Oeuvres illustrées de Champfleury - Champfleury - E-Book

Oeuvres illustrées de Champfleury E-Book

Champfleury

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"Oeuvres illustrées de Champfleury", de Champfleury. Publié par Good Press. Good Press publie un large éventail d'ouvrages, où sont inclus tous les genres littéraires. Les choix éditoriaux des éditions Good Press ne se limitent pas aux grands classiques, à la fiction et à la non-fiction littéraire. Ils englobent également les trésors, oubliés ou à découvrir, de la littérature mondiale. Nous publions les livres qu'il faut avoir lu. Chaque ouvrage publié par Good Press a été édité et mis en forme avec soin, afin d'optimiser le confort de lecture, sur liseuse ou tablette. Notre mission est d'élaborer des e-books faciles à utiliser, accessibles au plus grand nombre, dans un format numérique de qualité supérieure.

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Champfleury

Oeuvres illustrées de Champfleury

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066302160

Table des matières

LES BOURGEOIS DE MOLINCHART.
I Visite d’un chevreuil à quelques bourgeois.
II La Société météorologique.
III Une jeune femme en province.
IV Un grand dîner.
V La vieille fille.
VI Conversation entre amis.
VII Diverses aventures de l’avoué savant.
VIII La distribution des prix.
IX Peines d’amour.
X Delirium archeologicum tremens.
XI La comédie sous la table.
XII Le cirque Loyal.
XIII M. Bonneau perd son parapluie.
XIV Catilinaires de province.
XV La maîtresse de pension.
XVI La Société Racinienne.
XVII Une visite à l’Observatoire.
XVIII La maison des dames Jérusalem.
XIX Misères d’intérieur.
XX Le bonheur.
XXI Traité de paix contre deux méchantes femmes.
XXII Julien à Jonquières.
CHIEN-CAILLOU.
I Silhouette de mon oncle.
II Avis au lecteur.
III Inventaire.
IV Les mansardes de poëtes. Les mansardes réelles.
V Le logis de mademoiselle Amourette.
VI Comment on dîne quelquefois.
VII Le père Samuel
VIII Un mariage au soleil.
IX La queue du bonheur.
SIMPLE HISTOIRE D’UN RENTIER ET D’UN LAMPISTE

LESBOURGEOIS DE MOLINCHART.

Table des matières

ŒUVRES ILLUSTRÉES DE CHAMPFLEURY

CHAMPFLEURY

IVisite d’un chevreuil à quelques bourgeois.

Table des matières

Il y a vingt ans, un chevreuil, poursuivi dans la plaine par des chasseurs, grimpa la montagne de Molinchart et traversa la ville. On en parle encore aujourd’hui.

Les grosses bêtes ne sont pas communes dans cette partie de la France. Quelquefois l’hiver, on entend parler d’un loup qui a été vu aux environs, mais le fait est rare.

Le chevreuil fit une entrée plus triomphale qu’un prince. Il se présenta à la porte de la ville au moment où le gardien de l’octroi était occupé à sonder une voiture de roulier. Comme la lourde voiture occupait tout le passage de la porte, le chevreuil fit un bond par-dessus la tête de l’employé, qui, stupéfait de ce bruit particulier, put à peine apercevoir les pattes de derrière de l’animal, au détour de la rue des Battoirs.

Devant la porte d’un marchand de tabac, on remarque une statuette de bois représentant un grenadier du temps de Louis XVI; il a un habit bleu à revers rouges, des culottes blanches, de grandes guêtres noires. De son bonnet à poil sort une grosse tête impassible, fortement colorée, dont les yeux sont occupés à regarder une longue pipe que la bouche serre avec amour. Le grenadier de bois excite généralement l’admiration des gens de la campagne qui arrivent par cette porte de la ville. Le chevreuil ne daigna pas lever les yeux sur ce brillant grenadier qui fume la même pipe depuis une centaine d’années.

L’animal allait déboucher sur la place du marché qui conduit à la mairie, lorsque, pris de vertige il rebroussa tout à coup chemin. Ces maisons, ces boutiques ne ressemblaient guère à sa tranquille forêt de Saint-Landry, qui appartient à la couronne et où les princes de la famille royale ne pensent guère à chasser.

«Ah! le voillà!» s’écria l’employé de l’octroi, qui courut au chevreuil, une sonde à la main.

L’animal sentait la ville, et voulait reprendre le chemin des champs; mais déjà son entrée avait produit un effet immense. Tout un atelier de couturières était aux fenêtres; les boutiquiers sortaient de leurs boutiques.

Le chevreuil avait choisi la plus dangereuse rue de la ville, car elle compte trois hôtels de voyageurs: le Soleil-d’Or, le Griffon et l’Écu. Les trois aubergistes sortirent précipitamment, occupés de cet événement, les uns armés de couteaux, les autres de broches; mais ces rivaux, en se disputant d’avance la possession du chevreuil, firent que la bête eut le temps d’enfiler une ruelle qui conduit aux remparts de la ville.

On vit alors un curieux spectacle: les marmitons, les cuisiniers des divers hôtels coururent à la poursuite de l’animal, en deux bandes différentes, l’une redescendant vers la porte de la ville, dans la crainte que le chevreuil ne coupât brusquement la montagne, l’autre suivant à la piste. Derrière eux on entendait un bruit confus de voix qui criaient:

«Arrêtez-le!

–Il faut aller au bas de la montagne.

–Vous ne l’aurez pas!»

Les aubergistes gourmandaient leurs gens, donnaient des ordres, des contre-ordres, et ne savaient guère comment se terminerait l’affaire. Au cas où le chevreuil voudrait bien se laisser prendre, un combat était imminent entre les gens des trois hôtels rivaux.

Le Griffon fit des ouvertures au Soleil-d’Or, et l’Écu souscrivit aux conditions suivantes, c’est-à-dire que le chevreuil serait loyalement partagé en trois parts. Le Griffon réclama le filet et les rognons; le Soleil-d’Or prit un quartier moins estimé, moyennant l’abandon de la tête pour l’exposer en montre; l’Écu, qui était arrivé le dernier à la poursuite de la bête, se contenta de ce que ses rivaux voulaient bien lui laisser, c’est-à-dire des bas morceaux.

Cependant le chevreuil trompait les calculs de ses ennemis; après avoir respiré l’air du haut des remparts, haletant, effrayé des rumeurs sourdes qui le suivaient, sentant l’odeur de la cuisine comme tous les animaux qui ont l’instinct de l’abattoir, il ne retrouvait plus sa piste et détournait encore une fois les remparts: c’était vouloir faire une seconde entrée dans la ville. Il arriva ainsi sous la voûte obscure de la mairie, où de tout temps les polissons de la ville jouent aux billes; en apercevant l’animal qui se présentait inopinément, les enfants se crurent en présence d’une bête féroce, et prirent la fuite en poussant des cris de terreur.

