Saint Marsan - Bruno Lafourcade - E-Book

Saint Marsan E-Book

Bruno Lafourcade

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Jean Lafargue, quinquagénaire désabusé et écrivain sans succès, revient à Saint-Marsan, en Chalosse. Ce village natal, que Jean a fui très tôt, avec l’existence médiocre qui lui était promise, il le trouvait mort, désert. Aujourd’hui, il comprend que c’est à sa désertification, à l’absence de supermarchés, de lotissements, d’usines, que le village doit d’avoir survécu, de ne pas avoir été défiguré, dénaturé. Or voilà que les autorités se sont mis en tête de le repeupler, de « redynamiser le tissu économique » en y accueillant plusieurs dizaines de migrants.
Du curé à l’instituteur, tout le Marsanais s’enthousiasme pour ce projet. Seul Jean s’en inquiète, car « c’est une chose, pense-t-il, que de recevoir, dans une France prospère et conquérante, quelques milliers d’étrangers, conscients de leur chance ; c’en est une autre que d’en accueillir, dans un pays appauvri et déclinant, des centaines de milliers, d’une culture et d’une religion différentes, et qui n’éprouvent pas de reconnaissance particulière pour leurs hôtes. »

À PROPOS DE L'AUTEUR

Bruno Lafourcade a publié des romans, des essais et des pamphlets ; il a écrit des notes critiques, notamment pour La Revue littéraire, et tient une rubrique, « Nos figures », dans la revue Éléments ; il publie aussi, sur son blog, des textes brefs (https://brunolafourcade.wordpress.com [archive]).
D’abord remarqué par Roland Jaccard, pour un essai mordant sur le suicide (« Lafourcade [...] est d’une cruauté incroyable et d’une drôlerie face à tous les travers de nos sociétés qui vaut bien celles des grands pamphlétaires du siècle précédent » , il est vraiment découvert avec L’Ivraie, un roman sur l’enseignement, bien que ce ne soit pas, selon le romancier Patrice Jean, « un roman sur l’école, mais un roman sur l’effondrement moral de l’Europe », « le grand roman du recouvrement de la vérité par la masse ». Jean-Claude Hauc qualifie pour sa part L’Ivraie de « roman urticant », « à la fois hilarant et désespérant » ; Christian Authier juge que, « au-delà de son style et de sa drôlerie, en dépit de longueurs et de redites, L’Ivraie nous touche par sa mélancolie. » ; enfin, le critique Jérôme Dupuis estime que « L’Ivraie, par sa radicalité, regorge de scènes justes, cruelles, dérangeantes »

Depuis, Bruno Lafourcade alterne romans et pamphlets, ce qui a fait dire à Christopher Gérard : « Dans La Chartreuse de Parme, Stendhal proclame, non sans une certaine mauvaise foi, que “la politique dans une œuvre d’art, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert” : avec Lafourcade, il faut parler de canonnade, tant le polémiste de race se déchaîne contre l’imposture aux mille faces, toujours avec esprit et dans une langue précise servie par un style percutant.

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Bruno Lafourcade

Saint Marsan

Tous droits réservés

©Editions Terres de l’Ouesthttp://www.terresdelouest-editions.fr

À Mme Laurane Rivet,

Ahourcàde oùn lou cò me bà.

 

Note au lecteur : Les noms de personnalités suivies d’un astérisque* renvoient à une notice explicative en fin de roman.

 

Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

 

 

.1.

« Va-t’en. »

L’enfant leva sur moi des yeux d’imbécile : il comprenait d’autant moins ce que je lui voulais qu’il découvrait ma présence dans le fauteuil où il avait entrepris son escalade.

Il resta suspendu un instant, les bras sur mon accoudoir, un genou sur mon siège : la suite lui paraissait incertaine.

Il se tourna vers sa mère, dont le sourire cherchait à m’apprivoiser depuis quelques minutes ; mais rien ne m’attendrit moins qu’une mère, sinon son fils.

« Éliott, tu laisses le monsieur tranquille », dit-elle, en s’épargnant de bouger d’un pouce.

