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Bordeaux, début des années 90.
Fils d’ouvriers ou de familles bourgeoises, quatre copains de promo à la prestigieuse Sciences-Po dévorent la vie étudiante avec insouciance, entre fêtes alcoolisées, drogues et excès en tous genres. Pourtant, cette préface de leur existence ne va pas rester sans conséquences…
Bordeaux, vingt ans plus tard.
Le commandant Walczak est appelé sur une étrange scène de crime. Un homme vient d’être retrouvé dans une chambre d’hôtel, nu, pieds et poings liés, une boule de cuir enfoncée dans la bouche, étranglé.
Sur la trace d’un assassin retors, l’enquête s’annonce difficile pour le policier, d’autant que des morts suspectes s’accumulent autour de cette affaire et font resurgir les démons du passé...
Une intrigue finement ciselée et menée tambour battant, un policier séduisant et écorché, un roman électrisant qui accroche jusqu’au dernier mot !
À PROPOS DE L'AUTEURE
Virginie Bougant est née en 1977, elle a grandi à Toulouse et vit maintenant à Bordeaux. Après une formation journalistique, elle travaille aujourd’hui dans la communication. Passionnée par le roman noir, elle aime décrire des atmosphères intenses et s’entourer de personnages qui vivent vite et fort. Rouge Bordeaux est son deuxième roman.
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Seitenzahl: 299
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Rouge Bordeaux
Tous droits réservés
©Éditions Terres de l’Ouesthttp://www.terresdelouest-editions.frEmail : [email protected]
ISBN papier : 979-10-97150-70-9
ISBN numérique : 979-10-97150-82-2
Crédits photographiques :
Réalisation couverture : conception Charlotte Picouilla ©- Graphiste •
Illustratrice - 06 03 72 07 64
Rouge Bordeaux
Virginie Bougant
Roman
Bordeaux, mai 1993
Le canal verdâtre de la Nièvre est, dit-on, un lieu propice à la promenade du dimanche et à la contemplation. C’est aussi là que l’ancien premier ministre s’est suicidé... Les uns le disaient dépressif, les autres le pensaient acculé par les affaires. Ce jour de mai 1993 à Bordeaux, ils en ont débattu encore et encore et ce soir, ils ont éteint la télé sur la tête de Boli et la victoire de l’OM, puis ils se sont remis à parler de Pierre Bérégovoy. Paul a du mal à comprendre comment on peut arriver si haut et dégringoler si bas. Connaître les palais de la République et se buter sur une allée de joggers.
— Il était sans doute mal depuis longtemps, on ne se colle pas un flingue contre la tempe un après-midi de printemps parce qu’on est contrarié, avance Sébastien.
— Mais attends... le mec, c’est pas une fiotte, c’est un solide, il est à la tête du gouvernement. Il prend des décisions déterminantes toutes les heures et bang ! Il se fait sauter la cervelle parce qu’en fait tout ce temps il était dépressif ? Tu penses vraiment que Mitterrand aurait donné les clés à un dépressif ? lance Paul.
— Qu’est-ce que tu suggères ? Un complot ? demande Sébastien.
— Mais vois plus loin ! Il y a forcément du très lourd derrière tout ça. Ne te contente pas du JT de 20h, réfléchis !
— Je réfléchis, murmure Sébastien piqué au vif.
— Vous voulez une bière ? coupe Emmanuel.
Personne ne répond. Emmanuel, grand échalas placide ne s’en offusque pas, ouvre le frigo et en sort une Kronenbourg.
Christophe, que la mort de Pierre Bérégovoy intéresse le moins, aurait en revanche volontiers donné son avis sur la remarquable gestion de crise du jeune maire de Neuilly lors de la récente prise d’otages dans une école. Il saisit la balle au bond et leur raconte comment il a emballé une Finlandaise l’été dernier. Les autres écoutent en ricanant vaguement, ils la connaissent l’histoire. Ils sont bien gentils de lui prêter attention parce que dans le fond ils n’y croient pas beaucoup à cette fable : il suffit de regarder Christophe. Pas très grand, pas très baraqué, pâle comme un lavabo. Inutile de préciser que dans son récit la Finlandaise est une bombe.
— On y va vers quelle heure ?
— Pas avant minuit, y aura personne, déclare Paul.
Christophe est un peu contrarié d’être coupé dans son élan, mais ne dit rien.
Ils discutent chez Paul près de la place de la Victoire. Ils se sont donné rendez-vous pour descendre quelques bières avant d’aller à la soirée d’Aurélia. C’est un peu une consécration pour eux. Aurélia est une fille de la haute, une vraie. Sa famille habite une immense maison près du Parc bordelais, le genre de bien hors de leur portée, hors de leur vie. Paul, Christophe, Emmanuel et Sébastien fréquentent tous les quatre les bancs de Science Po, Aurélia aussi. Paul a fait le lien, ce type attire tout le monde dans son orbite. C’est grâce à son aisance et à son humour qu’ils sont invités. Bonne joueuse, elle les a invités tous les quatre.