Le chevreuil essaya de rebrousser chemin; mais à cent pas de lui, il aperçut les tabliers blancs des gens de cuisine qui le poursuivaient; alors il continua sa course vers la mairie, qui forme un terrain en pente, au pied duquel se trouve la vieille tour des Évêques. C’était un mercredi, jour de marché; il y avait plus de monde là que partout ailleurs. Le voisinage de la mairie, la grande rue amènent toujours quelques allants et venants. Avant de tomber sur l’étalage du marchand de faïence qui fait face à l’hôtel de ville, le chevreuil était signalé à l’attention du maître d’hôtel de la Tête-Noire, occupé habituellement sur le pas de sa porte à attendre les voyageurs.

Le maître d’hôtel appela son chef et lui montra le chevreuil, qui, dans un élan désespéré, était tombé sur les faïences et les avait brisées. Le chef de cuisine dépêcha ses aides, et ils s’occupèrent à barrer le chemin des vignes par où la bête pouvait encore s’échapper; mais les gens de l’hôtel de la Tète-Noire n’étaient pas assez nombreux pour barrer entièrement la rue. Un petit marmiton, qui tenta de s’opposer à la fuite du chevreuil, fut renversé dans le ruisseau; l’animal pouvait se croire encore échappé au feu de la cuisine, lorsqu’à l’extrémité de la rue il rencontra le commissaire de police, qui publiait un arrêté de la ville à son de caisse. Le bruit du tambour fut la perte du chevreuil, qui, éperdu, entra dans la boutique de M. Jajeot, marchand de mercerie et de jouets d’enfants.

En ce moment, l’épicier était en train de détailler un pain de sucre. Il apportait à cette occupation un soin considérable: c’était réellement plaisir que de le voir donner un petit coup sec de marteau et tailler des morceaux de sucre carrés avec l’habileté d’un ouvrier adroit. A chaque nouveau fragment, M. Jajeot semblait se sourire à lui-même et se complimenter en dedans; cela se devinait à un certain clignotement d’yeux et à un léger mouvement des lèvres en avant, à la suite de quoi M. Jajeot prenait délicatement son sucre du bout des doigts et l’arrangeait avec symétrie dans une sorte de montre tendue d’un papier bleu de– ciel.

Quand la casse d’un certain nombre de morceaux de sucre avait produit quelques fragments sans importance, M. Jajeot prenait encore soin de les séparer de la poudre et de ranger ces fragments dans un bocal. C’est pendant que l’épicier enveloppait soigneusement sa poussière de sucre dans de grands cornets de papier, que le chevreuil entra et produisit un effet tel qu’il s’en voit peu dans les meilleurs mélodrames.

Le chevreuil s’embarrassa les pattes dans des petites charrettes d’enfants amoncelées par terre avec les jouets communs. M. Jajeot poussa un cri de terreur. Le chevreuil se releva et embarrassa ses bois dans les têtes de loup, les pelotes de ficelles, les balais accrochés au plafond. L’épicier prit son cornet de poudre de sucre et le brandit comme une lance: la poudre de sucre vola sur son comptoir. Les ramures empêtrées de pelotons de ficelles, le chevreuil agacé comme un taureau qui sent s’enfoncer dans son corps les mille flèches des picador es, se jeta au fond de la boutique, dans une montre qui contenait une trentaine de poupées de toutes les grandeurs, depuis la grande demoiselle habillée jusqu’à l’enfant dans le berceau. Un Turc tombant dans un sérail de Françaises eût témoigné moins de désirs; car le chevreuil semblait les embrasser les unes après les autres.

M. Jajeot anéanti avait secoué le moulin à café pour s’en faire une arme; mais ce moulin était fixé solidement au comptoir. L’épicier cherchait des armes et ne trouvait partout que des substances coloniales dont l’emploi comme machines de guerre constituait des frais énormes; il mit la main sur des pièces fausses de six livres qui étaient clouées au comptoir. S’il avait osé, M. Jajeot eût jeté des gros sous à la tête du chevreuil, mais c’eût été casser de gaieté de cœur les glaces des montres. Cependant, à chaque seconde, le désastre augmentait. Au-dessus des poupées était le compartiment des maisons, des fermes, des ménages, et chaque mouvement du chevreuil amenait un dégât nouveau dans les frêles boîtes de sapin.

Toute la boutique enfiévrée semblait atteinte de la danse de Saint-Guy.

C’étaient des pluies de polichinelles qui tombaient du plafond sur les tambours d’enfants; les ballons décrochés faisaient des bonds considérables, atteignaient le chef de M. Jajeot; tout était son et mouvement. Les chanterelles des petits violons rouges pleuraient, accrochées par le torrent des joujoux, semblable aux trombes de grenouilles qui effrayent les esprits ignorants.

Plus le bruit augmentait, plus le chevreuil effaré causait de dégâts; il se démenait dans la boutique comme un parchemin sur des charbons. Peut-être, sous la verdure de sa tranquille forêt, avait-il entendu par hasard le son d’un violon de ménétrier, à la tête d’une noce; qu’était-ce que cette musique en comparaison des aboiements des chiens à soufflets, des lapins jouant du tambour de basque, des grincements aigus des petits violons rouges, qui rendaient un dernier soupir sous ses bonds effrénés?

La tempête dans les forêts a ses horreurs parti culières quand le vent siffle cassant des branches, déracinant des arbres; mais le rebondissement des ballons, des balles de gomme, la cascade de billes; ces poupées éventrées dont le son coulait; ces polichinelles aux abois qui agitaient leurs petits membres en demandant grâce; ces ménages dont toute la batterie de cuisine était mise au pillage comme par des barbares, ces sucreries gluantes sur lesquelles les pattes du chevreuil glissaient, non jamais la nature, dans ses. tourmentes, n’avait autant troublé un pauvre animal.

L’épicier voulait crier, appeler au secours; mais sa langue était collée à son palais. Quand tout à coup le chef de l’hôtel de la Tête-Noire entra dans la boutique, un énorme couteau à la main, à ce spectacle, M. Jajeot ferma les yeux, car il avait horreur du sang, et l’idée de voir convertir sa boutique en abattoir fit qu’il pensa se trouver mal. Mais le chevreuil flairant un ennemi dangereux, disparut subitement dans le corridor du fond, qui mène à la chambre à coucher de l’épicier.

M. Jajeot eut alors un horrible cauchemar.

Derrière le chef de la Tête-Noire étaient accourus les marmitons, les gens de l’hôtel, criant:

«Par ici, par ici!»

