Si proche si loin - Nina George - E-Book
Beschreibung

Ils sont trois : un reporter de guerre blessé par la mort tragique de son père, un enfant de 13 ans synesthète, une femme amoureuse qui s'est crue trahie...Henri Skinner se retrouve dans le coma après avoir sauvé une petite fille de la noyade : il est fauché par une voiture au moment où il dépose l’enfant sur la terre ferme, et s’apprête à reprendre son chemin pour retrouver son fils.Sam, treize ans, enfant surdoué et synesthète, n’a jamais connu son père. Il le rencontre pour la première fois sur son lit d’hôpital, suspendu entre la vie et la mort, dans le monde des rêves, si près et si loin de lui. Alors il laisse libre cours à son imagination, et rêve lui aussi de la personne qu’aurait pu être son père.Au chevet d’Henri, la valse des médecins et des infirmières n’est interrompue que par la venue de Sam. Et puis il y a Mrs Tomlin. Elle aussi lui rend visite tous les jours. Henri était l’amour de sa vie. Il y a de cela deux ans. Et puis plus rien. Et voilà qu’il refait irruption dans sa vie. À force de veiller un vivant, leurs pensées vagabondent, délicieusement portées par la plume délicate de Nina George qui signe là une belle polyphonie intérieure qui se transforme au fil des pages en ode à la fraternité humaine.Un magnifique roman qui questionne sur la véritable place à accorder à ses proches, avant qu'il ne soit trop tard.EXTRAITJe saute.Ça ne dure qu’un instant, j’entends encore le moteur des voitures sur l’Hammersmith Bridge, au-dessus de moi, c’est l’heure de pointe, je sens l’odeur de la ville, le printemps qui s’estompe, la rosée sur les feuilles. Puis l’impact, l’eau froide qui recouvre ma tête. Je nage, je nage toujours plus vite dans le courant qui reflue. À cinquante kilomètres de là, la mer aspire le fleuve. Mon corps a gardé la mémoire de cette succion quand la marée descend, comme si je n’avais jamais quitté la mer, alors que je n’ai plus nagé dans l’Atlantique depuis vingt-cinq ans.J’arrive à hauteur de la fillette.Le fleuve emporte la petite, il la veut pour lui, il veut disloquer son corps, séparer son espoir de la peur, bannir le sourire de ses lèvres, et l’avenir de sa vie.Elle s’enfonce dans l’eau argileuse.Je plonge. Je la tire à moi par les cheveux. J’attrape un petit bras glissant. Je serre plus fort, j’inspire sous l’effort et je bois la tasse – l’eau est salée, glacée.La Tamise m’enlace.CE QU'EN PENSE LA CRITIQUESi loin si proche est un excellent roman, de ceux qu'on ne peux plus lâcher, un texte jamais ennuyeux, aux frontières de la vie et de la mort, un texte intelligent, et empathique qui donne envie de serrer ses proches dans ses bras, de redonner aux relations humaines leur juste place. - Blog Franck's booksOutre cette histoire entraînante qu'est la rencontre tardive d'un enfant avec son père, plongés tous deux dans deux mondes distincts, Nina George parvient avec brio à nous faire ressentir tous genres d'émotions (ceci avec une extrême douceur, presque enfantine) et à nous faire réfléchir sur divers sujets [...]. Un MAGNIFIQUE roman ! - Blog Lectures gourmandesDès les premières lignes, j'ai su que je ne lâcherai pas Henri et son histoire avant la dernière page refermée... - Blog Le Bateau LivreÀ PROPOS DE L'AUTEURNée en 1973, Nina George est une journaliste et auteur allemande qui compte déjà de nombreux livres à son actif (thrillers scientifiques, romans et nouvelles). Son roman La lettre oubliée, véritable best-seller, a connu un succès international : il a été traduit dans plus de 33 langues et s'est vendu à plus de 800 000 exemplaires. 

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Je dédie ce roman à ma mère,Jutta Marianne George, dite Juschika,âgée de quarante-huit ans et bien-aiméede Jo le Costaud.Femme formidable, peintre talentueuse,et l’amie qui, dans mon enfance,a bien voulu parcourir avec moi tous les mondes imaginaires.

Maman, nous partageons bien des amours –pour nos pères, pour Paris et pour un mondelégèrement en marge de la réalité.

Nina George, décembre 2015

Peut-être sommes-nous tous des histoiresen train d’être lues.

1er jour

Henri

Je saute.

Ça ne dure qu’un instant, j’entends encore le moteur des voitures sur l’Hammersmith Bridge, au-dessus de moi, c’est l’heure de pointe, je sens l’odeur de la ville, le printemps qui s’estompe, la rosée sur les feuilles. Puis l’impact, l’eau froide qui recouvre ma tête. Je nage, je nage toujours plus vite dans le courant qui reflue. À cinquante kilomètres de là, la mer aspire le fleuve. Mon corps a gardé la mémoire de cette succion quand la marée descend, comme si je n’avais jamais quitté la mer, alors que je n’ai plus nagé dans l’Atlantique depuis vingt-cinq ans.

J’arrive à hauteur de la fillette.

Le fleuve emporte la petite, il la veut pour lui, il veut disloquer son corps, séparer son espoir de la peur, bannir le sourire de ses lèvres, et l’avenir de sa vie.

Elle s’enfonce dans l’eau argileuse.

Je plonge. Je la tire à moi par les cheveux. J’attrape un petit bras glissant. Je serre plus fort, j’inspire sous l’effort et je bois la tasse – l’eau est salée, glacée.

La Tamise m’enlace.

Le visage aux yeux clairs, couleur de mer en hiver, se rapproche. D’une main, la fillette se bouche le nez, comme si elle venait de sauter du rebord de la piscine pour plonger dans une eau tiède et chlorée. La vérité, c’est qu’elle est tombée d’un bateau. Un de ces bateaux-mouches chargés de touristes qui font l’aller-retour sur la Tamise, entre London Eye, la grande roue près de Big Ben, et Greenwich. La fillette était sur le bastingage, perchée sur le deuxième barreau, son petit visage tourné vers le soleil de mai. Une vague a soulevé le bateau, et elle a basculé en avant. Elle n’a pas crié. Il n’y avait dans son regard qu’une curiosité sans limites.

Nous l’avons vue tomber. Le couple qui s’embrassait sur l’Hammersmith Bridge, le clochard dans son smoking usé et moi. Le clochard avait quitté son poste de travail, un bout de carton dans un coin ensoleillé, contre la rambarde verte du pont suspendu.

Le clochard a murmuré : « Seigneur », le couple a posé son regard sur moi. Aucun des trois ne bougeait. Ils me regardaient, moi.

Alors j’ai escaladé la rambarde verte en fonte. J’ai attendu que le petit paquet de vie humaine surgisse en dessous de moi.

Et j’ai sauté.

Maintenant, la fillette me regarde, et il y a dans son regard bien plus d’espoir et de confiance qu’un homme dans mon genre n’en a mérités. Pauvre petite, il a justement fallu qu’elle tombe sur moi.

Je fais remonter vers la surface son petit corps glissant. La fillette donne des coups de pied, elle me frappe à la tête, à la bouche.

Je bois de l’eau, j’inspire de l’eau.

Je me fais léger pourtant, je remonte, et le monde redevient bruyant, la brise de mai souffle sur mon visage mouillé, l’écume des vagues m’éclabousse les yeux. Allongé sur le dos, ballotté par les eaux, je hisse la fillette sur ma poitrine pour qu’elle puisse respirer et voir le ciel bleu. Nous descendons ainsi la Tamise, nous passons devant les façades en briques hollandaises et les bateaux en bois amarrés sur la rive boueuse.

La petite suffoque, tousse. Elle doit avoir quatre ou cinq ans, je ne connais rien aux enfants, je ne connais même pas le mien. Samuel. Sam.

Il a treize ans et il m’attend.

Depuis toujours. Il m’attend depuis toujours. Je n’ai jamais été là.

