Rodin intime : ou l'Envers d'une gloire - Marcelle Tirel - E-Book

Rodin intime : ou l'Envers d'une gloire E-Book

Marcelle Tirel

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"Rodin intime : ou l'Envers d'une gloire", de Marcelle Tirel. Publié par Good Press. Good Press publie un large éventail d'ouvrages, où sont inclus tous les genres littéraires. Les choix éditoriaux des éditions Good Press ne se limitent pas aux grands classiques, à la fiction et à la non-fiction littéraire. Ils englobent également les trésors, oubliés ou à découvrir, de la littérature mondiale. Nous publions les livres qu'il faut avoir lu. Chaque ouvrage publié par Good Press a été édité et mis en forme avec soin, afin d'optimiser le confort de lecture, sur liseuse ou tablette. Notre mission est d'élaborer des e-books faciles à utiliser, accessibles au plus grand nombre, dans un format numérique de qualité supérieure.

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Marcelle Tirel

Rodin intime : ou l'Envers d'une gloire

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066306151

Table des matières

AVANT-PROPOS
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII

AVANT-PROPOS

Table des matières

Le mot est bien important pour ces quelques lignes.

Placée par les circonstances auprès du plus grand génie de l’art moderne, j’ai beaucoup vu, et mettant en pratique le conseil du fabuliste... pas mal retenu.

Avais-je le droit de garder cela pour moi?

Je ne l’ai pas cru.

Mais d’avoir écrit ne m’a pas donné une vanité d’auteur. Les pages qu’on va lire ne valent que par celui dont elles parlent.

Et, pour ce qui est de moi, je tiens seulement à demander l’indulgence. J’ai été «vraie». C’est mon titre de gloire. Je n’en revendique point d’autre.

MARCELLE TIREL, Secrétaire de Rodin.

LETTRE AUTOGRAPHE DE RODIN A SA FEMME

CHAPITRE PREMIER

Table des matières

Comment je connus Rodin.

Je n’avais pas vingt ans lorsque mon ami, le Peintre Martin, m’emmena visiter le Pavillon Rodin, à l’Exposition de 1900. Devant les figures qui semblaient vouloir s’évader du bloc de marbre, comme «La Pensée», je ne me tenais pas d’admiration:

— Rodin, me dit mon ami, a une mauvaise réputation d’homme, mais c’est un artiste incomparable. Il faut l’aimer.

Je ne me doutais pas alors que je passerais à côté de lui les dernières années de sa vie.

Ce fut vers 1906 que j’eus la première fois l’occasion de lui parler.

Une de mes parentes était entrée en qualité de couturière, à Versailles, chez Mme la marquise de Ch..., plus tard duchesse, autrement dite «La Muse». Je vins l’y voir un jour. Rodin se trouvait là. La marquise lui ayant dit qui j’étais, il voulut me voir.

— Je vous connais depuis longtemps, Maître, lui dis-je; vous êtes l’artiste qui m’a le plus émue.

Il me fit asseoir près de lui, me demanda en quel sens ses œuvres m’émouvaient, et si réellement j’étais franche.

— Je vous aurais aussi bien dit le contraire si je le pensais, répondis-je, car je n’ai pas encore l’éducation du mensonge.

Il fut si ravi de ma réponse, qu’il me questionna sur ma vie, mon travail, ma situation. Je lui expliquai tout ce qu’il me demandait avec une grande franchise, pendant qu’il examinait ma figure.

— Est-ce que vous poseriez pour moi? dit-il, j’ai des modèles dont je ne suis jamais sûr...

— Non, maître. Je n’ai jamais posé et je ne poserai certes pas devant vous. Vous avez une trop mauvaise réputation.

La marquise éclata de rire. Rodin resta silencieux quelques secondes, puis il se mit à rire, lui aussi, très fort.

— Je n’ai pas de secrétaire, reprit-il. Il me faudrait quelqu’un qui me dise tout. Vous paraissez intelligente. Si vous vouliez, vous viendriez chez moi, à Meudon. J’ai beaucoup à faire. Tout est en désordre. Personne ne m’écoute... On ne m’obéit pas, et on me ment tout le temps. Pouvez-vous venir demain?

— Avec plaisir, maître. C’est un bien grand honneur pour moi.

Plus j’ai connu Rodin, plus j’ai eu d’affection Pour lui. Il était d’une totale ignorance des choses de la vie. Seul son art le touchait. Rien n’était plus intéressant que de le voir travailler. Il était rarement satisfait de lui, doutait, était sensible aux compliments même des plus simples, je dirai même: surtout des plus simples.

De 1906 à 1908, cela marcha bien. Rodin faisait des bustes: Mmes K. Simpson, Lady Sacwille, la comtesse de Warwick, Harriman. Puis des œuvres: des torses, des baigneuses, etc. On demeurait plus a Meudon qu’à Paris.

