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Grand Prix de Littérature des Off de Cannes 2019 Marseille, 2016. Tous les mois, des centaines de kilos de cannabis acheminés depuis le Maroc via l'Espagne sont déchargés dans les halls de ses cités. Chaque année, ce sont plusieurs dizaines de cadavres, essentiellement des jeunes issus de ses quartiers qui tombent sous les balles d'armes de guerre. REZO est une immersion dans l'univers ultra-violent de cet infra monde gangrené, où flics des stups, narcotrafiquants sans scrupules, politiciens véreux et figures locales du grand banditisme se côtoient pour mieux s'espionner. Le chauffeur d'une élue arrosé à la kalachnikov est retrouvé gisant au volant de sa caisse. En pleine période électorale, il n'en faut pas plus pour mettre le feu aux poudres. Dans ce polar percutant, deux hommes que tout oppose vont se jauger, s'affronter et parfois même s'aider. D'un côté, le commandant Damato, un agent des stups de Marseille aux méthodes non conventionnelles qui a été mis à l'écart, de l'autre, Chem's un narcotrafiquant adepte de l'ultralibéralisme radical. Ce baron de l'or vert dirige le point de deal le plus lucratif de la région, la tour M de la cité MKZ, véritable supermarché du Hasch. Pour arriver à démêler les noeuds de cette affaire tentaculaire, et remonter jusqu'aux véritables commanditaires de cet assassinat, Damato et son équipe vont devoir naviguer entre de jeunes pousses en soif de réussite, une pègre locale désireuse de protéger ses acquis, et des responsables de la police à la botte de politiciens complaisants. Leur point commun : LE POUVOIR " Il y a des lieux, des personnages, des situations dans ce roman efficace qui font écho à la réalité." La Provence
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Seitenzahl: 384
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Avec le soutien de l’association « Le 122 »
15 rue Jules de Sardac, 32700, Lectoure
http://pierre.leoutre.free.fr
Corrections et mise en page : Pierre Léoutre Relecture et corrections additionnelles : Gilles Arira
Pour ce premier roman, François Darietto a obtenu le Grand Prix de Littérature des Off de Cannes 2019.
À Valérie, Margot, Camille et Zoé. À Yo, parti trop tôt.
Réseau : Organisation clandestine dont les membres travaillent en liaison les uns avec les autres.
« La légalisation du cannabis entraînerait-elle une baisse de la violence ou ne ferait-elle que l’alimenter ? »
Ross Kemp, reporter de l’extrême. Marseille, 2012.
R€ZO est une œuvre de fiction. Ce roman est certes inspiré de faits réels, notamment de plusieurs affaires que l’auteur, policier encore en exercice, a suivies, mais il demeure un véritable polar. Les noms, les personnages et les actions sont le fruit de son imagination, qui puise sa source dans le quotidien des affaires d’un agent de la brigade des stupéfiants.
Les noms de marques ou d’entreprises ont pour seul but de donner de la vraisemblance au récit, sans aucune volonté de dénigrement pour leur détenteur.
PROLOGUE
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
ÉPILOGUE
Île de Mohéli, archipel des Comores.
Septembre 2016.
Le cortège funèbre, tout de blanc vêtu, qui serpentait à travers le petit village de Nioumachoua, fit une dernière halte devant un édifice cubique inachevé. Sur des bâches posées à même le sol, des clous de girofle séchaient au soleil.
Une porte d’entrée en fer dévorée par la rouille s’ouvrit dans un grincement aigu. Bahati, la mère du défunt, apparut la tête recouverte d’un châle, épuisée par les pleurs versés dans la maison mortuaire avec les autres femmes du village venues témoigner leur compassion. Accablée par le chagrin, elle posa sa main tremblotante sur le cercueil porté à bras d’homme par des jeunes comoriens coiffés d’une Kofia.
Digne dans la douleur, Bahati rendit un hommage poignant à son jeune fils, Moindzé, qui quelques jours plus tôt, dans la cité de la Makaz à Marseille, avait échappé aux policiers en abandonnant sur les lieux de l’événement une lourde sacoche compromettante. En jetant un coup d’œil à l’intérieur, les fonctionnaires de la Bac Nord avaient alors eu l’agréable surprise d’y découvrir la pièce d’identité du fugitif et deux kilogrammes de résine de cannabis. Sur les conseils d’un proche de la famille, le fils de Bahati s’était finalement rendu au commissariat, mais lors de sa présentation devant le magistrat sa bonne étoile l’abandonna et il fut incarcéré à la prison des Baumettes. Peu de temps après, on le retrouva pendu au barreau de son lit, un drap noué autour du cou. L’enquête décès, confiée à la BSU du secteur Sud par le procureur de la République, confirma le suicide.
Comme l’exigeait la tradition comorienne, il avait donc été ramené sur le sol natal de ses parents pour y être enterré. Aujourd’hui, des hommes, les seuls à y être autorisés, accompagnaient sa dépouille mortelle couverte d’un linceul jusqu’à la stèle arrondie où elle allait reposer pour l’éternité.
En ce lieu redouté des vivants, Toihiri, son frère aîné, qui arrivait aussi de Marseille avec sa mère, se tenait là, debout, le visage en sueur, entouré par sa famille et ses amis réunis pour la célébration funéraire. La prière des morts prononcée par l’imam, il s’avança vers la tombe, y jeta trois poignées de terre et se recueillit quelques minutes.
Au même moment, comme dans un pèlerinage sentimental, Bahati, songeant au temps du bonheur, errait dans les ruelles de ce village qui descendaient vers l’océan, là où son fils aimait tant se baigner.
En passant sur une place bordée par des petites cabanes en torchis aux toits de feuilles de cocotiers tressés, elle se rappela qu’enfant, Moindzé y aimait se déhancher sur les danses traditionnelles rythmées par la mélodie des tambours. En arrivant sur la plage, elle aperçut de jeunes garçons, tongs aux pieds, qui jouaient au football avec un plaisir non dissimulé. Leurs cris de joie qui s’élevaient dans le ciel après chaque but marqué renforcèrent la tristesse de ses souvenirs. Elle s’accorda un instant de répit en s’asseyant sur une pirogue traditionnelle à balancier, creusée dans un tronc de manguier. À l’ombre du dernier baobab restant sur la rive, elle contempla quelques secondes l’eau cristalline de l’océan indien. Après quelques coups d’œil circulaires, submergée par le chagrin et ne pouvant plus se contenir, elle baissa la tête et éclata en sanglots.
