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Spores est un éco-thriller mêlant scandale sanitaire et enquête criminelle. Un roman qui sonne l'alerte, esquissant les bouleversements et les périls qui nous attendent si rien ne change dans notre société : Le projet nova : un complexe de recherche et d'innovation destiné à devenir le pôle des industries de pointe. Parc industriel perdu au milieu des champs en Haute-Garonne, il donne à l'environnement un air de colonie martienne. Jusqu'à l'accident. Agents chimiques, biotechnologie, matériaux toxiques et instables ou encore organismes rares et dangereux sont expulsés dans l'air et répandus sur la terre. La région est confinée, et renommée "Zone Morte".
Mais tout n'a pas disparu... dans ce nouvel environnement, des micro-organismes, des espèces végétales ou animales ont fait leur apparition : on les appelle les "cas marginaux". Bustari et Prévil, enquêteurs spéciaux de la Mission de Contrôle Sanitaire, sont désignés pour enquêter sur ces derniers. Aidés des officiers Berthod et Skeb, ils vont se lancer sur une affaire qui les poussera plus loin qu'ils ne le pensaient.
En effet, depuis peu, une vague de morts suspectes liées aux cocons, des organismes fongiques aux propriétés étranges, balaye la région. Au fil des investigations, ce qui semblait n'être que des accidents se révèle faire partie d'une grande manipulation, beaucoup plus dangereuse : deux questions se posent désormais : comment lutter contre cette menace ? et surtout, qui tire les ficelles ?
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Seitenzahl: 363
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Mais peut-être, ô Soleil ! tu n’as qu’une saison ;
Peut-être succombant sous le fardeau des âges,
Un jour tu subiras notre commun destin :
Tu seras insensible à la voix du matin,
Et tu t’endormiras au milieu des nuages.
Pierre BAOUR-LORMIAN
Nous sortîmes d’entre les nuages blêmes, je quittais le dortoir. Nous roulions dans une nuit qui jaunissait – tranquilles d’être groggy.
J’avais pris le bus 70 comme d’ordinaire. L’hiver se faisait encore sentir, des restes de verglas tapissaient la route. Nous passâmes par les gravats et les surfaces en chantier du périurbain, avec leurs champs parsemés d’arbres fruitiers qui ne donnaient plus de fruits. Des grues en silence tournaient lentement, assemblant les futurs immeubles et les morceaux de route, sans silhouette humaine au pied. La lune c’était ici, désert silencieux, sans personne. De gros tractopelles maniaient des blocs de pierre en apesanteur, avec autour, rien que la barbe poudreuse des lampadaires. Les immeubles n’étaient toujours pas peints, ils n’avaient pas de vitres aux fenêtres. Des tubes de ciment larges comme des tunnels jalonnaient le trajet, semblant inamovibles. Une purée de pois les recouvrait petit à petit, raréfiait la matière : la Métropole approchait.
Ce bus transportait tout ce qui restait de mon passé. J’avais vingt-neuf ans, je louais une chambre dans laquelle je dormais chaque week-end, située dans la petite ville de ma jeunesse. Des ouvriers spécialisés, des ingénieurs, des employés de bureau, et leurs enfants, composaient l’essentiel des passagers. Purs produits de la douceur des villes pavillonnaires bien administrées, ils étaient taiseux, ceux de mon âge parlaient bas, on se regardait peu, sans agressivité ni méfiance. Habillés de blousons et de manteaux noirs pour ne pas jurer avec le milieu urbain, on percevait sous ces camouflages des habits clairs, au style un peu désuet et ringard de marques sur le déclin, avec une prédominance pour les couleurs chaudes. Le chauffeur tournait son volant en piquant du nez. Je savais parfaitement que ce n’était pas ici, au milieu des gens biens, que je rencontrerais la même joie qui m’habitait. Le plus important journal du pays, Le Temps, avait fait faillite. Éternel toutou des sphères de pouvoir, soutien préféré des industriels (notamment ceux du secteur agro-alimentaire), sa chute avait surpris tout le monde. Je n'en revenais pas, Prévil non plus.