— C’est tard minuit, non ? s’impatiente Christophe.
— Minuit, c’est bien, tranche Paul.
— Non, mais on peut y aller un poil plus tôt, genre onze heures.
Paul se moque d’une voix flûtée :
— Il veut se coucher tôt pour bosser son droit public ?
— T’es con.
Emmanuel se lève pour aller chercher une nouvelle tournée dans le frigo.
— Y aura Émilie ? veut savoir Christophe.
— Normalement oui.
Christophe le gringalet pâle est le genre de mec qui croit en sa bonne étoile. Les autres ne le découragent pas, mais Émilie Lesage est quand même hors catégorie pour lui. Grande, élancée, yeux de chat. Les garçons ont tendance à la suivre longtemps du regard quand elle cherche une place dans l’amphi et qu’elle porte son 501.
Paul allume une cigarette, ils ont un peu moins de deux heures à tuer. Sébastien regarde le goulot de sa bouteille, il regrette de ne pas s’être rasé. Il a l’air un peu miteux avec sa veste militaire, ses cheveux trop longs et sa barbe de trois jours. De toute façon, il sait qu’il restera près du bar avec Emmanuel, un peu intimidé par les filles qui rient en renversant leur tête en arrière et surtout par l’éclat d’une grosse baraque cossue. Ils se donneront quelques coups de coude quand Christophe leur fera de grands signes en montrant une jolie nana. Pendant ce temps, Paul remplira l’espace avec ses larges épaules, ses grands gestes et son rire tonitruant.
Paul ouvre le tiroir de son bureau et prend une enveloppe. Il en sort des morceaux de papier colorés, des petits carrés avec un soleil rouge dessiné dessus.
— J’ai de quoi patienter un peu... ça vous dit ?
Bordeaux, 24 décembre 2012
Ce soir, les huîtres, les rennes, la bûche, l’âne et le bœuf sont de sortie.
Marie éteint son ordinateur et s’élance dans le couloir. Elle a pris soin de rester un peu plus tard à l’agence, normalement tout le monde est parti, mais on ne sait jamais. Elle jette un regard par la baie vitrée de son bureau, la nuit est noire, épaisse et enveloppante. Elle remonte son écharpe et fonce. Pas question de se faire alpaguer maintenant. Il lui faut éviter à tout prix l’invitation de dernière minute.
Marie Dunord vit seule, elle n’a pas d’enfant et elle a 38 ans. Certains la considèrent comme une cause désespérée. Ces derniers jours, elle a affronté la valse des questions « Qu’est-ce que tu fais pour les fêtes ? », « Tu prends des vacances ? », « Tu fêtes Noël en famille ? ». Enfin cette dernière question, les gens qui la connaissent ne la posent pas parce que Marie n’a pas de famille. Ou plutôt Anthem, la société de communication dont elle la cofondatrice est sa seule famille.
Alors elle file dans la nuit pour ne pas avoir à expliquer et encore moins à justifier quoi que ce soit.
L’air froid lui fait monter les larmes aux yeux. Marie arrive sur le parking et balaie les environs du regard. Personne. De sa poche, elle sort la clé de contact de sa voiture. Lumière orange, une fois, deux fois, clic clac. Elle ouvre, referme la portière. À elle la belle vie. Elle démarre et pense à sa bouteille de Roderer qui l’attend au frais.
Vingt minutes plus tard la voilà dans son havre de paix, elle passe dans la chambre et se déshabille pour se mettre à l’aise dans un vieux jean. Elle est très heureuse ici, chez elle. Cette maison, elle l’a achetée il y a environ trois ans. La transaction s’est faite par hasard, elle se promenait dans le quartier et s’est arrêtée devant le panneau « À vendre ». D’à peine cinquante mètres carrés, la maison était en vente depuis seulement quelques jours après le décès de sa propriétaire âgée. Jusqu’alors Marie louait des appartements pratiques et fonctionnels dans des résidences modernes, mais n’avait jamais eu d’endroit véritablement à elle. Cette petite maison possède un atout majeur : un jardin de cinquante mètres carrés sans vis-à-vis. Deux arbres, un lilas et un pommier y prospèrent, là, en pleine ville. En réalité, sa satisfaction de propriétaire réside essentiellement dans le fait de posséder ce lopin de terre.
Elle ouvre le frigo et commence à préparer son réveillon : saumon fumé, blinis, foie gras. Marie trouve que manger ce qu’elle veut quand elle veut est un des nombreux avantages de la vie de célibataire. Si elle a envie de se régaler de la même chose toute la semaine, elle le fait. Ce sentiment de pourvoir par elle-même à tous ses caprices est irremplaçable.
