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Anaïs Marrengo, adolescente de quinze ans, est portée disparue. Le dernier endroit où elle a été aperçue ? L’exposition sur les impressionnistes du Musée des Beaux-Arts de Brest. La police peine à obtenir une piste sérieuse lorsque se présente au commissariat Camille, jeune historienne d’art étudiant les habitudes des visiteurs dans les musées. Le séduisant lieutenant Alex Cavaro pourra compter sur la perspicacité, la persévérance et la détermination de cette pétillante rousse – aidée par les joyeux membres de sa colocation de Plougastel-Daoulas – pour avancer dans son enquête. Il découvrira bien vite que, comme dans les œuvres de Monet, les impressions sont souvent trompeuses…
Avec cet excellent premier roman policier, qui a remporté le PRIX POLAR LE ROZ & LE NOIR de Perros-Guirec 2023, à l’intrigue bien ficelée et aux personnages attachants, Laure Le Mével nous montre tout son talent, alliant ses connaissances et sa passion pour l’art à son amour de la Bretagne et de sa ville natale de Brest.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Née en août 1989 à Brest, Laure Le Mével réside aujourd’hui sur la belle presqu’île de Plougastel-Daoulas. Amoureuse du Finistère, il était pour elle indispensable de camper son intrigue au cœur de ses superbes paysages et de l’activité culturelle foisonnante de la métropole brestoise. Ses études au Canada en Communication et Histoire de l’Art l’ont inspirée pour ce roman, tout comme la merveilleuse colocation pleine de rires, d’amitiés et de romances qu’elle a expérimentée, et au sein de laquelle elle a rencontré son futur mari. Également peintre, Laure a remporté plusieurs prix artistiques.
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Seitenzahl: 258
Veröffentlichungsjahr: 2023
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CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Pour Papé qui m’a donné le goût d’écrire et aurait aimé lire ce récit,
Pour la joyeuse bande des colocs Wilderton qui a inspiré cette histoire.
Musée des Beaux-Arts de Brest, 15 octobre, 17 h 30
En ce début de vacances de la Toussaint, les visiteurs commençaient à arriver tranquillement au musée des Beaux-Arts de Brest. La nouvelle exposition sur les impressionnistes et leurs précurseurs rencontrait un certain succès et des gens de tous âges s’arrêtaient ici et là pour commenter une toile de Monet ou un croquis de Renoir. Dans un coin de la salle dédiée aux peintres romantiques et réalistes, prédécesseurs des artistes impressionnistes, une jeune femme vêtue d’un jean et d’un chemisier blanc griffonnait fébrilement avec un stylo-plume sur un grand bloc-notes. Entre deux flux de visiteurs, elle saisit par habitude une longue mèche de cheveux roux qui lui tombait devant les yeux et la rattacha distraitement dans le vague chignon qui ornait le haut de son crâne. Depuis 14 heures, à savoir l’heure de réouverture du musée après la pause méridienne, elle observait et notait sans cesse les déplacements, les mouvements, les attitudes et les échanges des visiteurs. Son calepin était déjà rempli d’annotations et croquis esquissés rapidement.
Après l’histoire de l’art, Camille avait étudié la sociologie avant de s’orienter vers la médiation culturelle. Fascinée par les interactions sociales, elle analysait les comportements humains au sein des lieux culturels, et plus particulièrement les musées d’arts, tels ceux des Beaux-Arts et d’Art contemporain. En partenariat avec le musée de Brest, elle venait régulièrement observer les visiteurs afin de modéliser des comportements types et de mieux comprendre le rôle social des musées. Ses recherches avaient aussi pour objectifs de proposer à terme de nouvelles dispositions d’expositions plus adaptées aux attentes et aux besoins des différents publics.