Éliott, lui, continuait d’évaluer ses chances ; je tranchai dans ses hésitations :

« Et tais-toi. »

Il ne douta plus, descendit lentement de mon fauteuil, et, sans cesser de me regarder fixement, grimpa sur les genoux de sa génitrice.

« C’est pas grave, mon chéri, il est pas dans le mood, le monsieur... »

L’idiote aurait pu ajouter que je ne l’étais pas depuis sept heures du matin, quand j’avais découvert, sur les tableaux d’affichage électroniques de la gare :

 

Mouvement de grève national

reconductible à partir du 1er juin

 

Je ne me rappelais pas être rentré à Saint-Marsan sans qu’un syndicat eût fomenté de m’y faire renoncer.

J’annonçai la nouvelle par sms à Florence, et ajoutai :

« Oh ! Je ne suis pas dupe, je vois bien, avec ces trains annulés, ou retardés, de sorte que mes quatre ou cinq correspondances menacent chaque fois de ne plus correspondre, ce que couvrent ces menées : me faire rater mon entrée au Bristol. »

Finalement, le train pour Montpellier avait été maintenu ; mais un jeune homme, vautré, lamentable, occupait mon siège.

« Vous êtes sûr que vous êtes dans la bonne voiture ? »

Bouche bée, comme hébété, il leva les yeux sur moi, ôta, de part et d’autre de ses oreilles, les cordons blancs de ses écouteurs :

« Vous avez dit quoi ? »

Je dus lui faire comprendre son erreur dans un langage accessible. L’affaire prit quelques minutes.

Le train démarra. Deux filles et leur mère avaient pris place de part et d’autre de mon siège. Elles pouffaient depuis qu’elles étaient arrivées. Elles avaient pouffé en glissant leurs bagages dans la soute, en reprenant leurs bagages de la soute, en sortant Elle et Biba de leurs bagages, en remettant leurs bagages dans la soute ; elles pouffaient à présent parce qu’il faisait beau, parce qu’elles avaient chaud, parce qu’il était tôt – elles pouffaient parce qu’elles pouffaient. Une femme, c’est d’abord ça : une pouffeuse.

Le train passa devant le bâtiment ocre des Archives départementales, le parc Villette semé de jets d’eau et la rue Jeanne-Hachette.

« Pour le confort de tous, nous vous invitons à mettre vos téléphones en mode silencieux et à passer vos appels depuis les plateformes situées aux extrémités de chaque voiture, ou à la voiture-bar. »

C’est à ce moment que le « portable » d’une des filles se mit à sonner. Les deux autres en profitèrent pour pouffer.

« Trop pas ! dit la fille à son correspondant. Pff... Genre... Trop pas ! »

De la poubelle dépassait un numéro de L’Aube, l’organe où rien ne se crée ni ne se transforme, qui depuis vingt ans fait mentir Lavoisier.

« En Allemagne, le discours raciste se banalise », disait sa une.

Lors des manifestations contre le « mariage pour tous », le même journal avait titré : « En France, le discours homophobe se banalise ».

Il y avait là quelque chose de rassurant : on pouvait cesser de lire ce journal pendant des semaines, des mois, des années, on était sûr, tombant sur lui par hasard, de retrouver, intactes, ses obsessions.

Le racisme allemand dont il était question concernait des manifestations « contre l’islamisation de l’Occident ».

Une citation d’une certaine Claire Rodier, « juriste au Groupe d’informations et de soutien des immigrés », servait de sous-titre :

« Historiquement, nous ne vivons pas une période d’immigration massive. »

Impressionné par tant de lucidité, j’enfonçais L’Aube un peu plus profondément dans sa poubelle.

Je fus à Montpellier à neuf heures, sautai dans une correspondance pour Toulouse et me trouvais en face d’une trentenaire qui avait tatoué, sur son avant-bras : « L’essentiel est invisible pour les yeux » – où je prétendis voir un paradoxe.

