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Beschreibung

Deux Allemagnes séparées par une frontière infranchissable. À sa lisière, dans la forêt de Thuringe, des frères jumeaux se déchirent. Ils ont grandi avec la promesse d'une société meilleure et plus juste, régénérée des crimes du nazisme. Le prix à payer ? Le confinement de la population, la surveillance et la répression. L'un y consent, l'autre n'y croit plus. Sa quête de liberté et de vérité aura-t-elle raison des liens qui l'attachent à son frère et à son pays, jusqu'à lui faire risquer sa vie au pied des barbelés ? Ce récit des années d'apprentissage de Siegfried nous entraîne dans les villes et les campagnes d'une Allemagne encore meurtrie par la guerre et dans le quotidien d'un État éphémère, la RDA.

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Pour Florence, Étienne et Igor, nés de part et d’autre du Rideau de Fer. Pour Laszlo, Anneli, Thelma et Lena qui n’ont pas connu l’Allemagne divisée.

La liberté, Sancho, est un des biens les plus précieux que le ciel ait accordé aux hommes. De tous les trésors enfouis sous la terre ou cachés sous les mers, aucun ne saurait l'égaler. C'est pour sa liberté, et aussi pour l'honneur, que l'on peut, que l'on doit risquer sa vie.

Miguel de Cervantès,Don Quichotte 1

Que s’est-il passé ? […] Tout oublier, comme si rien de tout cela n’avait existé. Ce n’est qu’un mauvais rêve. Une illusion.

Mikhaïl Boulgakov,La Fuite !adapté par Macha Makeïeff 2

AVIS AU LECTEUR

Ce roman s’inscrit dans un espace géographique et historique, une zone de l’Europe séparée par un Rideau de Fer, un pays aujourd’hui disparu et qui portait le nom de République Démocratique Allemande. Des personnalités ayant existé apparaissent dans ce récit. Elles ont marqué leur temps à leur manière. Le lecteur pourra se reporter en annexe aux indications biographiques, aux repères chronologiques et aux cartes géographiques. Tous les autres personnages sont fictifs. Les propos et les événements qui leur sont prêtés sont imaginaires, même s’ils sont inspirés du réel.

Table des matières

Avis au lecteur

Prologue

Le rempart

Le Mur

Le maître de Königsberg

La tour et l’alchimiste

Le grand-père d’Iéna

Explorations au lycée

La maison du Mont d'Or

La forêt

la bascule à la barre

Le philologue de Berlin

Leipzig,

Hotel Deutschland

La ville du Livre

Au bord de l’Elster Blanche

La chute

Les silhouettes en carton

Le bibliothécaire

Confidences au presbytère

Le mirador de la plaine du Danube

La traversée

Épilogue

ANNEXES

Institutions et sigles

Repères chronologiques des événements historiques cités

Éléments bio-bibliographiques des auteurs cités

Cartes

Remerciements

Notes

PROLOGUE

LE CAR PARCOURT LE PLATEAU de village en village. Le front penché vers la vitre, un jeune homme suit du regard la traînée lumineuse qui s’étire au loin sur le flanc des collines boisées. La lueur disparaît derrière les coteaux et revient diaphane par-delà les clairières. Le véhicule s’arrête devant l’église. Gracile et un peu gauche, un sourire pensif sur les lèvres, le passager s’avance vers le conducteur, le salue d’un hochement de tête, empoigne la rampe, tient sa sacoche en avant et descend sur la chaussée d’un pas prudent. Le car repart en cahotant. Il est seul sur la place.

La pénombre d’une soirée de fin d’été enveloppe le village. Le voyageur jette un regard circulaire, reprend son bagage posé à terre, traverse le bourg à vive allure. Il rejoint le chemin de crête à la lisière des arbres et s’immobilise dans la courbe haute du sentier. Les fenêtres de la maison en contrebas sont éclairées. Ils ne l’attendent pas, rien ne le presse. Il survole l’étendue sombre de la forêt, s’arrête sur la tour qu’il distingue au tréfonds des bois. Son regard se perd dans la lumière blafarde qui trace, toute proche, la frontière entre les deux Allemagnes.

« Un jour, racontait le père le doigt pointé vers l’horizon, un homme en chemise blanche s’aventura là-bas, trop près. Il courait, il tomba. Son vêtement était devenu rouge. »

Les jambes d’enfant de Siegfried s'étaient mises à trembler. Ce soir, elles ne tremblent plus. Demain, il partira.

LE REMPART

SIEGFRIED PÉNÈTRE DANS LA FORÊT. La senteur des résineux calme son inquiétude. Il se baisse pour ramasser un cône, détache une écaille, tient le fruit entre ses mains et lève les yeux vers la cime des arbres. Les conifères séculaires dressent leurs troncs à une vingtaine de mètres du sol pour porter vers la lumière leurs branches supérieures. Il connaît chaque sentier qui entoure sa maison isolée du village, sur le Goldberg.

Cette « montagne d’or », c’était le terrain de jeu de son enfance. Il l’a parcourue en tous sens avec Ingolf, son jumeau. Ils couraient entre les arbres, roulaient sur l’humus sylvestre, glissaient au fond des cavités creusées par les chercheurs d’or des siècles passés, s’arrêtaient devant les ouvertures barricadées des mines, se cachaient, grimpaient dans les sapins, se prélassaient à l’abri de leur cabane perchée sous les branches à la lisière de la forêt. Ils étaient sûrs de s’y retrouver quand ils s’éloignaient l’un de l’autre. C’était leur refuge, leur « oeil d’aigle ». Ils s’y attardaient au crépuscule pour voir le soleil se coucher. Quand la lueur de la frontière pointait à l’horizon, ils détournaient le regard et contemplaient la voûte céleste.

