Simon le pathétique - Jean Giraudoux - E-Book
Beschreibung

Il y a sans doute beaucoup de Jean dans Simon…. Simon évoque ses années d’études, le lycée et son parcours d’étudiant brillant pour qui tout est facile. Puis, plutôt que de devenir enseignant, un voyage en Europe pour être, de retour en France, le secrétaire d’un sénateur… C’est alors que Simon découvre les jeunes femmes… et l’amour… Soudain, plus rien n’est facile !

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MOBI

Seitenzahl:216


Jean Giraudoux

SIMON LE PATHÉTIQUE

Copyright

First published in 1918

Copyright © 2019 SIN Libris Digital

Chapitre 1

Debout Simon ! On peut écouter debout les derniers conseils de son père. Écoute et retiens : je te ferai répéter.

Je me levai.

– Inutile, Simon, de t’encourager au travail. Ou tu travailleras, ou tu te passeras de pain. Cela est ton affaire et je ne m’en mêlerai plus. S’il te plaît de mourir au pied d’une borne kilométrique, couvert de haillons, libre à toi… Regarde-moi, Simon ! Laisse ces noix.

Je regardai.

– Tu entres dans la lutte avec une chance incroyable. Je t’envie ! Pas de charge : je suis toute ta famille. Pas de tare : ton grand-père était paysan ; il n’y a eu entre lui et toi ni comptables, ni perruquiers, ni maquignons. Ton nom, tu peux en faire ce que bon te semble ; il est neuf ; il n’a jamais figuré sur une enseigne, ni sur le papier où sont enveloppées les côtelettes. Félicite-toi de tous ces privilèges et pose cette pomme.

Je posai la pomme.

– Voici donc mes derniers conseils ! Ne t’imagine pas, parce que tu es boursier, devoir rien à personne. Tu es l’égal de tous ; fais-le sentir aux camarades riches, en les dédaignant. Obéis à tes maîtres, révère-les, admire-les ; mais le jour où tu les sentiras injustes à ton égard, le jour où ils favoriseront un moins digne que toi, un cancre, un fort en thème – réclame ! Réclame, et pose cette pêche. Avant tout, Simon, sois digne. Quand tes professeurs te prieront de bourrer le poêle, d’ouvrir la fenêtre, d’essuyer le tableau, refuse sèchement ; ils n’y reviendront pas. Tu ne vas pas au lycée pour doubler le concierge. Tu le sais pourquoi tu vas au lycée ?

Je le savais. Pour faire des études parfaites. Pour devenir préfet, ministre.

– Tu vas au lycée pour ne pas perdre tout à fait ton temps. Chaque soir dans ton lit, répète-toi que tu peux devenir Président de la République. Le moyen en est simple ; il suffit que tu sois le premier partout ; et tu l’as bien été jusqu’ici. J’ai terminé. Répète.

– Ce n’est pas la peine, père, j’ai compris.

– Suis-je ton père ? Vas-tu répéter ?

– On répète des leçons.

– Voilà l’enfant pour lequel je me suis tué ! Regardez ces petites mâchoires, ce petit front. Nous allons voir de nous deux quel est le plus entêté !

