Verlag: Fawkes Editions Kategorie: Abenteuer, Thriller, Horror Sprache: Französisch Ausgabejahr: 2018

Erhalten Sie Zugriff auf dieses
und über 100.000 weitere Bücher
ab EUR 3,99 pro Monat.

Jetzt testen
7 Tage kostenlos

Sie können das E-Book in Legimi-App für folgende Geräte lesen:

Tablet  
Smartphone  
Lesen Sie in der Cloud®
mit Legimi-Apps.
Warum lohnt es sich?
Hören Sie in der Cloud®
mit Legimi-Apps.
Warum lohnt es sich?
Seitenzahl: 339

Das E-Book kann im Abonnement „Legimi ohne Limit+“ in der Legimi-App angehört werden für:

Android
iOS
Hören Sie in der Cloud®
mit Legimi-Apps.
Warum lohnt es sich?

Das E-Book lesen Sie auf:

E-Reader EPUB für EUR 1,- kaufen
Tablet EPUB
Smartphone EPUB
Computer EPUB
Lesen Sie in der Cloud®
mit Legimi-Apps.
Warum lohnt es sich?
Hören Sie in der Cloud®
mit Legimi-Apps.
Warum lohnt es sich?

Leseprobe in angepasster Form herunterladen für:

Sicherung: Wasserzeichen

E-Book-Beschreibung Raptus - Pierre Gutwirth

Égorgée dans sa villa cossue, la femme d’un célèbre auteur de romans à succès baigne dans une mare de sang. L’époux est l’incarnation du coupable idéal.  En homme libre, pris en filature à son insu, il met le cap sur les Dolomites. Aussitôt installé dans un palace prestigieux, il semble mener une enquête discrète, interrogeant sans répit le personnel de l’établissement luxueux.  Plantés devant l’élégante façade, les enquêteurs sont interpellés par l’étrange manège de ce veuf trop vite consolé. Ce qu’ils vont découvrir les épouvantera.  Le romancier vient de quitter l’élégant hôtel. Nul ne le reverra. Les hélicoptères de la police nationale retrouveront son corps désarticulé au fond d’un ravin. S’agit-il d’une vengeance, d’un accident, voire d’un suicide ? Dans la chambre qu’il occupait, les enquêteurs découvrent un roman en cours d’écriture. Le texte s’arrête au moment même où son auteur se préparait à révéler une vérité visiblement dérangeante…

Meinungen über das E-Book Raptus - Pierre Gutwirth

E-Book-Leseprobe Raptus - Pierre Gutwirth

©Fawkes Editions, 2018

info@fawkes-editions.com

www.fawkes-editions.com

978-2-930899-25-1

Texte revu et corrigé par Jérôme Lallemand

Illustration de couverture Elisabeth Perlini

www.eperlini.ch

perlinielisabeth@gmail.com

Raptus

Pierre Gutwirth

«Maintenant, ce n’est pas la fin. Ce n’est même pas le commencement de la fin. Mais c’est peut-être la fin du commencement.»

Winston Churchill

À mes amis tout neufs : Julie, Francesco et Briséis

I. Matrimonium

Lorsqu’il dérape, l’orage matrimonial transforme l’ultime scène de ménage en scène du crime. Le mari idéal n’existe pas.

Compétent, ce héros des temps modernes serait le caméléon du mariage réussi. Cet oiseau rare défrayera la chronique. Lui seul réussira là où les plus valeureux y laissent leurs plumes. Le destin de cet époux admirable sera gouverné par les points cardinaux qui se résument, fort heureusement, à un chiffre raisonnable.

Son épouse est-elle une femme du sud ? Il sera volcanologue. Vient-elle du nord ? Il se métamorphosera en Viking. S’agit-il d’une fille de l’est ? Il s’improvisera spécialiste du grand froid. Quant aux infortunées nées trop près du méridien de Greenwich, il aura le bon goût de les éviter.

En attendant cet homme idéal dont la naissance n’est pas encore annoncée, drames et bains de sang continueront d’empoisonner l’existence déjà mouvementée des femmes de ménage, des inspecteurs de la police judiciaire, des préposés aux bonnes mœurs, des journalistes aux dents longues, des inutiles notaires et des veufs faussement éplorés.

Son corps est encore tiède, car elle venait du sud. La malheureuse gît au centre de l’élégant salon qu’éclaire un lustre trop pompeux. Emballés dans leur incontournable imperméable froissé, le galurin vissé de travers, le front barré de la ride du penseur, patibulaires et arborant le rictus judiciaire, les inspecteurs de police arpentent inlassablement la villa cossue de style résolument contemporain.

Il y a quelques instants à peine, un couple célèbre et visiblement heureux vivait au sein de ces murs trop blancs.

Hagard, agressif, le maître des lieux se prend très au sérieux, car sa célébrité littéraire lui est montée à la tête. Pourtant, il n’y a pas de quoi fouetter un chat : un auteur à succès n’est rien de plus qu’un écrivain récidiviste.

Peu douée, sa plume scélérate se cantonne à rédiger des romans policiers où l’hémoglobine coule à flots. Séduisant, certes, cet homme se croit irrésistible depuis qu’un lectorat peu regardant l’a porté aux nues. Imméritée, arrachée aux comités de lecture, la gloire dont il se targue irrite ceux-là mêmes qui l’interrogent.

Mis sur le gril, assailli de questions, exposé sans ménagement à la rudesse naturelle des représentants de la bien-pensance, il tente de faire bonne figure à mauvais jeu, se redressant comme un jeune coq, répondant d’un ton exaspéré aux enquêteurs qui tutoient en permanence l’abus de droit. Impassibles, désabusés, las par métier, ces derniers l’invitent à prendre place sur le divan moelleux qui fait songer à une crème glacée horizontale.

