Nouveaux contes à Ninon - Émile Zola - E-Book

Nouveaux contes à Ninon E-Book

Emile Zola

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Beschreibung

Ce sont des contes, rien que des contes, de la confiture dans de la porcelaine de gamins. N'est-ce pas charmant ? Écoute, curieuse. J'ai d'abord quelques contes assez décents; certains même ont un commencement et une fin ; d'autres, il est vrai, vont pieds nus, après avoir jeté leur bonnet par-dessus les toits. Mais, je dois t'avertir que, plus loin, nous entrerons dans des fantaisies qui battent absolument la campagne. Dame ! j'ai tout glané, il fallait bien te retenir la nuit entière. Là, je chante la chanson des « t'en souviens-tu ? » Ce sont nos souvenirs à la queue-leu-leu, ma fille ; tout ce qu'il y a de plus doux pour nous, le meilleur de nos amours. Si cela ennuie les autres, tant pis ! ils n'ont pas besoin de venir mettre le nez dans nos affaires

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Seitenzahl: 243




Nouveaux contes à Ninon

Émile ZolaNouveaux contes à NinonContesSouvenirsLes quatre journées de Jean GourdonPage de copyright

Émile Zola

1840-1902

Nouveaux contes à Ninon

Zola a publié quatre recueil de nouvelles : Contes à Ninon (1864), Nouveaux Contes à Ninon (1874), Le Capitaine Burle (1882) et Naïs Micoulin (1884). À cette liste il faut ajouter les Esquisses parisiennes, ensemble de quatre nouvelles publiées en appendice du roman LeVœu d’une morte (1866), et Les Soirées de Médan (1880), recueil collectif publié avec Joris-Karl Huysmans, Guy de Maupassant, Henry Céard, Léon Hennique et Paul Alexis, dans lequel Zola a donné « L’Attaque du moulin ». Citons également Madame Sourdis, recueil posthume constitué par Eugène Fasquelle en 1929.

Cahier raisonné des œuvres de Zola.

http ://www.cahiers-naturalistes.com/catalogue.htm

Nouveaux contes à Ninon

Édition de référence :

Paris, G. Charpentier, Éditeur, 1879.

À Ninon

Il y a juste dix ans, ma chère âme, que je t’ai conté mes premiers contes. Quels beaux amoureux nous étions alors ! J’arrivais de cette terre de Provence, où j’ai grandi si libre, si confiant, si plein de tous les espoirs de la vie. J’étais à toi, à toi seule, à ta tendresse, à ton rêve.

Te souviens-tu, Ninon ? Le souvenir est aujourd’hui l’unique joie où mon cœur se repose. Jusqu’à vingt ans, nous avons battu ensemble les sentiers. J’entends tes petits pieds sur la terre dure ; j’aperçois des bouts de ta jupe blanche au ras des herbes folles ; je sens ton haleine parmi de lointains souffles de sauge, qui m’arrivent comme des bouffées de jeunesse. Et les heures charmantes se précisent : c’était un matin, sur la berge, au bord de l’eau réveillée à peine, toute pure, toute rosé des premières rougeurs du ciel ; c’était une après-midi, dans les arbres, dans un trou de feuilles, avec la campagne écrasée, dormant autour de nous, sans un frisson ; c’était un soir, au milieu d’un pré, lentement noyé sous le flot bleuâtre du crépuscule, qui coulait des coteaux ; c’était une nuit, marchant le long d’une route interminable, allant tous deux à l’inconnu, insoucieux des étoiles elles-mêmes, au seul bonheur de laisser la ville, de nous perdre loin, très loin, au fond de l’ombre discrète. Te souviens-tu, Ninon ?

Quelle vie heureuse ! Nous étions lâchés dans l’amour, dans l’art, dans le songe. Il n’est pas de buisson qui n’ait caché nos baisers, étouffé nos causeries. Je t’emmenais, je te promenais, comme la vivante poésie de mon enfance. À nous deux, nous avions le ciel, la terre, et les arbres, et les eaux, jusqu’aux roches nues qui fermaient l’horizon. Il me semblait, à cet âge, qu’en ouvrant les bras, j’allais prendre toute la campagne sur ma poitrine, pour lui donner un baiser de paix. Je me sentais des forces, des désirs, des bontés de géant. Nos courses de gamins échappés, nos amours d’oiseaux libres, m’avaient inspiré un grand mépris du monde, une tranquille croyance aux seules énergies de la vie. Oui, c’est dans tes tendresses de toutes les heures, mon amie, que j’ai fait jadis cette provision de courage, dont mes compagnons, plus tard, se sont si souvent étonnés. Les illusions de nos cœurs étaient des armures d’acier fin, qui me protègent encore.

