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Cuba, juin 2014. Émoi de la police. Personne à Cuba ne découvre de cadavre.
L'atmosphère était lourde, il avait plu une partie de la nuit. Le bibliothécaire en chef était allongé dans un bain de sang. Danita prit son courage à deux mains. Son regard remonta le long du corps de l'homme. Sa gorge semblait avoir été tranchée d'un coup sec. Ses yeux, restés grands ouverts, marquaient la surprise et non la peur, se fit-elle la réflexion.
Sous le coup de l'émotion, elle se mit à trembler comme une feuille prise dans le tourbillon de l'œil d'un cyclone.
Elle sortit son portable et composa le 106, numéro de la police. Au bout de plusieurs essais avant d’obtenir la ligne avec le commissariat, faute de réseau correct, elle expliqua ce qu'elle venait de découvrir. Le commissaire Carlos Rodriguez la pria d'attendre sur les lieux. Il arrivait avec ses hommes.
Un polar teinté de rouge sang et à haut suspense !
EXTRAIT
Dans la moiteur de ce lundi, Danita se leva délicatement du lit où sa mère dormait encore et sortit doucement de la chambre. L'atmosphère était lourde, il avait plu une partie de la nuit. Les deux bassines, placées à des points stratégiques, c'est-à-dire là où le toit fuyait, étaient pleines.
Elle les prit et les vida dans la rue. Elle vivait à Santiago de Cuba, la deuxième ville de l'île. Santiago de Cuba était connue des Cubains comme la Tierra caliente, non seulement à cause des températures élevées tout le long de l’année, mais aussi grâce au tempérament accueillant et chaleureux des Santiagueros.
Le Carnaval le plus célèbre de Cuba s'y déroulait fin juillet chaque année. C'est de là aussi que débuta la célèbre révolution menée par Fidel Castro et le Che.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Isabelle Mazeline a su nous transporter dans son écrit et aussi dans son amour pour Cuba. -
Blog Le sang des livres
À PROPOS DE L'AUTEUR
Isabelle Mazeline est née à Angers et travaille comme employée de banque à Paris.
Tombée sous le charme de cette île oubliée en 1996, Isabelle rend hommage à ses habitants dès qu'elle le peut.
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Seitenzahl: 324
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Je tiens à remercier la ville de Santiago de Cuba et ses habitants qui m'ont servi de toile de fond.
Certains détails sont vrais, mais toute ressemblance avec un fait réel serait totalement fortuite, quoique pas impossible.
Je remercie mon mari qui m'a aidée et soutenue dans ce long voyage au-delà de l'Atlantique, pour ses remarques pertinentes et sa patience.
« Les petits seins des métissesdu miel et du pain d'épicesje côtoie des précipiceset moi qui danse comme une saucisseallez mon vieux, faut tenir, hein,à Santiago de Cuba ».
Jean Ferrat
Toutes les notes sont de l'auteur.
Pour ceux d'entre vous qui ne connaissent pas Cuba, quelques petites explications s'imposent avant que vous ne commenciez à lire ce roman policier.
Cuba est une dictature où les moindres faits et gestes sont surveillés. Les salaires ne dépassent pas 12 CUC1pour la majorité des Cubains, soit environ 8 à 9 euros par mois.
Il y a quelques années, devant l'afflux de touristes, Fidel Castro a doublé le salaire des policiers pour en assurer la protection. Mais comme dans tout pays pauvre, c'est le système D qui règne en maître. Si Fidel a permis une alphabétisation massive de son peuple, il a instauré un régime drastique, en 1991, de rationnement de la nourriture. L'élevage de bovins est autorisé comme tous les autres animaux sauf que sa viande est interdite aux Cubains. A l’instar de la fameuse langouste, seuls les touristes peuvent manger du bœuf.
Ah, et puis si vous trouvez que le café est souvent cité, c'est que les Cubains en boivent toute la journée, en petite quantité. Et ils n'ont que ça à offrir ! Enfin quand je dis café, c'est plutôt moitié café, moitié pois chiche concassé, un paquet de café valant 2 CUC.
Il va sans dire que tout ce qui prohibé, comme partout dans le monde, fait l'objet d'un marché parallèle.
Après ces brèves explications, je vous souhaite une bonne lecture. Mais que ces précisions ne vous refroidissent pas de vous rendre à Cuba !
1 Les deux monnaies en circulation sur l’île sont le peso cubain et le CUC (peso convertible). Jusqu’en 2004, les Cubains utilisaient le peso (la monnaie nationale) alors que les touristes payaient en dollars. Ensuite, le dollar n’étant plus accepté, le Gouvernement a créé le peso convertible, destiné aux touristes et indexé sur le dollar.
Dans la moiteur de ce lundi, Danita se leva délicatement du lit où sa mère dormait encore et sortit doucement de la chambre. L'atmosphère était lourde, il avait plu une partie de la nuit. Les deux bassines, placées à des points stratégiques, c'est-à-dire là où le toit fuyait, étaient pleines. Elle les prit et les vida dans la rue.
Elle vivait à Santiago de Cuba, la deuxième ville de l'île. Santiago de Cuba était connue des Cubains comme la Tierra caliente2, non seulement à cause des températures élevées tout le long de l’année, mais aussi grâce au tempérament accueillant et chaleureux des Santiagueros. Le Carnaval le plus célèbre de Cuba s'y déroulait fin juillet chaque année. C'est de là aussi que débuta la célèbre révolution menée par Fidel Castro et le Che.
