moche même.

Adam Farrow se baissa et franchit le cordon de sécurité. Sur le côté, une large plaque d’égout gisait, frappée du sigle de l’Inspection des carrières. Plus loin, un trou dans le bitume avalait les officiers de police qui y pénétraient.

Une des entrées interdites des catacombes de Paris. Sans attendre son feu vert, Maxime débuta son rapport.

— Le corps a été découvert par un YouTubeur d’une vingtaine d’années, Urbex Sempre, de son vrai nom Nathanaël Brugon. Fiché pour effractions multiples sur des sites sensibles. Maison hantée, bunker désaffecté, sous-marin démantelé, ancienne base militaire abandonnée. Tu vois le genre, ce mec va n’importe où, tant que ça lui rapporte des clics et des likes. Aucun autre fait d’armes, pas le profil à commettre un meurtre. Laurent est en train de vérifier son entourage et ses fréquentations.

Son subalterne s’était déjà bien renseigné. Efficace, comme toujours. Adam s’avança jusqu’à surplomber un carré d’un mètre sur un mètre, ouvert sur les méandres de Paris. Sous leurs pieds, des galeries infinies. Certaines proches de l’éboulement, d’autres empreintes de passages de junkies ou encore ensevelies sous plusieurs mètres d’eau.

— Je croyais que l’urbex3 était passée de mode ?

— Tant qu’il existera des endroits dangereux sur le globe, il y aura des inconscients pour s’y rendre.

Un officier, étranger à son service, s’approcha alors d’eux. Tenue sombre, lourd sac sur le dos, casque protecteur orné d’une lampe frontale. Maxime prit les devants.

— C’est vous le cataflic ?

Piqué dans sa fierté, le jeune homme répliqua.

— Officier Nicolas Failleur. Groupe d’intervention et de protection de la DOPC4, je préfère. Faites attention, on se perd très vite là-dessous. Trois cents kilomètres de galeries, vous ne retrouveriez pas votre chemin.

— C’est noté, coupa Adam. Allons-y, on a assez perdu de temps, ordonna-t-il.

Les deux policiers s’équipèrent et allumèrent leurs lampes frontales. Un halo blanc se diffusa, donnant à la scène une allure surréaliste. Déjà, Maxime disparaissait dans les profondeurs de la capitale. Adam lui emboîta le pas, bien loin d’être à l’aise à l’idée de devoir plonger sous terre. Entre l’atmosphère humide, suffocante, et le manque de clarté, il avait presque l’impression de descendre dans sa propre tombe. Ses pieds foulèrent des barreaux en métal dans un écho qui résonna dans la cavité. Adam se dépêcha de les dévaler, un à un, et atterrit sur un sol rugueux.

— Par là.

Devant lui, un couloir de la largeur d’un homme. Il détailla le chemin, celui-là même que leur meurtrier avait certainement dû emprunter. Sur les pierres, des inscriptions criardes avaient été taguées. Des lettres aux formes agressives, aux couleurs salies. Au-dessus de sa tête, une voûte fissurée l’obligea à courber l’échine. Le tunnel se mua en escaliers, surplombés de barrières rouillées, plongeant dans les ténèbres. Les graffitis se mouraient dans une obscurité que les lueurs blanchâtres de leurs lampes peinaient à dissiper.

Un flash éclata, aussi aveuglant qu’éphémère. Sa réminiscence fut suivie par une odeur âcre. Celle du sang. Paradoxalement, Adam sentit une bouffée d’oxygène l’envahir. Il arrivait en terrain connu.

— Je vous attends ici, bégaya l’officier Failleur, blême.

Adam dépassa l’angle saillant d’un mur. Une fourmilière d’officiers s’attelait à leurs tâches respectives. Aussi affairés que des insectes. Chacun sa mission, chacun son secteur. Le capitaine Farrow s’approcha plus encore.

Au pied d’un long mur de pierres gisait un corps frêle, face contre terre, entièrement nu. Celui d’un jeune adulte, peut-être même un adolescent. Les cheveux courts l’empêchaient de mettre un genre sur cette victime. Les jambes n’étaient plus que de la chair déchiquetée. Découpée par endroits, par incisions profondes et rectilignes. Au creux de certaines d’entre elles, l’os devenait visible.

