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Le Havre, 70 ans après la guerre et les bombardements : les décombres ont disparu mais la ville martyrisée cache encore bien des secrets…
Avant d’être inscrit en 2005 au patrimoine mondial de l’Unesco, le centre-ville du Havre a subi les bombardements alliés : le 5 septembre 1944, en deux heures de pilonnage massif, 3000 tonnes de bombes sont déversées sur la cité océane, faisant 50 hectares de ruines et plus de 2000 victimes.
À l’heure de la reconstruction, le plus grand chantier d’Europe est un vaste terrain de jeux pour les bandes d’enfants.
Certains virent au drame, comme celui qui s’est noué dans les restes du muséum dévasté.
Plus de trente années ont passé sur cette sordide histoire, et le commandant Charles Vigorneau – Vigor – se prépare une rude semaine. Victime dans la nuit d’un malaise cardiaque, il doit dès le lendemain enquêter sur un double crime.
Apparemment, l’assassin s’est trompé de victime, et pourchasse sa proie. Sur le chemin de sa croisade, Vigor est un obstacle qui doit disparaître…
Un roman policier normand trépidant !
EXTRAIT
Le gardien en tenue devant le 27, après une ébauche de salut, poussa la porte d’entrée devant Vigor et la maintint ouverte car il n’y avait pas de lumière dans le vestibule, et le jour gris de ce mardi matin traversait avec peine la partie du haut, vitrée et grillagée à petites mailles. Machinalement, il chercha un ascenseur, alors qu’il n’avait même pas demandé l’étage.
– Il n’y en a pas, fit le gardien qui avait saisi le regard circulaire de Vigor.
L’escalier se vrillait sur trois étages autour d’une colonne centrale qui faisait penser à un grand mât de caravelle, et les déménagements laborieux des occupants successifs avaient laissé sur l’arrondi du mur de longues plaies crayeuses qu’aucun enduit réparateur n’était venu panser.
Le froid contact de la rampe sous sa main lui rappela un instant son équipée nocturne. Il prit une goulée d’air, qu’il aurait souhaité plus pur, avant d’entamer l’escalade.
Au premier, après quinze marches dont le nez affaissé fuyait sous la semelle, un palier étranglé desservait deux portes dont la première était entrouverte et gardée par un agent. Celui-ci, comprenant la méprise de Vigor qui se croyait rendu, sortit une main de son ceinturon et, d’un air désolé, indiqua du pouce et du menton l’étage supérieur. Dans l’entrebâillement, Vigor aperçut deux pieds violacés dans des charentaises avachies sous une table en Formica.
Tout ça respirait la misère, ou pas loin.
CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE
Une lecture à conseiller pour un havrais amateur de polars ! -
Sebulon, Babelio
À PROPOS DE L’AUTEUR
Michel Roset est médecin et exerce la cardiologie au Havre.
Ayant joué, enfant, dans les chantiers de reconstruction de sa ville, il a bien connu les lieux où s’est déroulée cette sombre affaire.
Il écrit surtout pour le théâtre, et son premier recueil,
L’ami Georges, a été publié aux Editions Glyphe.
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Seitenzahl: 280
Veröffentlichungsjahr: 2017
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À Chantal,qui a suivi et soutenu cette enquête avec cœur et confiance,ce premier polar à sa première lectrice.
UN HAUT-LE-CŒUR LE RÉVEILLA avant son heure habituelle de descendre pisser. Ou bien c’était l’orage, de gros nuages bas filaient déjà dans le ciel noir quand il réglait l’addition chez Annette, et il se sentait un peu lourd en quittant les collègues sous les premières gouttes.
Il sortit du lit sans enfiler ses mules et tira la porte à lui en retenant son souffle pour ne réveiller personne, sa femme ou le chien.
Un vertige le prit en haut de l’escalier. Il faillit dégringoler et se cramponna à la rampe. Ça le fit rire malgré sa nausée, parce qu’il s’était clos les lèvres d’un index silencieux, comme quand on raccompagne un copain de boisson, lui qui buvait rarement, et peu.
Arrivé dans les toilettes, il n’avait pas allumé la lampe, pour éviter, dans le cou, la chaleur de l’ampoule pendue à son fil trop long sous un plafond trop bas. Encore un chantier… Quand j’aurai le temps. Il s’était assis sur la lunette, pour un jet facile et sans risque sur la paroi latérale de la cuvette sans troubler le silence des lieux.
Silence, tu parles ! Un fracas soudain lui enfonça la tête dans les épaules, suivi du crépitement fin de l’averse sur le toit d’ardoise. La foudre avait frappé trop près pour qu’il eût le temps de compter.
Dans la chambre, ça remuait. Le chien avait dû se retourner et grognait. Ou bien c’était sa femme, il n’était sûr de rien.
La nausée le reprit en milieu de vidange, impérieuse et déchirante. Il fit volte-face et s’agrippa au rebord de faïence, la tête plongée dans l’ouverture pour chercher une délivrance douloureuse, qui ne vint pas.
