Recueil de nouvelles 2021 - Le 122 - E-Book

Recueil de nouvelles 2021 E-Book

Le 122

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Beschreibung

Tel est pris qui croyait prendre, Anna Ceccato Oh, la belle vie, Céline Servat Les Billes de la vengeance, Valérie Chataigne Succes story, Ludovic Coué Trou noir, Bernard Veyssière Le trésor de Galswinthe, Julien Villefort Croustade et Walter PPK, Olivier Ransan Jamais deux sans trois, Monique Cattoën La part des anges, Pierre Ranchou La grotte aux fées, Christine Desclaux Le vieux, Isabelle Giraudot Salade gasconne trop salée, Christophe Malet Nuit auscitaine pour Monsieur Hector, Luis Alfredo La Métairie, Michelle Joly Vénéneux, Marie Saintoin Myocarde Eldorado, Sara Descoux Confiteor, Arnaud Fontaine Déraillements, Julius Nicoladec Tout est bon dans le canard, Cécile Houel La vigne et le melon, Marie-José Bernard Trois fois plus de haine, Jean-Marc Sereni Grain de sable, Béatrix de Lambertye La centième (en hommage posthume à Charles Denner, 1926-1995), Béatrix de Lambertye Ma foi, Sébastien Guerrero Angéline a disparu, Jean-Michel Beraudy Mauve Allium, Virginie Goldenberg Un nom sur un visage, Magali Malbos L'adieu aux larmes, Philippe Yvelin Le rapport de l'apprenti journaliste, Philippe Botella Jacinta, Gaëlle Mahé La part du démon, Bénédicte Lasserre Le premier duel de Charles d'Artagnan, Catherine Elcabache Le canapé rouge, Noémie Alègre Le costume, David Quadri Une créature parfaite, Myriam Pastor L'affaire Szekrawesky, Gisèle Gonneau La dormeuse du Couloumé, Dominique Giorgi La balade en montgolfière, Christophe Ygout Hara-Kiri, Pierre Léoutre

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Seitenzahl: 572

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Ähnliche


Table des matières

Préface de Ronny Guardia Mazzoleni, Maire de Fleurance

:

Un très bon cru

:

Tel est pris qui croyait prendre,

Anna Ceccato

:

Oh, la belle vie,

Céline Servat

:

Les Billes de la vengeance,

Valérie Chataigne

:

Succes story,

Ludovic Coué

:

Trou noir,

Bernard Veyssière

:

Le trésor de Galswinthe,

Julien Villefort

:

Croustade et Walter PPK,

Olivier Ransan

:

Jamais deux sans trois,

Monique Cattoën

:

La part des anges,

Pierre Ranchou

:

La grotte aux fées,

Christine Desclaux

:

Le vieux,

Isabelle Giraudot

:

Salade gasconne trop salée,

Christophe Malet

:

Nuit auscitaine pour Monsieur Hector,

Luis Alfredo

:

La Métairie,

Michelle Joly

:

Vénéneux,

Marie Saintoin

:

Myocarde Eldorado,

Sara Descoux

:

Confiteor,

Arnaud Fontaine

:

Déraillements,

Julius Nicoladec

:

Tout est bon dans le canard,

Cécile Houel

:

La vigne et le melon,

Marie-José Bernard

:

Trois fois plus de haine,

Jean-Marc Sereni

:

Grain de sable,

Béatrix de Lambertye

:

La centième

(en hommage posthume à Charles Denner, 1926-1995), Béatrix de Lambertye

:

Ma foi,

Sébastien Guerrero

:

Angéline a disparu,

Jean-Michel Beraudy

:

Mauve Allium,

Virginie Goldenberg

:

Un nom sur un visage,

Magali Malbos

:

L’adieu aux larmes,

Philippe Yvelin

:

Le rapport de l'apprenti journaliste,

Philippe Botella

:

Jacinta,

Gaëlle Mahé

:

La part du démon,

Bénédicte Lasserre

:

Le premier duel de Charles d’Artagnan,

Catherine Elcabache

:

Le canapé rouge,

Noémie Alègre

:

Le costume,

David Quadri

:

Une créature parfaite,

Myriam Pastor

:

L’affaire Szekrawesky,

Gisèle Gonneau

:

La dormeuse du Couloumé,

Dominique Giorgi

:

La balade en montgolfière,

Christophe Ygout

:

Hara-Kiri,

Pierre Léoutre

:

Concours de nouvelles policières 2022

:

Revue de presse :

Preface

Madame, Monsieur, chers auteurs et chers lecteurs,

Je tiens avant tout a saluer le dynamisme et la pugnacite de I' association Le 122, fidele a notre Commune de Fleurance et qui agit pour faire vivre la culture en milieu rural. Publier ce recueil de nouvelles policieres, n' est pas un exercice facile mais le defi vaut la peine d'etre releve ! La Municipalite de Fleurance est un partenaire attentif et engage aux cotes de l' association Le 122, et cette annee encore le succes est lui aussi present, pour cela il suffit de parcourir les pages de ce recueil, laisser s' egrener les histoires... Imaginer, ecrire, mettre en forme ses idees, relire !'intrigue ... demande souvent du temps, parfois de pouvoir s'isoler mais s'accompagne toujours de l' emulation de l' esprit ! C' est la un formidable outil pour encourager nos concitoyens a communiquer, permettre un dialogue entre les generations autour de la sensibilite de chacune et chacun, de son ressenti envers la litterature, mais aussi sur la façon dont nous apprehendons individuellement le monde qui nous entoure et qui evolue si rapidement, a la vitesse d'un numerique toujours plus intrusif !

Ce concours de nouvelles et la publication de l’ouvrage qui s’ensuit peuvent être une motivation supplémentaire pour notre jeunesse, pour se connaître soi-même, expérimenter les chemins de la création, s’enrichir aussi du savoir, se documenter, et surtout pouvoir garder le contact avec la réalité, ne pas céder à la tentation du tout Internet. Il faut soutenir les enfants et les adolescents, leur faire confiance. C’est pour cela que nous avons créé cette année à Fleurance, le Conseil Municipal des Jeunes. Une instance qui se veut libre et représentative des filles et des garçons scolarisés du CM1 à la 3e dans les établissements de notre ville, et ainsi leur permettre de se réunir, de travailler ; et pour nous, entendre leurs propositions, attentes et ambitions pour l’avenir. Ils sont imaginatifs, enthousiastes et volontaires ! C’est cela aussi que nous avons voulu encourager avec les Chantiers Jeunes de cet été 2021. En échange de la réalisation de missions d’intérêt général en binôme avec des agents municipaux, les jeunes volontaires se sont vu octroyer des entrées au cinéma, à la bibliothèque ainsi qu’à la saison culturelle afin qu’ils puissent se faire leur propre opinion de la culture, de l’art sous diverses formes.

Si l’on reprend le fil des histoires de cette édition, l’on verra que nos auteurs en herbe ont été particulièrement inventifs et qu’ils n’ont pas hésité à nous dépayser, à nous faire voyager dans le temps et l’espace afin de ménager le suspense ! Permettez-moi de vous prévenir : la cuvée 2021 s’annonce exceptionnelle !

Bonnes lectures à toutes et tous ! Que votre quête des réponses à quelques-unes des énigmes soit aisée car pour ma part j’ai un petit peu cherché !

Ronny GUARDIA MAZZOLENI

Maire de Fleurance

L’association « Le 122 » lance son concours de nouvelles policières en langue française dont le cadre est le département du Gers.

Le texte doit compter entre trois et neuf pages.

Sujet libre : un crime, un délit, un méfait, une infraction, une vengeance, une tromperie, une fraude, un complot…

Genre libre : énigme, mystère, texte noir, contemporain ou historique.

Ce concours est gratuit et s’adresse à tous.

Les participants concourent en deux catégories :

jeunes : moins de 18 ans

adultes : plus de 18 ans

Ils ont jusqu’au 31 juillet 2021 pour envoyer leur nouvelle par mail à [email protected]

Toutes les nouvelles sélectionnées par le comité de lecture seront éditées dans le recueil de nouvelles 2020.

Les résultats seront annoncés par voie de presse et sur la page Facebook du salon polars et histoires de police (www.facebook.com/salondupolarethistoiresdepolice) organisé par l’association Le 122.

Le 1er de chaque catégorie gagnera un panier gourmand de produits du Gers et le recueil en version papier.