Dans le bus, rien de tout ça. On chuchotait, on racontait sa nuit, on mettait une distance entre soi et les autres, d’une séparation travaillée consciencieusement. La condensation créait sa buée, la boue du dehors giclait sur les vitres ; ça réveillait les derniers endormis, cassait les restes de leurs rêves.
Je connaissais de vue, ou amicalement, les trois quarts des passagers de ce bus. Parmi eux, Enora et Marie. Enora, vingt-sept ans, fiancée, terminait sa formation d’ingénieur. Surdouée sage, elle venait souvent voir ses parents – un lien fort unissait leur famille depuis la mort de leur petit frère quand nous étions enfants. Marie était plus jeune, vingt-trois ans. Elle était de nature joyeuse et particulièrement maline. Elle se rendait à son école de théâtre, ses parents n’approuvaient qu’à moitié, ils pensaient qu’elle n’aurait pas de travail, que sa vie serait triste ; je n’étais pas loin de les rejoindre. Elle avait atteint le stade ultime de sa beauté. Ses seins avaient une taille parfaite, ils étaient denses et remontés dans leur soutif triangle, deux planètes tendres et bien portantes. Son beau visage traduisait une sérénité toute féminine, un charme indolent, inconscient de son large champ d’attractivité.
Elle m’avait toujours appelé depuis son vélo de fille lorsqu’elle me croisait dans la rue, d’un sourire très chaleureux. Nous nous reconnûmes et nous saluâmes, elle eut un bonheur timide. Le bus sortit du dernier tunnel, nous arrivâmes à Capitale.
Nous descendîmes à l’abri des regards, dans cet arrêt caché de la gare routière. Nous nous séparâmes avec beaucoup d’attention les uns pour les autres. Les fumeurs crachaient leur fumée de côté, loin des petits. Les couples se taquinaient en silence, les manteaux avançaient groupés contre le froid. Alors le soleil matinal nous a frappé et réveillé. C’était la dernière fois, j’avais rendu ma chambre.
Nous étions le 11 avril, il ne fallait pas traîner. Prévil m’attendait pour débriefer.
Le patelin était vraiment déprimant : deux rangées de maisons neutres aux murs blancs et sales, les toits suant le pin. Un conifère par jardin, les portails peints en vert ou bleu foncé en guise de fantaisie. La rue, assez longue, se terminait en impasse par une maison imposante ; son balcon faisait la taille de mon salon. Aucun cri d’enfant ni quelconque râle urbain ne parvenaient jusqu’ici, c’était sans vie. Un endroit où même la mort ne devait pas s'éterniser.
Prévil fumait près des rubalises lorsque j’arrivai :
« On jette juste un coup d’œil et on y va, les flics sont passés tard cette nuit, ils reviennent dans la matinée, me dit-il. T’as bien dormi ?
– Ça va, répondis-je.
– Pour le Temps, on fête ça ce soir, y’aura Skeb et Berthod, plus des amis de Skeb.
– Savourons, savourons. »
Nous entrâmes dans la maison.
Au milieu du salon, marquée par des cavaliers numérotés de la PTS, gisait une chrysalide de taille humaine. Des champignons bleus proliféraient dessus, ils faisaient entre 10 et 15 centimètres, et produisaient une faible lumière. L'amas luminescent s’étirait, se rétractait, en émettant de petits craquements lorsque l'inspiration se faisait trop ample. Une jeune femme dormait à l'intérieur.
« Voilà pourquoi il faut que tu te dépêches d’aller à l’ASI, m'avertit Prévil en étêtant sa cigarette. Avec cette chose qui progresse en parallèle, ce serait bien d’expédier les infections alimentaires rapidement.
– Elle a mangé du Farmigen avant, c’est ça ? Tu penses que ça l’aurait amené à se recouvrir du Cocon, pour mettre fin à la douleur par exemple ?