Cette posture de plongeur imbécile, cul nu en l’air, c’est idiot, mais si les collègues arrivaient… Il chassa cette pensée farfelue et visionna dans l’ordre le menu de la veille, persuadé que le soulagement en dépendait. Sûr, j’ai mangé quelque chose… La salade de lentilles, non, ça n’évoquait rien de suspect, elle était bien passée, les crevettes non plus n’étaient pas douteuses… C’est le rappel du boudin antillais qui provoqua le spasme libérateur : une brûlure traçante lui tordit le ventre et lui gicla dans la gorge jusqu’aux mâchoires, tandis qu’une fusée brunâtre éclaboussait la cuvette et le devant de sa veste. C’était bien le boudin ! Je ne digère pas le boudin. Mais le rhum aussi était de trop. Ça sent le rhum. Je ne bois pas à la maison, c’est bête de se laisser avoir comme ça.
Et aussitôt, une grosse suée l’inonda, mouillant le pyjama, le couvrant de fourmis partout, guiboles en guimauve, cœur en chamade et pensées voltigeantes. Non, je ne vais pas tourner de l’œil pour une petite indigestion de rien du tout, ça arrive à plein de gens, ça va passer, ça va toujours mieux quand on vomit, je mets les doigts bien au fond, tu vas voir que ça va me dégager.
Oui, mais si c’était autre chose, si c’était un truc du genre infarctus, comme le frère de Christiane, ça peut commencer comme ça un infarctus, un infar, un infar à forme digestive comme dit le légiste, des gars qui prennent ça pour une indigestion et qu’on retrouve raides au petit matin, ils disent qu’ils sont morts d’une indigestion, je sens bien que j’ai le palpitant qui déconne complètement, il fait du cent-quarante. Si ça se trouve, c’est le médecin de garde, qui va s’occuper de moi au petit matin, il dira à Christiane : soyez courageuse on n’a rien pu faire, désolé.
Ne pas réveiller Christiane ! Mais ça va la réveiller… Ne pas bousculer le chien en remontant, ne pas le réveiller non plus, celui-là, cette sale habitude qu’il a prise de dormir dans un coin de la chambre, et jamais le même, il va gueuler à la mort et ça va réveiller Christiane. Elle a le sommeil plus lourd, c’est normal vu son poids, mais elle travaille de bonne heure, elle a besoin de dormir.
Je vais dégueuler encore, tiens, ça ira mieux après, assieds-toi par terre mon gars ! Ah, si je pouvais appeler le Samu sans que Christiane se réveille, mais faut pas y compter, ils font tout un potin avec leurs sirènes, pire que les pompiers, pire que l’orage !
Il laissa passer dix minutes et autant d’éclairs, assis sur le froid du carrelage, le menton dans la lunette, bras et jambes accrochés au sanibroyeur comme à une bouée dans sa tempête intérieure. Après tout, ce n’était peut-être qu’un bête malaise vagal, il avait lu ça dans des magazines.
Peu à peu, dans lui comme dehors, la tourmente s’apaisa. Le cœur se calmait, il sentait mieux ses membres. Il commençait à grelotter.
Ça y est, je vais attraper la crève, maintenant.
Il ne pouvait pas non plus remonter dans cet état, avec sa veste mouchetée et son col poisseux. Il décida d’ôter le pyjama mais conserva le tricot de corps encore humide de sueur avant de rejoindre l’escalier. L’ascension ne fut pas trop pénible, allons, l’affaire devrait bien se terminer.
Il fallait quand même retrouver le lit sans cogner les bords et sans cogner le chien, et toute une gymnastique pour entrer sous les draps sans faire crier le matelas.
Un bruit de retournement suspendit sa progression. Surtout pas le chien !
– È ’e c’est ?
Ce n’était pas le chien.
– Rien. Dors…
– ’A va ?
– Oui, ça va, dors…
– ’Est-ce ’y pue, ’omme ça ?
– C’est le chien, dors !
IL MONTA EN SOUFFLANT LA RUE DE LA VICTOIRE. Elle était raide, l’air encore humide et lourd, et l’effort de la marche lui remuait l’intérieur. Comme le bâtiment était à mi-côte, il laissait toujours sa voiture en bas pour avoir le plaisir le soir de se laisser porter par la pente quand il quittait le commissariat.
Il n’eut pas le temps de traverser le hall que Thévenet le harponnait :
– Ho, patron, vous avez eu le message ?
– Oui… Euh, non… Lequel ?
– Celui du patron…
Pour Thévenet, à part le vaguemestre et les femmes de ménage, tout le monde était patron dans la maison, lui compris. C’était une grande maison de patrons. Les commerçants du quartier l’appelaient patron, ses voisins l’appelaient le flic et ses collègues l’appelaient Thévenet le plus souvent, ou B.d.M. comme son juron préféré, parfois Pédale, mais c’était à cause du champion cycliste.