Dès les premières minutes, deux enfants se mirent à courir en hurlant entre les sièges ; leur père, assis au fond de la voiture, et plié aux dernières méthodes éducatives – le gouvernement par la voix –, jetait de temps à autre, sans lever son cul de son siège ni les yeux de son téléphone :

« Louise... Barthélémy... Chuuuut... »

Je m’exilai dans la voiture-bar, où les contrôleurs trouvèrent plusieurs resquilleurs, dont un Italien et un Chinois. Celui-ci, à moitié ivre, réussit un exploit que je voyais (ou entendais, plutôt) pour la première fois de ma vie, et qui m’impressionna beaucoup : il ne parlait que très peu français, mais, ce très peu, il arrivait à le rendre avec les gestes, le toupet, l’accent et les expressions de la banlieue la plus trappesque et vaulx-en-veline.

« C’pôs bien c’que tu fais, m’sieur ! » lançait-il au contrôleur qui le verbalisait.

On nous calomnie en affirmant que notre savoir-faire et notre artisanat local s’exportent mal.

Je revins à ma place, les deux enfants courant toujours entre les sièges.

Soudain, le train chaloupa : le jeune Barthélémy s’en fut cogner contre un siège, avant de prendre une profonde inspiration – chaque voyageur retenant son souffle en attendant la suite qui ne tarda pas – et pousser un long hululement lacrymal.

« Tu vois, je t’avais dit de faire attention », dit le père avant de replonger dans son écran.

Enfin, à midi et demi, malgré l’hostilité syndicale, le désordre ferroviaire et le progrès éducatif, je m’attablai victorieusement au Bristol de Toulouse, où je n’avais paru depuis plusieurs années, et où un demi-magret attendait, avec la patience d’une femme de cap-hornier, son engloutissement.

Je procédai.

Repu, j’ouvris mon ordinateur, consultai ma messagerie et trouvai une pétition « pour que le directeur de L’Aube offre son appartement, sa maison et les locaux de son journal pour en faire des mosquées. »

C’était la réponse à un article intitulé « Des mosquées dans les églises, n’en déplaise aux prêcheurs de haine », où le journaliste trouvait légitime la proposition faite par un musulman de transformer les églises en mosquées. Les « prêcheurs de haine » désignaient bien entendu ceux qui refusaient « cette mesure de bon sens ».

Je signai la pétition, fermai mon ordinateur, quittai le Bristol et pris un train pour Tarbes qui s’arrêta à Muret, où je grimpai dans un autre train : c’est là que je fis la connaissance d’Éliott, présentement enfoui dans le chemisier de sa mère.

Je profitai du calme recouvré pour écrire à Florence, qui m’avait demandé par sms :

« Quelle histoire ! Qu’est-ce que tu vas faire ?

— Ce que je compte faire ? Je ne sais pas et je m’en fous ! Il a suffi de quelques heures de train pour que Mme Dubreuil et toutes les trop peu secouées du bulbe et de la vulve, les pas bien débouchées du cerveau ni des ovaires, m’apparaissent minuscules ; avant qu’elles ne disparaissent tout à fait, dissoutes dans ma mémoire comme du sucre dans le café. Mort aux vaches et aux vachettes ! Que crèvent les génisses et les génitrices ! Vive les taureaux ! Et vive l’anarchie ! »

Bientôt, ce fut Tarbes ; je trompai mon attente au Terminus, « snack-bar-jeux », où tout un peuple de parieurs regardait à l’écran courir des chevaux, tandis qu’un autre téléviseur montrait des filles en bikini exécutant la danse des sept voiles pour des rappeurs en fourrure ; je finis par trouver un autocar qui promettait de quitter la Bigorre pour l’Airais, et de me laisser à Saint-Marsan, où, dès le pied posé, je sentirais bouger en moi le sang de la race. 

 

 

.2.

En réalité, il avait bougé en moi bien avant, tandis que l’autocar, traversant les bourgs construits sur le cours de l’Adour, s’enfonçait dans la vallée de la Gascogne, et les terres plus reculées du Tursan, du Pays de Marsan, des Petites Landes, à l’horizon mordu par les dents des Pyrénées.