– Pour le Cocon, on ne peut être sûrs de rien, mais pour le plat Farmigen, aucun doute. Sa patronne nous a dit qu’elle avait livré des fleurs à une entreprise de peinture hier, en fin de matinée. On a appelé leur secrétariat, ils confirment lui avoir offert de se restaurer dans leur cantine. On a retrouvé dans sa voiture le ticket de caisse, et ceux qui l'ont aperçu à la pause déjeuner ont été clairs : elle en a bien consommé. Mais sans accès à son corps, aucun moyen de savoir si la nourriture était contaminée. Dans cet état, elle ne nous sert à rien. Concernant le cas Wissam Mahker, ça se précise. Il avait bien pris un plat Farmigen avant sa mort, on a retrouvé quelques restes sur sa table et un emballage dans la poubelle. Il avait décidé d'emporter son repas chez lui.
– D’accord.
– L'autopsie devrait nous dire rapidement si son foie a été touché.
– Très bien. Ici, la victime ne correspond pas au profil-type, dis-je en pointant les photos de la jeune femme collées au frigo.
– En effet, Rochefort avait vingt-cinq ans, était en parfaite santé selon son médecin, et travaillait chez une fleuriste du centre. Elle ne fréquentait pas les selfs d'entre-prise, et ne consommait donc jamais de Farmigen.
– Elle s’est fait un plat pour l’occasion, et c’est peut-être tombé sur elle.
– Peut-être. Pour les deux autres contaminés, ceux d’il y a une semaine, tu en es où ?
– J’ai contacté les boîtes qui les employaient, elles ont déclaré qu’en effet, Dumont et Landrôme avaient pour habitude de manger à la cantine. Ils en ramenaient même chez eux.
– T’as le pourcentage des potentiels plats à risque ? Le chef veut le chiffre pour ses supérieurs.
– Je n’ai pas eu le temps de le faire. Mais vu le faible nombre de victimes par rapport à la quantité de plats vendue chaque semaine, ça ne doit pas être bien important. Faussier l’a fait, appelle-le.
– D’accord… Bon écoute, j’ai encore de la paperasse à faire, signe juste là puis rentre chez toi, t’as besoin de te préparer pour demain, dit-il en me tendant formulaire et stylo.
– Entendu… Qu’est-ce qu’une jeune fille de son âge est venue faire ici ?
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Habiter là, dans ce quartier mort.
– Ici, c’est ça ou la cité. Les beaux quartiers sont trop loin et trop chers.
– Je ne sais pas... Il reste la colocation par exemple. Bon, je te laisse. »
Je signai, fumai une dernière cigarette, et partis.
La fête pour Le Temps avait été annulée, Berthod et Skeb étaient trop pris par leur travail. Je m'achetai un pack de bières, comme un soir sur trois, et dédicaçai ma première gorgée à la fin du journal.
Je profitai de cette soirée pour épier les passants comme j’aimais le faire. Je vivais dans un petit immeuble en région parisienne. C’était populaire, il y avait du passage. J'éteignis les lumières, me mis à la fenêtre, et observai les gens se mouvoir dans l’artère.
Les fêtards qui sortaient ce soir semblaient à peine moins âgés que moi. Les femmes étaient habillées merveilleusement bien, pas richement, mais avec goût. Depuis l'avènement d’internet, le succès des influenceuses beauté et la démocratisation des habits « grands couturiers pour tous », elles avaient l’allure de véritables mannequins. On en tombait amoureux, en plus de les désirer sexuellement. Les hommes qui les accompagnaient n’étaient pas spécialement bien bâtis, mais leurs habits taillaient leurs corps avec panache. Si la mode féminine était aux vêtements courts et bien coupés, au maquillage discret et à la chevelure « naturelle », la mode masculine était cintrée. Les t-shirts enserraient leurs biceps, les sacs à dos étaient portés haut et gonflaient leurs torses. Les jeans épousaient les cuisses, les mollets, ils les renforçaient d’un bleu rocheux où chaque pli, si bien calculé par les stylistes, soulignait un muscle heureux d’apprendre qu’il existât. Leur coupe était guerrière, les cheveux rasés sur les côtés montraient des crânes osseux, petits rocs d’ordinaire cachés par la nature, avec une mèche volante ou un chignon en guise de cimier. Alternant marques de sport et marques de luxe, s’inspirant de la mode des cités et de leurs idoles, ils formaient avec les femmes des couples singuliers. On hésitait entre le défilé et le règlement de compte, prêts pour la pose comme pour la confrontation ; à la fois beaux et inquiétants.