Au dehors, une foule immense collée aux vitres de la devanture, montrait l’épicier du doigt, faisait de grands gestes et criait:

«Il est chez M. Jajeot.»

Il se fit un mouvement dans la foule; une seconde bande de marmitons traversa la boutique au galop. C’était le Soleil-d’Or.

«Où est le chevreuil?» demanda un des poursuivants à l’épicier.

M. Jajeot, sans avoir conscience de ses gestes, montra du doigt son corridor. Une troisième bande entra plus tumultueuse que la seconde, et continua à fouler aux pieds les jouets étendus sur le plancher. C’était l’Écu. M. Jajeot fit un violent effort sur lui-même pour se lever, en apercevant au milieu de la foule qui entourait sa boutique le commissaire de police; mais l’écharpe blanche du commissaire disparut tout d’un coup et se perdit dans la foule tumultueuse, qui criait:

«Voilà les bouchers.»

La nouvelle d’un animal dangereux avait couru par la ville, et les garçons d’une boucherie voisine étaient accourus au-devant du danger. Cinq grands gaillards, le tablier sanglant, traversèrent la boutique en suivant le chemin qu’avaient pris les marmitons. A tout moment la foule augmentait devant la boutique, et M. Jajeot crut son dernier jour venu quand entra une quatrième bande habillée de blanc et coiffée de bonnets de coton, qui n’était autre que les cuisiniers du Griffon. Postés en observation dans la montagne, on les avait prévenus que le chevreuil était entré définitivement dans la ville. M. Jajeot, dans son trouble, confondait les premiers avec les derniers, et ne pouvait comprendre comment des gens qu’il avait vus entrer dans sa maison pouvaient y revenir sans en être sortis.

Une douloureuse idée traversa le cerveau de l’épicier. Qu’étaient devenus ces quarante individus dont on n’entendait plus le bruit? Ils devaient, être tous dans la chambre à coucher, plongeant leurs couteaux dans le corps du chevreuil. Et cette chambre, si calme jusqu’alors, était témoin d’un meurtre affreux!

En ce moment, la foule fit craquer les carreaux de la devanture, offrant à l’œil mille bonbons en bocaux, nombre de bouteilles de liqueurs fines et autres objets d’une valeur inappréciable et fragile.

Une fanfare joyeuse de cors de chasse éclata dans les airs.

L’émeute avec ses clairons sauvages, ses canons retentissants, ses fusillades lointaines, ses cris de mourants, ses bruits sourds de trains d’artillerie, ses chevaux au galop, n’aurait pas produit un plus sinistre effroi aux oreilles de M. Jajeot. Que pouvait être cette sonnerie de cuivre qui jamais ne troubla les calmes habitudes de Molinchart? Un subit reflux de la foule ne laissa nul répit à l’esprit inquiet du marchand de joujoux.

Cinq cavaliers en habits de cheval, dont deux tenaient en main des cors de chasse, s’avancèrent devant la boutique de M. Jajeot, qui fut tout étonné de ne pas voir les chevaux traverser sa boutique au galop. Rien ne pouvait le surprendre, ni le feu du ciel, ni les pluies de grenouilles, ni les sept plaies d’Egypte. A cette heure, rompu à toutes les émotions, sous le joug de l’hallucination, il ne faisait plus partie de la vie réelle; il n’habitait plus Molinchart, mais un enfer. La foule fit silence devant les cinq cavaliers, remarquables par leur tournure élégante, de riches costumes de chasse et une physionomie distinguée qui ne permettaient pas de les classer dans la bourgeoisie. Les deux sonneurs de trompe étaient deux cousins, chacun les nommait, messieurs de Vorges et de Jonquières, qui habitaient un château à trois lieues de Molinchart, près du village des Étouvelles.

Les cavaliers produisirent plus d’effet que les harangues du commissaire de police; la foule se recula et fit cercle autour des chevaux. La noblesse exerce encore un certain prestige sur la petite bourgeoisie; l’élégance des manières, la politesse froide de l’ancienne aristocratie, qui a laissé des traces d’hérédité dans le sang, font baisser la tête aux bourgeois, qui se sentent laids et communs devant les nobles, et pourtant s’en moquent à peine ceux-ci ont-ils tourné les talons.

Le comte de Vorges ayant demandé quelques explications sur le chevreuil, cent voix s’élevèrent dans la foule pour lui répondre.

«Messieurs, dit le comte à ses amis, veuillez garder un instant les chevaux? Je vais voir à chasser ces coquins qui s’acharnent tous après une belle bête.»

Le comte entra dans la boutique. L’aspect du ravage lui indiqua le chemin, car le chevreuil avait laissé partout des traces de son passage: c’étaient mille objets traînés par l’animal après lui, des plâtres qu’il avait détachés du mur en l’égratignant avec ses ramures.

«Ah! monsieur le comte, je suis ruiné, s’écria M. Jajeot, entrevoyant dans sa boutique une figure humaine.

–Où est passé le chevreuil? demanda le jeune homme.

–Par là, dit l’épicier.

–Voudriez-vous, monsieur, me montrer le chemin?»

M. Jajeot fit un signe de tête désespéré qui montrait sa profonde répugnance à suivre les traces de l’animal.

«Il n’est pas au premier? demanda le comte.

–Je ne sais.

–Ni à la cave?»

L’épicier secoua la tête. Désespérant d’en tirer de meilleurs renseignements, le comte prit le chemin du corridor et entra dans la chambre à coucher, où des traces de pas boueux, pointe en avant, annonçaient, comme une boussole, que la bande s’était dirigée par la fenêtre.

«Le chevreuil aura sauté par ici,» se dit le comte.

La fenêtre de la chambre à coucher de M. Jajeot donne sur une cour formant terrasse, qui dépend de la maison de l’avoué Creton du Coche. Sous la fenêtre de l’épicier, un appentis qui sert d’entrée à la cave, avait permis au chevreuil d’échapper, encore une fois, au corps armé des marmitons, des cuisiniers et des bouchers. Mais, malgré la légèreté et la souplesse de ses membres, le chevreuil avait troué le trop faible toit de l’appentis; il parcourut la terrasse avec inquiétude, et comprit que la fuite était impossible, cette terrasse étant portée par un mur élevé appartenant aux anciennes fortifications de la ville. Dans sa folle course, le chevreuil s’était contusionné la patte en sautant sur le petit toit; il se laissa tomber de fatigue dans un coin de la terrasse, huma l’air et regarda avec de grands yeux éplorés l’horizon qu’il voyait peut-être pour la dernière fois.