Paul Malossian, son patron et associé, l’a invitée, mais elle n’avait pas l’énergie de supporter l’allégresse de Noël. Et puis elle le voit toute la journée, un petit break ne fera de mal à personne. Elle les connaît les réveillons chez Paul et Aline : champagne à gogo, cadeaux mirobolants pour les enfants, mais aussi pour les invités. Paul sera soûl très tôt, surtout si son beau-père est là. La vitalité de son associé a toujours été un atout dans leurs affaires, mais dans la sphère privée cela peut avoir un côté lassant. Tout comme une rivière qui sort de son lit après l’orage, la vitalité de Paul peut rapidement se transformer en fureur. Non merci, elle sera mieux seule chez elle.
Elle dispose son repas sur la table basse, s’assoit sur le canapé et ouvre la bouteille de champagne. Cette année elle a choisi de regarder la saison 3 – la dernière – de Borgen, une de ses séries préférées. C’est parti pour une soirée entière en compagnie de Birgitte Nyborg, Premier ministre du Danemark. Elle visionnera probablement les quatre ou cinq premiers épisodes et se réservera la suite pour le lendemain. C’est son rituel de Noël.
*
Du poulet au saté. Il aurait pu trouver mieux, c’est quand même Noël. Mais le commandant Walczak aime la nourriture asiatique, alors pourquoi s’en priver ? Personne n’y trouvera rien à redire.
Il s’assoit dans le canapé et zappe de chaîne en chaîne. Le néant absolu. Il pense aux petits vieux qui eux aussi, sont seuls ce soir et n’ont que la télévision pour égayer leur soirée. Espérons qu’ils ne sont pas trop exigeants... Walczak ouvre le placard, il passe le doigt le long des étagères. Apocalypse Now version Redux, le film anti-Noël. Très bien. Trois heures loin du monde.
Francis Ford Coppola a eu sa peau. Walczak s’est endormi sur le canapé. Il se lève, éteint la télévision, débarrasse son assiette, fait la vaisselle et passe un coup d’éponge sur le plan de travail. Il fait quelques étirements et s’attarde dans le salon devant l’écran de l’ordinateur portable pour consulter la météo marine. Il ferme la fenêtre pour en ouvrir une autre. C’est plus fort que lui. Il faut qu’il y jette un dernier coup d’œil. Une jeune femme brune apparaît sur l’écran, elle est nue. Walczak est devenu un voyeur comme les autres.
Savoir que des femmes – et des hommes – se livrent à des exhibitions sexuelles en direct, devant leur ordinateur, le fascine. Il cherche l’excitation, mais il aime aussi regarder l’intérieur des appartements, deviner des choses sur ces gens. Déformation professionnelle. Une vingtaine de vidéos sont actives.
Une fille brune est connectée et suivie par trois cent cinquante-deux voyeurs, incroyable le nombre de gens qui s’emmerdent le soir de Noël. Walczak aime bien cette fille : cheveux longs, mince, petits seins. Elle se connecte assez souvent ces derniers temps. Ce soir, elle est dans une douche carrelée, elle a posé l’ordinateur au sol et ondule devant l’écran. À genoux, elle tient le pommeau de douche et fait couler de l’eau sur sa poitrine. Une musique de fond dégouline sur la faïence blanche. À droite de l’écran, les commentaires admiratifs et salaces pleuvent. La fille se tourne et offre son intimité au web. Les émoticônes fleurissent, les types n’ont plus les mains libres pour taper un exposé détaillé. Puis elle souffle un baiser à l’écran. Walczak se déplie et va prendre sa troisième douche de la journée.
*
Il avait pourtant prévenu Adriana : pas de réunion de famille.
D’habitude, ils fêtaient Noël tous les deux. Cette année, il s’est laissé avoir : ils sont attendus chez la sœur d’Adriana. Pourtant, on ne peut pas dire qu’ils soient très « famille ». Philippe Lorian a renoué avec Camille, sa fille, il y a un peu plus d’un an. Ils se sont rapprochés, mais pas assez pour passer le réveillon ensemble. Camille est comme lui : elle aime trop sa liberté. La vie familiale de Lorian est minimaliste, c’est à son métier de journaliste qu’il a voué son existence. En charge de la rubrique des faits divers pour le quotidien régional Aquitaine Matin, il occupe ses journées à relater l’impensable, à amener les lecteurs au plus près de la noirceur humaine. Sa rencontre avec Adriana quelques années plus tôt a changé la donne. Avec elle, il a réussi à s’abandonner et à apprécier les choses simples d’une vie à deux. Les années passées aux côtés de sa première femme avaient été amères, il savait qu’il avait été absent et souvent indifférent à son égard. Il admettait également qu’il ne s’était pas occupé de sa fille.