Je me mets à fredonner. La Mer, cette grande chanson majestueuse. Des bribes de paroles en français me traversent l’esprit. Je n’avais plus utilisé la langue de mon pays natal depuis mes dix-huit ans, et voilà qu’elle me revient.

Je chante et je sens le cœur de la fillette s’apaiser peu à peu, je sens ses petits poumons travailler, je sens sa confiance percer le voile d’eau et de peur qui la recouvre. Je la tiens contre moi et, en m’aidant de l’autre bras, je nage sur le dos en direction de la rive et d’un petit quai. Mes vêtements gorgés d’eau sont lourds. J’agite les jambes comme une grenouille et le bras comme un bandit manchot.

« Ça va aller », dis-je dans un souffle. Je peux entendre la réponse d’Edwinna dans ma tête, aussi clairement que si elle chuchotait à mon oreille : « Henri, tu ne sais pas mentir. C’est l’une de tes grandes qualités. »

Eddie est la meilleure chose qui me soit jamais arrivée.

Je me cogne l’épaule contre la bouée du quai. Pas très loin, il y a une échelle.

J’attrape la fillette par la taille et je la soulève.

Je pousse ses pieds minuscules vers le haut, encore plus haut, la petite parvient à attraper quelque chose, ses pieds se détachent de mes mains.

À mon tour, je m’extirpe du fleuve et prends dans mes bras l’enfant épuisée qui lutte toujours contre les larmes, puis je retourne vers l’Hammersmith Bridge en longeant les façades en briques jaunes, rouges et grises. La fillette s’agrippe à moi et enfouit son visage dans mon cou. Elle est légère comme une plume mais toujours plus lourde au fur et à mesure que j’avance. Je me dis qu’il va vraiment falloir se dépêcher si je veux arriver à temps au rendez-vous avec Sam. Je ne peux pas manquer ça. Je ne peux pas. Mon fils m’attend à l’école.

Les deux amoureux n’ont pas bougé du pont et se serrent l’un contre l’autre. La femme me regarde avec des yeux immenses, brillants, comme si elle avait bu. Avec son trait de khôl et son chignon choucroute sur la tête, elle me rappelle Amy Winehouse. L’homme répète sans cesse : « Pas possible, vieux, pas possible, tu l’as récupérée, pas possible ». Il tient son portable à bout de bras.

« Vous avez juste filmé ou vous avez aussi appelé de l’aide ? », lui dis-je d’un ton sec.

Je pose la fillette à terre. Elle ne veut pas lâcher mon cou, elle se cramponne, ses petites mains attrapent mes cheveux mouillés, glissent.

Soudain, un accès de faiblesse me surprend et je perds l’équilibre. Je ne tiens plus debout, je vacille sur la chaussée.

La fillette crie.

Quelque chose de gros et chaud surgit tout près de mon épaule. Je vois un visage déformé derrière une vitre, je vois, reflétant le soleil, un capot noir qui a propulsé sur le côté tout le bas de mon corps.

Et puis je vois sur l’asphalte mon ombre qui se rapproche à toute vitesse.

Le bruit d’une coquille d’œuf qu’on casse sur le rebord d’une tasse en porcelaine.

La douleur irradie mon crâne. Comme quand on a mangé trop vite trop de glace, en pire.

Autour de moi, tout est subitement calme. Et je me liquéfie, je me fonds dans le sol. Je coule, de plus en plus vite, comme si je m’enfonçais dans un lac volcanique noir dissimulé sous la couche d’asphalte.

Dans les profondeurs les plus sombres de ce lac, il y a quelque chose qui me regarde, quelque chose qui semble m’attendre. Au-dessus de moi, le ciel. Il s’éloigne, s’élève, toujours plus haut.

Je vois le visage de la fillette penché sur moi, ses yeux étrangement familiers, couleur de mer en hiver, qui me regardent tristement tandis que je m’enfonce goutte à goutte dans le béton. Je vois la mer enfantine de ses yeux qui se mêle aux eaux du lac. Jusqu’à ce que, moi aussi, je ne fasse plus qu’un avec l’eau qui m’emplit.

Des hommes et des femmes se pressent sur les rives du lac, cachant presque tout ce qui reste du ciel bleu.

J’entends leurs pensées dans ma tête.

La femme dans la Mini a voulu l’éviter.

Le contre-jour. C’est sûrement le contre-jour. Elle ne l’a pas vu.

J’ai cru qu’il était ivre à le voir comme ça tituber sur la route.

Il respire encore ?

Je reconnais le clochard dans son smoking usé qui repousse les autres et, l’espace d’un instant, je peux à nouveau voir le ciel, ce ciel d’une infinie beauté.

Je ferme les yeux. Je vais me reposer une minute, et puis je me lèverai et je reprendrai mon chemin, je serai presque à l’heure. S’ils font l’appel pour la journée Pères & Fils, notre tour, à Sam et moi, ne vient qu’à la lettre V. V comme Valentiner, le nom de sa mère…

Cher papa,

On ne se connaît pas, mais je trouve qu’on devrait faire en sorte que ça change. Si c’est aussi ton avis, viens le 18 mai à la journée Pères & Fils de Colet Court. C’est l’école de garçons qui fait partie de Saint-Paul, à Barnes, au bord de la Tamise. Je t’attendrai dehors.

Samuel Noam Valentiner

Sam, j’arrive. Je me repose juste un peu.

Quelqu’un soulève mes paupières. Les rives du lac sont loin, très loin, à mille lieues au-dessus de moi, et un homme, perché tout là-haut, sur le rebord du lac, me dit quelque chose. Il porte une combinaison d’infirmier et des lunettes de soleil dorées. Il sent la cigarette.

Je me vois dans le reflet de ses verres encadrés d’une monture dorée, je me vois et je vois mon regard vide, vitreux. Je vois les pensées de l’infirmier.

Allez, pense-t-il, penché sur le lac. Allez, gars. Pas le moment de mourir. Allez. Ne meurs pas.

Une longue note aiguë tire un trait bien droit sous ma vie.

Pas maintenant !

Pas maintenant ! C’est trop tôt !

C’est trop

C’est

La longue note se transforme en un dernier battement de tambour.

Je saute.

15e jour

Sam

14 h 35. Samuel Noam Valentiner.Patient : Henri Skinner.

C’est déjà la quatorzième fois que j’écris ça sur la liste.

Et chaque fois, je dois quand même m’inscrire à nouveau et, chaque fois, Mrs Walker me tend le porte-bloc noir avec une fiche datée du jour sur laquelle j’inscris en lettres d’imprimerie l’heure, mon nom et le nom du patient que je viens voir.

Aujourd’hui, la ligne juste au-dessus de la mienne indique : Ed Tomlin. Ed Tomlin vient aussi voir mon père chaque jour, pendant que je suis en classe. Je ne sais pas qui c’est.

« Je suis déjà venu hier, dis-je à Mrs Walker.

— Oh, je sais bien, Darling. »

La réceptionniste de l’hôpital Wellington ment. Elle ne voit pas du tout qui je suis. Les mensonges, ça a une tonalité particulière, plus blanche que la voix normale. Son nom à elle est inscrit en lettres majuscules sur le badge épinglé au-dessus de son sein gauche : SHEILA WALKER. Et si elle m’appelle Darling, c’est parce qu’elle ne sait pas mon nom. Les Anglais sont comme ça, ils détestent se dire la vérité, ce n’est pas assez distingué.

Le corps de Sheila Walker ploie sous les ombres accumulées au fil des années, je le vois parce que je vois ça chez la plupart des gens. Certains ont beaucoup d’ombres, d’autres moins ; les enfants n’en ont presque aucune. Quand ils ont des ombres, c’est qu’ils viennent de pays comme la Syrie ou l’Afghanistan, et l’ombre grandit avec eux.

