Poésies de Étienne Eggis - Philippe Godet - E-Book

Poésies de Étienne Eggis E-Book

Philippe Godet

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"Poésies de Étienne Eggis", de Philippe Godet, Étienne Eggis. Publié par Good Press. Good Press publie un large éventail d'ouvrages, où sont inclus tous les genres littéraires. Les choix éditoriaux des éditions Good Press ne se limitent pas aux grands classiques, à la fiction et à la non-fiction littéraire. Ils englobent également les trésors, oubliés ou à découvrir, de la littérature mondiale. Nous publions les livres qu'il faut avoir lu. Chaque ouvrage publié par Good Press a été édité et mis en forme avec soin, afin d'optimiser le confort de lecture, sur liseuse ou tablette. Notre mission est d'élaborer des e-books faciles à utiliser, accessibles au plus grand nombre, dans un format numérique de qualité supérieure.

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Philippe Godet, Étienne Eggis

Poésies de Étienne Eggis

Avec une Notice biographique et littéraire
Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066300753

Table des matières

I
II
III
IV
V
VI
POÉSIES
BOHÊME
UN SOUVENIR D’ENFANCE
LA CHAMBRE DE MA MÈRE
MA FORTUNE
POURQUOI IL NE FAUT ABATTRE LES CHÊNES
UN POËTE QU’ON NE LIT PLUS
ELLE
LA VIEILLE ROMANCE
UN PRÉSENT DE NOËL
A MADAME.....
HANS WALD
OU EST-IL?
I
II
III
IV
V
VI
LE PÈLERIN
LE CHANT DE LA BOHÊME
LE SECRET DE LA MER
CE QUE FAISAIT LA LUNE DERRIÈRE UN BUISSON
LETTRE A UN GRAND POËTE
L’ÉCLAT DE RIRE D’UN BOHÊME
LE CŒUR HUMAIN
BLASPHÈME ET PRIÈRE
A GEORGE SAND
UN ANGE DE LA TERRE
CE QUE C’EST QUE LA MÉMOIRE!
ASPIRATIONS INSENSÉES
I
II
III
DANS LA VIEILLE CATHÉDRALE DE SAINT-NICOLAS A FRIBOURG EN SUISSE
ROMANCE
SIMILITUDES
CHANT DE ROUTE DU JUIF ERRANT
OU LE POETE ÉTAIT TRISTE PARCE QU’IL CHERCHAIT DES CHOSES QU’ON NE TROUVE PAS
ATTRACTIONS INSTINCTIVES
I
II
PLUS LOIN!
I
II
III
IV
QUE SERA LE CIEL?
A MON AMI AUGUSTE MAJEUX
DEUX MOISSONNEURS
I
II
IMPRESSIONS D’IVRESSE D’UN POËTE ALLEMAND
PRIÈRE
LA NOSTALGIE DE L’ARTISTE
I
II
III
IV
ME TUER?–ALLONS DONC!
DANS LA SOUFFRANCE
A UN HOMME QUI VOULAIT MOURIR
TOAST A L’UNION DES POETES
SONNET
COMMENT JE MOURRAI

I

Table des matières

La famille Eggis est d’origine allemande, mais Etienne reçut à Fribourg une éducation toute française; il a ainsi participé du génie et du tempérament des deux races. Il apprit l’allemand sans effort, et il lui arriva même quelquefois, si nous l’en croyons, de penser en cette langue. Voici, en effet, comment il s’exprime dans une note qui précède un de ses plus curieux poëmes: Impressions d’ivresse d’un poëte allemand:

«Vous qui aimez la sainte et vieille Allemagne, la robuste et féconde poésie germanique éclose au pied des cathédrales, dans les bruissements des forêts, vous lirez peut-être avec indulgence l’œuvre bizarre, mais sincère, que je vous offre. Ce poëme a été écrit d’abord en allemand, dans une brasserie de Leipzig, entre un tonneau de bière, une pipe et un piano, puis traduit à Paris, quand le vent des voyages eut poussé ma jeunesse vagabonde vers la grande ville»

