Rubis sur l'ongle - Marcelo RUBENS PAIVA - E-Book

Rubis sur l'ongle E-Book

Marcelo RUBENS PAIVA

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Beschreibung

Flávio aurait pu mener la vie facile promise à un fils de Premier ministre. Mais depuis qu’il a quitté son Brésil natal, il court après le fric. Trafic de drogue, prostitution... Pourvu que ça rapporte gros. C’est ça, sa nouvelle vie à New York. Mais le meurtre, jamais. Question d’éthique. Pourtant, lorsqu’on retrouve le cadavre d’une jeune Brésilienne dans une chambre d’hôtel, c’est le coupable idéal.
Descente dans les bas-fonds du monde politique, où ceux qui sont prêts à payer rubis sur l’ongle ont souvent de terribles secrets.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Marcelo Rubens Paiva est né à São Paulo en 1959. Fils d’un député disparu sous la dictature du Brésil des années 70, il est écrivain et journaliste. Son travail littéraire est récompensé par le prestigieux prix Jabuti en 1983. Il est traduit en français pour la première fois.

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Seitenzahl: 252

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Marcelo Rubens PAIVA

RUBIS SUR L’ONGLE

Roman

Traduit du portugais (Brésil) par Richard ROUX

avec la collaboration de Claire ACCART

DECRESCENZO

Ouvrage publié sous la direction de

Lucie ANGHEBEN et Julien PAOLUCCI

Titre original : Bala na agulha

© Marcelo Rubens Paiva, 2017

Tous droits réservés

© Decrescenzo éditeurs, 2020

pour la traduction française

ISBN 978-2-36727-070-8

La couverture de

Rubis sur l’ongle

a été réalisée par Thomas GILLANT

Mes mots sont l’expression de la vérité. De ma vérité, en tout cas.

Mais voulez-vous vraiment la connaître ?

NEW YORK

23 h 50

Pendant qu’elle était à terre, j’ai noué la corde à son poignet. Puis je l’ai entraînée vers la chambre. Elle criait (malgré le foulard qui servait de bâillon), mais personne n’a rien entendu. Je l’ai jetée sur le lit, je me suis appuyé sur elle de tout mon poids et j’ai lâché d’un ton menaçant :

— Tiens-toi peinarde ou gaffe au surin !

L’éclat de son regard s’était éteint, l’éclat de ces yeux bleus avec lesquels elle m’avait regardé auparavant. À présent, ils étaient rouges, son regard apeuré, plein de haine.

— Je vais faire vite. D’habitude j’y passe la nuit, mais aujourd’hui, c’est pas possible. Un jour, à l’occasion, je t’expliquerai…

J’ai interrompu la confidence : c’était elle la cliente, pas moi ; c’étaient ses fantasmes qui comptaient, pas les miens. Si quelqu’un avait le droit de se lâcher, c’était bien elle : elle raquait pour ça. Je me suis remis à agir en pro. J’ai attaché ses bras à la tête du lit. J’allais lui ligoter aussi les chevilles quand elle m’a filé un coup de pied dans la poitrine qui m’a fait aller au tapis.

— C’est pas bientôt fini, non ?

Je n’avais jamais eu de cliente opposant autant de résistance, c’était dingue !

— OK, vous payez, mais laissez-moi faire ! J’ai presque fini !

Elle s’est détendue. J’avais renoncé à lui immobiliser les jambes. Elle portait une jupe descendant jusqu’aux genoux. J’hésitais à la lui enlever. Finalement, si. J’ai déboutonné son chemisier. Nue. Elle a contracté le ventre. Nue. Elle a croisé les guiboles et fermé ses quinquets. Putain de vie de merde ! Pourquoi est-ce qu’elles allongent les pépètes si finalement, pour elles, le plaisir n’est qu’une souffrance ?

— Je me fous à poil ?

Pas de réaction. Mon contact avait stipulé que je devais la baiser fringué en bagagiste, comme si c’était un viol. Mais j’en avais rien à foutre de mon contact. J’ai retiré mes pompes et mon froc. Debout, j’ai regardé son corps sans défense, sa peau lisse, blanche. Un doute m’a traversé l’esprit : elle n’avait pas besoin de payer un gigolo pour faire ça, c’était exactement le genre de nana que tous les mecs désirent.