Une fois cette corvée terminée, elle se mit à la recherche de quoi se préparer un petit-déjeuner. Il restait un peu de pain de la ration d'hier ; elle se dirigea vers la cafetière italienne qu'elle remplit de poudre constituée moitié de café, moitié de pois chiches moulus. À la bodega3, il n'y avait pas de vrai café, celui-ci était réservé aux achats en monnaie forte.
Au bout de quelques minutes, le café fut prêt. Elle en but une petite tasse bien sucrée, avec un morceau de pain sans rien dessus, en espérant qu'à la cantine, ce midi, il y aurait quelque chose de consistant à manger.
Le café de ce matin était un reste d'avant la venue de Michel et Isabelle, leurs amis français, arrivés hier de Paris. Elle n'avait pas osé toucher au paquet qui leur était réservé, timidité de sa part, puisqu'ils en achetaient pour eux aussi. Mais à chaque fois qu'ils venaient, il lui fallait deux ou trois jours d'adaptation, pour passer du presque rien au presque tout.
Elle attrapa son sac à dos posé sur le vieux fauteuil à bascule et sortit dans la chaleur de l'été. Elle se rendait à l'université, à deux kilomètres de chez elle, mais avant, elle devait passer à la bibliothèque pour terminer un devoir sur les batailles historiques de l'armée espagnole du début de vingtième siècle, ce qui ne présentait aucun intérêt pour ses études d'infirmière.
En sortant, elle tomba nez à nez avec Amed, son « presque frère ». Ils avaient été élevés ensemble, la mère d'Amed étant la sœur de la mère de Danita. Ils avaient le même âge, 22 ans. Lui n'allait nulle part. Il rentrait se coucher après avoir animé une soirée à l'hôtel Mélia Santiago, cinq étoiles, l'endroit le plus huppé de la ville. Grâce aux dons de ses amis français qui faisaient partie de sa famille depuis 16 ans, il s'était acheté d'occasion un ordinateur portable, lui permettant de mixer des morceaux de musique et de faire danser toute une foule de touristes en délire. Ce travail était convoité par beaucoup de jeunes.
- Bonjour, ma belle, lui dit-il, tu vas bien ce matin ?
- Pas assez dormi, répond-elle en réprimant un bâillement. J'ai fait la fermeture hier soir, je suis rentrée à 2 heures du matin. Une bande de touristes italiens est arrivée à 22 h 30, tu les connais, pour faire la fête, ce ne sont pas les derniers. Grâce à eux, la patronne a fait un bon chiffre d'affaires.
Danita était serveuse le soir dans un paladar, lieu privé de 12 places maximum, où ceux qui ont accès à la monnaie forte, le CUC, pouvaient aller faire bombance midi et soir pour un mois de salaire d'un Cubain. Elle avait trouvé ce job fin d'aider sa mère pour les dépenses quotidiennes liées à la nourriture, et s'offrir des petits plus.
- Et toi, ta soirée s'est bien passée ? lui demanda-t-elle.
- Oui, pas mal, l'ambiance était bonne et j'ai gagné 10 CUC, de quoi voir venir pendant quelques jours. Je te laisse, je vais me coucher, je suis crevé.
Sur ce, Danita lui fit une bise comme c'est la coutume et remonta la rue. Elle grouillait déjà de monde à cette heure ; les gens allant travailler attendaient placidement un camion, faisant office de transport en commun, ou un bus, dans le meilleur des cas.
Elle rencontra son vieux voisin, Juan, pour qui elle avait une tendresse toute particulière. Il vendait des cigarettes à l'unité. Il vivait dans un solar, lieu fermé où un balcon court tout le long, et où plusieurs familles vivent. Il était à la retraite, mais le montant de celle-ci ne lui permettait pas de vivre, ni même de survivre. Lui qui avait fait la révolution à côté de Fidel et du Che, voilà comment il était remercié. Ce petit commerce lui permettait de récolter quelques pesos supplémentaires.
Quand la famille française de Danita et d'Amed était là, il était invité à tous les repas et racontait des anecdotes du passé. Aujourd'hui, il avait le sourire, Michel et Isabelle étaient là, il mangerait donc à sa faim.
Danita remonta la rue San Bartolomé et tourna à gauche après la place pour se diriger vers la bibliothèque. La rue grouillait de monde et de petits commerces. En 2011, plus d'un million de fonctionnaires s'étaient retrouvés au chômage et ils avaient été autorisés à ouvrir leur propre commerce. Cela allait de l'artisanat (objets en bois sculptés, objets faits avec du métal de récupération comme des canettes), aux vêtements, chaussures, souvenirs pour les touristes à l'effigie du Che, bijoux, et autres objets de récupération.
Mais le comble, cette année, avait été l'ouverture d'un magasin « la mascota », exclusivement réservé aux animaux domestiques. Les gens s'y pressaient en curieux. Les oiseaux côtoyaient les chiens, les chats et les hamsters. Mais comment les nourrir alors que 90 % de la population avait juste de quoi manger !
À partir de 9 heures, la rue serait barrée à la circulation jusqu'à ce soir. Pour le moment, de vieilles voitures de la fin des années 50, des motos, des camions crachaient une fumée noire due à une essence non raffinée. Heureusement qu'il n'y en avait pas trop, l'air aurait été irrespirable.