Une jeune femme parut à la porte vitrée qui donne sur la terrasse, et fut étonnée de voir cet animal étendu, couvert d’une sueur fumante. Elle s’approcha du chevreuil, qui devina une protectrice: il la regarda avec des yeux pleins de larmes, et la jeune femme caressait l’animal, surprise de le trouver si familier; mais une rumeur énorme lui fit lever les yeux vers la maison de M. Jajeot.

Trente têtes rouges se pressaient à la fenêtre et regardaient l’animal avec des yeux ardents. Une discussion s’était élevée entre les cuisiniers et les bouchers, à l’effet de savoir quelle bande la première descendrait sur la terrasse. Le plus grand des cuisiniers, grâce à sa taille, se laissa pendre par les mains, et son corps ne se trouva guère plus éloigné d’un pied du petit toit de l’appentis. Étant arrivé sans accident dans la cour, il marcha droit au chevreuil, qui se releva subitement devant le couteau de l’homme.

«Ne le tuez pas, monsieur,» s’écria la femme de l’avoué en joignant les mains.

Le cuisinier n’écoutait pas et poursuivait le chevreuil sur la. terrasse, pendant que tous descendaient, un par un, par la fenêtre, suivant l’exemple du premier. Dans un dernier élan, le chevreuil se précipita contre la porte de la cave qui donne, sous l’appentis, et disparut en faisant entendre un bruit de bouteilles cassées. Alors le cuisinier de la Tête– Noire, s’élança dans la cave, malgré les prières de la jeune femme, qui s’attachait à ses vêtements.

Ayant essayé inutilement d’obtenir la vie sauve du chevreuil auprès de ses nombreux ennemis, la femme de l’avoué se plaça devant la porte de la ; cave et tenta de résister aux poursuivants de l’animal, qui se disputaient, criaient et voulaient chacun avoir droit à la dépouille du chevreuil.

En ce moment, entourée de gens grossiers disposés à forcer l’entrée de la cave, la femme de l’avoué, émue, devait surprendre tous les regards par l’anxiété qui brillait dans ses yeux. Elle écoutait, attentive, si l’homme au couteau qui était descendu dans la cave avait rejoint le malheureux chevreuil: en même temps elle regardait fixement en face la bande armée de broches et de coutelas, impatiente d’être arrêtée dans sa chasse par une femme.

Ce fut au moment où tous criaient qu’ils avaient droit à la bête, que le comte de Vorges parut à la fenêtre de la maison de l’épicier. Déjà la femme de l’avoué perdait contenance; de sa main droite, elle fermait convulsivement la serrure de la cave, faible obstacle aux bras vigoureux des bouchers, lorsque le comte, qui avait également sauté sur la terrasse, changea la scène de face.

«Allons, s’écria-t-il en faisant siffler sa cravache, place! Que faites-vous ici?»

Cuisiniers, palefreniers, domestiques de la Tête-Noire, qui reconnurent le comte pour l’avoir vu quelquefois à l’hôtel, baissèrent la tête.

Julien de Vorges traversait assez souvent la ville de Molinchart, à cheval ou dans un élégant équipage, pour attirer les regards des curieux. Tous les gens appartenant aux auberges s’écartèrent; mais les bouchers ne parurent pas s’inquiéter de l’ordre du comte. Habitués au sang, à son odeur enivrante, devenus rudes et grossiers par leur état d’assommeurs, toute délicatesse est éteinte en eux par l’habitude du sanglant métier qu’ils exercent.

«Que faites-vous dans cette maison? s’écria le comte.

–On nous a appelés, dit l’orateur de la boucherie, pour tuer une bête qui faisait du ravage dans la ville.

–Retirez-vous; il ne s’agit ni de bœuf ni de taureau.... Madame, dit le comte en saluant la femme de l’avoué, veuillez indiquer, s’il vous plaît, la sortie de votre maison, car il n’est guère présumable que tous ces gens remontent à cette fenêtre par laquelle nous sommes arrivés si cavalièrement.»

La femme de l’avoué fit signe à une domestique qui de loin épiait cette scène et n’osait se montrer. Rassurée par la présence du comte, elle se présenta et fit passer par un corridor menant à la rue les bouchers et les cuisiniers, honteux de leur mauvaise chasse. La foule, qui attendait avec une émotion extrême la fin du combat, fut d’abord stupéfaite en voyant sortir par la maison de M. Creton du Coche la nombreuse bande, entrée par la boutique de l’épicier Jajeot.

Le premier mouvement des femmes fut d’éviter le spectacle sanglant qui devait être le couronnement de cette poursuite acharnée; le second mouvement détermina une ardente curiosité pour les vainqueurs.

Les gens du Soleil-d’Or parurent les premiers; après eux défilèrent les cuisiniers du Griffon.

La foule attendait impatiemment le chevreuil, et cette procession ne faisait qu’activer la curiosité. Quand apparurent les bouchers aux tabliers sanglants, il se fit une forte rumeur dans la foule. On s’imagina qu’ils laissaient l’honneur de porter le cadavre aux gens de l’Écu; mais ceux-ci sortirent la tête basse, suivis des gens de la Tête-Noire, également les mains vides. Tous traversèrent la foule sans répondre aux questions que chacun leur adressait.

IILa Société météorologique.

Table des matières

M. Creton du Coche se promenait alors sur les remparts, suivant son habitude, après déjeuner, loin de se douter de ce qui se passait dans sa maison. Il était sorti à midi précis, pour aller voir les travaux.

C’est une mission que se donnent les bourgeois de Molinchart que d’aller voir les travaux.

Fait-on sauter une ruche à cinq heures du matin, ils y sont avant les ouvriers; ils veulent savoir la quantité de poudre introduite dans la mine, comptent à leur montre les secondes qui s’écoulent entre le feu et la détonation, pèsent pour ainsi dire le bruit de l’explosion, et reviennent dans la ville en disant avec conviction: «Le rocher de l’année passée a pété au moins une fois plus fort que celui de ce matin.» S’agit-il de terrassements, le bourgeois ne se fatigue pas de rester une journée en contemplation devant l’ouvrier qui se sert du râteau. Il s’inquiète du prix de la corvée, fatigue le terrassier de questions, et meuble son cerveau de motifs de conversation. Quand, à l’automne, on ébranche les arbres, le bourgeois suit le haut échafaudage qui porte à son sommet le jardinier, et compte combien les pauvres de la ville ont pu emporter de faguettes dans leurs tabliers.