Le musée des Beaux-Arts de Brest se situait au 24, rue Traverse. Depuis qu’elle avait lu les aventures de Harry Potter, Camille aimait s’imaginer que toquer sur l’une des pierres du musée lui ouvrirait un monde magique, le chemin de Traverse étant l’une des rues emblématiques des romans de J.K. Rowling. Même si elle jouait de temps à autre au jeu de tapoter discrètement sur la façade, elle n’avait jusqu’à présent trouvé aucune entrée secrète. Qu’à cela ne tienne, les nombreux tableaux que proposait le lieu lui suffisaient amplement pour laisser vagabonder son esprit vers d’autres contrées fantastiques. Si le nom de la rue pouvait laisser libre cours à l’imagination romanesque, en revanche, l’architecture du bâtiment ne faisait pas rêver au premier abord. En effet, comme une grande partie de la ville de Brest, l’ancienne bâtisse du musée des Beaux-Arts n’avait pas survécu à la guerre de 39-45. La nuit du 4 au 5 juillet 1941 lui avait été fatale. Les bombardements avaient provoqué un gigantesque incendie qui avait détruit la plupart des collections. Les toiles devaient pourtant être évacuées les jours suivants, mais seule une petite partie d’entre elles avaient eu le temps d’être mises en sécurité à Penmarc’h. Après la guerre, un nouveau musée avait été édifié selon l’architecture de la reconstruction de Brest. Les grands murs en béton étaient alors de mise, bien loin du charme gothique du chemin de Traverse dans lequel évolue le petit sorcier à lunettes. Malgré la configuration un peu stalinienne du lieu, Camille aimait passer du temps au milieu des œuvres. Elle espérait que ses recherches et leur exploitation permettraient d’attirer davantage de visiteurs et susciteraient l’envie, même auprès des publics les plus éloignés de ce type de structure.
Camille regarda l’heure sur son téléphone. Quatre heures déjà qu’elle prenait des notes, il était grand temps d’arrêter. De toute façon, elle n’avait plus de place dans son carnet, la journée avait été productive et elle avait récolté beaucoup d’informations. Ramassant ses affaires, elle mit sa besace en cuir en bandoulière et récupéra son vélo rouge à la sortie. Pédalant à toute allure, elle rentra chez elle. En empruntant le pont Albert-Louppe qui lui permettait de rejoindre Plougastel-Daoulas, le vent lui fouetta le visage. Elle jeta un coup d’œil par-dessus la balustrade d’où elle pouvait voir une eau vert bouteille qui s’étendait à perte de vue. Décidément, elle habitait dans l’un des plus beaux endroits du monde, pouvoir contempler chaque jour cette étendue d’eau dont les couleurs variaient au gré du temps et des marées étaient une vraie chance. Dans la dernière côte qui menait jusque chez elle, son esprit s’en retourna au musée. Il lui tardait d’agencer et d’analyser toutes ses notes de la journée pour voir ce qu’il en ressortait.
22, rue de la Citadelle, Plougastel-Daoulas, 15 octobre, 22 heures
La nuit était tombée, accompagnée d’une bruine épaisse coutumière à cette saison. Au milieu de cette obscurité humide, les fenêtres éclairées d’une grande bâtisse en pierre offraient une atmosphère chaleureuse. À travers l’une d’elles, on pouvait apercevoir une silhouette, surplombée d’un chignon flou, penchée sur un bureau. Absorbée dans ses pensées, Camille mordilla le bout de son stylo dont l’état laissait supposer que ce n’était pas la première fois qu’il subissait ce type d’outrage. Malgré tous les avantages de la technologie, elle préférait travailler à l’ancienne plutôt que de taper ses notes sur son ordinateur. Le rythme de la plume l’aidait à structurer ses idées et à les agencer, ce qui n’était pas une mince affaire. Dans un soupir, elle regarda l’heure et regroupa les innombrables feuilles qui jonchaient le dessus de son bureau. Elle devait être en forme pour aller donner son cours à l’université le lendemain et ne souhaitait pas se coucher trop tard. Le bruit assourdissant provenant de la chambre mitoyenne de son colocataire ne laissait pourtant que peu d’espoir dans ses possibilités d’endormissement rapide. Tout en tressant ses longs cheveux roux pour la nuit, précaution préférable si elle ne voulait pas perdre un temps fou à les démêler le lendemain matin, elle se dit qu’il faudrait prochainement songer à déménager. À vingt-huit ans, indépendante financièrement grâce aux cours qu’elle donnait, il était plus que temps qu’elle ait son propre appartement. Cela était d’autant plus vrai que ses travaux de recherche lui demandaient beaucoup d’investissement et de concentration, ce qui n’était pas la préoccupation première de ses colocataires. Pourtant, elle ne pouvait se résoudre à quitter cette maison improbable dans laquelle elle était