J’ai cité ce passage, non seulement parce qu’il nous montre chez Eggis l’influence d’une double nationalité, mais parce que ces simples lignes suffisent déjà à faire connaitre assez exactement son caractère et sa vie: nous y trouvons tout à la fois et son enthousiasme romantique, que partageait la génération d’hier, pour la «vieille Allemagne»; et le piano, qu’il aimait de toute son âme, et la pipe et la bière, qu’il aimait trop; sa complaisance enfin à parler de lui-même et de cette odyssée qui commence en Allemagne et se poursuit à Paris, pour venir s’achever tristement à Berlin, trois ans avant cette guerre qui devait mettre aux prises les deux grands pays chéris par lui d’une égale ferveur.

Fribourg est catholique, et ce fait n’est sans doute pas insignifiant au point de vue artistique; la direction imprimée à l’éducation, l’influence des jésuites et de leur enseignement, des rapports fréquents avec la France, ont donné à ce canton un caractère plus particulièrement français. Il est tel écrivain fribourgeois dont le style offre des qualités d’aisance et d’élégante limpidité qui ne sont pas toujours le privilège des écrivains romands. Puis le culte catholique, par les séductions extérieures de son rite, parle plus vivement à l’imagination que le culte réformé et tend à développer le sens et l’amour de la forme.

Eggis, né à Fribourg le25octobre1830, gran dit près du sanctuaire. Son père, M. Auguste Eggis, musicien de talent, qui vit encore, fut longtemps maitre de chapelle à la cathédrale de Saint-Nicolas, et le jeune Etienne, comme Hégésippe Moreau, fut enfant de choeur:

Quand, à la Fête-Dieu, je portais l’encensoir...

La mère d’Eggis était de Fribourg, et non point française, ainsi qu’il le donne à croire dans ce vers:

La France, sol fécond, beau pays de ma mère...

Saisissons cette occasion de mettre le lecteur en garde contre la fertile imagination du poëte: les détails qu’il fournit sur sa carrière et ses aventures ne doivent pas être pris au pied de la lettre, et ne sont souvent que le jeu d’une fantaisie qui se plaît à étonner le lecteur trop crédule. Ce qui est vrai, c’est que la famille Eggis avait en France des relations de parenté qu’il est intéressant de noter. M. de Sénancour, le célèbre auteur d’Obermann, avait épousé, en1790, à Fribourg, Marie-Françoise de Daguet; celle-ci avait un frère dont la fille, Françoise-Henriette-Madeleine de Daguet, épousa M. Auguste Eggis; leur fils Etienne, notre poëte, était donc petit-neveu par alliance de M. de Sénancour.

Les familles Eggis et de Sénancour entretinrent longtemps des rapports d’amitié, dont j’ai sous les yeux, grâce à l’obligeance des parents du poëte, de nombreux témoignages. Obermann fut écrit sous les ombrages d’Agiez, dans la villa Daguet, aux portes de Fribourg. Etienne Eggis reçut son prénom en souvenir de son grand-oncle. La fille de ce dernier, Mlle Eulalie de Sénancour, morte en1873, et qui fut elle-même un écrivain d’un talent agréable, faisait de fréquents séjours à Fribourg; elle était en correspondance suivie avec le père de notre poëte, qui n’eut pas d’amie plus fidèle et plus dévouée. Je laisserai quelquefois la parole à cette femme pleine d’esprit et de bonté, qui, dans presque toutes ses lettres, glisse pour son «bon Etienne» un mot affectueux.

C’est ainsi qu’elle écrit en février1835:

«Parlez-moi longuement de tout ce qui vous intéresse, du gentil Etienne, de mon bon gros Victor, du gracieux Xavier. J’embrasse toutes ces jolies joues. J’aime à me rappeler les bons moments passés ensemble, ce doux intérieur d’une famille estimable; puisse-t-elle prospérer toujours comme elle le mérite,–car il ne suffit pas de le mériter, malheureusement!»

Victor et Xavier sont deux frères jumeaux plus jeunes qu’Etienne, et qui moururent tous deux le même jour, âgés de cinq ans. Etienne leur a donné un souvenir dans ces vers:

Ensemble ils étaient nés sous l’aile maternelle;

Ensemble ils sont partis pour la vie éternelle,

Riants et gracieux...