Un vieux ballon en cuir râpé et quelque peu dégonflé roula jusqu’à ses pieds. Un enfant se rapprocha. Avec une infinie pudeur, elle s’empressa d’éponger ses larmes avec un mouchoir découpé dans un vêtement de Moindzé.
Le jeune footballeur en herbe aussitôt reparti, elle ferma les yeux, fredonna une mélopée mélancolique, et avec une certaine nostalgie se remémora une scène familiale qui l’avait particulièrement marquée…
C’était au mois d’août, à Marseille. Pour fêter le vingt-cinquième anniversaire de son fils Toihiri, elle avait convié chez elle toute la famille et avant le repas, il s’était exclamé, d’une voix retentissante :
— Mama, où il est encore Moindzé ?
Drapée pour cette festivité dans un shiromani rouge vif, Bahati leva les yeux au ciel et, désabusée, haussa légèrement les épaules.
— Que veux-tu, depuis la disparition de votre père, ton petit frère n’est plus le même, mais ne le blâme pas, il est fragile et je compte sur toi pour le protéger.
Alors que tout le monde s’impatientait autour de la table, Moindzé fit enfin son entrée. À peine la porte refermée, casquette vissée sur la tête et paire de lunettes de soleil sur le nez, il se dirigea vers sa chaise avec une certaine nonchalance, sans prononcer la moindre parole.
— Ah enfin, voilà M’zé avec son look claquettes chaussettes ! s’exclama Toihiri d’un brin moqueur.
Le retardataire s’assit confortablement devant une assistance silencieuse. De retour dans la pièce, Bahati déposa une casserole sur la table.
— Alors, tu aurais pu arriver plus tôt, lui fit-elle remarquer d’une voix douce, tout en lui servant une assiette d’un bon pilao, tout juste sorti du feu.
— Ah, tu sais c’est le boulot, rétorqua-t-il, la bouche déjà à moitié pleine de la ration qu’il venait de d’engloutir.
Le grand frère ne put se contenir plus longtemps.
— Ah vous ne savez pas, lança-t-il à la cantonade, dans le quartier tout le monde dit qu’avec ses lunettes il se prend pour Kaaris, mais qu’il a le corps aussi épais qu’une frite de mac do !
La plaisanterie de son grand frère rendit hilare l’assemblée. Moindzé ressentit un profond agacement.
Toihiri enchaîna sur un ton plus autoritaire.
— En revanche, fais attention comme tu réponds à maman. Et au fait, de quel job parles-tu ?
— Ben de mon travail à la cité !
Une expression de dégoût se manifesta sur le visage du grand frère.
— Guetteur pour le réseau de la tour de la MKZ, tu penses que c’est un vrai travail ? tempêta du haut de ses 25 ans le nouveau patriarche de la maison.
La mâchoire crispée, Moindzé se leva d’un bond, fixa son accusateur dans les yeux et tapa du poing sur la table.
— Hé oui, moi je suis un vaillant ! Tu crois que j’ai envie de finir comme papa, plongeur dans un restaurant pour un salaire de misère. Moi je suis né pour faire de l’oseille, tu captes. Tu ne vas pas me dire que tu es heureux de vivre dans ce taudis, infesté de cafards ?
En quittant l’île de Mohéli, Bahati et son mari ne se doutaient pas du tout qu’ils allaient atterrir dans l’arrondissement de Marseille où le taux de pauvreté était le plus élevé de France. Se trouvant dans une situation d’extrême précarité, ils s’étaient adressés à un des nombreux marchands de sommeil grouillant dans le quartier de la Belle de Mai. Un de ces propriétaires s’était empressé de leur louer un T2 de 35 m2 dans un immeuble insalubre, 700 euros, blattes comprises. Pas le choix, c’était ça ou dormir au bord de l’autoroute avec les migrants. Des chanceux !
— Si comme tu le prétends, tu es courageux, alors tâche de gagner ta vie honnêtement comme notre père, conseilla Toihiri, sinon tu finiras à la prison des Baumettes, et crois-moi, pour y survivre, tu auras besoin d’autre chose que de belles paroles.
— Allez, laisse ton petit frère tranquille, intervint Bahati.
Par respect pour sa mère, l’air dépité, Toihiri se contenta d’exprimer ses inquiétudes.
— Ma parole, maman, en plus tu le sers en premier, comment tu veux qu’il comprenne. À force de tout lui céder, ne t’étonne pas si un jour il finit mal !
Moindzé, qui continuait de manger en faisant plein de bruits de mastications et d’ingurgitations très désagréables pour les autres convives, prit un malin plaisir à défier du regard son grand frère.
Une fois de plus, l’occasion d’agir avec sagesse se présenta à Bahati, qui s’interposa en médiatrice dans ce conflit.
— Par respect pour M’baba, ne nous disputons pas, dit-elle en pointant son menton vers un cadre accroché sur le mur de la salle à manger, qui renfermait une vieille photographie en noir et blanc de leur père, coiffé d’une kofia…
Bahati sentit soudain deux bras s’enlacer autour de son cou. Elle reconnut la voix de Toihiri qui lui disait des mots à l’oreille. Des mots qui la firent peu à peu revenir au présent, dans cette île comorienne.
— Mama, oh mama, ça va ? Allez, viens avec moi, je te ramène à la maison !
Bahati encore imprégnée de ces images d’un passé mort à jamais, le regarda d’un air attristé, puis elle recouvrit peu à peu ses esprits et lui dit tendrement :
— Oui mon fils, j’arrive !
Devant chez elle, au milieu d’une foule silencieuse, le commandant Damato de la brigade des stups de Marseille, les attendait avec impatience. Il avait fait ce long périple car il estimait de son devoir d’être là.
Sans se soucier de la présence de cet inconnu, le visage fardé d’un m’sindzano, sorte de masque de beauté composé de bois de santal, les femmes déambulaient enroulées d’un tissu sur la poitrine et d’un châle posé sur l’épaule en tentant d’éviter de vieilles motocyclettes bariolées qui zigzaguaient sur une route presque impraticable.