arrivée six ans plus tôt. En s’installant à Brest, pour sa première année en histoire de l’art, elle avait été séduite par cette petite annonce mise en ligne sur Leboncoin : « Recherche un(e) colocataire sympathique et sociable pour partager la vie de six autres joyeux lurons dans une maison pleine de charme à quelques minutes de la plage. Amitiés et fous rires garantis. » Les photos du vieux corps de ferme, réhabilité en auberge espagnole, avaient fini de la convaincre et c’est ainsi qu’elle avait déposé ses bagages au 22, rue de la Citadelle à Plougastel-Daoulas, à une vingtaine de minutes du centre-ville de Brest. Amenée à travailler régulièrement à Quimper pour ses recherches en histoire de l’art et ses cours à l’université, elle avait estimé cet emplacement sur la presqu’île idéal pour ses trajets. Elle y trouvait tout le charme de la vie sauvage avec les commodités d’un bourg actif et convivial, ainsi que la proximité de la métropole où elle pouvait même se rendre à vélo. Ce quartier de Keraliou était situé au nord de la presqu’île, en face de Brest, zone principalement connue pour ses viviers de coquillages. Elle avait surtout été séduite par le charme qui se dégageait de la côte. Entourée d’eau, la pointe regorgeait de petites criques où elle aimait bien s’asseoir, coupée du monde. Si la maison n’avait pas de vue directe sur la mer, cette dernière était accessible en quelques minutes à pied, ce qui permettait de profiter de baignades tardives et de pique-niques sur la grève dès que le temps devenait plus clément. L’hiver, lorsque le vent et les vagues se déchaînaient, il faisait bon de se réfugier au cœur des gros murs de pierre du corps de ferme pour profiter de la convivialité qui y régnait.
Si ce logement ne devait être que provisoire, le temps de pouvoir se payer un appartement pour elle seule, la situation était finalement devenue pérenne pour la jeune femme. Au fil des années, certains étaient partis, d’autres étaient arrivés, mais Camille, elle, restait. Benjamine de la maison quand elle avait débarqué avec ses valises, elle était aujourd’hui la plus âgée, celle qui veillait à ce que chacun s’acquitte de ses tâches ménagères, consolait les pleurs et accueillait les confidences.
La jeune femme enfila le short et le tee-shirt trop ample qui lui faisaient office de pyjama et se glissa dans ses draps. Essayant de faire abstraction des bruits de la chambre d’à côté, talent acquis au fil des années et renforcé par une paire de boules Quiès, kit de survie indispensable dans cette maison, elle s’endormit profondément.
Université de Bretagne occidentale, faculté des lettres et sciences humaines, Quimper, 16 octobre, 10 h 47
« Alerte disparition, Anaïs Marrengo, 15 ans, Brest. » Le message tournait en boucle sur les écrans, accompagné de la photo d’une adolescente aux cheveux blonds, le nez retroussé parsemé de taches de rousseur et de grands yeux noirs en amande. Camille garait sa voiture sur le parking de la faculté Victor-Segalen quand elle reçut la notification sur son téléphone.
Lorsqu’elle avait emménagé dans le nord Finistère pour réaliser son doctorat en partenariat avec le musée des Beaux-Arts de Brest, elle savait qu’elle serait amenée à se rendre régulièrement sur le campus quimpérois pour enseigner l’histoire de l’art. En effet, dès qu’on lui avait proposé d’animer quelques cours pour les élèves de première année de licence, elle s’était empressée d’accepter en se disant que cela serait une bonne expérience. Malheureusement, il y avait beaucoup de trafic sur la nationale entre Plougastel-Daoulas et Quimper à cette heure-là et, une fois de plus, elle était en retard. Machinalement, elle regarda d’un œil distrait l’annonce de disparition qui avait fait vibrer son téléphone, mit celui-ci sur silencieux et attrapa en vitesse son manteau sous le bras avant de partir en courant en direction du bâtiment universitaire. Arrivée en haut des marches, elle ralentit sa course, prit un air déterminé et rejoignit ses élèves qui l’attendaient, presque patiemment, pour leur cours sur les peintres pompiers du XIXe siècle. De tous les mouvements artistiques qu’elle avait pu étudier, Camille affectionnait tout particulièrement cette période où les différents courants de peintures s’affichaient aux extrêmes, créant une fracture entre l’art académique et les peintres impressionnistes. Passionnée, elle savait transmettre à ses étudiants son enthousiasme. Grâce à des projections, elle les guidait dans les musées du monde entier et au cœur des plus belles collections particulières. Les peintres Gérôme, Bouguereau et Cabanel n’avaient pas de secret pour elle et elle ne se lassait pas d’en parler.