– Quand ? Quand, le message ?
– Vers sept heures. Je ne suis pas trop au courant, j’arrivais. Maud était là, elle va vous dire.
Le brigadier Maud venait juste derrière.
– Ah, commandant… On n’a pas pu vous joindre ce matin, mais monsieur Lehardy voulait vous envoyer sur l’histoire de Saint-François qui s’est passée cette nuit.
– À quelle heure ? demanda Vigor, qui pensait surtout à son histoire à lui.
– Oh… Vers sept heures… Mais vous n’étiez pas chez vous, ça ne répondait pas. J’ai fait votre portable, c’était pareil. Quand on a envoyé quelqu’un, vous veniez de partir.
Il avait dû s’effondrer dans le sommeil après la crise, et ne plus rien entendre, ni orage, ni réveil, ni téléphone.
– Exact, oui… J’étais… J’ai eu un truc… Et ma femme était déjà partie…
– C’est ce que je me suis dit. Alors, j’ai laissé un message sur votre bureau.
Il se dirigeait vers l’ascenseur, il avait besoin d’une pause, même courte.
– Vous donnez pas la peine, j’ai gardé l’adresse ici sous la main.
– Vous êtes gentille, Maud.
– Ça va vous éviter de monter.
– Vous êtes gentille…
Et elle plongea par-dessus le plateau de son bureau, présentant à Vigor un postérieur rondouillard qu’il regarda sans appétit se contorsionner pour aller pêcher dans un tiroir ouvert l’original de la note qu’elle avait écrite.
– La voilà ! Rue de la Crique ! au 27. C’est juste après… Vous voyez où se trouve…
Elle fit un demi-tour sur elle-même pour s’orienter comme une girouette au vent, et désigna d’un grand geste vers la gauche une direction aléatoire qui suivait sa pensée, mais qui indiquait en fait la porte des toilettes.
– Je sais. Je connais. J’en viens, fit Vigor.
C’était vrai.
– Enfin, presque…
De fait, il habitait tout près.
– Je monte prendre mes…
Il ne savait pas ce qu’il monterait prendre, mais il avait vraiment besoin d’une pause.
– Les hommes y sont déjà ! fit remarquer Maud.
Pour Maud, il y avait les commissaires, et il y avait les hommes, nuance. C’est peut-être pour ça que Thévenet et elle, ça n’allait pas.
Elle était gentille, Maud.
– Bon, j’y vais tout de suite, alors, décida Vigor.
AU MILIEU DE LA RUE DE LA CRIQUE, dans le quartier Saint-François qui est le quartier des Bretons, des pêcheurs et des restaus sympa, on voit une grande maison bourgeoise du xviie en pierres de taille noircies par la rue, avec une cour pavée et un escalier d’entrée à double révolution brisé en son milieu. Quand Vigor rentre chez lui, il se gare sur la place de l’église et fait le reste du chemin à pied pour saluer au passage cette noble demeure, que les locataires appellent « Le Château » et les autres riverains « La ruine ».
C’est un peu plus loin sur le même trottoir qu’on trouve le numéro 27.
C’est vrai qu’il n’avait pas franchement remarqué cette façade étroite et terne coincée entre deux autres logis mélancoliques dont l’assemblage dessine une fin de rue assez morose.
Trois voitures banalisées, mais dont il savait l’appartenance aux services de police, stationnaient de l’autre côté de la rue. Une camionnette avec son chauffeur au volant, bien reconnaissable celle-ci, attendait un peu plus loin, derrière le fourgon des pompiers, belle tache de couleur dans la grisaille.
Le gardien en tenue devant le 27, après une ébauche de salut, poussa la porte d’entrée devant Vigor et la maintint ouverte car il n’y avait pas de lumière dans le vestibule, et le jour gris de ce mardi matin traversait avec peine la partie du haut, vitrée et grillagée à petites mailles. Machinalement, il chercha un ascenseur, alors qu’il n’avait même pas demandé l’étage.
– Il n’y en a pas, fit le gardien qui avait saisi le regard circulaire de Vigor.
L’escalier se vrillait sur trois étages autour d’une colonne centrale qui faisait penser à un grand mât de caravelle, et les déménagements laborieux des occupants successifs avaient laissé sur l’arrondi du mur de longues plaies crayeuses qu’aucun enduit réparateur n’était venu panser.
Le froid contact de la rampe sous sa main lui rappela un instant son équipée nocturne. Il prit une goulée d’air, qu’il aurait souhaité plus pur, avant d’entamer l’escalade.
Au premier, après quinze marches dont le nez affaissé fuyait sous la semelle, un palier étranglé desservait deux portes dont la première était entrouverte et gardée par un agent. Celui-ci, comprenant la méprise de Vigor qui se croyait rendu, sortit une main de son ceinturon et, d’un air désolé, indiqua du pouce et du menton l’étage supérieur. Dans l’entrebâillement, Vigor aperçut deux pieds violacés dans des charentaises avachies sous une table en Formica.