Nous voyions seulement, d’habitude, quel était le plus fort. Déjà j’étais chez moi barricadé. J’achevai ma malle, puis je fis l’ordre dans ma chambre. J’effaçai toutes mes traces, je remis tous les meubles aux places où je les avais découverts voilà dix ans. Malgré la surveillance, j’étais parvenu à écarter mon lit de la cloison suffisamment pour m’endormir, à ma guise, dans un sous-marin, sur un radeau, dans une île. Je supprimai tout océan, je repoussai le lit contre le mur. L’enfant moins téméraire qui m’y succéderait pouvait s’étendre sans risquer la tempête et la mort. Pour le cas où jamais je ne reviendrais, je ne voulus laisser, par orgueil, que les empreintes d’une grande personne – une carafe, un encrier, un buvard avec ses marques, et j’enfermai tous les jouets dans un placard, dédaignant sans remords les favoris même auxquels j’avais juré qu’ils m’escorteraient dans la vie. – Un poulet qui change de basse-cour ne doit pas arracher toutes ses plumes, recommandait mon livre de Lectures pratiques au chapitre des Émigrants. Mais je dédaignai ses préceptes. Ni la faim, ni le vertige ne m’effrayaient aujourd’hui. Je rouvris ma malle pour en retirer d’inutiles pots de confitures, d’inutiles jerseys et la vieille montre sans rouages. Dans le monde où j’entrais maintenant, il faut une montre qui marche, une montre de bataille, ou s’en passer. Je ne gardai que mes compas, que ma boussole, que les vêtements indispensables pour une expédition au pôle, à l’équateur – le trousseau, en un mot, requis par les économes du lycée. Il ne resta plus de moi, au bout de cinq minutes, qu’un enfant dépouillé de ses ordres étrangers, de sa machine à dessécher la mer, de ses canons, qu’un garçon décidé à tout, avec douze mouchoirs, six chemises de madapolam et un béret – qu’un mousse, en somme, qu’un fils d’Iroquois, qu’un orphelin.

Mon père alors m’appela :

– Viens voir tes professeurs, Simon !

Je les vois encore, ils venaient me dire adieu. Je ne les vois bien qu’aujourd’hui. Eux toujours en guenilles, je les vois soudain avec des cravates blanches, des rabats en dentelle, des chaussettes de soie. C’est là effet de la reconnaissance, sans doute, mais que ne leur dois-je pas ? Au village, puis au lycée, je n’ai trouvé pour me protéger et m’instruire que des êtres parfaits. Jusqu’à ce que je fusse devenu moi-même un homme, l’occasion m’a été refusée de connaître un homme méchant, menteur ou envieux. Je pensais que l’hypocrisie, la vanité, la lâcheté étaient des défauts d’enfants. Mes deux maîtres étaient justement trop modestes, trop parfaits, tous deux avaient vu leur vie se briser au départ et ils m’avaient avoué et remis, à moi si jeune, et pour en faire ce que je voudrais, toutes leurs pauvres ambitions. Le premier, gloire du séminaire, avait un jour quitté les ordres pour épouser une laveuse. Trois années il avait cassé les cailloux, puis scié le bois, puis vendu le cresson, les cèpes. Il se rapprochait peu à peu de la forêt, du vagabondage, quand le maire l’avait sauvé. – Une commune libre-penseuse s’honore, avait écrit le maire, de ramasser ce que Dieu rejette ; et il l’avait nommé trésorier de l’hôtel de ville. Mon père lui proposa de me donner chaque après-midi, pour un franc, une leçon de quelques heures. J’avais huit ans. La séance dura bientôt pour le même prix jusqu’au soir. Mes devoirs corrigés, il s’établissait dans le fauteuil, s’étalait, éternuait sans priser, le tabac coûtant cher, et me confiait tout ce qu’il n’avait pas eu le cœur de révéler à ses trois fils, apprentis boulangers tous trois, ou à sa fille, pauvre idiote – un peu de philosophie, pour que je n’arrive pas à dix ans sans savoir ce qu’est l’âme, un peu d’anatomie, pour que je ne connaisse mon petit corps qu’en raison d’un corps parfait. Il me parlait aussi des quatre éléments : du feu, qui sous certains Grecs créait le monde ; de la terre, qui n’existe peut-être pas, qu’on touche là, mais qui sans doute est ailleurs ; de l’eau, sorte d’air liquide ; de la mer, dont il m’expliqua le flux, quand soudain ses abîmes se gonflent d’air, le reflux, quand la lune attire les flots vers le centre de sa masse. Il réservait justement la lune et l’air pour l’été, il préparait déjà sur sa carte du ciel les excursions nocturnes pour lesquelles il s’était acheté, folie, une pèlerine doublée de soie, quand mon père crut remarquer qu’il me donnait l’accent tourangeau. C’est le plus faible accent de France. Mon père le jugea trop fort pour son fils, et me confia à l’instituteur… Le magasin, par chance, reprit le capuchon…