Ce n’est qu’à la pause que Camille reprit son téléphone pour vérifier si elle n’avait pas reçu de message. La notification lui sauta alors aux yeux. L’expression espiègle de l’adolescente, malgré cette coupe au carré trop sage, lui rappelait quelqu’un. Cependant, elle était bien incapable de se souvenir du moment où elle avait bien pu la croiser. Elle cliqua sur la photo afin d’en savoir plus. L’annonce disait que la jeune fille était scolarisée au lycée de l’Harteloire, cela n’avait donc rien à voir avec les cours d’histoire de l’art que Camille pouvait dispenser à l’université. Pour autant qu’elle sache, elles ne fréquentaient pas les mêmes classes d’arts martiaux, et elle n’avait pas le souvenir de l’avoir croisée sur Plougastel. Cependant, elle avait ce ressenti désagréable de connaître cette adolescente. C’est l’esprit agité qu’elle termina son cours avant de reprendre la route vers la presqu’île.
Une sensation de malaise ne quitta pas Camille de la soirée. Assise sur l’un des canapés du salon avec deux de ses colocataires, elle eut à nouveau cette impression de déjà-vu devant l’image de l’adolescente sur leur écran de télévision.
— Ce visage ne vous rappelle pas quelqu’un ? lança-t-elle sur un ton badin à ses deux voisins de canapé.
— Jamais vu ! lui répondirent les deux autres en chœur, la bouche pleine de nachos.
Ce n’était donc probablement pas à la colocation qu’elle avait croisé cette jeune fille. Pourtant, entre les amis, les couples qui se faisaient et se défaisaient aussi vite, les amis d’amis et les soirées où l’on ne savait jamais trop qui venait, il y avait du monde qui défilait dans cette maison. Cependant, Camille osait espérer qu’aucune jeune fille de quinze ans ne faisait partie de ces nombreux visiteurs, surtout compte tenu de l’état d’ébriété de certains durant les soirées très festives et du pourcentage non négligeable d’invités qui finissait régulièrement la nuit dans l’une ou l’autre des chambres des habitants du 22, rue de la Citadelle. Camille soupçonnait d’ailleurs certains de ses colocataires de se livrer à une petite compétition amicale à ce sujet. Les soirées de la maisonnée n’étaient pas réputées dans le voisinage pour leurs mœurs irréprochables…
Au moment d’aller se coucher, Camille jeta un regard désemparé vers son bureau, où ses prises de notes continuaient inexorablement à s’empiler. Il allait vraiment falloir qu’elle avance si elle ne voulait pas se retrouver submergée de travail durant les fêtes de fin d’année. Avec sa longue journée de cours, elle n’avait toujours pas eu le temps de traiter toutes les données qu’elle avait récoltées lors de ses derniers relevés au musée. Sur ce, elle éteignit, puis ralluma aussitôt. Prise d’une soudaine intuition, elle se releva et commença à fouiller dans sa pile de feuilles. Après quelques minutes d’une recherche quasi archéologique, elle retrouva la page à laquelle elle venait tout à coup de penser. Griffonnées sur une feuille de cahier A4, les notes commençaient ainsi : « Jeune adulte, 17-22 ans, blonde, coupe au carré, jean bleu, chemisier écossais, escarpins à talons, sac à main rouge, rouge à lèvres. » Son cœur bondit dans sa poitrine, c’était elle. Lors de ses enquêtes, elle consignait tous les déplacements et interactions des visiteurs qu’elle avait sélectionnés pour faire partie de sa recherche. Dotée d’une excellente mémoire visuelle, elle prenait quelques annotations personnelles sur des signes distinctifs de la personne étudiée afin de pouvoir mieux organiser ses notes par la suite. « 17-22 ans », la jeune fille qu’elle avait observée semblait plus vieille que l’annonce ne l’indiquait. Pourtant, elle n’avait aucun doute. Elle était très physionomiste et se souvenait bien de ce visage minaudant, de ce petit nez retroussé et de ces grands yeux en amande. Elle regarda la date en haut de la feuille : « 15 octobre », le jour de la disparition. Comment pouvait-on visiter une exposition et disparaître quelques heures