Pas tout de suite.

Remontons le temps… de quelques heures.

Un peu de patience.

Il vaut mieux commencer par ce qui m’était arrivé cet après-midi-là ; il y a certains points qu’on ne peut négliger. On dit qu’on ne se connaît pas soi-même, alors je vais entrer dans les détails. Je vais essayer de faire revivre le passé, dans le style baguette magique.

Maintenant, je me souviens.

Dans l’après-midi.

Il faut tout revoir. Heure par heure, minute par minute. J’étais et je suis toujours un type sans patrie, sans nom, sans avenir. Le temps était, est encore, mon unique bien. Je ne le contrôle pas. Il s’écoule. J’essaie de m’agripper à lui avant qu’il ne soit trop tard et que je sois condamné pour l’avoir laissé fuir. Qu’est-ce qui ne change pas ? Tout change. Mais pas le décompte du temps. C’est le seul moyen : s’y accrocher. C’est la seule planche de salut.

MERCREDI

Le mec aboyait :

— Ass ? Ass ? Ass1 ?

Il proposait ça à tous ceux qui passaient près de lui en traversant Washington Square, porte d’entrée du Village2. La première fois que je l’ai vu, j’ai pensé qu’il s’agissait d’un michetonneur essayant de se vendre pour un coup :

— Ass ? Ass ? Ass ?

Erreur. Un simple dealer en train de proposer un voyage au LSD pour dix dollars.

— Acide, acide, acide…

J’habitais le Village depuis déjà un bon bout de temps. Le quartier et moi, on était deux potes. Pour rentrer, j’étais obligé de traverser Washington Square. Le dealer me connaissait. Chaque fois qu’il me voyait – et sachant bien, pourtant, que je ne m’arrêtais jamais –, il débitait, imperturbable :

— Acide, acide, acide…

J’appréciais sa persévérance, qui me faisait prendre conscience de mon retour à la maison – preuve que j’étais encore vivant. Je ferais peut-être ce chemin ma vie durant. Lui serait toujours au même endroit en train de proposer son acide, insensible aux transformations du monde. C’était bon et mauvais. Bon parce que, dans mon boulot, c’était agréable, harmonieux : le signal quotidien que j’étais toujours en vie. Mauvais parce que, dans ma vie justement, rien ne changeait jamais – comme si l’histoire n’était qu’une suite de répétitions. Un jour peut-être, je m’arrêterais et le lui achèterais, son putain d’acide.

. Ass : en anglais, « cul ».

. Greenwich Village : grand ensemble d’immeubles dans le quartier de Manhattan.

16 h 30

New York, l’été. Les rues bondées de monde, la chaleur : un vrai four ; tout était excessif. Sur le chemin du retour, la même rengaine :

— Acide, acide, acide…

La chanson du retour, j’étais vivant, rien n’avait changé et, pour la première fois depuis des années, j’avais envie que quelque chose de sérieux m’arrive, me fasse sortir de ce cercle infernal. Que ça arrête de tourner en rond ! Un changement.

Au moment où j’ai ouvert la porte de mon appart, un chiffre s’est présenté comme l’annonce de la transformation. La lumière rouge sur le cadran de mon répondeur. Un chiffre brillait : 6. Mauvais pressentiment. Six messages enregistrés,  c’était loin d’être fréquent. Je le savais par expérience, l’excès correspond à un dérèglement : quelqu’un désirait anxieusement me joindre, joindre quelqu’un.

Le chiffre 6 luisait et moi je me demandais si je devais écouter les messages ou les ignorer. Soudain, le téléphone a sonné. Ça ferait sept si je ne répondais pas.

— Putain de merde, j’ai pas arrêté de te téléphoner toute la journée !

À l’autre bout du fil, c’était la voix de Marcos de Sotto, assesseur de je-ne-sais-quoi du consulat brésilien à New York. J’en ai déduit que c’était lui le client anxieux.

— T’es où ? j’ai demandé sur un ton cordial, pour gagner du temps.