Si les participants souhaitent recevoir un recueil en version numérique et aider l’association « Le 122 » dans son entreprise de « découverte de nouveaux talents littéraires », ils s'adressent par mail à : [email protected] ; un bulletin d’adhésion leur sera envoyé.

À vos claviers, stylos, plumes… Le suspense est entre vos mains !

Un très bon cru

L’association Le 122 a reçu cette année une quarantaine de nouvelles qui, dans leur immense majorité, étaient très intéressantes, ce qui justifie leur publication dans ce recueil. Un grand merci à Nathalie Glévarec, présidente du comité de lecture qui, comme toujours, a travaillé avec sérieux et impartialité. Trois lauréates cette année : Anna Ceccato dans la catégorie jeunesse ; et à égalité dans la catégorie adultes, Céline Servat et Valérie Chataigne. Félicitations à ces trois auteures, ainsi qu’à toutes celles et ceux qui ont bien voulu participer à cette aventure ! Nous vous donnons rendez-vous l’année prochaine.

Pierre Léoutre

Tel est pris qui croyait prendre

Anna Ceccato

Auch, ville étoile de belles ruelles, traversée majestueusement par la rivière Gers, était le siège des enquêtes policières criminelles.

Du haut de son un mètre soixante, l'inspecteur de la criminelle Merry, était vêtu d'un tailleur gris Céladon en laine, cousu main avec de fins boutons ronds nacrés et châtaigne. Un nœud papillon gris bistre satiné sur une chemise blanche faisait ressortir son visage rond, avec des joues rebondies et brillantes qui lui donnaient un côté enfantin et sympathique. Ses petits yeux verts enfoncés dans son visage, entourés de courtes boucles châtain clair appuyaient l'impression de confiance et d'honneur de ce jeune homme de police. Était-il sous le charme du style d'antan du fameux détective Hercule Poirot ?

L'inspecteur Merry se rendait à son bureau tous les matins à six heures. Comme à son habitude, il emmenait dans chacune de ses affaires, son fidèle compagnon Sherlock, un doberman noir caramel. Il s'installa à son bureau, où étaient entreposés les dossiers des nouvelles affaires d’homicides. Sherlock prit sa place dans son panier où était brodé "Dog Service" à côté du fauteuil en cuir rouge de Merry.

Ce jeudi matin, il s'agissait de quatre cadavres devant l'association « le Jeu d'Osselets » à Lectoure. Les victimes étaient :

– Harry Pinson, jeune diplômé en nouvelles technologies de 21 ans en formation d'expert informaticien au Centre de formation CESI de Toulouse.

– Jenna Marc, professeure de musique de 35 ans et pianiste à l'école de musique Harmonie de la Save à Samatan.

– Victor Armagnac, ancien chirurgien à la retraite de 72 ans vivant à Fleurance.

– Enfin, Martin Roches, ex-policier de 46 ans reconverti en restaurateur à La Table d'Olivier à Samatan.

Les quatre armes du crime avaient été retrouvées : deux couteaux suisses, un pistolet Magnum et une chaîne en métal. Les corps étaient à présent à la morgue d’Auch pour une autopsie.

Il n'avait fallu que quelques heures pour reconnaître que ces quatre victimes n'étaient autres que les « Ovins du Gers », célèbres braqueurs de banque. Les quatre victimes étaient depuis un moment dans le viseur de la police comme faisant partis des « Ovins du Gers » mais les preuves pour les incriminer manquaient à l'appel.

Cette bande organisée avait été longuement traquée depuis des années et surnommée les « Ovins du Gers » par le fait que chacun des membres portait un osselet autour du cou (chaque osselet étant un os d'un pied de mouton). Elle cessait enfin son activité après une vingtaine de casses dans la région. Il était évident, pour l'inspecteur Merry, de déterminer le rôle de chacun dans les braquages de banque : Harry Pinson était le cerveau de la bande par son intelligence. Jenna Marc et Victor Armagnac avaient pour mission d'ouvrir les coffres (l'une pour son ouïe très fine et l'autre pour sa méticulosité). Et enfin, l'ancien policier reconverti était le protecteur de la bande mais aussi leur consultant concernant les méthodes pour éviter de se faire attraper par la police.

L'inspecteur lista les questions auxquelles il ne parvenait à répondre : Où se trouvait à présent leur planque, où ils gardaient l'argent après chaque casse ? Pourquoi étaient-ils morts devant l'association « Le jeu d'Osselets » ?

Merry conduisit à bord de sa voiture de collection Austin Healey 3 000 noire jusqu'à Lectoure, devant l'Association « Le Jeu d'Osselet ». Il rencontra la responsable Margaret DesChamps, blonde, souriante et habillée dans un style oriental, âgée de 67 ans. Elle était assise devant un plateau de jeu d'échecs et rangeait soigneusement les pièces dans deux sachets de velours blanc et noir.

« Bonjour, inspecteur Merry de la criminelle, commença Merry en levant sa carte de police. J'enquête sur la mort de Harry Pinson, Jenna Marc, Victor Armagnac et Martin Roches. Ils formaient le célèbre groupe de braqueurs de banque « les Ovins du Gers ». Les connaissiez-vous ?

– Oh ! Les « Ovins du Gers » dîtes-vous ? En… en effet, je les connaissais… ils se donnaient souvent rendez-vous 2 à 3 fois par semaine, les mêmes jours : le samedi vers 18 heures, le mercredi aux alentours de 17 heures, et quelques fois le dimanche à 11 heures pour jouer aux osselets. Je ne puis vous cacher que je ne me méfiais point d'eux, ils avaient l'air si braves et gentils, répondit Margaret, ses petites lèvres plissées. Nous proposons une large palette de jeux anciens, mais ils se passionnaient principalement au jeu d'osselets. Ils riaient aux éclats ensemble, partageaient de nombreuses parties avec les autres membres de l'association. Ils portaient un intérêt particulier à l'histoire des osselets, la diversité de leurs formes, leurs origines…

– Vous voulez donc dire que le soir de leur mort, ce mercredi 12 juin, ils étaient présents à la table de jeu ? demanda l'inspecteur Merry.

– Bien entendu… dit-elle, la respiration courte. Ils étaient d'ailleurs d'humeur méfiante ce soir-là. Ce n’était pas la gaieté habituelle, il y avait une tension dans l'air, ils se regardaient en chien de faïence autour de cette table, à part du reste des adhérents. Ce n'était pas une attitude de jeu, non, il y a comme un sujet de discorde entre eux, un non-dit. Ils ne se sont pas adressé la parole une seule fois, ils ont joué aux osselets entre eux dans un silence noir qui devenait pesant pour le reste des joueurs de l'association. Le premier à rompre le silence fut Harry Pinson. Il tapa le poing sur la table si fort que j'en sursautais. Il s'est écrié : « je ne vous croyais pas tricheur à ce point ! L'un de vous a rompu la confiance aveugle que l'on se portait et a fait perdre la partie a tout le monde. Qu'il ou elle se dénonce, qu'on en finisse ! » Après cela, je me suis levée, et suis allée lui dire de se calmer. Il n'y avait pas à s'énerver pour un simple jeu ! Je lui ai demandé de baisser le ton, pour ne plus déranger les autres membres de l'association. Il s'est alors levé brusquement en emportant son sac, les autres l'ont suivi avec un visage tout aussi troublé que lui et sont tous sortis. Une demi-heure après cet incident, l'un des habitués de l'association, Norbert Faure, a hurlé lorsqu'il a découvert les corps, à l'arrière du bâtiment… oh, quelle horreur.

– Votre aide m'a été précieuse, merci.

L'inspecteur plissa les yeux. Il attendait un coup de téléphone, et espérait qu'il arriverait vite. Il avait glissé son numéro de téléphone au personnel du journal télévisé du 13 heures et du 20 heures dans un appel à témoin associé à la mort du groupe de braqueurs "les Ovins du Gers". Quiconque avait vu toutes ces personnes ensemble devait avertir la police via l'inspecteur : peut-être cela le mènerait-il à la planque de nos voleurs.

En attendant ces précieuses informations, l'inspecteur Merry se rendit le lendemain, deux jours après les meurtres, à la morgue d’Auch où étaient entreposés les corps des quatre victimes. Le médecin légiste, Jean, penché au-dessus de Harry Pinson, salua prestement l'inspecteur : "Bonjour Merry ! Voici nos quatre macchabées, voyez-vous, ils se sont tué les uns les autres et avec violence : des coups, des bleus, une colonne vertébrale fracturée, une épaule déboîtée, des crânes fendus… Chacune des victimes avait une arme soigneusement choisie pour tuer : trois armes blanches et un pistolet. Un règlement de compte, à coup sûr. Mais pour quelle raison ?