Plus méfiants, leurs maris jetèrent quelques coups d’œil soupçonneux sur ce curieux étranger au physique athlétique qui portait, sous une température de 28°, un tee-shirt à manches longues.
Leurs craintes cessèrent rapidement lorsqu’il virent Toihiri et sa mère lui donner une longue accolade à leur arrivée.
Après un bref échange cordial, Bahati invita d’ailleurs le policier à rentrer chez elle.
En pénétrant dans la vieille maison dépourvue d’électricité et d’eau courante, Damato remarqua tout de suite le portrait de Moindzé qui trônait sur un meuble. Il prit aussitôt le cadre entre ses mains.
— Bahati, je suis tellement désolé, murmura-t-il en secouant la tête.
Bahati se rapprocha de lui et du bout des doigts elle caressa tendrement la photo.
— Tu as vu comme il est beau, répondit-elle d’une voix douce.
Sous le coup de l’émotion, Damato acquiesça d’un geste amical. Refusant de se résigner au départ brutal de son enfant, elle continuait à parler de lui au présent.
— Tu n’y es pour rien, tu ne pouvais pas te douter, ajouta-t-elle d’un ton calme et empreint de sollicitude.
— Franchement, si j’avais su, je ne lui aurais pas demandé de se livrer. Pourtant, comme tu le sais, j’avais obtenu la promesse qu’il serait vite relâché.
Bahati lui prit la main et émit un léger soupir.
Lorsque Moindzé avait échappé à son interpellation dans la cité en abandonnant ses papiers personnels, permettant ainsi son identification, il avait demandé conseil à son grand frère. La sagesse de Toihiri lui conseilla alors de s’adresser à un ami de la famille, le commandant Djanig Damato.
Après avoir obtenu la confirmation par ses collègues que le fuyard était recherché pour des faits de détention de produits stupéfiants, Damato avait donc conseillé à Moindzé de se rendre. Chargé de l’affaire, mais encore inexpérimenté, il lui avait promis qu’en se présentant spontanément au service, il s’en tirerait avec une simple convocation. Estimant également l’infraction minime, il n’avait pas non plus insisté auprès du procureur pour qu’il soit relâché. Cette erreur d’appréciation eut pour conséquence directe que Moindzé, pourtant primo délinquant, fut présenté devant le juge pour une comparution immédiate et écopa de six mois ferme…
Durant leur face-à-face bouleversant, Damato et Bahati éprouvaient chacun des remords. Le premier se reprochait de ne pas s’être impliqué davantage et surtout d’avoir incité Moindzé à se rendre au commissariat. Quant à Bahati, elle s’en voulait cruellement de ne pas avoir pris en considération la sombre prophétie de son autre fils Toihiri.
Avant de partir, Damato déposa sur le meuble une forte somme d’argent à son attention. À cet instant, il ignorait que l’importante diaspora comorienne de Marseille avait déjà versé à la famille du défunt une contribution pour payer les frais exorbitants des funérailles. Comme souvent à chaque décès, la tradition du bafuta avait joué pleinement son rôle.
Le Marseillais ressortit discrètement de la maison et sauta dans un taxi collectif. Deux heures plus tard, le corps courbaturé, il arriva enfin sur le tarmac de l’aéroport de Bandar-es-Salam.
Le décollage était prévu dans une demi-heure. Il profita de ce court laps de temps pour aller se rafraîchir dans les toilettes. Il ôta son tee-shirt, se pencha sur le lavabo et s’aspergea d’eau froide. En se relevant, le miroir fêlé accroché au mur décrépit lui renvoya une image qu’il détestait ; celle d’une brûlure sur tout le côté droit du buste jusqu’à son oreille. Un petit tatouage bleuté en forme de larme sous son œil droit était là pour lui rappeler, chaque matin devant sa glace, les souffrances endurées.
Djanig avait grandi dans le quartier pittoresque du Panier, à Marseille, où une poignée de Napolitains faisait régner la terreur et rackettaient les commerçants. Son père, Gino Damato, le boulanger du quartier, avait toujours refusé de payer le Pizzo, l’impôt prélevé par la mafia. Un jour, alors qu’il se trouvait dans l’arrière-boutique, ses compatriotes lui firent payer sa résistance en allumant un incendie. Coincé à l’intérieur, il périt dans les flammes. Djanig présent ce jour-là ne dut son salut qu’à la présence d’une petite grille d’aération qui lui permit de se mettre à l’abri jusqu’à l’arrivée des pompiers…
Une voix off résonna soudainement dans le hall de l’aéroport. Le départ du vol était imminent.
Pendant tout le trajet du retour, le front souvent appuyé contre le hublot, Damato ne put s’empêcher de repenser aux conséquences dramatiques de son acte, en butte à une lancinante culpabilité.
Samedi 20 mai 2017, 10 heures.
Plages de Corbières. Marseille.
Bilal ouvrit les volets et sourit à Marseille. La veille, la présentatrice de la météo ne s’était pas trompée en annonçant pour le week-end un ciel dégagé et des températures estivales. Du soleil et de la lumière ; tout ce qu’il aimait, et tout ce qu’il fallait à cette ville qui n’aimait pas le noir dans son ciel pour mieux l’enfouir dans son âme.
Depuis bientôt cinq ans, Bilal était employé comme chauffeur d’élu à la Mairie et à l’approche des municipales, il avait du mal à concilier sa vie familiale avec les imprévus impératifs exigés par Natalia Palaci, adjointe au maire qui, plus qu’un nouveau mandat, briguait une prolongation de son immunité à la sauce locale. Faut dire qu’elle avait eu chaud cette vieille pie quand la Chambre des comptes était allée fourrer son nez dans son système de subventions. Une usine à gaz qui avait fait sourciller le proc… lequel n’avait cependant pas bougé une oreille. Marseille…
Mais aujourd’hui, pour cette journée radieuse du mois de mai, la campagne faisait une pause. Les élus de la majorité tenaient conclave pour s’étriper et se disputer les prébendes inhérentes à leur fonction : « Une journée de travail pour une équipe en harmonie avec la ville », disait le communiqué de presse. Bilal savait lire Marseille.
