Pirouettes - Ernest Coquelin - E-Book

Pirouettes E-Book

Ernest Coquelin

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"Pirouettes", de Ernest Coquelin. Publié par Good Press. Good Press publie un large éventail d'ouvrages, où sont inclus tous les genres littéraires. Les choix éditoriaux des éditions Good Press ne se limitent pas aux grands classiques, à la fiction et à la non-fiction littéraire. Ils englobent également les trésors, oubliés ou à découvrir, de la littérature mondiale. Nous publions les livres qu'il faut avoir lu. Chaque ouvrage publié par Good Press a été édité et mis en forme avec soin, afin d'optimiser le confort de lecture, sur liseuse ou tablette. Notre mission est d'élaborer des e-books faciles à utiliser, accessibles au plus grand nombre, dans un format numérique de qualité supérieure.

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Ernest Coquelin

Pirouettes

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066300951

Table des matières

LE JOUR DE L’AN
CAUCHEMAR DE COMÉDIEN
SOUVENIR DE LA FOIRE AUX TUILERIES
1,200 me REPRÉSENTATION DU «COURRIER DE LYON»
MA POLITIQUE
UN CONCERT
COMMENT ON DEVIENT UN COMIQUE
LA SUEUR AU THÉATRE
CHER PUBLIC.
LE RIRE
LES BARBIERS
HYDROTHÉRAPIE
LE CHAT NOIR
LA PERRUQUE

COQUELIN CADET

PIROUETTES

DESSINS DE

H. PILLE, LE MOUEL, FRIAND, MESPLÈS, JANEL, FRAIPONT

H. P. DILLON, E. COHL, G. LORIN, BAC FRIM.

J Toujours tout droit L

PARIS

JULES LÉVY, ÉDITEUR

2, RUE ANTOINE-DUBOIS, 2

1888

LE RÉGISSEUR PARLANT AU PUBLIC

Le volume que vous allez avoir le plaisir de feuilleter porte le titre de «Pirouettes».

Il est signé COQUELIN CADET.

Or, Pirouette et Coquelin Cadet ne font qu’un seul et même monsieur; tout le monde le sait.

Cependant, pour les besoins de la cause, ils peuvent en faire deux qui n’ont aucun lien de parenté.

Tout ceci est dit pour vous informer qu’au cours du volume, il y est parfois question de Coquelin Cadet, mais alors c’est Pirouette qui parle.

C’est par erreur que ces entrefilets ont été mis dans le volume, à l’imprimerie tout a passé dans le feu de la composition.

L’ÉDITEUR.

N.-B.–M. Coquelin Cadet nous prie d’informer ses lecteurs que Pirouette est le seul coupable de l’article sur les Barbiers et cependant les membres de cette corporation se sont plaints de cette virulente critique à M. Coquelin Cadet, qui n’y est pour rien.

PIROUETTES

Table des matières

LE JOUR DE L’AN

Table des matières

–Je vous la souhaite bonne et heureuse!..

Quelle mascarade que le jour de l’an! Les haines s’arrêtent, les mauvaises humeurs s’adoucissent, les gens récalcitrants font une trêve d’un jour dans leur assommante façon d’être!

Quelle quantité de grimaces, de sourires, d’expressions de physionomie bien fausses; on regarde–en se disant: demain, le vrai visage sera revenu; et, à la place de cette cordialité qui fait s’épanouir les narines, briller les yeux, qui donne un jeu bienveillant aux lèvres et aux lignes de la figure, nous verrons le même vrai museau maussade et antipathique, la même vraie moue quotidienne.

