Prédictions & addictions - Régis Rodriguez - E-Book

Prédictions & addictions E-Book

Régis Rodriguez

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Beschreibung

Si l’avenir est écrit … Qui peut le lire ? Doit-on le dévoiler ? Et quand les prédictions font naître de sombres interrogations, leur influence est-elle inéluctablement une dangereuse addiction ? Léa est une star de la chanson ; Eddie est son auteur et agent. Hors lumières, tous deux forment un couple comme les autres, avec leurs certitudes et leurs doutes, en équilibre harmonieux… Orényce, une mystérieuse voyante, va faire basculer cet équilibre.

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Veröffentlichungsjahr: 2014

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Ähnliche


Régis Rodriguez est aussi l’auteur de plus de 50 pièces de théâtre dont vous pouvez retrouver les plus marquantes sur le site de Scène Envie : http://www.sceneenvie.com

Sommaire

Flash-back

Août 1989

Prédictions

Mercredi 12 Juillet 2000

Jeudi 13 Juillet 2000

Vendredi 14 juillet 2000

Samedi 15 juillet 2000

Dimanche 16 juillet 2000

Addictions

Mardi 18 juillet 2000

Mercredi 19 juillet 2000

Jeudi 20 juillet 2000

Cœur de

Au final, les jeux de caméras composèrent un kaléidoscope

Vendredi 21 juillet 2000

Malédictions

Mercredi 26 juillet 2000

Vendredi 28 juillet 2000

Lundi 31 juillet 2000

Lundi 31 juillet 2000

Lundi 31 juillet 2000

Lundi 31 juillet 2000

Lundi 31 juillet 2000

Lundi 31 juillet 2000

Flash-back

Août 1989

Une berline allemande sur un chemin boueux. Rais de lumière lointains, ceux de la grand-route. Thomas, dix ans. Ses parents, Charles et Line-Marie. Il pleut. Sur la banquette arrière, l’enfant s’est recroquevillé. Il dort, il rêve… il rêve son adolescence proche, imagine le musicien d’exception qu’il devrait être. Progression sans accroc, portées hésitantes devenues chefs-d’œuvre précoces. Le songe puise dans le passé de la réalité. Il la prolonge et la débarrasse de son carcan d’impatience pour propulser Thomas sous les feux d’une arène comble. Face à lui, un piano à queue noir étincelant comme du jais. A sa droite, en contrebas, une salle bondée d’aristocrates plus ou moins mélomanes. Il s’en fout, Thomas, il n’est pas là pour eux. Il savoure son bonheur égoïste et mûr. Le prodige adresse un sourire serein à son auditoire et nargue intérieurement sa partition. Elle ne lui sera d’aucune utilité : il ne joue que ses propres compositions. Quel intérêt d’interpréter bêtement les créations de gens qu’il ne connaît pas et qui, en plus, sont morts ? Sa musique à lui, elle est vivante. Elle est fulgurance, tripes, écueils. Rocailleuse et limpide, elle flotte dans sa tête depuis son neuvième printemps, rêve et réalité confondus. Il l’a griffonnée, raturée, gommée et enfin encrée. Le jour où il a posé les feuillets définitifs sur le clavier du salon, c’était son jour de gloire. Rêve… seulement rêve ! Il a joué. Ces minutes sont gravées dans sa mémoire onirique, avec les notes, avec les silences, avec la fierté de maman. Dans la réalité aussi, il a bonne mémoire, Thomas. Très bonne mémoire… trop bonne mémoire : ses parents disent qu’il n’oublie rien, qu’il est rancunier même. C’est pas vrai ! Et puis la dernière fois, c’est Joanne qui a commencé ! Elle a cassé ma voiture téléguidée, il était normal que je me venge en déchiquetant au cutter toutes ses robes... Peine perdue et l’impression qu’elle n’attendait que ça, la Joanne, voir son frère emporté par la fureur ! Le rêve bifurque de la scène à la chambre d’enfant. Thomas fronce les sourcils. Le jour de gloire n’arrivera pas avant quelques années...

Charles De Vissandre ne sait plus comment canaliser l’impulsivité de son troisième enfant. C’était pourtant une bonne idée, le piano : la musique adoucit les mœurs ! Seulement, trois ans de cours intensifs n’ont rien changé. Thomas démontre autant de virtuosité lorsqu’il s’assied devant son instrument que d’absence de retenue dans ses crises. Déjà renvoyé deux fois de son école : accès de violence graves et répétés à l’encontre de ses camarades ! Le gosse dit que c’est parce qu’il est plus grand et plus costaud que les autres, et que ce sont de petites natures. De petites natures, grand Dieu ! Une côte fêlée pour le plus récent ! Depuis peu, le caractère du petit s’est encore endurci, indubitablement ! Heureusement, Eric est venu au monde trois ans après Thomas. Heureusement, pense Charles, parce que Thomas ne peut figurer un successeur décent à la tête de la société familiale. Pourvu, pourvu que le petit dernier soit à la hauteur ! Il en prend le chemin, Eric : il est calme. Et si Charles a bien trop à faire avec ses dossiers, Line-Marie a promis de mener à bien cette mission de la plus haute importance : faire d’Eric l’héritier incontestable de l’empire immobilier des De Vissandre.