Je me foutais éperdument de savoir où il était. Mais la pratique m’avait appris le savoir-faire : la relation entre dealer et client est une transaction teintée d’une empreinte paternaliste nettement marquée. Au cours d’une négociation, la soif de consommation, la méfiance et la paranoïa jouent un rôle essentiel (fractures ouvertes). C’est fréquemment à nous, dealers, qu’échoit la nécessité de calmer les esprits de certains clients tourmentés.

— Je suis au Plaza et je t’ai déjà appelé cent fois !

Le nom Plaza m’a fait frissonner et j’ai failli raccrocher. Quelqu’un qui pouvait se payer une chambre dans cet hôtel et avait un tel besoin de dope était, sans aucun doute, un Brésilien important. Et, comme toujours, Marcos de Sotto était prêt à satisfaire les désirs urgents d’une grosse légume brésilienne. Mais vendre de la coke à ce genre de bonhomme présente un risque – un risque que, normalement, je n’aurais pas couru.

— Combien il en veut ?

— Ça dépend. C’est de la pure ?

— Sûr.

Et c’était vrai. J’étais toujours honnête avec les clients et les intermédiaires, ce qui me garantissait la réputation d’être l’un des dealers de Manhattan en qui on pouvait avoir le plus confiance. En outre, il était préférable d’être honnête et de faire des affaires par téléphone que de vendre de l’acide au coin de Washington Square.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Pas grand-chose, j’ai dit pour noyer le poisson.

Autre habitude : rester prudent avec les clients angoissés.

— Dix grammes ?

— Ouh là ! Je sais même pas si j’en ai cinq.

— Que ça ?

— Et encore…

— OK. Tu prends un taxi, tout de suite ! Tu me retrouves dans le hall de l’hôtel.

Et il a raccroché.

Il existe une éthique dans ce genre de commerce. De même que, pour une pute, il n’est guère recommandable de choisir son client, il est dangereux de refuser de la poudre à un consommateur fébrile : celui-ci peut se transformer en dénonciateur, exercer un chantage – attitude provoquée par le désespoir résultant de l’état de manque. Et il vaut quand même mieux supporter un client embarrassant que de mettre ses affaires en danger. Les Brésiliens vivant à New York sont les pires clients pour un dealer qui se veut un peu classe. Ils se plaignent du prix : plus cher qu’au Brésil ; ils demandent toujours une ristourne, un peu de rab, une sniffette en plus, en l’honneur de leur saint protecteur, des conneries qui ne font que rendre plus difficile la transaction. Mais tout en sachant cela, je faisais quand même des affaires avec Marcos de Sotto ; il n’est pas toujours totalement inutile d’avoir des amis au consulat.

J’en avais nettement plus de cinq grammes. Mais c’était seulement cette quantité que j’avais négociée. Son anxiété incitait à la prudence. J’avais décidé que lui ou la personne à qui il servait d’intermédiaire snifferait cinq grammes et rien de plus. Plus signifiait emmerdes. Dans ce genre d’affaires, le moindre geste doit être pesé. Les phrases à double sens garantissent la sécurité. On passe plus de temps à brouiller les cartes qu’à réaliser des actes concrets. Pourtant, Marcos n’avait pas respecté les règles et était allé droit au but. Il fallait que je sois cordial, mais ferme. Les lois du business ont été créées par nous-mêmes, vendeurs et acheteurs. Les codes et les symboles sont perso. Il m’a fallu longtemps pour apprendre tous les trucs. J’avais une longue carrière devant moi et, jusqu’à ce moment-là, je faisais tout pour la garantir.

Ou non.

Merde !

Dérailler. J’en avais plein le cul de tout ça. M’arrêter.

Malgré mes années d’expérience dans ce job, j’éprouvais toujours un profond mépris pour le consommateur de poudre. Son nez, quelles que soient sa couleur et sa forme, se dilate – le bonhomme se met à renifler, comme s’il avait une truffe de chien. Il suffisait de lui montrer de la blanche pour qu’il devienne servile, obéissant, soumis (troupeau docile). Le bruit de la lame de rasoir écrasant les grains de came sur un miroir, la préparation, le rituel, tout cela me bouffait de l’intérieur et me donnait l’envie de courir, crier, demander de l’aide pour ne pas me consumer. Au contraire. Mon devoir m’obligeait à rester, assister au cérémonial, obtenir leur assentiment, et récupérer le fric. Au-delà de ce nez gigantesque, tout ce que je voyais, c’était le paquet de biffetons que le client se trimballait dans la poche. Quelquefois, j’attendais que la drogue fasse son effet. Le plaisir du camé était le signal d’alarme qui me vrillait la tronche et m’annonçait qu’il était temps de tailler la route. De disparaître.