C’est une douce chose que l’humanité désarme au moins une journée dans trois cent soixante-cinq jours! C’est comme un épanouissement cette bonté de surface qui s’étale sur le masque des hommes et surtout des femmes. Je ne parle pas des enfants qui sont sincèrement et profondément heureux des jouets et des bonbons dont on les comble. Les haines, les envies, les ambitions, sont ravalées pour vingt-quatre heures, jusqu’au plus profond des individus. Le haineux a l’air d’aimer son semblable, l’envieux d’être infiniment charmé du bonheur d’autrui, l’ambitieux est d’une modestie sans pareille et n’a jamais pensé aux biens de ce monde1

Un bonheur universel flotte dans l’atmosphère, et il y a une telle électricité de joie d’être meilleur un seul jour, cela se répand tellement sur tous, chacun de nous est si imbibé de l’air qui circule dans l’espace, cet air généreux et léger qui donne la force d’être excellent, que celui qui regarde à ses deniers, l’avare de tous les jours, des dimanches et fêtes, se surprend à fouiller dans son portemonnaie, à en tirer une petite pièce blanche et à la donner à un pauvre. Le rayon de reconnaissance qui filtre à travers le regard du mendiant fait même plaisir à l’avare. Il sent comme un peu de baume couler sur son âme sèche de grippe-sou.

L’homme toujours en colère se calme. Il est effaré d’entendre sa voix qui ne mugit plus, de ne rien casser, de ne plus démolir son mobilier. Je sais bien que cela le repose (le furieux) et que le lendemain il pourra se mettre bien mieux en colère; mais les gens avec qui vit le coléreux ne seront pas moins ravis de n’entendre plus hurler au moins pendant une journée.

Les jaloux sentent leur serpent aux mille replis s’endormir, ils entendent des protestations sortir de la bouche aimée: protestations d’amour, de tendresse, de dévouement (confiseries de l’âme pour1er janvier), toutes choses éphémères, mais que le charme de la personne adorée affirme durables, tant le jour de l’an contient d’atomes crochus sympathiques.

Les querelles sont terminées, les personnes brouillées se débrouillent. Les projets de croyances, de bonne amitié, de rapports excellents, il faut les entendre!... Belles promesses qui se réaliseront au moins... une semaine!

Monde fragile et versatile, tu es faible comme une mouche. Un rien te détruit, un peu d’eau, un peu de feu, une pauvre petite rencontre de deux locomotives. Tu es à la merci d’un imprévu absurde. Un cheval de fiacre va enlever à ton admiration un brave soldat, un grand artiste, un orateur éminent, un savant considérable. Étant donné le peu que tu es, et ce que tu vaux, car tu vaux beaucoup cependant, monde affreusement lilliputien, quelle bizarre passion tu as de perdre le meilleur de ton temps à détester, à exécrer, à débiner, à mordre; de passer la plus grande partie des heures de ton année à commettre des crimes, à inventer des raffinements de vengeance, à médire, à écrire des lettres ânonymes, à remuer l’arsenal des plus exécrables sentiments que celui qui loge au ciel a mis dans toute créature humaine! Toute l’année –monde débile et étroit–tu ne penses qu’à faire le mal, qu’à donner raison aux impudents, à applaudir les médiocres, à dire merci quand on te baille un soufflet, à trouver supérieurs les impuissants, à tendre l’échine aux banquistes, à mériter le coup de soulier au bas des reins, à distiller les poisons de la vanité, de la suffisance bête, de la haine idiote, tu n’es heureux–monde inférieur–que lorque tu trônes sur des monceaux de petitesses imbéciles et méchantes!... Grâce au ciel, le jour de l’an, nous faisons: Ouf! et nous nous accordons un armistice que nous couvrons de fleurs, que nous submergeons de marrons glacés, de fondants, de lettres pleines de chaudes protestations, de cartes de visite cornées comme des diablesses, de rubans de la Légion d’honneur, de cadeaux ruineux, comme pour faire péni-tence de toutes nos fautes hebdomadaires et journalières!