– Nous n'avons toujours pas trouvé l'argent. J'ai fait un appel à témoin pour trouver le repère où ils auraient pu le cacher mais pas de nouvelles pour l'instant.

– J'ai découvert autre chose : la présence de somnifère. Le type de somnifère vendu sur le web sans ordonnance pour dormir comme un bébé pendant huit heures. Le détail surprenant est qu'ils en ont tous pris, et la quantité varie de quelques microgrammes selon les quatre victimes : Harry Pinson est celui dont la quantité est la plus faible. La quantité de somnifère dans l'organisme croît dans l'ordre suivant : Victor Armagnac, Martin Roches et enfin Jenna Marc. Comme si nos victimes avaient pris leur dose de somnifère à intervalles de temps différent, allant d'un quart d'heure à une heure d'écart.

– C'est assez curieux, en effet… selon vous, à quelle heure environ avaient-ils pris ce sédatif ?

– Difficile à dire précisément, mais je peux estimer qu'ils ont absorbé ce sédatif il y a treize à quatorze heures, soit aux alentours de quatre à cinq heures du matin le mercredi 12 juin. Ils se seraient réveillés ensuite entre 11 h 30 et 12 h 30.

– Quelque chose ne coïncide pas, voyez-vous. Ils font un casse dans la nuit de mardi à mercredi 12 juin à la banque populaire occitane à Auch. Ils rentrent au beau milieu de la nuit, aux alentours de trois heures du matin chez eux. Nous n'avons trouvé aucune boîte de somnifères en fouillant leurs domiciles : ils n'en prenaient donc pas ! Alors pourquoi ce matin-là, tous les quatre ont pris un somnifère ?"

L'inspecteur Merry passa une main dans ses cheveux. L'affaire trépignait, il lui manquait des pièces cruciales du puzzle…

La journée se terminait enfin pour l'inspecteur Merry après avoir rédigé et lu une dizaine de rapports dans l'après-midi. Il rentra chez lui à 20 h 30 et s'installa auprès de sa femme. Toute heureuse, elle lui présenta la nouvelle revue que son amie lui avait conseillée pour améliorer ses compétences en photo : Chasseur d'Images.

Sa jeune épouse lui tendit le magazine et lui montra un dossier concernant de vieilles maisons. « Regarde ça, lui dit-elle, ce photographe est un expert : il a photographié de jour comme de nuit avec la même précision et ses angles de vue sont parfaits ! »

Il saisit le magazine à contrecœur : il avait la tête ailleurs. Cette affaire de règlement de compte avait des aspects curieux qu'il ne parvenait pas à expliquer. Cependant, il lui fallut avouer que ce photographe était drôlement doué.

C'est alors que son téléphone sonna. Un numéro inconnu apparu : l'inspecteur décrocha.

– Allo, je m'appelle Arnold Jarry, j'appelle au sujet de la mort de la bande « les Ovins du Gers », afin de vous dire que je les ai reconnus. Vous êtes bien l'inspecteur Merry ?" Merry bondit du canapé en cuir où il s'était avachi et attrapa un calepin.

– Oui, c'est bien moi. Racontez-moi cela.

– J'habite dans un coin de campagne perdu, aux alentours de Mirande. J'ai vu l'appel à témoin à la télévision dans le journal, je me suis dit que je devais vous appeler. Alors voilà, à environ 250 mètres de chez moi il y a une vieille bergerie abandonnée. Et cette bande dont vous avez fait passer les photos à la télévision, je les ai vus de nombreuses fois devant cette bergerie. J'entendais régulièrement la voiture se garer devant la bergerie, de jour comme de nuit. Leurs actions me paraissaient louches, alors j'ai chaussé mes jumelles : de cette manière, j'ai vu qu'ils portaient tous un osselet autour du cou et j'ai pu clairement reconnaître leurs visages ! J'ai même établi leur emploi du temps. (L'inspecteur griffonna pendant que le témoin parlait). Ils venaient le dimanche matin assez tôt, vers 7 heures Le samedi, vers midi. Le mercredi après-midi, vers 15 heures Et quelques fois la nuit, environ une fois toutes les trois semaines. Ils ne restaient généralement qu'une vingtaine de minutes à moins d'une heure.

– Vous pouvez m'indiquer votre adresse ? J'aimerais beaucoup visiter cette bergerie.

– Bien sûr ! J'habite à Mirande, pas très loin du ruisseau de la Gravette et du chemin du Caneron.

– Avez-vous une photo de cette bergerie à me fournir que je puisse l'identifier plus facilement s'il vous plaît ?

– Attendez un instant… oui, je vous l'envoie sur votre numéro !

– Merci beaucoup, Monsieur Jarry, nous nous retrouvons demain.

La photo s'afficha à l'écran et l'inspecteur sursauta. Il arracha le magazine Chasseur d'Images des mains de sa femme et feuilleta si vite les pages qu'il faillit en arracher. Il parvint au dossier que la jeune femme brune lui avait montré. Il compara une photo de bergerie avec la photo qu'il venait de recevoir : l'angle n'était pas le même, l'éclairage mettait en valeur les vieilles pierres blanches et difformes mais c'était bien la même bergerie sur les deux photos. Il nota le nom du photographe : Arthur Snively.

Le lendemain, le samedi 15 juin, l'inspecteur Merry convoqua un petit groupe de la police scientifique pour examiner la bergerie.

Le témoin, Arnold Jarry, n'avait pas menti sur le fait qu'il vivait dans un coin perdu : l'inspecteur mit plus d'une heure à trouver son domicile et ce ne fut que sur la pointe du jour qu'il aperçut enfin la toiture de la bergerie. Elle se trouvait dans un champ de jachère d'herbes sèches.

La vieille porte en bois paraissait dissuader n'importe qui d'entrer. Elle était faite en bois noir branlant, couverte d'une fine couche de poussière. Difforme, craquelée et maintenue par des gonds rouillés et dont la moitié ne tenait que par un fils, elle donnait l'idée que cette bergerie allait s'écrouler. L'indice indiquant que quelqu'un y était passé tantôt était que le coin en haut à gauche de la porte (faisant sûrement office de poignée) n'était pas recouvert de poussière.

L'inspecteur entra. De par sa faible taille, il n'avait pas à se baisser. L'inspecteur Merry pesta que ses Richelieus furent recouvertes d'une couche collante de terre argileuse ocre. Il en fut de même pour Sherlock dont la truffe et les pattes étaient déjà orangées après qu'il a eu soigneusement reniflé l'intégralité du lieu. L'unique pièce contenait une imprimante 3D, un coffre-fort à serrure encastré, un petit broyeur de déchets multi-usages et quatre tabourets en bois. Il y avait une petite fenêtre rectangulaire à carreaux, en bois, peinte d'une couleur bleue qui aujourd'hui apparaissait dans les tons gris noir. Une vieille ampoule tenue par un fil dénudé pendait au plafond. L'inspecteur demanda à l'équipe scientifique de tout emporter pour les examiner.

Il rentra à son bureau à Auch afin de consulter les données de son ordinateur. Il fit imprimer le contenu du dossier concernant le photographe Arthur Snively.

Une photo d'un jeune homme, de 34 ans, blond aux yeux bleus était accrochée par un trombone au dossier. Il vivait au centre-ville de Condom, 4 rue des Cordeliers dans une vieille maison en pierres apparentes. L'homme n'était pas marié et sans enfant. Il était photographe professionnel dans l'évènementiel - plus précisément dans le mariage - à Lagraulet-du-Gers dans l'atelier FireHorse Photography. Cet atelier se trouvait à une vingtaine de minutes de chez lui. Il n'avait aucun antécédent, pas de casier judiciaire, simplement une amende pour excès de vitesse dont il s'était acquitté. Il est le propriétaire d'une voiture Renault Scenic immatriculée BQ-345-HJ. L'homme était a priori blanc comme neige, passionné par son travail. Il tenait un blog "Photo-passion" où il publiait régulièrement ses meilleurs clichés, additionnés de conseils, de dossiers spécial matériel photo, ses avis et critiques sur les nouveautés en matière de photographie…

L'inspecteur se rendit sur le blog, il y vit sa dernière publication : « collaboration avec le magazine Chasseur d'Images ». Il y détaillait le dossier choisi par le magazine : « Les Vieilles maisons du Gers et leurs merveilles ». Merry retrouva la fameuse photographie de la bergerie. Il l'enregistra sur son ordinateur et l'envoya à son expert en traitement d'images. Il lui laissa une note lui demandant d'analyser chaque recoin de la photo.