après ? Cette jeune fille savait-elle en regardant ce Monet que sa vie allait soudain basculer ? Si elle devait mourir assassinée, Camille se dit qu’elle serait heureuse de voir en dernier lieu un des chefs-d’œuvre de ce peintre qu’elle affectionnait tant. Puis elle se raisonna, rien ne signalait que l’adolescente avait été assassinée. L’annonce indiquait seulement sa disparition, elle était probablement en train de bécoter son amoureux qui l’oublierait dans un mois, persuadée de vivre une grande aventure, insensible à l’angoisse de ses parents et au tapage médiatique qu’elle engendrait. À demi rassurée, Camille éteignit de nouveau. Elle eut cependant du mal à trouver le sommeil et se réveilla de nombreuses fois, imaginant la jeune fille séquestrée, puis assassinée devant un étang de nymphéas si chers à Monet. Au petit matin, les yeux rougis de son manque de sommeil, elle se dit qu’il ne coûtait rien d’appeler la police de Brest. Son témoignage ne valait pas grand-chose et ne servirait probablement à rien, mais elle serait au moins rassérénée à l’idée d’avoir fait son devoir de citoyenne et pourrait retrouver des nuits paisibles.
Musée des Beaux-Arts de Brest, 15 octobre, 16 h 35
Anaïs Marrengo passa la porte de l’exposition dédiée aux impressionnistes du musée. Voilà des mois qu’elle attendait de la visiter, mais elle avait espéré la découvrir en d’autres circonstances. Sa montre indiquait 16 h 35, elle était encore un peu en avance. Elle en profita pour admirer les œuvres autour d’elle. Son regard fut attiré par la représentation d’un bouquet de fleurs roses dans un imposant vase en verre. Elle avait toujours été fascinée par les représentations des vases et de leur transparence. Elle s’approcha pour mieux admirer le rendu de feuilles tombées dans l’eau. Roses mousseuses dans un vase, d’Édouard Manet, lut-elle sur le cartel. Cette toile lui plaisait vraiment. Un peu plus loin, elle vit un portrait de vieille femme qui lui donna envie d’en savoir plus. Elle le contempla, le tableau était tout simplement intitulé Portrait de femme âgée. Elle trouvait que les visages des personnes âgées avaient une beauté particulière et apaisante, dont elle avait bien besoin. Ce visage, peint par Émile Auguste Wery, lui rappelait les doux traits de sa grand-mère qui les avait quittés deux ans auparavant. Si cette dernière avait su comment se comportait sa petite-fille, elle ne s’en serait jamais remise. Au moins, si le scandale venait à éclater, la vieille femme n’en serait pas témoin. Ravalant sa peine, Anaïs chassa cette idée de sa tête. De toute façon, elle n’avait pas le choix, alors rien ne servait de s’apitoyer. Elle avait pris sa décision, maintenant, elle devait en assumer les conséquences en espérant que le pot aux roses, pour en revenir à ces jolies fleurs, ne soit jamais révélé au grand jour. Elle regarda de nouveau sa montre : 16 h 55. Elle n’avait plus le temps de rester contempler les autres tableaux. Elle y reviendrait avec ses parents, en faisant semblant de découvrir l’exposition pour la première fois. Elle aurait alors l’occasion de mieux en profiter, quand bien même un soupçon de culpabilité viendrait sans doute entacher cette visite. À présent, il était temps de passer à l’acte et de régler cette affaire au plus vite. Machinalement, elle tripota la chevalière qu’elle portait au doigt, le poids du bijou était là pour lui rappeler ce dans quoi elle s’était engagée et la raison de ces faits.
Commissariat de Brest, 17 octobre, 9 h 13
— Vous êtes vraiment sûre qu’il s’agit de la jeune fille qui a disparu ? Des adolescentes blondes qui lui ressemblent, il y en a beaucoup.
Camille essaya de cacher au mieux son air exaspéré. Depuis dix minutes au moins, elle tentait de convaincre le policier de l’accueil qu’elle avait aperçu l’adolescente le jour de sa disparition. Manifestement, elle n’était pas la première à faire un signalement et les autres pistes n’avaient a priori pas dû conduire à grand-chose.