Le rêve de Thomas continue. Le froncement de sourcils aussi. Il voit le Père Noël émerger de la cheminée avec un énorme paquet dans sa hotte. Ça sent la bougie éteinte. On n’entend pas les flocons s’écraser sur le balcon. Les guirlandes lumineuses du sapin clignotent sans tempo précis. Le barbu tend les bras. Ses manches sont trop petites. Il a de grands bras, papa ! Des mains boudinées accueillent le cadeau. C’est le petit frère, Eric. Aux anges, il s’applique à enlever les morceaux de ruban adhésif qui maintiennent le papier coloré. Maman embrasse Eric et l’homme en rouge ôte sa barbe. Il se déguise comme un chef, papa ! Le benjamin finit par déchirer l’emballage et ouvre la boîte de carton beige. Mais... mais... c’est pas un cadeau pour Eric, ça ! C’est pour moi, non ? s’interroge Thomas. C’est un piano en chocolat ! Eric le contemple un court instant, le lève vers le lustre puis le croque à pleines dents. Les parents rient, applaudissent. Il a une tache brune au coin des lèvres, le petit frère. Il hoquette de contentement. Charles et Line-Marie prennent chacun l’une des mains d’Eric et tous trois se lancent dans une ronde effrénée. Il n’y a pas de musique, mais c’est une valse. C’est sûr, c’est une valse. Pourquoi ils ont bouffé mon piano ? Thomas s’agite sur son siège arrière.

Line-Marie somnole à la droite du conducteur. Elle ressasse de sombres pensées, depuis cette discussion avec Charles, il y a quelques mois, un soir. Angoisses persistantes. Elle se souvient de ce soir-là : leur prise de position quant à l’avenir des garçons. Elle assume, mais se défend d’un quelconque favoritisme. Elle aime chacun de ses quatre enfants du même amour. Mais elle sait bien que Thomas deviendra un pianiste de renommée mondiale, qu’un artiste n’aura que faire d’une chaîne d’hôtels et de résidences, qu’il mettra un point d’honneur à construire sa propre fortune à l’aide de ses dix doigts magiques. Cependant, un frisson a parcouru l’échine de Line-Marie lorsqu’elle a entendu grincer les gonds de la porte du salon, ce soir-là... le soir où Charles et elle ont entériné le choix d’Eric comme légataire principal, à voix peut-être trop haute. Etait-ce Thomas, dissimulé derrière le battant ? Avait-il entendu ? Espérons que non ! Quoi qu’il en fût, la décision s’avérait irrévocable. Les filles, elles, trouveront sans anicroche un mari aisé qui leur assurera un avenir confortable. En tout cas, pour Joanne, c’est sûr. Elle n’a pas de défaut, Joanne. Elle est posée, parle peu. Il n’y a que son professeur d’anglais pour dire que, justement, c’est un défaut. Qu’est-ce qu’elle connaît de l’éducation des enfants, cette vieille fille de Londres ? Est-ce qu’elle est de Londres ? Peu importe... elle est aigrie, c’est tout ! Joanne sera une épouse consciencieuse et une mère formidable. Par contre, Agnès, l’aînée, est un point d’interrogation permanent. Elle paraît s’intéresser plus aux filles qu’aux garçons. Il reste à prier pour que ce ne soit qu’une fausse appréciation. Tout de même : elle passe un temps fou avec Bérangère, la fille unique des Déhal. Je crois que Joanne ne s’est jamais trop approchée d’elle, Dieu soit loué. Cette famille Déhal, quelle engeance ! Un père sans cesse en recherche d’emploi – mais comment s’y prend-il pour se faire licencier si vite, à chaque fois ? Une mère immergée dans son travail, qui porte la culotte et semble former sa fille à la même vie ! A-t-elle envisagé les conséquences de son comportement ? Tout cela ne pouvait que fausser les repères de la petite Bérangère en matière de sexualité, c’est certain. Mais pourquoi le destin a-t-il jeté cette gamine asexuée sur la route d’Agnès ? Et pourquoi Agnès s’est-elle attachée à ce point ? Quelles erreurs les De Vissandre auraient-ils commises dans son éducation pendant ces dix-sept ans ? Line-Marie n’en voyait aucune de sa part. Quant à Charles, il est si souvent absent que ça ne peut pas venir de lui... Non, bien sûr que non...

