Rýtingur Hotel - Stéphanie Glassey - E-Book

Rýtingur Hotel E-Book

Stéphanie Glassey

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Beschreibung

Il existe quelque part, caché aux confins des forêts sombres et mystérieuses du Canada, une rumeur encore jamais vérifiée.Lorsque Ethan et ses amis préparent leurs derniers instants ensemble, avant de partir pour leurs études de part et d’autre du pays, ils se sont fait la promesse de découvrir la véracité de cette rumeur.
Un long voyage se prépare pour le groupe d’amis.
Certaines rumeurs sont faites pour ne pas être découvertes. Vont-ils sortir indemnes de ce voyage ?

À PROPOS DE L'AUTRICE

Née à Toulon en 1992, Stella Schiltz a vécu son enfance en Guadeloupe avant de revenir sur l'aire toulonnaise, militaire dans la marine nationale cette jeune auteure est passionnée de lecture et d'écriture.

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Seitenzahl: 187

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Rỳtingur hotel

Rỳtingur hotel

Stéphanie Glassey Fabrice Pittet Estelle Tolliac Olivier May

Préface

Chers lecteurs,

J’avais à cœur de destiner la dernière (ou peut-être seulement l’avant-dernière) anthologie okamaïenne aux jeunes adultes et aux moins jeunes.

L’idée de la contrainte est venue au détour d’une discussion avec une amie qui m’avait proposé le thème du départ en vacances. Pour la collection Heyoka, il nous fallait aussi saupoudrer un peu l’exercice d'un brin de magie et de mystère.

Et, tout comme pour le personnage de Sir Thomas (L’Étrange Noël de Sir Thomas, 2019), l’idée de la dague celtique m’est apparue très vite comme une évidence : je la visualisais. Enfin, j’étais séduite par l’idée de faire intervenir une fratrie, surtout de jumeaux.

Avec tous ces ingrédients et quelques épices supplémentaires, nous avons alors organisé le concours Graine de plume, destiné aux adolescents et aux jeunes adultes, primo-auteurs, avec le soutien d’établissements scolaires. Malheureusement, nous n’avons pas pu éditer les propositions, malgré de belles idées.

Raison pour laquelle, aujourd’hui, vous tenez entre les mains une anthologie qui regroupe cinq auteurs reconnus dans des domaines variés (polar, roman jeunesse, fantasy ou roman noir). Cinq styles littéraires, cinq rythmes…

Quelle merveilleuse immersion dans des histoires et des mondes que seuls quelques éléments de récit relient !

Chère lectrice, cher lecteur, je vous souhaite beaucoup de plai­sir à la lecture de ces textes.

Laurence Malè, automne 2022

1UNIAN : L’UNION

Corentin passa une main dans ses cheveux bruns, soupira et chercha une position plus confortable.

La contrariété nouait son ventre, et il sentait ses poings se crisper malgré lui. Il savait que, s’il jetait un œil au conducteur, l’air radieux et les yeux bleus pétillants de ce dernier achèveraient de le mettre en colère.

Il croisa les jambes sur le tableau de bord, roula son pull et le coinça contre l’appuie-tête, afin d’en faire un oreiller. Il laissa un instant son regard indifférent se poser sur la plaine du Rhône qui s’ouvrait à eux dans la lumière poudreuse d’un matin d’été, puis ferma les yeux.

Il ne voulait pas voir ces lieux trop familiers afin d’éviter surtout la morsure du souvenir. Il aurait tout donné pour être chez lui, à Lausanne. D’ailleurs, il avait fait son possible pour que ce voyage n’ait pas lieu. En vain. Rien ne pouvait résister à l’enthousiasme de son frère jumeau, Tristan, lorsqu’il avait une idée.

Bercé par la route, il sentait le sommeil le gagner lorsque cela se produisit à nouveau. Comme d’habitude, ça commençait par une drôle de sensation, un peu comme s’il était soudain hors de son corps, il regardait ses jambes et il lui semblait que ce n’étaient pas les siennes, puis son cœur se mettait à battre trop rapidement, ses oreilles bourdonnaient, et son esprit était assailli par des pensées trop rapides, des cris de souffrance, des images de flammes, de silhouettes vêtues de toges sombres, de visages dissimulés par des capuches, grimaçants sous une pluie de cendres.