Je le sentais croître en moi malgré les centres commerciaux, les garages, les coopératives défigurant les petites villes où nous passions, désormais identiques, avec leurs alignements décourageants de Buffalo Grill, de concessionnaires, de machins-stores et de « restoroutes », à celles du Maryland ou de Pennsylvanie, malgré les panneaux salissant les routes (« Confits de canard à la ferme », « Novilladas de Castelnau du 15 au 18 août », « Madiran, domaine d’Echac », « Centre commercial Val d’Adour »), malgré les entrepôts pour les tracteurs et les batteuses, les silos à grains, les hangars d’élevages de canards, tout en tôles et en parpaings, corrompant les vallées. L’agriculteur moderne, le cultivateur industriel, a la haine de la beauté où il vit.

Malgré tout cela, je le sentais croître en moi à proportion que la civilisation s’éloignait, que les quelques voyageurs, des lycéens pour la plupart, descendaient de l’autocar, les uns après les autres, de sorte que je fus bientôt seul, avec le chauffeur, qui finit par se garer sur la place déserte, bornée de platanes, et annoncer :

« Saint-Marsan... »

Je passai devant la fontaine où l’eau n’a jamais coulé, l’église et sa porte des cagots murée, le café Le Petit Marsanais, le bureau de poste, L’Ortolan, plus communément appelé l’Épicerie Ducourneau, ou Chez Mlle Ducourneau, l’hôtel Le Grand Marsanais, fermé depuis trois décennies ; puis, en descendant, devant l’ancienne école reconvertie en atelier d’artisan, la boulangerie, et, déjà, la formidable canopée du Centenari1, qui annonçait Gahècs2, la ferme familiale, et Canèths3, celle de Roland, mon frère, avant le pont de fer au-dessus de l’Adour, où me revenait toujours, chaque fois que je rentrais, la phrase entêtante et fascinante du Nosferatu de Murnau :

« Et quand il eut dépassé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. »

Il est vrai qu’il y a ici plus de fantômes que de vivants. À ma grande satisfaction, Saint-Marsan n’attire personne – il en rebute même plus d’un. Il n’a rien de « pimpant », de « typique », de « folklorique » ; il ne fait pas le malin, ne donne pas dans le tape-à-l’œil et laisse croire qu’il a peu à offrir ; aucun touriste n’aurait l’idée de le visiter ni d’y prendre des vacances – et c’est ce que j’admire chez lui, qui ne laisserait jamais s’installer un camping, un centre équestre, un supermarché.

Ma plus grande joie est de savoir qu’il restera revêche, ingrat, n’aura jamais rien de « culturel », ne sacrifiera jamais à la mode d’un Musée de l’Échasse ou de la Talenquère4, ne se dénichera pas de vestiges gallo-romains, un Bazille méconnu, des traditions étonnantes ; mon espoir est qu’il réussisse à cacher le plus longtemps possible ses prairies, ses rivières et ses vallées, qu’il ne cherche pas à se repeupler, qu’il poursuive sa désertification, qui seule garantira sa survie – puisque, contrairement à ce que disent les maires, les patrons, les promoteurs, et la doxa tout entière, ce n’est pas la désertification qui tue, c’est le « repeuplement », c’est la « redynamisation du tissu économique », avec ses usines, ses lotissements, son bruit et ses touristes, qui empoisonnent et précipitent la crevaison.

La mort seule protège de la mort.

Saint-Marsan y parvient si bien que ses propres habitants, les plus jeunes surtout, mésinterprétant ses buts, préfèrent le quitter, souvent pour n’y plus revenir. Quand j’avais vingt ans, j’ai été un de ceux-là, et nul plus que moi n’a méprisé son village, qui le trouvais étriqué, ignorant, amorphe, quand le reste du monde soufflait le feu.

Je voyageais. Je vis le Pakistan de Benazir Bhutto, les fjords d’Islande, Asunción et La Paz ; New York et San Francisco ; je pris le Shinkansen jusqu’à Nagoya et le Transsibérien jusqu’à Vladivostok.