Mrs Walker a souvent été triste dans sa vie. Et comme elle pense toujours à hier, elle ne voit pas aujourd’hui. Ce qui fait que, pour elle, je ne suis qu’un élève en uniforme parmi d’autres, avec une vilaine voix qui mue. Elle me regarde – et ce qu’elle voit peut-être, c’est une plage et sa main vide que plus personne ne tient.

Pourtant, je suis déjà venu hier et avant-hier. Et avant-avant-hier. Et les onze jours d’avant. Chaque fois, je sèche un autre cours, le matin ou l’après-midi. Aujourd’hui, c’est le cours de français, avec madame Lupion. Scott a dit qu’il valait mieux que je répartisse les absences sur différentes matières, que ça se verrait moins.

Scott McMillan est un expert. En absentéisme, en recherche Google, en trucs qu’il est le seul à oser faire. Et aussi en échecs, en dessin et en collection de blâmes. En fait, il est expert en tout.

Il a treize ans et un QI de 152, il sait imiter n’importe quelle écriture et son père plein aux as le déteste. Mon QI n’est que de 148, ce qui fait de nous deux êtres distincts, l’un « génial » et l’autre « presque génial », ou comme dirait Scott : « Moi, le Cerveau, et toi, le technicien bûcheur, mein Freund ». Après être passé par le mandarin et le ndébélé du Transvaal, Scott le Cerveau est actuellement dans sa phase allemande.

J’ai treize ans aussi, je suis synesthète, « synesthète-de-nœud » pour le dire grossièrement et reprendre le nom qu’on me donne parfois à l’école, et mon père est dans le coma artificiel depuis deux semaines. C’est comme une espèce d’anesthésie prolongée, sauf qu’il a en plus de petites ventouses dans le cerveau pour faire baisser la pression, une machine qui respire pour lui, une autre qui refroidit son sang et encore une qui mange et fait pipi à sa place. C’est aujourd’hui qu’ils ont prévu de le réveiller.

À l’école, personne ne sait que mon père est dans le coma, sauf Scott. Mais c’est aussi parce que personne ne sait non plus que le mari de ma mère, Steve, n’est pas mon père. Sauf Scott. Qui a dit : « Ça, mon gars, d’emblée, ça ferait de toi le type le plus intéressant de l’école, au moins pour une semaine bénie. Tu es certain de vouloir y renoncer ? Être une fois le type le plus passionnant de tous, ça te ferait des heures de gloire pour toute une vie. Sans parler des filles. » Il ne dit pas ça sérieusement. Il n’y a pas de filles dans notre école.

Scott et moi sommes les deux seuls élèves de Colet Court à avoir été acceptés à treize ans dans le club Mensa, réservé aux personnes dotées d’un QI élevé. Scott l’a baptisé le « club des nuls en maths ». Ma mère, elle, dit que je devrais être fier d’être l’un des deux seuls mineurs aux côtés des neuf cents « Junior Mensan » d’Angleterre – mais être fier de soi sur commande, ça a le même goût que de mâchonner un bout de papier alu.

Si elle savait que je suis ici…

Peut-être qu’elle va me confier à l’adoption. Peut-être qu’elle ne me parlera plus jamais. Peut-être que j’irai en pension. C’est à voir.

« Merci, Darling. » La voix de Sheila Walker reprend sa couleur normale au moment où elle récupère le porte-bloc et la liste d’inscription pour entrer mon nom dans l’ordinateur. Sur le clavier, ses ongles longs cliquètent dans une teinte verte bien affirmée.

« C’est au deuxième, Samuel Noam Valentiner », insiste-t-elle. Comme si je ne le savais pas.

Au deuxième étage du bâtiment se trouvent les soins intensifs, le service dédié aux patients qui habitent dans le silence et la solitude. Et qui sont ici pour ça. Ici, au centre de neurologie de l’hôpital Wellington. London Brain Center. L’équivalent de la NASA pour la neurologie.

Sheila Walker me tend une feuille A4 avec, dessus, un plan du bâtiment qui ressemble à s’y méprendre à celui d’hier et d’avant-hier. D’un trait de marqueur rouge plein d’enthousiasme, elle entoure l’endroit où nous sommes, « ici », l’endroit où je dois aller, « là », et le chemin le plus court pour relier les deux.

« Le mieux pour toi, c’est de prendre l’ascenseur qui est juste là, et d’aller directement au deuxième, Samuel Noam. »

Mrs Walker pourrait aussi travailler au guichet du métro. « Kensington, à droite, s’il vous plaît, les perforations de l’intestin, tout droit, et la chambre mortuaire, à gauche après le distributeur de boissons. Je vous souhaite une bonne journée, Mr Samuel Noam Valentiner.

— À vous aussi, m’dame », lui dis-je, mais elle m’a déjà oublié.

Le premier jour, ma mère est venue aussi. Devant l’ascenseur, pendant qu’on attendait, elle a dit : « On ne doit rien à ton père, tu sais ? Rien du tout. Si nous sommes là, c’est seulement parce que –

— C’est bon, l’ai-je interrompue. Tu ne veux pas le voir. Parce que tu te l’es promis.

— Comment ça se fait ? a-t-elle demandé, exaspérée, après une pause. Comment ça se fait que tu comprennes toujours tout, Sam ? Tu es trop jeune pour ça ! (Elle m’a tendu le plan du bâtiment.) Excuse-moi. C’est ton père qui me rend folle, c’est tout. Ah, Sam. »

Elle n’avait déjà pas trop apprécié que je l’invite en cachette à la journée Pères & Fils de Colet Court. « De toute façon, tu sais bien qu’il ne viendra pas », avait-elle dit.

Mais là, devant l’ascenseur, sa voix m’enveloppait, une musique comme un parfum, l’odeur du romarin sous la pluie, triste, ténue. Je sentais combien elle m’aimait à cet instant, je le savais parce que, tout à coup, j’arrivais à respirer, à respirer vraiment, comme si j’étais sur la plus haute montagne du monde. La pelote humide dans ma poitrine avait disparu.

Parfois, j’aime tellement ma mère que je préférerais être mort pour qu’elle puisse enfin être heureuse à nouveau. Comme ça, elle n’aurait plus que son mari Steve et mon petit frère Malcolm. Ils formeraient une vraie famille, avec un papa, une maman, un enfant, et pas avec un papa, une maman, un enfant et moi, le type qui ne regarde jamais les autres dans les yeux, qui lit trop de science-fiction et dont elle ne peut pas voir le père en peinture.

« Écoute, ai-je tenté. Et si je restais aussi longtemps que je veux avec lui, tout seul, pendant que toi, tu m’attendrais à la cafétéria ? »

Elle m’a pris dans ses bras. Je sentais bien qu’elle brûlait d’envie de dire oui, mais qu’elle avait honte.

Ma mère n’a pas toujours été comme ça. Avant, elle était photographe, elle couvrait les conflits armés. Avant, elle n’avait peur de rien, de rien ni personne. Mais ensuite, il lui est arrivé quelque chose – moi. Je suis arrivé comme un accident, et tout a changé. Maintenant, elle fait tout pour ne pas faire de remous dans sa vie. Comme si elle voulait empêcher que le malheur la remarque.

« Allez. Je vais avoir quatorze ans, maman, je ne suis plus un bébé. »

Finalement, elle est allée à la cafétéria et je suis monté tout seul au deuxième étage pour aller rendre visite à cet homme qui est mon père parce que ma mère, pendant une nuit qu’elle qualifie de « moment d’égarement », a couché avec lui. Elle ne m’a jamais raconté ni où ni pourquoi.

Sheila Walker m’a donc déjà oublié, et je prends l’ascenseur pour le deuxième étage. Avant tout, je dois enfiler une blouse par-dessus mon blazer, me désinfecter les mains et les avant-bras, et mettre un masque blanc de forme ovale sur la bouche et le nez.