« Crise d’angoisse », c’est ce qu’avait dit l’insupportable psychologue qu’il avait été contraint de consulter. Son maître d’apprentissage avait bien voulu passer sur les innombrables absences de Corentin, lorsque une crise survenait et que celui-ci quittait brusquement son poste de travail, à condition qu’il consulte. D’où les désastreuses visites chez la psy. Il détestait la manière beaucoup trop énergique que celle-ci avait de l’accueillir, sa façon de soupirer de contentement à chaque expiration comme s’il s’agissait là de la chose la plus merveilleuse qui soit. Plus que tout, son regard clément, semblable à celui d’un labrador – ces chiens déclenchaient chez lui l’envie immédiate de leur balancer des coups de pied afin qu’ils quittent leur air bienheureux, alors qu’il n’avait d’ordinaire rien contre les animaux – l’insupportait. Heureusement, lors des rares séances auxquelles il avait bien voulu se rendre, elle lui avait au moins appris à empêcher ces crises de dégénérer. Elle lui avait recommandé de contracter tous les muscles de son corps avant de les détendre et, surtout, elle lui avait enseigné la « respiration magique » qui consistait à inspirer amplement avant d’expirer totalement et de retenir son souffle quelques instants, puis de recommencer. Ces « rétentions à vide », comme elle les appelait, permettaient de retrouver le calme et d’éviter l’horrible enchaînement des symptômes.

Corentin augmenta le volume de la musique et s’appliqua à procéder ainsi tout en suppliant mentalement Tristan de n’y rien voir. L’idée même de lire de l’inquiétude dans le regard de son frère lui semblait être ce qu’il y avait de pire.

Il lui fallut recommencer à de nombreuses reprises, mais le calme finit par revenir. Cette sensation lui paraissait être définitivement l’une des plus agréables au monde. Le bien-être après la panique.

Cela l’emplit d’un tel soulagement qu’il trouva le courage de lancer la conversation :

— Ça va tes cours ?

Pour une fois, Tristan ne perçut pas de raillerie dans la question. D’ordinaire, le fait qu’il se soit destiné à des études suscitait les moqueries de son jumeau.

— Je me sens un peu décalé. Les autres sont tellement jeunes, leurs vies sont tellement parfaites… on dirait des poupées qu’on n’aurait pas sorties de leur carton d’emballage, tu vois le genre ?

— Je vois ! Tu sais, mes collègues… ils sont plus adultes, mais pas beaucoup plus drôles.

— J’imagine !

Il était si surpris de cet échange dépourvu d’animosité qu’il ne voulut pas prendre le risque de poursuivre.

— Franchement, ça ne me gêne pas de conduire encore un peu. Tu peux dormir. Tu m’as dit que tu étais rentré tard hier et que tu avais abusé. Repose-toi !

La gentillesse de Tristan fit un peu honte à Corentin. La veille, il était épuisé par sa semaine de travail.

Son équipe de charpentiers avait travaillé sans relâche dans la chaleur. Après quelques bières avec ses collègues, il serait bien rentré chez lui se doucher et dormir, mais la perspective du voyage à venir lui avait donné envie de boire davantage, de retarder et de noyer l'idée du départ.

Ce matin, en retrouvant son frère à la gare où ils s’étaient donnés rendez-vous, il avait les yeux rouges, une mine de déterré et un entrain relativement proche de zéro. Tristan ne s’était pas départi de sa bonne humeur et avait proposé de prendre le volant le temps que Corentin se réveille. Ils venaient d’obtenir leur permis, et il s’agissait de leur premier trajet longue distance. Même s’ils avaient prétendu, tant l’un que l’autre, que cela ne les effrayait pas, ils étaient intimidés, et la conduite leur demandait une immense concentration. Tristan avait pourtant fait la sourde oreille aux recommandations de leurs parents adoptifs qui avaient insisté pour qu’ils prennent le train. Il avait promis de multiplier les pauses et de veiller à ce qu’ils se relayent au volant.

Corentin accepta avec soulagement la proposition et s’endormit profondément cette fois.

Tristan posa un regard ému sur son frère. Dans le sommeil, les traits de ce dernier recouvraient leur douceur.

Sur sa peau claire, au milieu des taches de rousseur, ses fossettes étaient creusées, comme s’il souriait. Il était devenu si difficile, ces dernières années, de retrouver leur complicité.