Je revins en France, travaillais, m’installais à Paris, puis à Lyon. – C’est à ce moment-là que j’eus la nostalgie de Saint-Marsan, où je n’étais pas retourné depuis dix ans, où je me décidais à revenir. J’avais mis à le détester autant de volonté que j’en mets aujourd’hui à vouloir y vivre, à me languir de ne plus y être ; aussi, la première fois que j’y revins, que je descendis, comme à présent, de l’autocar, une main me serra tant le cœur qu’elle fit monter à mes yeux la nostalgie, mêlée à mon ingratitude.

« Oun t’ès-tu5 ? »

Je l’ai surnommée « La Maurassienne » parce qu’elle est aussi sourde que l’auteur de L’Avenir de l’intelligence.

« Oun t’ès-tu ? »

Je la trouvai dans le jardin, liant des pieds de tomate, derrière notre maison, qui par métonymie s’est toujours appelée Gahècs : le mot désignait les bois près desquels la maison avait été bâtie.

« Je t’avais pas entendu... Tu viens de Bordèu6 ?

— Non, de Paris. Tu as déjà des tomates ?

— Oui, elles ont bien pris, cette année... Elles seront bonnes dans trois semaines, s’il s’y met pas la maladie...

— Et dans huit jours tu auras des cerises...

— Si les merles et les geais nous en laissent... Ce sont les courgettes qui poussent pas... Roland a voulu les changer de place, il les a plantées là, mais elles sont trop près du noyer, et les feuilles du noyer, c’est pas bon, rien n’y pousse...

— Tu t’en vas quand ?

— Je ne sais pas... Je vais peut-être rester un moment...

— Tu es en congé ? »

J’eus un geste vague qu’elle prit pour une approbation : elle n’a jamais très bien compris ce que je faisais, de quoi je vivais, quel était exactement mon métier, si j’en avais un, ni même où je vivais.

« Les volets commencent déjà à s’écailler... Quand est-ce qu’ils ont été repeints ?

— Oui, il faudrait que je les fasse repeindre... »

Je répétai ma question.

« Il y a trois ans, je crois... Cette fois, Roland n’aura pas le temps... Il faudra que je cherche un artisan... »

Je ne lui rappelai pas que c’était moi qui les avais repeints, la dernière fois que j’étais venu ici.

« Il faudra que je désherbe : l’herbe et les haies sont aussi échevelées que Samson avant les ciseaux de Dalila...

— Hein ?

— Il faudra que je désherbe : ça a drôlement poussé...

— C’est pas la peine : Roland a passé le débroussailleur...

— Dans le champ, pas dans le fossé...

— Mais non ! On peut pas passer le débroussailleur dans le fossé !

— ...

— C’est Roland qui me l’a fait faire...

— ...

— ...

— Roland t’a fait, toi, débroussailler, avec un débroussailleur qui ne peut pas passer dans un fossé, un fossé qui n’a pas été débroussaillé ?

— ...

— ...

— Roland m’a fait acheter un débroussailleur à main ! »

J’avais toujours besoin d’un temps d’adaptation quand je revoyais ma mère, aux raisonnements sinueux aggravés par une surdité qui rendait désormais avec elle toute conversation pataphysique.

« Et Roland l’a passé ?

— De quoi ?

— Le débroussailleur !

— C’est lui qui le voulait...

— Il a pas dû le passer dans le fossé...

— Non ! C’est lui qui voulait que j’achète un petit débroussailleur pour les fossés... Son grand débroussailleur, il faut l’atteler, et le fossé est trop profond pour passer avec le tracteur... »

Je renonçais à désentortiller et nous rejoignîmes la maison.

« On a enterré madame Castagnède, il y a un mois...

— Ah... Quel âge avait-elle ?

— Quatre-vingt-deux ans... As minjat7 ?

— Un tchic8...

— Il reste de la soupe et de la salade... Ouvre-toi un bocal de graisseron, si tu as faim... »

Je fis griller plusieurs tranches de pain de campagne, les tartinai de graisseron, et les apprêtai avec de la salade.

Elle sortit du fromage :

« E’n vòs un tròç9 ?

— Non merci : j’ai la guibe10, dis-je en me pelant une pomme.

— Tu n’as pas maigri.

— Non. »

Et j’étais toujours aussi galapian11.