Tout ça respirait la misère, ou pas loin.
Vigor gravit le second étage, commençant à peiner dans les dernières marches. Je dois être en hypo, pensa-t-il, et ce n’est pas ce que je vais trouver là-haut qui va me remettre d’aplomb… Il lui était difficile d’admettre qu’il avait simplement la gueule de bois et, qu’étant habitué depuis maintenant vingt ans à des tableaux plus ou moins macabres, ce n’était pas une horreur de plus qu’il appréhendait. Non, je n’ai pas la gueule de bois, se coupa-t-il. Je ne suis pas entraîné à boire, mais un homme, ça supporte sans problème un ou deux verres d’alcool, tout de même ! Il avait eu une jaunisse étant jeune, il avait failli être réformé. S’ils m’ont pris, c’est bien que j’étais en bonne santé, la guerre d’Algérie était bel et bien terminée depuis longtemps, ils n’avaient pas besoin de moi, s’ils avaient voulu. C’était une jaunisse, pas une hépatite ! Je leur ai dit, ils ont très bien compris.
C’était aussi une sacrée tête de lard parfois.
Au second, une seule porte, pour un appartement qui occupait sans doute tout l’étage, et devant laquelle un autre agent était en faction. Reconnaissant Vigor, il s’effaça. La porte n’était pas fermée, elle était seulement poussée et elle battait sur quelques centimètres à cause d’un courant d’air, laissant passer des bruits de paroles et de déplacement d’objets.
Vigor entra et resta près du seuil. On n’y voyait pas très clair, la fenêtre unique était grande ouverte mais sur des persiennes rabattues, et les hommes de l’Identité judiciaire installaient des lampes sur batterie pour épauler la malheureuse ampoule de quarante watts accrochée au plafond. Le service scientifique était donc à pied d’œuvre, le protocole classique était lancé, photos, mesures, prélèvements, et au cas où il l’aurait ignoré, il était bien en retard.
Le mobilier était restreint. Trois chaises autour d’une table pour deux, un buffet haut sur le mur de gauche, une commode à trois gros tiroirs sur le mur de droite avec une porte vitrée qui devait donner sur une cuisine ou un cabinet de toilette.
Raucourt le vit du fond de la pièce et vint à lui en suivant le bord des murs.
– Bonjour, commandant. J’ai avisé le commissaire principal pour demander l’IJ, j’ai pensé que c’est ce que vous feriez en premier. Comme vous n’arriviez pas…
– Oui, j’ai eu… J’étais sur un dossier…
Pas la peine de lui préciser que c’était celui des toilettes.
– Vous avez bien fait. Bonjour, au fait ! Alors, c’est quoi ?
De la tête, Raucourt désigna le mur du fond, qui était dans la pénombre à cause du contre-jour. Vigor distingua une grosse masse blanche, comme une énorme couette, sur un meuble bas et long qui devait être un lit. Il fit un salut de la main au docteur Marnière, ganté de latex, qui avait à peine levé le nez de sa besogne pour l’accueillir.
– Salut, Vigor, je ne pensais pas vous voir ce matin, dites donc, après la muflée que vous avez dû prendre hier…
Il était fatigant, le médecin des pompiers, avec ses boutades de potache. Une muflée ! Tout le monde connaissait la sobriété de Vigor, sans parler de sa jaunisse. D’ailleurs, il n’était pas avec eux hier, le toubib, il n’était pas invité.
– C’est drôle, se rappela Vigor, j’ai pensé à vous cette nuit.
– Eh bien, ça ne devait pas être triste, parce que si j’en crois mes bas instincts…
Et comme Vigor ne bougeait pas :
– Dites donc, c’est pour vous que je travaille !
– Si c’était pour la science, ça se saurait ! grinça Vigor, qui connaissait le goût de l’autre pour les joutes verbales.
– Retenez, Raucourt ! Ce sont des réflexions désobligeantes comme ça qui peuvent pousser au crime un honnête artisan.
Marnière connaissait bien les services de police pour travailler sur les mêmes affaires depuis des années. Il estimait Vigor, qui pourtant ne se tordait pas à chacune de ses blagues. Les autres officiers de police faisaient semblant de rigoler par politesse. Pas trop haut, ça n’aurait pas paru naturel.
Sa façon un peu cavalière de se comporter parfois ne trompait personne. Cet ancien interne des hôpitaux de seconde catégorie se faisait un devoir d’entretenir la légende du toubib de western alcoolo et mal rasé comme il en voyait dans les films du Ciné-France quand il était étudiant, qui faisait mordre sa chique au cow-boy qu’il amputait, en guise d’anesthésie, et vous enlevait l’appendice à vif entre deux lampées de mauvais whisky pendant l’attaque de la caravane. Probable qu’il finirait d’une flèche indienne, le doc.