Il partit donc à Lagraulet-du-Gers rendre visite à Arthur Snively dans son atelier. Il rencontra Alexandre Richard, le dirigeant de l'atelier FireHorse Photography.

"Bonjour ! Nous proposons une large gamme de compositions pour les photos de mariage ! Ou bien venez-vous pour récupérer vos photos, Monsieur… ?

– Inspecteur Merry de la criminelle. Je souhaiterais parler à Arthur Snively.

– Oh. Eh bien… (il consulta son agenda virtuel sur son téléphone) Monsieur Snively est parti ce matin au mariage de M. et Mme Orwell.

– Où puis-je le retrouver s'il vous plaît ?

– Ne pouvez-vous pas attendre quelque peu, ce genre d’événement est court, seulement une journée. En tant que bon photographe, Monsieur Snively ne peut s'absenter, il risquerait de rater de formidables occasions et décevoir les mariés. Nous n'avons pas besoin de cela en ce moment, Monsieur l'inspecteur, excusez-nous.

– Monsieur Richard, je conçois la crise sanitaire et financière que subit votre atelier mais je dois absolument rencontrer Monsieur Snively, maintint l'inspecteur Merry.

– Il se trouve à la Cathédrale Saint-Luperc d'Eauze et y demeure pour la journée.

– Merci Monsieur Richard, coupa l'inspecteur.

Il rejoignit en voiture la Cathédrale Saint-Luperc d'Eauze. Il y trouva le couple de mariés acclamés, à la fin de la cérémonie. Il chercha des yeux Arthur Snively en se rapprochant du centre de l'action. Il était accroupi à quelques pas des jeunes mariés, concentré à prendre des photos dans le meilleur angle.

– Monsieur Snively ! Inspecteur Merry, de la criminelle.

– Qu'y a-t-il, inspecteur ?

– Je voudrais vous interroger au sujet d'une photo que vous avez publiée dans le magazine Chasseur d’Images dans le dossier "Les vieilles maisons du Gers et leurs merveilles". (Il lui tendit un exemplaire imprimé de la bergerie, tout en se protégeant avec son bras d'une pluie de riz.)

– Oui, inspecteur. (Il continuait à prendre en photo les mariés, imperturbable.) Que souhaitez-vous savoir sur cette photo ?

– Quand l'avez-vous prise, Monsieur Snively ?

– Je m'en souviens parfaitement. C'était il y a trois semaines. Jeudi 24 mai, 8 heures du matin. Pourquoi cette question ?

– Avez-vous remarqué quelque chose de suspect ? Des gens aux alentours, une voiture… ?

– Non. J'y suis allé assez tôt le matin, même les fenêtres du voisin un peu plus loin n'étaient pas ouvertes, il n'était donc pas levé. J'ai profité de la lumière du début du jour. Vous n'avez pas répondu à ma question, pourquoi vous intéressez-vous à cette bergerie ?

– Il semblerait que c'eut été la planque du groupe de braqueurs de banque « Les Ovins du Gers ».

– Ouf, je me serai attiré de gros ennuis si j'avais pris des photos s'ils avaient été là !

– En effet. Ce sera tout pour le moment.

L'inspecteur rentra chez lui soucieux. Selon son intuition aiguisée, il trouvait le discours de notre jeune photographe plutôt louche.

Le 16 juin au matin, l'inspecteur Merry attrapa son téléphone dans sa poche, et composa le numéro de son équipe scientifique qui s'était penchée de près sur les osselets au cou des quatre victimes, le coffre retrouvé dans la bergerie, l'imprimante 3D et le broyeur de déchets multi-usage.

– Allo, ici l'inspecteur Merry !

– Bonjour inspecteur, nous allions vous appeler justement ! Fred, Marie et moi avons fait plusieurs découvertes. Voyez-vous, les osselets que portaient vos quatre voleurs n'en étaient pas des véritables. Il s'agissait de moules, créés par l'imprimante 3D que nous avons là. Le plus impressionnant est qu'il ne s'agit pas d'os de pied de mouton mais d'os d'humain !

– Nos quatre victimes y portaient un grand intérêt selon la responsable de l'association « Le Jeu d'Osselet » : ne serait-ce pas les clés du coffre ?

– C'est ici que cela devient intéressant : mon collège Luc expert en coffre-fort a scanné les serrures, et les osselets que portaient nos victimes : il existe une série de similitudes entre eux : la forme d'os de doigt de pied d'humain. Toutefois, les quatre osselets ne s’emboîtent pas aux serrures du coffre. C'est un leurre, ces osselets n'ouvrent en aucun cas le coffre ! Cependant, dans la mémoire de l'imprimante 3D, nous avons trouvé un programme, contenant quatre modèles d'osselets. Le programme a été utilisé trois fois : une première fois la nuit de mardi à mercredi, aux alentours de deux heures du matin. La seconde, le mercredi matin, aux alentours de 10 h 30. Et enfin, la dernière, le mercredi dans l'après-midi, à quatorze heures. Nous allons actionner le programme, pour voir si les osselets qui sont moulés ne seraient pas les clés du coffre.

Enfin, dans le broyeur nous avons trouvé des résidus de plastique, peut-être ceux des modèles d'osselets du programme de l'imprimante 3D que les voleurs ont souhaité détruire.

– Très instructif en effet, beau boulot !

Il rentra au bureau au milieu de la journée, but un chocolat chaud et continua à rédiger la pile de rapports qui manquaient de faire disparaître son bureau. C'est alors que son téléphone sonna : c'était son expert en traitement d'images.

– Bonjour inspecteur, j'ai découvert des détails qui pourraient vous intéresser. En zoomant un petit peu la photo que vous m'avez envoyée, je peux remarquer qu'il y a de la lumière dans la bergerie. De plus, en agrandissant et en clarifiant l'image au maximum, nous voyions très clairement un visage féminin de côté à travers la fenêtre. En comparant avec les photos de notre voleuse "les Ovins du Gers", mon logiciel de reconnaissance faciale a pu identifier 60 points nodaux sur 80 correspondant au visage de Jenna Mark. Mon logiciel a également accès à une très large banque de données du gouvernement et autres sources, dont des vidéos et des photos de notre victime. Il a certifié à 88 % qu'il s'agit du visage de Jenna Marc. Au-delà de 87 %, la concordance du visage est fiable. J'ai également estimé l'heure à laquelle a été prise cette photo. Cette photo avait été soigneusement photo-montée pour paraître avoir été prise sur le début du jour. Cependant, en supprimant ces réglages, en m'appuyant sur la position, la rotation et l'angle de la Terre par rapport au Soleil, ainsi que sa vitesse angulaire, j'en ai déduit que cette photo datait du mercredi 30 mai aux alentours de 15 heures avec une précision de 95 %.

– Merci à vous, Monsieur Schmitt. Ce que vous avez découvert va changer le visage de mon affaire !

À l'aube du lundi 17 juin, l'inspecteur Merry toqua à la porte d’Arthur Snively au 4 rue des Cordeliers à Condom. Encore en pyjama, le photographe ouvrit en ronchonnant :

– Encore vous, inspecteur ? Que me voulez-vous, cette fois-ci ?

– Bonjour Monsieur Snively, je vois que vous n'êtes pas très matinal pour un photographe qui aime prendre des photos à l'aube à l'abri des regards…

– Où voulez-vous en venir, inspecteur… soupira Arthur Snively.

– Que vous m'avez menti : la photographie, Monsieur Snively ! Vous n'avez pas pris cette photo le jeudi 24 mai à 8 heures du matin mais le mercredi 30 mai vers 15 heures Vous avez truqué la photo pour qu'on croie qu'elle datait de l'aube, mais vous n'avez pas dupé mes experts.

– Génial, PhotoShop, n'est-ce pas ?