Ma quatrième bière terminée, j’allumai la TV et mis le sport, puis les chaînes d’info.
J’adorais les images de catastrophes naturelles, les grands angles sur les survivants et le travail des secours. Les débats étaient rarement intéressants, sur ce point, internet était bien mieux. Quand j’avais du mal à m’endormir, j'en regardais quelques uns. Autrement, je m’endormais devant un typhon, une inondation ou un tremblement de terre.
Wissam Mahker était seul chez lui lorsque sa femme l’avait trouvé inanimé, le corps cramponné au canapé, le bouche grande ouverte, vaincu par un mal soudain et, semble-t-il, insoutenable. Il venait de consommer un plat préparé Farmigen, acheté au travail et déballé à son domicile.
En plus du premier cas d’infection apparu il y a deux mois, 11 personnes avaient trouvé la mort après avoir ingéré les produits de cette marque : leur foie se perçait, dans une hépatite aiguë qui les condamnait automatiquement.
Farmigen était spécialisée dans les cantines d'entreprise. Les victimes, des employés entre trente et cinquante ans, se nourrissaient quotidiennement de ses plats. Leur nombre encore faible, et l’impossibilité d’établir pour le moment un lien concret entre leurs morts et la firme, empêchait d'enclencher toute procédure à son encontre. C’était à nous de tirer cela au clair. Nous mettions la jeune Rochefort à part, emprisonnée dans son Cocon, nous ne pouvions faire d’autopsie.
En tout, cela faisait huit plats EthicFood et quatre Plats d’Antan. Ces deux filiales n’avaient pas les mêmes fournisseurs extérieurs, pourtant, leurs plats étaient mêmement mis en cause. Cela ne pouvait venir que de la maison mère, Farmigen, qui leur fournissait quatre ingrédients : le sirop de glucose fructose, le glutamate de sodium, le colorant E420 (un épaississant pour sauce), et la carotte Flakkee. Le foyer infectieux ne pouvait venir que de là. Il nous fallait donc contrôler les entreprises desquelles ces quatre ingrédients étaient expédiés.
Prévil s’était occupé ces dernières semaines du sirop de glucose fructose, du glutamate et de l’E420. Il s’était rendu dans les enseignes où avait lieu le cracking (une technique de séparation moléculaire servant à obtenir des nutriments, utilisés ensuite comme additifs alimentaires), pour y contrôler l’eau, l’hygiène, la chaîne de production, les aliments à leur arrivée (lait, maïs, œufs, riz, blé) et les additifs à leur sortie ; c’était le plus complexe. Il avait quasiment fini, sans résultat probant. De mon côté, je devais me rendre à l’usine de matières premières qui vendait à Farmigen les carottes Flakkee. Par la suite, le Labo étudierait nos échantillons en suivant nos consignes et notre intuition sur la nature du mal.
J’officiais avec Prévil à la MCS, la Mission de Contrôle Sanitaire, appareil de veille de la salubrité publique rattaché au département des Affaires Sanitaires du Ministère de la Santé. Nous avions plusieurs laboratoires à notre disposition, un bureau central à Paris, et près de cent cinquante agents couvrant sur l’ensemble du pays les problèmes liés au secteur alimentaire, de la production à la consommation.