Mais il savait rester hors caméra quand il le fallait, et chacun lui reconnaissait une compétence hors pair et un flair peu commun. Il avait longtemps hésité entre la médecine d’urgence et la médecine légale, mais si le cow-boy l’avait emporté sur le chercheur, les scènes de crime excitaient sa curiosité scientifique. C’est pourquoi on s’était fait à ses habitudes quelque peu originales, comme de se recueillir un assez long moment, sans y paraître, au chevet de ses sujets avant de débuter son minutieux travail. Vigor avait surpris un jour sur ses lèvres le léger mouvement qu’il cherchait à dissimuler. Il ne faisait pas que se recueillir, le toubib, il priait.
– Venez donc un peu par là, Vigor, si vous voulez voir. C’est assez intéressant. Et envoyez-moi de la lumière, vous !
Raucourt dirigea l’une des lampes vers le fond et présenta à Vigor une mallette où prendre les surchaussures et les gants pour les enfiler avant de se déplacer dans la pièce. Il lui montra en passant le sachet plastique qui contenait une douille ramassée par terre.
– Attention où vous marchez, commissaire, dit Raucourt en rejoignant la proximité du mur.
– Oui, flic-floc ! flic-floc ! plaisanta Marnière en pouffant, tout seul car personne n’avait relevé.
Vigor comprit alors pourquoi Raucourt n’avait pas traversé directement en diagonale à son arrivée : le centre de la pièce était une vaste flaque noirâtre que l’affaissement du plancher drainait sur un vieux linoléum acajou. Un mince filet de même aspect alimentait cette mare depuis le fond de la pièce, aux pieds du docteur.
Il vit ensuite, contre le mur, un lit de fer avec des volutes vaguement arabisantes et, sur la paillasse, ce qu’il avait pris pour un gros édredon et qui était un grand corps blanc, sans drap pour le couvrir, exposé sur le dos bouche ouverte, et dont la nudité blafarde avait l’allure terrible de ces gisants de marbre qu’on montre au fond des cathédrales.
Le médecin était penché sur son ventre qu’il examinait par-dessus ses demi-lunettes, une pointe de langue sortie soulignant son application.
– Je vous montrerai quelque chose tout à l’heure, je vous laisse vous faire une première idée.
Vigor s’approcha du cadavre, il suivit son ombre portée qui courait sur le corps et se plaquait sur le mur, et eut un geste de surprise qui retint son mouvement d’approche.
– Eh oui, dit le médecin en se dérobant, deux pour le prix d’un !
Il y avait en effet un second corps allongé au fond, un peu moins énorme, dissimulé par la monstruosité du premier.
Il était pareillement nu et blême, un bras passé derrière la tête, le visage tourné vers le mur. On devinait une femme aux deux gros seins flasques qui flanquaient l’abdomen étalé, et à la petite couette ridiculement tortillée autour d’un élastique sur l’oreille droite. Juste au dessous, dans le cou, s’arrondissait une plaie noire qui ne saignait plus.
Marnière fit les présentations :
– Monsieur et Madame Floquart… C’est le nom sur la porte. Commissaire Vigorneau…
Vigor, bêtement, pensa à sa femme. C’était horrible que cette masse de chair morte pût représenter un jour le corps de Christiane. Et lui-même, à-côté… Une intoxication alimentaire qui tourne mal, et les voilà tous les deux étendus, raides, glacés, livides, est-ce que ce serait aussi répugnant ?
– Impressionnant, fit le médecin qui, pourtant, en voyait d’autres. J’espère qu’il n’y en a pas un troisième en dessous…
– Vous avez regardé, je suppose…
– J’ai eu cette faiblesse, oui… Je vérifie toujours en arrivant, je n’aime pas me faire accrocher la patte en plein travail par un zombie. Vous pouvez approcher, nous sommes seuls.
Sur le même ton détaché, il poursuivait :
– Autant qu’on puisse en juger tout de suite, l’homme a pris une balle sous le nez, qui lui est ressortie…
Il se penchait par-dessus le cadavre en évitant de le toucher, comme s’il allait l’escalader en rouleau ventral, et il désignait de son stylet métallique une zone que Vigor ne pouvait pas distinguer de sa place.
– … est ressortie par l’oreille…
Toute la moitié gauche du visage avait éclaté jusqu’au-dessous de l’œil, le sang avait coulé sur le côté, entre les deux cadavres.
– Et ça coule encore ! fit Marnière. Attention à vos godasses, ça coule encore !
Vigor recula vers le pied du lit, que la flaque de sang n’atteignait pas.
– La femme, au fond, a été touchée en haut du cou sous la mâchoire. Ce serait ressorti par les premières vertèbres, sans pénétrer la boite crânienne, que ça ne m’étonnerait pas. À confirmer ! Il y a bien deux impacts dans le mur du fond, mais ce ne sont pas les tirs qui ont tué vos deux clients. Trop hauts ! On voit seulement les jets de la blessure artérielle. Dame ! Une carotide, ça gicle à trois mètres ! On devrait trouver les projectiles mortels derrière le lit.