Adriana aussi a coupé les ponts avec les siens pendant des années puis l’âge aidant, elle a fini par céder et a accepté quand sa sœur les a invités pour le réveillon. Il y a quelque temps, Adriana aurait été inflexible et donné une fin de non-recevoir à sa soeur. Lorian devait bien le reconnaître : elle s’était adoucie. Il aurait dû s’en réjouir, mais ce qu’il apprécie le plus chez elle, c’est son caractère de feu et son regard de corneille. Comme ceux de l’oiseau, ses yeux noirs ont un éclat vif et perçant. Quand elle fixe son interlocuteur, rien ne lui échappe. Et derrière une apparente sévérité se cache une femme qui aime la vie et ses fantaisies.
— Tu es prêt ?
Lorian se regarde dans le miroir : un peu trop gros, un teint de fumeur de plus cinquante-cinq ans.
— Oui. Je ne ferai pas mieux.
— Arrête ce regard de chien battu ! Tu vas survivre Philippe, je te le promets. Allez, on va être en retard !
Adriana l’embrasse sur la bouche pour clore la discussion.
Lorian relève le col de sa parka du mieux qu’il peut, il tient une bouteille de champagne dans la main gauche et un trousseau de clés dans l’autre. Il vient de fermer la porte d’entrée. Adriana tient deux grands sacs chargés de cadeaux. C’est alors qu’un immense découragement lui tombe sur les épaules. Son regard passe du visage d’Adriana aux sacs en plastique qu’elle tient fermement dans ses mains. L’absurdité du moment est tangible. Il ne voit pas l’intérêt d’aller passer cette soirée chez des gens qu’il ne connaît pas et encore moins celui de leur offrir des cadeaux.
— Quoi ? interroge Adriana.
— Rien.
C’est la famille d’Adriana. Il s’est engagé à y aller. Elle n’est pas très liée à eux, mais elle a dit oui. Il est trop tard.
— Tu ne veux pas y aller, je me trompe ?
Lorian fixe Adriana, de la buée sort de sa bouche. La lumière des réverbères l’éclaire en contre-jour. Il ne trouve rien à dire et hausse les épaules.
— Rouvre la porte, on reste ici, déclare Adriana.
— Tu es sûre ?
— Oui.
Au fil des années, Lorian a appris une chose au sujet de sa compagne : elle n’est pas du genre à tergiverser. Si elle dit oui, c’est oui. C’est d’ailleurs un des aspects de leur relation qu’il trouve particulièrement reposant.
Dès qu’elle pénètre dans l’entrée de la maison, Adriana appelle sa sœur pour lui expliquer que Philippe est malade. Le foie, alors une grosse bouffe là ce soir, ce n’est peut-être pas raisonnable. À l’autre bout du fil, on insiste, on questionne, mais Adriana ne fléchit pas. Quand elle raccroche, un poids s’envole des épaules de Lorian.
Ce dernier enlève son manteau et ses chaussures et ouvre la bouteille de champagne. Puis de fil en aiguille, au bout de quelques verres, ils font l’amour sur le canapé du salon. Adriana est une étincelle. Lorian la trouve si sexy sa corneille. Aucune autre femme ne lui a fait cet effet. Avant elle, il était resté plus de quinze ans avec quelqu’un qu’il n’aimait pas et avait fini par se persuader que c’était la norme, que l’insatisfaction était le prolongement de la vie de couple. La première fois qu’il s’était retrouvé au lit avec Adriana, il avait été si impressionné qu’il n’avait rien pu faire. Il s’était maudit, mais elle ne semblait pas offusquée. Elle l’avait caressé, puis s’était allongée à côté de lui pour fumer tranquillement. Lorian avait contemplé longuement son corps élancé, sa peau dorée et les poils noirs de son pubis. La deuxième fois, faire l’amour avec elle avait été incroyable. Il ne se rappelait même plus avoir vécu quelque chose d’aussi bon. Puis bêtement, il s’était dit que cet état de grâce ne durerait pas. Adriana avait alors remis en question toutes ses croyances et préjugés de mâle blanc cinquantenaire : plus il passait de temps à ses côtés plus il la désirait.
Elle est lovée au creux de son épaule. Lorian allume la cigarette d’Adriana et la sienne. Elle fume, les yeux fixés au plafond. Il regarde son profil, ses paupières brunes et ses longs cils. Il aime ses silences, mieux que ça, il les respecte.
*
La robe rouge. Encore elle. La femme la regarde. De longs cils bordent ses yeux marron et lui donnent un regard de biche traquée. Elle tend la main vers elle en lui disant quelque chose. Mais comme d’habitude, Marie n’entend pas, elle est trop loin ou sur le point de s’endormir. Elle ne sait pas. La femme en robe rouge répète un chapelet de mots. Sa bouche forme un O, « No ». Il y a des ombres autour d’elle. Des silhouettes. Elle est sûre de voir un homme avec une chemise bleue. Il porte un bouc et une casquette sur la tête. Il fait nuit, l’air est chaud. Elle a si chaud et tellement envie de dormir. Terriblement soif aussi. Elle sait que ce n’est pas le champagne, le Roderer ne donne pas mal à la tête.