Plus haut, sur la cuisse, des traces de dents marquées. Adam glissa son regard au-delà du corps. Mélangées à la poussière, des boules sanguinolentes de viande mâchée gisaient. À genoux, il porta son visage à quelques centimètres à peine. L’odeur pénétra en lui, sans qu’il n’en retire aucun dégoût. Sur le dos de la victime, de multiples rainures sanglantes, presque anodines à côté du reste des sévices subis. Longues, précises, mais superficielles. Sans doute les prémisses de la torture infligée. Les avant-bras, eux, n’étaient plus que de la chair à vif.

Le crâne semblait étrangement intact. Pas de blessures apparentes, ni de plaies ouvertes. Adam s’approcha. Assez pour remarquer deux billes posées à même le sol. Deux globes oculaires couverts de sang. Arrachés de leurs orifices.

De ce corps n’émanait qu’une souffrance indicible. Adam ne pouvait qu’imaginer la lente agonie. Insoutenable, jusqu’à, enfin, lâcher son dernier souffle, sans doute soulagé de voir son calvaire prendre fin.

Les pistes se gravaient déjà en lui.

— T’en penses quoi ? demanda Maxime en se postant à sa hauteur.

Adam ne l’entendit pas. Mû par une intuition soudaine, il s’enfonça vers la droite. Au sol, de minces traces rouges, à peine visibles, serpentaient entre les pierres. Il avait fallu son œil aiguisé pour les détecter. Des traînées de sang séchées. Tel un ruisseau, elles se frayaient un chemin entre les mottes de terre et les pavés, jusqu’à mourir contre une paroi. Adam leva les yeux et découvrit, au-dessus de sa tête, une mince ouverture.

— Adam, où tu vas bordel ?

La voix de Maxime lui parvint au loin. Le capitaine fixait ce passage, assez grand pour un homme de sa carrure. N’écoutant rien d’autre que son instinct, Adam grimpa et s’y faufila. Le trou se métamorphosa en tunnel, long de plusieurs mètres. Alors que le boyau de pierre se refermait petit à petit sur lui, Adam se tortilla de toutes ses forces pour avancer. Ses muscles se cognèrent aux parois, son pantalon se troua et laissa sa peau se frotter contre les aspérités. Décidé à ne pas rester coincé dans ce maigre terrier, il insista et, dans un râle, s’extirpa finalement. Il était tellement soulagé de sortir de ce piège qu’il ne fit pas attention à la chute. Par chance, son corps atterrit sur un plancher meuble. Il tenta de se relever en prenant appui sur ses mains, mais ses doigts s’enfoncèrent au travers d’une surface creuse, dans de multiples craquements. Adam orienta sa lampe frontale vers le bas.

Pas de terre, ni de pierre.

Des os. Le sol entier était recouvert d’os. Des restes humains. Par dizaines, par centaines même.

L’ossuaire des catacombes.

Un cimetière en dessous de la capitale, héritage d’une période où les morts manquaient de place. Adam fit un pas. Sa chaussure fit voler en éclats un crâne fissuré.

— Fais chier…

Une goutte tomba sur son front, et le fit sursauter. Machinalement, il y porta sa main. Le liquide était bien trop visqueux pour être de l’eau. Bien trop chaud pour émaner des roches alentour. Il éclaira sa paume. Une large trace barrait sa peau noire.

Du sang.

Adam Farrow recula jusqu’à pouvoir éclairer le plafond de pierre. Écrite en symboles rouges, tracés à la main, une large inscription ornait la voûte.

میدوب یکی ام

* * *

L’air libre, enfin.

Adam retrouva son souffle. À ses côtés, Maxime l’imita et posa son dos contre une façade noircie par la pollution. Son subalterne porta une cigarette à sa bouche. La flamme vacillante du briquet projeta sa chaleur avant d’être éclipsée par une fumée grisâtre.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? C’est pas la première fois que l’on découvre ce genre d’horreurs, pourtant.

— C’est différent.

Adam laissa planer quelques secondes de silence, avant de lâcher ce que son esprit retenait jusque-là.