Quand on arrive aux soins intensifs du centre de neurologie, on a l’impression d’entrer dans un immense hangar. C’est très éclairé, avec des rangées de lits alignés contre trois murs – A, B et C – et des rideaux bleus pendus aux tringles du plafond pour isoler les lits les uns des autres. Au milieu du hangar, il y a une estrade avec un comptoir pour les écrans de contrôle et les boutons de réglage et, derrière, des médecins assis qui surveillent les écrans ou téléphonent. Chaque patient a son propre aide-soignant. On dirait un hangar à êtres humains : les patients dans le coma n’ont plus de nom, ils ont des lettres et des numéros. « Chute du taux de glucose chez A3 », « B9 s’agite ». Ils ne sont plus réels.

Chez les irréels, mon père s’appelle C7.

Le premier jour, il avait le crâne rasé sur le côté droit et on l’avait badigeonné de teinture d’iode orange foncé. De gros sparadraps blancs collés sur son visage retenaient le tuyau du respirateur, et sa peau était bleue, verte, violette. Couleur nuit, couleur force et couleur rêve. En entrant dans la salle pour la première fois, j’ai eu l’impression d’avoir avalé un ballon en béton humide, encore liquide, qui se solidifiait dans mon ventre à chaque respiration. Depuis, la boule dure est toujours là.

J’ai déjà dit que j’étais un synesthète-de-nœud. Je ne perçois pas le monde comme les autres. Je vois les sons, les voix et la musique en couleurs. Le métro de Londres rend un son gris-bleu, comme une sacoche pleine de couteaux. La voix de ma mère est moelleuse, un tapis moelleux sur un lac gelé, et elle est violette. Ma voix à moi, c’est n’importe quoi en ce moment. Quand j’ai peur, elle est jaune clair. Quand je parle, elle est bleu pâle, comme une grenouillère. Elle mue, et je préférerais me taire jusqu’à ce que ce soit fini.

Les gens qui savent qui ils sont et ce dont ils sont capables ont la voix verte. Vert foncé, vaste et calme comme une vieille forêt sage.

Les chiffres aussi ont des couleurs. Pour moi, le huit est vert, le quatre est jaune, le cinq est bleu. Les lettres de l’alphabet sont comme des personnages. Un R est agressif, un S malicieux, le K est un raciste qui refuse de l’avouer. Le Z est très serviable et le F est une diva. Le G est fort et sincère.

Quand j’entre dans une pièce, je peux déceler les sentiments qui y ont été le plus souvent ressentis. Je peux voir si quelqu’un a le cœur lourd à la densité de ses ombres, comme chez Mrs Walker. Et je ne peux pas regarder les gens dans les yeux. Il y a trop de choses dedans, trop de choses que je sens et que je ne comprends pas. Et puis, j’ai peur de voir quand ils vont mourir. Ça m’est déjà arrivé – pour le concierge de Colet Court et pour notre voisine, Mrs Logan.

Avant, on considérait la synesthésie comme une pathologie, quelque chose d’anormal. Anormalement timide, anormalement hypersensible, et pour la famille, je ne vous dis pas, un vrai chemin de croix. Les enfants crient tout le temps, pleurent pour un rien, et puis ils sont bizarres.

À l’âge adulte, ils sont souvent borderline ou bien schizophrènes complets, ou alors ils deviennent dépressifs, sans compter ceux, nombreux, qui se suicident parce qu’ils ne supportent plus le monde et la façon dont ils le voient. Pleurnichards suprasensibles.

S’il y avait un médicament contre, je l’avalerais comme on avale des Smarties.

Le premier jour, quand j’ai traversé le hangar des irréels, c’était comme une saignée générale, comme si leurs âmes se vidaient de leurs couleurs. Je vois ce genre de choses, et je m’en passerais volontiers.

Et puis j’ai vu cet homme, dans la section C7, et qu’est-ce que j’ai ressenti ? Rien.

Bizarre.

Ça ne m’arrive jamais de ne rien ressentir du tout.

Mais voilà : c’était un étranger, allongé sur le dos sur un lit en aluminium, immobile. Autour de lui, les ombres étaient épaisses. Couleur de lune. Ses yeux étaient fermés, et rien de ce qu’il était n’était visible.

En me donnant une sorte de flegme étrange, ce rien m’a apaisé. Je me suis assis avec précaution sur le rebord du lit.

Toujours rien.

J’étais soulagé. Si je ne ressentais rien, alors je n’avais pas besoin de souffrir plus longtemps de l’absence de mon père, alors je pouvais arrêter de penser tout le temps à lui, de le chercher partout. Alors je n’avais pas besoin de revenir. Et ma mère retrouverait la paix.

Et puis j’ai vu le scoubidou.

Le scoubidou a tout changé.

Mon père portait au poignet droit un petit bracelet en plastique tressé. Bleu foncé, bleu clair et orange.

C’est moi qui le lui ai fabriqué il y a deux ans, c’est moi qui le lui ai offert. Par la Poste. Ma mère avait dit qu’il ne le porterait pas, de toute façon. Qu’il le jetterait à la poubelle.

Je l’ai crue, comme toujours, même si j’espérais qu’elle se trompe. En fin de compte, j’ai toujours cru tout ce qu’elle me disait sur mon père. Qu’il était dur, égoïste, irresponsable.

Mais il le porte. Il porte mon bracelet bébête couleur de nuit, de mer et de matin d’été, mes trois couleurs préférées.

Il le porte.

Je ne sais pas combien de temps j’ai passé assis à regarder ce bracelet de pacotille, ce petit bout de plastoc qui a tout changé. Je sais seulement que le Dr Foss, le chef du service – « Appelle-moi Fossy, mon petit gars ! » –, a fini par s’approcher de moi, qu’il a posé une main légère sur mon épaule et a déclaré d’une voix nasale que mon père avait eu de la chance. Il avait une fracture du crâne, oui, mais le cerveau ne souffrait plus sous la pression de l’œdème, et le cortex cérébral avait à peine été touché.

Dieu qui passait par là a aboyé : « Valentiner, ne va pas croire ce que te raconte Fossynours. On va devoir opérer ton père encore plusieurs fois et après, après seulement, on pourra voir toutes les erreurs qu’on a faites. »

Dieu, c’est le Dr John Saul. Avec ses cheveux blonds, ses larges épaules de rameur et sa barbe, on dirait un viking, et c’est lui le chef de la NASA, enfin, du London Brain Center. Quand il entre dans le hangar des irréels, tous les infirmiers et tous les médecins retiennent leur respiration. Il est drapé d’une froideur argentée comme d’une cape invisible. Tous espèrent qu’il va faire des miracles. En cachette, ils l’appellent Dieu, mais Dieu sait tout. Et il sait donc aussi qu’ils l’appellent Dieu. Le Dr Foss – pantalon en velours vert, chaussettes jaune curry, chemise à petits carreaux violets et bretelles à motifs –, c’est le Saint-Esprit à ses côtés. Il est coiffé comme John Cleese, des Monty Python, et tous les après-midi, il passe une demi-heure à boire du thé en jouant à Duel Quiz sur son smartphone protégé par une coque écossaise.

La nuit qui a suivi ma première visite à l’hôpital, pendant que ma mère faisait silencieusement l’amour avec Steve, son mari, j’ai skypé avec Scott. Mon frère Malcolm avait peur de faire encore un cauchemar et il voulait absolument rester avec moi. Quand il s’est endormi, on aurait dit que son esprit descendait un long escalier de pierre plongé dans l’obscurité. J’entendais ses pas. Mais à la différence de mon père, il était tout proche, tout près de la surface, et je pouvais encore le sentir. J’ai raconté à Scott que mon père était « parti ». Scott était assis sur les toilettes. Les McMillan ont dans leur villa plus de cabinets qu’il n’y a de pièces dans le pavillon de ma mère Marie-France. Nous habitons à Putney. Scott à Westminster. Putney, c’est Swatch. Westminster, c’est Rolex.