Mais de tout ce qu’il goûtait, il n’avait rien à décoder. La mère Palaci lui avait donné sa journée et il respirait aussi calmement que son fils Yanis, qui dormait encore dans la pièce à côté. Pour le gosse, qui fêtait aujourd’hui ses dix ans, il avait concocté un programme de papa culpabilisé par ses absences : petit restaurant en terrasse et un grand plouf à la plage du Fortin dans le secteur mythique de l’Estaque. Et ce soir, direction le Vélodrome pour le match de l’OM contre Bastia.
En arrivant sur ce paradis bleu inondé par un soleil printanier, ils eurent l’agréable surprise de constater que mis à part des adeptes de la bronzette et quelques fumeurs de chicha, personne d’autre aujourd’hui ne viendrait troubler leur quiétude. Véritable décor de carte postale, les lieux étaient accessibles par un escalier creusé dans la roche et offraient une vue sur l’un des ponts du train bleu qui longeait la côte. Sable ou galets, tout le monde pouvait y trouver son bonheur.
En période estivale, ce havre de paix avec son eau limpide accueillait autant de trentenaires fortunés issus de la nouvelle génération des caïds, que Saint-Tropez avec sa jet-set. La différence, c’est que dans ce no man’s land urbain, la présence de voituriers et d’agents de sécurité n’était pas nécessaire. Les bolides stationnés anarchiquement sur le bas-côté de la corniche qui surplombait la mer, étaient surveillés en permanence par des guetteurs motorisés.
Trentenaire et père d’un seul enfant dont il partageait la garde avec son ex-compagne, Bilal était natif des cités Nord de Marseille. Pas le tiers-monde, pas le quart-monde : un inframonde dont les tours étaient en état permanent de 11 septembre social. Chômage, divorces, alcool, trafics, bagnoles, armes, came, culs, bailleurs sociaux en cavale, élus menteurs puis absents, même pas du clientélisme, de la verroterie.
La réalité de la vie s’était aussi chargée de la famille de Bilal et sentant venir les mauvais jours et la précarité inéluctable du foyer, le jeune homme rondouillard et sans histoire avait arrêté ses études de droit où il excellait pourtant. Pour éviter un destin de quartier à ses trois frères et sœurs, il s’était résolu à tenter un concours de la ville de Marseille. Désormais fonctionnaire, il restait auprès des siens afin de leur apporter de quoi vivre, et surtout étudier.
Après un déjeuner sans histoire et plein de rires, au cours duquel il avait offert à Yannis le maillot de Bafé Gomis, son idole à l’OM, Bilal s’allongea sur une serviette. D’une main il sortit un morceau de papier de sa poche où était griffonné un numéro de téléphone et de l’autre il saisit à l’intérieur de sa sacoche un cellulaire prépayé.
— Allô, Draco ?
— C’est qui ?
— Wesh le sang, t’inquiète pas, c’est moi, tu me…
Il fut interrompu par une voix menaçante :
— Tu fais erreur jeune, mais qui t’as donné ce numéro ?
— Oh gros, tu as serré ou quoi ? C’est Bilou.
Au bout du fil, la voix changea de ton :
— Aaaaaah, cafard, désolé, je ne t’ai pas reconnu, mais bon, toi aussi tu casses les couilles de toujours masquer ton numéro. Alors, pour ce soir, c’est OK ?
— Oui, excuse-moi. Pour le reste, je serai à l’heure, mais comme je suis avec mon fils je ne pourrais pas rester longtemps. Je vais passer vite fait avec la voiture du boulot pour récupérer les papiers et je repars illico.
— OK no souci, je t’attends vers 19 heures et dès que tu arrives je te donne tout ça en deux-deux. Au fait le couz !
— Quoi ?
— Avertis-moi quand tu décolles de Corbières, car je n’ai pas envie de galérer devant la tour avec le sac. En plus tu sais que je n’aime pas trop traîner ici.
— OK je te bipe en partant, ciao.
Depuis qu’il gérait le réseau de la cité Makaz pour le compte de Chemseddine, « Chem’s » Hachani, son oncle, Draco redoutait les échanges téléphoniques.
Makaz : la MKZ pour les intimes. Le deal le plus convoité de Marseille. Du shit par tonnes, du coke par quintaux. Au bas mot « 30 à 40 kg par jour ». En clair, le million et demi de bénéfices tous les mois.
Bâtisseur de cette pyramide où la moindre incartade se payait en barbecue, Chem’s en était le Pharaon, loin, très loin de la réincarnation de Mère Teresa. Neveu ou pas, Draco était là pour le job et son statut ne pèserait pas lourd à la moindre embrouille, qu’elle soit réelle ou supposée.
Alors, puisque Chem’s le voulait, ce soir comme tous les 20 du mois, Draco s’apprêtait à remettre à Bilal un sac bourré de caillasse.
Marseille…
Samedi 20 mai, 19 heures.
Cité Makaz.
Le boulevard qui reliait les plages de Corbières à la cité de Draco était bordé de grands ensembles HLM. Une centaine de mètres avant de pénétrer par l’entrée principale, seul accès autorisé pour les clients venus toucher leurs doses dans ce supermarché de la came à ciel ouvert, Bilal décrocha son téléphone.
— Allô, Draco, c’est moi.
— Oui, cafard.
— Ah, cette fois-ci tu m’as reconnu ! Bon, c’était pour te dire de te tenir prêt, je suis là dans deux minutes.
Yanis, assis à l’arrière, en profita pour rappeler à son père la promesse qu’il lui avait faite.
— Papa, n’oublie pas que tu dois m’emmener voir le match ce soir !
Toujours en communication, Bilal regarda son fils dans le rétroviseur intérieur, mit sa main devant le micro et l’air confus lui chuchota :
— Désolé fiston, mais je ne me rappelais plus que j’avais quelque chose d’urgent à faire ce soir.
Déçu, mais habitué à ce genre de mésaventure, Yanis répliqua aussi sec :
— De toute façon c’est toujours pareil avec toi. Tu me fais des promesses et après tu ne les tiens jamais…
Après avoir raccroché avec Draco, Bilal profita du feu rouge pour se retourner vers son fils.