Oubliez donc un peu les pièges de la morale.

Le problème était en moi. Je méprisais mon gagne-pain, puisque je n’avais pas réussi à survivre d’une autre manière ; c’était le portrait d’un raté qui se dessinait à mes propres yeux. Une vie gâchée, et je n’avais personne à qui m’accrocher ou demander pardon.

Quand le grain de cette pensée commençait à germer, je l’enfouissais sous une pelletée de chaux vive : je me souvenais des cent soixante-quinze mille dollars, gagnés grâce à des années de deal, qui se trouvaient dans une mallette, planquée dans une cache de mon armoire. Un jour, j’en étais persuadé, viendrait l’heure de m’arrêter et de jouir de mes gains. Peut-être le chiffre 6 qui brillait et le coup de fil de Marcos de Sotto constituaient-ils le signal attendu ?

C’est vraiment la merde de vendre de la cocaïne à un nez géant, brésilien, en voyage aux States. C’est vraiment la merde de vendre de la cocaïne à un client anxieux dont l’intermédiaire vous raccroche au pif sans même demander le prix du gramme. C’est vraiment la merde de faire des affaires avec des clients du Plaza. Rester à la maison, cette fin d’après-midi-là, aurait été la plus sensée des attitudes et ça crevait les yeux. J’ai fourré cinq grammes dans ma poche et, à l’encontre de toutes mes habitudes, je suis parti vers ce foutu déraillement.

Et c’est arrivé.

C’est venu comme une tornade.

Et tout s’est arrêté de ronronner.

17 h 25

J’ai traversé le hall du Plaza en constatant (sensation de danger) que Marcos n’était pas là, comme il l’avait dit. Si j’avais obéi à mes vieux principes de sécurité, j’aurais tourné les talons et je serais parti. Mais non. Me surprenant moi-même, je me suis assis dans un fauteuil situé loin de l’entrée et j’ai ouvert un journal ; je n’étais plus moi-même.

Je regardais les personnes autour de moi. Je ne cherchais pas d’éléments destinés à alimenter une paranoïa, je ne m’inventais pas des flics partout, équipés de talkies-walkies et guettant mon arrivée. J’observais simplement comment vivaient les gens normaux. Des touristes consultant des plans, des hommes d’affaires, des enfants excités courant partout, et des chasseurs, des garçons, des réceptionnistes, des employés de toutes sortes qui, en se montrant dévoués et sympathiques, ne cherchaient rien d’autre qu’un gros pourboire. Soudain, la voix rude de Marcos de Sotto m’a fait sortir de cette atmosphère de normalité :

— Alors, Thomas, tu as les photos ?

Chaque client avait ses propres termes pour désigner la chose. J’ai eu des clients qui appelaient ça « dessert », « ricotta », « fil de nylon », « talc », « levure », etc. Dans le cas de Marcos, c’était « photos ».

— Oui, je les ai.

— Tu vas bien ?

J’avais l’habitude de l’ordre des priorités : d’abord la chose, et moi après.

— Ça va.

Je l’ai suivi jusqu’à l’ascenseur. Il avait l’habitude de m’appeler Thomas, mon faux nom, celui du passeport qu’il m’avait vendu. Je ne savais pas si Marcos connaissait mon vrai nom. Même s’il le connaissait, il m’appelait par mon faux nom pour me montrer qu’il était un vrai pro. C’était pour moi une raison de plus de faire des affaires avec les gens du consulat. Pour deux mille dollars environ, en fonction de la durée de validité, on pouvait s’acheter une autre identité. Les passeports perdus aux États-Unis par des Brésiliens sont envoyés – quand on les retrouve – au consulat le plus proche ; toutefois, à l’époque, les gens du consulat ne les rendaient pas à leurs titulaires : ils les vendaient.