Nous avons googlisé les mots « traumatisme craniocérébral », « coma artificiel » et « cortex cérébral ». Ou plutôt : Scott a cherché sur Google pendant que moi, je fixais l’obscurité en écoutant Scott taper à toute vitesse sur son clavier et Malcolm respirer profondément. Je pensais au scoubidou. Et au fait que, sous le tapis de mousse des anesthésiants, je n’avais pas pu percevoir mon père.

« Ouah. Coma artificiel et traumatisme crânien, c’est aussi ce qu’a Michael Schumacher, a pontifié Scott. Si on n’en meurt pas tout de suite, alors…

— La ferme. »

Il ne devait pas en dire plus. Pour que ça n’arrive pas. Parce que ça ne devait tout simplement pas arriver. Pas maintenant. Pas comme ça.

« Ok, ce n’est pas ce que tu veux entendre. Mais tu n’as pas le choix. À moins que tu ne préfères qu’ils te mentent ? Ils nous mentent toujours, d’abord parce qu’on est des gosses et, après, parce qu’on n’est plus des gosses. (Scott a repris son souffle.) Alors, écoute ce que te dit le Cerveau. Le cortex cérébral, c’est là où se trouve le siège de la personnalité. En cas de lésion, soit tu te retrouves d’abord comme un légume, soit tu deviens complètement agressif. Si ça se trouve, ton père va se réveiller et il sera tellement sur les dents qu’il fera un massacre. Ou se tuera. Ou te tuera, toi. Ou alors, il se prendra pour quelqu’un d’autre. Il y a aussi des gens qui reviennent et qui, tout d’un coup, sont capables de faire des trucs.

— Quoi comme trucs ?

— Je ne sais pas, moi, voir l’aura des gens, parler tibétain ou entendre ce que pensent les autres. »

Je ne lui ai pas dit que sur ces trois trucs, il y en deux que je suis aussi parfois capable de faire.

Il a continué à taper sur son clavier et repris : « Ah, tiens. Tu dois lui prendre la main. S’il la serre, c’est qu’il est encore là. »

Malcolm s’est retourné dans mon lit en soupirant. Lui, je pouvais le percevoir très nettement, même dans son sommeil et ses rêves. Mais mon père… mon père était au-delà des rêves.

« Où est-ce qu’il pourrait bien être d’autre ? ai-je demandé à Scott.

— C’est dingue, a-t-il marmonné au lieu de répondre. Je suis tombé sur un forum d’entraide pour des gens qui étaient dans le coma et qui ont rencontré Dieu et compagnie.

— “Et compagnie” ? Qui ça : “Et compagnie” ? Elvis ? »

On a rigolé, et puis le trône de skypeur de Scott s’est brusquement éclairé et il a dit : « Zut, mon père ! » avant de couper la communication. Je suis resté assis à mon bureau dans l’obscurité.

S’il serre ta main, c’est qu’il est encore là.

Je voulais savoir si mon père était encore là. Je ne pouvais pas ne pas savoir.

Quand ma mère a eu fini de faire l’amour avec son mari, elle est allée dans la chambre de Malcom pour l’embrasser, comme tous les soirs. Il n’y était pas, alors elle est venue frapper à ma porte et, après avoir porté mon frère endormi jusque dans son lit, elle est revenue me voir.

« Sam, je ne signerai pas cette autorisation de visite illimitée. Je ne veux pas que tu passes ton temps à l’hôpital. Il faut que tu te concentres sur tes évaluations, tu entends ? C’est ça le plus important maintenant. Si tu veux retourner le voir dans quelques semaines, d’accord, on pourra bien sûr en parler. »

Ma mère débourse chaque année dans les dix-neuf-mille livres pour que je puisse aller au Colet Court. C’est à cause de moi qu’elle n’a pas beaucoup d’argent et qu’elle est malheureuse. Mais j’ai seulement pensé au scoubidou et j’ai dit : « Ok.

— Ton père ne s’est jamais occupé de toi. Tu n’as pas à t’occuper de lui maintenant. Ça peut paraître dur, Sam, mais c’est pour te protéger, tu comprends ? Pour t’éviter encore plus de déception. »

J’ai répété : « Ok ».

Qu’est-ce que j’aurais dû lui dire d’autre ? Je savais enfin où était mon père. Dans la section C7. Je savais qu’il portait mon scoubidou. Elle s’était trompée sur lui.

Ou moi sur lui ?

En tout cas, je savais que j’y retournerai.

Pour lui tenir la main. Jusqu’à ce qu’il serre la mienne à son tour.

Mais je n’ai rien dit de tout ça à ma mère, et c’était la première fois que je lui cachais quelque chose de vraiment important.

Mais ce n’était pas la dernière.

Le deuxième jour, Scott m’a apporté à l’école toute une pile de trucs imprimés sur les lésions cérébrales.

« Quand on les tire de leur coma artificiel, ils délirent presque tous », a-t-il expliqué à midi. Plutôt que d’aller à la cantine, on était allés s’installer derrière la salle des fêtes, sur le terrain de hockey de l’école Saint-Paul, qui a droit à une mise en beauté tous les jours. Après les évaluations, si on est parmi les meilleurs, nous aussi, on entrera à Saint-Paul. Tous les élèves de Saint-Paul font carrière, c’est du moins ce que disent leurs mères. Et à seize ans, ils savent déjà tous ce qu’ils veulent faire comme études et à quoi ils vont ressembler pour le restant de leurs jours.

Tout l’inverse de mes préoccupations actuelles.

« Le délire, tu vois, c’est l’angoisse totale. Ça te donne des hallucinations, des cauchemars, tu ne sais plus qui tu es ni qui sont les autres. Ton père pourrait tout aussi bien te prendre pour une orque. Ou un synesthète-de-nœud.

— Va te faire foutre.

— Ici ? Ça ferait jaser, mein Freund. »

Je n’ai rien dit. Pour la première fois, les plaisanteries de Scott ne me faisaient pas rire. Il m’a regardé attentivement derrière les pavés en verre qui, depuis peu, lui servent de lunettes. Par choix. Pour avoir l’air d’un nerd. « À cause des filles. » Qu’il n’y a pas à Colet Court.

« Quand est-ce que tu retournes le voir, Sam ? »

J’ai haussé les épaules. « Ma mère ne veut pas. »

Scott a tripoté les trois poils du menton qu’il essaie désespérément de faire pousser en un semblant de barbe.

« Elle ne supporte pas que tu l’apprécies, mein Freund. Jalousie. Mon père, c’est pareil. Il déteste que ma mère m’apprécie. Classique chez les pères à la naissance de leur premier fils », a-t-il professé. Scott sait qu’il veut faire des études de psychologie depuis ses neuf ans, depuis qu’il va régulièrement voir une psychothérapeute près de l’église St John Clerkenwell, celle avec des licornes sur son blason. Spécialisation : troubles psychotiques et psychosomatiques. Il a regardé passer un groupe d’élèves des grandes classes de Saint-Paul. Comme ils ne sont plus forcés de porter l’uniforme, ils peuvent choisir leur tenue librement, à condition qu’elle comporte un blazer, une chemise repassée, une cravate et un pantalon qui couvre les mollets. Ils se sont fait des politesses à la porte.

« C’est arrivé où, l’accident, Valentiner ?

— Sur l’Hammersmith Bridge, ai-je répondu. Hier matin. » Et quand nous nous sommes regardés, lui et moi, la tête-de-nœud surdouée que je suis a enfin compris quelque chose. Les génies ont toujours besoin de plus de temps pour les choses simples : au quotidien, on est de vrais boulets.

« Merde, Valentiner. C’est tout près d’ici. C’est carrément tout près d’ici ! Ton père s’est fait faucher quand… » Scott s’est tu.

Oui. Ce qui voudrait dire que…

Mon père était en route pour me rejoindre.

Il serait venu.

Il serait venu !

Le sentiment de bonheur, chaud et lumineux, n’a duré que jusqu’à ce que la culpabilité, comme une main venue du ciel, m’attrape par la nuque et cogne ma tête sur un pavé. Encore et encore.