Se frayant un passage dans la foule, Danita distingua l'imposant bâtiment qu'était la Bibliothèque Elvira Cape, ce spécimen de l'architecture moderne, au milieu d'un contexte essentiellement colonial, inséré de manière audacieuse. Elle avait été conçue par Rodulto Ibarra comme le centre de la colonie espagnole. Elle était sur trois niveaux et avait une terrasse supérieure. Elle pressa le pas. « J'espère qu'elle est ouverte », se dit-elle, les horaires n'étant qu'approximatifs. Elle monta les marches deux par deux et aperçut la porte entrebâillée.
- C'est bon, elle l’est, commenta-t-elle à haute voix sans s'en rendre compte.
Elle poussa un peu plus la lourde porte dans un grincement d'enfer et entra dans le temple de la culture. Aucun bruit ne venait troubler la salle de recherche et de lecture.
- Bizarre, songea-t-elle, personne ne parle, pas de bruit de pas, de livres qu'on feuillette...
Elle croisa Linda, la femme de ménage, qui avait fini son service de nettoyage et sortait par la grande porte, sans même prêter attention à la présence de Danita.
Elle s’étonna de ne pas voir le gardien Augusto, toujours là d'habitude, fouillant les sacs à l'entrée pour y trouver on ne sait quoi, un objet « contre-révolutionnaire » sans doute. Elle regarda sa nouvelle montre made in France et se rendit compte qu'il n'était que 8h45. La bibliothèque n'ouvrait jamais avant 9 heures. Normal qu'il n'y eut personne. Mais pourquoi la porte n’était-elle pas close, en ce cas ? Que se passait-il donc ce matin ? Une réunion des pionniers de la révolution ? Non, elle les entendrait. Une réunion de la Fédération des étudiants qui s'était terminée tard hier soir et ils avaient oublié de fermer la porte ?
Elle s'avança doucement entre les rayons chargés de lourds livres reliés d'auteurs russes, de discours de Fidel, de livres scolaires quand, soudain, elle discerna deux chaussures qui dépassaient dans l'ombre de la dernière étagère. Elle s'approcha lentement du bout du rayon, comme se déplaçant dans un mauvais rêve, et poussa un cri en même temps qu'elle sursauta, surprise par l'écho de sa voix.
Le bibliothécaire en chef était allongé dans un bain de sang. Elle prit son courage à deux mains : après tout, elle faisait des études d'infirmière, et serait confrontée au sang. Son regard remonta le long du corps de l'homme. Sa gorge semblait avoir été tranchée d'un coup sec. Ses yeux, restés grands ouverts, marquaient la surprise et non la peur, se fit-elle la réflexion. Sous le coup de l'émotion, Danita se mit à trembler comme une feuille prise dans le tourbillon de l'œil d'un cyclone.
Elle sortit son portable et composa le 106, numéro de la police. Au bout de plusieurs essais avant d’obtenir la ligne avec le commissariat, faute de réseau correct, elle expliqua ce qu'elle venait de découvrir. Le commissaire Carlos Rodriguez la pria d'attendre sur les lieux. Il arrivait avec ses hommes.
Une sirène stridente ne fut pas longue à se faire entendre. Une voiture freina brusquement devant l'établissement. Carlos et Cesar, son bras droit, descendirent, délimitant la zone de crime avec un ruban en plastique. Déjà, la foule se pressait et posait des questions. La scène du crime fut vite contenue.
- Que se passe-t-il ? Il y a eu un accident ?
- Il y a des blessés, des morts ?
- C'est grave ?
Des badauds, plus aventureux, essayaient de passer sous le ruban de signalisation pour entrer dans la bibliothèque. Ils furent rattrapés de justesse par les membres de l'équipe de Rodriguez, arrivés entre-temps.
- Ouste, circulez, il n'y a rien à voir. Vous ne saurez rien, leur cria un policier, sinon je vous embarque au commissariat.
La foule recula.
Carlos et Cesar se regardèrent :
- Ce n'est pas possible, un meurtre, ici, c'est la première fois. Il faut qu'on boucle cette affaire vite fait. Un particulier ne doit jamais tomber sur un cadavre, c'est insensé ! Dans un mois, c'est le carnaval et les touristes vont affluer. Le MININT4 ne va pas nous laisser souffler. Il faut que ça tombe sur nous. Entrons voir les dégâts.
Désabusés avant d'avoir commencé, suant à grosses gouttes, ils montèrent les marches et entrèrent. Des hommes en combinaison blanche s'affairaient déjà autour du corps, relevant d'éventuelles empreintes, des fibres, et prenant des photos du cadavre sous toutes les coutures.
- Qui a trouvé le corps ? demanda le commissaire.
- C'est moi, répondit Danita d'une voix effrayée.
- Comment cela s'est-il passé ?
Danita se mit à raconter qu'avant d'aller à l'université, elle était passée à la bibliothèque pour terminer un devoir.
Elle avait été surprise que la porte soit entrouverte, qu'Augusto le gardien ne soit pas là. Elle avait croisé la femme de ménage comme si de rien n'était et elle avait découvert le corps ensanglanté du bibliothécaire en chef. Puis elle les avait appelés.
- Vous n'avez touché à rien, bougonna Carlos, ni sur le mort ni dans la bibliothèque ?
C'était un homme petit, enrobé, débonnaire, genre employé de banque, chemisette blanche, cravate rouge, les cheveux coupés à ras pour cacher une calvitie naissante. Blanc, la peau rougie par endroit à cause de ce maudit soleil, tenant à la main une mallette noire.
- Bien sûr que non, fit-elle en le regardant avec méfiance.