Nous sommes montés sans échanger un mot. Il était de petite taille, ce qui me permettait de contempler tout à mon aise sa calvitie précoce. Chaque fois que je la voyais, j’avais envie de la toucher ou de la rayer avec une lame de rasoir ; elle était trop lisse pour être humaine. Je faisais un effort terrible pour ne pas porter de jugement sur mes clients et leurs intermédiaires. Et je peux dire une chose : il n’y avait pas d’amitié entre Marcos et moi, rien que le business et un mépris réciproque.

Quinzième étage. Nous avons suivi un couloir désert, toujours sans nous parler, laissant derrière nous des portes, des portes et encore des portes. Enfin, nous avons rencontré deux gorilles, assis devant la chambre 1500. Des Brésiliens, selon toute apparence : fringues civiles, balaises, l’air complètement abruti. Ils se sont levés dès qu’ils nous ont vus. L’un d’eux s’apprêtait à me fouiller, quand Marcos l’a arrêté :

— Pas besoin. Il est avec moi.

L’abruti numéro un s’est arrêté un instant, a réfléchi et, sans un mot, a quand même commencé à me fouiller. Il a palpé, de l’extérieur de la poche, le paquet contenant les cinq grammes. Il a imaginé ce que ça pouvait être et m’a tapoté l’épaule, puis il est revenu à sa place, sous le regard admiratif de l’abruti numéro deux.

Marcos a frappé deux coups à la porte et m’a regardé avec une mimique que j’ai traduite ainsi : « Fais pas gaffe à ces deux connards… » Une autre personne connue, du consulat aussi, a ouvert la porte : Álvaro Turco.

— Salut Thomas, t’as apporté le truc ?

— Sûr.

— Tu vas bien ?

J’ai ignoré la deuxième question et je suis rentré avec Marcos. Turco a fermé la porte. Par précaution, j’ai jeté un coup d’œil rapide autour de moi pour repérer le lieu de la transaction et je me suis placé près de la fenêtre. Marcos était un roublard, mais je pouvais lui faire confiance. Je savais bien qu’avec lui je ne courais aucun danger. Je ne pouvais cependant pas en dire autant de la grosse légume qui logeait au Plaza.

Il y avait une porte nous séparant de la chambre. Marcos a frappé et est entré. Il a parlé avec quelqu’un de l’autre côté, le fameux client anxieux. Malgré une curiosité naturelle, moins j’en savais, mieux ce serait. J’ai ouvert la fenêtre et, la main dans la poche, je me suis appuyé au rebord ; en cas d’urgence, je balancerais les cinq grammes dans le vide. Álvaro Turco s’est assis, il a sorti trois jetons et les a jetés sur la table. Quand il a eu complété l’hexagramme du Yi Jing, il a demandé :

— Pour quelle raison est-ce que ce truc me qualifie d’« homme supérieur » ?

— Parce que t’en es un, Turco, t’en es un…

Il m’a regardé, a levé le bras, a fermé le poing, tendu l’index dans ma direction. Marcos est rentré dans la pièce.

— On y va ? Montre ce que tu as.

— Ça fait sept cent cinquante dollars, plus le taxi.

— Ce sac de merde veut nous faire payer le taxi ? a grogné Turco.

— Je veux, homme supérieur. En tout, ça fait huit cents dollars.

— C’est cher, a dit Marcos.

— Tout est cher de nos jours, j’ai dit pour en finir.

Je commençais toujours par la question du pognon, non seulement pour annoncer clairement mon prix, mais aussi pour m’éviter d’être obligé d’assister au rituel. Marcos connaissait les étapes de la transaction. Il savait qu’il n’y avait rien d’autre à faire que de mettre la main à la poche et de compter l’argent.

— Ah ! Thomas, j’ai que cinq cents.

— Ça va pas, Marcos…

— Fais-nous ça pour cinq cents, a dit Turco en venant à son aide.

J’ai considéré le sourire malhonnête de Turco et j’ai dit :

— Sans moi.

Je me suis dirigé vers la porte ; soudain Turco s’est placé sur mon chemin. Marcos m’a posé une main sur l’épaule.