Marie ouvre les yeux, son cœur bat la chamade. Elle cherche l’interrupteur de sa lampe de chevet. La lumière éclaire la pièce, elle est dans sa chambre. Dans sa petite maison. C’est Noël. Après seulement trois épisodes, elle s’est couchée tôt, fatiguée de sa semaine. Posant la main sur sa poitrine, elle sent les battements affolés de son cœur. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas vu la femme à la robe rouge. Plusieurs mois, des années peut-être… Elle pensait qu’elle ne reviendrait plus et se croyait délivrée.
*
Marie se lève tôt, la femme en rouge a rongé son sommeil. Elle plie soigneusement le chemisier et le range dans la valise ouverte sur le lit.
Ce soir, elle s’adonnera à l’un de ses plaisirs secrets : dormir à l’hôtel. Elle ne va pas au bout du monde ni à l’autre bout du pays, non, elle reste à Bordeaux. Elle ne partage avec personne cette habitude, d’abord parce que ces moments lui appartiennent et ensuite parce que cette habitude la ferait vite passer pour une fille bizarre.
Elle a toujours aimé l’hôtel et par-dessus tout, s’offrir du temps dans une chambre toute seule. Elle se laisse vivre pendant une nuit ou deux. Elle lit, prend un bain, regarde la télévision, se maquille, se fait les ongles, reste allongée sur le lit à ne rien faire ou à réfléchir. Elle a besoin de ce retour sur soi. Une chambre impersonnelle l’aide à atteindre ce moment intime. Alors bien sûr, elle ne va pas au Formule 1, le but n’est pas de se suicider. Elle réserve dans des hôtels cosy, voire cossus.
Il y a quelques mois, elle a entendu Dany Laferrière à la radio. L’écrivain haïtien expliquait que pour lui, une chambre d’hôtel était l’endroit le plus paisible au monde, mais pour garantir cette tranquillité il fallait aller dans l’hôtel le plus proche de chez soi, pour n’avoir aucune chance de se faire débusquer. Marie souscrit complètement à cette idée.
Depuis quelque temps, elle aime aller à l’hôtel QualityInn près de la rue Sainte-Catherine, les chambres sont spacieuses et bien équipées. Elle a aussi ses points de chute près de l’aéroport. Le secteur est désert le week-end, les sites de réservation en ligne cassent les prix sur les hôtels trois ou quatre étoiles. Marie y passe de temps en temps la nuit du samedi au dimanche. Elle aime ce lointain si proche. Elle s’épanche encore moins sur ses week-ends dans la zone aéroportuaire : ce genre de plaisir est dans la top liste des choses qui la ferait définitivement passer pour une fille très louche. Là-bas, elle est sûre de ne croiser personne de sa connaissance. De toute façon, elle ne sort pas de sa chambre, le but est justement de se retirer du monde, pas d’aller traîner dans une zone commerciale déprimante. Elle se délecte de ces moments où elle n’a pas à parler, rien à décider.
Ce soir elle dormira au Grand Hôtel : son cadeau de Noël.
*
Walczak boit son café sans entrain. Il vérifie ses messages. Rien. Il se lève, sort de la cuisine et s’allonge sur le canapé du salon. Quand il ne travaille pas, le vide l’étreint.
Les dernières affaires des mois écoulés ne lui ont pas apporté l’adrénaline escomptée. Un règlement de compte à Bacalan, un corps retrouvé sur un chantier, un dîner familial qui a mal tourné, des affaires relativement vite bouclées, résolues sans énergie, sans le souffle qui le portait jusqu’à présent et qui lui avait fait choisir la police judiciaire. Et à côté, rien.
Il repense souvent à Hélène, cette fille qui avait occupé son esprit chaque minute de sa vie, durant quelques semaines, un an et demi plus tôt. Son image et son odeur avaient pénétré chacune de ses synapses et aujourd’hui encore il était en manque. Il sait bien que c’est ridicule, surtout à 42 ans. Mais c’est comme ça.
Il a rencontré Hélène pendant une enquête difficile alors qu’il s’enfonçait dans un tourbillon noir et qu’il ne parvenait plus à avancer. Par ailleurs, l’équipe qu’il dirige en tant que commandant de police n’est plus la même. Hakim travaille toujours à ses côtés, mais ce n’est plus pareil. À la fin de cette enquête catastrophique, il lui a jeté à la figure « qu’il ne voulait pas lui ressembler » et il a toujours cette volte-face sur l’estomac. Hakim n’a pas eu la mutation qu’il souhaitait et est resté dans son groupe par dépit.
Isabelle Vlaminck et Benoît Carme sont venus compléter l’équipe. Il les apprécie, mais n’a pas encore le recul nécessaire pour leur faire pleinement confiance. Avec Hakim et Charlotte, il savait pouvoir emprunter n’importe quel chemin sombre, au côté des nouveaux, il ne sait pas encore.