- Nous allons prendre vos empreintes digitales, on va bien en retrouver à vous. On devrait pouvoir les éliminer d'office. Terrero, occupe-toi de la demoiselle !
Un jeune homme, métis, bien musclé, les yeux pétillants, s'approcha de Danita pour prélever ses empreintes.
- Ne vous inquiétez pas, c'est juste une procédure de routine.
Il saisit ses mains tremblantes et s'appliqua à poser doigt par doigt les empreintes sur une fiche prévue à cet effet.
- Ne tremblez pas comme ça, Mademoiselle....
- Oliva, Danita Oliva.
- Danita, sinon nous allons finir par croire que vous êtes coupable, lui dit-il d'un sourire carnassier. Et que faites-vous dans la vie à part l'université ?
- Je suis serveuse dans un paladar, le soir.
Danita eut un sursaut de peur. Dans la police, ce n'était pas les plus futés qui étaient recrutés. Il ne manquerait plus que ça, qu'elle soit considérée comme suspecte. Elle songea à prévenir sa mère, qui risquait de s'inquiéter si elle avait vent de cette histoire. Heureusement que Michel et Isabelle étaient là.
- Je peux téléphoner à ma mère, s'il vous plaît, inspecteur ?
- Oui, allez-y, et laissez-moi votre numéro de mobile, nous aurons certainement d'autres questions à vous poser, peut-être dans la journée. Je m'appelle Osvaldo Terrero. À quelle heure terminez-vous vos cours ?
- 15h30. Et je suis de repos ce soir.
Elle parcourut le répertoire de son téléphone et appela chez elle. Le téléphone n'eut pas le temps de sonner. Dania, sa mère, était déjà au courant du meurtre. Comment ? Elle ne lui précisa pas. Elle fut rassurée que sa fille aille bien et inquiète que ce soit elle qui ait découvert le corps.
- Tu sais ce qu'ils vont faire de toi ?
Danita se retourna vers l'officier pour lui poser la question.
- Ils me laissent rentrer à la maison, mais il faut que je reste à disposition de la police. J'arrive dans 10 minutes.
- Vale5, nous t'attendons.
- Vale.
- Dites m’en plus sur le mort, intima le commissaire.
Le corps d'Alberto Cabrera, tel était le nom du bibliothécaire en chef, fut rapatrié à la morgue. On avait aménagé dans les sous-sols du commissariat central une pièce réfrigérée pour le légiste, ainsi qu'un petit salon attenant pour faire attendre la famille du défunt. Ils n'avaient pas les mêmes moyens qu'à La Havane, Santiago était le parent pauvre de l'île. Cet endroit était très peu utilisé, le taux d’homicide frôlant les 0 %.
La porte d'entrée donnait sur une salle carrelée où accédait le public et où les brancards étaient déposés ; ensuite la salle d'exposition des corps contenant des tables en marbre destinées à recevoir les cadavres ; le plancher était dallé, mais faute d'entretien, l'eau y stagnait continuellement. Le plafond était assez élevé, mais la fenêtre était trop petite pour ventiler la pièce. Ce qui faisait que, quand un corps était exposé, avec le taux d'humidité et la chaleur, l'odeur y était putride.
Luis Mendez, le médecin légiste, n'était pas débordé de travail. Il avait été prévenu par un coup de téléphone du commissaire de l'arrivée d'un corps ; il avait préparé la table de dissection, une autopsie ayant été ordonnée. Lui qui jusqu'à présent avait été plutôt tranquille, allait avoir du pain sur la planche. Le dernier mort par assassinat remontait à une dizaine d'années. Les morts sur la voie publique étaient rares. Ici, les gens préféraient mourir tranquillement dans leur lit et le plus tard possible.
Un remue-ménage se fit entendre à l'étage, ce devait être eux. Il entendit des pas dans l'escalier. Deux porteurs ahanaient sous le poids du brancard, Alberto Cabrera n'était pourtant pas un poids lourd.
Luis leur montra la table de travail et les porteurs y déposèrent le cadavre, bien contents de se débarrasser de lui.
Carlos apparut avec son fidèle Cesar à la porte de la morgue. Ces deux-là étaient inséparables. Carlos, souvent bougon depuis qu'il avait perdu sa femme suite à un cancer, et Cesar, toujours joyeux, libre comme l'air. L'odeur des produits les mettait toujours mal à l'aise.
- Alors, Docteur, que pouvez-vous nous dire, au premier coup d'œil ? demanda-t-il à Luis.
- À première vue, on lui a ouvert la gorge avec un objet tranchant, genre lame fine, répondit le médecin, et, se penchant un peu plus sur le corps, il ajouta : on lui a aussi écrasé les doigts.
- À quand remonte la mort ?
- Je ne peux pas vous le dire comme ça, il faut que j'examine plus profondément ce monsieur.
Le commissaire, sûr de son pouvoir, lui ordonna :
- Je veux un rapport complet ce soir sur mon bureau.
- Ce soir ? Implora Luis. Je suis tout seul, je ne sais pas si j'aurai le temps de tout faire.
- Comment ça, pas le temps de tout faire, vous voyez autre chose à faire ici ? C'est votre premier client depuis des années, dites plutôt que vous avez perdu la main, que vous ne savez plus où sont vos scalpels et autres instruments chirurgicaux. JE VEUX CE RAPPORT CE SOIR sinon les sanctions tomberont, c'est bien compris ?
Luis hocha la tête, tout penaud, et marmonna un de acuerdo6 dans ses moustaches broussailleuses, où restaient des grains de riz de son déjeuner.