Charles et Line-Marie ont écourté la soirée à l’Opéra. Thomas s’est endormi à la fin du premier acte. C’est si rare que ses parents ont conclu à la piètre qualité de la prestation. D’habitude, il écarquille les yeux, Thomas. Il respire les notes, il hume les voix. Ce n’était pas un bon spectacle. C’est donc avec deux heures d’avance que les De Vissandre, mari, femme et troisième enfant, empruntent l’allée qui mène à la propriété familiale. Là-bas, les deux grandes et le dernier dorment probablement ou s’y préparent. Dans l’habitacle de la voiture, le Dies Irae du Requiem de Mozart ondoie à volume raisonnable. Les vitres laissent pénétrer un filet d’air frais et de fines gouttelettes.

__

Non loin de là, ce n’est pas le Philharmonique de Vienne qui rythme la soirée. Les hurlements d’un groupe de hard-rock envahissent les chambres de la demeure des De Vissandre. Le vacarme est assourdissant ; la sono crache les basses, les saturations, les écorchures vocales. Presque toutes les pièces sont éclairées. A l’étage, un jeune homme, quasi nu, frappe sur le mur d’une chambre et crie pour surpasser la musique. En vain.

–– Agnès, putain, tu fais quoi ? Elle est où, l’autre ? Serge, t’es dans l’coin ? Putain, Serge ! Serge ! ’Fermée à clef, bordel, c’te chambre !

Un cri d’adolescente résonne dans les couloirs. La porte d’entrée claque. A deux reprises. De la fenêtre, le jeune homme à peine pubère perçoit trois silhouettes. Devant, un couple. Derrière, une furie jalouse, en pleurs. Elle poursuit le couple, sous l’averse. Il fait noir. Deux phares blancs se rapprochent, masqués par les troncs d’arbres.

__

–– Que se passe-t-il ? se demande Charles De Vissandre en apercevant la maison et toutes ces lumières.

Les chambres de Joanne et d’Eric sont éteintes. Plus maintenant : l’halogène de Joanne vient d’être mis en marche. Ombre chinoise reconnaissable par ses longs cheveux et ses rondeurs, elle s’est approchée des vitres. Une autre ombre, masculine, apparaît à la fenêtre de la chambre d’Agnès. Charles accélère, anxieux.

–– Mon Dieu, Charles, tu entends cette musique barbare ? s’offusque Line-Marie.

Thomas se réveille et se redresse. Il glisse sa tête entre les sièges de ses parents. L’étroitesse de l’espacement bloque le passage de ses oreilles. Les paupières à demi fermées, il observe sa sœur au premier étage. Joanne gesticule, comme gagnée par l’affolement… La poignée de la fenêtre lui résiste. Thomas, lui, ouvre grand ses yeux maintenant. Un regard plein d’effroi. Le couple en fuite vient de passer devant la voiture. Afin de les éviter, Charles fait une embardée sur sa gauche. La berline perd son adhérence dans la gadoue. Le rose d’une chemise de nuit entre brusquement sous le faisceau. Line-Marie pousse un cri d’horreur : « Agnès ! ». Dans le regard de Thomas : l’effroi encore, toujours plus, à son paroxysme.

Un bruit sourd sur le pare-brise. Comme un moineau qui s’écrase. En plus lourd. Ensuite, un arbre. Et juste avant le choc final, la voix de Thomas :

–– Non, non !

Prédictions

Onze ans plus tard...

Samedi 8 Juillet 2000

–– Bonsoir à tous ! Bienvenue sur le plateau de votre nouvelle émission, « PCDM », que vous retrouverez chaque deuxième samedi du mois, en direct intégral sur TVJ ! Avec nous, ce soir, de très nombreuses vedettes de la chanson française ou internationale ! Pour votre plus grand plaisir, amis téléspectateurs, PCDM est diffusée en simultané sur RPJ, dont vous connaissez la fréquence dans votre région. Et comme le nom de l’émission l’indique, il s’agit de braquer nos spot-lights sur des gens pas comme les autres, que nous appellerons nos PCDM : « Pas Communs Des Mortels » ! Nous recevrons ce soir trois PCDM parmi lesquels Fred, un dessinateur-caricaturiste hors normes... puisqu’il est aveugle de naissance ! Avant de l’accueillir, je vous propose de regarder le reportage d’Amélie, notre enquêtrice de choc... après une courte pause publicitaire. Restez avez nous ! Et à tout de suite !

En posant son micro sur la table du plateau, Léa Bérenger se renfrogna.

–– Yves, tu peux décaler légèrement le projo ? Oui, celui-là, merci ! lança-t-elle en pointant son doigt au-dessus du public.

Elle ôta son oreillette et quitta l’univers bigarré du plateau pour celui, effervescent, des coulisses. Eddie l’attendait avec un verre d’eau tiède citronnée.

–– Tout va bien, ma grande ?

–– J’avais un spot dans la gueule, tu parles si tout va bien ! J’ai dû cligner de l’œil au moins vingt fois !

–– Et alors ? C’est super sexe pour ton public, le clin d’œil ! Complicité totale, jeunesse, tout ça... Je te rappelle qu’on cible les quinze, vingt-cinq ans !

–– Eddie ! Tu m’as promis...