— Les cas de cannibalismes criminels en France sont très rares. Depuis Cedric Arène en 2007, aucun autre acte de ce genre n’a été recensé. C’est une première chose. Et puis, j’ai eu beau scruter le cadavre, je n’ai vu aucun hématome, pas une seule trace de lutte. Ni sur la scène, ni aux alentours.

— La victime ne s’est pas débattue, c’est ça ? Elle a sans doute été droguée avant d’être amenée ici.

— Peut-être, oui. On verra les analyses toxicologiques. Mais il y a un truc qui ne colle pas. Les tueurs qui font preuve d’une violence hors norme agissent invariablement par pulsion, guidés par leur instinct primal. Mais pas ici. On dirait qu’il a tâtonné, qu’il a essayé, comme si c’était sa première fois.

— Qu’est-ce qui te fait penser ça ?

— J’ai beau revoir la scène, la disposition du corps, les blessures… Ce message, écrit avec du sang. Il n’a pas tué par pulsion. On devrait avoir affaire à un profil machiavélique, un tueur se sentant à part, au-dessus du commun des mortels. Son crime préparé avec une extrême minutie, sans place au hasard et, souvent, ritualisé. Rien de tout ça ici, je ne comprends pas… et puis… un adolescent vient d’être torturé, ce n’est pas rien, merde !

— Ouais, je sais. Même si, des violences sur des gamins, on en a vu. Trop souvent.

— Pas dans ces circonstances, pas dans ce genre de lieux et pas avec un message de ce genre. Y a un truc qui pue dans cette affaire, Max. Quelque chose de malsain.

Adam releva la manche de sa veste. 4 heures du matin. La capitale allait s’éveiller dans un clignement de paupières.

— Combien de nuits d’affilée ? lui demanda Max, inquiet.

— Trois.

— Va te coucher, Adam. Juste une heure ou deux, au moins. Tu n’obtiendras rien en te sacrifiant de la sorte : ni médaille ni pardon.

Des images lui revinrent, comme un reflux incessant.

— Allez, rentre chez toi, et récupère. Je compile tout ce qu’on a trouvé et je te tiens au courant.

Adam acquiesça, à contrecœur. Il sentait son corps s’affaiblir, marqué par la fatigue et les heures sans dormir. Avec un dernier regard sur la bouche édentée menant aux catacombes, il se dirigea vers sa berline.

Trois heures de repos, c’est tout ce qu’il s’accorderait.

3 L’exploration urbaine, abrégée en urbex (de l’anglais urban exploration), est une pratique consistant à visiter des lieux construits et abandonnés par l’homme.

4 Direction de l’Ordre Public et de la Circulation. Chargée d’encadrer l’ensemble des événements se déroulant sur la voie publique, de fluidifier et sécuriser le trafic régional et de protéger les institutions.

2.

D’un œil tout aussi compatissant qu’inquiet, Maxime Simic regarda son capitaine s’éloigner. Adam allait-il suivre les conseils avisés de son ami, pour une fois dans sa vie ? Rien n’était moins sûr. Mais, au fond de lui, Maxime aimait ce rôle de conseiller, de bonne conscience. Il n’était pas fait pour les honneurs et les responsabilités.

Maxime était un homme de l’ombre.

Ce qui n’était pas synonyme de manque d’ambition. Ses pions à lui se déplaçaient sans que personne ne les soupçonne. En aidant les autres, il obtenait en retour et c’est ainsi qu’il vivait sa vie, sa carrière. Même si les autres étaient dans la lumière, lui se sentait, et se savait, indispensable.

Un flash l’aveugla un court instant et il dut cligner plusieurs fois des paupières pour parvenir de nouveau à distinguer le décor alentour. Sous la basse voûte, les techniciens de la P.T.S.5 continuaient à passer la scène au peigne fin. À leurs mines déconfites et fatiguées, Maxime devinait que leurs investigations ne donnaient pas les résultats escomptés. Sur sa gauche, une silhouette fine se détacha, masquée jusqu’alors par un pan de mur.

Un autre homme de l’ombre. Gianni Merkos.

— Ça donne quoi ici ? demanda Maxime Simic.

Les deux hommes étaient habitués aux discussions sans fioritures, ce qui ne les empêchait pas d’éprouver un profond respect l’un envers l’autre.