Je te quittai, je quittai cette Provence dont tu étais l’âme, et ce fut toi que, dès la veille de la lutte, j’invoquais comme une bonne sainte. Tu eus mon premier livre. Il était tout plein de ton être, tout parfumé du parfum de tes cheveux. Tu m’avais envoyé au combat, avec un baiser au front, en amante brave qui veut la victoire du soldat qu’elle aime. Et moi, je ne me souvenais toujours que de ce baiser, je ne pensais qu’à toi, je ne pouvais parler que de toi.

Dix ans se sont écoulés. Ah ! ma chère âme, que de tempêtes ont grondé, que d’eau noire, que de débâcles ont passé depuis ce temps sous les ponts croulants de mes rêves ! Dix ans de travaux forcés, dix ans d’amertume, de coups donnés et reçus, d’éternel combat ! J’ai le cœur et le cerveau tout balafrés de blessures. Si tu voyais ton amoureux de jadis, ce grand garçon souple qui rêvait de déplacer les montagnes d’une chiquenaude, si tu le voyais passer dans le jour blafard de Paris, la face terreuse, alourdi de lassitude, tu grelotterais, ma pauvre Ninon, en regrettant les clairs soleils, les midis ardents, éteints à jamais. Certains soirs, je suis si brisé, que j’ai une envie lâche de m’asseoir au bord de la route, quitte à m’endormir pour toujours dans le fossé. Et sais-tu, Ninon, ce qui me pousse sans cesse en avant, ce qui me rend du cœur, à chaque faiblesse ? C’est ta voix, ma bien-aimée, ta voix lointaine, ton filet de voix pure qui me crie mes serments.

Certes, je te sais fille de courage. Je puis te montrer mes plaies, tu ne m’en aimeras que mieux. Cela me soulagera de me plaindre à toi, qui me consoleras. Je n’ai pas quitté la plume un seul jour, mon amie ; je me suis battu en soldat qui a son pain à gagner ; si la gloire vient, elle m’empêchera de manger mon pain sec. Que de besogne mauvaise, et dont j’ai encore le dégoût à la gorge ! Pendant dix ans, j’ai alimenté comme tant d’autres du meilleur de moi la fournaise du journalisme. De ce labeur colossal, il ne reste rien, qu’un peu de cendre. Feuilles jetées au vent, fleurs tombées à la boue, mélange de l’excellent et du pire, gâché dans l’auge commune. J’ai touché à toutes choses, je me suis sali les mains dans ce torrent de médiocrité trouble qui coule à pleins bords. Mon amour de l’absolu saignait, au milieu de ces niaiseries, si grosses d’importance le matin, si oubliées le soir. Lorsque je rêvais quelque coup de pouce éternel donné dans le granit, quelque œuvre de vie plantée debout à jamais, je soufflais des bulles de savon que crevait l’aile des mouches ronflantes au soleil. J’aurais glissé à l’hébétement d’un métier si, dans mon amour de la force, je n’avais eu une consolation, celle de cette production incessante, qui me rompait à toutes les fatigues.

Puis, mon amie, j’étais armé en guerre. Tu ne saurais croire les soulèvements de colère que la sottise produisait en moi. J’avais la passion de mes opinions, j’aurais voulu enfoncer mes croyances dans la gorge des autres. Un livre me rendait malade, un tableau me désespérait comme une catastrophe publique ; je vivais dans une bataille continue d’admiration et de mépris. En dehors des lettres, en dehors de l’art, le monde n’était plus. Et quels coups de plume, quels chocs furieux pour faire la place nette ! Aujourd’hui, je hausse les épaules. Je suis un vieil endurci dans le mal, j’ai gardé ma foi, je crois même être plus intraitable encore ; mais je me contente de m’enfermer et de travailler. C’est la seule façon de discuter sainement ; car les œuvres ne sont que des arguments, dans l’éternelle discussion du beau.