Le commandant se sent toujours coupable vis-à-vis de Charlotte : c’est au cours de cette enquête que la jeune femme a eu son accident.Elle s’était trouvée au mauvais endroit au mauvais moment en voulant lui porter secours. Grièvement blessée, elle avait dû abandonner sa carrière sur le terrain. Hakim n’a jamais pardonné le mal fait à Charlotte, il tient Walczak personnellement responsable de ce qui est arrivé à sa partenaire.
Charlotte Lombard a su rebondir comme on dit, en mettant à profit son intelligence brillante. Elle a repris des études de psychologie et de criminologie. Walczak l’a croisée une ou deux fois, Charlotte est chaleureuse avec lui, mais lui se sent minable. Maintenant qu’ils ne travaillent plus dans le même groupe, Hakim et elle vivent officiellement ensemble. Quand Hakim arrive le matin, il ne parle jamais d’elle et Walczak ne lui pose pas de questions. Charlotte est devenue un fantôme entre eux, ils ne prononcent jamais son nom, mais son ombre plane constamment au-dessus de leur tête.
Le policier ouvre le placard de l’entrée et enfile ses baskets. Courir est la seule chose qui lui fasse du bien et surtout qui l’empêche de ressasser.
*
Quand elle referme la porte derrière elle, Marie ressent instantanément l’apaisement qu’elle recherche tant dans ces séjours à l’hôtel. La moquette épaisse et les lourds rideaux atténuent les bruits, le style un brin rococo de la chambre contribue aussi à cet effet bulle. Exactement ce qu’il lui faut. Elle est heureuse.
Elle n’est encore jamais venue au Grand Hôtel. Souvent en traversant la Place de la Comédie, elle s’était prise à scruter sa façade arrogante. Et puis cet été, elle avait réservé pour le soir du 25 décembre. Elle savait qu’elle serait disponible et très certainement seule. Alors elle s’était fait plaisir et s’est félicitée de cette initiative quand elle a découvert les magnifiques décorations de Noël à l’entrée de l’hôtel.
Elle pose son sac à main sur une banquette et allume la télé. Elle aime bien ce bruit de fond. Elle se regarde dans le miroir au-dessus du bureau. Marie n’est pas vraiment belle, mais elle dégage une assurance qui lui confère un certain charme. Grande, brune, athlétique, cheveux courts, toujours vêtue avec soin. Le tailleur-pantalon est sa tenue de travail habituelle, c’est ce qu’elle a mis aujourd’hui parce qu’elle ne savait pas quoi mettre d’autre. Elle n’a aucune idée de la manière dont elle est censée s’habiller le week-end. Beaucoup de personnes la croient lesbienne, ce qui n’est pas le cas, mais cela lui permet d’être tranquille : elle a remarqué que souvent les lesbiennes font peur.
Elle range sa veste dans la penderie puis va dans la salle de bains faire couler l’eau. Elle jette furtivement un regard au miroir : elle est blanche comme un poulet et un peu trop ronde à son goût. Elle devrait faire de l’exercice physique, mais elle déteste les salles de sport. En fait, c’est plutôt les gens qui fréquentent les salles de sport qu’elle déteste... Même si elle sait que la plupart sont là comme elle, uniquement par nécessité, c’est-à-dire pour éviter de s’empâter, elle ne supporte pas d’avoir à gesticuler en public sur une musique abêtissante, et surtout elle ne supporte pas d’avoir à parler.
Marie aime le silence. Elle a fait sienne la pensée de Pascal, «Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre ».
*
Les eaux de la Garonne sont sombres, pleines de limon. Il paraît que c’est un fleuve difficile à naviguer, Lorian veut bien le croire quand il voit les tourbillons se former près du Pont de pierre. Il accélère le pas, jette son cigarillo et monte les marches du bâtiment d’Aquitaine Matin. Il passe son badge devant le tourniquet métallique et fait un signe au standardiste maussade.
Arrivé à l’étage de la rédaction, il constate qu’il est presque seul. Il aperçoit une petite dizaine de personnes dans l’aquarium vitré de la salle de réunion. Vacances de Noël obligent, plusieurs visages lui sont inconnus : des stagiaires de l’école de journalisme sont venus en renfort. Il jette son imperméable sur le dossier de sa chaise et allume son ordinateur. La réunion ne le concerne pas. La rédaction locale essaye de fabriquer le journal quotidien, un vrai défi entre Noël et le jour de l’an. Il ne se passe pas grand-chose et globalement tout le monde se fout des chiffres du chômage, des nouvelles réformes fiscales et autres réjouissances. Seule la météo continue à avoir la cote, comme d’habitude. Mais à part ça, oualou.
Philippe Lorian est journaliste spécialisé dans les faits divers. Il est celui devant lequel ses collègues pincent les lèvres quand il appelle les parents de jeunes écrabouillés par un camion, mais il est aussi celui qu’ils admirent pour son flair. Dans le milieu de la justice et de la police, il connaît tout le monde à Bordeaux, et adore avoir un coup d’avance sur eux. Philippe Lorian bénéficie d’une relative tranquillité au sein de la rédaction, il rend ses papiers en temps et en heure, ils sont bien renseignés, ils font vendre. Alors jusqu’ici tout va à peu près bien.