Six mois après, leur mère expirait de souffrance,

Mais son œil, en mourant, brillait de l’espérance

De les revoir aux cieux.

La mère du poëte, «notre bonne et douce Madeleine», comme l’appelle Mlle de Sénancour, mourut à vingt-six ans; Etienne avait neuf ans à peine. Plus d’une fois, sa poésie évoque le souvenir de celle que Dieu lui avait si tôt reprise:

Toujours je la revois; dans mes veilles, partout,

Douce et triste toujours cette image est debout...

Etienne fit ses études chez les jésuites, jusqu’à leur expulsion en novembre1847. Ses témoignages, en beau latin, attestent qu’il fut un bon élève:

«Je crois que ce sera un bon et honnête garçon, écrit la cousine; il s’agit de vouloir et de vouloir fortement.»

Elle voyait juste: ce qui manquait le plus à Etienne, c’était précisément la volonté.

Dans l’intervalle des classes, son père s’était attaché à développer son rare talent musical. Il fut même sérieusement question qu’il se vouât complètement à la musique. Mlle de Sénancour lui conseillait ce parti plutôt que la carrière si difficile et si incertaine des lettres; elle lui écrit par exemple:

«Vous avez du goût pour la poésie et la littérature, mais je vous engage fort à ne considérer cette occupation que comme un accessoire, un agrément, parce qu’avant tout il faut vivre et qu’aujourd’hui la culture des lettres ne va qu’à ceux qui ont quelque fortune... Une existence soucieuse et sans lendemain n’est pas tolérable... Ce serait une grande satisfaction pour votre bon père d’être rassuré sur votre avenir; il le mérite bien...»

Et la lettre se termine par un trait délicat à l’adresse du poëte de dix-huit ans:

«Adieu, mon bon Etienne... Je voulais te traiter en grand jeune homme en cessant de te tutoyer, mais je retombe volontiers dans mon habitude, qui est plus amicale.»

Mlle de Sénancour parlait à son protégé le langage de la raison et de l’expérience: n’avait-elle pas vu l’auteur d’Obermann aux prises avec les difficultés de l’existence de l’homme de lettres?

L’offre d’une position pour Etienne vint tirer d’embarras son père: il s’agissait d’une place de précepteur à Munich, chez le comte de Drechsel, gendre du prince Charles de Bavière. La cousine parisienne s’empresse de féliciter ses «bons Fribourgeois»; elle écrit au père:

«Voilà donc notre pauvre Etienne éloigné de sa famille. Comment s’en trouvera-t-il, si jeune, n’ayant aucune habitude du monde, n’ayant jamais vécu parmi des étrangers?... Il m’a écrit une lettre charmante, pleine de cœur et de sensibilité. Elle prouve qu’il sent bien ce que vous avez fait pour lui... Il déclare qu’il a de l’ambition; c’est le moyen d’arriver à quelque chose, pourvu qu’il ait la persévérance et la force nécessaires. Les intentions, du reste, sont excellentes et je m’attache à les encourager; je crois que c’est à propos d’après son caractère. Il est susceptible; ce n’est pas mauvais signe. Il faut ménager cette susceptibilité pour en tirer un bon parti. Certes, il ne manque pas du côté du cœur...»

Etienne partit au printemps1848pour Munich. Tout alla bien d’abord dans sa nouvelle situation. La cousine continue à recevoir de charmantes lettres de lui,–et elle communique ses impressions au père du jeune précepteur:

«Notre Etienne n’est plus un enfant; ses lettres sont d’un jeune homme qui promet. Cette correspondance m’attache de plus en plus à lui. Lors même qu’il ne recueillerait pas de la gloire, comme il en montre la prétention et qui est une grande affaire, ce sera du moins, j’y compte, un jeune homme distingué par son intelligence et la bonté de son cœur. Il a des intentions excellentes. L’amour-propre en outre le soutiendra... D’après ses dispositions, je crois qu’il faut l’encourager, en le modérant un peu. Je suis émerveillée qu’il se maintienne favorablement dans sa nouvelle position.»