–– Je sais, je sais... Ne t’inquiète pas, tu toucheras aussi un public plus mûr, c’est évident ! Simplement, pour que l’émission dure, faut assurer les parts de marché convenues avec la chaîne !

« Deux minutes ! Fin de la coupure pub’ dans deux minutes ! » annonça la voix rauque du réalisateur.

–– Je suis comment ?

–– Géante, ma grande, géante ! Comme d’hab’. Mais ne me demande pas ça à chaque intermède, tu risquerais de « t’extinctionner » la voix. Je plaisante ! Reste concentrée…

« Une minute ! Léa, on t’attend sur le plateau ! José, tu prépares le jingle. Marco, bouge-toi ! »

Marc, le chauffeur de salle, s’acquitta de sa tâche avec brio. Une salve d’applaudissements et des sifflets de ferveur ponctuèrent l’entrée de l’invité numéro un. Le public était constitué en majorité d’étudiants venus fêter la fin de leurs examens. Debout, ils jouaient le jeu à merveille, exceptés quelques réfractaires : un couple de personnes âgées arrivé là par un curieux hasard, un jeune homme qui avait conservé son bonnet noir contre toute bienséance, une adolescente contrariée de n’avoir pas eu le temps d’aller aux toilettes...

Léa posa quatre fois ses lèvres sur les joues du jeune non-voyant.

–– Bonsoir Fred ! Merci d’être présent parmi nous. Assiedstoi, je t’en prie... Le reportage d’Amélie, c’est parti !

Fred Barrot n’était effectivement pas le commun des mortels. Il commençait chacun de ses portraits par un étonnant préambule qu’il nommait « l’empreinte tactile » : il promenait ses doigts et les paumes de ses mains sur le visage de son modèle, puis s’installait devant son chevalet et entamait son œuvre. La justesse des traits qu’il restituait avait de quoi abasourdir.

__

A vingt-deux heures trente, la voix rauque hurla un « ter-miné ! » qui libéra Léa. Un tonnerre de vivats enflamma la foule estudiantine. Eddie se précipita vers sa protégée.

–– Magnifique, ma grande, magnifique !

–– Sois cohérent avec ton propre discours, Eddie : attends les chiffres, attends...

–– Et toi, sois sûre qu’on n’aura aucun problème de ce côté ! C’est tranquille, j’te dis !

–– N’empêche que je préfère me stresser pour quelques dizaines de milliers de téléspectateurs – au minimum – que pour quatre pelés et trois tondus ! rétorqua la jeune femme. Et puis qu’est-ce que je dis, moi ? Voilà que je me mets à penser comme toi !

Eddie ne s’arrêta pas à cette dernière réflexion.

–– Des dizaines de milliers ? Tu rigoles ! Tu as vendu neuf cent mille albums en France ! Fais le calcul : si chacun de tes fans regarde avec son copain ou sa copine, ça fait déjà presque deux millions, c’est mathématique !

–– Ça, c’est de l’arrondi ! Et… depuis quand t’es un matheux, Eddie ?

–– Depuis que j’te manage ! On multiplie déjà les disques par les francs, j’adapte la formule pour la télé. Pas compliqué !

–– Tu me prends la tête, Eddie !

–– T’es vraiment chiante quand t’es vidée de ton adrénaline, ma grande. Mais je t’aime comme ça. Allez, va te reposer un moment dans ta loge.

__

Samuel Mekri, dit Eddie Mercurio, était le fils aîné d’une famille juive relativement aisée. Nathan et Rachel, ses parents, avaient émigré de Tunisie vers le Var, au début des années soixante. Montés ensuite à Paris, ils avaient ramené à la prospérité un commerce de textiles en déclin.

A dix-huit ans, baccalauréat en poche, Samuel leur avait annoncé qu’il délaissait ses études, sans autre précision. Ils l’avaient laissé faire, respectueux de sa décision et confiants en ses capacités. Avec une condition, toutefois : il quittait l’école de la connaissance pour celle de la vie, soit ! Mais il en adoptait les règles : la débrouille ou la galère ! En aucun cas ses parents ne subviendraient à ses besoins, sauf sérieux coup dur. Samuel avait accepté de bonne grâce. Ce mode de fonctionnement lui convenait : il deviendrait un homme plus vite, ne serait jamais un assisté et réussirait tout de même. Pour les remercier un jour...