Tu penses bien que je ne suis pas sorti intact de la bataille. J’ai des cicatrices un peu partout, je te l’ai dit, au cerveau et au cœur. Je ne riposte plus, j’attends qu’on s’habitue à mon air. Peut-être ainsi pourrai-je te revenir entier. C’est que, mon amie, j’ai quitté nos galants sentiers d’amoureux, où les fleurs poussent, où l’on ne cueille que des sourires. J’ai pris la grand’route, grise de poussière, aux arbres maigres ; je me suis même, je le confesse, arrêté curieusement devant des chiens crevés, au coin des bornes ; j’ai parlé de vérité, j’ai prétendu qu’on pouvait tout écrire, j’ai voulu prouver que l’art est dans la vie et non ailleurs. Naturellement, on m’a poussé au ruisseau. Moi, Ninon, moi qui ai employé ma jeunesse à glaner pour ton corsage les pâquerettes et les bluets !

Tu me pardonneras mes infidélités d’amant. Les hommes ne peuvent rester toujours dans les jupes des filles. Il vient une heure où vos fleurs sont trop douces. Tu te rappelles la pâle soirée d’automne, la soirée de nos adieux ? C’est au sortir de tes bras frêles, que la vérité m’a emporté dans ses dures mains. J’ai été fou d’analyse exacte. Après les travaux courants, je prenais mes nuits, j’écrivais page à page les livres qui me hantaient. Si j’ai un orgueil, j’ai celui de cette volonté, dont l’effort m’a tiré lentement des besognes du métier. J’ai mangé, sans rien vendre de mes croyances. Je te devais ces confidences, à toi qui as le droit de savoir quel homme est devenu l’enfant dont tu as protégé les débuts.

Aujourd’hui, ma seule souffrance est d’être seul. Le monde finit à la grille de mon jardin. Je me suis enfermé chez moi pour ne mettre que le travail dans ma vie, et je me suis si bien enfermé, que personne ne vient plus. C’est pourquoi, ma chère âme, j’ai évoqué ton souvenir, au milieu de la lutte. J’étais trop seul, après dix ans de séparation ; je voulais te revoir, te baiser les cheveux, te dire que je t’aime toujours. Cela me soulage. Viens, et n’aie point peur, je ne suis pas si noir qu’on me fait. Je t’assure, je t’aime toujours, je rêve d’avoir encore des roses, pour en mettre un bouquet à ton sein. J’ai des envies de laitage. Si je ne craignais de faire rire, je t’emmènerais sous quelque charmille, avec un mouton blanc, pour nous dire tous les trois des choses tendres.

Et sais-tu ce que j’ai fait, Ninon, pour te retenir auprès de moi toute cette nuit ? Je te le donne en mille. J’ai fouillé le passé, j’ai cherché dans ces centaines de pages écrites un peu partout, si je n’en trouverais pas d’assez délicates pour tes oreilles. Au beau milieu de mes rudesses, il m’a plu de mettre cette douceur. Oui, j’ai voulu ce régal pour nous deux. Nous redevenons enfants, nous goûtons sur l’herbe. Ce sont des contes, rien que des contes, de la confiture dans de la porcelaine de gamins. N’est-ce pas charmant ? trois groseilles, deux grains de raisin sec, suffiront à notre faim, et nous nous griserons avec cinq gouttes de vin dans de l’eau claire. Écoute, curieuse. J’ai d’abord quelques contes assez décents ; certains même ont un commencement et une fin ; d’autres, il est vrai, vont pieds nus, après avoir jeté leur bonnet par-dessus les toits. Mais, je dois t’avertir que, plus loin, nous entrerons dans des fantaisies qui battent absolument la campagne. Dame ! j’ai tout glané, il fallait bien te retenir la nuit entière. Là, je chante la chanson des « t’en souviens-tu ? » Ce sont nos souvenirs à la queue-leu-leu, ma fille ; tout ce qu’il y a de plus doux pour nous, le meilleur de nos amours. Si cela ennuie les autres, tant pis ! ils n’ont pas besoin de venir mettre le nez dans nos affaires. Puis, pour te garder encore, j’entamerai une longue histoire, la dernière, celle qui nous mènera, je l’espère, jusqu’au matin. Elle est tout au bout des autres, placée à dessein pour t’endormir dans mes bras. Nous laisserons tomber le volume, et nous nous embrasserons.