L’instituteur n’avait pas d’accent, mais il n’avait pas de voix. Je ne l’ai jamais vu qu’essoufflé, enroué. Toujours bancal aussi, toujours boiteux, toujours gaucher. Premier dans tous ses examens écrits, il n’avait eu qu’à paraître, à l’oral, pour être refusé. De plus, il était ridicule, car il affectait d’être homme de sport : à tout propos il courait au pas gymnastique suédois, selon les manuels officiels ; il sautait à pieds joints chaque menu obstacle, un journal, un chapeau tombé – le sien presque toujours. Mais il m’entraîna à passer tous les oraux qu’il avait manqués dans sa vie. L’oral de Saint-Cyr – avec toutes les dates de l’histoire du monde, et y compris, en dépit même du programme, les peuples d’Orient ; y compris, combien je lui en sais gré ! ces Hindous qui jadis envahirent l’Europe, escortés du chien et de la poule, et portant sous leur bras, comme un simple Français devait le faire, dans un chapeau, du cèdre, qui le plant du pêcher, qui le cerisier, qui la rose. – Il faut que chaque année depuis l’an 1200 vous dise un fait précis, m’expliquait-il. Pour les jours nous avons l’éphéméride… D’ailleurs il m’apprenait par ruse des extraits de l’éphéméride… L’oral du concours des employés de l’hôtel de ville de Paris – pour lequel (je n’ai jamais compris le lien entre Paris et cette faune), il m’enseigna le poids, l’ossature, le nombre des griffes, des ailerons de tous les monstres préhistoriques que l’abbé ne semblait connaître que de vue… L’oral des candidats météorologistes en Tunisie – qui consistait à répéter que nous vivions sous un régime parfait, et à nous féliciter de notre siècle, de notre pays : la France était par excellence la contrée où toute faute, tout mérite est estimé et payé à sa valeur. On n’y torture plus : chacun avoue de bon cœur ses crimes. On n’écartèle plus : on guillotine. Quand un pauvre vole un pain, les spectateurs conspuent la boulangère et font une collecte. Grâce aux associations amicales règne la liberté, presque partout l’amitié ; la France est le pays des amis ; le vin, le doux climat les encouragent… L’oral de la Surveillance des hospices de Lyon – pour lequel on exigeait toute la géographie : mon maître ne mentionnait d’ailleurs de nos villes que leurs richesses, leurs gloires ; sur son atlas, à partir de vingt mille habitants, pas une cité qui ne devînt, marquée de rouge, de bleu, de jaune, un joyau, comme sur les cartes d’albâtre qu’échangent les rois dans les expositions ; il ne détestait pas les départements limitrophes du nôtre, et quand je diminuais à dessein leur population, il rectifiait… L’oral des pointeurs des Établissements de l’Inde, redouté pour ses questions d’histoire, et, en histoire, il se garda de me dire qu’Alexandre buvait, que Jean Bart savait à peine signer son nom, qui n’était pas d’ailleurs Jean Bart. Quand un homme connu dénouait un nœud gordien en le tranchant, faisait tenir un œuf debout en le cabossant, il trouvait cela génial, il s’extasiait. Mais il me dissimulait jalousement tout ce qui eût pu excuser le connétable de Bourbon, ou Grouchy, ou Bazaine. De sorte que je partais pour le lycée avec les armures de tous mes héros fourbies à neuf et celles de mes traîtres vernies de noir.