En fait, pendant plusieurs mois, il allait transiger avec les fameuses règles du jeu de la vie : louvoyant entre débrouille et galère, il finit par se découvrir une passion pour la photographie. Il avait ainsi trouvé sa voie, mais pas encore une source suffisante de revenus. Il lui fallait une étincelle, il le sentait. Pour la susciter, il s’imposa un challenge supplémentaire : il partirait à l’étranger, à Londres, et se donnerait quinze jours pour y faire son trou. Pas un de plus. Quarante-huit heures après avoir franchi la Manche, il rencontra un photographe suisse qui lui proposa de l’épauler dans ses travaux, une demi-journée. Samuel devait mettre en place un jeu de lumières sophistiqué, pour une série de clichés destinés à étoffer le book d’une jeune française. Cheveux très courts, look « garçonne », un visage d’une pureté extraordinaire et un corps splendide, le mannequin arriva avec trois quarts d’heure de retard. Hubert, le photographe, l’accueillit avec froideur. Samuel, foudroyé par la beauté du modèle, l’aborda en lui tendant une main franche. « Eddie Mercurio, agent artistique, enchanté de vous connaître ! ». Un clin d’œil vers Hubert qui n’en revenait pas et la séance débuta. Les lumières étant déjà réglées, Samuel fit mine de superviser la séance puis emmena la jeune femme dans un restaurant français de la City. Très vite, elle comprit qu’il n’était pas celui qu’il prétendait être. Cependant, le bagout et la détermination affichés par Samuel allaient la persuader qu’il ne fallait pas manquer le coche. Elle décida de lui faire confiance.

Il fixa les grandes lignes de leur stratégie : elle prendrait un pseudonyme, « Léa Bérenger », et abandonnerait le côté garçonne pour l’ultra-féminisme. Samuel-Eddie ferait le reste. Leur collaboration commença de façon peu encourageante puisqu’elle dépassa le cadre professionnel pour devenir relation amoureuse. Avec les inconvénients que cela suppose : les journées sous la couette, donc improductives, puis le quotidien, la possessivité d’Eddie et enfin la lassitude de Léa. Sous l’impulsion de Léa mais d’un commun accord, ils stoppèrent toute implication sentimentale, sans remettre en cause leur volonté de faire décoller sa carrière.

Dès leur retour au pays, le manager improvisé se démena pour obtenir, dans un premier temps quelques couvertures de magazines à faible tirage, puis rapidement celles des grands titres nationaux. Très vite, Léa illumina les kiosques du monde entier. Une consécration internationale survenue en un temps record, sous la houlette du petit Mekri devenu Mercurio. Au départ, Eddie avait pour objectif de prouver la force de son amour. Il travaillait d’arrache-pied, dormant très peu voire pas du tout, voyageant sans relâche pour atteindre son but : elle l’aimerait à nouveau ! C’est pour ça qu’il vivait. Puis, le temps passant, il s’accoutuma à l’idée qu’il ne serait jamais plus que « l’agent de Léa Bérenger ». Et que ce ne serait pas plus mal comme ça. Elle avait ses aventures, il avait les siennes. Ils le vivaient plus ou moins bien. Il se prit donc à son propre jeu, ne pensant plus qu’à perpétuer l’image d’« Eddie Mercurio, l’homme aux soixante idées par minute ». Tu seras chanteuse ! avait-il un jour claironné. Elle avait un joli brin de voix, mais pas plus que n’importe qui, pensait-elle, et n’avait jamais songé à ce type de carrière. Qu’à cela ne tienne ! Eddie écrirait les textes et... quitte à se lancer, autant faire les choses en grand : ils s’adjoindraient les meilleurs compositeurs, arrangeurs, musiciens et choristes de cette planète, et le tout serait mis en boîte – soyons fous – à New York !

Le jour anniversaire des cinq ans de leur rencontre, Eddie dévoila son projet : le titre qui va tuer, je l’ai appelé Réfléchie... Lis les paroles que j’ai écrites ! Et fais tes bagages, l’avion part dans trois heures ! Ils avaient tout plaqué – y compris pour Eddie, tacitement, sa compagne de l’époque – pour se retrouver face à… la moue du compositeur local, à la lecture des paroles en français. « Pas très chantant, tout ça ! ». Eddie, vexé, tint à réécrire lui-même un texte en anglais sur un sujet identique : on peut être belle et en avoir dans la tête. Les lyrics de la chanson Brain and legs étaient nés et furent rapidement adoptés par tous, moyennant retouches mineures.

Dans l’avion du retour, début 1999, ils avaient consulté les tableaux des ventes aux Etats-Unis – un succès d’estime – mais surtout les chiffres européens : un plébiscite en France, Angleterre et Belgique, un frémissement prometteur dans de nombreux autres pays. Pari gagné, une fois de plus, pour Eddie Mercurio.

–– Tu te rends compte, Léa ? s’était-il esclaffé. J’étais parti pour te faire chanter Réfléchie en français. J’étais super fier de mes paroles ! Résultat : je griffonne en vitesse une version anglaise sur un coin de table et on fait un tube international ! T’es une bombe, ma grande !

–– C’est toi, Eddie... c’est toi ! avait chuchoté Léa, les yeux mouillés d’admiration. J’aime ta folie, Eddie...

–– Tu me traites de fou ?

Elle s’était mise à bredouiller.

–– C’est peut-être pas le mot juste, mais je...

Il l’avait entourée de ses bras.

–– C’est que tu as raison, ma foi ! Je suis fou tout court... et je suis fou de toi ! Bi-fou, quoi !