Ah ! Ninon, quelle débauche de blanc et de rose ! Je ne promets pas cependant que, malgré tous mes soins à enlever les épines, il ne reste pas quelque goutte de sang dans ma botte de fleurs. Je n’ai plus les mains assez pures pour nouer des bouquets sans danger. Mais ne t’inquiète point : si tu te piques, je baiserai tes doigts, je boirai ton sang. Ce sera moins fade.

Demain, j’aurai rajeuni de dix ans. Il me semblera que j’arrive de la veille, du fond de notre jeunesse, avec le miel de ton baiser aux lèvres. Ce sera le recommencement de ma tâche. Ah ! Ninon, je n’ai rien fait encore. Je pleure sur cette montagne de papier noirci ; je me désole à penser que je n’ai pu étancher ma soif du vrai, que la grande nature échappe à mes bras trop courts. C’est l’âpre désir, prendre la terre, la posséder dans une étreinte, tout voir, tout savoir, tout dire. Je voudrais coucher l’humanité sur une page blanche, tous les êtres, toutes les choses ; une œuvre qui serait l’arche immense.

Et ne m’attends pas de longtemps au rendez-vous que je t’ai donné, en Provence, après la tâche achevée. Il y a trop à faire. Je veux le roman, je veux le drame, je veux la vérité partout. Ne m’apporte plus ton cher souvenir que la nuit ; viens sur le rayon de lune qui glisse entre mes rideaux, à l’heure où je pourrai pleurer avec toi sans être vu. J’ai besoin de toute ma virilité. Plus tard, oh ! plus tard, ce sera moi qui irai te retrouver dans les campagnes tièdes encore de nos tendresses. Nous serons bien vieux ; mais nous nous aimerons toujours. Tu me mèneras en pèlerinage sur la berge, au bord de l’eau, réveillée à peine ; dans les trous de feuilles, avec la campagne ardente dormant autour de nous ; au milieu des prés, lentement noyés sous le flot bleuâtre du crépuscule ; le long de la route interminable, insoucieux des étoiles, au seul bonheur de nous perdre dans l’ombre. Et les arbres, les brins d’herbe, jusqu’aux cailloux, nous reconnaîtront de loin, à nos baisers, et nous souhaiteront la bien-venue.

Écoute, pour que nous ne nous cherchions pas je veux te dire derrière quelle haie j’irai te prendre. Tu sais l’endroit où la rivière fait un coude, après le pont, plus bas que le lavoir, juste en face du grand rideau de peupliers ? Souviens-toi, nous nous y sommes baisé les mains, un matin de mai. Eh bien ! à gauche, il y a une haie d’aubépines, ce mur de verdure au pied duquel nous nous couchions pour ne plus voir que le bleu du ciel. C’est derrière la haie d’aubépines, ma chère âme, que je te donne rendez-vous, à des années, un jour de soleil pâle, lorsque ton cœur me saura dans les environs.

Émile Zola.

Paris, 1er octobre 1874.

Contes

Un bain

Je te le donne en mille, Ninon. Cherche, invente, imagine : un vrai conte bleu, quelque chose de terrifiant et d’invraisemblable... Tu sais, la petite baronne, cette excellente Adeline de C***, qui avait juré... Non, tu ne devinerais pas, j’aime mieux te tout dire.

Eh bien ! Adeline se remarie, positivement. Tu doutes, n’est-ce pas ? Il faut que je sois au Mesnil-Rouge, à soixante-sept lieues de Paris, pour croire à une pareille histoire. Ris, le mariage ne s’en fera pas moins. Cette pauvre Adeline, qui était veuve à vingt-deux ans, et que la haine et le mépris des hommes rendaient si jolie ! En deux mois de vie commune, le défunt, un digne homme, certes, pas trop mal conservé, qui eût été parfait sans les infirmités dont il est mort, lui avait enseigné toute l’école du mariage. Elle avait juré que l’expérience suffisait. Et elle se remarie ! Ce que c’est que de nous, pourtant !

Il est vrai qu’Adeline a eu de la malechance. On ne prévoit pas une aventure pareille. Et si je te disais qui elle épouse ! Tu connais le comte Octave de R***, ce grand jeune homme qu’elle détestait si parfaitement. Ils ne pouvaient se rencontrer sans échanger des sourires pointus, sans s’égorger doucement avec des phrases aimables. Ah ! les malheureux ! si tu savais où ils se sont rencontrés une dernière fois... Je vois bien qu’il faut que je te conte ça. C’est tout un roman. Il pleut ce matin. Je vais mettre la chose en chapitres.