L’homme regarda la pendule en soupirant. Si cette personne continuait d’insister, il allait devoir prendre sa déposition. Distinguer les vrais témoignages des simples suppositions était un vrai casse-tête. Pour la énième fois, il entonna la même rengaine :
— Pouvez-vous me certifier qu’il s’agit de l’adolescente disparue ? Ne pensez-vous pas la confondre avec une autre personne ? Vous savez, souvent, on croit avoir vu, mais, pour finir, le cerveau nous joue des tours.
Alors que Camille respirait un grand coup afin de ne pas perdre son sang-froid, une porte située à l’arrière du comptoir s’ouvrit dans un bruit fracassant. La jeune femme et le policier tournèrent brusquement le regard. Un homme d’environ trente-cinq ans se tenait dans l’embrasure.
— Un souci ? demanda-t-il.
— Non, Lieutenant, Madame a seulement l’impression d’avoir vu l’adolescente disparue avant-hier dans un musée et est venue nous en informer.
À l’air exaspéré de son coéquipier, le lieutenant comprit que l’avis de son subalterne sur la question était déjà arrêté et qu’il était bien décidé à ne pas prendre en compte ce témoignage. Pour sa défense, depuis que l’annonce tournait en boucle sur tous les médias, ils avaient déjà reçu plus d’une dizaine de témoignages dont aucun n’avait abouti. Si l’on devait se fier à toutes les personnes qui leur avaient dit avoir vu Anaïs Marrengo depuis sa disparition, celle-ci s’était trouvée au même moment dans le centre commercial de la rue Jean-Jaurès, sur une aire de repos du côté de Nantes et dans un bar de Landivisiau. La personne ayant fait cette déclaration avait alors 5 grammes d’alcool dans le sang et avait fait un amalgame entre la serveuse blonde de 47 ans et l’alerte enlèvement qui passait sur la télévision du bar PMU à ce moment-là. Le lieutenant regarda la jeune femme d’un air appuyé. Au moins, celle-ci avait l’air sobre et saine d’esprit, ce qui était déjà un bon début, il fallait se l’avouer. Mais elle fulminait et était visiblement sur le point d’exploser. Son visage déterminé était encadré de deux longues nattes rousses, d’où quelques mèches folles s’échappaient, et son regard noir était furibond. Il sentait que, malgré sa petite taille, il ne fallait pas la chercher encore trop longtemps s’il ne voulait pas s’exposer à des désagréments. D’un signe de la tête, il congédia brièvement son coéquipier, qui partit au plus vite de peur que son supérieur ne change d’avis et lui demande finalement de rester. D’un geste de la main, le lieutenant invita Camille à le suivre. Soulagée que l’on se décide enfin à la prendre au sérieux, Camille franchit le seuil de la porte sur les pas de l’homme en uniforme. Il la conduisit dans une pièce où trônaient cinq bureaux, trois étaient libres, une femme brune d’une quarantaine d’années tapait un rapport sur le quatrième. Poussant un ensemble de feuilles volantes, l’homme prit place sur le cinquième bureau et invita Camille à s’asseoir en face de lui.
— Bonjour, je suis le lieutenant Cavaro, lui dit-il, allez-y, racontez-moi tout.
Camille fut subitement déstabilisée par l’air calme et la stature du policier. Grand, brun, le teint mat qu’il devait à ses origines italiennes, il dégageait à la fois calme et force dans son maintien. Il imposait son autorité sans même avoir à élever la voix. L’uniforme qu’il portait ajoutait encore à cette prestance et elle se sentit soudain intimidée. Il ne fallait pas qu’elle laisse paraître un doute, elle était certaine de ce qu’elle avançait et il ne manquerait plus qu’elle ait perdu tout ce temps pour rien !
— Je m’appelle Camille Serva. J’ai vu la jeune fille, celle qui passe sur les annonces d’enlèvement, le jour de sa disparition, commença-t-elle.
Elle attendit que son interlocuteur la questionne, mais il n’en fit rien. Quand le silence devint trop pesant, elle poursuivit :
— Dans le cadre de mon doctorat, je travaille sur un projet de recherche portant sur les comportements sociologiques au sein des musées, j’ai passé la journée d’avant-hier au musée des Beaux-Arts. Je ne sais pas si cela peut vous aider à retracer son emploi du temps, mais je l’y ai vue en fin d’après-midi.