Ils s’étaient embrassés tendrement. Cinq ans et demi après leur rupture, le couple se reformait durablement. Aucun des deux n’avait osé le reconnaître jusqu’alors, mais les années n’avaient pas dilué leurs sentiments. Bien au contraire, ce nouveau départ était le prolongement naturel d’une histoire forte, vraie, unique.

Fin 1999, Léa et Eddie pouvaient s’enorgueillir d’une réussite totale. L’album Réfléchie, savant dosage de titres français et anglo-saxons, s’était écoulé à plus de neuf cent mille exemplaires en un trimestre sur le territoire français. Eddie n’en avait, bien sûr, fait qu’à sa tête en profitant du succès anglophone pour ressortir des cartons le texte français initial. A la même époque, la « jeune chaîne de télévision pour les jeunes », TVJ, contacta le manager, auteur et désormais concubin officiel de la star montante. Le concept de PCDM jaillit du cerveau explosif d’Eddie, évidemment. « Il faut te donner de l’épaisseur, ma grande ! » scandait-il. Des émissions pilotes devaient être diffusées durant l’été 2000 et Eddie avait tenu à coacher l’équipe de préparation.

––

Léa sortit de sa loge avec un bouquet de roses d’un rouge flamboyant. Eddie accourut.

–– Ouah ! Quel est le gentleman qui t’a envoyé cette merveille, ma grande ? Je vais être jaloux, dis donc !

–– Ose me dire que ce n’est pas toi, Eddie ! Ose !

–– Ben merde ! Ça sert à quoi les cadeaux-surprises si tu sais toujours de qui ça vient ?

–– La prochaine fois, évite de laisser la carte du fleuriste, gros malin ! Qui fait livrer des « rouge-pastel spéciales » de chez MayFlower, à Toulon ?

La variété n’était commercialisée que par deux fleuristes en France.

–– Des tas de gens ! soutint mollement Eddie, confondu.

Il composa une bouille de chien battu, bras ballants, joues gonflées, la lèvre inférieure empiétant sur sa moustache. Léa aimait sa façon de faire l’enfant triste. Elle déposa la gerbe rouge sur un fauteuil, s’approcha de son Pygmalion et fit glisser son index droit du front au menton d’Eddie. Le doigt remonta lentement, effleurant la barbiche du jeune homme. Elle sourit, puis pinça subitement sa lippe de boudeur.

–– Aïe ! geignit Eddie. Tu veux me mutiler ou quoi ?

–– Et pourquoi pas ? Si tu restes le même, je vais me lasser !

Eddie ouvrit des yeux ronds et bafouilla.

–– Tu... tu plaisantes, là ?

Elle le toisa, prit une large inspiration.

–– Non. Je… vais te quitter, Eddie...

Il se décomposa. Léa continua sa phrase.

–– ... Et je vais me teindre les dents en violet pour ouvrir un restaurant congolais « Topless » au Pérou... Mais bien sûr que je plaisante, mon chou !

Elle le serra très fort. Pour la première fois, Eddie s’était laissé avoir. C’était pourtant lui qui avait instauré ce petit jeu qui consistait à rester le plus stoïque possible tout en racontant n’importe quoi. Les cils humides, il agrippa la nuque de Léa et referma ses doigts sur une poignée de ses cheveux. La perdre ! Son pire cauchemar ! Elle était tout pour lui : son oxygène, son paysage, sa berceuse. Léa sentit sur sa poitrine les battements du cœur de celui qui lui avait apporté tant de bonheur. Suis-je allée trop loin ? se demanda-t-elle. Non, normalement non... C’est notre jeu, notre jeu à nous ! Il sait combien je l’aime. Elle se dégagea, conservant ses mains sur les coudes d’Eddie qui baissait la tête.

–– Regarde-moi, Eddie...

Il avait du mal à reprendre un rythme de respiration normal.

–– Regarde-moi, Eddie ! répéta-t-elle autoritairement.

–– Qu... quoi ? balbutia-t-il.

–– Je t’aime, imbécile ! Pas parce que tu es mon agent... pas parce que tu es mon auteur... pas pour te larguer comme une vieille chaussette dès que j’aurai atteint mon sommet – s’il y a un sommet ! Non. Parce que tu me fais rire, parce que tu me parles, parce que tu m’écoutes, parce que tu me soutiens... parce que tu es toi !

–– T’es... t’es sûre ?

–– Non, je suis pas sûre ! Nooooon !!! Voilà, t’es content ? Allez viens, pauv’naze de mes rêves ! On se rentre et on se fait des lasagnes au coin du feu !

Eddie reprit du… poil de la bête :

–– Tu veux qu’on achète une peau de tigre ? fit-il. C’est mieux devant la cheminée !

–– En y réfléchissant mieux... une couette et un lit, ça ira très bien ! J’ai le dos en compote à force de rester debout !

–– Tope là, ma grande. On est partis !

__

Léa lança un sourire fatigué mais sincère à ses groupies venus guetter sa sortie. Elle leur distribua quelques-unes des roses offertes par Eddie, avec son accord.