— Écoute, tout ce que je fais ici c’est pour toi.
Face à cette explication simpliste, Yanis se contenta de lever des sourcils interrogateurs.
Bilal finit par conclure :
— Oui je sais, pour l’instant tu ne peux pas comprendre, mais sache que c’est pour ton avenir.
La réponse évasive de Bilal ne sembla pas atténuer la déception du jeune supporter de l’OM.
Le feu tricolore passa au vert.
À l’intérieur de la forteresse, une bataille acharnée faisait rage pour attirer les nouveaux arrivants vers l’un des sept réseaux distincts occupant le territoire. De nombreux guetteurs postés dans divers points névralgiques, garantissaient la sécurité des vendeurs avec leurs sacoches en bandoulière remplies de barrettes de shit.
Contrairement aux véritables surveillants pénitentiaires, ces matons en survêtement devaient plutôt accentuer leur vigilance sur les entrées afin de prévenir les éventuelles opérations de police.
Le bénéfice mensuel de ce business, qui avoisinait le million d’euros, était partagé plus ou moins équitablement en fonction du poste occupé. Pour éviter les dénonciations, l’organisation redistribuait aux familles du quartier une petite partie de l’argent récolté.
Bilal conduisait ce jour-là sa voiture de fonction. Deux choufs qui chevauchaient des scooters démunis de plaques repérèrent l’intrus au volant de sa berline, identique à celle des flics de la BAC. Chemseddine considérant les interventions policières comme une sorte d’ingérence opérée par les pouvoirs publics, avait opté pour une ultrasécurisation de sa surface commerciale.
Les vigiles mobiles, encagoulés et menaçants, essayèrent de détourner celui qu’ils avaient confondu avec un inspecteur en civil.
Le passager du scooter mit ses mains en porte-voix.
« Arrah, arrah » hurla-t-il, pendant que son conducteur slalomait devant la 308 pour la ralentir.
Ce signal d’avertissement, repris en écho par toutes les sentinelles, résonna dans toute la cité. Les vendeurs regagnèrent les appartements de replis chez des locataires complaisants et les autres employés s’agitèrent comme des fourmis pour faire diversion.
Reconnaissable à sa silhouette imposante, Draco, coiffé d’un bob, était assis sur une chaise devant la tour M.
Entre ses jambes musculeuses, il tenait avec fermeté un sac de voyage en cuir noir. Pistolet-mitrailleur Scorpio Cz en bandoulière, ce pratiquant de boxe thaïlandaise restait sur ses gardes.
Dans ce décor étrange, ces épisodes de la vie quotidienne ressemblaient à des images télévisuelles de checkpoint dans une zone occupée. Lassés et impuissants, les résidents ne semblaient plus choqués face à ces visions de guérilla et de violence qui gangrenaient le quartier.
L’atmosphère enfiévrée de ces dernières semaines avait obligé Draco à prendre des précautions supplémentaires pour déjouer les tentatives de reprise en main de leur juteux réseau. Revers de la médaille, la tour M avec son chiffre d’affaires mirobolant suscitait la convoitise de tous les trafiquants environnants.
Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, planté devant le hall de son QG, sous ses lunettes de soleil Marc Jacobs, Draco se releva de son siège et accompagna du regard la progression de son visiteur. D’un signe de la main combiné à un mouvement de la tête, il fit rebrousser chemin à l’escorte motorisée dont Bilal bénéficiait gratuitement. Obéissante au doigt et à l’œil, la protection rapprochée qui le talonnait reprit sa ronde en toute quiétude.
Bilal engagea son véhicule dans la voie sans issue. L’embouteillage causé par l’affluence de clients l’obligea à ralentir devant le point de deal. Un graffiti peint sur un pan du mur représentait deux jeunes hommes adossés à une barre d’immeubles dont l’un faisait un doigt d’honneur. Comme une sorte de défiance à l’égard de la brigade des stups, la locution nominale « 96 heures » était inscrite en bas du tag.
Inventifs, les trafiquants avaient construit un abri de fortune, façonné avec des bâches de chantier. Des barrières de protections en fer bleues, laissées sur place par la municipalité, délimitaient la zone tampon qui séparait les clients du dealer, affublé d’un masque à l’effigie du Président de la République.
Comme tout bon commerce respectant les obligations d’affichage à l’attention de sa clientèle, une pancarte de deux mètres, en bois, accrochée à la barricade, annonçait la couleur en détaillant les produits et tarifs proposés à la vente. Un écrivain public ou désigné comme tel parmi les trafiquants, avait pris le soin d’annoter au feutre bleu sur ce grand écriteau blanc : Beuh de Qualité, Coffee shop, 20 euros Lavante, 30 Cheesy, 40 fraisy et enfin 50 casey.
La 308 se faufila parmi cette foule interlope et s’immobilisa quelques secondes devant le donjon des seigneurs. La lettre M, officiellement inscrite sur le mur désignant l’entrée du bâtiment, avait été prolongée au feutre bleu pour former le mot millionnaire.
Ce qui au départ servait à se moquer des autres réseaux moins prolifiques, s’avéra rapidement le surnom donné à cette tour par les consommateurs de toute la région. C’est ainsi que ce mot était passé du stade de la plaisanterie à celui d’un slogan marketing. Il n’était pas rare que, lors de nombreuses auditions où d’écoutes téléphoniques, les clients disent : je vais toucher mon morceau à la tour des millionnaires.
Moteur tournant, Bilal descendit la vitre côté passager, à quelques mètres de Draco, qui s’avança lentement.
— Salem Bilou, alors les minots ne t’ont pas reconnu avec ta voiture de condés ? Tu devrais la casser celle-là, elle est cramée mon frère.
En entendant ces paroles, Bilal éclata de rire :
— Franchement gros, tu as raison !
Il pointa ensuite son menton en direction d’une Audi RS3 noire stationnée à proximité.
— Oh, il est méchant ton quatre anneaux là-bas !
— Plus sérieusement Bilal, et pour en revenir à nos affaires, mes oncles veulent que tu passes un message à ton élue. Dis-lui qu’ils constatent un manque flagrant de retour sur investissement. Fais-lui savoir que financer sa campagne électorale ce n’est pas un problème, mais après il ne faut pas qu’elle oublie la contrepartie.