Ils avaient deux ans lorsqu’un drame s’était abattu sur leur famille. Une nuit, un incendie avait réduit en cendres la maison dans laquelle ils vivaient à Sion avec leurs parents. Ces derniers n’en avaient pas réchappé. Tout ce que les pompiers avaient retrouvé, dans les décombres, c’étaient les jumeaux, inexplicablement saufs, accompagnés d’un objet surprenant, ressemblant à un poignard. La tragédie avait pris une tournure mystérieuse lorsque des experts avaient pu établir qu’il s’agissait d’une authentique dague celtique datant du VIe siècle av. J.-C. Peu après cette découverte, la dague avait disparu du laboratoire où elle était analysée.

Devenus orphelins, Corentin et Tristan Meyer avaient alors été adoptés par leur oncle, le frère de leur père, qui avait déjà trois enfants. Son épouse et lui, très croyants, étaient pétris de bonnes intentions et ravis de partager un peu de la grâce que le Seigneur leur avait accordée. L'enfance des jumeaux avait été heureuse, les attentions de leurs parents adoptifs comblant le vide laissé par leur mère et leur père.

À l’adolescence, pourtant, c’était comme si toute la colère, toute l’injustice et la frustration de Corentin étaient revenues d’un coup. Comme si elles avaient été soigneusement cachées au fond de lui, à attendre un moment précis pour s’éveiller et exploser.

Chez Tristan, le même mal-être était sorti de son sommeil, mais il s’était exprimé différemment : il ne supportait plus la contrainte et cherchait le plaisir immédiat, à chaque instant, ce qui lui semblait être le seul moyen de ne pas succomber au chagrin. Tandis que son frère était fréquemment ramené chez ses parents adoptifs, complètement saoul et salement amoché par une bagarre, lui ne tenait pas en place, partait faire de la montagne chaque week-end et quittait l'école pour aller grimper.

Petit à petit, les bêtises de Corentin, devenues des délits, avaient eu raison de la patience des Meyer. Leurs propres enfants étaient en pleine adolescence, et l’un d’eux rencontrait des difficultés scolaires. Ce surcroît d’inquiétude leur paraissait soudain de trop.

Un soir, ils eurent une grande conversation et annoncèrent aux deux garçons que cela ne pouvait plus durer ainsi. Soit leurs conduites changeaient, soit ils devraient demander l’aide d’une institution.

Après cette discussion, Tristan parvint à garder une attitude « sur le fil ». C’était sa grande spécialité. Il ne se montrait pas exemplaire, mais n’allait jamais assez loin pour que cela soit une réelle source d’ennuis. Corentin, lui, disjoncta totalement, et, lorsque que son père adoptif le surprit en train de lui voler de l’argent, la sentence tomba : il fût placé dans une institution spécialisée. Initialement, il était supposé rentrer pendant les week-ends et les vacances scolaires, mais il supportait de moins en moins de retrouver ses parents adoptifs, et ses retours s’étaient raréfiés.

À partir de là, les jumeaux s’étaient éloignés l’un de l’autre, comme deux projectiles lancés à pleine vitesse sur des trajectoires différentes. Leurs crises d’adolescence respectives ne leur laissaient ni le temps ni l’espace pour ­s’intéresser à l’autre.

Tristan avait décidé de faire une école de commerce, et, avec un minimum d’efforts, il parvint à passer facilement les deux premières années. Corentin avait commencé par dégringoler, mais l’envie de quitter l’institution, qu’il détestait, l’avait tout de même conduit à intégrer un foyer pour jeunes travailleurs à Lausanne – afin de mettre de la distance entre lui et le lieu où leurs parents étaient morts, comme si cela pouvait ôter de la réalité à ce drame.

Il y avait débuté un apprentissage de charpentier, qu’il terminerait dans trois ans. Si cela n’avait tenu qu’à lui, il se serait bien privé de voir son frère afin d’éviter les trop fortes émotions qu’il ressentait à son contact, mais ce dernier avait tellement insisté pour ce voyage !

Au mois de mars de cette année-là, ils avaient eu 18 ans. À cette occasion, Tristan s’était mis en tête qu’ils partent ensemble pour fêter leur anniversaire. Corentin avait retardé l’opération tant que possible et avait fini par céder, acceptant de poser quelques jours de congé en juillet. ­Tristan avait aussitôt pris l’organisation en main, refusant de lui dire quoi que ce soit de ce qui était devenu sa surprise. Il espérait que ce séjour leur permettrait de recréer un lien.