Le spectateur au bonnet noir ramasse la carte du fleuriste tombée à terre. « MayFlower »… ça peut toujours servir…

Ensuite, Léa et Eddie s’installèrent à l’arrière de la superbe berline noire qui les attendait.

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Hervé, leur chauffeur, les considérait comme ses amis plus que comme ses employeurs. Il était fier d’être celui qui les raccompagnait après chaque spectacle pour le retour au bercail d’un couple presque comme les autres. Ils n’étaient pas une star et son manager dans une voiture luxueuse aseptisée. Ils étaient un homme et une femme amoureux... et aucun ne savait conduire, tout simplement ! Hervé recueillait leurs confidences et se livrait parfois lui-même. A l’origine, Eddie l’avait choisi pour son homosexualité. Pour qu’il ne finisse pas par s’amouracher de sa patronne. Depuis, il l’appréciait pour sa convivialité et la justesse de ses opinions. Ce sont des types comme lui qui nous aident à garder les pieds sur terre, confiait-il à Léa.

Elle, pourtant, n’avait pas besoin de garde-fou dans ce domaine. La condition modeste de ses parents pendant sa jeunesse, leur multitude de tracas respectifs, avaient forgé son humilité. Son père, Patrick, avait jeté l’éponge dans son combat pour regagner une position sociale. A quarante-huit ans, il était décidément trop vieux pour espérer relancer sa carrière, pour peu qu’elle eût été lancée un jour. Près de trente années de petits boulots à l’exception d’une parenthèse heureuse de trois ans. Une existence faite de malaise et de noyades dans un abîme alcoolisé sans fond. Il refusait tout coup de pouce de sa fille pour trouver un emploi stable. Viviane, si elle était toujours légalement son épouse, habitait désormais un vaste studio en banlieue nord de Paris. Elle ne pouvait supporter de le voir s’autodétruire alors qu’elle, plus âgée de cinq ans, avait tant sué pour réussir sa vie professionnelle. Elle avait gravi pas mal d’échelons, patiemment : elle était devenue responsable du personnel d’un hypermarché. Refusant catégoriquement l’idée de divorce, la quinquagénaire avait cependant tiré un trait sur sa vie conjugale... et sur la gent masculine en général. Hormis le trajet vers son lieu de travail, elle ne quittait que rarement son loft, lisait des forêts entières de bouquins et apprenait l’italien sur son ordinateur.

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Léa et Eddie, plus fatigués qu’ils ne le croyaient, se couchèrent sans passer par la case « lasagnes ».

Mercredi 12 Juillet 2000

Le deuxième anniversaire de la victoire française en Coupe du Monde de football irradiait Paris d’une atmosphère festive. Les acteurs du stupéfiant envahissement des Champs-Elysées, deux ans auparavant, avaient ressorti leurs écharpes, leurs maquillages et leurs hymnes à la joie. Sur les écrans géants des bars de la capitale qui en étaient équipés, les trois buts des bleus et la remise du trophée s’enchaînaient en boucle. On entendait des « On est les champions, on est les champions... », des « Et un, et deux et trois-zéro ! » ou encore des « Et ils sont où ? Et ils sont où ? Et ils sont où, les brésiliens ? » teintés de bonne nostalgie. La bonne nostalgie, c’est celle qui donne le sourire, pas celle qui tire des larmes, disait Eddie.

Il avait le sens de la formule, Eddie, mais aussi celui des actes. Souvent mûris, parfois coups de sang, ses projets devaient se concrétiser quoi qu’il arrive. Question de survie ! Ce matin-là, il avait gardé un silence pensif entre les émiettements de biscottes et l’ajustement de sa cravate. Puis, il avait clamé un très hollywoodien « See you tonight, Pretty Woman ! », aux accents de chewing-gum et suivi d’un déhanchement subtil, avant de sortir.

Léa et lui avaient passé un dimanche précédent casanier, devant une bonne demi-douzaine de films loués à la vidéothèque du coin. La jeune femme, qui connaissait par cœur son compagnon, se demanda quelle idée folle pouvait bien motiver cette boulimie de cinéma. Cette conviction – il y avait anguille sous roche – se renforça les deux soirs suivants, lorsqu’il ramena quatre autres DVD. Le mardi vers minuit, en éteignant l’appareillage vidéo, Eddie avait conclu : « Tu vas faire l’actrice, ma grande ! ». La « grande » l’avait traité de dingue. Il avait acquiescé, ajoutant toutefois qu’elle aurait sûrement plus de talent que toutes les jeunes premières qu’ils avaient vues depuis trois jours... réunies ! Léa ne luttait plus contre ses lubies depuis belle lurette. C’est ainsi qu’il voulait entreprendre, en ce mercredi de commémoration, ses premières démarches.