I

Le Château est à six lieues de Tours. Du Mesnil-Rouge, j’en vois les toits d’ardoise, noyés dans les verdures du parc. On le nomme le Château de la Belle-au-Bois-dormant, parce qu’il fut jadis habité par un seigneur qui faillit y épouser une de ses fermières. La chère enfant y vécut cloîtrée, et je crois que son ombre y revient. Jamais pierres n’ont eu une telle senteur d’amour.

La Belle qui y dort aujourd’hui est la vieille comtesse de M***, une tante d’Adeline. Il y a trente ans qu’elle doit venir passer un hiver à Paris. Ses nièces et ses neveux lui donnent chacun une quinzaine, à la belle saison. Adeline est très ponctuelle. D’ailleurs, elle aime le Château, une ruine légendaire que les pluies et les vents émiettent, au milieu d’une forêt vierge.

La vieille comtesse a formellement recommandé de ne toucher ni aux plafonds qui se lézardent, ni aux branches folles qui barrent les allées. Elle est heureuse de ce mur de feuilles qui s’épaissit là, chaque printemps, et elle dit, d’ordinaire, que la maison est encore plus solide qu’elle. La vérité est que toute une aile est par terre. Ces aimables retraites, bâties sous Louis XV, étaient, comme les amours du temps, un déjeuner de soleil. Les plâtres se sont fendus, les planchers ont cédé, la mousse a verdi jusqu’aux alcôves. Toute l’humidité du parc a mis là une fraîcheur où passe encore l’odeur musquée des tendresses d’autrefois.

Le parc menace d’entrer dans la maison. Des arbres ont poussé au pied des perrons, dans les fentes des marches. Il n’y a plus que la grande allée qui soit carrossable ; encore faut-il que le cocher conduise ses bêtes à la main. À droite, à gauche, les taillis restent vierges, creusés de rares sentiers, noirs d’ombre, où l’on avance, les mains tendues, écartant les herbes. Et les troncs abattus font des impasses de ces bouts de chemins, tandis que les clairières rétrécies ressemblent à des puits ouverts sur le bleu du ciel. La mousse pend des branches, les douces-amères tendent des rideaux sous les futaies ; des pullulements d’insectes, des bourdonnements d’oiseaux qu’on ne voit pas, donnent une étrange vie à cette énormité de feuillages. J’ai eu souvent de petits frissons de peur, en allant rendre visite à la comtesse ; les taillis me soufflaient sur la nuque des haleines inquiétantes.

Mais il y a surtout un coin délicieux et troublant, dans le parc : c’est à gauche du Château, au bout d’un parterre, où il ne pousse plus que des coquelicots aussi grands que moi. Sous un bouquet d’arbres, une grotte se creuse, s’enfonçant au milieu d’une draperie de lierre, dont les bouts traînent jusque dans l’herbe. La grotte, envahie, obstruée, n’est plus qu’un trou noir, au fond duquel on aperçoit la blancheur d’un Amour de plâtre, souriant, un doigt sur la bouche. Le pauvre Amour est manchot, et il a, sur l’œil droit, une tache de mousse qui le rend borgne. Il semble garder, avec son sourire pâle d’infirme, quelque amoureuse dame morte depuis un siècle.

Une eau vive, qui sort de la grotte, s’étale en large nappe au milieu de la clairière ; puis, elle s’échappe par un ruisseau perdu sous les feuilles. C’est un bassin naturel, au fond de sable, dans lequel les grands arbres se regardent ; le trou bleu du ciel fait une tache bleue au centre du bassin. Des joncs ont grandi, des nénuphars ont élargi leurs feuilles rondes. On n’entend, dans le jour verdâtre de ce puits de verdure, qui semble s’ouvrir en haut et en bas sur le lac du grand air, que la chanson de l’eau, tombant éternellement, d’un air de lassitude douce. De longues mouches d’eau patinent dans un coin. Un pinson vient boire, avec des mines délicates, craignant de se mouiller les pattes. Un frisson brusque des feuilles donne à la mare une pâmoison de vierge dont les paupières battent. Et, du noir de la grotte, l’Amour de plâtre commande le silence, le repos, toutes les discrétions des eaux et des bois, à ce coin voluptueux de nature.