Vigor ne cherchait pas de détails pour l’instant. En fait, il ne cherchait rien de spécial, il laissait seulement son champ visuel s’emplir et s’imprégner de cette vision lugubre, il savait qu’elle s’imprimerait dans sa mémoire, qu’il ouvrirait ce petit tiroir-souvenir chaque fois qu’un nouveau fait, un nouveau renseignement, une nouvelle page de dossier s’ajouteraient aux précédents, et qu’elle n’allait plus le quitter jusqu’à ce qu’une autre scène de crime la remplace.
Il essaya de limiter les grandes inspirations qu’il prenait lentement pour maîtriser son rythme cardiaque encore irrégulier par instants.
– Vous avez trouvé une arme ? fit-il par diversion.
La question s’adressait plus à Raucourt qu’au médecin, mais celui-ci se l’était manifestement posée lui-même.
– Pas d’arme visible, mais on n’a pas encore bougé les victimes, on vous attendait. Si on ne trouve rien entre les deux corps, connaissant mon commissaire comme je le connais, ça m’étonnerait qu’il s’oriente vers un suicide.
Marnière respecta le silence qu’observait Vigor et l’immobilité de Raucourt derrière son chef.
Ce fut Vigor qui lui demanda :
– Vous en pensez quoi ?
– Un agresseur qui a dû tirer d’où vous êtes, c’est-à-dire près du pied droit du bas du lit.
– Si près ?
– Peut-être à un mètre du lit, mais pas plus loin.
– Il n’a pas tiré de la porte, d’après vous ?
– La porte n’était pas fracturée, commandant, intervint Raucourt, la serrure est grippée, la porte ne ferme pas, on entre ici sans clencher, comme on veut, et sans bruit, il n’y a pas de verrou.
– Moi, je serais entré jusqu’au lit, reprit Marnière. Pourquoi se priver ? À deux mètres, pas besoin d’être un professionnel du tir. Je m’approche, je vise la tête. Pour que la balle entre sous le nez et sorte par l’oreille gauche, l’homme devait dormir sur le dos. C’est probablement du même endroit que la femme a été tirée. La balistique vous le dira.
Vigor le laissait parler. Il aimait la voix du toubib, il n’aurait pas su dire pourquoi, le timbre était agréable, les phrases sortaient fluides et nettes, avec des accentuations légères où il fallait, des silences bien dosés, des reprises étudiées pour l’effet à produire. Il avait dû s’inscrire à des cours de théâtre, c’était bien dans le personnage.
Marnière reprit plus bas, comme si les deux cadavres ne devaient pas entendre :
– J’ai l’impression que la femme est morte sur le coup. L’homme, par contre, c’est moins sûr, le trajet n’indique pas une blessure mortelle, sauf s’il y a eu des ricochets dans la boîte crânienne. Ça se voit. Le légiste vous en dira plus demain ou après-demain.
– Il serait mort à bout de sang, alors ?
– Vous avez vu la mare ?
Il montrait le milieu de la pièce.
– Il y a au moins trois litres de sang, sans compter ce que le plancher a déjà pompé sous le lino… Votre bonhomme s’est vidé tranquillement en deux ou trois heures. Il se vide encore, d’ailleurs. Vous vous rendez compte ? Il a dû pisser ses six litres ! Par l’oreille ! Comme dirait Molière, on en fait, des choses, par l’oreille !
Il aimait teinter ses démonstrations de références culturelles qui n’intéressaient personne.
– Le labo va sûrement vous dire qu’il était sous anticoagulants. Ça a permis au sang de couler, couler, couler… Il doit avoir ses médicaments dans un tiroir, ça m’intéresserait que vous me le disiez quand vous allez fouiller.
– Il a pu mettre deux ou trois heures à mourir, sans se débattre, sortir du lit, chercher de l’aide ?
– C’est possible ! Il y a sur la table une plaquette à moitié vide de somnifères. S’il a pris une ou deux pilules, il ne s’est même pas réveillé quand le type a tiré, il a rendu l’âme en se vidant. Tout doucettement…
Vigor se tourna vers Raucourt :
– Votre avis ?
– Comme le docteur. Pas de signes de lutte, pas d’effraction. Les deux victimes devaient dormir. Ça s’est passé en pleine nuit. Du boulot facile.
– On sait si la lampe était allumée ?
– Éteinte !
– Et qui a prévenu ?
– Le voisin du dessous. Il est monté ici vers six heures et il a vu le tableau. On lui a dit que vous alliez l’interroger. Il est chez lui. Il vous attend.