Une heure durant, il conduisit de son mieux, les mots de son professeur d’auto-école lui revenant parfois à l’esprit. Lorsqu’il jugea que Corentin avait suffisamment dormi, il réveilla ce dernier d’un coup de coude.

En arborant une nouvelle fois un sourire satisfait qui crispa son frère, il sélectionna une playlist sur son téléphone. Des instruments celtes emplirent l’habitacle. Immédiatement, Corentin sentit la panique l’envahir. Les sons gémissaient, s’insinuaient sous sa peau, appelant avec eux les images qu’il faisait tout son possible pour fuir. Là, dans cette voiture, il était pris au piège. La musique ­fondait sur lui.

— Mec, arrête-toi, je me sens mal.

Une fois cette phrase prononcée, il se sentit comme tiré vers l’arrière. Il ne voyait plus rien sinon un long couloir sombre, au fond duquel des hommes vêtus de robes foncées marchaient. Derrière eux, un brasier flambait, et des cris d’horreur lui parvenaient. L’air était irrespirable, tout entier fait de cendres. Corentin toussait.

Soudain, l’air frais s’engouffra par la fenêtre et vint lui fouetter le visage. Il retrouva son souffle, reprit conscience de son environnement et du regard inquiet de Tristan, qui s’était arrêté à la va-vite sur une aire de repos.

— Ça va ?

— C’est… Oui ça va, j’ai trop bu hier… Je vais prendre l’air.

— Ok. Je vais nous chercher quelque chose à boire.

Corentin sortit brusquement de la voiture et, d’un pas rageur, se mit à marcher. Il lui semblait que la proximité de Tristan renforçait le phénomène bizarre contre lequel il se débattait depuis plusieurs mois et il souhaitait de tout son cœur être chez lui, loin de son frère.

Bientôt, Tristan fut de retour, deux sodas à la main, et son regard de gentil chien braqué sur lui. Comme souvent, cela lui donna immédiatement l’envie de l’attaquer.

— C’était quoi, cette musique à la con ?

Une ombre passa sur le visage soudain grave de Tristan. Il paraissait vraiment blessé.

— Je… Je croyais que tu aimais ça.

— La musique celtique ? Moi ? Tu rigoles ! Pourquoi pas le cor des Alpes ou la fanfare, tant que t’y es !

Tristan avait blêmi, comme sous le coup d’une vive émotion.

— La dernière fois que je suis passé te voir… j’ai farfouillé un peu sur ton bureau, et j’ai vu… des symboles celtes imprimés. J’ai pensé que tu prévoyais de te faire un tatouage. Et j’ai vu un livre sur la culture bretonne. J’ai cru que tu avais une nouvelle passion. Et… putain je suis trop con !

Visiblement furieux, il s’éloigna en direction du petit bois qui longeait l’aire de repos.

Corentin songeait à ces symboles qu’il avait fini par chercher sur Internet parce qu’il en rêvait chaque nuit, espérant parvenir à comprendre peut-être ce qui lui arrivait. Cela n’avait servi à rien, et il les avait jetés.

Il attendit, persuadé que son frère allait revenir. ­Lorsqu’il constata que celui-ci s’obstinait à lui tourner le dos, il comprit qu’il allait devoir s’approcher et lui parler. Il soupira et le rejoignit.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi tu fais ta crise ?

— Je… j’ai cru que ça te ferait plaisir, et… ce voyage… on va en Bretagne, voir des concerts, dans un grand festival, sur trois jours. Ça commence lundi…

Il semblait si triste que Corentin se radoucit. Refusant de songer à ce qu’il risquait de ressentir s’il se retrouvait cerné par les concerts de musique celte, il dit d’un ton qu’il s’efforça de rendre léger :

— Bah, il y aura des bars, des bières, des filles à ton truc, non ?

— Bien sûr !

— C’est ce qui compte. Le reste, on s’en fout ! Allez, on se tire, je me sens mieux.

Ils reprirent la route. Tristan mit Odezenne, et Corentin conduisit jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent pour manger quelque chose. Ils échangèrent de nouveau leur place derrière le volant.