II

Lorsque Adeline accorde une quinzaine à sa tante, ce pays de loups s’humanise. Il faut élargir les allées pour que les jupes d’Adeline puissent passer. Elle est venue, cette saison, avec trente-deux malles, qu’on a dû porter à bras, parce que le camion du chemin de fer n’a jamais osé s’engager dans les arbres. Il y serait resté, je te le jure.

D’ailleurs, Adeline est une sauvage, comme tu sais. Elle est fêlée, là, entre nous. Au couvent, elle avait des imaginations vraiment drôles. Je la soupçonne de venir au Château de la Belle-au-Bois-dormant pour y dépenser, loin des curieux, son appétit d’extravagances. La tante reste dans son fauteuil, le Château appartient à la chère enfant qui doit y rêver les plus étonnantes fantaisies. Cela la soulage. Quand elle sort de ce trou, elle est sage pour une année.

Pendant quinze jours, elle est la fée, l’âme des verdures. On la voit en toilette de gala, promener des dentelles blanches et des nœuds de soie au milieu des broussailles. On m’a même assuré l’avoir rencontrée en marquise Pompadour, avec de la poudre et des mouches, assise sur l’herbe, dans le coin le plus désert du parc. D’autres fois, on a aperçu un petit jeune homme blond qui suivait doucement les allées. Moi, j’ai une peur affreuse que le petit jeune homme ne soit cette chère toquée.

Je sais qu’elle fouille le Château des caves aux greniers. Elle furète dans les encoignures les plus noires, sonde les murs de ses petits poings, flaire de son nez rosé toute cette poussière du passé. On la trouve sur des échelles, perdue au fond des grandes armoires, l’oreille tendue aux fenêtres, rêveuse devant les cheminées, avec l’envie évidente de monter dedans et de regarder. Puis, comme elle ne trouve sans doute pas ce qu’elle cherche, elle court le parterre aux grands coquelicots, les sentiers noirs d’ombre, les clairières blanches de soleil. Elle cherche toujours, le nez au vent, saisissant le lointain et vague parfum d’une fleur de tendresse qu’elle ne peut cueillir.

Positivement, je te l’ai dit, Ninon, le vieux Château sent l’amour, au milieu de ses arbres farouches. Il y a eu une fille enfermée là dedans, et les murs ont conservé l’odeur de cette tendresse, comme les vieux coffrets où l’on a serré des bouquets de violettes. C’est cette odeur-là, je le jurerais, qui monte à la tête d’Adeline et qui la grise. Puis, quand elle a bu ce parfum de vieil amour, quand elle est grise, elle partirait sur un rayon de lune visiter le pays des contes, elle se laisserait baiser au front par tous les chevaliers de passage qui voudraient bien l’éveiller de son rêve de cent ans.

Des langueurs la prennent, elle porte des petits bancs dans le bois pour s’asseoir. Mais, par les jours de grandes chaleurs, son soulagement est d’aller se baigner, la nuit, dans le bassin, sous les hauts feuillages. C’est là sa retraite. Elle est la fille de la source. Les joncs ont des tendresses pour elle. L’Amour de plâtre lui sourit, quand elle laisse tomber ses jupes et qu’elle entre dans l’eau, avec la tranquillité de Diane confiante dans la solitude. Elle n’a que les nénuphars pour ceinture, sachant que les poissons eux-mêmes dorment d’un sommeil discret. Elle nage doucement, ses épaules blanches hors de l’eau, et l’on dirait un cygne gonflant les ailes, filant sans bruit. La fraîcheur calme ses anxiétés. Elle serait parfaitement tranquille, sans l’Amour manchot qui lui sourit.

Une nuit, elle est allée au fond de la grotte, malgré la peur horrible de cette ombre humide ; elle s’est dressée sur la pointe des pieds, mettant l’oreille aux lèvres de l’Amour, pour savoir s’il ne lui dirait rien.

III

Ce qu’il y a d’affreux, cette saison, c’est que la pauvre Adeline, en arrivant au Château, a trouvé, installé dans la plus belle chambre, le comte Octave de R..., ce grand jeune homme, son ennemi mortel. Il paraît qu’il est quelque peu le petit cousin de la vieille madame de M... Adeline a juré qu’elle le délogerait. Elle a bravement défait ses malles, et elle a repris ses courses, ses fouilles éternelles. Octave, pendant huit jours, l’a tranquillement regardée de sa fenêtre, en fumant des cigares. Le soir, plus de paroles aiguës, plus de guerre sourde. Il était d’une telle politesse, qu’elle a fini par le trouver assommant, et qu’elle ne s’est plus occupée de lui. Lui, fumait toujours ; elle, battait le parc et prenait ses bains.