« Tu continues tes livres ?

— Oui.

— Ça te rapporte ? »

Je fis un geste vague.

« Hum... Brigue12 ?

Puis, fidèle à mes habitudes, je suis sorti dans le jardin, j’ai fixé un pommeau au tuyau lui-même relié à la pompe que mon père avait fait raccorder à une nappe d’eau, comme il en pullule à proximité du Luy et de l’Adour, et j’ai pris, dehors, sous les arbres, au soleil finissant, une douche interminable. L’été, j’ai quelques plaisirs dont rien ne me dérouterait : marcher pieds nus, vivre en short et torse nu, prendre des bains dans l’Adour et des douches en plein air ; je ne sais rien de plus agréable. – Ces plaisirs auraient pu être des souvenirs d’enfance, où se seraient amalgamés l’eau, le jeu, les rires, les vacances, le soleil, la liberté – mais rien, pourtant, ne fut plus éloigné de mes jeunes années, où tout ne fut que tristesse et brutalité, que ces joies simples. Notre pauvreté n’était pas faite pour le bonheur.

 

 

.3.

« Que ton repos soit doux comme ton cœur fut bon », disait une plaque.

Je ricanai : on pouvait dire tout ce que l’on voulait de mon père, sauf qu’il avait été bon.

Je traversai le cimetière, m’arrêtai devant d’autres caveaux, surtout celui des Peyrehorade et des Duvaquier, nos cosins13, avant de repartir vers ma bicyclette.

« Oun bas14 ? » m’avait demandé ma mère, le matin, en me voyant gonfler les pneus.

La question était de pure forme tant elle savait mes premiers gestes, ici, invariables : je me levais le plus tôt possible, enfourchais la bicyclette, visitais mes morts (mes grands-parents, mon père et Fabrice, le fils de Roland), puis, toute la matinée, le Marsanais et les peuples circonvoisins.

Je fermai la grille du cimetière, longeai l’église, fis le tour de la place, aussi déserte que d’habitude, passai devant le salon de coiffure, le café, le bureau de poste, la maison des Peyrehorade – Daniel mon oncle et Christian mon cousin –, continuai vers la salle des fêtes, le trinquet, le terrain de rugby, descendit la Coste-Diu, pris le pont de fer, traversai l’Adour et filais vers le haras des Hilloucas.

À partir de là, les noms de fermes, de lieux-dits, de sentiers, de champs se mélangeaient, que je n’avais jamais su clairement identifier : j’étais né ici, et j’avais été incapable en cinquante ans de savoir où commençaient les terres de Mouchez, où s’arrêtaient celles de Laffitau ; si les champs de Miquéou étaient à droite de la métairie de Clavé ou à gauche du moulin du Pétitat ; si les vaches que je voyais brouter, fouetter leurs flancs et secouer leurs vastes oreilles, étaient celles de Brethoux ou de Labrouche.

Ces noms si profondément gascons, et d’autres, qui l’étaient tout autant – Cazenave, Maisonnave, Villenave, Bordenave, et aussi Castagnet, Dupourquet, Dubaquier –, que j’avais eus dans l’oreille pendant près d’un demi-siècle, puisqu’ils revenaient incessamment dans les monologues obsessionnels de mon père, et dont j’étais depuis toujours frustré de ne pouvoir les associer à une maison, une ferme, un chemin, ces noms, donc, je les versais aujourd’hui à la somme de tout ce que mon père ne m’avait pas appris.

C’était un homme très rustre, très épais, qui ne savait rien, ou très peu ; mais ce peu-là, quelques dizaines de mots ou d’expressions gascons, quelques noms d’animaux limités à ceux qu’il chassait, quelques noms de plantes réduits à celles qu’il cultivait pour nourrir ses bêtes – quelle n’avait pas été ma stupéfaction quand, à vingt ans, j’avais découvert que le mot raygrass, que j’avais entendu toute mon enfance, et que j’associais le plus naturellement du monde à la rustrerie paternelle, avait été consacré par la littérature, celle de Paul Morand qui plus est, dont la condition n’aurait pu être plus éloignée de la nôtre –, mais ce peu-là, faute d’envie, d’intelligence, de générosité, il ne l’avait pas transmis – sinon à son fils Roland, sans doute.