La journée d’été radieuse avec laquelle ils avaient commencé à rouler en Valais laissait place, comme ils s’approchaient de la Bretagne, à un temps sombre. Il faisait lourd, et les fenêtres grandes ouvertes n’y changeaient rien.

Un orage éclata bientôt. Les essuie-glaces peinaient à garantir la visibilité. Ils firent une pause, le temps que la pluie devienne plus douce.

À l’instant où ils allaient remonter en voiture, Corentin, dut reconnaître, malgré sa gêne, qu’il avait mal à la tête. Dans cet état, il se voyait difficilement conduire.

Avec un gentil sourire, Tristan affirma que cela ne le dérangeait pas de reprendre le volant. Il roula bravement une heure de plus.

Il était 19 heures lorsqu’il commença à sentir la fatigue l’envahir réellement. Il se surprit à laisser défiler le ruban de route sans plus réellement le regarder.

Lorsqu’ils avisèrent le panneau « Fougères : Porte d’entrée de la Bretagne », Tristan n’en pouvait plus, et Corentin avait toujours petite mine.

— Peut-être qu’on ferait mieux de dormir ici ? Il nous restera à peine deux heures à rouler demain. Ça te va ?

— Oui, super ! Si on trouve quelque chose.

Tristan sortit de l’automobile et regarda autour de lui. La ville était calme, le soir s’installait doucement.

Le beau temps était revenu, mais les rues scintillaient, encore humides de l’averse. Dans le ciel clair, une gigantesque lune ronde apparaissait déjà. Un peu plus loin, de la musique s’échappait d’un pub dont, lorsque la porte s’ouvrait, des rires fusaient. Mal à l’aise et fatigué, il se dirigea vers le bar et demanda aux fumeurs assemblés devant le comptoir s’ils pouvaient leur conseiller un hôtel.

Les bretons, sympathiques et souriants, furent pourtant peu encourageants :

— En cette période, tout est complet ! Vous auriez dû réserver.

Parce que le jeune homme semblait désespéré, ils téléphonèrent aux quelques hôtels alentours, susceptibles d’avoir encore de la place. Mais en vain.

L’un d’eux dit :

— Il y a un gîte juste à côté d’ici, ça s’appelle Rýtingur. Ils sont fermés normalement, mais ils peuvent sûrement vous dépanner pour cette nuit.

Les deux frères suivirent la direction indiquée et frappèrent à la porte.

Une jeune femme leur ouvrit. Elle portait des bottes de cuir noires, des collants troués et une jupe courte. Ses bras étaient tatoués, et elle arborait un immense sourire.

— Bonsoir !

— Bonsoir, est-ce que vous avez une chambre libre pour… nous ?

— Je suis désolée, nous ne sommes pas ouverts. Nous sommes en plein chambardement. Si vous reprenez la route, à trente minutes d’ici, il y a un autre gîte, peut-être qu’il reste de la place malgré la saison.

— Non… Nous avons appelé partout. Les hommes du bar nous ont dit que vous pourriez nous héberger pour la nuit.

— Alors s’ils vous ont dit cela, allez ! On va s’arranger ! Je m’appelle Olwen. Mais… Vous êtes de vrais jumeaux ? C’est incroyable ! Avancez pour que je vous vois mieux !

Les deux frères se jetèrent un regard navré. Ils détestaient que leur gémellité attire ainsi l’attention. D’ordinaire, les curieux se voyaient rabroués.

Mais comme ils se tenaient sur le seuil d’un lieu qui promettait un lit douillet et peut-être de la nourriture, ils ne bronchèrent pas. L’air breton était frais et mordait leurs bras nus. Une légère brume masquait le bout de la rue.

Ils avancèrent donc de mauvaise grâce, plaquant un sourire sur leur visage.

— Par la barbe de Merlin ! Je ne saurais vous différencier ! Vos parents y parviennent, je parie ! Est-ce qu’il y a des astuces ? Des moyens jumeaux-techniques ?

La jeune fille se mit à rire de sa propre blague et s’effaça pour les laisser entrer.

Le vestibule était peu éclairé. Il débouchait immédiatement sur une pièce plus large où, malgré le soir d’été, un feu modeste crépitait dans l’âtre. Sur la droite, un secrétaire de bois, derrière lequel leur hôtesse venait de s’asseoir, supportait un lourd carnet de cuir. Tristan s’approcha d’elle afin de se livrer aux formalités administratives.