C’était vers minuit qu’elle descendait à la nappe d’eau, quand tout le monde dormait. Elle s’assurait surtout si le comte Octave avait bien soufflé sa bougie. Alors, à petits pas, elle s’en allait, comme à un rendez-vous d’amour, avec des désirs tout sensuels pour l’eau froide. Elle avait un petit frisson de peur exquis, depuis qu’elle savait un homme au Château. S’il ouvrait une fenêtre, s’il apercevait un coin de son épaule à travers les feuilles ! Rien que cette pensée la faisait grelotter, quand elle sortait ruisselante de la nappe, et qu’un rayon de lune blanchissait sa nudité de statue.

Une nuit, elle descendit vers onze heures. Le Château dormait depuis deux grandes heures. Cette nuit-là, elle se sentait des hardiesses particulières. Elle avait écouté à la porte du comte, et elle croyait l’avoir entendu ronfler. Fi ! un homme qui ronfle ! Cela lui avait donné un grand mépris pour les hommes, un grand désir des caresses fraîches de l’eau, dont le sommeil est si doux. Elle s’attarda sous les arbres, prenant plaisir à détacher ses vêtements un à un. Il faisait très sombre, la lune se levait à peine ; et le corps blanc de la chère enfant ne mettait sur la rive qu’une blancheur vague de jeune bouleau. Des souffles chauds venaient du ciel, qui passaient sur ses épaules avec des baisers tièdes. Elle était très à l’aise, un peu languissante, un peu étouffée par la chaleur, mais pleine d’une nonchalance heureuse qui lui faisait, sur le bord, tâter la source du pied.

Cependant, la lune tournait, éclairait déjà un coin de la nappe. Alors, Adeline, épouvantée, aperçut sur cette nappe une tête qui la regardait, dans ce coin éclairé. Elle se laissa glisser, se mit de l’eau jusqu’au menton, croisa les bras comme pour ramener sur sa poitrine tous les voiles tremblants du bassin, et demanda d’une voix frémissante :

– Qui est là ?... Que faites-vous là ?

– C’est moi, madame, répondit tranquillement le comte Octave... N’ayez pas peur, je prends un bain.

IV

Il se fit un silence formidable. Il n’y avait plus, sur la nappe d’eau, que les ondulations qui s’élargissaient lentement autour des épaules d’Adeline et qui allaient mourir sur la poitrine du comte, avec un clapotement léger. Celui-ci, tranquillement, leva les bras, fit le geste de prendre une branche de saule pour sortir de l’eau.

– Restez, je vous l’ordonne, cria Adeline d’une voix terrifiée... Rentrez dans l’eau, rentrez dans l’eau bien vite !

– Mais, madame, répondit-il en rentrant dans l’eau jusqu’au cou, c’est qu’il y a plus d’une heure que je suis là.

– Ça ne fait rien, monsieur, je ne veux pas que vous sortiez, vous comprenez... Nous attendrons.

Elle perdait la tête, la pauvre baronne. Elle parlait d’attendre, sans trop savoir, l’imagination détraquée par les éventualités terribles qui la menaçaient. Octave eut un sourire.

– Mais, hasarda-t-il, il me semble qu’en tournant le dos...

– Non, non, monsieur ! Vous ne voyez donc pas la lune !

Il était de fait que la lune avait marché et qu’elle éclairait en plein le bassin. C’était une lune superbe. Le bassin luisait, pareil à un miroir d’argent, au milieu du noir des feuilles ; les joncs, les nénuphars des bords, faisaient sur l’eau des ombres finement dessinées, comme lavées au pinceau, avec de l’encre de Chine. Une pluie chaude d’étoiles tombait dans le bassin par l’étroite ouverture des feuillages. Le filet d’eau coulait derrière Adeline, d’une voix plus basse et comme moqueuse. Elle hasarda un coup d’œil dans la grotte, elle vit l’Amour de plâtre qui lui souriait d’un air d’intelligence.

– La lune, certainement, murmura le comte, pourtant en tournant le dos...

– Non, non, mille fois non. Nous attendrons que la lune ne soit plus là... Vous voyez, elle marche. Quand elle aura atteint cet arbre, nous serons dans l’ombre...