Ce « rempart », disait leur père, assurait la quiétude de leur village et le devenir de leur pays. Leur mère racontait qu’avant les Russes, des soldats américains avaient occupé leur maison. Ils en trouvaient les traces sur des ustensiles de cuisine à la facture inhabituelle et dans une minuscule bible en anglais préfacée par le président Roosevelt. Les Russes, ils les voyaient dans la forêt alentour inspectant les lieux avec leurs jumelles télémétriques. Les jumeaux en avaient déduit que l’armée d’un puissant pays en avait remplacé une autre, pour mieux relever leur patrie d’un grand désastre. De toutes leurs forces, ils avaient voulu participer à cette œuvre de rédemption.

Les tracts, dispersés la nuit par les ballons américains qui survolaient la forêt, faisaient partie du jeu de la guerre. Ils étaient interdits de ramassage, mais les garçons s’en emparaient, étalaient leur butin à l’abri d’un fourré, déchiffraient les messages, ignoraient leur sens, les roulaient en boule et rentraient les poches pleines de confettis mêlés aux pierres de mica, rêvant du bourg au temps de la splendeur des hommes riches de Goldbergsdorf. C’était leur village, ils étaient heureux.

****

Assis sur le banc des promeneurs en surplomb du hameau, Siegfried sent la fraîcheur pénétrer son gilet de laine. Il reprend son chemin, passe derrière la maison que Karl Wiener, son père, a construite de ses mains pendant une décennie au rythme de l’arrivage des matériaux trouvés au prix de mille prouesses. Jeune maçon en rupture d’université, Siegfried avait participé à l’extension de la construction en édifiant le mur de parpaing de l’annexe. Il avait 20 ans. Quatre mornes années se sont écoulées depuis.

Les fenêtres sont éclairées, sa mère s’affaire dans la cuisine, son père lit au salon. Il est donc là ce soir. Souvent absent, il vit à moitié en ville depuis quelque temps. Sa voiture, une Lada 1500 rouge, stationne devant le garage. Par quels subterfuges a-t-il réussi à se procurer cette merveille d’automobile que tout le monde lui envie dans les environs ? Karl est un débrouillard, rompu aux ficelles du régime. Des ficelles, il en a plein ses poches de campagnard parvenu à la sous-direction d’une école de la ville où il brille comme un notable.

Siegfried contourne la maison par le bois, descend le chemin du Goldberg jusqu’à l’habitation du maçon qui lui semble étrangement vide. Il dépose sa sacoche dans une cavité recouverte d’une planche contre le muret en bas du sentier. Il la reprendra plus tard. Il s’arrête un peu plus bas devant la bâtisse de crépi ocre aux formes arrondies de l’école maternelle. Établissement de bains pendant la République de Weimar, le bâtiment a été réquisitionné sous le nazisme comme bien communal. Dans le jardin agrémenté de jeux en bois peint, il participait aux cris et aux rires des enfants. Il passait tous les matins devant l’effigie de Staline en blouse de paysan marchant d’un air radieux et conquérant au milieu d’un champ de blé irradié de soleil.

Quelques années avant sa naissance, c’était le portrait maudit du Führer qui accueillait les enfants dans le vestibule. Le grand Libérateur soviétique a pris sa place au sortir de la guerre. Le portrait de Wilhelm Pieck, premier président du Parti à l’allure débonnaire, vint se poser à côté de lui. L’homme souriait sur fond bleu azur d’un paysage industriel et agricole, l’emblème du compas et du marteau dans une couronne d’épis posé sur le cœur. Il fut vite supplanté par son successeur à la tête du Parti, Walter Ulbricht, dont le visage pointu de renard occupait sa juste place sur tous les murs publics, particulièrement à l’école élémentaire où la galerie d’images se devait d’être complète.

Maintenant, c’est son remplaçant, Erich Honecker, qui doit trôner dans la salle de classe avec son air d’intellectuel faussement timide et ses lunettes à monture foncée,penseSiegfried.Celafaitplusd’unanqu’iladresse un discret sourire au mur d’en face occupé autrefois par les profils acérés sur fond écarlate des quatre grands esprits, Marx, Engels, Lénine et Staline. Siegfried se ravise, le tableau qu’il visualise est plus ancien. La silhouette du Petit Père des peuples a disparu depuis 1956, mais son ombre plane toujours sur l’enseignement de l’histoire.

Jusqu’aux événements du début du XXe siècle, Siegfried enfant se sentait perdu dans le clair-obscur de la lutte des classes. Tout devenait lumineux dès l’avènement de la Révolution russe, la prodigieuse avancée vers une société réconciliée grâce à la victoire des bolcheviks, modèles de courage et de vertu, garants d’un ordre nouveau et harmonieux. Le fil rouge de ce siècle, c’était l’histoire de la conquête du pouvoir par Lénine et Staline, suivis en Allemagne par leurs vaillants camarades de l’avant-garde communiste, matrice du grand Parti dirigeant de son pays, la RDA.

Siegfried retrouvait au cinéma du village les prolongements de cet enseignement. Il s’y rendait chaque semaine avec son frère. Main dans la main, ils se hâtaient impatients et joyeux sur le chemin qui les menait au bourg. Ils passaient devant la Brasserie Goldberg, s’arrêtaient pour jeter un œil à travers les vitres jaunes. Les tablées étaient animées de joueurs de cartes autour des chopes de bière. Les conversations allaient bon train. Des causeurs chuchotaient en scrutant à l’oblique les oreilles indiscrètes. Juste derrière la bâtisse, le cinéma du village était très fréquenté. Les jumeaux arrivaient à l’avance pour être bien placés.

Au début de la séance, les actualités leur renvoyaient les images des guerres dans un monde divisé, de la Corée à l’Algérie, où s’illustrait le cynisme des Américains ou celui du colonialisme français. On réservait à la RFA d’Adenauer une place privilégiée en montrant combien cette partie de l’Allemagne était dominée par la présence américaine, dévastée par le Deutsche Mark et son injustice sociale.