Assis à la manière d’un fakir, raide comme un coup de trique, faussement décontracté, ce suspect idéal s’autoproclame homme de lettres et exige d’être traité avec le respect habituellement réservé aux célébrités.

Fidèle à lui-même, ne prenant pas de gants, l’inspecteur Chausson n’a pas pour habitude de marcher sur des œufs. Mains sur les hanches, il domine de sa haute stature le spectacle désolant d’un crime sordide, prometteur de migraines et de mensonges. Le long chemin qui mène de la suspicion à la certitude sera truffé de pièges et jalonné des pires dangers.

L’homme au chapeau vissé de travers pousse un profond soupir, car les inspecteurs ont le droit, eux aussi, au découragement. La mine déconfite de l’homme en imperméable amuse le veuf trop sûr de lui qui saisit l’occasion inespérée de prendre l’avantage de la situation.

– Des petits inspecteurs de police dans votre genre, il y en a des milliers ! Mais il n’y a qu’un seul Davide Winter !

Davide Winter a-t-il tué sa femme ?

– Lorsque le sourire béat de l’homme amoureux se transforme en rictus, le pire est à craindre. (Il s’approche du suspect. Sirupeux, se penchant vers lui, il susurre :) Vous l’avez trop aimée pour ce qu’elle n’était pas puis vous l’avez haïe pour ce qu’elle était. (Il marque un temps, encouragé par la moue embarrassée de son interlocuteur.) Privé de ses ornements, il est fréquent que l’être trop adulé devienne haïssable. Ah, quelle banalité ! (Audacieux, l’inspecteur lance :) Mais avouez donc, cela vous soulagera !

Hors de ses gonds, le veuf non éploré hausse le ton et lâche à grand mal des phrases hachées par une colère sourde trop longtemps contenue :

– Pour qui vous prenez-vous ? Lequel de nous deux est-il romancier ? De quel droit vous autorisez-vous à inventer une histoire qui n’est pas la mienne ? (Il déglutit bruyamment.) Contentez-vous d’exercer votre métier lamentable et laissez-moi le privilège de l’écriture. De nous deux, c’est moi le spécialiste des affaires non classées, des énigmes et rébus en tous genres. Votre numéro de prétendu virtuose judiciaire pourrait fort bien se transformer en chant du cygne, car j’ai l’intention de porter plainte pour abus de pouvoir. Je vais vous briser !

S’observant en chiens de faïence, montant progressivement sur leurs ergots, ces deux hommes s’affrontent à la façon de deux gladiateurs. Leur mauvaise humeur a transformé la villa luxueuse en arène surchauffée. La suffisance de ce veuf surprenant trouve pour unique écho la colère sourde de l’inspecteur de police au paroxysme de la frustration intellectuelle. Ces deux énergies antagonistes agissent à la façon d’un détonateur. Le feu aux poudres est imminent.

Excédé, l’inspecteur Chausson ne peut s’empêcher de lâcher entre ses dents que la colère trop longtemps contenue fait se serrer :

– Mais avouez donc ! Cela vous soulagera.

Pour toute réponse, Davide Winter se contente de hausser les épaules, arborant une moue d’enfant gâté. À présent, il a décidé de se murer dans le silence. Il demeure muet face aux soubresauts des représentants de l’ordre qui lui font l’affront de ne pas croire en son innocence. Blessé au plus profond de lui-même, habitué au tapis rouge de la bonne renommée, il lui est tout bonnement insupportable d’être traité comme un simple justiciable. Accoutumé à la déférence des journalistes qui ont le privilège de l’approcher, adulé, catapulté vers le piédestal réservé aux prix littéraires, la seule vue de ces policiers endimanchés qui le jugent de leur regard fixe le fait sortir de ses gonds :

– En voilà assez !

Ce sera son ultime interjection. Ne maîtrisant plus leurs nerfs, ces messieurs en imperméable viennent de lui signifier sa mise en garde à vue. Menotté, encadré par deux policiers dont la stature colossale n’a rien à envier à l’armoire à glace trônant dans le hall somptueux, les voici sur le point de quitter la belle demeure contemporaine, en forme de coquillage géant, posée sur un gazon trop parfait. Imposante, elle symbolise l’arrogance d’une réussite sociale fulgurante, fragile et éphémère. Ce grand cube de béton immaculé se décline sur deux étages que découpent d’imposantes baies vitrées éclairées par d’innombrables luminaires dont les feux trouent l’aube naissante.

Après une longue nuit en forme d’interrogatoire infructueux, nul n’a songé à éteindre ces éclairages livrés aux bons soins de la domotique. Lorsqu’ils seront privés de leur lait lumineux, les spots devenus inutiles seront autant d’étoiles mortes signant le déclin de la star qui régnait en maître sur les lieux.

Déjà, le véhicule de police file le long de l’allée tracée au cordeau qui se faufile entre deux rangées de cyprès.

Mesquin, l’inspecteur Chausson enclenche, ultime humiliation, sirène et gyrophare. La haine qu’il voue à son illustre prisonnier en est la cause. Cette publicité désastreuse vrille les tympans des promeneurs matinaux qui découvrent avec stupeur leur célèbre voisin, Davide Winter, habituellement au volant d’un bolide décapoté, flanqué de deux géants en uniforme, coincé sur le siège arrière d’une automobile tristement banale sur le toit de laquelle des éclats bleus signalent à ceux qui l’ignoraient encore que l’éminent écrivain, soupçonné du meurtre de sa femme, est emmené manu militari au poste de police du quartier.

Ce couple un peu trop glamour, de son vivant, agaçait l’homme de la rue qui a du mal à se réjouir de la fortune d’autrui. La médiocrité non partagée est une véritable croix pour celui qui doit la porter. Réduit à l’état d’inculpé, toutefois, l’homme de lettres au talent controversé devient sympathique. Il a perdu toute superbe. Ses joues émaciées brisent le cœur de ceux-là mêmes qui l’enviaient, mais n’osaient se l’avouer. Son regard de bête traquée émeut. Le tremblement de ses membres inspire la pitié. Ne plus être ce qu’il était le détruit. Son séjour en cellule, toutefois, sera bref.