– Monsieur Snively, ce n'est plus le moment de plaisanter ni de paraître sincère, mais de l'être : sur votre photo, nous voyions clairement à travers la fenêtre, Jenna Mark, une des voleuses du groupe « Les Ovins du Gers ». Mais vous le savez, n'est-ce pas, puisque vous les aviez vus, ce jour-là ! J'ai même le témoignage du voisin de la bergerie qui m'a confirmé avoir vu votre voiture, une Renault Scenic immatriculée BQ-345-HJ. Malheureusement pour vous, il possède le dernier modèle de jumelles, les plus sophistiquées du marché avec caméra intégrée : j'ai une photo extraite d'une vidéo, que j'ai imprimée pour vous la montrer en main propre. Nous vous voyions donc, arrivant avec votre véhicule, qui part vous installer dans les bois avec votre appareil photo. Ensuite, dans la vidéo, nous pouvons voir arriver nos quatre voleurs qui pénètrent dans la bergerie, et vous êtes toujours là, caché derrière les arbres. La vidéo date du mercredi 30 mai à 15 h 05. J'ai donc obtenu un mandat de perquisition pour pouvoir fouiller votre maison.

– Avez-vous quelque chose à ajouter ?

Le photographe resta muet tout en fixant d'un air mauvais le doberman Sherlock.

– Vous allez me laisser entrer, Monsieur Snively. Si vous n'êtes qu'un témoin innocent, je le prouverai. Mais si vous êtes impliqué dans cette affaire, je le prouverai aussi. Allez, viens, Sherlock. (Il détacha la laisse du collier de Sherlock) Mon équipe va arriver d'une minute à l'autre. Vous les laisserez entrer. Ne me faites pas perdre mon temps, je déteste les menteurs.

Il entra dans la maison. Il s'agissait d'une vieille maison rénovée, l'intérieur était maintenu dans une ambiance fraîche par d'épais murs de pierres. La majorité des meubles était en bois d'ébène et d'acajou ou en chêne massif. Le sol était remis à neuf, il s'agissait d'un carrelage gris foncé en pierre volcanique. L'intérieur était chaleureux et accueillant.

À l’aide de son équipe, ils fouillèrent la maison de fond en comble : le premier étage, composé d'une chambre, d'une salle de bains et d'un dressing, fut examiné par l'inspecteur ainsi que l'œil et la truffe affûtés de Sherlock. Le rez-de-chaussée, la cave, la véranda et le petit jardin furent inspectés par l'équipe de l'inspecteur.

La chambre contenait un grand lit et une petite armoire contre le mur. Elle était dans les tons rouges, et les murs étaient tapissés de photographies. Mis à part des sous-vêtements sales et des draps froissés, l'inspecteur ne trouva rien de probant. Il fit chou blanc également dans la salle de bains, où tout était brillant de propreté. Le dressing était à l'écart du reste de l'étage. L'inspecteur regarda avec émerveillement la quantité de vêtements que possédait le photographe. Ils n'étaient pas de haute couture, soit, mais il avait bon goût, se disait l'inspecteur. Il allait sortir du dressing quand Sherlock aboya. Merry fit volte-face vers le doberman. Il avait dans sa gueule une paire de baskets, tachés de terre. L'inspecteur Merry les saisit et remarqua avec intérêt la couleur ocre de la terre. C’était à coup sûr la même couleur ocre que celle de la terre argileuse présente à l'intérieur de la bergerie. Il emporta la paire de chaussures dans un sac hermétique qu'il donna à son équipe pour vérifier qu'il s'agissait bien de la même terre que celle de la bergerie.

Il revint parler au photographe avec plusieurs sacs contenant son matériel de photographie.

– Bel appareil, mon cher, n'est-ce pas ? Je suis certain que ce spécimen vaut plus de 20 000 euros, c'est largement plus que votre salaire et vos économies… j'ai l'intime conviction que vous aviez acheté cet appareil photo il y a peu, grâce à l'argent que vous avez volé aux « Ovins du Gers » ?

– Vous n'avez aucune preuve que j'ai volé de l'argent. En effet, lorsque je suis allé à cette bergerie, j'ai vu vos quatre voleurs. Ils m'ont paru louches. Après leur départ je suis entré dans la bergerie voir ce qu'ils fabriquaient : lorsque j'ai vu tout ce matériel j'ai compris que c’étaient des truands et me suis enfui de peur qu'ils me retrouvent.

– C'est là où vous n'êtes toujours pas honnête, si je puis me permettre, Monsieur Snively. En regardant de plus près sur vos dépenses, j'ai vu l'achat d'une boîte de somnifères sur un site web peu recommandable…

– J'ai des soucis de sommeil en ce moment.

– Vrai ! Vous avez même plusieurs boîtes de somnifère dans votre armoire à pharmacie dans la salle de bains. Mais ceux-là sont prescrits sous ordonnance. Alors pourquoi en commander une nouvelle boîte, cette fois-ci prescrite sans ordonnance sur le web ? Était-ce afin d'endormir nos voleurs, et leur dérober leurs colliers d'osselets que vous croyiez être les clés du coffre mais en réalité des leurres ? Cela se tient, nous avons trouvé la même molécule du somnifère acheté par vous dans le sang de nos victimes.

– Vous violez ma vie privée pour quoi, au final ? Me jeter des suppositions à la figure, vous n'avez rien de solide pour m'inculper.

Le téléphone de l'inspecteur sonna.

– Inspecteur ! Rejoignez-nous vite, nous avons trouvé l'argent du coffre. Il n'est plus nécessaire de fouiller la maison de Monsieur Snively.

– Bien, j'arrive tout de suite.

Il remarqua que le photographe avait l'oreille bien tendue pour écouter sa conversation. Parfait.

– Excusez-moi Monsieur Snively de mon impertinence, nous vous avons dérangé pour rien. Un nouvel élément est arrivé, vous êtes a priori innocenté ! Veuillez m'excuser encore pour le dérangement.

Il prit sa voiture, quitta la rue des Cordeliers et se gara dans la petite ruelle Riguepeu un peu plus loin, à l'abri des regards. Il interchangea sa voiture de collection avec une Renault Zoé électrique bleue. L'inspecteur Merry vissa un chapeau à long bord sur sa tête et des lunettes de soleil opaque pour cacher son visage. Il téléphona à son contact : « tout est en place, inspecteur, nous sommes prêts. »

– Le voilà, chuchota l'inspecteur en remontant ses lunettes. Commencez la filature tout en discrétion. Restez à plus de 200 mètres de sa voiture. Interchangez de voiture toutes les 3 rues ou plus de 1 kilomètre. Ne le perdez pas et ne vous faites pas repérer.

Un premier collègue de l'inspecteur le suivit le long de l'Avenue du Général de Gaulle. Puis il bifurqua dans un rond-point à l'Avenue des Pyrénées où il fut relayé par un second collègue inspecteur.

– Votre homme sort de la ville, Merry. Il continue sur la Départementale 930, glissa l'inspecteur Lacroix dans la radio.

L'inspecteur Merry suivait ses collègues par de petites routes parallèles.

– Je prends le relais, cher collègue, argua Martinez. Votre homme entre à Valence-sur-Baïse et prend la Départementale 939.

L'inspecteur Merry s'arrêta sur le bas-côté, si jamais l'homme suivi s'arrêtait à Valence-sur-Baïse.

– Martinez, je prends le relais à présent sur la nationale 124, continua Nardi. Notre homme se dirige vers Biran, inspecteur Merry.

Merry, qui avait repris le volant rejoint le chemin de Martinez en continuant sur la Départementale 233 alors que notre homme avait bifurqué sur la Nationale 124.

– Je continue la filature sur la Départementale 233, nous maintenons le contact radio, reprit l'inspecteur Merry. Attendez, notre homme entre dans la ville… et se rend à la tour de guet ! Je le suis !

Merry sortit de la Zoé avec son nouvel imperméable marron qu'il avait commandé pour l'occasion.

– Il entre dans la tour par un accès interdit au public ! Je continue de le suivre, murmura Merry.

– Silence radio pour le moment.

L'homme ne vit pas Merry et monta au deuxième étage par un escalier en bois grinçant. L'inspecteur attendit d'entendre un gros bruit à l'étage pour commencer à monter, de peur d'être repéré. Il progressa lentement, sans éveiller un seul bruit et retrouva notre homme, accroupit devant un coffre. Celui-ci était caché derrière une pierre du mur de la tour. En retrait, à quelques marches du deuxième étage de la tour, l'inspecteur Merry continua de regarder les gestes précis de notre homme. Il retourna le coffre dans tous les sens, alluma une petite lampe torche et examina la serrure du coffre. Il décrocha une fausse dent de sa bouche, la glissa dans la serrure du coffre et l'ouvrit.