— Très compliqué, je ne te le cache pas. L’endroit est un spot d’urbex de plus en plus fréquenté. Ajoute à cela les junkies, clochards et autres jeunes en manque de sensations fortes. Il y a plus d’empreintes ici que sur une barre de métro.

— Comment a-t-il réussi son coup ce tordu ? Il avait une chance sur deux de se faire surprendre.

— Coup de bol, ou de malchance, au choix. Mais ça peut nous aider quand même, on a pu isoler quelques traces au sol, les plus récentes.

— Et sur le message ? Dans l’autre partie de la cavité ?

— Écrit avec le sang de la victime. Aucune fibre sur le trajet, ni fragment de peau, pour le moment. Mais on va insister. Je vais devoir filer des repos compensatoires à la moitié de mes gars, par contre.

— Vous faites du super boulot, j’espère que vous trouverez quelque chose, même si ce n’est qu’un indice infime.

Gianni esquissa une grimace de mauvais augure.

— Tu sais… j’ai rarement vu ça.

— Je sais. Les messages laissés sur des scènes de crime, ce n’est jamais bon signe.

— L’absence d’empreintes non plus. Attends-toi à d’autres meurtres du même acabit.

Le lieutenant Simic prit congé d’une tape amicale sur l’épaule de son collègue. Un signe de ralliement, une façon de lui confirmer qu’ils se trouvaient dans la même galère.

Sur le trajet du retour, son esprit se mit en branle. Il ne réfléchissait pas de la même manière qu’Adam Farrow, loin de là. Maxime ne possédait ni son instinct, ni sa culture des affaires policières, encore moins ses capacités de déduction hors norme. Par contre, il avait le don de deviner ce qu’Adam allait lui demander.

Le privilège d’années à travailler ensemble, à anticiper au maximum les demandes de son supérieur, pour lui laisser le champ libre à ce qu’il savait faire le mieux. Démasquer les criminels les plus tordus et malsains. Sans qu’ils ne s’en rendent compte, leur tandem de choc avait été nommé spécialistes des cas extrêmes. La faute à Adam sans doute. Mais Maxime devait l’avouer : autant il éprouvait un profond dégoût des vices dont pouvaient être capables certains hommes, autant il ressentait une certaine jouissance lorsqu’un pervers sexuel finissait derrière les barreaux. Tels des justiciers, ils débarrassaient la ville de ces animaux et sauvaient la veuve et l’orphelin. Cela valait tous les lauriers.

L’air pollué chassa ses pensées et le ramena à la réalité. Dans les artères parisiennes, le trafic débutait, signe que la nuit touchait à sa fin et que, dans quelques heures à peine, le jour prendrait sa place. Un jour sans doute gris, comme les précédents, mais avec son lot de possibles.

Malgré l’heure tardive, il prit son téléphone et composa le dernier numéro appelé. Au bout de quatre sonneries, une voix éraillée lui répondit.

— Tu abuses ! Tu as vu l’heure ?

— Je croyais que tu aimais que je te réveille. Tu as bien dormi ?

— Non, pas assez. Tu m’as manqué.

— Toi aussi.

— Ça n’a pas l’air d’aller, tu as une petite voix.

Même si leur relation n’en était qu’à ses balbutiements, elle avait le don de parvenir à le cerner.

— Une affaire glauque, mais tu ne veux pas en savoir plus. Adam ne la sent pas et, quand il dit ça, ce n’est jamais de bon augure.

L’énoncé de ce prénom déclencha un silence à l’autre bout du haut-parleur.

— Comment va-t-il ?

— Bien, ne t’inquiète pas. Je veille sur lui.

— Beaucoup trop à mon goût.

Maxime soupira et leva les yeux au ciel. Son regard fut alors attiré par un cylindre de métal, fixé à quelques centimètres en dessous d’un lampadaire au teint orangé.

— Je dois te laisser. Je t’embrasse et…

— Oui, moi aussi. À tout à l’heure, mon amour.

Elle raccrocha. Sans attendre, il composa un numéro qu’il connaissait par cœur. La deuxième personne qui, à cette heure, lui répondrait. Tout simplement, car elle était déjà levée et à pied d’œuvre, Maxime pouvait le parier.

— Vous êtes bien matinal, lieutenant Simic.