Tels étaient les deux maîtres venus pour m’embrasser, mais, intimidés par mon père, c’est à lui qu’ils souhaitèrent heureux voyage, c’est à lui qu’ils dirent adieu. Je les vois, ô ma Jeunesse, avec de grands manteaux pourpres, avec des douillettes à crevés, des boucles d’or ! Puis ils partirent, d’un pas affairé mais au hasard, l’un vers le bourg, pour monter, l’autre vers la campagne, pour descendre. Ils ne m’embrassèrent pas. L’un rencontra la diligence à vide, cent mètres plus haut, et l’autre, cent mètres plus bas, voulut en vain m’apercevoir parmi les vitres miroitantes. Ils ne m’ont jamais écrit non plus, ils ne m’ont rien légué à leur mort, et les trois garçons boulangers se partagèrent l’herbier, les papillons. Les professeurs sont égoïstes, je n’étais pas tout pour eux.

– En route, dit mon père. Ton trajet est simple. Laisse-toi aller.

Je me laissai aller, la voiture me débarqua juste avant la nuit dans une petite ville d’où une carriole me conduisit à un bourg, et un cabriolet à une gare perdue. Je ne m’effrayais pas de voir qu’aller vers la vie et l’humanité c’était aller vers des régions de plus en plus désertes dans des voitures de plus en plus petites et hautes. Il pleuvait. Je ne m’en tourmentais que pour ma malle sous l’averse et je ne m’habituais point à l’idée que les voyageurs dussent se séparer de leurs bagages. Le petit train me déposa dans une sous-préfecture : si je n’avais été qu’au collège et non au lycée, si j’avais été de moitié moins ambitieux, mon voyage était terminé. Il fallut changer une fois encore et attendre deux heures dans la salle sans feu où un soldat me fit boire du vin afin d’arrêter mes larmes et m’enveloppa de son cachenez pour que mes dents ne claquent pas. Il m’a dit son nom, son matricule ; je les ai sur un carnet. Dans le train direct, vers minuit, à défaut d’autres fantassins, il me confia à un wagon d’artilleurs. Je dus me tenir debout, car ils étaient étendus sur les banquettes et ne bougeaient pas. Tout bruissait, tout résonnait ; j’avais l’impression de venir au lycée par un tunnel. Il était une heure et non minuit trente quand j’arrivai : je ne pouvais me consoler de ces trente minutes gâchées. Je ne savais pas que les trains parfois sont inexacts et je me croyais la victime de leur premier retard. Par bonheur, ma malle était déjà au pied de mon lit, où je pus monter grâce à elle. J’en redescendis pour compter les chemises, mais pas une ne manquait, et ce n’est pas cette nuit-là encore que je connus le désespoir…

Mon lycée, de briques et de ciment, était tout neuf. À tous les étages, la clarté, l’espace, l’eau. D’immenses cours sans arbres. D’immenses dortoirs dont les fenêtres donnaient sur le terrain d’une caserne. Au lever, en voyant au-dessous courir et manœuvrer ces uniformes, on avait l’impression qu’après la classe au second étage, après l’étude au premier, à midi l’on sortirait soldat. La sonnerie du clairon au réveil et au couvre-feu, une demi-heure avant notre lever, une demi-heure après notre coucher, encadrait la journée d’une marge, d’un temps neutre et libre pour lequel nous réservions nos gambades, nos folies. Je trouvai tout en abondance : dans mes rêves les plus heureux, ce que j’avais juste imaginé, c’était le lycée. Les poêles ronflaient à rouge. Chaque étude possédait des dictionnaires historiques, sa bibliothèque, son atlas. J’eus le jour même trente volumes, sur lesquels j’écrivis mon nom ; j’eus d’un seul coup vingt professeurs.