Tel était M. Creton du Coche, dont le véritable nom eût dû s’écrire entre deux parenthèses, car il provenait d’une appellation familière qui avait servi à distinguer son père, M. Creton, entrepreneur du service du coche, de M. Creton-Tatosse, marchand de draperies. Quoique la famille des divers Creton fût à peu près éteinte dans Molinchard à la mort du marchand de draps, l’usage fit que l’avoué conserva son surnom de du Coche. Seulement l’avoué fut pris d’une faiblesse nobiliaire qui l’amena à signer: Creton du Coche, et le surnom qui témoignait de l’origine industrielle de son père devint dès lors un titre de noblesse.

En faisant graver sur ses cartes de visite son nom de Creton du Coche, l’avoué renonça dès lors à la direction de son étude, qu’il confia aux soins de Faglain, son maître clerc. Faglain n’était pas plus maître clerc que son patron n’était noble; car s’il avait à gourmander un second clerc, un saute-ruisseau, c’était à lui que s’adressaient les réprimandes: seul clerc de l’étude, il trouvait moyen d’y fainéanter les deux tiers de la journée. L’étude de M. Creton du Coche ne fut jamais une étude sérieuse; M. Creton du Coche ne la garda que pour porter le titre de maître, attaché à cette profession ministérielle. Il avait recueilli de son père une fortune indépendante; mais il tenait à diverses prérogatives, telles que de porter un portefeuille sous le bras et de dire: «Je reviens du Palais,» avec une accentuation telle qu’on eût pu croire qu’il avait été embrassé par le pape. C’est ce qui explique combien sont recherchées les moindres charges de la magistrature, dont les fonctions sont mesquinement rétribuées.

En revenant par les remparts, M. Creton aperçut un étranger occupé avec une longue-vue à considérer les points éloignés du paysage. Un étranger est toujours un événement dans une petite ville; d’ailleurs, celui-ci était d’une allure assez parisienne pour attirer l’attention. Il y avait dans ses grosses moustaches, dans son pantalon noir à larges plis, quelques symptômes militaires; mais l’ensemble de la physionomie, certaines manières dégagées, souples et familières, faisaient pencher l’esprit vers le côté civil. L’étranger salua l’avoué, qui se sentit flatté de cette avance.

«Monsieur étudie les beautés de notre paysage? dit M. Creton.

–Pardonnez, monsieur, je m’occupe d’observations météorologiques,» répondit l’étranger.

L’avoué pinça les lèvres et secoua la tête en homme qui feint de comprendre la portée d’une chose ardue.

«Monsieur est un savant, à ce que je vois?

–Je fais des recherches pour la Société météorologique, en attendant qu’elle ait nommé dans la ville un membre correspondant.

–Vous ne trouverez pas ça dans la ville, dit l’avoué.

–Cependant j’ai déjà parcouru une partie de la France, et j’ai pu former quelques élèves qui sont maintenant de précieux sujets pour l’avenir. Rien n’est plus attachant que cette science; sans doute il faut de l’intelligence. Vous, monsieur, que je n’ai pas le plaisir de connaître, vous seriez un excellent météorologue; vous paraissez observateur....

–Oh! oh! dit l’avoué avec un petit rire de satisfaction.

–Vous êtes observateur, cela se voit sur votre physionomie.

–Il est vrai, dit l’avoué, qu’on me l’a dit quelquefois.... Je regarde, j’aime à m’instruire; mais quelles qualités faut-il pour devenir météorologue?

–Avez-vous quelques minutes à me donner, monsieur?

–Avec plaisir, monsieur.

–Vous n’êtes pas sans avoir remarqué, combien l’état du ciel est variable; il est couvert à un moment, tantôt beau, ensuite voilé; les nuages sont épars, il y a des balayures, les nuages se rassemblent en troupeaux; puis vous voyez des pommelures, des vapeurs, enfin des cumulus. Ici, sur le plateau de votre montagne, sont enfouis des trésors d’observation: le vent change, les nuages courent et varient de forme à l’infini.

–Je crois bien, monsieur, dit l’avoué.

–Ces perpétuelles variations sont la mort de la France.»

L’avoué regarda son interlocuteur qui se posa devant lui.

«Vous allez me comprendre, monsieur. Il y a par toute la France des bois, des marais, des rivières, et cætera. L’homme a bouleversé la nature, qui n’en avait pas besoin; tous les jours vous verrez arracher un bois et le changer en prairie, planter un taillis là où il n’y en avait pas, creuser un canal dans un endroit sec et dessécher des marais.

–Parfaitement exact, dit l’avoué.

–Et bien, monsieur, c’est là que je vous attends. L’homme contrarie la nature, il va contre sa sagesse; que sait-il s’il ne fait pas un bouleversement blâmable? Qui lui a donné le droit de déboiser une montagne? Un conseil municipal a-t-il assez de science pour savoir si les émanations d’un canal ne sont pas dangereuses, si l’humidité d’un marais qu’on dessèche n’avait pas été calculée par la Providence?

–Je n’avais jamais songé à cela, dit l’avoué: vous me surprenez.

–Ne voit-on pas avec une secrète tristesse tomber un arbre sous la coignée du bûcheron?

–En effet, dit M. Creton, la chute d’un arbre m’a toujours produit quelque impression.

–Si vous étiez un de ces esprits épais tels qu’il s’en rencontre trop souvent dans les petites villes, je ne vous eusse pas parlé de la sorte, monsieur, mais j’ai tout de suite vu à qui j’avais affaire, et je me suis permis de vous saluer.

–Trop flatté, monsieur, en vérité; c’est un plaisir pour moi que de m’instruire avec un homme qui cause aussi bien *

–Ce n’est pas ma profession de parler, monsieur; j’ai une mission plus élevée que je remercie tous les jours la Société météorologique de m’avoir con fiée. Nous voulons, à l’aide de quelques personnes distinguées, augmenter la vie des humains d’un tiers.

–Vraiment! dit l’avoué. C’est beau.... oh! c’est fort beau!

–Quel est l’âge moyen de la mortalité sur votre montagne?

–Nous avons, dit M. Creton, un certain nombre de vieillards de quatre-vingt-dix ans qui font encore leurs trois repas.

–Eh bien! monsieur, avant cinq ans, si je trouve dans la ville un observateur dévoué à l’humanité, les personnes d’ici dans la force de l’âge, telles que vous, par exemple, pourront aller aisément de cent dix à cent quinze ans.

–Ce n’est pas possible.

–Monsieur, je ne suis pas un charlatan qui donne des brevets de longue vie; certainement, je ne guéris pas les malades, et ne change rien à la constitution des personnes faibles, mais j’arrive presque toujours à leur faire cadeau d’une dizaine d’années de plus.

–Le moyen! le moyen! s’écria M. Creton enthousiasmé.