Salut, jour de l’an, qui restitues au moins l’apparence de la générosité, qui suscites la noble ambition d’ouvrir grandement sa bourse et son cœur, qui donne un essor nouveau à l’amitié, au dévouement, qui nous fait souvenir qu’il y a autre chose que les misérables déboires de l’existence; que le cœur est à sa place, qu’il est même haut placé dans la poitrine, que les mains fermées savent s’ouvrir, que le pardon et l’oubli des injures sont de ce monde, que l’enthousiasme à faire le bien n’a pas été tué dans le combat de la vie, que ceux qui font partie intégrante de nous-mêmes, mères, femmes, sœurs, amis, enfants, ont bien dans le coin sacré du cœur une place que les horreurs de la terre ne pourront jamais atteindre, qu’il y a en nous une poussée de beaux instincts, de grands sentiments, que toi, cher jour de l’an, tu fais repartir de plus belle, et que tous ces hommes de proie, ces femmes dont on a trop médi, sont des êtres bien extraordinaires et bien charmants, puisqu’en un seul jour ils font tout oublier par leurs étreintes et leurs embrassements sincères. Le1er janvier, jour de l’an, arrive au milieu de nous comme un magicien corrigeant les méchants, donnant aux bons l’occasion de se manifester joliment.

Miracle inouï! La concorde règne sur tous. Nous devenons généreux, magnanimes, divins! puisque pour nos étrennes nous nous aimons –un jour–les uns les autres!

–Je vous la souhaite bonne et heureuse!...

CAUCHEMAR DE COMÉDIEN

Table des matières

Le comédien X***, que tout Paris applaudit, a une existence tourmentée, que nous qualifierons de chemindefereuse, si nous ne tenions en grand respect cette vieille bonne femme d’Académie.

Un comédien toujours en wagon, secoué par la trépidation, doit avoir une imagination surexcitée; avec cela si l’estomac est paresseux, malgré les secousses du chemin de fer, les nuits sont troublées par des rêves qui n’ont rien de mahométan; les cauchemars abondent, et de terribles visions viennent traverser le sommeil du comédien-voyageur.

L’autre soir, après avoir été acclamé–selon son habitude–au casino de Crabe-sur-Mer, le nomade artiste rentra dans sa chambre et se coucha.

Il s’agitait sur son lit, l’oreille toute bourdonnante des applaudissements, la tête pleine du souvenir des exquis visages de femmes qui s’étaient épanouis en l’écoutant.–Ces comédiens sont vraiment veinards: ils possèdent l’àme des jolies spectatrices au moment où leur talent éclate vainqueur dans un mot, dans un geste, dans un regard;–c’est inouï ce qu’il y a dans la physionomie des jolies femmes à ce moment psychologique!... L’acteur X***, qui avait fait dans la soirée tant de conquêtes d’âmes, avait du mal à s’endormir... Enfin, le repos vint, mais quel repos! hanté d’un cauchemar dont rien ne peut égaler l’horreur.

Deux énormes mégères passaient et repassaient comme des papillons monstrueux dans le rêve de l’acteur X***. La première mégère avait un physique de formidable portière, un ventre affreusement bombé, des épaules gigantesques, des petits bras courts, et au bout de ces bras des doigts qui se fourraient toujours dans le nez, des oreilles comme des chaussons de lisière, des lunettes sur un nez lourdement en trompette, plus des cheveux gris coupés ras.

L’autre mégère était aussi énorme que sa collègue avec un visage largement blafard, un nez en pied de marmite, le sourcil très noir, comme un gros galon collé au-dessus d’un œil noir sans chaleur (un œil excellent pour l’été!), une poitrine croulante;–et–chose étrange!–les deux grosses portières bourdonnaient comme deux papillons fabuleux autour du comédien terrifié, en brandissant des feuilletons pleins de fautes de goût, d’orthographe et de finesse; elles avaient toutes les deux de la barbe: la première un long poil gris formant un fourré broussailleux et grisonnant sous le nez, le long des joues et sous une bouche fortement sensuelle;–la seconde, une barbe en fer à cheval, une barbe de baryton de province!

Horreur!! ces deux vilaines portières ressemblaient à *** et à *** et voulaient embrasser le comédien!...