En effet, dès lors que preuves et mobile font défaut, la garde à vue, très rapidement, relève de l’abus de droit. Attachés à l’éthique, courtois de nature, raffinés et délicats, les inspecteurs de police n’ont d’autre choix, en pareille circonstance, que de relâcher les individus qu’ils espéraient tant mettre derrière les barreaux. C’est ici que l’hospitalité légendaire des services judiciaires trouve ses limites.

Ainsi, pour de justes motifs, Davide Winter, après un interrogatoire jugé trop bref par ses hôtes en uniforme, vient de recouvrer la liberté. La bonne humeur change de côté : boudeur, agacé à l’extrême, l’inspecteur Chausson serre à contrecœur la main que lui tend le suspect à présent lavé de tout soupçon, arborant le sourire goguenard du vainqueur. Ne résistant pas à la tentation de provoquer, une ultime fois, l’enquêteur en imperméable qui se prenait pour un fin limier, l’homme enfin libre lance à la cantonade :

– Cela vous ennuierait-il de me déposer chez moi, sans tambour ni trompette ?

Cette allusion à l’inutile sirène scélérate sera l’ultime échange entre ces deux messieurs dont l’un vient d’être innocenté par l’autre. Fraîchement déposé devant le portail métallique de sa somptueuse demeure, emballé dans un costume d’alpaga froissé par le récent séjour en cellule, l’écrivassier trop sûr de lui fait mine de sécher une larme avec le mouchoir rouge vif qui servait de pochette et agrémentait la partie supérieure de sa veste, avant de l’agiter dans l’air tiède d’un soir d’été, comme le père attentif salue le départ d’un fils aimé.

Livré à lui-même, l’homme tant adulé de ses lecteurs peu exigeants remonte l’interminable allée bordée de cyprès. Cette cicatrice de bitume est le lien qui relie sa demeure en forme de cube illuminé au monde réel, celui des gens normaux qui se lèvent tôt afin de ne pas manquer leur train de banlieue. Sans ami ni famille, Davide Winter est un homme seul. La tête basse, perdu dans ses pensées, il poursuit sans enthousiasme son avance vers le béton au sein duquel, quelques heures auparavant, gisait encore le corps de son épouse infortunée. Il est entré dans la maison vide. Ses pas résonnent dans le hall surdimensionné. Fermant les yeux, il s’imagine fouler le sol d’une salle de musée dont il serait l’unique visiteur. Le sentiment de solitude s’abat sur lui comme la foudre sur le chêne innocent. Qu’il était bon d’être aimé !

À son insu, l’enquête se poursuit…

En effet, flanqué d’un jeune blanc-bec en guise d’assistant, l’inspecteur Chausson s’est posté discrètement aux abords de la villa. Une puissante paire de jumelles posée sur son nez de rapace, il guette sans répit la diva dans l’espoir, sans doute déraisonnable, de le prendre en flagrant délit.

– Tous les criminels finissent par commettre une erreur fatale.

Il grommelle. Ses lèvres frémissantes laissent entrevoir une dentition de carnassier dont l’éclat jauni rappelle les méfaits du tabagisme. Timide, l’apprenti qui lui sert essentiellement de défouloir n’ose piper mot et se contente, face à son supérieur, de hocher du chef à tout moment.

La nuit est tombée. Calfeutrés dans leur véhicule de service, les deux lascars observent, attentifs, l’imposante façade derrière laquelle, voilée par de fins rideaux, la silhouette de l’écrivain se résume à une ombre chinoise. Celle-ci semble se livrer à une étrange gymnastique. Elle passe d’une pièce à l’autre, se baisse, se relève aussitôt, ouvre les armoires, fouille tiroirs et meubles divers, soulève tout ce qui s’apparente à un tapis, inspecte lustres, estampes japonaises et miroirs, déplace les coussins du confortable sofa et semble, en résumé, retourner la maison de fond en comble à la recherche d’un trésor.

– Ce grand distrait aurait-il égaré l’arme du crime ?

À l’intérieur de la bâtisse sur laquelle le détective frustré a le regard rivé, les choses se déroulent sur un mode inattendu.

Épuisé, hagard, désespéré, sanglotant et hurlant, le scribouillard est à l’antipode de l’image en trompe-l’œil qu’il offre habituellement à ses lecteurs, lorsqu’installé à une petite table sur laquelle s’empilent les exemplaires de son dernier succès, armé de sa meilleure plume, il dédicace, signe et sourit à celles et ceux qui composent la longue file d’admirateurs, à la fois patients et enthousiastes, venus des quatre coins de France, qui ne manqueraient à aucun prix les nombreux salons littéraires où leur héros de papier trône en monarque.

Détruit, affaissé sur lui-même, plongé dans un abîme de chagrin, il est le contraire de ce qu’il aime tant être.

– Ma pauvre chérie, que s’est-il passé ?

Il n’a plus quitté le divan sur lequel, face à ses interrogateurs, il se prenait pour un jeune coq. À présent, le buste en avant, la tête entre les mains, il imagine le film des événements qui ont coûté la vie à l’être cher qui savait si bien le comprendre et partageait ses succès dans la complicité matrimoniale. La seule idée de n’avoir pas été présent à l’heure du crime le fait hurler de plus belle. N’avoir pu sauver cette femme remarquable lui est tout simplement insupportable.

Il a retourné la maison de fond en comble. Sur le papier, les choses sont tellement plus simples. Écrire un roman est à la portée de tous. Survivre à l’horreur qui vous prive de votre meilleure moitié est un défi de loin plus ambitieux. Il n’a rien trouvé. Il bute sur la même énigme qui a coûté la bonne humeur de l’inspecteur Chausson. Plutôt que se haïr mutuellement, ces deux hommes auraient mieux à faire : travailler ensemble. Mais le destin en a décidé autrement. Face à cette fâcheuse réalité, les meilleures plumes sont impuissantes.