Travail, cher travail, toi qui terrasses la honteuse paresse ! Travail d’enfant, généreux comme un amour d’enfant ! Il est si facile, quelle que soit la surveillance, de travailler sans relâche. Au réfectoire, alors qu’on distribuait les lettres, j’en profitais, puisqu’on ne m’écrivait jamais, pour relire mes cahiers. Le jeudi et le dimanche, pour éviter la promenade, je me glissais à la Permanence. Ce nom vous plaît-il autant qu’il me plaisait : travail permanent, permanente gloire ! Dans les récréations il suffisait, sans même dissimuler son livre, de tourner lentement autour d’un pilier selon la place du répétiteur qui faisait les cent pas. Je me levais chaque matin à cinq heures avec joie, pour retrouver, dans mon pupitre, le chantier de mes thèmes, mes feuilles de narration éparpillées, mais déjà portant leur numéro, comme les pierres d’un édifice. Le jour était souvent gâché par la vaccination, la gymnastique, mais toujours il restait la nuit. Je me couchais, j’attendais. La caserne était endormie. Les clairons des sociétés civiles qui s’exerçaient dans les prairies voisines, sonnant à cette heure, sans dignité, la soupe ou la visite, se taisaient enfin… J’attendais. Je savais que la journée, avant de s’évanouir, me laisserait la solution du problème, qu’elle ne mourrait pas sans dévoiler le sens de la phrase latine la plus mystérieuse à cet enfant silencieux et nu, sans langage, sans tunique, qui pouvait être aussi bien un enfant romain, un enfant toscan. Je savais que les fautes d’orthographe oubliées devaient apparaître sur le mur, en caractères géants, que les barbarismes bossus, les solécismes émaciés, envoûtés dans le grec pur et ferme de mon thème, allaient s’en dégager et, grimaçants, se laisser prendre, les gallicismes revenir vers moi, déconfits, en tenue française, de leur équipée aux mondes antiques. Il ne me restait bientôt plus que des cahiers apaisés, des devoirs lisses, une mémoire soumise ; je pouvais, sans scrupule, me livrer à tous les rêves qui se pressaient maintenant autour du seul élève éveillé et ne pouvaient plus pénétrer que par moi dans le cœur de la nuit… Onze heures ! Le veilleur passait ; il n’y avait, contre sa lanterne, contre sa tournée aveuglante, que les ombres fuyantes des quatre colonnes de fonte, que quatre demi-secondes d’ombre. Il s’arrêtait devant mon lit, soupçonneux, je retenais mon souffle, je ne réfléchissais pas que les dormeurs eux aussi respirent et qu’ainsi, s’il était bon veilleur, il ne pouvait que me croire mort.

Chers professeurs, les amis de la concorde, qui vous êtes pourtant rangés à mon côté contre le censeur, et m’avez sauvé quatre fois de son conseil de discipline. Ce n’est pas seulement parce que j’étais toujours premier ; il faut que toute classe ait son premier, comme elle a son dernier, et son menteur, et celui aux jambes maigres qu’on appelle tombé du nid. Mais je me rendais compte qu’ils estimaient plus encore que le labeur, l’aisance de l’esprit, l’indépendance. J’étais respectueux sans humilité, zélé sans zèle. J’avais une écriture haute, nette, des cahiers à double marge, de sorte que la correction n’y devenait pas une tache infamante, mais la variante, mais un appendice. Je ne demandais jamais à répondre, mais interrogé, je me levais, et tout droit, et je ne feignais pas de m’asseoir sur l’encrier de la table voisine. Libéraux, ces hommes avaient de la reconnaissance envers cet enfant libéral. Ils ne me tinrent pas rigueur de ne jamais m’attarder à leur chaire, la récréation sonnée ; de ne jamais accepter leurs invitations pour le dimanche, comme si j’étais le perpétuel invité de mes camarades… Ils m’estimaient.