Camille entendit un ricanement derrière elle. La policière dans la même pièce avait arrêté de taper son rapport et écoutait leur conversation.
— Excusez-moi, dit-elle en comprenant qu’elle les avait interrompus. Avouez qu’une adolescente dans un musée, hormis pour une sortie scolaire ou pour accompagner ses parents, c’est pour le moins improbable. La déclaration du dernier témoin sur sa présence dans un bar était presque plus plausible.
Furieuse, Camille la fusilla du regard.
— Il ne faut pas s’attendre qu’avec des préjugés comme les vôtres, les jeunes soient plus enclins à se rendre dans les musées. S’ils n’y vont pas, c’est peut-être aussi que rien n’est fait pour les accueillir. C’est sûr que quand on vous regarde comme une bête étrange, voire gênante, dans un lieu, ça ne donne pas franchement envie d’y retourner. Il y a même des chercheurs qui parlent « d’armure d’ennui ». Les adolescents sont tellement persuadés qu’on attend d’eux qu’ils s’ennuient dans les musées qu’ils cèdent à la pression sociale et affichent cet ennui. Tout ça grâce à ce genre de remarques déplacées !
Gênée, la policière ne répondit pas et se remit à taper son rapport. Camille se retourna vers le lieutenant qui, impassible, avait suivi l’échange houleux sans un mot.
— Je peux vous affirmer que cette jeune fille est entrée dans la salle d’exposition des impressionnistes à 16 h 47.
Le lieutenant tiqua sur la précision de l’heure.
Comment pouvait-on se souvenir d’un détail pareil ? Cela semblait peu probable. Camille remarqua son air incrédule et se sentit obligée de se justifier.
— Je réalise une étude ethnographique dans les musées, c’est-à-dire que j’observe et je note les comportements des gens, ce qu’ils font, où ils vont, les gestes qu’ils échangent, parfois les paroles… Je sais me faire très petite pour que les gens oublient ma présence et que je puisse relever tout un tas d’informations qui me seront utiles dans mes analyses.
Le policier eut un regard amusé. Avec ses cheveux roux et son air piquant, il avait du mal à imaginer que la jeune femme puisse arriver à se faire oublier, sauf à opter pour une tenue de camouflage extrêmement élaborée. Camille préféra ne pas relever cette note de scepticisme qui transparaissait sur le visage du lieutenant et continua son explication :
— Je passe régulièrement mes journées dans les musées avec mon carnet de notes. Je repère les personnes qui correspondent à certaines caractéristiques que je recherche en fonction de mon sujet d’étude et je les observe discrètement. Parfois, quand j’en ai besoin et qu’ils disposent de temps, je les aborde à la fin de la visite pour leur demander s’ils seraient disponibles pour un entretien. On discute alors de leurs habitudes dans les musées. Je les questionne sur la façon dont ils ont vécu leur visite, ce qu’ils en ont retenu en tant qu’expérience, enfin ce genre de choses, vous voyez.
Le lieutenant Cavaro avait du mal à comprendre l’intérêt de ce travail qui lui semblait bien fastidieux pour un résultat dont il saisissait difficilement la pertinence. Cependant, en son for intérieur, il se disait que si ses équipes mettaient autant de passion et de zèle dans leur travail, les enquêtes seraient vite closes. Si un jour cette jeune fille souhaitait se reconvertir, une carrière dans la police serait peut-être à envisager. Pendant qu’il se livrait à ces réflexions, Camille Serva avait sorti de son sac un carnet noir dont elle tournait nerveusement les pages, puis elle le lui tendit.
— Regardez sur cette feuille : « Jeune adulte, 17-22 ans, cheveux blonds, coupe au carré, jean bleu, chemisier écossais, escarpins à talons, sac à main rouge, rouge à lèvres – 16 h 47. » Elle faisait partie des personnes que j’ai observées ce jour-là. Dans la salle où je me trouvais en observation, la deuxième, elle s’est arrêtée pour observer trois tableaux en particulier : Les Falaises d’Étretat de Monet, la Maison à Montfoucault de Pissarro et un Coucher de soleil de Renoir.
Le lieutenant eut un mouvement de déception et repoussa distraitement le carnet que lui tendait Camille. Pourtant, il y avait presque cru cette fois tellement la jeune femme savait se montrer convaincante.