La séquence s’achevait par la diffusion d’une chanson. Les jumeaux martelaient du pied le rythme de polka du chansonnier américain Stephen Foster pastiché par Ernst Busch dans la chanson « No Susanna ! » Ils pouffaient de rire et frappaient des mains en chantant le refrain : «No, no, no, no, Susanna, n’embrasse pas le légionnaire/Avec un fiancé mort, il n’y a plus de fête de mariage. » Un adulte les rappelait à l’ordre. Ingolf rougissait, Siegfried baissait les yeux.

Ils se calmaient pour accueillir la projection du film tant attendu dont ils ne se lassaient jamais : l’épopée de la guerre civile russe, les Rouges contre les tsaristes blancs, les bolcheviks contre les perfides mencheviks. Fascinés par la redoutable troïka, ce char tiré par trois chevaux véhiculant une mitrailleuse, ils guettaient l’impitoyable tirailleur qui décimait, telle la faucheuse, les rangs des Blancs et des traîtres. La troïka, c’était le symbole de l’Armée rouge victorieuse. Elle se propulsait en crachant la poussière, jetant à terre les fantassins dans la scène centrale du film Et l’acier fut trempé qui revenait régulièrement à l’affiche.

Dans Le Don paisible, la charge d’une armée de cavaliers au rythme déchaîné des chants et des sifflements cosaques leur coupait le souffle. Le héros, exalté par la cavalcade, plantait sa dernière lance dans le dos d’un soldat suppliant, pris dans le sauve-qui-peut général. Le cosaque descendait de son cheval, les yeux éteints, le visage las, la main vide et lourde du carnage. La musique s’adoucissait, Siegfried relâchait ses doigts plaqués sur les oreilles et jetait un regard embué sur Ingolf qui pleurait.

À l’héroïque Révolution russe succédait en Allemagne l’affrontement entre les Rouges et les Bruns, les communistes et les nationaux-socialistes. Puis vinrent les hommes en uniforme noir, les Waffen-SS, plus terrifiants encore que les soldats vert-de-gris de l’armée allemande, la Wehrmacht. C’était la sinistre période nazie, illustrée au premier plan par l’omniprésence du dictateur fou, avec en toile de fond les camps de concentration, l’extermination des Juifs, des Tziganes et des malades mentaux, la persécution des antinazis et les villes détruites par les bombardiers anglo-américains. Sur ce tableau de désolation, le film est-allemand de l’après-guerre, Les Assassins sont parmi nous, esquissait l’espoir d’un renouveau exemplaire par la construction du socialisme dans la belle et courageuse patrie des jumeaux, la RDA.

****

Siegfried reste un moment à l’arrêt devant le cinéma fermé ce soir. Il a déjà vu en ville le film soviétique à l’affiche de cette semaine : La Fuite, d’après une tragédie de Boulgakov interdite en son temps par Staline. Depuis quelques jours, il est hanté par les personnages et leur destin. Fuir la Révolution, comme l’idéaliste Golubkow ou le général des armées blanches Khloudow, acculés par les bataillons rouges à rejoindre Paris par Constantinople? Partir comme ces hommes blessés, jetés dans une épopée tragique et héroïque? Fuir et peut-être revenir, comme ces exilés russes du film, car l’amour de la patrie reste plus fort ?

Siegfried s’éloigne du cinéma le cœur serré et le pas lourd. Il entre dans l’auberge, commande une bière accompagnée d’une saucisse grillée. La salle est presque vide. Les villageois restent calfeutrés chez eux autour du poste de télévision et ses émissions de l’Ouest. Dans la maison familiale, il est interdit de regarder les programmes des pays occidentaux. Karl est respectueux du principe : « l’Ouest, ça ne nous intéresse pas, c’est l’ennemi de classe ». Il est un fidèle auditeur de la tribune est-allemande « Canal noir » qui dépeint la RFA dans les couleurs de l’injustice sociale du capitalisme.

Les vrais progrès de l’histoire de l’humanité se passent à l’Est. Karl et ses camarades commentent et fêtent en toutes occasions l’amitié germano-tchèque et la fraternité germano-soviétique autour d’un verre de bière ou de vodka. Son père est membre du Parti. Il est fier d’être devenu directeur de l’enseignement théorique d’une école professionnelle de Saalfeld, à une quinzaine de kilomètres du bourg.

Karl est né au village en 1920, de parents cultivateurs, propriétaires d’un lopin de terre et de trois vaches. L’onde de choc du nazisme le cueillit au sortir de l’enfance. Une lame de fond à la crête blanche et sombre se leva au-dessus des villes, elle s’étendit sur tout le pays et le jeta dans les ténèbres. Pris dans le raz de marée, Karl se laissa porter par le courant six ans durant. Solidement bâti, élancé et sportif, il devint membre de la jeunesse hitlérienne. Il conduisait les garçons par monts et forêts dans des activités de plein air, les endurcissait par l’effort, tandis que la douce Anna, sa future épouse, institutrice venue de la ville, reçut l’ordre de mener la ligue des jeunes filles dans des randonnées ponctuées de mouvements gymniques et de chants folkloriques. Les fêtes du village distinguaient les plus endurants, écartaient les plus faibles, exaltaient la camaraderie au service d’une communauté nationale, aryenne, supérieure, exclusive.

Malgré les doutes d’Anna et quelques hésitations de Karl, ils se rendirent ensemble à Nuremberg pour participer à la parade des jeunes hitlériens en 1938. Des milliers de drapeaux rouges frappés de la croix gammée dans son cercle blanc pavoisaient les maisons. Anna n’aimait pas ces couleurs. La ville était trop rouge, trop noire. Elle suffoquait dans la foule. Ses yeux s’affolèrent et perdirent leur éclat. Ils se posèrent sur les tapis de fleurs et les balcons efflorescents. Anna s’apaisait et retrouvait son ardeur, sans réussir à se libérer d’un vague sentiment de confusion.