Davide Winter croit entendre des bruits inhabituels à l’intérieur de la grande bâtisse dont l’épaisseur des murs, visiblement, ne constitue pas le meilleur rempart.

– À présent, « ils » veulent ma peau.

Persuadé de n’avoir d’autre choix, il prépare une grande valise dans laquelle il jette, pêle-mêle, tout ce qui peut servir lorsque la terre entière se retourne contre vous. Il installera cette grande malle sur le siège arrière de sa belle limousine. Cela lui offrira l’illusion d’emmener une passagère. Il emportera également l’ordinateur portable qui jamais ne le quitte. Cette écritoire moderne est, tout à la fois, son bureau, son atelier, son laboratoire à idées, sa muse et sa respiration.

– Je suis libre et pourtant je dois fuir.

L’aube point son jour timide tandis que l’homme aux aguets, dans la plus grande hâte, s’est déjà installé au volant de sa décapotable dont l’avant fait songer à un squale. Dans un crissement de pneus hollywoodien, le bolide surgit du garage comme un diable hors de sa boîte. Rugissant de tous ses chevaux-vapeur, telle une fusée horizontale, il déboule le long de l’allée flanquée de ses cyprès indifférents. Tandis que le portail automatique s’ouvre avec majesté, déroulant en silence son métal doré, l’inspecteur Chausson, qui a assisté à la scène, se frotte les yeux, réveille son assistant, jure et peste dans son véhicule de service à l’allure lamentable et s’exclame :

– Le voilà qui va filer sous notre nez !

Se raclant la gorge, l’apprenti policier, oubliant sa timidité, lance, téméraire :

– Mais chef… Davide Winter est libre d’aller où il veut !

– Il ne faut à aucun prix le perdre de vue !

Le volant dans une main et, collé à l’oreille, l’appareil téléphonique dans l’autre, ce citoyen douteux vient d’appeler un interlocuteur invisible que l’on imagine être son supérieur :

– Bien sûr, nous nous assurerons de ne pas le perdre d’une semelle. (Reprenant sa respiration.) Je le soupçonne de vouloir filer à l’étranger. (Un temps, contrarié.) Vous avez raison : c’est un homme libre. (Il fait la moue en observant le sourire narquois de son assistant.) Nous aurons besoin d’un mandat international… Comptez sur moi, nous saurons demeurer discrets… (Cérémonieux.) C’est promis, monsieur le procureur.

Suivre au-delà des frontières, sans se faire remarquer, une voiture de fabrication allemande avec un véhicule de fonction français, relève de l’impossible défi. L’inspecteur Chausson transpire, sue et vocifère tandis que son assistant en herbe tente de lui apporter un soutien psychologique, tout à la fois maladroit et bienveillant.

Au terme d’un voyage interminable, abandonnant enfin les autoroutes insipides au profit des premiers cols alpins nettement plus chatoyants, les deux véhicules, se suivant à une distance raisonnable, traversent des paysages somptueux qui défilent comme autant de cartes postales. Épuisé par une trop longue filature, l’inspecteur Chausson s’exclame avec humeur :

– En voilà assez ! Où diable nous emmène-t-il ?

Milou, que les trop nombreux kilomètres ne semblent pas affecter, rétorque, enthousiaste :

– Mais chef, admirez donc le panorama ! Nous sommes tout de même mieux ici que dans notre petit commissariat de quartier. (Il déglutit bruyamment.) Pensez à notre enquête ! Songez à tout ce mystère ! (Rêveur.) Bientôt, nous serons célèbres, car rien ne vous résiste.

Flatté sans être dupe, l’inspecteur Chausson lance à son assistant qui le suit à la façon d’un petit chien fidèle, ce qui lui vaut son surnom :

– Calme-toi Milou et sers-moi un café !

Au volant de son automobile décapotée, la crinière blanche livrée aux humeurs d’une météo imprévisible, Davide Winter semble ignorer le véhicule banalisé qui est littéralement collé à son sillage depuis qu’il a quitté, en trombe, sa belle villa contemporaine. Que d’heures se sont déroulées depuis ! Faubourgs grisâtres, champs de blé d’un blond suspect et paysages monotones ne sont plus que d’anciens souvenirs, racornis et jaunis.

Se rapprochant à la vitesse maximale qu’autorise le bitume, les premiers contreforts montagneux apparaissent à l’horizon, signant la présence proche des Préalpes du Liechtenstein. Les neiges éternelles qui résistent mieux à l’affront du temps que l’amitié la plus solide laissent deviner leur auréole lointaine. Les eaux turquoise de charmants petits lacs ponctuent, telles de grosses flaques, la route nationale légèrement sinueuse qui vous fait fugitivement passer par l’Autriche puis par le Tyrol avant de vous livrer, sans défense, aux apparitions rocheuses fort viriles des Dolomites italiennes.

Ce voyage à la fois surréaliste et visiblement planifié par l’écrivain aux abois donne du fil à retordre à l’inspecteur Chausson, confronté à la double difficulté de devoir suivre, sans être remarqué, un véhicule plus puissant que le sien tout en tentant de comprendre de quoi il retourne. Connaissez-vous beaucoup de veufs éplorés et fraîchement relâchés par une justice visiblement impuissante qui s’empressent de se mettre au volant pour une destination lointaine, sans avoir même pris le temps d’offrir une sépulture à leur infortunée moitié qu’une main criminelle et invisible a trucidée ?

Fronçant les sourcils, le front barré d’une ride profonde qui est l’ambassadrice du désarroi judiciaire, l’inspecteur Chausson laisse éclater son courroux :

– Cela va durer encore longtemps ? Ce type se moque de nous ! Que vient-il chercher dans les Dolomites ?