Le commissaire Rodriguez et Cesar Prada remontèrent à l'étage et convoquèrent une réunion de crise. Ils prirent d'assaut la salle de réunion, où les pales du ventilateur au plafond brassaient de l'air chaud. Chacun prit place où il put et attendit que le commissaire prenne la parole.
- Vous savez tous que nous avons un crime sur les bras. Le mort s'appelait Alberto Cabrera. Il était bibliothécaire en chef à la Bibliothèque municipale Elvira Cape Bacardi. Il faut absolument que nous mettions la main sur le ou les coupables. Pour l'instant, nous ne savons pas grand-chose, l'autopsie étant en cours.
Il va nous falloir une enquête de voisinage, interroger ceux qui travaillaient avec lui, la femme de ménage, le gardien, la personne qui a découvert le corps et son entourage, ne négligeons aucune piste. Vous allez vous diviser en plusieurs groupes, Cesar et moi, nous nous occupons de fouiller son appartement rue Echevarria.
Chacun se concerta pour savoir qui allait faire quoi. Osvaldo se proposa pour aller interroger Danita et son entourage. Pedro allait voir Augusto, le gardien et Linda, la femme de ménage, et Teresa allait s'occuper des collègues.
Teresa partit la première. Quand elle pénétra dans le temple de la culture, il ne restait aucune trace de la forfaiture. Tout avait été soigneusement lavé à grande eau avant l'arrivée des étudiants et autres habitués de la bibliothèque.
Elle chercha des yeux quelqu'un qui puisse la renseigner. Les jupes jaunes côtoyaient les pantalons rouges des collégiens et des lycéens, les étudiants, quant à eux, s'habillaient avec ce qu'ils pouvaient.
Tout à coup, elle entendit « SILENCE ». Elle se retourna et se retrouva face à une femme d'une cinquantaine d'années, coiffée d'un chignon très strict, portant un legging jaune fluo qui ne dissimulait rien de ses formes et un chemisier blanc. Teresa indiqua qu’elle souhaitait s'entretenir avec elle au sujet de la mort d'Alberto Cabrera.
- Oui, mais pas ici. Allons dans son bureau, nous serons à l'abri des oreilles indiscrètes, chuchota la femme pour ne pas perturber ceux qui travaillaient studieusement.
Le bureau du bibliothécaire se trouvait à l'opposé de la salle de lecture. Il était tout en bois lambrissé, mais avait bien besoin de rénovation. Une grande table trônait au milieu de la pièce, un canapé défoncé était appuyé le long du mur, et un petit guéridon était orné d'un vase de fleurs artificielles. Mme Pedrosa, ainsi qu'elle se présenta, s'installa dans le fauteuil de feu le bibliothécaire. Teresa préféra la chaise au canapé.
- Bonjour, Mme Pedrosa, je suis l'inspectrice Perez, je suis là pour connaître un peu mieux la personnalité de M. Cabrera. Comment se comportait-il dans son travail ? Comment étaient vos relations de travail ?
- M. Cabrera était un homme charmant. Il avait une soixantaine d'années, vivait seul dans son appartement et consacrait tout son temps aux livres de cette bibliothèque. Il était très diplomate et ne donnait pas d'ordre directement. Tout se passait en finesse. J'étais sa secrétaire particulière, je connaissais tous les dossiers qui lui étaient confiés.
- Le camarade a-t-il eu récemment un problème sérieux avec quelqu'un en particulier ou un dossier qui était plus épineux que les autres ?
- Non, je ne crois pas. Nous avions la mission de répertorier tous les poètes de la ville et de faire un recueil de ces poèmes ; nous devions, par ordre chronologique, rassembler tous les discours que notre Commandant en Chef a fait dans cette ville depuis 1959. Les autres dossiers ne concernaient que des livres à faire relier suite à des dégradations dues au temps, à faire le tri dans les nouveaux ouvrages qui nous arrivaient tous les mois, afin qu'ils soient conformes aux directives du parti et non contre-révolutionnaires. Vous savez, il avait sa carte du PCC7 et était le chef du CDR8 de son quartier.
- Était-il marié ?
- Divorcé. Sa femme s'est remariée et est partie vivre au Venezuela. Il n'avait pas d'enfant.
- Lui connaissiez-vous des ennemis ?
- N'y pensez pas ! Cet homme était la bonté incarnée, qui aurait pu vouloir lui faire du mal ? Non, il était heureux de vivre, avait toujours le sourire aux lèvres et chantonnait de temps en temps, c'était une personne très gaie.
- Y avait-il dans ces poètes, des sympathisants de la dissidence ?
- Non, je ne crois pas, mais nous n'en étions qu'au début du chantier. Regardez, nous avions commencé avec des poèmes d'Efrain Nadereau Maceo, plus connu pour ses peintures. Il habite un solar près du Parque Cespedes.
Viene desnuda
Suerte de azul a gris lila contrario !
verdad a toda luz el dalitero
licantropías, dioses esteparios,
fulfural plenitud del hormiguero.
Viene desnuda, exige posar ;
es la toilette oscura quien la ansía
de blanco hechizo se deja lacrar
sumisa y vulnerable rebeldía.
Ni símil de la gracia ni su enigma
reflejo que levita y no se posa
en la inmovilidad del paradigma.
En lo distante y en la fantasía
La belleza inmutable y prodigiosa
En el silencio y en la medianía.