Le changement climatique, les répercussions du libre-échange, la puissance des lobbies, les risques d’ingérence que représentaient les grandes entreprises telles que Farmigen, avaient déterminé les politiques à surveiller avec plus de rigueur l’état sanitaire du pays. Cette lutte dans laquelle j'étais engagé, déjà chronophage et exigeante, n'englobait pas l'ensemble de mes compétences. Il y avait autre chose. Un travail plus obscur que j'avais accepté de faire. Un labeur directement lié à l'histoire récente de la nation, mobilisant mes sens et ma capacité d’adaptation.
Au premier regard, on pouvait trouver à la F* un visage serein et plein de vigueur. Économiquement, elle paraissait s'étendre, entreprendre, jouir de bases solides et de projets innovants. Son corps social donnait l'impression d'un organisme bien portant, avec des globules volontaires avançant dans la même direction. Pourtant, il suffisait de vivre quelques mois en son sein pour comprendre qu'une plaie profonde tardait à se refermer. Un mal bien connu de ses habitants, que l'on nommait communément « Catastrophe ».
14 ans auparavant, l’État, en partenariat avec plusieurs sociétés privées, décida d'investir dans l'avenir. Il avait signé pour la création d'un vaste complexe de recherche et d'innovation appelé à devenir le pôle des industries de pointe : le projet Nova. La campagne de Saint-Gaudens, en Haute-Garonne, fut choisie pour accueillir l'ambitieux chantier.
Desservi par l'A64, pris entre l'aéronautique toulousain et les agglomérations de Tarbes et de Pau, situé à égale distance de la mer et de l'océan, espacé, vierge, l'endroit comblait toutes les attentes. Durant quatre années, les bâtiments se formèrent. Le sol fut creusé, retourné, agencé, on installa laboratoires, cellules de recherche, entrepôts gigantesques et bureaux high-tech. Les investisseurs étrangers prirent part à l'aventure, l'entreprise séduisait par-delà nos frontières.
Dès la cinquième année, les chercheurs, les ingénieurs, les concepteurs purent prendre place dans leurs nouveaux locaux. Les dômes immaculés et les parcs industriels, perdus-là dans les champs du Sud-Ouest, avaient des airs de colonie martienne. C'est au cours du bel été que le drame se produisit.
D'abord, les flammes embrasèrent le secteur D. Les réserves de gaz, d'hydrocarbures stockées en masse, suivirent. Les produits chimiques des entrepôts se mirent à bouillir. Tout remua. Tout fusionna, s'unit, pour accoucher d'un véritable magma. Les témoins parlèrent d'une déflagration similaire à celle d'un bombardement, d'un volcan. La pierre et les cours d'eau tremblèrent quand l'horizon explosa.
Nova fût rasé aux trois quarts en un jour, sans qu'on n'en connaisse, encore aujourd'hui, la cause originelle. Attentat, accident, négligence, complot... Chaque hypothèse avait eu le temps de longuement raisonner.
Agents chimiques, biotechnologies, matériaux toxiques et instables, organismes rares et dangereux... Au cours de l'explosion, tous ces coûteux secrets furent expulsés dans l'air et répandus sur la terre. Le virus Éole, sur lequel travaillait le laboratoire Buton, fût de ceux-là. Éole était fragile, mais décima une partie de la population autour de Nova avant de mourir durant l’hiver. Il contamina et tua plus de vingt-millepersonnes. Sa présence, alliée aux multiples répercussions de la Catastrophe, provoqua un exode massif dont il fallut assumer la charge jusqu'à Paris.
Le territoire, désormais ravagé, vidé de sa population et souillé, fut rebaptisé « Zone Morte ».