— Tu as raison, mais que veux-tu que je dise, répondit Bilal en levant les mains en signe d’impuissance.
Draco fit une petite moue.
— Oui, mais là elle abuse, ça fait deux ou trois fois qu’on lui demande des trucs et qu’elle téménik.
— Ouais, je comprends qu’ils soient vénèr, acquiesça Bilal, mais tu connais les politiques, toujours pleins de promesses, et après quand ils sont aux manettes, ils perdent la mémoire. Perso, je n’y peux rien, à part faire le coursier.
Draco ôta ses lunettes, posa sa main sur l’épaule de son ami et d’une voix rassurante lui chuchota :
— Ouais, ne t’inquiète pas cafard, il n’y a rien pour toi, mais soit prudent, à force de mentir aux gens, certains font l’amalgame et quand ils te voient, ils croient que toi et elle, c’est pareil.
Attentif à ces conseils, il répondit en haussant les épaules :
— Ouais t’as raison, merci gros. Dans ce milieu, c’est trop chaud, trop compliqué et en plus je n’ai pas envie de me retrouver dans de sales histoires pour des miettes. De toute façon, j’ai demandé à changer de poste.
Habillé aux couleurs de l’olympique de Marseille, Yanis, toujours assis à l’arrière, interrompit la conversation entre les deux hommes :
— Papa, quand est-ce qu’on rentre, j’ai faim ! Tu m’as dit que tu m’emmènerais au Mac Do. Déjà que je vais rater le début du match !
— Oui OK, on y va mon fils ! Bon le couz, je dois bouger.
Draco s’accouda à la portière et balança le sac noir sur le siège.
— Vas-y cafard, poursuivit-il, meskin, il a faim le petit ! Voilà, j’ai mis la somme convenue dans le sac, 150 000 balles et rappelle-lui que l’on n’est pas une œuvre de charité et qu’elle pense à nous. Ciao et bon match.
Bilal ouvrit à moitié la fermeture éclair, et examina rapidement son contenu. Tous ces billets de 500 et 200 éprouvaient toujours la probité de ce fonctionnaire, qui faisait des heures supplémentaires pour gagner quelques euros de plus afin de boucler des fins de mois difficiles. Pour ce délicat transport, sa patronne lui donnerait quelques centaines d’euros, pas assez pour changer de vie. Un instant il se prit à rêver de s’enfuir avec le magot, mais un nouveau cri strident des guetteurs le replongea dans la réalité.
— OK, bon je vous fais confiance pour le montant, on ne va pas recompter ici, ça m’a l’air de bouger à l’entrée, je vais sortir par l’arrière, car je n’ai pas envie de me faire péter avec ça. Allez, ciao et rassure ton oncle, je passerai le message à qui de droit.
— OK, sinon le couz, tu veux de la beuh ? lui demanda Draco tout en s’allumant un joint.
Bilal ne désirant pas rester une minute de plus avec ce colis embarrassant secoua la tête et démarra aussitôt.
Comme un criminel en cavale, il repartit par un chemin différent. Sous chaque hall d’immeuble aux vitres cassées, il distingua les visages familiers des membres des autres factions, ces derniers, inquiets lors de son passage, suivirent sa trajectoire d’un regard suspicieux.
Responsable de cet argent durant l’intervalle de temps où il le convoyait, il décida de circuler sur les axes secondaires, pour éviter de se faire arrêter par la police, car si une telle déconvenue surgissait, il serait dans l’incapacité de le rembourser.
À cette heure-ci, les rues étaient désertes. Le cœur de la ville vibrait pour son équipe qui jouait ce soir un duel important. Cette rencontre entraînait des hordes de supporters au stade situé dans les quartiers Sud où dans de nombreux bars qui retransmettaient la partie. Les artères dépeuplées arrangeaient bien les affaires de notre convoyeur de fonds qui voyait là un moyen de s’en défaire rapidement.
Cependant, avant d’assister avec son fils à la fin du match devant un écran géant à la chicha du quartier voisin, il devait déposer ce colis au domicile de son nouveau propriétaire.
L’inquiétude sur son visage se dissipa au moment même où il atteignit sans encombre la sortie de la cité.
Un individu attablé en terrasse d’un snack et dont le torse nu laissait apparaître à la limite de l’aine, le tatouage d’une crosse de pistolet, n’avait rien raté de la scène. Dès que la 308 disparut de son champ de vision, il récupéra un mobile dans la sacoche de marque italienne qu’il portait fièrement en bandoulière et envoya un SMS :
« Le colis vient de partir. Il a pris la direction du stade. »
Immédiatement après avoir livré cette information décisive, il contourna le bâtiment qui abritait les commerces et se débarrassa du téléphone portable dans une poubelle.
Samedi 20 mai 2017, 20h10.
Quartiers Nord de Marseille.
Avant de se lancer dans le Marseille des autres, celui où il était attendu, où des patrouilles de police tournaient encore sans se faire caillasser, Bilal s’arrêta à la lisière de la MKZ. Il tanqua la 308 sur un dégagement plein d’ornières qui faisait face à un terrain pelé jusqu’à la poussière et flanqué de deux cages aux filets miteux, que les gamins d’ici appelaient « le stade ». Il savait que la bagnole était signalée des plaques jusqu’à la marque des pneus, et que le Chem’s avait donné un laissez-passer occulte qui valait pour le temps de la transaction. Il ne fallait donc pas abuser de la pause.