Corentin avait posé son sac au sol puis, le traînant par l’anse, il recula afin de s’adosser au mur, face à la cheminée. Les lueurs s’étiraient le long d’un tapis usé, les reflets s’allumaient sur trois petits fauteuils. Un livre, sans doute abandonné par la jeune fille, trônait sur une table basse. Le titre attira son attention : Lune de tonnerre. Un frisson parcourut son échine.

Il était fatigué, il ne se sentait pas très bien et avait hâte de se glisser sous la douche puis d’aller se coucher.

Soudain, une main se referma sur son bras, et il poussa un cri de surprise.

De l’un des trois fauteuils légèrement inclinés vers l’entrée s’échappait un bras décharné. Les doigts qui serraient son poignet étaient maigres, un peu crochus et des veines bleues serpentaient sur la main.

Il découvrit la vieille femme que tant la fatigue que la pénombre avaient dérobée à sa vue.

— Je savais que vous alliez arriver ! J’espérais tellement être là quand vous viendriez !

— Pardon ? Je pense que vous vous trompez. Je ne vous connais pas.

— C’est toi qui te trompes et qui ne te connais pas, mais ça viendra ! C’est bien que vous soyez venus ! Vous l’avez prise avec vous ? Elle est là ?

Gêné par les propos absurdes de la vieille femme tant que par sa poigne insistante, Corentin leva la tête dans l’espoir que son frère ou la jeune fille viennent à son secours. Mais ce qu’il vit ne fit qu’accroître son malaise. Tous deux le dévisageaient, complètement affolés. Tristan la bouche grande ouverte, et la jeune fille les larmes aux yeux. ­Immédiatement, il se demanda s’il avait été malpoli avec la vieille femme. Il lui arrivait parfois de perdre ses nerfs.

Tristan s’écria :

— C’est quoi ce délire ? Mec, tu nous fais quoi ?

— Quoi ? C’est quoi le problème ?

— Mais ça ! Cette langue chelou que tu parles, c’est quoi ?

Corentin resta muet, incapable de comprendre le sens de ce que lui disait son frère. La jeune fille intervint.

— Tu parles le gaélique ?

— Quoi ? Non, pas du tout !

Tout le monde resta silencieux. La vieille femme pressa une fois encore chaleureusement le bras du jeune homme puis le lâcha et reprit la parole, en français cette fois :

— Donne-leur la chambre l’Hermine ! C’est très important. Ne traîne pas, ils ont fait un long chemin, ils doivent se reposer.

Pour rompre avec le malaise général, Tristan empoigna son sac et montra qu’il avait hâte de se mettre en route vers sa chambre. La jeune fille acquiesça et traversa la pièce. Corentin les laissa passer puis les suivit.

Il paniquait. Son cœur cognait, sa tête tournait. Avait-il réellement parlé une autre langue ? Il s’était senti… bizarre tout le temps qu’avait duré la conversation avec la vieille femme. Que s’était-il passé ? ll s’empressa d’oublier ce qui venait de se produire, en le repoussant le plus loin possible au fond de lui-même, comme il le faisait avec tout ce qui lui arrivait ces derniers mois et qu’il ne parvenait pas à comprendre.

La jeune fille leur désignait la porte d’une chambre sur laquelle une fée était peinte et qui portait une inscription dans un élégant lettrage : Morgane.

— Voici votre chambre ! Elle est encombrée, mais vous devriez réussir à vous faire une place.

— Vous ne deviez pas nous amener à l’Hermine ?

— Oh… oui ! Ça c’était son nom avant ! Luan, ma grand-mère, a tenu cette maison d’hôte pendant de longues années. Lorsque mes parents ont repris celle-ci, elle est allée vivre dans un appartement plus adapté, juste en face. Puis elle s’est mise à perdre la tête, et nous venons de décider que le mieux était qu’elle revienne habiter avec nous afin que l’on prenne soin d’elle. Elle mélange les langues, comme vous l’avez vu, et les époques ! Nous avons mis ses malles dans cette chambre parce que c’est sa préférée, mais il faut qu’on équipe l’escalier, afin qu’elle puisse monter aisément, alors, pour le moment, elle dort au rez-de-chaussée.