On ne s’émerveilla pas longtemps. Eggis était d’humeur capricieuse, très impatient de toute discipline, et il avait foi dans sa destinée, qu’il rêvait brillante: l’orgueil est un des traits saillants de son caractère. Cet orgueil eut, parait-il, à souffrir, non des maitres, mais des valets, et il n’en fallut pas davantage pour que le jeune homme quittât fièrement la maison princière, où il fut regretté et de ses deux petits élèves et de leurs parents.

Il devint étudiant à l’université de Munich. Son cousin, M. Alexandre Daguet, le savant historien de la Suisse, lui donne par lettres de sages conseils de conduite («ne pas trop hanter la Kneipe»); il l’engage à solliciter du directeur de l’instruction publique de Fribourg une bourse qui lui permette de continuer ses études. Mais voilà bien Eggis! A cette seule idée de solliciter quelque chose, il se cabre et se drape dans sa fierté, plus austère que don César de Bazan, qui, au besoin, ne dédaignait pas les écus de don Salluste. Au surplus, Etienne n’avait pas l’intention sérieuse d’étudier le droit; il redoutait la bourse, parce qu’elle lui eût imposé une sorte d’obligation de travail. A ce moment, la muse l’a saisi: il écrit des vers et les publie dans le Courrier de Munich. On aime à y trouver déjà quelques strophes mélodieuses telles que celle-ci:

O poëte! dis-moi quel secret les tourmente

Et les jours et les nuits,

Les flots tumultueux de la mer écumante

Aux étranges ennuis?

C’est alors qu’il ébauche une partie des poésies qui forment son premier volume. Il entre en rapport avec quelques écrivains allemands, entre autres avec Geibel; il croit en son avenir et réussit sans doute à faire partager ses espérances aux siens, car la «cousine parisienne»– c’est ainsi qu’elle signe–écrit au père:

«Parlez-moi surtout du cher Etienne, qui donne des espérances. Fasse le ciel que le sort lui vienne en aide!»

M. Daguet, qui fut un des conseillers fidèles –et trop peu écoutés–du jeune poëte, l’engage en vain à s’occuper d’une façon régulière et pratique, à étudier sérieusement. Etienne répond par des lettres où s’étalent candidement ses illusions:

«Une voix me dit, là, au fond du cœur, que mon nom sera connu de la postérité, que je boirai à la coupe de la gloire, et la gloire que je veux, ce n’est point celle dont le retentissement expire aux murs d’une petite ville. Si je ne puis l’acquérir, alors je mourrai jeune.»

Dans une autre lettre, je trouve ce passage:

«Il est bien peu d’hommes qui dans ce siècle cultivent réellement l’art pour l’art. Chacun veut jouer un rôle politique et l’on fait descendre la muse de son divin trépied pour lui apprendre à crier avec la foule sur les bornes des carrefours.»

De là, dit Eggis, la décadence de l’art:

«Où est-il le beau, l’antique temps où Corneille se bornait à être tout simplement Corneille et n’aspirait point à devenir ministre des affaires étrangères? Oh! non, l’art n’est point un passe-temps, la poésie n’est point un délassement qui ne doit occuper que les loisirs. C’est un culte, un sacerdoce...»

Voilà le mot lâché! «L’art est un sacerdoce;» c’est le refrain de la bohème paresseuse, de Schaunard et de ses comparses.

«Un sacerdoce, poursuit Eggis, dont peu sont revêtus, mais dont les élus n’abandonnent point l’autel pour Aller devant la porte du temple crier avec la populace.»

Il continue sur ce ton d’exaltation juvénile: le poète a ses souffrances, mais aussi ses heures d’extase inconnues du vulgaire, «l’auréole du Christ après l’éponge de fiel.» Et il arrive à l’article paresse, dont M. Daguet avait touché un mot:

«Quant à la vie paresseuse dont vous me parlez, je ne crois pas que le maçon puisse accuser l’archi tecte de paresse, parce que ce dernier ne vient pas avec lui remuer la truelle et le ciment.»

Raphaël est-il un paresseux, quand il s’abreuve d’air et de lumière?... Le poëte peut-il produire autre chose que des poésies?