Il resta muet, surpris de n’avoir entendu aucune tonalité.

— Comment tu fais pour me répondre aussi vite, Emma ? À croire que ton téléphone est greffé à ton oreille.

— Presque. J’ai appris pour les catacombes. Ça a l’air moche.

— Très. Tu es déjà au poste ?

— Comme toujours.

— Emma, tu peux me choper les enregistrements vidéo des caméras rue d’Italie et rue du Moulin des Prés ?

— Je m’en occupe. D’ici deux heures maximum, le temps que mon contact à la sécurité de la ville de Paris prenne son poste.

— Très bien.

— Autre chose ?

Maxime Simic se retourna, et fit face à la bouche béante ouverte sur les entrailles de Paris.

— Urbex Sempre, le YouTubeur, il est où ?

— Salle d’interrogatoire numéro six. On attend le capitaine ?

— Non, je suis là dans vingt minutes, je m’en occupe. Adam a d’autres chats à fouetter. Toi, en attendant, je veux que tu fouilles les réseaux.

— C’est déjà fait. Les premières infos viennent d’être divulguées.

Déjà. Maxime Simic était un fervent défenseur de la loi sur la transparence, mais il savait reconnaître ses dérives.

— Surveille tout ce qui se dit. Forum, Instagram, X, Reddit, Snapchat, et même TikTok et BlueSky. Tout ce que tu peux trouver.

— Je scanne tout ça et je te fais un topo quand tu arrives. Et Adam ? Il va bien ?

— Ne t’inquiète pas pour lui. Tu te seras à peine mise au travail qu’il sera déjà derrière ton dos. À tout de suite, Emma.

Le lieutenant Simic raccrocha, fier d’avoir lancé les premiers hameçons.

* * *

Les heures s’étaient écoulées à la vitesse de minutes, rythmées par une ferveur de plus en plus extrême. Maxime Simic se laissa tomber sur sa chaise de bureau et avala les quelques gouttes de café froid piégées au fond de son gobelet en plastique. Il prit son téléphone et composa de nouveau le numéro d’Adam.

Les tonalités retentirent, jusqu’à entendre l’annonce de son répondeur, encore. Maxime commençait à s’inquiéter. L’après-midi touchait à sa fin et il n’avait toujours pas de nouvelles de son capitaine. Ses doigts massèrent machinalement ses tempes, lorsqu’une nouvelle tasse, pleine et fumante, de bon arabica atterrit juste sous son nez.

— Ça te fera du bien.

Cheveux attachés en arrière, lunettes sur le nez, Emma Padel le dévisageait de ses iris noisette.

— J’ai une sale gueule, c’est ça ? ironisa-t-il.

— Pire que ça, tu fais peine à voir. L’interrogatoire du YouTubeur, ça n’a rien donné ?

— Non. Juste un adepte de sensations fortes, à la limite de s’évanouir devant le moindre cliché. Au mauvais endroit au mauvais moment, mais pas suspect.

— Il n’a rien vu ?

— Rien. Tu as récupéré sa vidéo ?

D’un signe de tête, Emma lui indiqua son ordinateur, encore éteint.

— Tu peux la consulter quand tu es prêt.

— Comment tu fais pour être aussi efficace ?

— La drogue. Ou la passion pour mon métier, à toi de choisir.

— Je ne veux pas savoir. Continue comme ça, tu as mon feu vert. Les vidéos de surveillance, tu en es où ?

— Inexploitables.

Maxime Simic faillit en renverser la tasse chaude.

— Comment ça inexploitables ?

— Sur la majeure partie de la nuit, rien à signaler. Aucun passage, du moins rien de significatif. Mais, vers une heure du matin, toutes les caméras de la ville se coupent pendant douze minutes. D’après mon contact au service qui gère la surveillance de la ville, c’est le temps de leur sauvegarde quotidienne.

— Merde… le tueur doit être au courant.

— Oui, mais rien d’exceptionnel à ça. J’ai pu trouver l’information sur n’importe quel moteur de recherche en deux clics.

D’un geste devenu machinal, Maxime Simic composa de nouveau le numéro d’Adam. Toujours sans succès.

— Il y a autre chose. Mais tu ne vas pas aimer.