Dedans se trouvait le magot des « Ovins du Gers » !

L'homme souffla comme de soulagement en trouvant les billets toujours à leur place dans le coffre. Un flash d'appareil photo le fit sursauter et il fit volte-face devant l'inspecteur.

– C'est dans la boîte ! s'écria l'inspecteur Merry derrière son appareil photo. Monsieur Snively, vous êtes en état d'arrestation pour homicide involontaire et recel d'argent ! Tout ce que vous direz pourra et sera retenu contre vous, veuillez me suivre.

L'inspecteur Merry lui passa les menottes et rajouta :

– qu'en dites-vous, Monsieur Snively, peut-être que cette photo pourrait paraître dans le prochain numéro de Chasseur d'images, dans la rubrique « tel est pris qui croyait prendre » ?

Oh, la belle vie

Céline Servat

– Pourquoi je dois partir en colonie ? C’est obligé ? Maman ! Réponds-moi.

– Écoute Prudence, je ne comprends pas ta réaction. Le Gers, c’est une jolie région ! Ça va te changer de Créteil, des tours et du béton, tu verras.

Prudence ne voulait pas quitter sa famille. À dix ans, on a toujours peur de l'inconnu. Pourquoi sa mère la punissait-elle ? Elle faisait rarement des bêtises et elle écoutait presque à chaque fois qu’elle lui demandait de mettre la table… Mais rien n’y fit et le jour redouté arriva.

Prudence pleura au moment de monter dans le bus, et pendant de longues minutes encore. Jusqu’à ce que la fille assise à côté d’elle propose de lui prêter un de ses écouteurs. Elles avaient les mêmes goûts musicaux !

Lectoure. Elle eut un déclic devant ce village hors du temps, aux ruelles pleines de charme. Prudence avait adoré ce séjour et, malgré sa crainte initiale, elle s’était fait des amis et la semaine était passée à vitesse grand V, comme dans un rêve. Sur la route du retour, elle avait de nouveau pleuré à l’idée de quitter ce lieu enchanteur. Depuis, chaque année, elle se rendait au même endroit, près du lac des trois Vallées, une vaste étendue d’eau, aménagée avec des toboggans, des jeux et, surtout, des espaces verts. Prudence était enfin libre, elle était à sa place quelque part. De retour chez elle, elle parlait de ses vacances pendant des semaines.

Prudence grandit, elle devint trop âgée pour les colonies, mais elle n'oublia jamais cet endroit. Dès qu'elle commença à gagner de l'argent, elle se promit d'économiser pour s'installer à Lectoure définitivement. En attendant de réaliser son rêve, elle s’y rendait une fois par an. Elle déambulait dans les rues, s'imaginant dans une des petites maisons à étage. L’une d’elles attirait son attention et, chaque jour, elle l'observait longuement, projetant sa vie dans ce petit jardin tout mignon, derrière cette façade à colombages.

De retour à Créteil, elle parcourait les annonces mais, plus le temps avançait, plus Prudence se décourageait. Elle en avait encore pour des années à économiser sur son maigre salaire de serveuse, et puis, un CDD, ça ne rassure pas les banquiers ! Son projet piétinait et Prudence dépérissait, jusqu'à ce qu'un jour, elle tombe sur une annonce qui lui redonna espoir.

Lectoure, Gers, vente en viager : petite maison de soixante-dix mètres carrés, deux chambres et un jardin de cinq cents mètres carrés.

Prudence n’en croyait pas ses yeux ! C'était sa maison, celle qu’elle admirait pendant de longues minutes, à chaque passage dans la ville. Un viager, là était la solution ! La somme demandée au départ, appelée le bouquet, correspondait peu ou prou à ses économies. Et puis, elle pourrait obtenir un petit plus de la banque pour verser l’allocation mensuelle. Prudence n'en revenait pas. Folle de joie, elle s'imaginait déjà dans cette maison dont elle rêvait depuis si longtemps. Elle contacta immédiatement le vendeur, son numéro figurait sur l'annonce. L'échange fut très agréable. L’homme à la voix modulée par les années mais toujours dynamique, s’avéra charmant. Il se déclara enchanté à l'idée qu’une petite Parisienne puisse devenir la future propriétaire. Prudence raccrocha, ravie, avec néanmoins une petite pointe au cœur à l'idée de miser sur la mort de ce charmant monsieur pour habiter enfin cette maison, mais elle balaya ses scrupules d’un revers de main. Elle voulait fêter la bonne nouvelle ! Elle appela ses amis pour leur faire partager sa joie, même si elle n'y croyait pas encore vraiment.

Tout s’enchaîna assez rapidement, Prudence descendit un week-end pour visiter les lieux et signer le compromis de vente pour une maison dont elle n'avait vu l'intérieur qu'en photos. C'était un peu inconscient, mais elle savait qu’elle ne changerait pas d'avis.

Monsieur Robert, le propriétaire, avait quatre-vingt-trois ans et son gabarit un peu frêle était compensé par une verve et un humour décapants. Son visage doux s’illuminait dès qu’il souriait. Il lui fit visiter les lieux :

– Je vous évite la visite du garage attenant, il n’a pas beaucoup d’intérêt et j’y ai entreposé tellement de vieilleries qu’une chatte n’y retrouverait pas son petit. Voilà le salon. La tapisserie n’est sans doute pas à votre goût, je l’avais posée avec ma femme en 1972.

– Je n’étais même pas née ! releva-t-elle en souriant. Vous savez, je suis assez bricoleuse et je ne loupe pas une émission de Stéphane Plaza. Si ça vous dit, je peux rendre cette pièce très lumineuse avec les matériaux adéquats.

– Jeune fille, ne vous mettez pas en frais pour moi. Je suis habitué à ce motif fleuri, il plaisait beaucoup à Henriette, mon épouse. Et puis, vous ferez tout cela quand je ne serai plus de ce monde. Un vieux monsieur dans un décor de jeune, cela détonnerait !

Prudence était gênée de l'avoir amené à parler de sa mort prochaine. Elle se culpabilisait à l’idée de spéculer sur ce décès et n'insista pas, mais elle se sentait redevable. Robert était si gentil ! Elle aurait aimé que lui aussi profite de la villa, qu’il découvre, enchanté, une maison toute refaite, comme les participants de l’émission de M6. Son idée continua de germer et devint une obsession.

Un jour, elle se décida. Cela faisait des mois qu'elle dessinait des plans, découpait des revues, guettait les promotions dans les magasins. Elle planifia ses congés et se rendit à Lectoure. tout excitée par la surprise qu’elle préparait, Prudence fit livrer du matériel de peinture dans le gîte où elle descendait depuis des années. Puis, elle se présenta devant la porte de Robert, souriante, en salopette de travail et les pinceaux à la main. Étonné de la trouver devant sa porte, Robert se départit rapidement de son sourire :

– Que faites-vous ici, Prudence ? Votre visite n’était pas prévue !

– Non en effet Robert, je voulais vous faire une surprise. Je vous ai réservé une chambre dans le gîte où je loge, et, en l’affaire de deux ou trois jours, j’aurai fait de cette maison un vrai nid douillet, vous n’en reviendrez pas.

– Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas que vous touchiez à l'intérieur de ma maison. Vous n'avez pas à débarquer chez moi, comme ça, du jour au lendemain. Restez à Paris, nom de Dieu !

Furieux, l’homme claqua la porte sur le nez de sa visiteuse. Prudence s’attendait à quelques réticences, mais pas à ce point. Décontenancée, elle haussa la voix et tenta une dernière justification :

– Mais vous allez voir, Monsieur Robert, vous ne le regretterez pas ! On va faire du home staging et vous pourrez en profiter encore plus.

Elle attendit plusieurs minutes et le doute s’insinua en elle. Il ne revenait pas. Elle n’avait pas fait tout ça pour ça ! Elle voulait aller au bout de son rêve, elle visualisait déjà la maison après ses transformations. Robert ne se rendait pas compte du potentiel de son logement. Déçue, Prudence se dirigea vers la rue. Qu’allait-elle faire de la peinture et des accessoires ? Elle n’allait pas ramener tout cela à Créteil ? Sans compter qu’il pouvait toujours changer d’avis.