«Braves gens, n’en viendrez-vous pas bientôt à vous révolter contre les rosiers parce qu’ils ne produisent pas de pommes?»

Le nom de Stello parait naturellement dans cette lettre. Ah! M. de Vigny, voici encore une de vos victimes!–Quand, après la représentation de Chatterton, M. Thiers, alors ministre, recevait des lettres de poëtes obscurs, qui le sommaient de leur venir en aide, il s’écriait de sa voix aiguë: «Je devrais renvoyer tout cela à M. de Vigny.»

Ces lettres nous laissent entrevoir tout l’avenir d’Eggis: il répugne à toute vie réglée; il suivra sa fantaisie. En effet, dès ce moment, il se met à parcourir l’Allemagne, faisant des vers, vivant au jour le jour. C’est cette vie vagabonde qu’il a contée dans les beaux vers pleins de souffle in titulés Bohême. Ce curieux récit, qu’on lira dans ce volume, est vrai dans ses traits généraux, si non absolument exact dans les détails.

Quant au père, il se doutait bien de ce qui se passait, et il exprimait ses anxiétés à Mlle de Sénancour, qui, de son côté, s’efforçait de le rassurer:

«Notre Etienne se livre trop à la poésie, dites-vous? Je lui ai dit à cet égard tout ce que je pouvais, mais je vois que chez lui cette disposition est trop prononcée pour que nous puissions l’arrêter sur cette pente, surtout s’il vient de recevoir des encouragements d’une plume illustre...»

La plume illustre, c’est Victor Hugo. Eggis lui avait adressé des vers (qui de nous n’a pas plus ou moins écrit à Victor Hugo?), des vers où il l’appelait: «Prophète à l’œil de feu, ... vatès de l’avenir!»–Victor Hugo avait répondu (il répondait toujours, lui... ou son secrétaire):

«Je suis, Monsieur, absolument étranger à la presse, et c’est un regret pour moi en ce moment, car je serais heureux de mettre sous les yeux du public et d’envoyer, pour ainsi dire, au succès et à la renommée les beaux et nobles vers que vous me faites lire. Je vous remercie d’avoir bien voulu attacher mon nom à ces inspirations d’un esprit élevé et je suis heureux de vous offrir l’expression de mes plus vives sympathies.

«Victor HUGO.»

Les vers à Victor Hugo ne sont pas plus mauvais que d’autres:

O poëte au luth d’or! Prophète à l’œil de feu!

De ma harpe novice à toi les mélodies!

Comme un ruisseau des bois aux vagues agrandies

Bondit aux grandes mers en ses courses hardies,

Ainsi mon âme à toi demande son ciel bleu!...

Ces vers sont d’un enfant de dix-huit ans. Mais, à travers les impropriétés, les gaucheries de langage, on discerne une certaine fermeté d’accent, je ne sais quelle audace de ton et d’ex pression qui ne durent pas déplaire au poëte des Rayons et les Ombres.

La lettre de Victor Hugo tourna la tête à notre poëte: il revient à Fribourg et prend une grande résolution, qu’il communique par les lignes sui vantes à son cousin, M.A. Daguet:

«Monsieur et cher cousin,

«Quand vous recevrez cette lettre, je serai bien loin de vous; je serai sur la grande route qui mène à Paris. Pardonnez-moi d’être parti sans vous dire adieu. J’ai quitté Fribourg sans avertir personne, pas même mon père. La vie de notre ville m’est impossible. J’ai là, au cœur, une activité horrible qui me dévore et, faute d’épanchement, rend mes jours tristes et mes nuits sans repos. Je ne puis pas m’astreindre, moi, aux occupations mesquines de l’existence qu’on mène à Fribourg: tourner comme un cheval de ferme la roue de cette vie monotone et stupide...

«Mon père s’est refusé absolument à me laisser partir; je l’ai prié, supplié, conjuré de me laisser aller tenter la fortune dans les pays lointains; que je saurais bien, seul, me faire un nom et une fortune. Il m’a répondu: «Tu es un fou!»–Oui, fou, si je ne réussis pas; mais si la fortune me favorise, on appellera cette folie instinct d’en-haut, vocation, fermeté...