Si je ne lui avais pas envoyé d’e-mail, il ne se serait jamais trouvé sur ce pont. Si je ne lui avais pas demandé de venir, il ne serait pas à l’hôpital, maintenant, à demi mort. Si je n’avais…

« Valentiner ? », a demandé Scott.

J’étais incapable de répondre.

« Valentiner ! Je ne sais pas à quoi tu penses, là, mais quoi que ce soit, regarde d’abord ça, tu penseras après ! »

Il m’a tendu son portable. Sur son smartphone qui vaut à peu près cinquante-trois fois plus que le mien, j’ai vu la vidéo amateur tremblotante que Scott avait trouvée sur YouTube. Comme 2,5 millions de personnes. Le film était titré A real Hero, un vrai héros.

C’est un homme qui nage dans la Tamise. La caméra zoome et, sur l’image très floue, on voit l’homme plonger, puis remonter à la surface avec un petit paquet mouillé. Au moment où il dépose le paquet sur la rive, on s’aperçoit qu’il s’agit d’une petite fille. L’homme la porte jusqu’à l’Hammersmith Bridge. L’image tressaute quand il se rapproche de la caméra en disant : « Vous avez juste filmé ou vous avez aussi appelé de l’aide ? »

Quatre secondes plus tard, la voiture le renverse.

La vidéo s’interrompt.

L’homme, c’est mon père.

« Ton père est trop cool, a commenté Scott sans emphase. Il faudrait que tu le lui dises, un jour. »

La clarté, ce sentiment de bonheur qui m’avait subitement empli de chaleur et de force alors que je regardais mon père dans la vidéo, a disparu après les paroles de Scott.

Le besoin de tout dire à ce père vivant, tout ce que j’avais pensé jusqu’ici, tout ce que j’étais, a viré au désespoir quand j’ai repensé à son corps immobile. Immobile, loin de ce monde.

Lentement, j’ai sorti de mon sac l’autorisation de visite que ma mère ne voulait pas signer, et puis, sur mon portable, j’ai montré à Scott la signature que j’avais discrètement prise en photo le matin, au dos de sa carte de crédit. Juste au cas où. Je n’avais pas eu l’intention de l’utiliser.

Jusqu’à maintenant. Jusqu’à cette vidéo.

« Tu vas y arriver ?

— Tu parles », a dit Scott. Il m’a pris des mains le portable et la feuille, et il a dégainé son stylo-plume.

Aujourd’hui, vers midi, je me suis donc frotté les yeux avec du sable et, devant la prof de français, madame Lupion, j’ai fait semblant d’avoir une allergie. Ensuite, les yeux tout rouges, irrités, larmoyants, j’ai pris le chemin du Wellington.

Dans le métro, personne n’a fait attention à moi. On ne parle pas dans le métro londonien, et personne ne regarde personne. On fait toujours comme si on était seul au monde, même quand on a le visage collé aux aisselles de son voisin. Dans le métro londonien, l’air est d’ailleurs soixante-treize fois plus mauvais qu’à la surface.

Sheila Walker n’a pas non plus prêté attention à mes yeux. Ça brûle.

Dans la salle d’attente des soins intensifs, le Dr Saul est en train de coller au mur une affichette sur laquelle est écrit : « Vous vous trouvez ici dans une unité spécialisée en neurologie, et pas dans un salon de thé. Par conséquent, buvez votre thé en silence et évitez de bavarder. »

J’essaie de passer devant Dieu sans me faire remarquer.

« Stop, Valentiner, beugle-t-il sans se retourner. Qu’est-ce que tu as aux yeux ? » Il colle le dernier coin de la feuille d’un geste précis, mais rapide. Ses avant-bras sont musclés, et ses mains ne tremblent jamais.

« Je… j’ai une allergie, Sir.

— Ah oui ? Moi aussi, je suis allergique, Valentiner. Allergique aux menteurs.

— C’était peut-être… du sable ? », dis-je prudemment, avant d’ajouter par précaution un « Sir ? » plein d’humilité.

Dieu se retourne. Il a un œil bleu et un œil vert. L’œil droit, le bleu, est froid, et le vert, à gauche, est chaud. Dans ce visage de viking à la barbe blonde, ce sont deux hommes qui me regardent.

« Du sable. Rien que ça. On dirait que tu as passé la nuit avec la tête dans un bac à sable. Tu veux devenir aveugle ? Non ? La neuronavigation, ça te dit quelque chose ? »

Je bégaie : « Non, Sir », il grogne : « Alors viens » et il m’emmène un étage plus haut, dans la cabine de projection de l’IRM.

« Permettez-moi de vous présenter : le monstre ! dit le Dr Saul. Un appareil d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, qui mesure l’activité cérébrale. Cette cochonnerie coûte la bagatelle de deux millions de livres et passe pour être le “télépathe” de l’Angleterre. Un appareil tellement intelligent que nous arrivons à peine à le comprendre. »

Il montre une chaise et ordonne : « Assis, tête en arrière, les yeux grand ouverts ! » Ensuite, il fait tomber sur mes globes oculaires quelques gouttes d’un produit qui apaise la sensation de brûlure.

Tout à coup, j’ai la certitude que Dieu est très souvent très seul.

Il éteint la lumière et allume les projecteurs. Le mur apparaît alors tout entier tapissé de cerveaux en coupe. Dans l’obscurité, j’ai moins mal aux yeux.

Le Dr Saul passe lentement les doigts sur les scanners projetés au mur, presque comme s’il les caressait. « Ici, un très bel aneurisme, on va l’embosser en passant par l’artère fémorale au niveau de la cuisse. Et là-bas, regarde, un gros hémangioblastome, on dirait un petit pois dans sa cosse. » Sa voix change tandis qu’il suit du doigt les contours des cerveaux au mur. Du noir, elle passe au vert clair, puis au rose. Dieu aime les cerveaux.

« Tu as déjà vu au fond d’une âme, Valentiner ? »

Et il affiche la vue microscopique d’un cerveau.

« Voilà les deux hémisphères, vus depuis la moelle épinière et la nuque, comme si, au niveau du cou, tu entrais dans un tunnel et remontais par un grand couloir jusqu’au bout du tronc cérébral et que, là, tu sortais du cervelet pour pénétrer au cœur de notre cerveau. Dans la chambre secrète. Le centre de l’humain. »

Il agrandit l’image jusqu’à ce qu’elle occupe tout le mur. On dirait une église. Des veines comme des arcs porteurs, des cellules comme de hautes voussures. C’est très beau. Très beau et très étrange.

« Une cathédrale de pensées », dis-je dans un souffle.

Dieu pose sur moi son regard vairon. Comme si, pour lui, j’avais été irréel jusqu’ici, un simple prolongement de C7. Comme si je devenais réel en cet instant même.

Son œil froid se réchauffe.

Ensuite, il hoche lentement la tête. « Exactement, Samuel, dit-il, et il répète lentement : Le cerveau est une cathédrale de pensées. »

Sans transition, il rallume la lumière et redevient alors le viking blond au front et aux épaules de taureau.

« Bien. Tu te demandes si ton père va mourir, c’est ça ? »

Dieu n’a vraiment peur de rien, même pas de poser les pires questions.

Il prend un feutre et dessine un gros point noir sur un tableau effaçable.

« Ça, c’est l’“état d’éveil”, d’accord ? » Il écrit Éveil à côté du point noir et l’entoure de cinq cercles concentriques. À l’extérieur, en dehors du plus grand cercle, il écrit Mort, en haut, en bas, et sur les côtés.

Dans les zones qui s’éloignent progressivement de l’Éveil, il écrit successivement Somnolence, Sommeil, Perte de connaissance, Coma et Mort cérébrale.

Le feutre couine sur le tableau.