Subjugué par la minutieuse préparation des divisions, les exercices de tir et le port des armes, Karl observait le stade et se félicitait de pouvoir vivre ce grand moment national. Ils rejoignaient chacun leur unité. Leurs visages rayonnaient de fierté. Ils vibraient de tout leur être au son des tambours, des clairons, des chants patriotiques et du rythme des pas à l’unisson. Les yeux brillants, le bras haut tendu, paume vers le sol, ils défilaient la tête tournée vers la tribune où le Führer haranguait la jeunesse. Ils revinrent au village, galvanisés, séduits, envoûtés. Anna réprimait son angoisse. Karl se sentait prêt au combat. Il partit dès l’ordre de mobilisation. Il avait 19 ans.

Ils se marièrent en pleine guerre, en 1943, à l’occasion d’une permission. Karl était devenu caporal de la Wehrmacht, conducteur de char, formé au Blitzkrieg. Il fit la campagne de France jusqu’à la poche de Dunkerque, traversa toute l’Europe d’ouest en est, pour participer à l’opération Barbarossa contre l’URSS en 1941. Ses blessures légères lui offrirent quelque repos à l’hôpital après la bataille de Koursk. Il n’échappa pas à la fin de la campagne de Russie où il s’embourba pendant des mois. Puis, il retourna en France, traversa Paris avec sa colonne de chars, fut fait prisonnier en Normandie par les Anglais qui le rapatrièrent dans la région de Kiel.

En juillet 1945, il s’enfuit de son camp britannique pour rentrer dans la zone soviétique. S’évader fut chose facile, mais traverser à pied l’Allemagne en ruine en se nourrissant d’aumônes, de baies et de fruits glanés le long de l’Elbe, fut l’ultime épreuve de sa vie de soldat. Il mit plusieurs semaines à franchir les quelque 600 kilomètres de méandres fluviaux et de routes défoncées qui le séparaient de la Thuringe. Lorsqu’il arriva affamé dans la ville de Saalfeld, un groupe de femmes était en train de déblayer les décombres de la rue Adolf-Hitler. Épuisé, il s’assit sur un monticule de gravats quand une main charitable lui tendit une pomme de terre grillée. Il leva les yeux et reconnut Anna. Elle le dévisageait sans comprendre que cet homme barbu, décharné et hagard était son époux. Il avait 24 ans.

Quelques mois plus tard, il comparut devant un tribunal militaire soviétique.

— Vous étiez aspirant sous-officier ?

— Oui, dans les dernières semaines de la guerre.

— Où étiez-vous à la fin de la guerre ?

— En France.

— Mais avant ?

— Sur le front de l’Est.

— Qu’avez-vous fait ?

— Je conduisais un char.

— Votre action ?

— J’ai obéi aux ordres. Je n’ai commis aucune violation des lois de la guerre.

En application du règlement militaire soviétique, son grade lui valut une affectation à un emploi de bûcheron. Il eut la chance de pouvoir travailler dans la forêt de Thuringe, tandis que sa femme perdait pour quelques années son poste d’institutrice.

Ils avaient survécu au séisme. Karl et Anna, traumatisés par l’expérience de la guerre et bouleversés par la révélation des crimes du nazisme, emmurèrent leurs souvenirs dans le silence. Une foi collective, repentante et tournée vers l’avenir se superposa à la honte muette. Leur énergie fut revivifiée. La forêt n’avait pas bougé, le village n’avait pas changé. Karl participait avec fougue à la renaissance nationale. Anna craignait une réplique, un autre fanatisme, une fatale subordination, la haine de classes et l’exclusion, mais elle se taisait.

À la naissance des jumeaux, deux ans après la fin de la guerre, le couple était prêt à incarner son rôle de parents dans une société nouvelle. La famille Wiener s’agrandit trois ans plus tard d’une petite Gerlinde et s’installa dans la maison construite par le père sur le Goldberg. Le terrain de jeux des enfants se remplissait de tout ce que l’ingéniosité technique de Karl savait fabriquer avec le bois de la forêt : des planches pour les cabanes, des portiques, des balançoires, des toboggans, un bassin de jeux d’eau et plus tard, une aire de badminton et des barres de gymnastique.

Karl ne manquait pas une occasion de servir la communauté villageoise. Il animait le club de football et dirigea les travaux d’aplanissement et d’aménagement du terrain de sport. Il retrouvait son rôle de meneur. Lors des banquets, il dominait la scène par ses talents d’orateur. Il était le premier de cordée, le boute-entrain qui donnait le signal de la danse quand parents et enfants, assis sur les bancs autour des longues tables, oscillaient en chantant, bras dessus, bras dessous.

****

Siegfried s’arrête sur la place du marché. Cet espace vide au cœur du village n’a plus accueilli un étal depuis la guerre. C’est un lieu de rassemblement, pas de petits commerces. De là part la marche aux flambeaux du solstice d’été, la fête de l’astre radieux, emblème que la Jeunesse communiste porte sur sa chemise bleu-roi. Les marcheurs font le tour du bourg avec leurs torches en chantant l’hymne du mouvement ouvrier : « Frères, tournons-nous vers le soleil, vers la liberté ! »

Les jumeaux, préférant rester un peu à l’écart dans le « repaire du renard » ainsi qu’ils surnommaient leur maison du Mont d’or, n’appréciaient pas toujours cette foule bruyante. Ils ne boudaient pas la fête, mais quand ils le pouvaient, ils se mettaient en retrait. Pourtant, ils aimaient les feux de joie par-dessus lesquels ils sautaient à deux pieds. Ils se joignaient alors à la sarabande, se tenaient par les épaules pour déambuler en chantant autour de la place. Puis ils arrêtaient de suivre la foule et sa fanfare. Ils attendaient l’instant où l’agitation cessait, le moment de réciter des poèmes qu’adultes et enfants déclamaient tour à tour. Ils aimaient ces textes choisis de Schiller, Goethe ou Hölderlin, chantres d’une nature paisible ou inquiétante.