L’artiste se réveilla baigné de sueur (triste bain au bord de la mer!), s’habilla rapidement, courut se promener sur le galet de Crabe-sur-Mer, pour oublier l’ignoble rêve, et jura de ne plus jamais lire les journaux!

SOUVENIR DE LA FOIRE AUX TUILERIES

Table des matières

En lisant ce titre, on va croire que le prince Napoléon a réintégré l’habitation de son sèdantaire cousin. Ce n’est pas de Plonplon qu’il s’agit, mais de l’horrible ramassis de divertissements qui s’est installé en face les constructions monumentales et rectilignes de la belle rue de Rivoli.

C’est à cause d’Ischia qu’ils ont eu, les vilains forains, la permission de venir jeter une note vermineuse dans ce beau jardin où d’ordinaire les statues se dressent, blanches, dans leur silence de marbre, où les splendides frondaisons chantent la magistrale chanson du vent!

Au milieu de ce vert différemment teinté, rappelant tour à tour Corot et Diaz, de sales baraques ont été alignées et une odeur de pétrole, de fauves et de somnambules empoisonne le nez des délicats.

Ici la ménagerie Pezon, immense parallélogramme rempli d’animaux anciennement féroces, envoie vers le ciel des rugissements rauques qui rappellent de grandes pièces de drap qu’on déchirerait dans une Belle Jardinière gigantesque. Pezon, avec sa tête de vieux cabot de Carpentras, morigène les rois du désert comme un oncle morigène ses neveux; il leur flanque des gifles et campe des coups de pied dans leur derrière de lions, pendant qu’une musique polonaise embête autant les oreilles que la puanteur des fauves agace les narines.–En somme tous ces animaux sont de méchantes descentes de lit! Il manque dans une cage quelques belles-mères.

Là, des bateaux à voile vous offrent un tel mal de cœur que c’est à en vomir toute sa parenté. On appelle ce jeu divertissant: La mer sur la terre!–30centimes par personne, c’est pour rien. Le tangage est simulé merveilleusement aux sons d’un orgue de barbarie... les bateaux sont aussi de barbarie, mon ami, car tout le monde crie pour oublier la nausée qui vous empoigne au second tour. Les navigateurs de six sous sont blancs comme du linge. Ah! on s’amuse bien! Les arbres des environs doivent en savoir quelque chose! C’est le vrai mal de terre. Plusieurs Alphonses font bonne figure dans ces embarcations; les Alphonses ont le pied marin.

Voici la grande baraque de Cocherie, on met complet comme sur un omnibus pour montrer à la foule que la baraque est bondée d’amateurs de spectacles féeriques; car on joue les Pilules du diable que le public avale sans douleur–ça doit mieux passer que le mal de mer sur la terre... c’est peut-être de l’autre côté que ça cause des dommages...

Cocherie! Presque un nom de ministre... et à deux pas de la Grande Poste!

Les somnambules abondent près de l’exdemeure de Napoléon III. (Autre somnambule!)

On lit Science et Progrès sur des plaques en tôle à la porte de leur lit,–car l’intérieur de leur roulante représente un lit1

Faut-il se coucher?... Dieu!! Ça sent... l’intérieur d’une chambre de somnambule.– Quelques gogos s’y risquent–sans prendre comme avertissement le nom de la somnambule, qui s’appelle presque toujours: Prudence!

Les vélocipèdes de bois ont remplacé les chevaux et font concurrence avec les bateaux à voile aux anciens coursiers peints qui ont inspiré à Verlaine ce beau vers:

Tournez, tournez sans espoir de foin!

On file comme la tempête sur les vélocipèdes –comme jadis filait le fils du troisième Napoléon.

Ici on essaie sa force en tenant des boules électriques couleur sirop de groseille, là on gagne des lapins maigres ou des dragées exécrables. Puis ce sont les lutteurs qui étalent leurs muscles salis,–des femmes torpilles qui font sauter le cœur des idiots!

C’est lamentable ces haillons infects, ces loqueteux sans caractère, ces misères antipittoresques.

Et dire que c’est Ischia, un malheur italien, qui nous vaut ce malheur parisien!