– C’est qu’il y en a pour une bonne heure, avant qu’elle soit derrière cet arbre !

– Oh ! trois quarts d’heure au plus... Ça ne fait rien. Nous attendrons... Quand la lune sera derrière l’arbre, vous pourrez vous en aller.

Le comte voulut protester ; mais, comme il faisait des gestes en parlant, et qu’il se découvrait jusqu’à la ceinture, elle poussa de petits cris de détresse si aigus, qu’il dut, par politesse, rentrer dans le bassin jusqu’au menton. Il eut la délicatesse de ne plus remuer. Alors, ils restèrent tous les deux là, en tête-à-tête, on peut le dire. Les deux têtes, cette adorable tête blonde de la baronne, avec les grands yeux que tu sais, et cette tête fine du comte, aux moustaches un peu ironiques, demeurèrent bien sagement immobiles, sur l’eau dormante, à une toise au plus l’une de l’autre. L’Amour de plâtre, sous la draperie de lierre, riait plus fort.

V

Adeline s’était jetée en plein dans les nénuphars. Quand la fraîcheur de l’eau l’eut remise, et qu’elle eut pris ses dispositions pour passer là une heure, elle vit que l’eau était d’une limpidité vraiment choquante. Au fond, sur le sable, elle apercevait ses pieds nus. Il faut dire que cette diablesse de lune se baignait, elle aussi, se roulait dans l’eau, l’emplissait des frétillements d’anguilles de ses rayons. C’était un bain d’or liquide et transparent. Peut-être le comte voyait-il les pieds nus sur le sable, et s’il voyait les pieds et la tête... Adeline se couvrit, sous l’eau, d’une ceinture de nénuphars. Doucement, elle attira de larges feuilles rondes qui nageaient, et s’en fit une grande collerette. Ainsi habillée, elle se sentit plus tranquille.

Cependant, le comte avait fini par prendre la chose stoïquement. N’ayant pas trouvé une racine pour s’asseoir, il s’était résigné à se tenir à genoux. Et pour ne pas avoir l’air tout à fait ridicule, avec de l’eau au menton, comme un homme perdu dans un plat à barbe colossal, il avait lié conversation avec la comtesse, évitant tout ce qui pouvait rappeler le désagrément de leur position respective.

– Il a fait bien chaud aujourd’hui, madame.

– Oui, monsieur, une chaleur accablante. Heureusement que ces ombrages donnent quelque fraîcheur.

– Oh ! certainement... Cette brave tante est une digne personne, n’est-ce pas ?

– Une digne personne, en effet.

Puis, ils parlèrent des dernières courses et des bals qu’on annonce déjà pour l’hiver prochain. Adeline, qui commençait à avoir froid, réfléchissait que le comte devait l’avoir vue pendant qu’elle s’attardait sur la rive. Cela était tout simplement horrible. Seulement, elle avait des doutes sur la gravité de l’accident. Il faisait noir sous les arbres, la lune n’était pas encore là ; puis, elle se rappelait, maintenant, qu’elle se tenait derrière le tronc d’un gros chêne. Ce tronc avait dû la protéger. Mais, en vérité, ce comte était un homme abominable. Elle le haïssait, elle aurait voulu que le pied lui glissât, qu’il se noyât. Certes, ce n’est pas elle qui lui aurait tendu la main. Pourquoi, quand il l’avait vue venir, ne lui avait-il pas crié qu’il était là, qu’il prenait un bain ? La question se formula si nettement en elle, qu’elle ne put la retenir sur ses lèvres. Elle interrompit le comte, qui parlait de la nouvelle forme des chapeaux.

– Mais je ne savais pas, répondit-il ; je vous assure que j’ai eu très peur. Vous étiez toute blanche, j’ai cru que c’était la Belle-au-Bois-dormant qui revenait, vous savez, cette fille qui a été enfermée ici... J’avais si peur, que je n’ai pas pu crier.

Au bout d’une demi-heure, ils étaient bons amis, Adeline s’était dit qu’elle se décolletait bien dans les bals, et qu’en somme elle pouvait montrer ses épaules. Elle était sortie un peu de l’eau, elle avait échancré la robe montante qui la serrait au cou. Puis, elle avait risqué les bras. Elle ressemblait à une fille des sources, la gorge nue, les bras libres, vêtue de toute cette nappe verte qui s’étalait et s’en allait derrière elle comme une large traîne de satin.