Évidemment, sitôt que j’eusse appris à placer sur une carte les chemins de Cazalet ou de Luzan, à traduire paloumayres15 ou gahèc16, à connaître le principal de Michel Garicoïts* ou d’Élie Moringlanne*, ce minuscule savoir aurait cessé de m’obnubiler : il aurait rejoint dans mon esprit la place que la course landaise et la chasse à la palombe y occupaient déjà, celle d’un folklore. L’ayant appris, je n’y aurais plus pensé ; l’ignorant, je m’entêtais de lui.

« Que ton repos soit doux comme ton cœur fut bon ».

Qui avait eu l’idée d’une plaque aussi saugrenue ; aussi peu conforme à ce qu’avait été mon père, qui n’avait pas été sans qualités, comme beaucoup, mais à qui celles du cœur faillaient singulièrement ? Travailleur, honnête, courageux, volontaire, dur au mal, sans doute ; bon, pas le moindrement.

C’est d’ailleurs son cœur – l’ironie est mauvaise –, qui l’avait lâché et perdu.

Je reçus un soir un coup de téléphone de Roland : notre père chassait, seul, quand une angine de poitrine l’avait terrassé ; il avait glissé le long du chêne où il s’appuyait.

« Il aurait dû se laisser mourir là », me dit plus tard mon frère ; et c’était vrai, il aurait dû laisser la mort le prendre, là, au milieu des bois qu’il avait passé sa vie à parcourir, et qu’il avait aimés – au lieu de quoi, l’absurde volonté de vivre avait été la plus forte : il s’était traîné sur des centaines de mètres jusqu’à la grange, près de la maison – où ma mère l’avait aperçu.

À Haut-Lévêque, l’hôpital de Pessac, près de Bordeaux, on pratiqua un pontage, on posa une valve, et, près de la clavicule, une pile. Il y eut trois semaines de convalescence, au Pays Basque, dans un centre spécialisé, non loin d’Arnaga, la maison d’Edmond Rostand ; puis mon père rejoignit Saint-Marsan.

Pendant trois semaines, la maison ne désemplit pas ; mon père, plutôt en forme, souriait, plaisantait, soulevait volontiers sa chemise, montrait ses cicatrices, dont la plus spectaculaire allait du nombril à la gorge.

Il fit un grand repas, où il réunit toute la famille, proche ou lointaine, et pour qui il découvrit encore, en riant, le sillon barbelé qui le traversait.

Quelques jours plus tard, je reçus un coup de téléphone de Roland : un staphylocoque s’était introduit dans l’organisme pendant l’opération ; il avait détruit la valve : il fallait réopérer en urgence. Pour le moment, notre père était à Bayonne, mais, dès le lendemain, une ambulance le conduirait à Haut-Lévêque.

Or l’intervention, qui devait avoir lieu dans les heures suivantes, ne pouvait être engagée tant que le sang ne s’était pas solidifié.

« Pour l’instant, il est trop fluide », me dit Roland.

Il le resta. À minuit, les chirurgiens tentèrent une opération que chacun savait désespérée, mon père au premier chef.

« C’est la dernière fois que tu me vois en vie », avait-il dit à ma mère, juste avant de partir vers le bloc opératoire.

« C’est fini », me dit Roland au téléphone, à deux heures du matin.

Je fourrai quelques vêtements dans un sac, abandonnai mon appartement à son désordre, appelai, depuis la gare, Poistron-Jacquet, mon Directeur, et sautai dans un train.

Roland m’attendait à la gare.

« C’était l’opération de la dernière chance... La fièvre l’aurait tuée... Lui-même ne croyait pas qu’il survivrait... La veille, il l’avait dit plusieurs fois à maman... Après-demain, ce sera la mise en bière, à deux heures, et l’enterrement juste après... Le chirurgien qui l’a opéré m’a dit qu’il avait le cœur d’un homme de quatre-vingts ans... »

L’abbé Clément Dupourquet célébrerait la messe. Il avait demandé à Roland s’il voulait écrire un texte et le lire pendant la cérémonie.