Les artistes dissidents se trouvent davantage à La Havane, c'est plutôt tranquille ici. C'est vrai que c'est le berceau de la Révolution, mais elle a désormais pris ses quartiers à La Havane. Là-bas, ils captent les radios de la Floride ainsi que les émissions de télévision. La dissidence se cache dans les recoins sombres de la capitale.
M. Cabrera était tolérant ; parfois, il remettait dans le droit chemin des jeunes proférant des propos antirévolutionnaires, mais toujours gentiment. Attendez ! ajouta-t-elle subitement. Il me revient un détail ! Le jour de sa mort, pour je ne sais quelle raison, il s'était quand même violemment disputé avec Augusto, le gardien. D'ailleurs, je me demande bien où il est, je ne l'ai pas vu aujourd'hui, conclut-elle incidemment.
- Je vous remercie de m'avoir sacrifié un peu de votre temps.
Elles se serrèrent la main. Teresa sortit du bureau. Mme Pedrosa ne la lâcha pas des yeux tant qu'elle ne fut pas hors de l'établissement.
Teresa rentra tranquillement au bureau, son regard s'attardant sur les vitrines des magasins. Sa meilleure amie se mariait dans deux semaines et elle n'avait ni robe ni chaussures à se mettre. Les magasins n'étaient pas vraiment achalandés. Elle devrait faire avec ce qu'elle a dans sa penderie, se dit-elle, comme d'habitude.
Le commissaire Rodriguez la vit passer et la héla. Elle poussa la porte. Une odeur de tabac froid et de sueur lui sauta à la gorge. Son supérieur n'était pas très grand et présentait un embonpoint qui ne la laissait pourtant pas indifférente. Bizarre, se dit-elle, j'ai vraiment des goûts particuliers en matière d'hommes, ce ne sont pourtant pas les beaux mecs qui manquent à Santiago.
- Alors, résultats ? interrogea-t-il en regardant pardessus ses lunettes.
- Rien d'anormal, il paraissait gentil, travailleur, obéissant, heureux de vivre, communiste jusqu'au bout des ongles. La seule chose à relever, c'est sa dispute avec Augusto, le gardien, le jour de sa mort. Mme Pedrosa n'a pas su me dire la raison de cette altercation, d'autant plus qu'il n'a pas remis les pieds à la bibliothèque aujourd'hui.
- Voyez avec Pedro, retrouvez-moi cet Augusto et convoquez-le-moi le plus rapidement possible. Ça ne sent pas bon, cette histoire. Ce serait tellement simple si cela avait un lien avec notre cadavre.
- Bien, chef, j'entame les recherches tout de suite. Je vais demander à la Sécurité nationale de nous faxer une photo de cet individu que je transmettrai à tous les postes de police.
- Oui, faites donc cela. Néanmoins, essayez de le retrouver par vous-même, dit-il en reprenant son puro9 qu'il avait laissé s'éteindre au bord du cendrier, et, Camarade, fermez la porte en sortant. Putain ! Pourquoi fait-on des portes si c'est pour les laisser ouvertes…
2 La terre chaude
3 Épicerie
4 MININT : Ministère de l'Intérieur
5 Bien
6 D’accord
7 Parti Communiste Cubain
8 CDR : A Cuba, chaque Comité de Défense de la Révolution est chargé de surveiller un pâté de maisons et de faire des rapports aux plus hautes instances en cas de dérive.
9 Cigare
L'inspecteur Pedro Jimenez retourna à la bibliothèque pour recueillir l'adresse de la femme de ménage auprès de Mme Pedrosa. Celle-ci regarda dans les fichiers administratifs informatisés.
Pedro était ébahi devant l'ordinateur. Ah, s'il pouvait en avoir un chez lui, il pourrait au moins accéder à l'intranet de l'île et écrire à ses amis étrangers, il s'ennuierait moins chez lui. Bien sûr, il aurait pu ouvrir une ligne chez ESTECA, la compagnie nationale de téléphone, ce n'était pas trop cher, mais il fallait faire la queue pendant des heures avant d'accéder à une machine. Il attendait déjà assez pour le quotidien, alors il utilisait de temps en temps l'ordinateur du commissariat. Mais il devait faire attention à ce qu'il écrivait, les mails étaient tous lus avant de partir à travers les ondes de la messagerie électronique.
Pendant qu'il rêvassait à tout cela, Mme Pedrosa avait trouvé l'adresse de Linda. Elle habitait dans un immeuble du Distrito José Marti, un peu à l'extérieur de la ville, édifice 6, 7ème étage, escalier 1.
Pedro soupira. Ce n'était pas à côté. Et il ne fallait pas espérer trouver une guagua10 qui aille dans ce quartier mal famé de la ville. On avait surnommé ce coin, L'Enfer de l'Oriente, rapport à tout ce qu'on y vendait. Tout y circulait, du shit à l'héroïne, en passant par la cocaïne, l'extasy et autres produits plus ou moins illicites. Comment faisaient-ils pour se payer tout ça ? Ils avaient à peine de quoi manger et on ne les trouvait pas sur la libreta11, ironisa-t-il.
Il remercia la secrétaire et partit sous un soleil de plomb. Il descendit vers le port espérant y trouver un peu de vent ; celui-ci était chaud. Il passa devant une station essence ouverte qui indiquait « en rupture de stock », la fabrique de rhum Santiago (il n'aurait pas été contre un petit verre), puis devant la boutique à cigares pour touristes. Il laissa sur sa gauche la gare ferroviaire et prit sur la droite.