Comme partout ailleurs dans la presse quotidienne régionale, Aquitaine Matin connaît des turbulences. Les gens n’achètent plus autant de journaux papier, on vend moins de publicités dans les pages et donc il manque de l’argent. De plus en plus d’argent. Tous savent qu’un plan social est en préparation. Un plan de départs volontaires bien sûr. Le journaliste fait profil bas, autant que son caractère fantasque le lui permette. Un an et demi auparavant, il a commis une faute grave. Il est allé trop vite. C’est le problème majeur dans son métier. Au cours d’une affaire de meurtre, il n’a pas vérifié une information comme il aurait dû le faire et a publié un papier dans lequel il évoquait un suspect, un pauvre bougre qui avait des antécédents de délinquant sexuel. Le profil collait bien, le contexte aussi, sauf que ce n’était pas lui. Philippe Lorian a été mis à pied et miraculeusement n’a pas été licencié. Depuis il se tient à carreau.
*
Les couloirs de l’Hôtel de police sont déserts. Walczak se fout bien de travailler le 26 décembre et pour les fêtes de fin d’année. La véritable angoisse pour lui consiste à prendre des congés. Pour l’instant tout à l’air relativement calme, mais il sait que le 31 décembre pourrait être chaud. Les gens se lâchent ce soir-là et tout devient possible. Bordeaux ne fait pas partie des villes où brûler des bagnoles la nuit de la Saint-Sylvestre tient de la tradition, mais comme partout l’alcool coule à flots et enfièvre les esprits. Il sera là, il travaille chaque année pour le 31 décembre et préférerait mourir plutôt que d’avoir à subir une soirée cotillons.
Quand il entre dans le bureau, Isabelle Vlaminck est déjà arrivée. Walczak la salue et se sert un café dans un gobelet en carton. Les pieds sur le bureau, la policière lit le Nouvel Obs et rit toute seule. Il aperçoit le titre de la couverture de l’hebdomadaire : « La drogue au travail ».
— Enfin un vrai sujet, hein ? lui lance-t-elle en captant son regard.
Walczak sourit. Il aime bien Isabelle Vlaminck. Il apprécie son côté direct et son humour. Elle vit avec une femme, il le sait, car il a déjà entendu quelques ricanements à ce sujet.
Brémard, le commissaire divisionnaire, apparaît soudain dans l’encadrement de leur porte. Il entre et ferme derrière lui. Isabelle enlève immédiatement ses pieds du bureau et se redresse.
— Une affaire de merde en perspective...
Walczak pose son café sur une pile de dossiers. « Merde » est un mot-clé dans le vocabulaire de Brémard, « c’est de la merde », « il se prend pas pour de la merde », « vous avez de la merde dans les yeux », « on rame dans la merde »…
— On a un macchabée sur les bras.
*
Marie regarde le liquide ambré tournoyer, elle ajoute un sucre et continue à faire tourner sa cuillère dans la tasse. Elle soupire et s’étire. Elle a dormi comme un bébé dans ce grand lit. Hier soir elle a commencé à s’installer entre les couvertures pour regarder la télévision. C’est un plaisir coupable qu’elle s’accorde à l’hôtel, car chez elle, il n’y a pas de télévision dans sa chambre. Elle a zappé de L’Âge de glace à Stuart Little en passant par Raiponce. Elle a eu une pensée pour les vieux, les gens dans les hôpitaux, tous ceux qui doivent rester coincés sur les programmes nationaux, qui n’ont pas accès à un lecteur DVD ou à internet. Qui pense à eux ? Personne. Au bout d’un moment, elle est passée sur le service de vidéo à la demande pour regarder une comédie américaine, et elle était vraiment bien dans son grand lit à manger des chocolats.
Marie Dunord n’aime pas Noël. Quand on a eu une enfance triste, généralement on n’aime pas Noël et Marie ne fait pas exception. Si. Elle aime les illuminations, elle aime le scintillement de la ville à cette époque de l’année, mais c’est tout.
Après l’accident de ses parents quand elle avait 12 ans, plus rien n’a jamais été pareil dans sa vie. Noël est devenu un jour comme les autres. D’abord une question de survie, puis une simple habitude. Après la mort de ses parents, Marie a vécu avec sa tante du côté de sa mère. Christine habitait seule et n’avait pas d’enfant. Elle a recueilli Marie par devoir, et s’est occupée de la petite correctement, mais sans affection. Christine est morte il y a trois ans. Subitement un mardi matin, elle s’est effondrée dans sa cuisine. Marie a ressenti de la peine, mais aussi un soulagement : elle n’aurait pas à s’occuper de sa tante dans ses vieux jours, ce qu’elle aurait fait par devoir, mais sans affection aucune.