Indécise, Prudence tergiversa. N’y aurait-il pas un lieu où elle pourrait entreposer tout cela en attendant de convaincre Robert ? Elle contourna la maison, cherchant une solution et tomba sur l’endroit idéal. Le garage ! À en croire le propriétaire, il ne s’y rendait pratiquement jamais puisqu’il y entreposait ce qu’il n’utilisait plus. Il ne remarquerait pas les pots, si elle les mettait dans un coin… Décidée, Prudence poussa la porte. S’était-elle trompée de lieu ? Elle se retrouva nez à nez avec un homme en blouse blanche, attablé devant une paillasse, comme celle de la salle de physique, quand elle était au lycée.

Au même moment, une masse s’abattit sur sa nuque, et le choc résonna jusque dans sa colonne. Elle chuta et sa tête cogna le sol dans un bruit sourd, avant que le noir n’envahisse tout.

Quand Prudence reprit ses esprits, une douleur sourde explosa dans son cerveau. Elle avait si mal au crâne ! Que s’était-il passé ? Elle tenta de bouger mais sa main semblait bloquée, ou engourdie. Elle ouvrit les yeux et la souffrance s’amplifia, il lui fallut quelques secondes pour réaliser. Ses mains étaient attachées à un radiateur en fonte et ses pieds étaient entourés de scotch épais, la saucissonnant comme un colis.

Un rouquin de forte stature était assis devant un alambic. Il mâchonnait sa moustache, d’un air concentré. Des tas de récipients, tubes à essais et un réchaud étaient installés autour de lui. Prudence remarqua des sacs remplis de cristaux blancs, posés sur un établi. Il leva les yeux et leurs regards se croisèrent :

– Robert, ta donzelle se réveille.

Prudence fut un instant soulagée en apercevant le propriétaire de la maison, puis elle se fit la réflexion que non, il n’y avait pas de quoi être rassuré, finalement.

- Qu’est-ce qui se passe Monsieur Robert ? Pouvez-vous me détacher, s’il vous plaît ?

– Ben voyons, pour que tu continues à fouiner et à m’attirer des problèmes ?

– Je vous promets je ne vous embêterai plus avec la peinture ou la déco, supplia-t-elle.

– Si tu savais comme je m’en fous, de ta déco ! Mais sitôt libérée, tu irais trouver les flics pour leur parler de ça, dit-il en montrant l’installation. Dire que je pensais qu’en choisissant une Parisienne, on serait tranquilles ! Ma première acheteuse habitait Masseube, j'aurais pu me douter qu’elle serait envahissante, mais Créteil, ce n’est quand même pas la banlieue de Lectoure. Y a pas à dire, tu es une sacrée emmerdeuse.

Prudence était terrorisée. À quel moment la situation avait-elle dérapé ? Ces gens fabriquaient de la drogue, elle les avait dérangés et maintenant, elle allait en subir les conséquences. Mais pourquoi avait-elle insisté ? Elle avait du mal à respirer, sa gorge se serrait spasmodiquement sous le coup de l’angoisse et des larmes ne tardèrent pas à couler le long de ses joues.

– Je ferai comme si je n'avais rien vu. Je vous en prie, Robert, ne me faites pas de mal !

– Maintenant que tu t'es mise dans la merde, ma petite, tu vas en payer les conséquences. C'est trop tard pour regretter.

- S’il vous plaît… murmura-t-elle, dans un gémissement.

Mais elle ne savait que demander. Pourquoi l’auraient-ils écoutée, de toute façon ?

Walter, agacé, grommela :

– Fameuse idée ce viager, vraiment !

- Écoute, Walter, tu ne vas pas t’y mettre ! C'est toi qui m'as dit qu'on ne devait pas se faire remarquer, que personne ne devait imaginer ce qu'on fabriquait ici.

– Et tu trouves que c’est réussi ? Explosa-t-il.

– Tu sais bien que ma petite retraite ne me permettrait pas de garder cette maison. Je continue de penser que le viager est l’alibi parfait pour faire ce que l'on veut sans se faire repérer.

– La preuve…

Prudence tremblait. La frayeur avait pris toute la place, elle n'arrivait pas à penser. Bon sang, elle n'avait rien fait de mal ! Elle voulait juste éclairer la vie d'une personne âgée avant son décès. Elle pleurait, la morve coulait de son nez, inondait sa bouche. Ses mains liées l’empêchaient de s’essuyer et elle frottait sans arrêt son nez et son menton contre son épaule, enduite de filets de bave et de sécrétions nasales.

À bout de nerfs, elle tenta encore :

– Je vous promets d’être sage. Muette comme une tombe !

– Justement ma petite, tu ne crois pas si bien dire…

Le rictus malsain de Robert la terrorisa. Prestement, il lui ouvrit la bouche de force, comme l’on fait avec un animal récalcitrant, et y enfonça un bout de tissu, avant d’entourer le bas de son visage du même scotch marron qu’il avait utilisé pour ses mollets.

Prudence hurla, mais son bâillon retint le cri et le transforma en gargouillement. L’effort la surprit et elle manqua de s’étouffer, alors que des bouts du tissu pénétraient dans sa gorge, irritait ses muqueuses, et qu’une envie de rendre l'assaillit. Son corps fut pris de hoquets, elle essaya de les contenir, de peur de s'étouffer dans son propre vomi. Elle ne voulait pas mourir et surtout pas comme ça !

Elle réussit à contrôler les spasmes de son estomac et, soulagée, leva les yeux : Robert brandissait une masse et, la tenant à deux mains, l’abattit à nouveau sur son crâne, de toutes ses forces.

Prudence entendit des sons lointains, elle était dans un univers ouaté, où rien ne l’atteignait vraiment. Elle reconnut l’odeur de l’herbe, sans doute celle du jardin. Elle adorait l’odeur d’herbe coupée. En fait, il s’agissait plutôt de celle de la terre. Elle voulut gonfler ses poumons mais quelque chose la comprimait. Ses jambes. Ses cuisses. Sa tête… Tout son corps était sous tension. Paniquée, Prudence ouvrit les yeux, et de la boue tomba sur ses pupilles, la brûlant instantanément. Elle aurait voulu les dégager mais ses mains étaient bloquées. Où était-elle ? Elle avait si peur de comprendre… Ils l’avaient enterrée. Vivante.

Le moindre mouvement était impossible. La terre appuyait sur sa cage thoracique, engourdissait ses membres, provoquant des douleurs insupportables tandis que Prudence tentait encore de nier.

« Non, non, ce n’est pas vrai, c’est un cauchemar, sortez-moi de là, je ne veux pas mourir ! »

Des voix. Là, tout prêt ! Aurait-elle la force d’appeler au secours ? Elle hurla mais ce maudit bâillon étouffait tous les sons. Quelque chose se rompit dans son cerveau, une vanne qui libérait toutes les frayeurs les plus archaïques. Elle devenait folle de peur !

À quelques mètres d’elle, une voix féminine à l’accent britannique s’exclama :

– My god, votre maison est so beautiful. Je voudrais une comme vous pour my vieux jours. Vous vendez votre joli cottage ?

– Justement, répondit Robert d’une voix plaintive, j’avais mis la maison en vente viagère mais mon acheteuse s’est désistée. Alors, pourquoi pas ? Vous vivez en Angleterre ? Vous êtes mariée ?

– Sorry je ne suis pas engaged. Comment dites-vous ici ? Célibataire ? Mais j’ai revenus, j’ai travail à la city à London. Mais je dérange vous, maybe ? Vous plantez some fleurs ? Je vois la terre turned ?

– Non non, je prépare un petit potager, je vais y planter des tomates, expliqua Robert, tapotant le rectangle de terre de sa semelle.

Prudence n’entendait plus rien, la terre pénétrait ses muqueuses, pesait de tout son poids, l’étouffait. Alors que Robert trouvait l’acheteuse idéale, elle mourut en quelques secondes, asphyxiée par le sol Gersois qui l’avait tant fait rêver.

Les Billes de la vengeance

Valérie Chataigne

Des événements troublants

Dans un établissement scolaire, l’effervescence règne toujours en maître quand sonnent les intercours ou la récréation. Pourtant, ce matin-là, les collégiens avançaient en regardant leurs pieds, rasant les murs au lieu des habituelles courses dans les couloirs. Des uniformes bleu marine avaient fait irruption dans leur espace, les élèves filaient droit. Mme Rozières, la cheffe d’établissement du Collège des Coteaux, accompagnée de deux gendarmes, indiquait à ces derniers l’impact apparu au matin sur la vitre du couloir du premier étage. Un cercle net, de quelques millimètres, mieux dessiné qu’au compas, avait troué la baie qui séparait le travail et les pensées rêveuses. La rue d’un côté, la salle de musique de l’autre : le verre bien fin n’insonorisait qu’illusoirement les sons qui se mêlaient et tressaient de nouvelles mélodies tout au long de la journée. Les agents semblaient prendre leur travail au sérieux malgré le demi-sourire qui leur glissait des lèvres. Ils photographiaient et consignaient les informations données par Mme Rozières.