Dans cette zone de non-droit, des façades lépreuses jusqu’aux ferrailles à béton qui tombaient sur des rues à l’asphalte brûlant, c’était le jackpot. Les antennes paraboliques constellaient les balcons comme un antidote à l’ennui. C’était la base du bizness : la certitude que les yeux des pères au chômage s’éteignaient dans les écrans et oubliaient de regarder les trottoirs où traînaient leurs gamins qui, à 15 ans, ramassaient à poignées des billets de 20 euros qui valaient une balle dans le front, si besoin, parce que l’autorité avait changé de camp. Ici, pas de parabole, mais un parabellum. L’exemple « venu d’en haut » était désormais en bas, il roulait dans des 4x4 fantomatiques, il voyait tout, mais ne venait jamais et gare à celui qui manquait à ses devoirs. L’école avait changé de camp ; Chem’s en était le directeur et il entendait le rester. Bilal, lui, n’était pas dupe…
Dans sa voiture, l’air devenait irrespirable. Il suait. Il suait des rigoles du front jusqu’aux aisselles et quand il se décolla un peu de son siège, il sentit son dos se liquéfier jusqu’au slip. Il descendit sa vitre dans l’espoir de faire entrer un peu d’air neuf, mais il ne quittait pas son problème des yeux : les cristaux de l’horloge du tableau de bord. Il savait que les flics dégageaient de la voie publique vers 20 h 15 pour passer le relais aux équipes de nuit, et qu’il y avait un quart d’heure de ventre mou, sans barrage policier ou contrôle inopiné. Pas de risque. Même avec une voiture officielle qui lui épargnait bien des soupçons : pas de risque. Mais pas besoin non plus de s’éterniser ici où la bénédiction de Chemseddine et les consignes de Draco avaient leurs limites. Il savait que le temps de son passage, le business s’était un peu figé et que, maintenant, des regards invisibles ne perdaient rien de son immobilité, attendant qu’il dégage. Il fallait se magner pour laisser la voie libre au cortège de Clio et autres avatars de 205 pourries conduites par des égarés en savate, qui venaient chercher leur boulette, les SUV des peigne-cul de la com’ en quête d’un pochon de coke, sans parler des Fiat 500 et des Cooper rutilantes des petites pintades du VIIIe, qui venaient s’encanailler avant de sortir en boîte.
Enfin ! Les chiffres gagnants à peine apparus sur le cadran numérique, il déboîta le soufflet en caoutchouc et récupéra un téléphone jetable, judicieusement scotché sur la moquette.
— Allô, bonsoir Madame, c’est Bilal.
D’un ton cassant, l’interlocutrice répondit :
— Oui, merci je sais, et d’ailleurs j’espère que vous utilisez ce téléphone seulement pour nos échanges. Alors vous êtes devant mon portail ?
— Non, pas encore Madame, car je devais attendre un peu avant de décoller. Donc, si tout se passe bien, j’arriverais dans un quart d’heure, promit-il visiblement fort embarrassé, mais pas de soucis j’ai bien récupéré vos papiers.
— D’accord, ne tardez pas, car je dois me rendre à une inauguration.
Il inspira profondément, crispa ses deux mains sur le volant, puis il démarra en trombe, les grands yeux noirs rivés dans le rétroviseur. Désormais attentif à la moindre manifestation suspecte, il se tenait aux aguets en considérant chaque véhicule croisé comme une menace potentielle.
À bord de sa petite cylindrée qui filait à vive allure, il décida de s’entourer des mêmes précautions qu’il avait prises à l’aller, et emprunta l’itinéraire le moins fréquenté. Avant de s’engager sous le pont ferroviaire, il se retourna vers son fils pour le rassurer.
— Ne t’inquiète pas Yanis, dans 5 minutes on passe au Mac Do. Réfléchis à ce que tu veux manger comme ça, on ne perd pas trop de temps à la borne.
— OK, tu sais papa, moi je prends comme d’habitude, un grand menu Big Mac, frites et coca.
Le visage de nouveau face à la route, Bilal s’aperçut qu’il amorçait déjà l’entrée sur le rond-point. Il stoppa brusquement son véhicule, pour laisser le passage à une Mégane. En une fraction de seconde, et sans qu’il puisse esquisser le moindre geste, le conducteur de la Renault planta sa caisse devant son capot. Pas le temps de comprendre qu’il était fait comme un rat que déjà trois mecs encagoulés avaient bondi hors de la Mégane. Il resta tétanisé devant ces ombres noires des pieds à la tête. Sidéré, il lui fallut un temps pour réaliser, mais il était déjà trop tard.
Kalachnikov à la main, un de ses agresseurs ouvrit le feu, immédiatement imité par les deux autres tireurs qui vidèrent leurs chargeurs d’AK47 sans se préoccuper de la présence de l’enfant.
Bilal tenta une sortie du véhicule. Les ogives qui transperçaient la carrosserie de part en part l’atteignirent à plusieurs reprises au thorax. Sous les projectiles qui déchiquetaient son corps, il sentit son esprit défaillir. Au paroxysme du désespoir, recroquevillé sur le siège, son fils gesticula et hurla de toutes ses forces. Sous un geyser de sang, il entr’aperçut les yeux effarés de son père qui dans un dernier geste empreint de tendresse, lui tendait sa main ensanglantée.
À ce long crépitement de balles, succéda un lugubre silence. L’embuscade terminée, Yanis s’extirpa péniblement du rehausseur et il prit dans ses petits bras la tête défigurée de son père.
— Baba, baba, réveille-toi, réveille-toi Baba on doit y aller, balbutia-t-il un filet de bave entre les lèvres.
La gorge nouée et le regard dans le vague, il devint subitement aphone. Exténué de fatigue, il s’allongea sur le corps inanimé de son père.
Un quatrième complice, resté en retrait au volant d’une BMW, sortit finalement de son véhicule.
— Cramez notre bagnole ! hurla-t-il. Et assurez-vous que Bilal est bien mort.
Pendant que l’un d’entre eux brûlait la Renault Mégane à l’aide d’un cocktail Molotov, un autre se rapprocha à grandes enjambées de la 308. Yanis le cœur battant se précipita derrière le siège passager.
L’assassin ouvrit la portière côté conducteur et pointa son arme sur la tête de Bilal. Avec une implacable froideur, il appuya une fois sur la détente de son pistolet automatique. Le coup de grâce fracassa la boîte crânienne, répandant une partie de son contenu dans l’habitacle. Avant de partir, il s’agenouilla près du cadavre pour s’assurer que sous ce déluge de feu le corps avachi entre les sièges ne donnait plus aucun signe de vie.
Au moment où Yanis se crut en sûreté, il se sentit tiré par les cheveux. Avec l’énergie du désespoir, affolé par la peur de mourir, il se débattit, ses jambes cisaillant dans l’air.