« Il existe plusieurs formes de vie à proximité de la mort », explique Dieu. Il pointe du doigt la zone Coma, prend un autre feutre, de couleur rouge, et trace trois traits. « Coma profond, coma de gravité moyenne et coma léger. Et là, Sam, plus près du noyau central (le Dr Saul hachure les anneaux Sommeil et Perte de connaissance), c’est-à-dire bien plus près de l’éveil, ce sont les strates dans lesquels ton père vit maintenant. Tu vois ? Plus près de la vie que de la mort. Compris ? »

Je hoche la tête. Est-ce que Dieu a remarqué qu’il décrivait la perte de connaissance et le coma comme des lieux, et pas comme des états ?

Le Dr Saul envoie le feutre sur la table d’un geste négligent.

« Un conseil, aboie-t-il en sortant. La prochaine fois, prends du dentifrice à la place du sable. »

En allant vers l’ascenseur pour redescendre au deuxième étage, je réfléchis à ce que je veux raconter à mon père aujourd’hui. Peut-être que je lui parlerai du schéma du Dr Saul. De son monde stratifié.

Je me demande si on rêve en dehors de la zone de sommeil. Et si le coma artificiel, provoqué par des médicaments, est comme un vrai coma ou pas. Et si on sait qu’on est dans le coma. Quand je rêve, je ne sais pas que je rêve. Est-ce que le coma, c’est comme une vie dans laquelle on ne sait pas qu’on ne vit pas vraiment ? Comme dans la matrice ?

Ces derniers jours, il m’est arrivé d’avoir l’impression de percevoir mon père. Il y avait en lui comme un remous. Comme si – et ça, ce n’est pas le genre de choses que je raconterais à Scott – comme s’il était dans un labyrinthe de nuit et de peur et cherchait à retrouver le chemin de la réalité. Maintenant, je sais que c’est peut-être vrai. Si l’éveil, le sommeil et le coma ne sont pas des états, mais des lieux, alors mon père voyage entre ces lieux.

Ou ces mondes. Ces zones qui s’obscurcissent de plus en plus au fur et à mesure qu’on se rapproche de la mort.

En attendant l’ascenseur, je me représente ces mondes sous la forme d’un gigantesque espace souterrain.

Ils sont empilés les uns sur les autres comme des strates superposées. Plus on s’éloigne du point d’éveil, à la surface, plus ils sont insaisissables. Au bout, personne ne sait à quoi ça ressemble. Ce n’est peut-être pas du tout comme on l’imagine. Peut-être que le coma n’est pas une zone d’ombre. Peut-être que la vie y est exactement comme dans la zone d’éveil ? Comme dans cette zone où je me trouve maintenant, assis à attendre que mon père serre ma main à son tour. Qu’il vienne ne serait-ce qu’une fois tout près du point d’éveil, qu’il traverse tous les étages, toutes les zones et toutes les pénombres. Qu’il emprunte des escaliers et des couloirs qui apparaîtraient soudain dans le brouillard des médicaments et des rêves et le laisseraient remonter pour quelques instants à la surface, à travers toutes les strates qui séparent la mort de l’éveil.

S’il serre ta main, c’est qu’il est encore là.

« Je suis là, Sam, je suis là… même si je suis ailleurs. Je reviens. »

Mais jusqu’à présent, il n’a pas serré ma main. Ni après la première opération, ni après la deuxième, quand ils ont rafistolé la déchirure de la rate et mis des clous à son bras cassé, ni dix jours après.

Aujourd’hui, peut-être ?

Eddie

« Vous avez l’air un peu contrariée, aujourd’hui, Mrs Tomlin.

— Je ne suis pas du tout contrariée, Dr Foss.

— Bien sûr. Pardonnez-moi.

— Je suis hors de moi, figurez-vous. C’est différent, vous ne trouvez pas ?

— Absolument, Mrs Tomlin. » Le Dr Foss conserve l’amabilité d’un domestique servant le thé. Il n’empêche : je ne peux pas m’empêcher de hausser le ton. Ma peur s’époumone comme un animal égaré.

« Vous faites quelque chose, en fin de compte ? Ou bien vous le laissez juste crever parce que tout le reste coûterait trop cher ? »

Je vois dans le miroir le visage du Dr Foss, debout derrière moi. Nous sommes dans la pièce carrelée, très éclairée, par laquelle je passe quotidiennement depuis quatorze jours pour enfiler, puis retirer une blouse visiteur, me désinfecter les mains et les avant-bras, et mettre un masque blanc de forme ovale qui me recouvre le nez et la bouche. Le Dr Foss serre les lèvres presque imperceptiblement et baisse les yeux. Je l’ai blessé.

Dieu merci. Quelque part, je suis rassurée de constater qu’il est encore possible de blesser le personnel des hôpitaux anglais. Être blessé, c’est ressentir quelque chose, et ressentir quelque chose, c’est pouvoir ressentir ce que ressent l’autre.

« Excusez-moi. Je ne suis pas comme ça en temps normal. Enfin, j’espère. »

Souriant de son sourire obligeant, le Dr Foss dit : « Mais bien évidemment », puis m’enveloppe dans la blouse bleu vert. Sa posture, sa démarche et sa manière de travailler pourraient le faire passer pour un majordome de la Reine d’Angleterre ou un espion dont les bonnes manières trahissent l’ascendance noble. Il fait partie de cette espèce rare et prévenante – le gentleman – qui, en cas d’avarie, reste stoïque sur le bateau qui coule, jusqu’à ce que femmes et enfants soient hors de danger.

Il est même assez prévenant pour remonter légèrement sur ma nuque l’élastique du masque qui a glissé. Délicatement, comme si je risquais d’exploser.

Du coude, j’appuie sur le distributeur de gel antiseptique fixé au mur carrelé et je frotte mes deux mains. Elles tremblent. Des mains brunies, tachées d’encre, qui frémissent comme des ailes.

« Ne soyez pas trop sévère avec vous-même », dit le Dr Foss d’une voix douce.

Oui. Voilà. C’est bien le problème. Je me juge toujours avec sévérité. D’ailleurs, je n’ai aucune sympathie pour ma personne. D’un geste vif, j’appuie encore une fois sur le distributeur pour ne pas avoir à regarder le Dr Foss.

« Chaque patient a besoin de quelqu’un qui croie en lui. Ayez foi en Mr Skinner, Mrs Tomlin ! Quelqu’un qui a une bonne raison de se réveiller… »

J’ai bien envie de demander au Dr Foss dans quel calendrier il a trouvé une maxime aussi stupide. J’ai bien envie de lui dire que pour Henri Skinner, je ne suis pas « une bonne raison », pas une assez bonne raison, en tout cas. Il y a deux ans, après presque trois années d’une relation absurde pendant laquelle il m’est arrivé de ne pas voir Henri plusieurs mois d’affilée, il me l’a fait comprendre assez clairement. Que je n’étais pas celle qu’il voulait à ses côtés pour le restant de ses jours.

C’était à l’époque où je lui avais dit pour la première fois : « Je t’aime, je te veux, toi, pour toujours et même après, pour cette vie et toutes les autres ».

Et Henri avait répondu : « Mais pas moi ».

Je viens juste de laisser derrière moi la honte.

Je viens juste de laisser derrière moi le manque.

Je viens juste de dompter ce désir pour lequel il n’est pas de mot ni d’explication logique.

Je viens juste de commencer à prendre en considération la possibilité d’une autre vie, avec un autre homme !

Et voilà qu’Henri fait à nouveau irruption dans mes jours, mes nuits, mes soupirs.

Quand j’ai entendu son nom, prononcé par l’agent de police – « Vous connaissez Henri Malo Skinner ? » –, trois choses ont soudain refait surface.

La chaleur lisse et pesante de son corps sur le mien.

La nuit au bord de la mer, sous les étoiles filantes vertes, quand nous nous sommes racontés quel genre d’enfants nous étions.

Et l’expression de son visage quand il est parti.