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La future star du grand écran – comment pouvait-il en être autrement avec un type comme Eddie ? – avait sa matinée devant elle. Hervé la conduisit dans le quartier Montparnasse, à une grande brasserie nommée « Aux Chevaliers » où elle aimait boire une menthe à l’eau en écoutant de la musique. Habitués à la voir, le personnel et les clients réguliers lui laissaient une paix royale malgré sa notoriété. Avant d’y pénétrer, elle donna ses consignes à son chauffeur.

–– Quartier libre jusqu’à midi, moussaillon ! Gare la voiture où tu peux et fais comme bon te semble. Rien ne t’empêche de venir partager ma table, d’ailleurs. Tu seras même bienvenu, tu le sais. Tu fais comme tu veux.

–– Merci madame !

–– Hervé ?

–– Oui, madame ?

–– Répète après moi, c’est simple : Lé-a, Lé-a ! S’il te plaît, appelle-moi par mon prénom et tutoie-moi ! Quand on s’est rencontrés à New York...

–– On se vouvoyait !

–– Tû-tût ! Ça a duré deux heures et après on se tutoyait, làbas ! Quand tu as commencé à bosser avec nous, je sais pas ce qui t’a pris... Et le pire, c’est que, quand on se voit en dehors du boulot, tu me tutoies bien, non ?

–– Si, mad... Léa ! Mais d’abord ça fait longtemps qu’on ne se voit plus trop « en dehors » et ensuite, avec le costume, les gants, tout ça... c’est pas facile !

–– Vire le costume !

–– Mais, Léa ! Comment voulez-vous...

Léa superposa sa voix à celle d’Hervé.

–– ... Veux-tu, veux-tu...

–– Hum... ronchonna-t-il. Comment veux-tu que je m’habille différemment pour v… te conduire ?

–– Ben, comme tu t’habilles pour TE conduire en allant faire tes courses, par exemple !

Hervé, admirateur inconditionnel de Léa depuis la première heure, était un étudiant en vacances lorsqu’il avait rencontré le couple dans une discothèque new-yorkaise. Il s’était déclaré prêt à les suivre partout, quelle qu’eût été la contrepartie. « Vous ne savez pas conduire ? Moi, « chauffeur », je trouverais ça pas mal, qu’est-ce que vous en pensez ? » avait proposé l’universitaire lyonnais qui n’entrerait jamais en maîtrise de droit. Deux ans plus tard, il ne regrettait rien : c’était bien payé et fort agréable. Ses cours de management firent une soudaine réapparition.

–– Non, Léa, je ne peux pas ! Ce genre de comportement, c’est la porte ouverte à toutes les familiarités. On se tutoie d’abord, on s’appelle par nos prénoms, ensuite on boit des canons ensemble, on se met en jeans pour conduire... et ça finit avec un bermuda effiloché, des grosses tapes sur l’épaule et l’irrespect total ! C’est bien connu, vous savez, Léa : il faut une certaine distance ! affirma-t-il péremptoirement.

Léa, radieuse, appuya son index sur le nez du chauffeur.

–– J’ai ga-gné ! se délecta-t-elle.

–– Gagné ? Gagné quoi ?

–– La première étape ! Tu m’as appelée deux fois « Léa » le plus naturellement du monde ! Je vais m’attaquer au tutoiement et on finira par le costume. Je t’aurai, garnement ! Allez, prends tes quartiers !

–– Ah la la ! bougonna le « garnement » de vingt-trois ans.

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Léa entra dans la brasserie et salua le personnel. Elle choisit une chaise avec vue sur l’écran géant et commanda sa boisson. Des images de liesse collective défilaient. La Coupe du Monde ! Elle se souvint de l’euphorie qui régnait dans les tribunes du Stade de France où Eddie l’avait convaincue de se rendre pour la grande finale. Elle avait rejoint, en compagnie de la copine d’Eddie à l’époque, les rangs de ces femmes converties à la religion du ballon rond pour la circonstance. Sur l’écran, le troisième but. Il est mignon, ce... comment s’appelle-t-il déjà ?... Eric ? Non !… Emmanuel… Emmanuel Petit ! Ah oui ! Ce visage d’ange et ces cheveux blonds flottant sauvagement sur les épaules ! Craquant ! Elle l’avait croisé lors d’un défilé organisé pour le premier anniversaire de l’événement. La tête d’Eddie ! Il était resté collé à elle dans les coulisses. La jalousie, tout de même ! Ce n’est pas parce qu’elle appréciait le physique du sportif qu’elle aurait, ne fût-ce qu’une seule seconde, pensé à nouer une idylle avec lui ! Qu’est-ce qu’il croyait, Eddie ? Qu’elle allait le quitter pour tous les mecs qu’elle trouverait beaux ? Les hommes sont-ils bêtement possessifs ! Nous, les femmes, ce n’est pas pareil. Non…

Une coulée chaude l’extirpa de ses pensées. Du café sur la manche de sa chemisette, qu’une jeune femme rousse venait de renverser malencontreusement.

–– Oh, excusez-moi, madame ! Franchement, je suis confuse ! Ne bougez pas, je vais chercher une serviette et de l’eau.