Raucourt sortit un calepin :
– J’ai bien quelques indications…
Vigor eut du mal à contenir un sourire. Bien sûr qu’il avait profité du retard de son chef pour prendre tous les renseignements qu’il pouvait ! C’était un collaborateur très efficace dans son genre, Raucourt, un fouineur discret qui avait l’œil rapide et la déduction assurée. Mais on devait souvent lui tirer les vers du nez. Sur les enquêtes, beaucoup se méfiaient de ce grand type silencieux et statique qu’on prenait plus souvent pour un témoin que pour un flic, et qui ne manifestait pas l’enthousiasme excessif des jeunes recrues habituelles. Mais avec Vigor, ça se passait bien. D’ailleurs, avec Vigor, ça se passait toujours bien. Christiane lui disait : « Toi, tu aimes tout le monde. À te croire, ils sont tous bien gentils, ils sont tous malheureux, ils sont tous à plaindre. Même les plus saligauds. C’est de la pitié, c’est pas de l’amour, c’est comme si t’aimais personne. » Elle n’avait pas tort. Son absence de haine était peut-être un manque d’intérêt.
Raucourt feuilleta quelques pages du bout de son stylo.
– Rien n’était dérangé dans la pièce. Plus exactement, rien n’était dérangé dans le foutoir de la pièce. Tiroirs et portes de placard fermés. Je ne vous raconte pas le bazar qu’il y a dans les meubles. On va s’amuser pour visiter tout ça ! Pas de traces de pas dans la mare de sang, pas de traces autour. Ni dans l’escalier. Personne ne s’est fait piéger en traversant cette flaque, ni l’agresseur si agresseur il y a, ni le témoin du dessous. Pour éviter de laisser des traces, il fallait voir ou savoir.
– Avec une bonne lampe. Ou la porte ouverte sur l’escalier…
– Aucune lumière dans l’escalier. Toutes les ampoules sont mortes. Il fallait effectivement une lampe de poche ou que ça se passe au petit matin. Mais il faisait encore bien sombre quand on est arrivé.
Vigor voyait où Raucourt voulait en venir, et il le laissait suivre ses notes.
– Autre chose : Les coups de feu. Il y a eu plus de deux coups d’après le toubib.
– Vous avez eu le temps d’interroger les voisins ?
– Sur cette seule question, oui. Et j’ai envoyé du monde dans les maisons d’à-côté et en face.
Vigor émit un bref sifflement :
– Compliment ! Intéressante, la question !
Il sentait venir un début d’idée.
– C’est surtout la réponse qui l’est. Les réponses ! Parce qu’elles sont toutes les mêmes.
Marnière avait interrompu ses analyses, attiré par le dialogue qui s’était établi, et dont il ne voyait pas le but.
Un discret sourire éclaira le visage de Raucourt quand il comprit que Vigor suivait sa pensée.
– Personne n’a rien entendu, bien sûr ! dit Vigor.
– Personne !
– Vous pouvez nous donner une heure, Docteur ?
– Neuf heures dix, répondit le médecin en retroussant sa manche pour dégager sa montre.
Il la faisait souvent, celle-là, mais il corrigea aussitôt, car l’heure n’étant pas à la blague, il fallait faire court :
– Comme ça tout de suite, je dirais entre deux et quatre… Mais pour être plus précis, faudra demander au légiste…
– Entre quatre heures et quatre heures et quart, le coupa Vigor en captant le regard de Raucourt.
– Avec un pic de probabilité pour quatre heures et quart, assura Raucourt.
Marnière s’interposa d’un air qui se voulait offusqué :
– Dites donc, dites donc ! C’est pas votre boulot, ça !
– Entre quatre heures douze et quatre heures quinze, confirma Vigor.
– On ne peut pas déjà donner une heure aussi précise sans l’autopsie.
– Quatre heures et quart ! le consola Raucourt. Vous verrez ! À trois minutes près !
– Le seul témoin, tardif mais témoin quand même, ce serait le voisin du dessous ? demanda Vigor en se dirigeant vers la porte.
– Il va vous raconter ça, fit Raucourt qui n’avait pas perdu son sourire.
Vigor s’approcha de l’étiquette à demi décollée du chambranle :
– Floquart… C’est monsieur Floquart, qui dormait ? Avec madame Floquart ?
– Mademoiselle Floquart ! corrigea Raucourt. Monsieur et mademoiselle Floquart !
– Oh là ! C’est une affaire pour les Mœurs ?
– Le voisin va vous dire…
– Il le connaît ?
– Ils sont en famille.
– Ah, parce que celui-là aussi, vous avez eu le temps de l’interroger…
– Juste un peu… Mais je crois que je l’ai effarouché, alors je n’ai pas insisté.
– On y va, dit Vigor.
Marnière l’accrocha par le bras avant qu’il sorte :
– Je vous montre quelque chose ?
Ils remontèrent vers le lit.
– Regardez le flanc gauche de l’homme.
Vigor se pencha, comme le médecin un moment avant :
– Des griffures… On voit nettement des traces de griffure… Deux, non, trois longues balafres sur le flanc. Et c’est tout récent.
– Et je ne crois pas qu’elles soient dues à leurs ébats amoureux. Déjà, vivants, c’est difficile à imaginer, mais là… La femme a du matériel sous les ongles.