— On peut quand même parler. C’est vrai, j’ai que cinq cents dollars (et il me les a montrés). Je voudrais faire un cadeau à un ami (et il a désigné la chambre du doigt).

— Demande-lui de compléter.

— Fais un geste, Thomas, pour le Brésil.

— Que le Brésil aille se faire foutre !

Ma réponse a fait se bidonner les deux gorilles.

— Tu renies ta patrie…

Turco n’en revenait pas.

Marcos est devenu sérieux, on aurait dit qu’il allait me confier un secret d’État :

— T’imagines même pas qui est là, en chair et en os, dans l’autre pièce…

Ils se sont tus un long moment et, soudain, ils ont éclaté de rire. J’ai attendu qu’ils se calment. Marcos s’est assis dans un fauteuil. Quelque chose dans sa ceinture le gênait. Il a sorti un automatique qui était planqué dans son dos ; il l’a posé sur la table, le canon négligemment dirigé vers moi. Il avait fait ça pour m’impressionner et, pour dire la vérité, le canon d’une arme m’impressionnait toujours. C’était à Marcos de reprendre la parole :

— Alors ? Combien on te doit ?

— Huit cents dollars.

— Ce mec est un chieur ! a lâché Turco, révolté.

— Combien tu as, toi ? a demandé Marcos à l’autre.

Il a montré les trois jetons avec lesquels il jouait au Yi Jing et a pris un air idiot.

Putain ! Fallait que j’en aie de la patience, que je supporte toutes les provocations, les digressions. Fallait que quelqu’un cède et d’habitude, ce quelqu’un, c’était pas moi. La porte de la chambre s’est ouverte. Un type que je ne connaissais pas a demandé clairement :

— C’est pour aujourd’hui ou pour demain ? Notre homme attend toujours !

— Il manque trois cents dollars, j’ai dit afin de lui faire comprendre la situation.

Il a regardé les deux autres d’un air ahuri, jusqu’à ce qu’il comprenne que la seule solution était qu’il mette la main à la poche pour donner le reste.

— J’ai que quatre-vingts. Tu prends les chèques ?

Marcos et Turco ont recommencé à rire. Cette fois, j’ai ri moi aussi. Finalement, quelqu’un d’autre est apparu sur le pas de la porte. Marcos s’est levé en sursaut. Tout le monde s’est tu ; au garde à vous, ils ont baissé les yeux. C’était un homme de haute taille, les cheveux collés en arrière avec du gel, de grands yeux et une expression dure sur le visage. Sans l’avoir jamais vu en personne, je l’ai reconnu immédiatement, le client anxieux. Il est venu vers moi et m’a salué :

— Ça va ?

Nous nous sommes serré la main. Et nous sommes tous restés en silence dans une atmosphère tendue. La porte de communication, restée ouverte, laissait voir la suite, composée d’un salon spacieux et, au fond, d’une chambre. Une femme avachie dans un fauteuil regardait la télé ; je l’ai reconnue, elle aussi.

— Je suis désolé, monsieur, a dit Marcos en s’excusant, nous avons un petit problème.

J’ai décidé d’intervenir en résumant la situation :

— Avec les quatre-vingts dollars de monsieur, plus les cinq cents, il manque encore deux cent vingt dollars.

— D’accord.

Le client anxieux a souri, il était décidé à en finir avec le « petit problème ». Il est rentré dans la chambre et a demandé son portefeuille à la femme.

— Ah ! fais pas chier ! elle a dit en grognant.

Et elle a commencé à zapper.

Le client anxieux, en colère, a poussé la porte et a commencé à se disputer avec la femme.

— Quelle situation, non mais quelle situation… a répété Marcos.

— Tu vois ce que t’as fait, Thomas ? a dit Turco en marquant sa déception à mon égard.

Dans la chambre d’à côté, ils s’étaient mis franchement à s’engueuler. Nous attendions en silence. Le client anxieux est revenu, il a donné deux cents dollars à Marcos puis il est rentré dans la suite en claquant la porte.

Marcos m’a tendu le fric.