–Je le crierais en pleine place publique que je ne craindrais pas qu’on me le volât. Il y a tant d’égoïstes dans la civilisation, qu’il a fallu le concours de savants, de bienfaiteurs du genre humain, pour s’associer, mettre à la disposition de notre Société des sommes considérables nécessaires à la réalisation de l’idée. La Société météorologique, monsieur, est présidée par le célèbre M. de Rouillat, que vous connaissez de réputation.»

L’avoué, après avoir entendu ce nom, fit le salut d’un homme poli qui veut avoir l’air de connaître les célébrités.

«Oui, M. de Rouillat, oui, oui....

–M. de Rouillat, le plus célèbre météorologiste génevois, indépendamment de ses travaux dans les observatoires, a passé sa vie à rassembler autour de lui les spécialistes les plus distingués de l’Europe. Il y a eu unanimité sur son rapport, et l’humanité attend avec anxiété les fruits de son génie. A la suite des séances de l’Athénée, qui ont ému tous les corps savants, un programme a été adopté, que vous me permettrez de vous offrir.»

L’avoué prit le programme.

«Paris n’est rien comparé à la France; c’est la province qui a été désignée pour former la base des observations. Paris ne forme pas assez de météorologues pour les installer dans chaque province, chaque département, chaque chef-lieu, chaque sous-préfecture; d’ailleurs, ces observations d’un an et plus tiendraient les savants parisiens hors de leur sphère et coûteraient trop d’argent.

–Beaucoup d’argent, dit l’avoué.

–Le comité a donc résolu de nommer, dans chaque ville, un membre correspondant qui étudie, sur les lieux, les variations de l’atmosphère. Permettez-moi de vous offrir encore ce tableau divisé par colonnes, qu’il suffit de remplir les jours où l’on remarque quelques signes extraordinaires dans les nuages; ici est la colonne d’observations, où le véritable savant intelligent consigne des faits particuliers. Tous les mois ce bulletin doit être renvoyé, par le membre correspondant, à Paris, au siége de la Société, rue de la Huchette. C’est alors que le comité se rassemble, dépouille la correspondance, compare la situation des départements entre eux, adjoignant à ses travaux les géologues les plus remarquables de l’Institut.

–Quel travail, monsieur! s’écria M. Creton enthousiasmé, quel travail!

–Au bout d’un an, quand chaque localité a été étudiée avec soin, une commission, nommée par le comité, à laquelle on adjoint le membre correspondant, parcourt toute la France, et pour rétablir l’équilibre dans les variations de l’atmosphère, rend aux terrains, aux bois, aux marais, la forme primitive que la nature leur avait donnée; alors l’état sanitaire reprend les proportions qu’il avait dans la plus haute antiquité, aux époques où les hommes ne s’étaient pas avisés de rien changer à la main de Dieu.»

Ainsi parla Larochelle, qui n’était autre qu’un commis voyageur en baromètres, et qui joignait à son commerce l’invention de la Société météorologique, dont le brevet se payait cinq cents francs. Larochelle fut un des types les plus adroits de la race des voyageurs de commerce: ayant fait longtemps la place de Paris pour une fabrique d’objets de géographie, la rage le porta vers l’astronomie, la géologie, dont il brouilla les éléments, ce qui ne l’empêcha pas de croire sérieusement à son système. Quoique rusé, Larochelle était de bonne foi; mais il avait l’esprit mis à l’envers par un vieil excentrique qui, tous les ans, se proposait de ruiner les calculs de l’Observatoire. Dès lors le commis voyageur demanda avec audace des fonds pour une Société qui ne se composait en réalité que de lui et de l’astronome halluciné.

Si Larochelle était curieux à entendre développer ses doctrines, il devenait un homme de génie pour changer les cinq cents francs d’un provincial contre le fameux diplôme de membre de l’Institut météorologique. Rarement on l’avait vu manquer son coup. Les bourgeois ont toujours aimé à devenir savants sans fatigue, et à s’occuper des intérêts de la société, soit moraux, soit matériels, soit hygiéniques. Tous ceux qui, dix ans plus tard, devinrent fouriéristes, et firent des rentes en faveur d’un phalanstère qui ne devait jamais exister, étaient dans le principe, membres de l’Institut météorologique!

L’illustre Larochelle gardait en dernier ressort, un moyen qui fit plus pour la Société météorologique que les plus éloquents plaidoyers: il avait trouvé, à force de génie, une sorte de signe particulier, voyant, qu’il offrait aux bourgeois comme une décoration, et qui flattait singulièrement les manies de grandeurs des provinciaux; mais l’avoué n’avait pas besoin d’être enflammé par la décoration, la parole de Larochelle en fit immédiatement un des adeptes les plus zélés.

«Si vous en aviez le temps, monsieur Creton, lui dit Larochelle, nous pourrions passer ensemble à l’hôtel, je vous montrerais les différents statuts de notre Société.

–Certainement, dit l’avoué.

M. Jajeot avait secoué le moulin à café pour s’en faire une arme. (Page3, col. 1.)

–Il vous faut votre diplôme.

–Oh! je tiens au diplôme, dit M. Creton, car je crains l’envie... Certainement cette nomination fera des envieux; mais j’aurai ma conscience... Vous savez, monsieur Larochelle, si je vous ai sollicité pour faire partie de votre Société savante...

–Ne craignez rien, dit le commis voyageur. Il sera fait expressément mention sur le brevet que vous avez été choisi par moi-même.»

L’avoué ne se sentait pas de joie. Il ne marchait plus, il volait, malgré la pesanteur de son ventre.

«Je pensais bien, dit-il, que j’étais inoccupé, et qu’il me tallait appliquer à des travaux sérieux mon esprit exact.

M. Pector venait de lancer les premières notes. (Page19, col. 2.)

–Dites votre haute intelligence, reprit Larochelle; vous avez mieux que l’esprit exact.

–Vous allez trop loin, monsieur Larochelle.

–Non, dit celui-ci, je me connais en hommes; vous deviendrez un des plus précieux membres correspondants de la Société météorologique.

–Vous me confondez, vraiment...

–Vous êtes jeune encore, monsieur Creton du . Coche, vous avez de l’activité, votre esprit travaille, votre œil est vif...

–J’ai toujours eu une bonne vue, dit l’avoué, et cette qualité doit être importante pour les observations.

–Si vous n’aviez qu’une bonne vue! s’écria Larochelle; mais on sent que votre regard va pénétrant au delà des choses connues... C’est votre regard qui m’a fait vous accoster. Je me suis dit: Voilà un observateur qui serait d’un prix inestimable pour la Société météorologique; il faut se l’attacher même par des sacrifices d’argent, s’il en est besoin.

–Je ne tiens pas à être payé; l’honneur d’appartenir à .la Société météorologique me suffit.