Vigor regarda la main que le médecin était allé chercher dans la ruelle du lit, et qu’il lui présentait, dans une ébauche de baisemain fantomatique.
Il n’y avait pas que de la crasse ordinaire sous les ongles mal vernis.
– Vous verrez que c’est la peau de son homme, qu’elle a sous les ongles, dit Marnière en ôtant ses gants souillés d’un claquement sec. Je commence à me faire une idée de l’épisode.
On ne lui en demandait pas tant, mais son avis n’était pas à négliger.
D’ailleurs, pour Vigor aussi le montage s’opérait. Il en parlerait d’abord avec Raucourt, qui devait bien avoir son idée, mais qui ne la donnerait que si on la lui demandait.
Vigor quitta la pièce et saisit la rampe, pas fâché de respirer plus librement dans le courant d’air de l’escalier.
Raucourt, qui allait le suivre, fut stoppé par le médecin.
– Dites voir, le coup de l’heure du crime, il tient ça d’où pour être aussi catégorique ? Il bluffait, non ?
– Un truc qu’on apprend à l’école de Police ! C’est la qualité particulière de l’air autour du cadavre qui peut vous indiquer l’heure de la mort, avec une marge d’erreur assez faible. Les meilleurs peuvent la trouver à un quart d’heure près rien qu’en respirant deux bouffées. Le commandant Vigorneau est encore plus fort : il cible à trois minutes près ! Je suis devenu assez bon à son contact, mais j’ai encore des progrès à faire. Vous m’excusez ? Je ne voudrais pas rater la prochaine leçon !
Raucourt regagna les premières marches de l’escalier.
– Petit con… ronchonna le médecin en enfilant une nouvelle paire de gants pour terminer son ouvrage.
RAUCOURT RETROUVA VIGOR DANS L’ESCALIER, assis sur les dernières marches avant le palier. Il crut qu’il faisait le point. Il ne savait pas qu’il s’agissait d’une halte supplémentaire sur le chemin de croix d’un lendemain de fête. Il s’installa à son tour, une marche au-dessous par déférence, et feuilleta son calepin pour se donner une contenance.
Vigor finit par se lever, frappa deux coups à la porte entrouverte et entra.
Le témoin était assis à la table, la joue appuyée sur son poing. La salopette en jean méritait bien son nom et devait lui faire le jour et la nuit depuis bien longtemps. Il reconnut les charentaises entrevues à son arrivée, les pieds et les chevilles gonflés et cyaniques. L’agent était campé à proximité. Il avait dû engager la conversation sans succès.
– Je suis le commissaire Vigorneau. Bonjour…
L’autre jouait avec sa cuillère, tapotant sur le milieu de la table un linge épais gorgé de sang. Juste au-dessus, le plafond s’auréolait d’une tache sombre d’où pendait une stalactite gluante. Une grosse goutte en naissait et s’écrasait sur la table à intervalles réguliers.
– On a mis une serpillière, fit l’agent, ça éclaboussait partout.
Le plafond avait retenu ce qu’il pouvait dans son plâtras ancien, le reste était en train de se vider à l’étage inférieur.
C’est mon jour, se dit Vigor, qui essaya d’évoquer des pommiers en fleur, des senteurs des champs et des rouleaux d’écume sur la plage.
– Bonjour, Monsieur, répéta Vigor.
– … Jour…
Il ne décollait pas son regard de la toile cirée.
– C’est vous qui avez prévenu la police ?
– Hon, hon…
– À quelle heure ?
– Sais pas…
Vigor se retourna vers Raucourt, qui avait son calepin sous les yeux :
– On a noté l’appel à six heures cinquante, venant de la boulangerie Lhéritier, rue…
– Je connais. Vous êtes monté voir votre voisin à cette heure-là ? C’est comme ça que vous avez vu…
Vigor marqua un temps. Pas de réponse. Il se tourna vers Raucourt pour un aparté comme Marnière devait en apprendre à ses cours de théâtre, c’est-à-dire audible pour toute la salle :
– Il est encore sous le choc, le pauvre. Il va falloir faire venir le médecin de garde, l’ambulance et le reste, j’aurais aimé lui épargner ça…
L’homme glissa lentement un regard farouche vers les deux policiers.
– Oui, j’ai monté.
– Vous êtes entré dans la chambre ?
– Nan.
– Vous avez tout vu de la porte…
– C’est ça.
– Alors vous êtes redescendu pour appeler de l’aide.
– Pas de l’aide… La police ! J’ai vu le sang.
– Vous avez appelé depuis la boulangerie en face…
– C’est ça.
– Vous n’avez rien entendu ?
– Rien.
– Vers quatre heures…
– Rien.
– Même pas l’orage ?
– Rien, je vous dis !
L’agacement l’agitait lourdement.
En voilà un qui avait le sommeil profond !
– Et vous n’avez rien vu non plus, bien sûr ?
– Pas plus.