Il traversa un quartier où les mômes jouaient au base-ball avec une balle en chiffon, s'arrêta à un petit marchand qui vendait du guarapo12, un bon verre le rafraîchirait. De temps à autre, une carriole tirée par un canasson ralentissait à sa hauteur et le conducteur proposait ses services ; mais il n'avait pas les moyens de dépenser le moindre peso dans ce luxe, il devait marcher. Les frais de transports intra-muros n'étaient pas remboursés.
Bientôt, il aperçut la pancarte « Distrito José Marti ». Des tours d'une dizaine d'étages composaient ce quartier ; un avion réformé de la Cubana était posé face à ces tours et servait de restaurant. Entre les bâtiments, chacun vendait ce qu'il avait récolté en fruits et légumes. C'était plus cher qu'au marché central, mais il y avait plus de choix. Cet endroit fourmillait de monde et un brouhaha sans nom s'en élevait. Des enfants en haillons traînaient au bord des routes.
Il repéra la tour 6 et se mit à gravir à pied les sept étages. Il y avait bien un ascenseur, mais qui ne lui inspirait pas confiance. Il imaginait des coupures d'électricité possibles à tout moment, un groom assis sur un tabouret en bois dans l'ascenseur qui vérifie à quel étage vous allez et appuie sur le bouton pour vous.
Une fois, il était resté coincé et il avait fallu remonter la cabine à la force du poignet, par un système de poulie, afin d'extraire les personnes qui commençaient à tourner de l'œil dans cette cage de fer.
Arrivé devant la porte, il sonna. Pas de réponse. Personne ? La sonnette ne fonctionnait peut-être pas. Il tapa trois coups. De la musique s'arrêta, il y avait bien quelqu'un. Une voix s'éleva derrière la porte sans que celle-ci s'ouvrît.
- Qui est-ce ?
- La police. Mme Pazos ?
- Oui.
Elle entrouvrit la porte en laissant la chaîne, juste assez pour voir le visage de Jimenez.
- Inspecteur Pedro Jimenez de la Police nationale. J'aurais quelques questions à vous poser à propos de la mort d'Alberto Cabrera, je peux entrer ?
- Un instant.
La porte se referma. Il entendit le bruit de plusieurs verrous que l'on ouvrait, la chaîne qui tombait et la porte s'ouvrit enfin. Une femme, mulâtre, d'une trentaine d'années, peut-être un peu moins, mais déjà usée par le travail, se tint devant lui. Elle n'avait pas grand-chose sur elle, une jupe déchirée à plusieurs endroits avec un tee-shirt sans manche qui fut blanc dans sa jeunesse. Aux pieds, elle avait ces éternelles tongs chinoises que tous les Cubains avaient adoptées.
- Entrez, je vous en prie. Je vous offre un cafecito ?
- Avec plaisir !
Pendant que Linda préparait le café, il fit le tour de l'appartement. Celui-ci n'était pas très grand. Une chambre avec un grand lit, des matelas entassés contre le mur, une petite cuisine, un coin douche avec des toilettes sans chasse d'eau et une pièce à vivre où trônait une télévision allumée sans le son, une table en bois usée par le temps, quatre chaises dépareillées, et un buffet sur lequel des photos d'enfants, de mariages, de personnes âgées, étaient exposées.
Pedro prit place sur une chaise tandis que Linda revenait avec deux tasses qui sentaient bon le café fraîchement moulu. Il réprima son envie de fumer.
- Vous vivez seule, Mme Pazos ?
- Non. Mon mari travaille à la fabrique de cigares. Depuis quelque temps, j'ai récupéré ma fille avec son fils de 3 ans et mon fils qui a divorcé de sa femme.
Cela expliquait le nombre de matelas qu'il avait vus dans la chambre.
- Revenons-en à hier, si vous le voulez bien. Qu'avez-vous fait ?
- Comme d'habitude, je suis partie à 5 heures du matin de la maison pour aller faire le ménage à la bibliothèque. Il n'y a pas de transport en commun à cette heure-ci, j'y vais donc à pied tous les jours. J'y suis arrivée vers 5 h 30, il faisait encore nuit. Je n'aime pas rentrer dans la bibliothèque quand il fait nuit, mais je suis bien obligée. Mon local de nettoyage se trouve dans la cour. J'y ai pris le nécessaire pour nettoyer le bureau de M. Cabrera. Il tient, enfin, il tenait à ce que son bureau soit impeccable. Si la moindre poussière restait sur un meuble, il pouvait rentrer dans une colère terrible.
- C'est déjà arrivé ?
- Oui, deux ou trois fois où j'étais pressée et j'avais oublié de faire la poussière sur le guéridon.
- Ensuite ?
- Ensuite, j'ai lavé les sanitaires et je suis repartie.
- Vous ne nettoyez jamais la salle de lecture ?
- Si, mais une fois par semaine. Je l'avais fait jeudi, donc j'étais tranquille jusqu'au jeudi suivant. Heureusement d'ailleurs ! Sinon, j'aurais découvert le corps de ce pauvre M. Cabrera. Je n'aurais pas su quoi faire. La jeune fille qui l'a trouvé a fait preuve de beaucoup de sang-froid.
- Oui, elle nous a dit vous avoir vue partir comme si de rien n'était ; nous avons trouvé cette attitude un tant soit peu étrange ; mais puisque vous n'aviez pas fait le ménage dans les rayons de la salle principale, je comprends mieux. Et à part ces quelques accès de colère, comment était M. Cabrera ?