Quand Yanis ouvrit les yeux, il aperçut l’homme qui le maintenait avec fermeté. Masqué par une cagoule dont la fine couture lui coupait en deux le visage, le malfaiteur fixa l’enfant pendant de longues secondes interminables sans prononcer aucun mot. Pâle, tremblant et à demi suffoqué par une crise d’asthme, Yanis bégaya :
— S’il, s’il vous…, vous plaît monsieur !
L’orifice du canon braqué sur son front fut sa dernière vision avant qu’il ne baisse la tête et ferme les yeux.
Samedi 20 mai 2017, 21h10.
— Allô, Emma ?
— Oui.
— Bonsoir ! C’est Jean-Michel de l’état-major PJ, c’est bien toi qui es de perm ?
— Bonsoir Jean Mi. Oui, tu as tout bon, c’est bien moi.
— OK, alors désolé de te gâcher ta soirée, mais il faut que tu te rendes dans le 16e, il vient d’y avoir un réglo. Je t’envoie l’adresse par message.
— Putain, encore un flingage, le week-end s’annonce bien ! Décidément je suis un chat noir. Bon OK, sinon, tu as avisé mes deux collègues du groupe ou je m’en charge ?
— Ils sont déjà avertis. Pour info il y a aussi le préfet de police et le dirlo qui se rendent sur place. Les pompiers sont également là-bas. L’Identité judiciaire est commandée et vous rejoint sur place.
— OK, ben, peux-tu m’en dire plus, s’il y a des interpellés, et surtout combien de victimes ?
— On a une personne Delta Charlie Delta, et aucune arrestation. Il y a seulement dix minutes, nous avons reçu un appel anonyme au 17 police secours et déjà ça carillonne dans tous les sens. Tu verras sur place, il y a les nuiteux en tenue et la BAC qui essaient d’éloigner les curieux et garder les lieux en l’état, allez, je te laisse, ça continue, j’ai le dirlo qui m’appelle sur l’autre ligne. Bon courage.
— OK, merci, Jean Mi.
Emma Fouques, 32 ans, grande brune élancée, assumait parfaitement sa silhouette androgyne. Issue d’une famille de la haute bourgeoisie locale, elle avait fait fi de leur avis et passé le concours d’officier de Police. Sortie major de sa promotion, elle avait choisi un poste difficile à Marseille. Cinq ans plus tard, élevée au grade de Capitaine, elle officiait à la brigade criminelle du SDPJ de Marseille. Sa rigueur, sa perspicacité et son professionnalisme reconnu de ses pairs, l’avaient tout naturellement propulsée à la tête du groupe, « grand banditisme ».
Cette nuit, elle était de permanence avec deux membres de son équipe. Forte de son expérience au sein de cette unité, elle savait que son week-end venait tout à coup de prendre une nouvelle tournure. Un instant prometteur, il allait certainement être agrémenté de cadavres, de constatations et d’auditions interminables. Avec un peu de chance, elle dégusterait entre deux procès-verbaux, des sandwichs en triangle, placés dans les distributeurs automatiques des locaux grisâtres de l’Évêché, célèbre hôtel de police de Marseille, assimilé au 36 quai des Orfèvres de Paris. Elle resterait donc là, bien loin de ses prévisions de salades et mojitos qu’elle avait l’intention de savourer avec ses copines, allongée sur un matelas, au bord de la mer, en contrebas du quartier huppé du Roucas Blanc. Les moments à venir n’allaient certainement pas offrir à ses yeux bleu azur, une vue panoramique sur la baie de Marseille et sa fabuleuse corniche Kennedy.
Elle passa rapidement au bureau où l’attendaient ses deux subordonnés, le lieutenant Marco Agnesi son adjoint et le brigadier Julien Meyer, qui avaient juste eu le temps de réunir leurs affaires. Munis de tout le matériel nécessaire pour réaliser les premiers actes, ils prirent la voiture de service pour rejoindre la scène de crime.
Sur le trajet, la radio diffusait déjà un flash info :
« Nous venons d’apprendre qu’un homme a été abattu au volant d’une Peugeot 308 dans les quartiers Nord de Marseille, alors qu’il sortait vraisemblablement de la cité Makaz, connue pour être une plaque tournante du trafic de drogue. À l’arrivée des secours, la victime avait déjà succombé à ses blessures. Pour l’instant, même si rien n’indique que cet homicide soit lié à un règlement de compte entre trafiquants, il n’en reste pas moins qu’il s’agit là de la trentième personne abattue depuis le début de l’année, dans la cité phocéenne. De plus, on nous signale la présence sur les lieux de Monsieur Henri-Jean de Montignac, le nouveau préfet de police. Ce dernier, arrivé il y a peu pour faire échec aux trafics dans notre ville, aura fort à faire pour mener à bien la lourde tâche confiée par le ministre de l’Intérieur. »
En empruntant l’A55, le capitaine Fouques aperçut au loin un nuage opaque qui s’élevait dans le ciel des quartiers Nord marseillais. Elle tourna son visage d’un quart vers Agnesi. Sirène hurlante, il tentait de se frayer un passage dans le flot de véhicules.
— Marco, je crois que l’on va encore passer un été pourri, qu’est-ce t’en penses ? dit-elle en s’allumant une clope.
— En premier, je pense que tu devrais ouvrir ta fenêtre et ensuite que ces cons pourraient régler leurs histoires quand ce n’est pas un soir de match. À cause d’eux, j’ai dû refiler ma place à un collègue de la BRB.
Dans le même temps, à quelques encablures du guet-apens, dans un campement de gens du voyage, Tonio, le fils du patriarche, frappa trois coups sur la porte d’une caravane. Sans attendre l’autorisation, il entra précipitamment dans cette habitation, dissimulée derrière des palettes de bois.
— Qu’est-ce qu’il t’arrive Tony ? lui demanda le commandant Damato qui regardait la télévision allongé sur le canapé.
— Tu n’as pas entendu à la télé ? Ils disent qu’un gadjo a été tué, dans sa vago, pas loin d’ici, expliqua le gitan avec une rapidité incontrôlable.
— Un raboin ? questionna le policier de sa voix rauque.
— Non Djanig, un Arabe. Paraît-il qu’il y avait un gamin de 10 ans sur le siège arrière, le pauvre, ces narvalos ils font n’importe quoi maintenant.