– Simon, me dit l’un d’eux, vous qui êtes la conscience de la classe…

Ils me chargeaient donc de décider tout ce que tranche une conscience, s’il fallait reculer la composition, ouvrir la fenêtre, si Tibulle vraiment l’emporte sur Properce. De mon côté, dans les moments critiques, je leur prêtais tout mon appui ; je faisais en sorte qu’expirât sur moi, par une réponse brillante, par une condamnation improvisée de l’amour de Didon pour Énée, la mauvaise foi des inspecteurs d’académie, des inspecteurs généraux. Je leur offrais les souvenirs de départ, que j’ai choisis les sept années, j’y songe trop tard, parmi des objets qui se complétaient, comme s’ils étaient destinés à la même personne. À part le cendrier, qui recueille encore des cendres à Tarbes, je crois d’ailleurs que tout entier le nécessaire de fumeur, aujourd’hui, se retrouve à Paris, dispersé dans les cinquièmes autour de Rollin et de Chaptal. Je n’étais point ingrat ; je quittais les rangs pour saluer le maître de l’an passé, je me tournais avec complaisance vers le maître de l’année prochaine ; je saisissais l’occasion de lui rapporter au milieu de sa classe une Andromaque ou un Britannicus par lui prêtés ; il me reconnaissait, il me disait un mot aimable sur Racine, il me faisait un sourire d’entente :

– Vous êtes un peu notre bien, Simon.

Un peu ; pas beaucoup. J’appartenais à mes camarades. Je n’avais point de sentiment qui ne pût s’épanouir à l’aise dans les limites de ma classe. La classe précédente était déjà si vieille, si vulgaire ; elle avait laissé rider sur elle nos enthousiasmes, notre science ; il nous fallait la chasser devant nous, à chaque fin d’année, comme un serpent chasse sa peau – la classe inférieure si enfantine, si brouillonne, si dégingandée dans nos défroques. Deux autres générations en somme. La nôtre était plus robuste aussi, plus habile à la course, à la lutte, et j’en étais le plus rapide, le plus fort. Notre file éclipsait les plus anciennes files quand nous partions pour la promenade, les deux mêmes élèves toujours en tête, comme s’il eût fallu des guides attitrés pour suivre l’unique avenue, et c’était aussi mes deux meilleurs amis, comme s’ils conduisaient pour moi : Gontran, inégal, paresseux l’été, qui, par un devoir raturé, inachevé, parvenait à un quart de point, dans les compositions finales, de ma copie parfaite – avec Georges, qui ne savait que dépeindre les forêts, et dans toute narration parvenait à glisser la description d’un taillis, ou d’un étang entouré de futaies, à la rigueur d’une oasis. Nous étions aussi plus unis que dans toute autre classe ; il est ainsi des générations où ne vit aucun hypocrite, aucun espion. Chacun de nous avait un ami qui sortait avec lui de l’étude si le répétiteur le mettait à la porte. Unis dans les périodes de révolte où nous nous enivrions du souvenir de toutes les émeutes historiques, celles de Prague, celles du lycée de Nantes – crises où nos camarades se reposaient sur moi du soin de les venger, et c’était fait le soir même. Époque héroïque où nous étions persécutés par le censeur, qui interdit finalement les billets échangés entre élèves des grandes et des petites cours. Le lendemain de son arrêt, il eut l’imprudence de venir assister à notre classe d’histoire. C’était un ancien cuirassier qui avait chargé à Reichshoffen. Interrogé sur le bassin du Danube, j’affectai de parler des pays annexés. Il m’interrompit brusquement :

– Vous ne bavarderiez pas à tort et à travers de l’Alsace, fit-il, si vous saviez ce que c’est.

Je me tournai vers lui.

– Ce que c’est ? C’est une province que nos pères ont perdue.

Il était à cheval sur sa chaise ; il l’agita. Il releva d’un geste son haut de forme qu’il avait posé, ainsi qu’on pose son casque, contre un pied de la chaise : il allait charger. La classe trépignait.