Qu’Henri ait mes coordonnées dans son portable, qu’il ait inscrit mon nom comme « personne à contacter en cas d’urgence » sur une petite carte plastifiée glissée dans son passeport et qu’il me désigne même comme administratrice de ses volontés dans son testament de fin de vie, c’était aussi inattendu pour moi que l’appel et la convocation de la police, il y a quinze jours. Les policiers, un gros timide et une rousse nerveuse, étaient plutôt déconcertés quand je leur ai expliqué que je n’étais ni la compagne d’Henri, ni sa fiancée, ni sa cousine. Et que je l’avais vu pour la dernière fois quelque deux ans auparavant. Le 2 janvier 2014 vers 18 heures 45.

Je t’aime, je te veux, toi, pour toujours et même après, pour cette vie et toutes les autres.

Mais pas moi.

Et moi, alors, lui retournant une claque et le mettant dehors.

« Dégage ! » avais-je crié, et pourtant je voulais dire : « Reste ».

« Dégage ! » avais-je hurlé en implorant intérieurement : « Aime-moi ! »

« Mais dégage, merde ! » signifiait en réalité : « Va-t-en avant que je m’humilie encore davantage ! »

Et il s’en est allé.

Je n’oublierai jamais l’expression de son visage quand il s’est retourné encore une fois sur le seuil. Comme s’il ne pouvait pas comprendre ce départ, comme s’il voyait tout à coup le verso du temps que nous avions partagé et se demandait comment il avait bien pu se retrouver de l’autre côté de la frontière.

Ce désespoir sur son visage.

J’ai failli dire : « Reste ! » et « Ça ne fait rien, tu n’es pas obligé de m’aimer ».

J’aurais dit la vérité. Mon amour était plus grand que le désir d’être aimée. Et qu’il ne veuille pas de mon amour était pire que de ne pas être aimée en retour.

Je ne sais pas si c’est normal.

Henri m’a manqué chaque jour pendant deux ans, et puis j’ai rencontré Wilder Glass, qui me désire et me veut, moi. Je ne suis plus la femme qui aimait Henri Skinner si fort qu’elle voulait passer avec lui cette vie et toutes les autres. Non. Cet ancien moi est une enveloppe vide. Une facette qui fait courir un frisson de honte sur ma peau chaque fois que j’y pense.

Et maintenant, je suis là. La femme dont il ne voulait pas, mais dont il a inscrit le nom sur son testament de fin de vie.

Je suis celle dont on veut pour les cas d’urgence. Pour mourir. Pas pour vivre.

Qu’est-ce que c’est que cette connerie ?

Wilder ne sait pas que, depuis deux semaines, je vais tous les jours au Wellington. Un coup, je suis soi-disant à une lecture ou chez un agent, un coup, j’ai rendez-vous avec un auteur prometteur. Mon métier d’éditrice est prenant, Wilder ne cherche pas à en savoir plus, et il n’est jamais jaloux. Wilder David Stephen Ptolemy Glass – trop raffiné, trop bien éduqué dans des institutions hors de prix, trop rationnel et lui-même trop envié dans le secteur littéraire pour être jaloux de qui que ce soit.

Je déteste mentir et, pourtant, je le fais dans une sorte d’automatisme, comme si la vérité n’était pas à ma disposition.

La vérité, c’est-à-dire ?

La vérité est affaire d’imagination.

D’ailleurs, comment expliquer à son compagnon qu’on s’occupe tout à coup d’un ex dont on n’a jamais parlé auparavant ?

Rien que ce « dont-on-n’a-jamais-parlé » éveillerait la méfiance de n’importe quel homme. Peut-être pas celle de Wilder Glass.

Je ne sais pas pourquoi je suis ici. Mais je ne peux pas non plus cesser de venir. Il me faudrait trop de force pour renier celle que je suis, alors je choisis la torture et je viens.

Ici, il y a des pancartes et des affiches partout.

Dans la salle des blouses sont placardées des règles à la noix, sans doute pour éviter que les visiteurs donnent des coups à leurs proches inertes ou leur hurlent dessus pour les faire réagir.

1) En présence du patient, comportez-vous de manière calme, aimable et respectueuse.

2) Évitez les mouvements trop brusques ou les déplacements trop bruyants.

3) Nous ne parlons pas du patient, nous parlons avec le patient.

4) Approchez-vous toujours avec précaution, pour que le patient puisse avoir conscience de votre présence et ne soit pas surpris quand vous le touchez ou lui parlez.

Même entre époux, on ne se comporte pas comme ça l’un envers l’autre.

Pendant ces deux semaines, Henri n’a pas bougé une seule fois. Il n’a pas cillé, pas soupiré, il n’a rien de rien. Pris dans les glaces invisibles des anesthésiants et des antalgiques, réfrigéré par les machines qui abaissent la température de son corps. Toutes les huit heures, on mesure le niveau de la sédation. Moins cinq sur l’échelle de Richmond signifie : hors de portée. À moins trois, il se hisserait jusque dans le monde, à moins un il serait éveillé. Sur le chemin qui le conduit jusqu’à moins un, je l’imagine pataugeant dans le néant noir.

« Prête, Mrs Tomlin ? » La voix du Dr Foss est ténue, respectueuse. Comme il se doit. Sans doute considère-t-il tous les êtres humains comme des patients, des malades plus ou moins atteints.

Je réponds : « Oui ».

Je ne le suis pas. J’ai peur. La peur, cette plante grimpante bourgeonnante, s’enroule autour de mon cœur, de mon estomac, de ma tête, et me crie de m’enfuir au loin, d’aller me cacher dans un recoin sombre.

Le Dr Foss pose sur moi son regard doux, le Dr Foss est un gros nounours du genre Balou. Son chef, le Dr Saul, est plutôt du genre gros connard.

Et il n’est pas vraiment ravi que je veuille assister à la tentative de réveil.

« Vous avez peur, Tomlin – le Dr Saul m’appelle Tomlin, comme s’il était mon adjudant et moi un petit soldat –, votre peur me déconcentre dans mon travail et vous la transmettez à Mr Skinner. »

Le Dr Foss corrige aussitôt : « Ce n’est pas ce que le Dr Saul voulait dire, Mrs Tomlin ».

Le Dr Saul fait volte-face. « Je vous déconseille d’oser affirmer encore une seule fois que je ne voulais pas dire ce que j’ai dit ! C’est une insulte à mon intelligence et, contrairement à vous, je ne la corromps pas par des flatteries. La peur des proches est un vrai poison pour tous ceux qui sont allongés ici, voilà tout. »

Je reste quand même. Dans le rôle du petit soldat ou de la peureuse.

Je respire et, à chaque expiration, j’essaie de propulser ma peur loin derrière l’horizon, à l’autre bout du monde. C’est une technique que m’a apprise un auteur dont j’ai publié le roman. Il y était question d’art martial, de refoulement des souvenirs.

Propulser ma peur au loin. Le Dr Saul a peut-être raison, et ma panique est un poison. Ou peut-être pas. Je préfère ne prendre aucun risque : je suis sans peur, je la propulse au loin, le plus loin possible.

« Prête, Mrs Tomlin, vraiment ? », demande le Dr Foss.

Je hoche la tête. Un mensonge de plus. Expire, Eddie.

Pour être honnête, je ne sais pas ce que je fais ici depuis quinze jours, mais je le fais.

Nous longeons A et B, les différentes sections, un lit dans chaque section, et dans chaque lit un autre destin. Des doigts frémissent, des paupières tressautent – le combat de chacun pour la vie se fait en silence, à mille lieues de la surface.

J’ai lu quelque part que le coma artificiel se trouvait exactement à mi-chemin entre la mort et la vie.

Est-ce qu’Henri pense déjà dans la langue des morts ?

Henri est allongé dans la section C7. Je fais le tour du lit et lui prends la main.

Le Dr Foss réajuste sa cravate, puis retire prudemment les dispositifs de refroidissement appliqués sur le corps d’Henri. « Le cerveau n’aime pas rester inactif aussi longtemps. C’est comme une voiture. Son état ne s’améliore pas parce qu’elle est immobilisée. Les machines veulent qu’on les utilise, c’est comme ça qu’elles fonctionnent correctement. »