Banquistes, affreux funambules, vendeurs de frites, retournez loin du centre de la grande ville. Réintégrez les boulevards extérieurs, les faubourgs, les barrières, les villages, ne nous asphyxiez plus. Le grand souffle populaire qui passe sur nos têtes, comme disent les blagueurs socialistes, ne nous électrise pas.

Vous puez la loque et la puce, nous aimons mieux la simple odeur de Paris.

1,200me REPRÉSENTATION DU «COURRIER DE LYON»

Table des matières

Je passe devant le théâtre des Nations et je lis: Douze centième représentation du Courrier de Lyon, ou l’Attaque de la Malle-Poste, de MM. Moreau, Siraudin, et Delacour.

Et je reste rêveur devant ce chiffre formidable attestant un des plus gros succès dramatiques inscrits dans les annales du théâtre.

Songez au nombre de gens qui, depuis la première, depuis le16mars1850, ont pleuré, frissonné, sangloté, applaudi, qui ont poussé des «ah1» à l’attaque de la malle-poste, qui ont eu envie de crier au père Lesurques: «Tu martyrises ton fils, il n’est pas coupable, vieille bête! C’est cette canaille de Dubosc qui a fait le coup!» qui ont plaint Lacressonnière dans Lesurques fils et maudit Paulin-Ménier dans Choppart, dit l’Aimable.

Je vis pour la première fois, il y a vingt ans, le Courrier de Lyon; je sortais du collège, je n’étais pas ’blasé. C’est effrayant ce que je ressentis à cette représentation; la quantité de larmes que je versai (j’étais encore sensible), on ne pourra jamais le savoir!

Je faisais partie des spectateurs qui ne peuvent applaudir, tant ils rigolent... des yeux. Après le troisième acte, je remis dans ma poche mon mouchoir tordu; ne pouvant pleurer dans le vide, ni dans les pans de la redingote de mon voisin, je sacrifiai un foulard bleu. Je l’emplis littéralement de larmes. Il était temps que le drame finit. Je ne sais vraiment plus dans quoi j’aurais pleuré–dans une ouvreuse?

La nuit, dans mon lit, j’étais haletant. J’eus un sommeil fiévreux. Je vis Lesurques monter à l’échafaud, le masque de Choppart me poursuivit en me tirant épouvantablement la langue. Je reçus dans la poitrine les six balles de pistolet destinées au courrier...

Je me débattais, je me cachais sous la couverture, je criais: «Assez!» baigné de sueur froide, je sautais, je pleurais, j’étais tué! Quelle bonne nuit j’ai passée!

Depuis le16mars1850, que de spectateurs l’ont eue, cette nuit-là! Que d’hommes mariés ont asséné un énorme coup de poing sur leur épouse endormie, croyant être Dubosc poignardant sa femme1Voyez-vous le réveil en sursaut de cette pauvre épouse, qui voyait peut-être en rêve son cousin Ernest!

Elles sont innombrables, les imaginations qui ont dû être troublées par cet honnête homme accusé d’un assassinat qu’il n’a pas commis, arraché aux siens, emprisonné, jugé et guillotiné. On m’a affirmé que des médecins avaient envoyé à ce drame larmoyant des malades atteints d’une rétention de la glande lacrymale,–et que le Courrier de Lyon les avait guéris,–ça ne m’étonne pas.

Douze cents soirs, Paris, la province et l’étranger ont apporté au Courrier de Lyon– qu’il soit joué à la Gaîté, à la Porte-Saint-Martin, à l’Ambigu, au Châtelet, aux Nations, –leur tribut de terreurs, de larmes et d’applaudissements; douze cents soirs, les ouvreuses ont vu sortir des fauteuils d’orchestre ou des loges des spectateurs frémissants, le visage convulsé, les yeux rouges, donnant tous les signes d’un plaisir infini; douze cents soirs le Courrier de Lyon a été assassiné à Lieu-saint; douze cents soirs, de lugubres trémolos ont souligné les choses dures que le père Lesurques dit à son fils, en lui conseillant de se faire sauter la cervelle plutôt que de vivre infâme et assassin; douze cents soirs, Fouinard a manqué de perdre sa savate; douze cents soirs, Choppart a dit au juge: Prenez ma tête; ce n’est pas un fameux cadeau que je vous fais là! Et à ce moment les spectateurs, surtout les spectatrices, auraient embrassé avec reconnaissance le museau de singe affreusement laid de Paulin-Ménier.