Dans la pièce à côté, les cris ont redoublé. J’ai pris l’argent et j’ai jeté le paquet contenant les cinq grammes sur la table. Marcos s’en est saisi, l’a ouvert, a goûté et a fait un signe d’assentiment. Son sourire a été le signal. Je n’avais plus rien à faire là. Au début, c’était mon grand ami. Une fois que j’avais fourni ce qu’il voulait, je devenais persona non grata. Je n’étais admis dans ce cercle que tant que j’avais les cinq grammes dans ma poche. C’était chaque fois la même chose. Quel ennui !

J’étais en train de sortir quand, dans la suite, une bouteille a éclaté contre un mur. Un coup, un corps tombant à terre. La dispute s’était arrêtée ; il ne restait plus que la femme en train de chialer.

Dans le couloir, j’ai entendu Marcos :

— Merci, Thomas. Si j’ai besoin de toi, je te fais signe.

Les deux abrutis qui, alertés par la dispute du couple, s’étaient dressés et présentaient des signes de nervosité, ont jeté un œil dans la pièce. Mais Marcos a fermé la porte. Je suis passé sans les regarder et je n’ai pas attendu l’ascenseur. J’ai pris l’escalier.

18 h 40

Ça y était. Le mécanisme s’était mis en route et je me trouvais en première ligne. Mais finalement c’était exactement ce que je cherchais : faire dérailler la machine qui tournait trop bien. J’ai quand même quitté le Plaza en me demandant si j’avais bien fait. Fallait-il changer de vie ? Fallait-il se fourrer au fond d’une grotte obscure, ramer jusqu’à une île perdue ou simplement rester et attendre ? Ouais, ouais… J’avais appris quelque chose ce jour-là : on peut toujours trouver mieux ailleurs.

Au début, par le biais d’un voyage mensuel, j’exportais de la poudre à Paris. Un jour, j’ai déconné et je me suis fait piquer. La justice française m’a condamné à deux ans de taule. J’ai accompli ma peine, et ils m’ont expulsé. De retour au Brésil, je suis tombé dans l’excès inverse, tout le contraire d’une prison. Je me suis installé dans un hôtel de cinquième catégorie au centre du vieux São Paulo. Pas fastoche du tout. Trop d’infos d’un seul coup, trop d’endroits à voir… Je passais des heures dans ma chambre à regarder par la fenêtre, la trouille au bide. Ça paraît à peine croyable, mais ce qui se met à vous manquer c’est la routine de la prison (où tout arrive jusqu’à vous sans que vous en sortiez).

Je n’ai pas cherché à revoir les membres de ma famille qui avaient appris mon arrestation en flagrant délit et, bien sûr, en avaient souffert – car tous ignoraient le véritable pourquoi de mes voyages. Ils pensaient que je devais projeter de faire des études en France. Sans trop y penser, je m’étais mis en contact avec certains groupes afin d’organiser le même genre de business dans un autre pays. Quand l’opportunité de monter un trafic aux États-Unis s’était présentée, je n’avais pas hésité.

Une fois là-bas, il m’a fallu un peu bricoler pour mettre sur pied un réseau sérieux. Au bout d’à peine deux ans, j’avais une clientèle fixe qui, comme je l’ai déjà dit, me faisait confiance. En plus, pour me protéger, j’arrosais Manuel Pontes, un Cubain qui travaillait à son compte, à l’écart de tout cartel, et qui avait réussi grâce à son travail, et surtout à quelques actions particulièrement violentes, à contrôler le trafic du sud de Manhattan. Je ne payais pas parce que j’avais absolument besoin de sa protection – ma part de marché était ridicule. J’allongeais les pépètes parce que c’est la règle, dans ce genre de job, d’avoir quelqu’un qui vous ouvre certaines portes, je veux dire, celles de la prison. Au moindre problème avec les flics ou avec d’autres trafiquants, le premier à en être informé devait être Manuel Pontes.

J’avais bien pensé à tout lâcher et, par exemple, faire des études dans une université américaine. Mais je n’avais fait qu’y penser. Je n’avais pas le fric qu’il fallait pour ça et, au lieu de faire cuire des hamburgers ou de cirer des godasses, j’avais opté pour quelque chose de plus passionnant et qui me permettait de mettre des ronds de côté. Le business de la coke permet un bénéfice brut pouvant aller jusqu’à cinq cents pour cent. Il y a bien des risques, mais quelle affaire aussi rentable n’en comporte pas ?