Épuisé par l’interminable filature qui s’est étirée sur des centaines de kilomètres, l’inspecteur Chausson laisse libre cours à son agacement. À bout de souffle, il donnerait sa maigre fortune pour un bon lit.

Les deux véhicules, qui ne se sont pas quittés depuis le départ en trombe du romancier imprévisible, progressent à présent au pas, se frayant un passage dans la foule endimanchée qui encombre la rue principale d’un charmant village. Les Alpes italiennes, en toile de fond, nous rappellent à tout instant la rudesse de l’environnement immédiat qui est balayé par un climat montagnard facétieux, s’étirant de l’ensoleillement clément à la tempête de neige meurtrière.

Visiblement à l’aise dans cet univers de chapeaux à fleurs, de rivières de diamants et de nœuds papillon, Davide Winter salue, de sa décapotable, ses fidèles lecteurs qui ne manqueraient pour rien au monde l’occasion d’échanger un regard fugitif avec lui.

– Il ne va tout de même pas descendre dans cet établissement…

Fataliste, son fidèle Milou lâche entre ses dents d’un jaune douteux :

– Chef, cet homme-là est plein aux as !

Médusés, interdits, stupides, les deux hommes demeurés sagement en retrait assistent, sans mot dire, à l’arrivée triomphale de leur suspect préféré. Ce dernier, qui se prend pour un baron, vient d’immobiliser son bolide sous la marquise. Elle domine, de sa ferronnerie que l’on espère solide, l’entrée de l’immeuble élégant duquel surgissent comme des diables voiturier, bagagiste, réceptionniste et directeur en personne, tous arborant un sourire commercial qui relève davantage du rictus, la main tendue, affables, voire obséquieux, donnant dans la courbette, la révérence et, pour les plus audacieux, la génuflexion. Il ne manque plus que la fanfare municipale et les incontournables majorettes afin que le tableau soit complet.

L’inspecteur ne peut s’empêcher de pouffer de rire :

– Le dieu Winter est arrivé, quel cinéma !

– Vous avez raison, chef.

– Mon petit Milou, j’ai toujours raison !

Bien qu’épuisé par la longue route, l’écrivain monte prestement les quelques degrés recouverts de l’inévitable tapis rouge qui est la couleur préférée des étoiles montantes. Il paraît inquiet et se retourne à plusieurs reprises, comme s’il craignait la présence d’un ennemi invisible. Il est enfin parvenu à la hauteur de la porte tambour qui l’avale aussitôt, suivi de sa clique de courtisans. Un employé en livrée dont le crâne énorme est surmonté d’une casquette s’est installé au volant de la décapotable afin de la garer en lieu sûr. Le calme est revenu.

Milou se frotte les yeux :

– Chef, que sommes-nous venus faire ici ?

– Fais-moi confiance, mon vieux Milou, cet écrivassier a plus d’un tour dans son sac.

Stationnés discrètement à une distance raisonnable de la façade imposante, coincés dans leur méchante voiture de fonction, les deux comparses que les kilomètres ont émaciés se concertent.

– Descendre dans un palace n’est pas un crime.

– Descendre dans un palace, non, mais… descendre sa femme, oui !

– Mais chef, nous n’avons aucune preuve, aucun indice, aucun mobile.

– Je te l’ai dit, mon petit Milou, nous avons affaire à un expert en fausses pistes.

Combien de temps durera leur faction inconfortable, les yeux rivés sur les grandes baies vitrées à l’abri desquelles des gens normaux jouissent d’un repos bien mérité ? Combien de temps faudra-t-il à l’inspecteur Chausson pour admettre qu’il s’est trompé ? Ce dernier se gratte le front tout en maugréant :

– Tu ne trouves pas tout cela bizarre ? Son épouse a été sauvagement assassinée. Il vient d’être relaxé pour manque de preuves. Avant même d’offrir une sépulture à cette malheureuse, Monsieur prend le volant et met le cap sur un palace alpin… Cela n’a aucun sens.

– Mais chef, ce type peut s’offrir tous les palaces du monde. Il a subi un choc terrible. Il faut le comprendre… (Pensif.) Il a besoin de prendre du recul, de décompresser. Cela ne fait pas de lui un suspect.

Tout en se disputant à la manière de deux vieux camarades, ils observent avec soulagement le soleil implacable qui se décide enfin à arborer sa robe du soir. Sur l’horizon en déclin, les Alpes italiennes se préparent à enfoncer leur silhouette virile dans la nuit naissante. Tapant du poing sur l’innocent tableau de bord, l’inspecteur Chausson s’exclame :

– Mais pourquoi cet hôtel ? Ce ne sont pas les établissements cinq étoiles qui manquent ! (Il marque un temps.) Pourquoi est-il venu ici ? Pourquoi a-t-il choisi ce coin perdu d’Italie ?

– Coin perdu ? Mais chef, nous sommes ici dans l’une des stations les plus en vogue de toute l’Europe. Imaginez les stars qui ont défilé dans cet hôtel ! Que du beau monde ! Que du beau linge !

– Calme-toi Milou, ce n’est pas le moment d’aboyer. Nous devons demeurer discrets. Nul ne doit se douter de l’importance de notre mission.

– Bien chef, de toute façon, Davide Winter ne s’est même pas aperçu que nous l’avons pris en filature.

– Détrompe-toi, mon garçon. Je suis persuadé du contraire. Il s’amuse à nous le faire croire. Depuis le début, il nous manipule. Ce qui m’a frappé, c’est son air de biche apeurée.

– Biche apeurée, vous êtes sérieux ?

– Il se passe ici quelque chose que je ne comprends pas.