- Vous savez, je ne le connaissais pas beaucoup. Nos horaires respectifs ne nous permettaient pas de nous voir très souvent. Je ne le voyais vraiment que le jeudi, j'avais plus de travail. Il m'arrivait de terminer, la bibliothèque était déjà ouverte au public. C'était un homme très poli, distingué, galant avec la gent féminine, et reconnaissant. Au 1er janvier, il m'offrait toujours un bouquet de fleurs, avec un petit mot disant que grâce à moi, il pouvait travailler dans de saines conditions.
- Vous avez une idée de qui pouvait lui en vouloir ?
- Non, il s'entendait bien avec sa secrétaire et le gardien, Augusto. Il faut peut-être chercher dans sa vie privée. Il ne parlait jamais de lui, il était très secret sur ses occupations hors de son travail et sur ses amis.
- Comment savez-vous cela ? Vous venez de me dire que vous le connaissiez très peu.
- J'avais quelquefois des discussions avec Mme Pedrosa. Quand elle avait beaucoup de travail, elle venait tôt le matin pour avancer sur ses dossiers dans le calme. C'est elle qui me l’a laissé entendre, un jour où nous discutions de M. Cabrera.
- Était-il marié ? Avait-il des enfants ?
- Il portait une alliance à la main gauche, mais maintenant, cela ne veut plus rien dire. Quant à savoir s'il avait des enfants... Peut-être Mme Pedrosa pourra vous en dire plus.
- Eh bien, Mme Pazos, je vous remercie pour toutes ces informations. Nous aurons certainement d'autres questions à vous poser au cours de l'enquête, mais ne vous inquiétez pas, vous n'êtes que simple témoin.
- Que dois-je faire demain ? Je continue à aller travailler à la bibliothèque ?
- Bien sûr, ne changez rien. Mme Pedrosa a, semble-t-il, récupéré le bureau de son chef, il faudra bien que le ménage soit fait. La bibliothèque reste ouverte de toute façon afin de ne pas perturber les habitudes des abonnés.
- Très bien. Au revoir inspecteur Jimenez.
- Au revoir, Mme Pazos. Passez une bonne journée.
Il redescendit les sept étages en pensant qu'il n'avait pas récolté beaucoup d'informations. Si, une. Le mort était capable de se mettre en colère pour des broutilles. Des grains de poussière sur le guéridon, coño ! À moins que ce type n'y soit allergique...
10 Transport en commun
11 Carnet de rationnement de nourriture et produits, tel le savon
12 Extrait de jus de canne à sucre
À 19 heures tapantes, Luis Mendez, le médecin légiste, frappa à la porte du bureau du commissaire Rodriguez, son dossier complet à la main.
- Entrez, entendit-il marmonner.
Quand il entra dans la pièce, il se dirigea droit vers la fenêtre et l'ouvrit. L'air était saturé de fumée, on aurait dit la cage d'un fauve. Le bureau se composait d'une table, enfin d'une planche posée sur des tréteaux, une étagère où étaient posés les dossiers en cours et d'une chaise pour les visiteurs. Une lampe, en équilibre sur le bureau, éclairait faiblement le visage du commissaire.
Il s'affala sur la chaise face au commissaire en lui balançant le rapport.
- Tu vois que c'était possible, lâcha Carlos Rodriguez.
- Je suis lessivé, rétorqua le légiste, je n'ai pas arrêté une seconde. Je n'ai eu le temps ni de boire ni de manger, j'ai travaillé comme un dingue pour finir ce soir.
- Je m'en contrefous. Qu'est-ce que ça donne ? Assieds-toi. Je t'écoute, Mendez. Que t'a raconté le cadavre ? À quand remonte la mort ? Voyons voir ce qui ressort de l'autopsie.
- Après analyse des tissus, de l'humeur vitrée de l'œil, de la décoloration de la peau, de la température du corps en tenant compte de la chaleur qui régnait dans la bibliothèque, c'est-à-dire la rigor mortis, je dirai vendredi, vers minuit, pas plus.
- Vendredi ? Et personne ne s'est aperçu de sa disparition pendant le week-end ?
- Il faut croire que non. Les voisins ont été interrogés ?
- Pas encore. Quoi d'autre ?
- Il a été égorgé avec une arme tranchante en acier, il restait des paillettes d'acier dans la coupure. De là à te dire de quelle arme il s'agissait... Ça ressemblait à l'aluminium dont sont faites les canettes de boisson. Autre chose, on lui a écrasé les doigts, certainement en lui marchant sur les mains, ou en lui tapant dessus avec un maillet. C'était un petit gabarit, n'importe qui aurait pu faire ça, même une femme. Il pesait 50 kg. Pas d'écorchure sur les mains, pas de résidus sous les ongles, donc il n'a pas cherché à se défendre. Pas de trace de lutte. Il a été pris par surprise ou alors il connaissait son agresseur, annonça tout d'un bloc le légiste.
- Super, tout Santiago est suspect, excepté les enfants, en conclut Rodriguez.
- Non, pas tout Santiago, rétorqua Mendez. L'angle d'attaque de la blessure indique qu'elle a été faite par un gaucher, de droite à gauche, comme ça, poursuivit-il en mimant le geste. Il a été égorgé avec intention de donner la mort.
- Cela pourrait être une mort liée à une cérémonie de Santeria13, genre sacrifice humain ?
- Non, la quantité de sang retrouvée correspond à la quantité de sang perdue. Aucun organe n'a été prélevé. Le corps n'a pas été emmené. Rien ne fait penser à un rituel de Santeria