« L’impact n’y était pas hier soir. C’est Mme Picat, une de nos agents, qui en a informé la gestionnaire ce matin après son tour de ménage. Je vous ai appelés aussitôt.

— Le projectile n’a pas traversé la vitre et ne s’y est pas encastré, nous irons vérifier s’il n’est pas retombé sur le trottoir. Cependant, il ne semble pas y avoir lieu de s’inquiéter, cela paraît trop petit pour être un impact de balle d’arme à feu.

— Au demeurant, au premier étage, cela ne peut pas être un hasard, si ?

— Peut-être pas en effet. Un élève aura voulu vous jouer une mauvaise blague avec une fronde sans doute ou avec un de leurs pistolets à billes à la mode. Le mercredi après-midi est propice aux plaisanteries, vous savez.

— J’ai pourtant reçu les lettres de menace dont je vous ai parlé avant ça ! La coïncidence ne me rassure pas, comprenez que je suis responsable de 200 élèves et du personnel évoluant dans le collège toute la semaine.

— Nous allons analyser les lettres mais comme nous vous l’avons dit dans votre bureau, elles ressemblent fort à ce qu’écrirait un adolescent. Il y a des chances que cela fasse partie de la plaisanterie. »

Les prélèvements terminés dans le collège, les gendarmes ratissèrent le trottoir jusqu’à trouver et déposer dans la petite enveloppe de plastique le minuscule indice jaune fluo. Quelques jours plus tard, Mme Rozières reçut un courrier lui confirmant que, selon la gendarmerie, il s’agissait d’un canular d’élèves (« ils ne manquent pas d’imagination à l’approche du premier avril ») et que l’enquête était officiellement close.

Toutefois, la cheffe d’établissement peu convaincue par ces conclusions décida de mener une enquête de son côté. Après plusieurs appels, elle contacta le cabinet auscitain de détectives Libustelle que son ami inspecteur lui avait conseillé, ayant lui-même utilisé ses services pour une histoire de commande de livres groupée sur plusieurs établissements évaporée. C’est ainsi que le binôme de détectives constitué d’Agathe Sauce et Olga Cédéix s’empara de l’enquête.

Agathe

L’affaire nous parut d’emblée empreinte de fraîcheur : il n’était pas commun d’enquêter dans un établissement scolaire. Nous décidâmes rapidement qu’Olga infiltrerait le collège en tant que stagiaire du CDI tandis que j’enquêterais à l’extérieur. Je laissai mon binôme œuvrer pour son infiltration et je partis sur les lieux. J’avais besoin de m’imprégner du contexte pour sentir comment le coupable avait procédé. Les conclusions des gendarmes nous avaient semblé aussi hâtives que simplistes.

Les mains dans les poches, lunettes de soleil pour contrer les premiers rayons du printemps naissant, je déambulai sur le boulevard du Midi. Mes pas tranquilles se fondaient dans le silence de l’après-midi. Grilles fermées et garages muets s’enchaînaient. Face à moi, je distinguais les marronniers décharnés et je vis en eux un moyen astucieux d’atteindre de nuit le premier étage du collège. Quelques recherches sur l’internet m’avaient permis de trouver le plan de l’établissement. Soudain, je fus intriguée par une musique connue que je ne pus identifier tout de suite. Quelques notes supplémentaires et je reconnus « Que la montagne est belle ! ». Je ne me laissais pas happer par la chanson : j’évaluai les divers endroits possibles d’où le tireur avait pu viser la vitre. Juste à ce moment, un homme d’une soixantaine d’années ouvrit son portail. Il me jeta un regard peu amène. Pourtant j’engageai la conversation : toute information était bonne à prendre.

« Quel calme dans votre village ! Je suis de passage et je m’y trouve déjà bien !

— Vous voulez rire ! aboya-t-il en jetant un œil à sa montre. Vous allez voir dans quatre minutes trente le boucan qu’il va y avoir ! »

Devant mon regard habilement ébahi, il ajouta :

« C’est l’heure où la marmaille va en récréation ! Là, devant nous ! Un conseil : déguerpissez avant d’avoir les oreilles brisées.

— Ce sont des jeunes et…

— Que m’importe ! À mon époque, c’était bien plus silencieux ! Ah si je pouvais…

— Oui ? Déménager ?

— Manquerait plus que ça ! Non, mais ! Si je pouvais, je rentrerais là-dedans et je ferais le ménage, je me comprends… »

Je ne pus en savoir davantage, l’homme regagna en hâte son logement en maugréant. La facilité avec laquelle il s’était exprimé me questionna. Je sortis subrepticement un carnet où je notais ma conversation avec le vieil homme. Une longue sonnerie interrompit mes réflexions. J’allais faire le tour de l’enceinte lorsque mon regard se posa sur l’arrêt de bus. Une adolescente, écouteurs sur les oreilles, l’air renfrogné, shootait dans une canette abandonnée.

Je m’approchai et cherchai à établir le contact mais ses yeux clos sur la musique m’en empêchèrent. Aussi je fis tomber mes clés sur le banc métallique et éveillai ainsi la fille. Elle me regarda interloquée. Je lui souris et lui demandai l’heure du prochain bus. Elle ôta ses écouteurs et me fit répéter. Elle semblait intimidée et me répondit d’une voix à peine audible. Quant à son visage, malgré ses traits affirmés, il gardait quelques souvenirs de l’enfance, aussi m’était-il difficile de savoir si elle était encore collégienne. À tous les âges, la météo est un sésame à la campagne plus efficace que n’importe quel sujet pour mettre en confiance. Je lançai l’air de rien un petit commentaire sur le beau temps pour poursuivre les échanges.

« C’est une belle journée pour finir les cours du collège plus tôt.

— Je ne suis plus une gamine ! Ça fait longtemps que je n’ai pas mis les pieds dans ce collège pourri ! »

Sa voix prenait soudain des accents de colère et une rancune transpirait dans son expression.

« Eh bien, vous semblez en vouloir à votre ancien collège…

— Ils ont brisé mes rêves ! Ils m’avaient promis qu’ils convaincraient mes parents de m’inscrire au lycée Saint Sernin pour que je puisse suivre la spécialité art musique, ils m’avaient promis qu’avec mon dossier, ma persévérance et mes compétences, je serais prise, j’aurais une place à l’internat. Mais au premier « Hors de question » de mes parents, ils se sont dégonflés ! Et maintenant, je vais dans ce petit lycée général minable, dans ma petite école de musique sans ambition, qui ne me mèneront jamais aux grandes auditions dont je rêvais ! Je les hais ! »

Après cet aveu, l’adolescente remit ses écouteurs. Le silence s’étira entre nous autant que ma liste des suspects. Son bus arriva. Sans me dire au revoir, elle monta et disparut.

Olga

Je venais à peine de faire connaissance avec mes nouveaux collègues qu’Agathe m’envoya ses premières avancées. L’enseignante documentaliste me présenta les enseignants et la vie scolaire en m’expliquant que les relations avec les deux étaient cruciales dans son métier. L’équipe enseignante était en place depuis de nombreuses années et avait construit une solidarité à toute épreuve. J’éliminai aussitôt de la liste la possibilité d’un suspect parmi eux. Les AED composaient une équipe hétérogène : un noyau solide faisait tourner le service depuis trois ans d’un côté, des nouveaux arrivants se succédaient chaque rentrée de l’autre. Cette année, Nino, Iris et Anaëlle étaient venus renforcer l’équipe en septembre. Je me promis d’aller faire un tour en vie scolaire pour vérifier leurs alibis, par acquit de conscience, sans éveiller les soupçons. En attendant, je me familiarisai avec l’ambiance du CDI et aidai l’enseignante à préparer une séance sur le roman policier qu’elle allait étudier avec la classe de 4A et Mme Lapomme, la collègue de français, dans l’après-midi. Innocemment, je racontai l’aventure d’Agathe avec la lycéenne en me mettant en scène à la place de ma compère.