Milou lui tend un gobelet dans lequel une larme de liquide noirâtre donnerait la nausée à un chameau assoiffé :

– Prenez patron, le café est bon pour le cerveau, stimule les neurones et fait le ménage dans les synapses.

L’inspecteur dévisage son assistant avec un regard de merlan frit :

– Où diable vas-tu chercher tes théories à la noix ?

Il boit d’un trait ce qui s’apparente à un infâme brouet, grimace, tend le gobelet vide à son jeune interlocuteur avant de poursuivre :

– Je ne crois ni au hasard, ni au destin. Soit le gaillard nous mène en bateau afin de brouiller les pistes, soit…

– Soit ?

– Soit il a une bonne raison d’être venu ici… J’ai horreur de ne pas comprendre !

Avec humeur, fidèle à la tradition des pires bougons, l’inspecteur Chausson s’arrache de la moiteur de son siège, ouvre la portière d’un geste sec, s’extirpe à grand-peine de sa boîte de conserve montée sur roues, puis se livre à quelques mouvements de gymnastique qui feraient glousser un athlète. Solidaire, Milou le rejoint afin de dérouiller, à son tour, son petit corps trapu.

– Chef, nous allons finir par nous faire remarquer !

L’inspecteur Chausson, mécanique, balbutie :

– Nous devons trouver le lien entre ce maudit hôtel, Davide Winter et sa femme assassinée… C’est lui l’assassin, j’en mettrais ma main au feu… C’est lui…

Milou frissonne. Une sueur froide lui coule le long du dos avant d’atterrir, sans gloire, dans un sous-vêtement boudé par l’amour.

II. Hémoglobine

La langue pâteuse, la barbe naissante, les paupières lourdes, le regard torve, les membres ankylosés et le dos perclus de douleurs insidieuses, les deux acolytes s’extirpent à grand mal de leur infâme véhicule qui vient de leur servir de chambre à coucher.

– Du nerf, mon petit Milou !

Les yeux rivés à une puissante paire de jumelles braquée sur l’imposante façade du palace, l’inspecteur Chausson suit les allées et venues de Davide Winter. Ce faisant, il se laisse entraîner dans une visite guidée imaginaire et féerique qui est à l’antipode de son quotidien. En effet, le luxe effréné dans lequel baignent les clients de l’hôtel le ramène cruellement à l’inconfort de sa mission. Cela fait une éternité qu’il ne s’est plus livré aux ablutions essentielles. Il se sait sale, minable, éreinté et las. La haine qu’il voue à l’écrivain méprisant est le moteur invisible qui le pousse en avant. Habité par la rage de vaincre, il a bien l’intention de mener à terme son impossible enquête.

– Ce salopard ne se refuse rien !

Aigri, frustré, la gorge sèche, il sent l’impatience le gagner. Elle monte en lui comme le magma dans son volcan. Fidèle à sa vocation de chien de compagnie, Milou lui prodigue ses encouragements habituels :

– Chef, vous êtes le meilleur !

L’homme grisonnant broie du noir. Concentré, il scrute les grandes baies vitrées de la salle à manger. Matinaux, les premiers clients sont déjà installés à d’élégantes tables tendues de nappes blanches immaculées, dressées d’argenterie fine et de couverts délicats. Révérencieux, le personnel est composé de jeunes éphèbes qui virevoltent comme autant de papillons ailés de noir et de jaune. Emballés dans leur livrée, ils surgissent de toutes parts, portant avec une assurance feinte de lourds plateaux sur lesquels s’entassent café fumant, croissants, confiture de nos grands-mères et autres gâteries qui rendent plus insupportables encore les privations dont souffrent les deux limiers en faction.

– Ah, les canailles ! Ils bouffent du caviar au petit-déjeuner, tandis que nous marchons sur des œufs.

L’humour involontaire de cet inspecteur que rien ne semble dérider amuse son assistant bouffi, ventru et débonnaire. Ce dernier est habité d’une disposition naturelle à la bonne humeur. De la boulangerie la plus proche, il a ramené café tiède et viennoiseries qu’il tend à son supérieur à la manière d’une mère attentive.

Ignorant son assistant pourtant bien intentionné, l’inspecteur Chausson a un haut-le-corps : Davide Winter vient de pénétrer dans la salle à manger. Les deux policiers en civil n’étant équipés que d’une seule paire de jumelles, Milou doit se contenter d’imaginer ce que son supérieur découvre à travers les verres grossissants.

L’œil collé à son binocle, le détective ressemble à un rapace se préparant à fondre sur son innocente victime. Exaspéré par l’indifférence que lui fait subir son supérieur ingrat, Milou a décidé de prendre les devants. Prétextant un besoin physiologique urgent, muni d’une carte de crédit habilement subtilisée à un prévenu récalcitrant sur le point de croupir en prison, il s’éclipse discrètement. Quittant les lieux à grandes enjambées, il a gagné le centre du village huppé dans lequel un opticien renommé tient boutique. Les passants les plus myopes ne manqueront pas de remarquer cette vitrine imposante derrière laquelle trône une magnifique longue-vue posée sur son trépied. Muni de son nouveau jouet, se frottant les mains, impatient de jouer un bon tour à son chef trop méprisant, Milou a retrouvé le parking. Statufié, assis au volant du véhicule immobile, l’inspecteur Chausson n’a pas quitté sa posture. Figé, il observe les grandes baies vitrées dont est doté le rez-de-chaussée du palace. C’est l’occasion de jouir d’un panorama global sur la salle à manger et les salons attenants. Cette vue imprenable offre un accès direct au monde privilégié de l’hôtellerie de luxe. Ici, les choses s’étirent de la cafetière en argent au cigare impérial arrosé du meilleur cognac.

– C’est quoi, ce machin ?

L’inspecteur ébahi découvre son assistant imprévisible. Celui-ci a l’œil collé à la longue-vue fraîchement acquise. Ne prenant pas la peine de se retourner, singeant ainsi son supérieur indélicat, Milou poursuit son observation et lance :

– Il boit du champagne… au petit-déjeuner !