–Vous comprenez, monsieur Creton du Coche, que, dans certains pays, je me trouve en face de plusieurs personnes capables de remplir une telle mission. Dernièrement, en Touraine, il y avait un arpenteur pauvre qui me paraissait offrir plus de capacité qu’un personnage riche de la même ville; je n’ai pas hésité: j’ai donné immédiatement la préférence à l’arpenteur, et la Société lui fait un traitement annuel. Rien ne nous coûte.»

En descendant le sentier qui conduit des promenades au faubourg où logeait le commis voyageur, M. Creton du Coche saluait ceux de ses concitoyens qu’il rencontrait et les interpellait de façon à se faire remarquer, car, glorieux d’être en société de Larochelle, il pensait qu’on ne manquerait pas de lui demander en compagnie de qui il se trouvait.

Ainsi l’avoué pourrait annoncer naturellement sa nomination.

Près de la porte de la ville étaient assis sur un banc des vieillards qui se réchauffaient au soleil.

«Voilà pourtant des hommes, dit Larochelle, qui vous devront une existence de quelques années de plus. L’honneur en reviendra à vous seul... C’est de la justesse et de la conscience de vos observations que dépend le sort de ces vieillards.

–Mais c’est une mission fort délicate, dit l’avoué; je comprends maintenant que vous ne vous adressiez pas au premier venu.

–Nous sommes arrivés, dit le commis voyageur, qui introduisit M. Creton du Coche dans la chambre garnie qu’il occupait à l’hôtel.

«Recevez cette décoration, lui dit-il en lui mettant en main une petite boite qui brûlait les mains de l’avoué.

–Une décoration! s’écria M. Creton.

–Oui, cher monsieur, et permettez que je vous donne l’accolade de la confraternité scientifique.

–Vraiment, c’est trop,» dit l’avoué qui crut qu’il allait s’évanouir.

Abreuvé de compliments, nageant dans une mer de joies, l’orgueil lui montant à la tête, M. Creton du Coche signa, sans vouloir le lire, un brevet, sur papier timbré, par lequel il était nommé membre correspondant de la Société météorologique. Parla même occasion il se reconnaissait redevable d’une somme de cinq cents francs, destinée à subvenir aux frais de bureaux de ladite Société; mais l’avoué était trop ravi pour s’inquièter d’affaires d’argent, et, le cœur plein d’émotions, il quitta Larochelle, qui partait le soir même.

IIIUne jeune femme en province.

Table des matières

Vers quarante ans, M. Creton du Coche se sentant porté vers le mariage, épousa une jeune fille dont la beauté faisait grand bruit dans le monde de Molinchart, mais qui n’avait pour dot que sa beauté. Cette jeune femme, dévorée bientôt par les ennuis intérieurs, allait aux soirées de la sous-préfecture, aux bals par souscription de la mairie, et recevait une fois la semaine les amis de son mari. Quand venaient les longues soirées d’hiver, M. Creton du Coche, les pieds sur les chenets, racontait les nombreux travaux qu’il avait surveilles. Depuis dix ans il ne varia jamais son thème de conversation.

La femme de l’avoué, pendant ces dix ans, se condamna à écouter ou feindre d’écouter son mari; elle s’était même habituée à lui donner des répliques sans l’entendre. De quart d’heure en quart d’heure, elle plaçait une exclamation qui faisait croire à l’avoué que sa femme s’intéressait extraordinairement à son récit. Quelquefois, cependant, les réponses ne correspondaient pas exactement aux demandes. M. Creton du Coche disait à sa femme: «Veux-tu venir demain matin voir arpenter au bas de la montagne?» et Louise lui répondait: –«Vraiment?» sans que l’avoué s’en inquiétât. N’ayant jamais surpris de traces de mauvaise humeur dans les réponses de sa femme, il se contentait d’être écouté.

Deux fois la semaine, Louise allait passer la soirée avec son mari chez sa sœur, Mlle Creton, vieille fille défiante et hargneuse. Ursule Creton, âgée de cinquante-cinq ans, porteuse de bannière à la confrérie de la Vierge, ne put pardonner à son frère d’avoir épousé une jeune fille douce et belle, qu’elle appelait une étrangère. Le célibat, qu’il provienne de la volonté de l’individu, ou qu’il ait été conservé par force majeure, amène quelquefois ses servants à regarder le mariage comme une immo ralité. La vieille fille mit en œuvre sans y réussir diverses perfidies pour empêcher l’avoué de se marier; elle demeurait avec son frère avant les noces, elle quitta la maison brusquement quand M. Creton du Coche lui eut annoncé que le contrat était signé.

Telles étaient les seules relations de famille que Louise eût dans la ville; peut-être eût-elle rompu ouvertement avec la vieille fille si l’avoué ne l’eût priée de la ménager, mettant sur le compte de l’âge les acariâtres paroles dont sa sœur manquait rarement de saluer l’arrivée des deux époux.

Ursule Creton avait un merveilleux flair pour deviner le moindre ruban neuf que portait Louise; c’étaient d’aigres récriminations sur les toilettes d’à présent mises en regard des toilettes d’autrefois. La coquetterie moderne, à l’entendre, dévorait des fortunes; les hommes étaient des niais de ne pas mettre ordre à de pareilles profusions. Dieu sait où l’amour de la toilette entraînait les femmes. Sous couleur de généralité, la vieille fille parlait de telle sorte que la .femme de l’avoué en prît une bonne part. Ce moyen de conversation épuisé, la vieille fille ne s’occupait que de prêtres et d’affaires de sacristie. Se croyant une mémoire prodigieuse pour retenir les sermons, elle mêlait dans sa tête des lambeaux de phrases nageant dans une mauvaise sauce latine, et les débitait au coin du feu, un poing sur la hanche, assise dans son fauteuil, qu’elle prenait réellement pour une chaire.

Louise baissait la tête devant ces plaidoyers. Vive et .spirituelle dans sa jeunesse, elle devint mélancolique et courba la tête sous le joug de la vie bourgeoise.

M. Creton du Coche n’eut pas l’idée des ennuis secrets de sa femme; il se croyait le modèle des maris, toute la ville le félicitait de son heureux ménage. Peut-être Louise se fût-elle jetée dans la religion, si l’exemple de la vieille fille ne lui eût montré le ridicule qu’amènent les pratiques religieuses mal comprises. Ursule Creton aurait, en effet, chassé les fidèles du temple plutôt que d’y amener des prosélytes. La première fois que Louise l’entendit, la vieille fille s’était levée de son fauteuil et s’appuyait sur un écran vert qui servait à la protéger contre le grand feu de la cheminée.