Hélas! ce cri partait trop tard, Lesurques était reconnu coupable, et sa tète sympathique (je pense à celle de Lacressonnière) devait tomber sous le fatal couteau!

Ceci est pour le public torturé et ravi; mais les acteurs, pensez-vous aux pauvres acteurs qui, tristes ou gais, ont joué douze cents fois leur rôle? C’est vertigineux!

On a vu des changements de distribution; mais Paulin-Ménier a joué douze cents soirs Choppart, dit l’Aimable, et deux générations ont applaudi ce masque d’une mobilité simiesque, tanné par le vent et la pluie, ces joues à chiques, ce nez rougi par le trois-six et le fil-en-quatre, ces petits yeux pétillants ou s’écarquillant en boules, cette voix de crécelle rouillée, vraie voix d’écurie poussant des jurons rocailleux et des «hue!» et des «oua!» moelleux comme chiendent, cette bouche aux lèvres minces lançant le jet de salive comme une mince fusée d’eau.

Et la perruque blanche, la houppelande grise qui le faisait ressembler à un petit caporal bouffon auquel il avait pris le principal geste: la main dans le dos, la cravate sur laquelle s’appuyait l’inoubliable museau, le gilet à boutons de cuivre, les bottes à éperons couvertes de poussière, le chapeau qui ressemble à celui d’Arlequin. Et la démarche, les mains dans les poches, le dégingandage, la façon d’écouter!

Quelle admirable acteur que Paulin-Ménier! si varié, si pittoresque, si plein de composition savante dans toutes ses créations, délicieuses à suivre à la lorgnette du commencement à la fin du spectacle. Souvenez-vous, entre autres des Cosaques, du Juif-Errant, des Crochets du père Martin, de93! Choppart, dit l’Aimable, est une de ses meilleures compositions, sinon la meilleure. Il est parfait dans cet épouvantable loueur de chevaux.

On a dit que parmi les silhouettes nombreuses que Paulin-Ménier faisait admirer dans le Courrier de Lyon, il avait des mouvements de dos rappelant les meilleurs dessins de Daumier, ce n’est pas exact; certes, Daumier fut un grand artiste qui a trouvé des bonshommes énormes de vérité cruelle et d’humanité grandiloque; mais Paulin-Ménier, dans son Choppart, a été plus grand que Daumier, et telles de ses attitudes ont une signification picturale plus haute, plus lyriquement véridique que celle des meilleures œuvres du maître caricaturiste.

Au premier acte, Ménier est homérique lorsque, attablé avec Dubosc, Courriol et Fouinard, devant des verres de vin, il écoute la perpétration du crime; en voyant ses bras appuyés sur la table, ses épaules hautes, ce dos montueux comme celui d’un chat, ce regard immobilement posé sur les regards des trois autres crapules qui discutent; en entendant l’espèce de gémissement que Choppart laisse échapper comme consentement à l’assassinat, en voyant cette silhouette écrasée et terrible, le public a la chair de poule, il n’y a pas de doute possible: le courrier de Lyon est un homme mort.

Et Ménier a cinquante silhouettes aussi émouvantes que celle-là au cours de la pièce.

Au milieu de ce drame bien joué, car Lacressonnière est excellent dans Lesurques-Dubosc, archangélique d’honnêteté dans le premier, ignoblement sinistre dans le second, une telle perfection de type, une incarnation si profonde et si complète d’un personnage fait comprendre les douze cents représentations du Courrier de Lyon.