Le professeur tenta de détourner l’orage vers une contrée lointaine…

– Parlez-moi du Soudan, de son avenir…

Mais d’une voix déplorable je déniai tout avenir à nos colonies… Ce qui manquait à la France, ce n’était pas le caoutchouc, les arachides, c’était le houblon, les filatures, c’était les cigognes. Le censeur se dressa, tout pâle. Il étendait déjà vers moi sa main desséchée, cette main qui eût interdit à Pylade de répondre à Oreste, à Schiller d’écrire à Goethe – mais le tambour de la récréation roulait devant notre porte et ma génération en profita pour sortir avec les honneurs de la guerre, au grand galop.

Unis dans les trimestres où le travail devenait, sans qu’on sût pourquoi, une griserie. Toute notre troisième, par exemple. Le professeur titulaire était mort pendant les vacances, comme meurent tant de professeurs, et dans sa chaire la classe trouva un nouveau maître plus jeune, fils de professeur lui-même, imberbe et chétif, né au cours d’une année scolaire sans doute. Il venait en disgrâce d’un lycée où ses élèves l’obligeaient à ne marcher qu’entre deux lignes tracées à la craie entre son fauteuil et son tableau, et pendant les éclipses de soleil brûlaient sa chaise pour noircir des verres. Incertain d’abord, tout inquiétude et tout espoir, essayant de lire sur nos visages si nous étions trente disciples ou trente bourreaux, nous tournant à dessein le dos, courage suprême, pour voir comment nous en profiterions. Plusieurs d’entre nous, sur le modèle des cow-boys qui laissent, pour tirer, leur revolver dans le veston, claquaient des doigts les mains dans les poches. Il frissonnait sans se retourner, secouant des épaules ces balles anonymes. Mal habillé, mal renseigné, il me traitait sans déférence et je trouvais un grand charme à cet incognito. Je l’attendais au concours d’ouverture. Il osa, ce jour-là, nous donner un sujet sentimental : l’amour d’Orphée et d’Eurydice. Il jouait toutes ses cartes : il voulait sortir de la composition déconsidéré ou admis. C’était le matin, je fus inspiré, je composai un poème du moyen âge. – Las, Orphée ! disait Eurydice. Aimable Orphée ! Doux ménestrel. Le roi d’Outopia me veut. Je vous veux, et ne veux rien autre !… Orphée se lamentait dans la même langue correcte et mesurée, s’accompagnant, lui, sur la viole. Le lendemain, notre maître arriva avant l’heure, les joues rouges ; sans attendre les leçons il lut aussitôt ma copie, et celle de Gontran, qui avait fait d’Eurydice une amie de Louis XV, d’Orphée un comte bourguignon. Il lut celle de Gratien, où Orphée était un Persan, celle de Georges, qui intervertissait les rôles et laissait enlever Orphée, dans une clairière, naturellement, par les femmes de Bactriane. Chacun de ces devoirs était pour lui une déclaration d’amitié, de zèle. Chacun sous un masque, nous nous engagions pour un an à la fantaisie qu’exigent les humanités ; nous nous engagions à être originaux, à être une classe où l’on ne copiait point et, de ce jour, il vécut à l’aise. Il se retourna sans péril vers sa chère troisième qu’il ramenait enfin de l’enfer. Encore au large dans sa liberté, il allait vers le tableau par des détours infinis, longeant les fenêtres. Il goûtait à chaque heure la joie de nous trouver attentifs, et, en fait de voluptés classiques, déjà trop avertis. Il nous tendait à dessein des pièges pervers dans lesquels eût donné peut-être toute autre classe, mais, en vain : nous savions toutes les expressions ambiguës, nous connaissions toutes les effigies marquées au revers du mot le plus usé…

– Comment se fût appelé, sous Louis XIV, un gentilhomme austère, puritain, mais d’esprit libre ?

– Un libertin ! criait la classe.

– Et La Fontaine, qui ne croyait pas ?

– Un mécréant !