«Chers frères et chères sœurs, s’écriait Ursule Creton en s’adressant à l’avoué et à sa femme, nous avons tous de grands devoirs à remplir, comme le dit l’apôtre saint Paul, sanctus Paulus; observons-nous donc, afin que l’âme, du jour où elle s’échappera de notre vulgaire enveloppe, l’âme puisse s’envoler dans les régions célestes Ah! comme M. de la Simonne a bien dit cela! Nous n’avons jamais eu de prédicateur pareil à Molinchart. Dimanche dernier il a parlé de l’enfer à faire frissonner: «L’enfer, mes frères et sœurs, est un lieu de flammes ardentes, une fournaise, un brasier incandescent où brûleront perpétuellement les pécheurs endurcis.» Et il est bien fait, M. de la Simonne! Il a une voix douce et terrible par intervalles; c’est un jeune homme, les cheveux frisés.... et honnête! Il m’a demandé si la bannière ne me fatiguait pas.... Me fatiguer, moi, de porter cet emblème de la pureté!... Je ferais plutôt trois fois le tour de la montagne.

Louise, au début, comprima un sourire; mais quand elle entendit sans cesse les mêmes motifs de conversation et qu’elle sentit entrer dans son cœur les griffes de la vieille fille, elle trouva ces visites si pénibles qu’elle ne se présentait plus chez Ursule Creton qu’à regret. Elle fut nommée dame de charité; mais ayant retrouvé dans ces associations de bienfaisance mille jalousies féminines, qui faisaient que les secours n’allaient pas toujours aux plus indigents, la femme de l’avoué résolut alors de chercher elle-même ses pauvres, et de ne plus recevoir sa direction des bureaux de bienfaisance, où les intentions charitables de quelques membres sont trop souvent paralysées.

Une des pointes de la montagne de Molinchart, celle qui regarde Paris, et dont l’horizon est borné à dix lieues par les plaines du Soissonnais, est habitée par de pauvres gens qui demeurent dans des grottes appelées creuttes, par corruption. Des rochers creux ont formé des abris naturels contre la pluie et le vent. Il est des creuttes riches et des creuttes pauvres. Les unes ont été maçonnées. Une cheminée a chassé l’humidité petit à petit. Un jardinet est au devant de la creutte; des fleurs communes égayent l’entrée; quelquefois un petit . pêcher se trouve exposé au grand vent de la montagne. Mais l’ancienne creutte, la véritable, ne se reconnaît qu’à un maigre filet de fumée qui sort tout à coup de la crevasse d’un rocher. En cherchant, d’où vient cette fumée, on aperçoit, à travers des broussailles épaisses, une ouverture basse et étroite par laquelle les habitants ne peuvent entrer qu’en rampant. Quelquefois, sort un marmot, curieux comme un lézard, qui passe sa tête par. l’ouverture pour se chauffer au soleil, et qui rentre à peine a-t-il aperçu un étranger.

Des pauvres habitent ces creuttes. Quelques bottes de paille forment le lit de toute la famille; des haillons de toutes couleurs, l’habillement des enfants; des morceaux de pain dur, la nourriture de tous. De grands chardons, symbole de misère et de paresse, se dressent devant l’entrée de ces creuttes, où l’on retrouve à deux pas d’une petite ville, des familles de gens jetés là on ne sait quand, venues on ne sait d’où.

En se promenant dans cet endroit, peu fréquenté, mais qui offrirait aux enthousiastes de paysages un des plus beaux motifs de France, Louise oubliait qu’elle était prisonnière dans la petite ville de Molinchart. De ce côté de la montagne s’échappent des bourrasques sauvages qui donnent au pays de secrètes harmonies avec le spectacle de la mer. Au pied de la montagne, on aperçoit une grande étendue de terrain aride sur lequel quelques plants de pommes de terre essayent de percer la terre qui forme la base du terrain. C’est le Mont-Blanc, appelé par inversion Blamont dans le pays. Quelquefois un os de cheval se dessine sur le sable du Mont-Blanc, car on conduit là les vieux chevaux pour les abattre.

Sur la partie la plus élevée du Blamont se dresse un moulin à vent désolé, qui a les ailes cassées et dont le vent enlève tous les jours une côte. Cet endroit infertile forme contraste aux riches pâturages, aux grands prés verts qui s’étalent en carrés longs, encadrés d’une bordure de peupliers élancés. De jolis villages, jetés à différents endroits, montrent la richesse du pays.

Louise suivait souvent des yeux la lourde diligence descendant bruyamment la montagne de Molinchart, qui à peine enlevé le gros sabot de fer enrayant les roues de devant, s’élance joyeusement dans la vallée qui mène à Paris. Une chaumière, un bouquet d’arbres masquent tout à coup la diligence, mais elle reparaît, laissant derrière elle un panache de poussière. La femme de l’avoué suivait cette diligence qui va tous les jours à Paris.

Ce n’était pas un vulgaire et provincial désir qui conduisait son esprit sur la route de Paris. Du haut de la montagne, sa vue s’élançait au delà des horizons lointains: perdue dans de vagues rêveries, la jeune femme oubliait momentanément sa vie bourgeoise, et revenait lentement vers la ville, jetant un regard en arrière sur ses beaux rêves qu’emportait le vent.

Quand Louise allait en soirée, elle répondait généralement par un sourire de commande qui prenait de la mélancolie de ce qu’il n’était pas sincère. Aux bals, elle n’eût jamais dansé, si M. Creton du Coche ne lui eût amené des «messieurs» qui trouvaient, disait-il, grand plaisir à «faire un tour de valse avec madame.» L’avoué, délivré de sa femme, se hasardait à parier à l’écarté et n’allait jamais au delà d’une perte de dix francs.

Au bout de quelques années de mariage, Louise renonça au monde, déclarant à son mari qu’elle avait horreur des danses, des toilettes, des propos de petite ville, et qu’elle n’accepterait plus aucune invitation. L’avoué, qui, jusqu’alors, n’avait pas entendu sa femme manifester si énergiquement sa volonté, essaya de la dissuader de ses idées de solitude; mais il accepta la retraite de sa femme sans rien changer à sa vie. Deux fois par semaine il allait à des réunions de célibataires; et l’hiver il ne manquait pas un bal ni une soirée particulière. L’absence de sa femme lui fournissait d’ailleurs des thèmes de conversations.

C’était:

«On ne voit plus Mme Creton.

–Est-elle souffrante?

–Le bal la fatigue peut-être, elle a l’air si délicat.

–Quel dommage que vous n’ayez pas amené madame avec vous!

–Vous témoignerez nos regrets de n’avoir pas à notre soirée la belle Mme Creton.

–L’année prochaine j’irai prendre de force madame votre épouse.

–Ah! monsieur Creton, vous faites le garçon, pendant que madame est à la maison.»