— Au point où j’en suis. Je t’écoute.

— L’institut médico-légal a appelé. C’est Hejazy qui s’occupe de l’autopsie, il commence dans une heure. « Qu’ils soient là ou pas », je cite.

— Tu connais un moyen pour réveiller un homme qui n’avait pas dormi depuis trois jours ?

Emma Padel se pencha vers lui, s’empara de son portable et le lui tendit.

— Appelle. Encore et encore. S’il ne répond pas dans un quart d’heure, tu prends ta voiture et tu vas le choper par la peau du cul.

La pointe d’humour le dérida l’espace d’un instant. Maxime récupéra son smartphone et, pour la énième fois de la journée, cliqua sur le nom d’Adam Farrow.

5 Police Technique et Scientifique.

3.

Liya.

Un bruit le fit sursauter. Court, agressif. D’où venait-il ?

Une douleur violente naquit à la base de sa nuque, à lui en donner la nausée. Et toujours ce bourdonnement, par intermittence. Comme une alarme. Adam émergea de son sommeil agité, comme d’habitude. Combien de temps avait-il dormi ? Sa main tâtonna le vide jusqu’à extirper son téléphone de la poche de son pantalon.

— Farrow, répondit-il d’une voix caverneuse.

— Putain, Adam, ça fait des heures que j’essaie de te joindre !

Merde.

— Je t’écoute.

— On est attendus à l’I.M.L.6, l’autopsie va débuter.

— J’arrive.

— Dépêche ! Nasim Hejazy est le légiste sur cette affaire, autant te dire que…

— J’ai compris. Laisse-moi dix minutes.

Allongé de tout son long sur le canapé du salon, ses vêtements imbibés de transpiration, Adam prit conscience de son état. Ses pas le guidèrent entre des murs flous. De la cuisine, où il prit un cachet d’aspirine dans un verre aux inscriptions émaillées, jusqu’à la salle de bains où les odeurs et les sensations lui parurent si lointaines. Eau tiède, puis froide. Gel douche, dentifrice. Le tissu de sa chemise contre sa peau.

Liya.

Adam se souvint avoir de nouveau consulté les clichés ainsi que les rapports de police. Avant de s’être laissé envahir par ses cauchemars. L’eau effervescente coula au fond de sa gorge. Adam se saisit de ses clés et de sa veste. Tête baissée pour ne pas voir son reflet dans le haut miroir de l’entrée, il referma la porte d’un appartement aussi vide qu’il l’était.

À peine avait-il rejoint Maxime dans la cour extérieure de l’institut médico-légal de Paris que son ami s’était mis à lui faire la morale.

— Tu ne peux pas continuer comme ça. Je ne suis pas aveugle, Adam. Tu dois te faire aider… ça va te bouffer, tu sais.

Le capitaine Farrow reprit les commandes et coupa court à toute discussion. Ces démons lui appartenaient, à lui et à personne d’autre.

— Fais-moi un topo sur les avancées de l’enquête.

Maxime obtempéra, après un soupir appuyé.

— L’enquête de voisinage n’a rien donné, annonça-t-il. Personne n’a vu la victime pénétrer dans les catacombes, mais le réseau est tellement grand qu’il aurait très bien pu y accéder par une autre entrée. Côté caméras de vidéosurveillance, chou blanc. Elles sont coupées toutes les nuits pendant une dizaine de minutes, notre meurtrier a pu se servir de ce créneau, l’information est affichée sur des sites des citoyens de Paris.

— La scientifique ?

— J’ai discuté avec Merkos. L’endroit est truffé d’empreintes, impossible d’en ressortir quoi que ce soit. Le message a bien été écrit avec le sang de la victime, ils essaient de l’identifier et nous tiennent au courant. Idem pour les traces sur le sol les plus récentes, on ne sait jamais.

— Rien d’autre ?

— Non, chef. Mais de rien, chef, c’est un plaisir de te servir.

Adam ne releva pas le ton ironique.

— J’y vais, attends-moi ici, se contenta-t-il d’ordonner.

Sans prononcer un mot de plus, il sortit du véhicule banalisé. Puis il pénétra, d’un pas pressé dans l’institut médico-légal de Paris, en se faufilant par l’entrée réservée au personnel. Les couloirs grouillaient de monde.