J’avais vite compris que le jeudi était le jour voué à Vénus, car, ce jour-là, Rodin déjeunait avec son amie au Café de la gare d’Orsay. «Au Palais d’Orsay», me disait-elle. Mais un jeudi que Rodin avait oublié son portefeuille dans la chambre et sa Muse un objet de toilette, on m’envoya chercher le tout, et la femme de chambre qui les servait me conta le reste.

Rodin entreprit de visiter les cathédrales de France. Il faisait ses excursions d’habitude avec Mme de Ch... Mais un jour il eut la fantaisie d’emmener sa femme. Quand ils revinrent à Meudon, Mme Rodin me conta son aventure. Ils arrivaient de Laon.

— Figurez-vous qu’à l’hôtel tout le monde me regardait curieusement. M. Rodin avait inscrit sur le livre: «M. et Mme Durand». Je lui demandai pourquoi il faisait ça, M. Rodin se mit en colère. Il a fallu que je me laisse appeler Mme Durand tout le temps. Vous comprenez ça?

— Bah! c’est un caprice d’artiste, ça n’a pas d’importance, disai-je. Et après, il a été gentil?...

— Il ne sortait pas de l’église. A toute heure il y était et il écrivait sur des cahiers. Tenez, madame Martin, en voilà qu’il avait oubliés et que j’ai rapportés.

En revenant de ces études, il était fatigué, et nous demeurions à Meudon. En travaillant il me racontait sa jeunesse. C’est ainsi que j’ai appris une biographie de Rodin qui doit être exacte. Elle diffère en tout cas de celles que j’ai lues.

CHAPITRE II

Table des matières

Un peu de la vie de Rodin telle qu’il me l’a racontée.

— Je suis né rue de l’Arbalète, me dit-il, dans le quartier Mouffetard. Je faisais beaucoup l’école buissonnière. Quand j’arrivai aux mathématiques, Je ne pus pas résister. Je n’y comprenais rien. J’étudiais avec plaisir les feuilles, les arbres, l’architecture. Papa ne voulait pas que je devinsse un artiste. «C’est des fainéants et des propre-à-rien», disait-il. Papa était Normand, d’Yvetot, dans la Basse-Normandie. Ma mère était Lorraine. Papa était inspecteur de police détaché à la maison de répression Boudeau à Saint-Denis.

— Tu n’as pas connu ça, toi, Rose? continuait-il, s’adressant à sa femme. C’était en face du marché en bois. Elle n’existe plus depuis longtemps. En 1871 papa perdit complètement la vue.

— Je me souviens, disait Rose. C’est deux ans après la mort de ta mère... Auguste avait trois ans.

Puis ils parlaient de leurs amours.

En débarquant de sa Champagne, elle, Marie-Rose Beuret, était entrée en qualité de confectionneuse chez une Mme Paul, dans le quartier des Gobelins. Rodin travaillait en ce temps à la décoration du Théâtre des Gobelins; les deux cariatides de la porte sont de lui. Ils se rencontrèrent. Amours de midinette et de rapin qui ont duré cinquante-quatre ans. Un an après, en 1866, Auguste vint au monde à la Maternité. Les parents de Rodin prirent la jeune femme et l’enfant rue de la Tombe-Issoire.

— Moi, j’étais à Sèvres? interrompait Rodin.

— Auguste avait cinq ans quand tu travaillais à Sèvres, rétorquait Rose.

Ils discutaient. Conciliant, Rodin cherchait dans sa mémoire.

— Tu as raison, mon chat. M. Loth était directeur de la manufacture et j’y travaillais pour M. Jannus.

— Avez-vous été soldat, maître? demandai-je.

— Oui et non. En 71 nous demeurions sur la Butte-Montmartre, rue des Saules. J’étais garde national. On m’appelait dans le quartier: «Le grave caporal en sabots». Ce métier ne me plaisait pas. Rose, te souviens-tu? C’est alors que je repartis Pour la Belgique avec de grands projets et pas le sou.

— Et moi, je gagnais vingt-cinq sous par jour en confectionnant des chemises pour les soldats. Auguste et moi vivions avec ça. Tu nous laissas des mois sans nouvelles. Ah! je m’en suis fait du mauvais sang pour toi, ma vieille!

— Je travaillais à l’Hôtel-de-Ville de Bruxelles avec Paul Van Rasbourg. J’ai fait aussi le d’Alembert de l’Hôtel-de-Ville de Paris.

— Quand je vins te rejoindre, tu faisais l’Age d’Airain que le soldat du génie posait.

A cette évocation, Rodin devint soucieux. Ironique, il dit:

— J’appelais ça «l’homme qui s’éveille à la Nature»... On me le refusa au Salon. Les imbéciles!... Ils m’accusèrent d’avoir moulé un cadavre! C’est depuis que je hais l’Ecole et l’Institut. Ma haine ne s’affaiblira jamais pour ces grotesques institutions.