Tous les ans, le 7 octobre, on fêtait en grande pompe la naissance de la RDA. Tout le village partait pour la ville du district célébrer l’événement dans la liesse, avec défilés, chants et discours. Comme il n’y avait pas assez de représentants historiques du mouvement antifasciste dans toute la RDA et que la Thuringe en était dépourvue, c’étaient d’anciens nazis, des officiers de la Wehrmacht reconvertis qui portaient le flambeau de la repentance et de la nouvelle conscience de classe. Siegfried ressentait cette culpabilité et participait à la fête du renouveau.

Au solstice d’hiver, le soir du 21 décembre, les villageois sortaient de chez eux, se rassemblaient pour regarder le ciel étoilé, repérer les constellations dans un moment contemplatif partagé, avant le vin chaud aux épices et à la cannelle, les gâteaux aux noix et aux amandes. Saint-Nicolas était passé depuis le 6 décembre, avec sa hotte chargée de cadeaux pour les bons enfants. Sur le pas des maisons se dressaient des bonshommes de neige qui ne fondaient qu’au printemps. Celui du chalet des Wiener était le plus imposant de tous. Un tronc d’arbre coupé permettait aux enfants de se hisser à hauteur d’adulte et de façonner le visage du bonhomme. Ils sculptaient la rondeur neigeuse de ses joues, posaient des écailles de pomme de pin pour les oreilles et des billes de charbon pour les yeux. Ils enfonçaient une carotte pour le nez, traçaient en ficelle une bouche souriante, y fichaient la vieille pipe du grand-père, plaçaient des boutons de lignite sur son ventre rond et plantaient deux rameaux de bouleau pour les bras avec un parapluie à la main. Une casserole en émail cabossé en guise de couvre-chef parachevait le bonhomme qui saluait son monde tout l’hiver.

Le sapin de Noël fraîchement coupé trônait dans le salon, décoré de boules et de cloches de verre produites dans la fabrique de porcelaine du bourg. La veille de Noël, les clochettes suspendues aux arbres du jardin tintaient d’un son aigre dans le silence de la nuit. Au loin, l’église s’animait. Elle rassemblait quelques fidèles, étrangers aux coutumes profanes de la famille. Tôt le matin du 25 décembre, les enfants participaient aux préparatifs. Ils râpaient les pommes de terre crues, y ajoutaient de la fécule et de la purée pour mouler les boulettes accompagnées d’une sauce forestière et de brins de persil qui agrémentaient la dinde rôtie. Le pudding à la crème battue décoré de cerises noires achevait le repas dans l’intimité des conversations à bâtons rompus.

Anna avait oublié les traditions d’antan de sa famille croyante. Elle parlait peu de l’avant-guerre, mais évoquait régulièrement la famine de l’après-guerre, la dislocation de la production agricole, sa difficulté à se nourrir quand elle allaitait ses premiers-nés. Karl, en bon païen, racontait ses souvenirs folkloriques sur Noël. Il se réjouissait du repas festif, de la bière abondante et de son esprit encore assez vif pour battre aux échecs chacun des jumeaux pendant que leur sœur posait son livre et entonnait Une petite musique de nuit au piano. Ils partaient ensuite rendre visite aux grands-parents du village autour desquels se réunissaient le frère et la sœur de Karl. Les enfants se réjouissaient de retrouver leurs cousins.

Au cœur de l’hiver, on tuait le cochon quelque part dans le village. Un jour, au retour de l’école, alors qu’il jetait un œil sur le poulailler d’un voisin, Siegfried entendit le hurlement de la bête qu’on saignait. Il s’accroupit sur le chemin en se bouchant les oreilles. En vain, le cri lui transperçait les tympans. Il se releva, prit la main de son frère moins effrayé que lui. Ils coururent tous deux jusqu’à la maison. Tremblants et hors d’haleine, les jumeaux se précipitèrent contre leur mère qui leur caressait la joue pendant que leur père secouait la tête en exhortant ses fils à s’endurcir et à ravaler leurs larmes d’enfants trop sensibles. S’ils voulaient vivre à la campagne et manger de la bonne saucisse, ils devaient s’accommoder du métier des paysans. Puis il se radoucit et leur fit une promesse : il les emmènerait bientôt voir la mer.

En attendant, ils iraient découvrir les étables de la coopérative agricole en voie de construction. Le père expliquait que l’État ouvrier et paysan réorganisait l’agriculture et qu’à Goldbergsdorf on offrait du travail aux gens venus de loin. « Des Allemands de Silésie ou de Tchécoslovaquie ? », interrogea Siegfried à qui on avait dit qu’il s’agissait de « personnes déplacées ». Il ne comprenait pas bien pourquoi certains murmuraient sous le manteau qu’ils avaient été « expulsés », mais il n’insista pas pour s’épargner le discours de son père que la question irritait 3.

— Mais pourquoi la grange de la ferme du grand-père est-elle vide ? demandait Ingolf qui aurait aimé jouer dans le foin avec un chat, comme les enfants du livre d’images trouvé dans la chambre de la grand-mère.

— Les fermes individuelles, c’est du passé, lui répondit son père. Bientôt, il y aura une exploitation agricole collective, avec beaucoup de vaches et d’immenses hangars à foin.

Siegfried rêvait aussi d’avoir un chat ou un chien. Il n’y avait pas d’animaux domestiques dans la maison du Goldberg à la rusticité confortable d’un chalet de montagne dont elle avait le bardage en bois sous son toit de lauzes, contrairement aux maisons du village, entièrement couvertes d’ardoises.