Il s’attarda sur la mosaïque de carrelage que ses pieds foulaient. Éclairé par une lumière jaunie, fissurée de part et d’autre, le sol semblait sorti d’une autre époque. Comme si personne n’avait jugé bon, depuis tant d’années, d’accueillir les morts dans un environnement digne de ce nom. À l’étage supérieur, là où les vivants régnaient, il se souvenait d’un décor bien différent : statues imposantes et lustrées, sol en marbre brillant, plantes vertes entretenues çà et là. Mais, ici, dans les bas-fonds de la plus grande morgue de la capitale, rien ne justifiait un tel souci du détail. Adam s’arrêta devant une large porte sombre et frappa trois coups.

— Entrez, répondit une voix étouffée par la cloison.

À l’intérieur, un homme en blouse blanche l’attendait, dos tourné, et frottait ses mains en dessous d’un robinet ouvert à grandes eaux.

— Capitaine Farrow, ça fait longtemps ! La dernière fois que nous nous sommes vus, c’était quand déjà ?

— Avant-hier.

Adam ne supportait plus l’humour grinçant du légiste. Mais il fallait l’avouer, Nasim Hejazy était le meilleur de tout Paris et même au-delà. Ses cheveux poivre et sel peignés en arrière surplombaient un large front. Sous ses yeux farceurs, son sourire semblait immuable, comme si le légiste s’amusait de tout et de n’importe qui.

— Seulement ? Ça me semblait une éternité ! Adam Farrow, le fossoyeur ébène, celui qui m’amène plus de cadavres que l’ensemble des flics de la capitale. Et tous dans un état pitoyable en plus.

— C’est bon ? Vous avez terminé ?

— Et toujours, toujours, irrémédiablement hermétique à toute fantaisie. Quelle tristesse, je comprends que vous soyez seul.

Au milieu de la pièce, éclairée par deux néons à la luminosité blafarde, une longue table en métal trônait, presque fière elle aussi de présenter au policier le cadavre des catacombes.

— Allons-y, puisque vous semblez pressé. J’ai déjà réalisé l’autopsie, je ne vous ai pas attendu, vous m’excuserez.

Adam Farrow ravala sa fierté.

— Vos conclusions ?

— J’y venais. Votre victime est donc un jeune garçon, entre quatorze et quinze ans. Blond, caucasien. Aucun plombage, des organes en parfaite santé, un corps entretenu.

— Peu de chances qu’il soit fiché, donc.

— Connu des services de police ou non, ce gamin a souffert le martyre, il n’y a pas d’autre mot. Lacérations au niveau des membres inférieurs, du dos, morsures, toutes de plusieurs centimètres de profondeur…

— Qu’est-ce qui l’a tué ? coupa Adam.

— Droit au but, comme toujours. Je commence à avoir l’habitude. L’ablation du deuxième globe oculaire. Pratiquée en dernier. Son cœur a lâché sous l’effet de la douleur.

Adam Farrow s’accorda un instant de silence, le temps pour son esprit de laisser les questions émerger.

— Comment a-t-il pu supporter tout le reste ?

— Il n’a pas eu le choix. Vous ne l’avez sans doute pas remarqué, mais la langue de la victime a été sectionnée. Dix à douze heures avant sa mort. C’est là qu’a débuté son calvaire. On peut ensuite regrouper les blessures : d’abord les jambes, trois à quatre heures après le bassin, deux à trois heures après le dos, une heure après les bras, puis les yeux.

Adam réfléchissait, le regard fixé sur la dépouille du jeune homme.

— À chaque fois, il a attendu qu’il se réveille.

— C’est fort probable. En l’espace de ces quelques heures, ce gamin a dû faire deux à trois malaises vagaux et au moins un accident vasculaire, avant que le cœur ne s’arrête définitivement. Tous dus à une douleur au-delà de ce qu’un jeune homme de son âge peut supporter.

Adam tourna en rond. Ses doigts pressaient ses tempes jusqu’à les marquer.

— Ces lacérations. Elles sont toutes semblables ?