Piqué au jeu, l’inspecteur Chausson a repris sa faction et grommelle, sa paire de jumelles vissée sous les sourcils :

– Du champagne ? La coupe déborde !

Derrière la grande baie vitrée de la salle à manger, Davide Winter se livre à un étrange manège. Armé d’un petit calepin noir, il semble, lui aussi, mener une enquête. Affable, le visage barré d’un sourire forcé, il aborde, l’un après l’autre, les employés du restaurant, leur posant de mystérieuses questions, notant avec soin leurs réponses à l’aide d’un crayon effilé comme une épée. Tous ces détails sont révélés grâce à la longue-vue de Milou qui vient de condescendre à son supérieur, piaffant d’impatience, le privilège d’y coller son œil globuleux.

– De quoi je me mêle ?

Ce dernier est agacé par ce suspect qui a l’audace de se prendre pour un détective. Il explose :

– Nous sommes confrontés à une triple énigme. Nous devons, à tout prix, découvrir les liens entre l’épouse assassinée, cet hôtel inattendu et l’enquête singulière de Davide Winter. Que diable cherche-t-il ?

Impuissant et désarmé, il bave de rage. S’il ne craignait d’être découvert, il crierait volontiers. Observant l’édifice, il s’exclame :

– Pour qui se prend-il ?

Milou lâche, dans un souffle :

– Il se prend pour nous…

Il faut bien le reconnaître, la situation est cocasse. À l’insu des uns et des autres, les acteurs de ce film inhabituel sont autant de limiers fiévreux. Mais que s’agit-il de découvrir ?

Flatté d’être abordé par l’écrivain en vogue, le personnel se prend au jeu, répondant avec déférence à la star aux allures de diva. Suivi à distance grâce à la puissante longue-vue, ce dernier virevolte entre maître d’hôtel, sommelier et serveurs avant de quitter en trombe la salle à manger, visiblement pressé de poursuivre ses multiples interrogatoires. Passant des salons au fumoir, il se retrouve dans le hall d’entrée, le calepin noir dans une main, le crayon dans l’autre, accostant une jeune soubrette en costume national qui le gratifie d’une charmante révérence.

Dans la nuit qui s’est installée, le palace brille de tous ses feux. La gorge sèche, l’inspecteur Chausson croit entendre le chant des glaçons tinter dans de trop grands verres. C’est l’heure de l’apéritif pour les Latins et celle du pousse-café pour les Germains. À cette occasion, les gens normaux se retrouvent au bar. Précédés de leur abominable panse, des hommes un peu trop mûrs se pavanent comme des paons. Tandis que ces messieurs fantasment sur leur croupe, indifférentes, empêtrées dans leur robe longue, les femmes se concentrent sur leur coupe.

Les premiers accents du piano jaillissent dans l’obscurité. Installé au clavier, l’ambitieux pianiste semble hésiter entre une polonaise de Chopin et Rêve d’amour de Liszt, avant de se résoudre, fort sagement, à démarrer son récital par une mélodie populaire.

Peu à peu, les clients se déplacent du bar vers l’imposante salle à manger où les attendent, au garde-à-vous, les sages employés en livrée. Campé tel un empereur dans le bar fraîchement déserté, muni de son incontournable calepin, Davide Winter s’apprête à aborder le musicien, toujours installé au clavier. Se penchant vers lui, il lui murmure quelques mots à l’oreille. Les mains de l’instrumentiste se sont immobilisées. Le piano vient de se taire. Contrairement à ses collègues coopératifs, le pianiste paraît fort agacé par les questions de l’écrivain.

– Chef, rendez-moi la longue-vue !

D’un geste agacé, l’inspecteur Chausson rappelle à l’ordre son assistant effronté avant de poursuivre son observation, ignorant les minauderies de Milou qui joue à l’enfant gâté et auquel, grand seigneur, il tend ses inutiles jumelles :

– Laisse-moi travailler en paix ! (Puis il lâche, dans un souffle :) Les choses se précipitent…

De violents accords plaqués sur l’innocent piano fusent du bar. Excédé par l’impertinence de l’écrivain trop indiscret, pour toute réponse à ses questions apparemment malvenues, le musicien ne contient plus sa mauvaise humeur et se défoule sur le bel instrument dont la longue silhouette horizontale et oblongue se découpe à travers les hautes fenêtres qu’éclairent les premiers rayons de lune. Inattendue, effrayante, cette colère musicale contribue à rendre plus épais encore le mystère entourant l’étrange enquête de Davide Winter.

Collé à la lorgnette, l’inspecteur Chausson le suit à la trace. Un claquement déchire soudain les ténèbres. Excédé, le pianiste vient de refermer brutalement le lourd couvercle. Non content du mauvais traitement infligé au bel instrument, claquant la porte derrière lui, il quitte le bar en trombe, traverse le hall d’entrée à la vitesse élevée de l’esclandre, s’engouffre dans la porte tambour, dévale les marches du perron, semble hésiter un instant sous la marquise, se gratte la tempe puis se dirige vers le véhicule des deux détectives, hébétés, interdits, paralysés par la surprise, embarrassés, ne sachant comment dissimuler la longue-vue qui n’a pas quitté son trépied.

Entre-temps, l’écrivain demeuré seul dans le bar hausse les épaules et se contente de griffonner quelques notes dans son carnet avant de rejoindre, à contrecœur, la horde des dîneurs ventrus.

À grandes enjambées, le pianiste en colère se rapproche des deux détectives sans même s’apercevoir de leur présence. Maugréant, bavant de cette rage qui vous fait ressembler à un molosse, il parvient à la hauteur des deux collègues toujours médusés, stupides, empêtrés dans leurs corps disgracieux, réfugiés à la hâte dans leur automobile.