L’été suivant, les jumeaux participaient au voyage organisé pour les apprentis de l’école de Saalfeld où exerçait leur père. Ils traversaient toute la République du sud au nord, en changeant plusieurs fois de train. Ils attendaient longuement leurs correspondances et en profitaient pour examiner les locomotives de la Deutsche Reichsbahn. Ingolf voulait tout comprendre du fonctionnement de l’impressionnante machine à vapeur. Il allait interroger le mécanicien et le chauffeur, noirs de suie. Il s’approcha du foyer incandescent, se fit expliquer la tuyauterie et la production de la vapeur. Siegfried suivait, rêveur.

Quand ils reprirent place dans un compartiment tranquille Ingolf sortit son carnet et ses crayons. Il dessina l’emblème de la compagnie de chemins de fer héritée de l’Empire, la cheminée crachant sa fumée noire, les pistons, la vapeur blanche s’échappant sous le châssis. Siegfried lui fit colorier en vert sombre le sigle de la compagnie, en rouge les barres de balancement et les rayons des roues motrices. Un puissant gémissement du lâcher de vapeur accompagna la mise en mouvement de la locomotive. Le train siffla, Siegfried était sur le qui-vive. Le grincement de la ferraille, le fracas des arrêts en gare le tenaient en éveil jusque tard dans la nuit. Enfin, il se laissa bercer par la cadence du convoi en pleine vitesse.

Au petit matin, le train décéléra, ils arrivaient à proximité de la presqu’île de Rügen. Dans le car en correspondance, ils s’endormirent. Ils se réveillaient peu après, sur la côte de la Baltique. Immobiles au bord de la falaise, ils se laissaient envahir par les senteurs marines, le cri des goélands et le bruissement du ressac. Éblouis par la lumière, ils plissaient les paupières. Quand ils les rouvrirent, l’immensité bleue de la mer pénétrait à jamais leurs yeux d’enfant.

Au loin, se dirigeant vers le nord, un navire traversait la Baltique. Siegfried risqua une question à mi-voix :

— Où il va, ce bateau ?

Son père fit mine de ne pas entendre.

Lorsqu’il eut le dos tourné, un apprenti lui souffla à l’oreille :

— Vers le Danemark ou la Suède. Si tu veux partir là-bas, tu devras te cacher dans une soute ou y aller à la nage !

Le jeune homme s’éloigna, laissant l’enfant perplexe. La distance lui parut insurmontable. Le bleu de la mer infinie colora son désir d’un obscur chagrin.

LE MUR

SIEGFRIED S’ÉLOIGNE DE LA PLACE DU MARCHÉ et s’arrête devant l’unique magasin du village. On vient d’y apposer une nouvelle enseigne et un logo. À côté du nom rutilant de « Konsum » figure l’emblème composé d’une cheminée fumante sur laquelle s’adosse une faucille pour former un « K » stylisé au milieu d’un cercle rouge. Il observe le dessin et s’adresse à voix basse au chat noir venu à sa rencontre : «Tu vois le symbole des deux classes sociales, la cheminée des ouvriers et la faucille des paysans? Où sont les ingénieurs ? » Le chat ronronne en se frottant contre ses jambes, il le prend dans ses bras et murmure à son oreille : « Ah ! Je comprends : le cercle tracé au compas, c’est l’expertise technique des ingénieurs ! »

Aux heures d’ouverture, c’est la queue perpétuelle jusqu’au comptoir où des employées délivrent les denrées au compte-gouttes. Les villageois sont patients et courtois, même lorsqu’ils apprennent qu’il n’y a plus de beurre, de pain, ou d’ampoules électriques. Les vendeuses sont tout aussi désolées que les clients. Chacun sait que les produits de luxe, parfums, caviars, chocolats fins, biscuits au gingembre, sont vendus contre devises dans les Intershop des grandes villes auxquels ni Siegfried ni sa famille n’ont accès. En revanche, ils ont le privilège, rare à Goldbergsdorf, de recevoir des paquets de l’Ouest. Les amies d’enfance de leur mère, installées en Allemagne fédérale, leur envoient régulièrement des colis. Enfant, Siegfried joignait ses plus beaux dessins aux lettres de remerciement. Plus tard, il écrirait des missives plus personnelles à propos des livres qu’il avait reçus et qui le faisaient voyager en Bavière ou dans les ports de la mer du Nord.

Il n’ignorait pas que des campagnes d’information dans les bureaux de poste et dans les lieux publics encourageaient les Allemands de l’Ouest à expédier des paquets en RDA, car « de l’autre côté, on les espère et on les attend », lisait-on sur les affiches. Peter, jeune socialiste ouest-allemand, fils d’une amie de sa mère, lui avait parlé de cette incitation à ne pas oublier « les frères et sœurs allemands de la Zone ».

— Notre RDA, demanda Siegfried adolescent à Peter, tu aimerais y vivre, toi ?

— Je ne sais pas, j’ai du mal à m’imaginer quitter Brême, c’est une belle ville et on n’est pas loin de la mer.

Peter était un peu embarrassé, il n’appréciait pas l’attitude hautaine des chrétiens-démocrates pour qui la RDA n’était qu’une « zone d’occupation soviétique ». Il était membre du Parti social-démocrate ouest-allemand et se disait marxiste. Il finissait ses études de droit et s’intéressait aux progrès de la construction du socialisme à l’Est. Siegfried n’insista pas, il ne voulait pas gâcher le plaisir de la visite.

Une ou deux autres familles de Goldbergsdorf étaient aussi destinataires de ces paquets. Elles n’en faisaient pas état, car un bon citoyen de la RDA n’avait pas à se réjouir desmiettesdel’Ouest.Leurpères’esquivaitdiscrètement, tandis que les enfants et leur mère accueillaient ces présents avec émerveillement et gratitude. Ils venaient de Munich, de Brême, de Hambourg ou de Suisse. Dans leur enfance, un silence recueilli précédait leur ouverture. Les garçons retenaient leur souffle et calmaient l’impatience de leur sœur. Anna dénouait lentement la ficelle de jute qu’elle enroulait et posait à côté des bouts de fils de fer et autres objets hétéroclites dans la coupe à bric-à-brac qui échappait à son rangement méthodique. Elle dépliait le papier kraft, le repliait tout aussi soigneusement, découvrait la boîte peinte ou illustrée et ouvrait le colis. Les visages se penchaient fébrilement sur le paquet.