Marie s’étire encore et se lève pour faire couler un nouveau bain. Une sonnerie s’échappe de son sac à main. Elle sort le téléphone et décroche.
— Bonjour Marie...
Elle reconnaît la voix de Cathy, la secrétaire qui travaille avec elle et Paul. Les mots se bousculent et en même temps sont très lents « désolée », « c’est très grave », et finalement « Paul est mort ».
Bordeaux, mai 1993
Sébastien regarde les mots se former sur les lèvres d’Emmanuel. Il comprend finalement que ce dernier sort fumer une clope quand il mime le geste de tirer sur un mégot.
Les basses entrent en lui et font vibrer ses entrailles. Les corps transpirent sur le dancefloor. Le jeudi, la nuit appartient aux étudiants. Ils sont dans une vaste cave du quartier des Chartrons, un ancien chai reconverti en boîte. Le plafond est bas, au sol les tommettes sont glissantes et les murs exsudent des traces d’humidité. Quelques spots éclairent sporadiquement le sous-sol. La jeunesse danse sous un immeuble du vieux Bordeaux. Sébastien bloque sur deux filles qui se frôlent sans se voir, yeux clos, portées par cette techno métallique. Le DJ pousse le son jusqu’à son paroxysme, jusqu’au mugissement primal pour finalement repartir sur le rythme de la boucle de départ. Les mains se tendent vers le plafond, les corps s’élancent, les pieds s’envolent et tout repart. Une des deux filles sourit, la tête en arrière dans une sorte d’extase. Elle porte un débardeur noir qui moule ses seins, on devine le cercle de ses tétons.
Paul s’extirpe de la mêlée qui s’est formée autour du bar, avec deux bières à la main. Il tend un des verres à Sébastien qui n’a pas le temps de le saisir, un gars taillé comme une armoire à glace surgit parmi la foule compacte et envoie valser la bière qui se répand sur la chemise de Paul.
— Désolé ! crie le type qui n’a pas du tout l’air désolé.
— T’es con ou quoi ? hurle Paul.
Le type le fixe et semble s’abîmer dans une intense réflexion.
— On va pas en faire une histoire… conclut-il grand seigneur.
—Tu peux pas faire attention ? insiste Paul.
— Calme-toi, dit mollement Sébastien.
Sa voix est étouffée par les basses qui résonnent. Autant demander à un chiot d’arrêter de faire ses dents sur le canapé. Paul et le balèze se jaugent du regard.
— Crevard ! lâche Paul.
Le gars s’approche et le pousse, épaule contre épaule, pas trop fort juste pour dire que « là maintenant on va arrêter les conneries ». Précisément à ce moment-là, Sébastien comprend que le mec doit jouer dans l’équipe de rugby. À peine en est-il arrivé à cette conclusion que Paul allonge le bras et verse le contenu de la seconde bière sur le polo du type. Ce dernier baisse les yeux sur son bide pour contempler son Lacoste rincé à la Kro. Quand il relève la tête, Paul lui balance son poing dans la gueule. Sébastien est saisi par la rapidité du geste. Sous l’effet du choc, le rugbyman bascule en arrière, mouline bizarrement des bras avant de s’écraser sur le carrelage sale. Les décibels résonnent, les filles continuent de danser, on se presse toujours autour du bar. La grande silhouette d’Emmanuel apparaît soudain, il hausse les sourcils en regardant Sébastien et le gars affalé au sol.
— On reste pas là, on dégage ! tranche Paul.
Les trois garçons remontent rapidement l’escalier étroit en espérant que les autres membres de l’équipe de rugby soient déjà ivres morts. Il fait une chaleur à crever, les murs suintent on ne sait pas bien quoi. Dans le hall, Christophe est en train d’expliquer quelque chose avec de grands gestes à une fille brune qui le regarde d’un air morne. Paul lui tape sur l’épaule et interrompt sa conférence.
— On s’arrache.
— Quoi maintenant ?
Christophe regarde Sébastien qui lui fait une grimace en pointant Paul du doigt.
— Il s’est battu ?
Puis en se retournant vers Paul :
— Tu t’es battu ?
— Allez viens on se casse, c’est un gars de l’équipe de rugby, explique Paul.
— Tu fais chier, tu fais vraiment chier.
La fille brune visiblement soulagée s’éloigne sans un regard pour Christophe.
La fraîcheur de la nuit leur fait du bien, ils s’engouffrent dans les rues en direction des quais. Paul se met à courir, Sébastien lui emboîte le pas, leurs rires résonnent sur les immeubles en pierre blanche. Hors d’haleine, Christophe les rejoint, Emmanuel marche au loin, il n’aime pas courir.
— Tu fais chier quand même, rabâche Christophe, je parlais depuis une heure avec cette fille, une Espagnole, elle est de Séville. Elle était vraiment pas mal...