« Écrire quelque chose, ça, ça va, mais le lire, non. J’ai pensé que toi... »

Non, pas question – et même si mes raisons étaient sans doute bien différentes de celles de mon frère : ce que j’aurais pu écrire n’aurait pu être lu dans une église, devant un cercueil.

« Et Sandrine ?

— Je ne sais pas... Je ne lui ai pas demandé... Elle n’est pas encore arrivée... Sinon, le curé m’a donné des textes... Si tu veux en lire un... »

Il m’indiqua les photocopies posées sur le tableau de bord : c’étaient des textes de circonstance, des sortes de poèmes en prose d’une facture si médiocre qu’ils en devenaient indécents.

« Il veut vraiment qu’on lise des trucs pareils ? »

Roland haussa les épaules.

Il faisait nuit quand nous arrivâmes devant le Centenari. Je rejoignis la chambre où reposait mon père, et restai seul quelques minutes avec lui. Il portait un costume sombre, une chemise claire, une cravate bleue. Il avait un très léger sourire ; le visage paraissait reposé, le menton moins prononcé ; avec sa peau cuivrée, il ressemblait à un vieux chef indien. – Chacun s’accordait à dire que l’homme de l’art avait fait « du beau travail ».

Plus jeune, je pensais beaucoup à la mort de mon père, et souvent pour la souhaiter : je l’avais vraiment haï plus que quiconque. Même si à présent j’étais loin de cette haine, si le temps avait mélangé à ce vinaigre, chaque année, une mesure d’eau qui en diluait toujours plus l’acidité, je ne pouvais croire que je serais ému de le voir sur son lit de mort. J’avais raison : je n’avais pas versé une larme ; je n’avais pas non plus éprouvé d’indifférence, Dieu merci, de satisfaction moins encore – je n’avais pas pensé, en revanche, que j’en aurais autant d’apaisement.

Je n’avais pas redouté la perspective de voir son cadavre ; j’avais seulement envisagé que cela pourrait être difficile, ou pénible : ce ne fut pas difficile, ni pénible – ce fut naturel, et même, puisque rien ne fut jamais si archaïque qu’un fils veillant son père, apaisant – presque réconfortant : j’étais là où je devais être, où je ne pouvais pas ne pas être, comme le veut la loi que les dieux ont donnée aux hommes.

Un fils enterrait son père, qu’il ne détestait plus, et, à présent que l’incompréhension et la discorde s’étaient tues, tout roulait dans le renoncement, où doit s’achever toute vie. C’est donc apaisé que je mettrais en terre celui à qui je devais de vivre, d’autant que je ne m’exagérais pas une douleur que je ressentais peu : mes relations avec mon père avaient été, selon les différentes époques où je l’avais côtoyé, toute de défiance, de silence, de tension, de brutalité ; d’indifférence, finalement, avec l’âge ; de compassion, enfin, les derniers mois, quand je le découvrais, lui que je n’avais jamais vu autrement que robuste, énergique, et très résistant au mal, et qui n’avait jamais consulté de sa vie, faible, amaigri, et inquiet. – Une vie lui fut nécessaire pour m’émouvoir.

La dernière fois que je l’avais vu, c’était au cours du repas où il avait voulu réunir le ban et l’arrière-ban. Or, pour l’unique fois de sa vie, et conséquemment de la mienne, il me fit, sur un ton maladroit et blagueur, une sorte de compliment, dont l’inattendu me laissa, tant le tyran domestique m’avait accoutumé à ses ricanements, ses mépris, ses rebuffades, ses brimades, d’abord coi, puis embarrassé – comme si je devais me lever de l’indifférence confortable où j’étais installé depuis tant d’années, sans savoir à présent où m’asseoir.

« Le seul qui est [je ne sais plus le terme qu’il avait utilisé, peut-être « aimable »], ici, c’est Jean... »

J’étais assis à sa gauche ; je n’avais peut-être jamais été si près de lui, nos coudes se touchant presque.