Siegfried contemplait ces morceaux de paradis, puis fermait les yeux. Il humait l’odeur du vaste monde. Le café en provenance de Hambourg exhalait un effluve capiteux qui l’emportait au large du port de l’Elbe et de ses paquebots en partance vers les mers du Sud. Les oranges, les dattes et les bananes séchées dégageaient une senteur envoutante d’exotisme. La vue du chocolat lui faisait monter à la bouche la saveur des œufs de Pâques du précédent paquet. Les yeux étincelants de joie, les garçons s’emparaient des voitures et locomotives miniatures pour les faire rouler sur la table, contournant au passage l’élégante poupée de leur sœur.

Les conserves de harengs fumés ou de tranches d’ananas les touchaient moins que leur mère qui répartissait ces trésors alimentaires sur les étagères où ils restaient en vue jusqu’à Noël ou Pâques, résistant à toutes les convoitises.

D’autres colis arrivaient régulièrement d’Angleterre à destination des enfants. Les jumeaux et leur sœur bénéficiaient-ils de la « ration quaker» que l’organisation anglaise avait mise en place après la Seconde Guerre mondiale, comme après la Première, dans l’Allemagne affamée? Anna penchait pour une explication plus familiale. Son frère, l’oncle Gottfried, avait été prisonnier de guerre en Grande-Bretagne et par chance il avait été placé chez des agriculteurs quakers. Il revint plus piétiste qu’il n’était parti et resta en relation avec l’Association des Amis. Il leur donna l’adresse de sa sœur lorsqu’elle eut des enfants. Les jumeaux en bas âge reçurent ainsi des couches, des vêtements chauds et du lait concentré dans ces colis expédiés d’Angleterre par une certaine Mrs Warilow.

Aussi loin que remontent les souvenirs de Siegfried, c’est au goût de l’huile de foie de morue, distribuée à la petite cuillère pendant les mois d’hiver, que se rattache l’odeur des envois vestimentaires et alimentaires des quakers. Ces cadeaux frustes dont leur mère ne cessait de vanter le charme britannique étaient accompagnés de sa part de leçons d’anglais poursuivies tout au long de l’année.

Les jumeaux devaient aussi apprendre la gratitude. Alors quand leur mère s’approchait avec la large bouteille de verre plat, ils se tenaient la main au moment d’ouvrir la bouche et d’avaler l’huile au goût détestable. Ils bloquaient leur respiration, résistaient à l’envie de recracher la liqueur gluante, se vidaient de toute pensée et n’en gardaient qu’une, celle du remerciement aux bons quakers.

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Siegfried s’écarte du Konsum dont les rideaux sont restés ouverts sur des comptoirs aux denrées clairsemées. Il se dirige maintenant vers l’école, une grande bâtisse de trois étages couverte d’ardoise. Avec leurs camarades du village, les jumeaux y reçurent l’enseignement élémentaire jusqu’à l’âge de 14 ans. Siegfried aimait l’école, il y était studieux et volontaire. Il se revoit rêveur dans la classe déserte à l’heure des récréations devant les cartes de géographie. Fasciné par les rivières, les fleuves, les forêts et les mers, il descendait le cours du Danube en voguant sur un esquif de Vienne jusqu’à la mer Noire.

Il lui arrivait de sortir du rang et de se dissiper. Il lui revient en mémoire un mauvais tour qui aurait pu mal se terminer. Ce devait être dans sa douzième année, il était délégué de classe. Dans la grande salle de cours, il avait remarqué une chaise branlante qui risquait de s’effondrer. Au lieu de l’évacuer vers la remise, il la plaça derrière le bureau du maître. « Druschba ! » salua le professeur de russe entré gaiement dans la classe. « Druschba ! » répondirent les enfants en chœur. Il posa son livre sur la table, commença son cours debout, puis tourna une page avant de s’asseoir. La chaise se déroba sous lui, il poussa un cri en s’effondrant. Il se releva rouge de colère et hurla « Qui a fait ça ? ». Les élèves étaient tétanisés. Humilier un enseignant était un sacrilège. Ingolf redoutait le pire pour Siegfried, il n’osait le regarder et le sentait trembler. Le professeur reprit ses esprits, se calma en un instant et poursuivit son enseignement debout. Avant de quitter la salle, il jeta un regard de mépris sur le meuble branlant.

Siegfried ne comptait pas en rester là. Sous les yeux incrédules de ses camarades, il se dirigea vers l’estrade, redressa la chaise derrière le bureau avant l’arrivée du professeur d’allemand. Monsieur Schmitt, surnommé le Chat, entra de fort bonne humeur, il s’assit avec décontraction sur le siège et perdit l’équilibre. On ne voyait plus que ses doigts cramponnés au bureau. Schmitt ne dit mot, se releva blême, mais digne. Il prit la chaise, la posa dans un coin de la salle et commença son cours sans aucune remarque sur l’incident.

Ingolf évita son frère à la récréation. Un camarade de classe, Lutz, s’approcha de lui en boitant. Il était chaussé d’une bottine à attelle et lacets pour maintenir son pied bot. Lutz était toujours joyeux malgré son infirmité. Il avait un don pour le dessin et présentait ses trésors à Siegfried quand il l’invitait chez lui. Pour ce fils unique, l’amitié de ses camarades comptait beaucoup et celle de Siegfried en particulier. Les yeux brillants de malice, il lui glissa à l’oreille :

— J’ai croqué un dessin. Je te le montre demain.

— Ce n’est pas un peu risqué ?

— Mais non, j’ai dessiné la chaise cassée sous le préau avec un chat mouillé qui s’enfuit.