– Je vais régler le compte de ce gêneur !

Entre ses lèvres trop serrées, l’inconnu vient de prononcer une menace à prendre très au sérieux. Il s’est immobilisé sous l’un des réverbères dont est flanqué le parking. Illuminé par la puissante ampoule, le faciès du pianiste apparaît soudain, irréel et démoniaque. Sous cet éclairage blafard, son visage est effrayant. Surmontée d’une chevelure sombre gominée avec soin dont la raie parfaite la sépare en deux parties égales à la façon des derniers romantiques, sa face émaciée est trouée de deux orbites privées d’expression. Sa peau vérolée laisse deviner une enfance malheureuse et une mauvaise hygiène de vie. Il a les oreilles décollées. Pour ne rien arranger, son nez d’aigle est assorti d’un bec-de-lièvre. Un pied-de-biche à la main, à coups répétés, il frappe le sol en criant :

– Tu ne perds rien pour attendre !

Abandonnant l’objet contondant dont il est armé — qui se révélera n’être qu’un parapluie — se tournant vers les grandes baies vitrées du palace illuminé, tendant le poing en direction de la table occupée par le célèbre écrivain, il s’écrie :

– Chi va piano va sano !

Sibyllines, ces paroles fusent dans la nuit comme d’invisibles coups de poignard. Faisant volte-face, le musicien présente une ultime fois ses traits peu amènes aux deux détectives tremblants qui se préparent à vivre leur dernière heure.

Contre toute attente, le diable miniature semble hésiter un instant, puis s’éloigne à grandes enjambées dans la nuit noire qui l’avale. Se frottant les yeux, se pinçant, croyant avoir rêvé, les deux détectives sont gagnés par l’embarras qui succède à la peur injustifiée. Hagards et épuisés, sans voix, ils s’extirpent à grand-peine de leur véhicule. Ils étaient à deux doigts d’abandonner leur interminable faction, empêtrés dans leur impossible enquête. Persuadés de s’être fourvoyés, ils ne s’étaient pas préparés à vivre un tel épisode. Le récent coup de théâtre, en effet, apporte un sens inespéré à leur présence sur le parking à nouveau désert.

– Chef, vous aviez raison, il se passe ici des choses peu catholiques.

L’œil pétillant, un sourire en coin, l’inspecteur Chausson se redresse comme le marin après la tempête. Passant comme chat sur braise sur leur récente frayeur, il affiche la mine assurée du héros modeste et esquisse quelques pas en direction de la façade illuminée.

– Mon petit Milou, vois-tu, c’est cela, le métier : patience, persévérance, force de caractère, intelligence vive, moralité irréprochable, dynamisme…

– Oui chef !

– Je ne saurais l’expliquer, mais le comportement de Davide Winter m’a paru suspect dès le début : pas une larme de versée alors que le cadavre encore tiède de son épouse repose à la morgue en attente d’une sépulture, pas l’ombre de la moindre tristesse, un mobile connu de lui seul, l’arme du crime volatilisée dans la nature… à peine innocenté, il entreprend un voyage insensé, descend dans cet hôtel insolite et mène, sous nos yeux, une enquête inexplicable…

Après s’être dégourdi les jambes, les deux acolytes ont regagné leur véhicule. Ils donneraient leur maigre fortune pour une chambre d’hôtel. Les deux détectives demeurent silencieux et pensifs, marqués au fer rouge par le spectre du pianiste luciférien. Cette vision obsédante les ramène à leur récente angoisse, indescriptible et inavouable qu’ils tentent de chasser de leur mémoire, à grand renfort d’interjections sonnant faux.

– Haha, ce n’est pas ce petit diablotin qui va nous impressionner, n’est-ce pas Milou ?

– Non chef.

Épuisés, affamés, l’heure des questions essentielles vient de sonner. Se grattant la tempe, Arsène Chausson marmonne dans sa barbe de trois jours :

– Qu’est-ce qui a bien pu mettre le pianiste dans un tel état ?

Audacieux, saisi d’une inspiration aussi soudaine qu’intellectuelle, Milou s’écrie :

– Chef, il faut interroger Davide Winter. (Il se redresse sur son siège.) Après tout, c’est lui qui a posé la question qui fâche. Lui seul pourra nous éclairer. Nous connaîtrons enfin la raison de sa présence dans cet hôtel. Nous comprendrons enfin de quoi il retourne. À nous la célébrité !

Son supérieur demeure muet. La torpeur les gagne. La faim vrille leurs entrailles. Ils ont avalé sans plaisir leurs ultimes provisions. Ils sont contraints au jeûne, car, à cette heure avancée de la nuit, les commerces ont fermé boutique. Gagnés par le demi-sommeil, propulsés dans le monde des rêves éveillés, une même respiration, lourde et syncopée, soulève régulièrement leurs corps pourtant si différents. Ils sont livrés, sans défense, à l’univers trouble des fantômes et des hallucinations collectives. Enfin plongés dans le sommeil réparateur, leurs ronflements trouent le silence. Leur torpeur les catapulte à la Scala de Milan. La salle de concert mythique est vide. Ils sont les uniques spectateurs. Installés dans leur siège de velours rouge, ils sont obnubilés par le piano de concert trônant sur la scène. Soudain, le concertiste surgit des coulisses comme un diable de sa boîte. À grandes enjambées, il a rejoint l’instrument imposant et salue ce maigre public d’une profonde révérence qui met en évidence sa coiffure gominée que partage en deux parties égales une raie parfaitement rectiligne. Cette étrange vision est synonyme de « déjà-vécu », une sensation étrange qui occasionne le célèbre vertige temporel. L’instrumentiste effrayant se relève lentement et pose son regard cruel sur les deux détectives parcourus de frissons nerveux. Un effroyable rictus barre sa face hideuse. Tendant le poing en direction de la salle, il hurle :

– Chi va piano va sano !