— On parle dans le cas de cette disparition d’une adolescente de quinze ans en jean et sweat-shirt, et non d’une personne d’une vingtaine d’années, en talons et maquillée. Merci de votre déplacement, mais je pense que c’est une erreur. Nous allons orienter nos recherches sur d’autres pistes.
D’un geste de la main, il s’apprêtait à la congédier, mais la jeune femme le coupa net dans son élan.
— Non, c’est vous qui faites erreur ! Oui, je pensais qu’elle avait la vingtaine, ses talons et son maquillage la vieillissaient, pourtant je suis certaine qu’il s’agit d’elle. Avec mes années de recherche, j’ai acquis un sens aigu de l’observation. J’ai une capacité de reconnaissance faciale très développée, et je vous assure que c’était elle ! Il y a bien possibilité de le vérifier, non ? Il y avait un peu d’affluence à cette heure-là, quelqu’un d’autre l’aura peut-être vue ou alors le musée possède des caméras de sécurité.
Était-ce le ton déterminé de sa voix ? Une intuition ? Ou ces grands yeux noirs dans lesquels on lisait toute la sincérité et l’assurance de la jeune femme ? Le lieutenant n’aurait su le dire, mais il décida de la croire. Il lui demanda de l’attendre un instant et sortit chercher les documents manquants pour prendre sa déposition. Au moment où le policier franchissait la porte, Camilla poussa un soupir. La policière du quatrième bureau, qui, visiblement, n’était pas tout à son rapport, la regarda d’un air narquois :
— Un conseil, oubliez tout de suite cette idée, il n’y a aucune chance, pas une seule n’a réussi à le faire craquer. Et, si vous voulez mon avis, c’est mieux comme ça. Croyez-en mon expérience, les hommes, il ne faut pas leur faire confiance.
Camille la regarda, interloquée. La policière brune aux yeux verts poursuivit en lui faisant un clin d’œil :
— Ce petit soupir, je le connais. Je l’entends à chaque fois qu’une jolie demoiselle vient nous faire une déposition et qu’elle croise le chemin du lieutenant.
Comprenant la mauvaise interprétation de la femme, Camille éclata de rire :
— Oh, non, rassurez-vous, je me demandais juste combien d’heures il fallait camper dans un commissariat pour faire un simple signalement !
La brigadière la regarda intensément. Finalement, celle-là n’était peut-être pas comme les autres…
Au même instant, la porte se rouvrit et le lieutenant réapparut :
— Dargot, j’espère que ce rapport avance bien. Il semblerait qu’on ait enfin une piste sérieuse sur la disparition de la jeune Anaïs Marrengo, alors je vais avoir besoin de vous.
Camille nota qu’il avait appuyé le mot « sérieuse » en prononçant sa phrase. Il prit sa déposition, ses coordonnés et promit de la rappeler en cas de nécessité. Le policier ne l’aurait avoué pour rien au monde, pourtant, il comptait bien que les besoins de l’enquête lui permettraient de croiser à nouveau ce regard. Sa grand-mère avait l’habitude de lui dire : « On n’a jamais une deuxième chance de faire une bonne première impression. » Il n’aurait su dire pourquoi, mais cette jeune femme lui avait fait une très bonne première impression et il espérait au fond de lui que c’était réciproque.
Musée des Beaux-Arts de Brest, 17 octobre, 11 heures
Dès que la jeune femme fut sortie du commissariat, le lieutenant attrapa sa veste et partit en direction du musée. Ce dernier se situait quelques rues en contrebas et, tout en marchant, le policier repensait à cette étonnante rencontre. Le témoignage comportait quelques éléments étranges, mais il n’avait de toute façon pas d’autre piste sérieuse à exploiter jusque-là, alors autant s’investir dans ce qu’il avait sous la main. Il ne coûtait rien de se rendre au musée pour vérifier l’existence de caméras de surveillance et questionner quelques personnes. Au moins, les journalistes ne pourraient pas accuser les forces de l’ordre de rester les bras croisés. Il aurait aussi bien pu déléguer cette mission à l’un de ses subalternes, mais il était curieux de mettre les pieds dans cette exposition et de comprendre un peu plus les occupations de cette jeune femme pendant des journées entières.