Il flattait le lyrisme de nos narrations, nous modérant à peine quand nous comparions le profil d’une colline à la ligne d’un jeune sein. Il accepta notre mode des dialogues, car dans nos devoirs, fatigués de s’écrire, les auteurs célèbres, désormais, se parlèrent. Molière et Racine, Figaro et Scapin, Hérodote et Chateaubriand eurent enfin, sur un terrain neutre semé d’asphodèles, l’explication que tant de faux amis et de siècles avaient différée. Entrevues qui n’aboutissaient pas toujours, comme celle de Victor Hugo et de Napoléon III, de Médée et de Jason. De même qu’en géographie, pour étudier la moindre Cévenne ou le moindre Puy, nous dessinions toujours à son côté la coupe de l’Himalaya, nous mesurions ainsi à leur plus grande échelle – Prométhée pour l’audace, Bayard pour l’honneur – chaque homme, chaque sentiment. Chacun de nos petits héros, à l’autre bout du temps, eut, pour l’équilibrer, le plus illustre contrepoids. Les grands hommes pour nous n’existèrent plus guère que par couples, et maintenant encore j’appelle difficilement une ombre solitaire du champ où nous les avons couchées par deux, Grisélidis près d’Andromaque, Bérénice près de Mancini. À Napoléon lui-même, dans son île, ainsi que l’on fournit au lion en cage son caniche, nous accordions un petit général blessé, Philoctète, Bélisaire. Ou encore le Sphynx d’Égypte trouvait devant lui un Sphynx vivant, et tous deux se confiaient, interrompus par les plaintes des Colosses – seules les Pyramides se taisaient en somme cette nuit-là dans la vallée du Nil – qu’un jour, sur le bord d’un fleuve pacifique et sinueux, ces Gaulois hirsutes et bruyants, subitement rasés, ou à peu près, subitement les plus polis, entreprendraient de rebâtir les sept merveilles du monde, un phare d’Alexandrie en fer ajouré, des jardins suspendus sur des buttes, un Panthéon, un Odéon…

Cinq ans, six ans passèrent ainsi, la durée d’une croisade, la durée de la Révolution ; les arbres plantés à mon arrivée dans les cours avaient déjà toutes leurs feuilles. Si ma vie devait s’écouler à cette vitesse, j’avais devant moi l’éternité. Enfant, l’on profite de l’immortalité la plus passagère. J’étais patient, consciencieux, minutieux comme ceux qui sont assurés de vivre cent ans. Je conservais mes vers latins pour les relire vers 1980, dans mon extrême vieillesse, mon discours en prose rythmée sur les émeutes pour le remettre en 1930 à mes fils, en 1948 à mes petits-enfants. Je ne me hâtais pas, je n’apprenais à connaître chaque année que les auteurs du programme, à l’exception des auteurs étrangers, tous égaux en inutiles familiarités, en lyrisme sans âge, dont on pouvait lire sans progression l’œuvre éparpillée au hasard par l’économe dans les bibliothèques, Camoëns en sixième, Byron en septième étude. Je ne sortais jamais, je recevais peu de lettres ; c’était l’époque où l’on modifiait tous les six mois la vignette de nos timbres-poste : il est des modèles que mon père ne trouva pas le temps d’employer. Enfin, en rhétorique, le vieux siècle s’effondra, au milieu d’une année scolaire, au milieu d’une semaine, malgré l’empereur d’Allemagne, vous vous rappelez, qui voulait le soutenir encore un an. Tous ceux qui n’avaient été jusque-là pour notre classe que de proches aînés, Lamartine, Michelet, Hugo, passèrent le second cercle du Styx. Je me dégageai d’eux. Je renonçai, par des généalogies fictives, à me faire le cousin de Vigny, le petit-fils de Chateaubriand… Ce fut une tente qui s’abattait et ensevelissait tous nos aînés. Mais, tout seuls, nous n’avions pas peur…