J’étais descendu du bus au Village.

Chez Arturo’s, un resto italien bon marché où j’avais mes habitudes, j’ai rencontré quelques connaissances. échange de gestes et peu de mots ; quelques-uns me faisaient savoir qu’ils voulaient de la poudre. J’ai demandé un peu de patience, il fallait d’abord que je mange. Je suis allé m’asseoir à la table du fond.

Non, Arturo’s n’était pas un de mes points de vente. Je n’ai jamais fait d’affaires à l’intérieur du restaurant par respect pour les deux superbes serveuses finlandaises, étudiantes en cinéma à la New York University, personnages de rêves érotiques inachevés – partouses dans des marmites géantes de spaghettis, où nos corps, luisants de sauce tomate, n’arrivaient jamais à entrer en contact (j’essayais bien de m’unir à elles, mais dès que je me rapprochais suffisamment, je glissais et me retrouvais au loin). Putains de rêves à la con ! Je n’avais jamais osé leur suggérer de réaliser mon fantasme. Je n’aurais même pas su comment m’y prendre pour le leur proposer. En outre, malgré la sympathie qu’elles manifestaient à mon égard, elles avaient une aversion totale pour les drogues, attitude typique chez les nouveaux intellos et les universitaires américains ; tout le monde, dans ce resto, savait de quoi je vivais.

L’une des Finlandaises a pris ma commande et, en attendant, j’ai regardé autour de moi. Sur la poche du pantalon d’un type accoudé au comptoir, j’ai remarqué la lettre F – griffe d’une marque brésilienne de jeans. En douce, j’ai regardé plus attentivement et j’ai vu qu’il était accompagné par un autre mec, lequel a détourné le regard quand il a croisé le mien. Ils ne buvaient que du café et je me suis souvenu qu’ils étaient entrés juste après moi. Ils pouvaient bien m’avoir suivi du Plaza en voiture, puisqu’ils n’étaient pas dans le bus. J’ai attendu pour voir s’ils commandaient autre chose, mais ils s’en tenaient au café. Les flics en service ont l’habitude d’avaler quelque chose de rapide, pour pouvoir reprendre le boulot dès qu’il le faut. Si je partais précipitamment, il faudrait qu’ils se débarrassent d’un repas. C’étaient des flics brésiliens et ils me filaient le train !

J’avais délibérément provoqué ça en allant faire affaire avec la grosse légume du Plaza. Pourtant, j’ai pensé que ce n’était peut-être pas le moment de changer ce que, jusqu’à ce moment-là, j’avais considéré comme une vie tranquille. J’ai été pris de panique à la simple idée qu’il allait peut-être me falloir tout recommencer dans un autre pays, avec un autre boulot. En plus, je me suis senti violé dans mon intimité : ce n’était pas exactement ces deux connards brésiliens que j’attendais pour m’apporter l’idéal d’une vie nouvelle.

L’autre Finlandaise s’est approchée, son bloc-notes à la main. Sa sympathie habituelle a fait place à de la crainte quand je lui ai expliqué la situation. Je lui ai demandé de m’aider. Elle savait qui j’étais, ce que je faisais et le genre des types qui me suivaient. Mais le vrai et le faux sont les deux faces d’une pièce qui n’arrête pas de tourner. Je prenais le risque, à ce moment-là, de voir la pièce s’arrêter du bon côté. Et pour une obscure raison que seul un connaisseur de la culture scandinave pourrait expliquer, elle s’est prêtée au jeu et est allée distraire les deux gugusses en leur proposant toutes les merveilles que contenait la carte, me couvrant ainsi suffisamment pour que je puisse me tirer. Je me suis levé et suis sorti, juste dans l’angle mort de leurs regards.

19 h 20

J’ai fait un tour dans le quartier pour être sûr que je n’étais pas suivi. Je n’avais plus qu’à rentrer chez moi, me calmer, et réfléchir sérieusement à ce que je voulais réellement faire.