Ils rirent ensemble en imaginant le professeur-chat prenant la fuite. La soirée devait faire une troisième victime. Siegfried assistait à la réunion des parents d’élèves. Il disposa la chaise à l’extrémité de la salle qui se remplit totalement, ne laissant que cette place inoccupée pour un retardataire. La porte s’ouvrit et c’est un notable du Parti, surnommé Köpenick par les jumeaux, qui fit une entrée remarquée. Dans l’entrebâillement, juste derrière lui, apparut une dame qui visait aussi l’unique place vide. Faisant mine de l’ignorer, l’homme s’avança d’un pas décidé vers le siège convoité et s’y affaissa lourdement. Il se releva, vexé, prenant à partie l’enseignant principal, monsieur Schneider. Il le tança en levant le pied vers l’objet définitivement cassé : « Enlève-moi cette escabelle ou je la réduis en morceaux ! » Schneider se précipita, ramassa la chaise, sortit de la salle en s’épongeant le front, revint confus avec deux tabourets en bon état. Le professeur de russe ne broncha pas plus que le professeur d’allemand, personne ne chercha le coupable, la faute incombait au matériel vétuste de l’école.

Sur le chemin du retour, le jeune farceur riait sous cape aux côtés de sa mère. Arrivé à la maison, il courut à l’étage pour raconter la suite des événements à Ingolf qui fut pris d’un fou rire si bruyant que leur mère surgit dans la chambre. Elle avait été témoin de l’effondrement de la chaise au début de la réunion. Elle ne s’était pas préoccupée de l’incident, mais elle comprit que ses fils en savaient plus. Siegfried avoua son forfait ce qui déclencha une réprimande à laquelle se joignit leur père qui fit irruption dans les lieux. La leçon de comportement social, suivie d’un avertissement solennel en cas de récidive, inquiéta Ingolf tandis que son frère prenait un air penaud et s’excusait du bout des lèvres.

La mauvaise conduite ne devait pas rester sans punition. Karl décida de leur inscription immédiate en camp de vacances d’hiver au sud de Berlin. Le cœur lourd de devoir renoncer à la forêt en ce temps de neige, au plaisir toujours renouvelé de la luge et du ski, ils partirent trois jours plus tard pour Lückenwalde.

Ils s’adaptèrent tant bien que mal aux activités collectives. Leur ennui fut distrait par le récit que leur firent des adolescents berlinois de leurs visites clandestines à Berlin-Ouest. Ils leur montraient discrètement quelques objets achetés de l’autre côté, de minuscules radios à transistor, des accessoires de mode, des insignes nationaux de la RFA. Ils leur racontaient leurs séances de cinéma occidental et leurs soirées dansantes au rythme du rock’n’roll. Ils expliquaient toutefois aux jeunes campagnards que ces escapades n’étaient pas sans risques, qu’il fallait se méfier des policiers est-allemands qui contrôlaient les transports urbains en jouant au chat et à la souris avec les passagers. Officiellement, leur expliquaient-ils, un citoyen de la RDA n’avait pas à se rendre à Berlin-Ouest sans raison valable. En cas de contrôle, il fallait montrer patte blanche et ouvrir grand son sac. Les jumeaux restaient bouche bée devant tant d’audace dans ce monde étranger.

Ils retournaient vite dans l’univers rassurant du camp pour s’adonner sans rechigner aux jeux de chasseurs de trésors et autres activités de bons pionniers. Ces vacances les avaient rapprochés de la grande ville et de ses dangers, ils rentrèrent perplexes au village.

Un matin d’avril 1961, dans la cour de l’école, après le salut au drapeau noir-rouge-or frappé du marteau et du compas dans sa couronne d’épis, les élèves apprirent au son du clairon qu’un nouveau héros était né en Union soviétique, du nom de Youri Gagarine. Dans le silence religieux de l’assistance, les enfants prirent acte. Siegfried réprima un sourire, la conquête spatiale le laissait de marbre. «Qu’ils aillent où ils veulent, pourvu qu’ils nous laissent tranquilles! Ici, à Goldbergsdorf en Thuringe, c’est l’Allemagne…», chuchota-t-il à la fin de la cérémonie à Ingolf qui haussait les épaules, embarrassé.

Ils tentèrent de résister à de nouvelles vacances collectives, suppliant leurs parents de leur permettre de passer l’été chez leurs grands-parents d’Iéna. Leur père resta inflexible, ils devaient participer à leur dernier camp de jeunes pionniers avant d’entrer dans la Jeunesse communiste. Ils nouèrent négligemment leur cravate bleue et prêtèrent serment de fidélité à Ernst Thälmann, héros communiste mort à Buchenwald dont ils portaient haut le portrait sur la bannière azur. Au son du tambour, ils clamaient l’amour de la patrie et leur engagement à monter la garde.

Arrivés sur les lieux, ils partirent courir dans le bois et chantèrent devant des camarades ébahis, le « Panzerlied », qu’ils avaient entendu fredonner par leur père et dont ils avaient fini par obtenir les paroles. C’était le chant des conducteurs de chars de la Wehrmacht : « Qu’il pleuve ou qu’il neige, que le soleil nous sourie, que la journée soit torride ou la nuit glacée… Notre esprit est heureux, notre char rugit dans le vent de la tempête.» Un animateur les surprit en pleine déclamation, scandant le rythme du pied. Il s’étonna de leur connaissance de cette mélodie, ne leur en demanda pas la provenance tout en les sermonnant sur leur dérive idéologique. Il reprit l’équipe de pionniers en main et leur apprit l’hymne des pilotes de l’Armée rouge.

— J’aime bien ce chant, mais je ne vois pas la différence, dit Ingolf à son frère après la dispersion du groupe.

— Oui, les chars sont au sol, les avions dans les airs, mais c’est toujours la guerre.

— Enfin, ce n’est pas la même guerre.