Après la Commune, Rodin voyagea. En Belgique, à Marseille, à Cannes, à Strasbourg, en Italie, etc. En 1878, il collabora à la décoration du Trocadéro. Puis il loua au numéro 36 de la rue des Fourneaux un atelier où se trouvaient déjà Escoula, l’auteur de la Piété Filiale, Millet de Marcilly, Fourquet, la baronne de Lonlay, qui s’initiait à la céramique avec L. Gouillhet, Mengue, Mathet, et d’autres dont je ne me souviens plus. De son atelier sortirent: Bellonne, Mignon, la Création qu’a posée un athlète forain nommé Caillou et surnommé «l’homme à la mâchoire de fer». Un paysan des Abbruzzes, Pignatelli, beau comme un Dieu, a posé le «Saint-Jean-Baptiste». Un concierge, qu’on appelait Bibi, «l’Homme au nez cassé ».

— Cette figure aurait dû me porter la gloire, me disait Rodin. Mais on ne l’a pas comprise. De la rue des Fourneaux, je m’en vins rue d’Assas. Là, je Pris une élève, Mlle Camille C..... . Elle était très belle. Elle arrivait de Villeneuve-Saint-Pair. Son père était avocat à C......-T...... Elle l’avait quitté pour suivre sa vocation. Elle eut tout de suite du talent et obtint une troisième médaille avec «Grand’-Mère », une vieille femme en bonnet tuyauté.

Mme Rodin, interrompant ces souvenirs, lui rappela les scènes et la vie atroce qu’il menait avec ses deux faux ménages. Elle trépignait encore de fureur et de jalousie, cependant que Rodin, fort calme, continuait à dessiner.

— Tu as été la plus aimée, puisque c’est toi qui es là, Rose!

C’était son acte de contrition.

Dans les derniers jours de sa vie, Rodin, se provenant au bras du sculpteur Paulin qui faisait son buste, s’arrêta devant une terre cuite représentant Mlle C..... M. Paulin dit:

Elle est enfermée à Ville-Evrard...

— Vous ne pouviez pas me rappeler un plus mauvais souvenir, répliqua vivement Rodin, qui retrouvait presque toujours une parcelle de lucidité quand on parlait du passé.

Ils demeuraient faubourg Saint-Jacques, près de l’hôpital Cochin, quand son père mourut en 1883. Rodin s’exprimait toujours sur son père avec un grand respect, et il restait longtemps silencieux quand il venait d’en parler. Auguste les quitta en 1885 et, un an après, il partait au régiment, à Nancy.

— Surtout, imbécile, tâche au moins de gagner des galons, puisque tu n’es bon à rien, avait dit Rodin, à son fils, en guise d’adieu.

Il lui envoyait vingt francs tous les mois. Rodin et sa femme vinrent demeurer alors au n° 71 de la rue de Bourgogne. De 1887 à 1891, Rodin fit le Sphinx, Homme et Serpent, le groupe du Sphinx, le Printemps, Faune et Femme, Tête de Femme, Femme se tenant le pied, la Faunesse, Faunesse à genoux, Luxure et Avarice, Femme et Enfant dans une coquille, le Baiser, Homme au Rocher, Trois Muses, Ugolin et ses enfants, Victor Hugo, la République Ailée, etc... Beaucoup de ses œuvres sont rebaptisées aujourd’hui avec fantaisie.

CHAPITRE III

Table des matières

Rodin et «la Muse».

J’ai déjà nommé la Muse. Sa liaison avec Rodin est chose connue, qui dura d’environ de 1904 à 1911, On a donc le droit d’en parler. J’en tairai, du reste, tout ce qui viserait au scandale. Et notamment je m’en tiendrai à rappeler que la Muse était d’origine américaine et avait épousé M. de Ch.....

Elle était très fière du nom qu’elle avait ainsi acquis. Elle était également très vaine de ses relations mondaines qu’elle prétendait sacrifier à Rodin, lui reprochant de lui consacrer tous ses soins au détriment des invitations qu’elle recevait. Ou bien elle parlait ducs, comtes, marquis, appelant Edouard VII «mon cousin» et «notre grand ami». Son verbiage sur ce sujet était si incohérent que j’ai souvent pensé à la comtesse d’Escarbagnas. Je lui en voulais de se jouer de ce grand naïf qu’était Rodin, et je regrettais sincèrement qu’il ne comprît pas le ridicule de tels entretiens.

— Si le roi de France revenait sur le trône, lui disait-elle, j’aurais un des premiers tabourets à la Cour et je serais la perle de l’esprit de France!

Cela continuait par la récitation des multiples rameaux de l’arbre généalogique de la famille où elle était entrée, et dont le titre venait un jour de Louis XV, un autre jour de Charles X, puis un peu plus de whisky aidant, descendait, comme une torpille, en droite ligne de Charlemagne.

Au dehors c’était de ses relations avec Rodin qu’elle parlait, assurant qu’il lui devait sa gloire.

— Rodin, c’est moi! aimait-elle à dire souvent.