— Non, mais toutes ont été faites avec la même arme. Je pencherai pour un scalpel, ou un instrument très tranchant et fin, capable de ne pas abîmer les tissus. Notre meurtrier n’a pas œuvré de la même façon sur tous les membres : les jambes ont des entailles peu profondes, presque superficielles. Au fur et à mesure que l’on remonte vers le bassin, les incisions deviennent plus larges, plus appuyées.

Nasim Hejazy accompagnait ses paroles d’une démonstration visuelle dont Adam se serait bien passé.

— Là, regardez notamment cette blessure. À peine deux centimètres de long, mais bien quinze centimètres de profondeur. Il ne s’est arrêté qu’au niveau de l’os.

— C’est son premier, murmura Adam.

— Son premier ?

— Meurtre. Il n’était jamais passé à l’acte auparavant. C’est pour cela que les premières blessures sont timides, il a essayé. Pour voir ce que ça faisait.

— Eh ben, pour un dépucelage, il a été très loin ! Un vrai psychopathe en puissance.

Le capitaine Farrow n’accorda plus aucune attention aux remarques du légiste.

— Comment a-t-il pu ne laisser aucune trace ? Même avec la langue coupée, la victime aurait dû se débattre, de toutes ses forces. Impossible de nettoyer un endroit comme les catacombes, on aurait forcément dû trouver des éclats de sang, des marques au sol ou sur les murs. Surtout si notre meurtrier est réellement un amateur.

Le légiste lui fit signe d’approcher.

— Ici.

De son doigt, il pointa tour à tour les deux genoux du cadavre. Deux lignes rouges les barraient et laissaient entrevoir une chair déjà nécrosée.

— Après la langue, votre tueur a sectionné les deux tendons rotuliens, puis les tendons épicondyliens. Là, au niveau des coudes. Dès lors, le pauvre garçon ne pouvait plus bouger aucun membre.

La scène prenait forme et lui serrait les entrailles.

— Le tueur aurait des connaissances médicales suffisamment poussées pour savoir où entailler ?

— Non. Ou alors c’est le plus mauvais chirurgien de Paris. Il a frappé de manière approximative. Imaginez une marionnette qui ne tient pas en place et n’obéit plus à son maître. Le premier réflexe, pour qu’elle arrête, serait de couper les fils. C’est exactement ce que votre homme a fait.

— OK, donc le gamin est à terre et gesticule, langue coupée. Le tueur lui porte plusieurs coups au niveau des articulations. Il ne peut plus bouger et est à sa merci. Il peut alors le mutiler pendant plusieurs heures.

— Ça collerait avec ce que j’ai pu constater en tout cas.

— Mais avant tout ça ? Comment a-t-il pu entrer un ustensile coupant dans sa bouche sans lui porter un seul coup ? Comment mettre un homme, même si ce n’est qu’un garçon, à terre sans le forcer par la violence ?

— Vous voulez mon humble avis, capitaine ? Ou bien ces questions ne m’étaient pas destinées ?

— Dites toujours.

— Un jeu.

Des frissons parcoururent son échine. Le légiste poursuivit.

— À l’arrière du crâne, sous les cheveux, on trouve une quantité très importante de poussière, ainsi que quelques cailloux. Je dirais donc que votre victime était d’abord allongée, dos sur le sol. À ce stade, aucune blessure. D’abord, le tueur l’entaille sur les cuisses, puis sur les jambes. Les premières entailles, les plus légères. Une sorte de scarification. Ah, d’ailleurs, j’ai pu relever une dizaine de cicatrices plus anciennes, certaines très proches des veines radiales.

— La victime s’automutilait ?

— Sans doute. Ou se faisait entailler par d’autres, d’où ma supposition.

Les hôpitaux. Adam nota mentalement de contacter les établissements les plus proches, signalement à l’appui. Un adolescent sujet à ce genre de déviances a de grandes chances d’être passé par la case « urgences. »

— Ensuite, poursuivit le légiste, il s’attaque au haut du torse. Deux entailles sur les pectoraux, déjà plus longues, mais toujours superficielles. Vient enfin la langue. Rien que sur la partie restante, on dénombre cinq à six coupures. C’est à ce moment-là que le jeu a dû dégénérer. La langue est coupée puis, dans la foulée, les tendons.

Adam resta interdit pendant plusieurs secondes.

— Et les morsures ?