On l'avait divisé en six cercles grossiers et concentriques, qui se déployaient sur la taille d'un département : au nord jusqu'à Toulouse et le premier tiers du Gers, à l'ouest, peu après Tarbes, à l'est, jusqu'au parc naturel des Pyrénées Ariégeoises, au sud, à la frontière pyrénéenne. Depuis dix ans, profitant de ce cocktail inédit, des micro-organismes, des espèces animales et végétales étranges étaient apparus, détruits tour à tour avant qu’ils ne s’étendent. On les appelait « cas marginaux ».
Au sein même de la MCS, le Ministère de l’Intérieur et celui de la Santé avaient créé une section spéciale d’inspecteurs sanitaires chargée d’enquêter sur ces dossiers épineux, avec l’aide de la police. Une tâche complexe, où la recherche et l'analyse de formes de vie inédite se couplaient à l'anticriminalité, la lutte contre le bioterrorisme, et la répression du marché noir mortien.
En parallèle de mon poste d'inspecteur sanitaire, j'étais « enquêteur spécial », comme Prévil. Pour cette compétence, il avait fallu nous former, passer le concours d'appel, et nous former à nouveau. Nous fonctionnions en complémentarité avec la police, apportant à son action notre savoir scientifique, notre connaissance des secteurs agroalimentaire, chimique et pharmaceutique, tout en étant capables de mener des investigations. Berthod et Skeb étaient les deux officiers désignés par le juge d’instruction pour faire équipe avec nous. Nous traquions les Cocons, ces organismes fongiques nés en Zone Morte, en plus de nos autres activités.
Pénétrer dans la Zone Morte n'était pas chose facile. Légalement, chacun pouvait s'y aventurer par ses propres moyens, hors des voies officielles, mais c'était à ses risques et périls.
L'usine de matières premières que je devais inspecter se situait dans le Cercle 4. Elle se nommait ASI, pour Action Solidaire et Indépendante. C'était un complexe industriel autogéré, qui s'apparentait à une petite ville. Reconnue en tant que commune par l’État, avec ses lois, son administration, et une économie tournant autour de plusieurs secteurs d’activité, dont l'agroalimentaire ; elle avait à sa tête une jeune chef d'entreprise réputée autoritaire.
Pour m'y rendre, il me fallait aller jusqu'à Bordeaux. Puis, prendre le train de la Zone Morte, moyen le plus sûr et le plus rapide de circuler dans cette région. Son terminus était à la lisière du Cercle 5. De là, un unique bus, que je faillis rater, desservait l'ASI.
J'étais seul passager à bord, avec un chauffeur peu causant. Mes bagages se résumaient à ma sacoche d'inspecteur sanitaire, ma Maglite et une tenue de rechange. Il faisait diablement chaud pour un mois d'avril.
En dépit d'un ciel dégagé, d'une atmosphère amène, le panorama n'offrait que peu de motifs de réjouissance.
La route, son décor, avaient quelque chose de « fini », comme un aller sans retour. Plus on s'enfonçait dans les terres, plus la présence humaine se raréfiait. Parfois, nous croisions un camion plein à craquer roulant en direction de la F*. La Catastrophe avait fait naître pléthore de nouveaux paysages : villes abandonnées, déserts, forêts revêches, champs troués, lacs noirs. Le sol ici était brun et gris, pauvre et sec, avec de la rocaille et d’anciens silos à grains rôtis par la chaleur.
Lors du « Grand Forage », qui concerna les Cercles 1, 2, 3 et 4, la Zone connut à la fois un boom économique et une violente rechute. On avait d’abord recherché les substances coûteuses des entreprises que l’explosion avait libérées dans les sols. Rejoignant le mouvement, les compagnies d’extraction en avaient profité pour exploiter les gisements de métaux précieux et de gaz de schiste, jusque-là cadenassés par les écologistes. On s’attela, conscient que l’aubaine était trop bonne pour durer. Une fois ses ressources épuisées, sa terre retournée, le cadavre du Sud fut rendu à sa lente décomposition.
À la surprise générale, malgré la promesse d’une existence exécrable, une reconquête citoyenne advint. Des industriels du secteur secondaire, des corporations agricoles au modèle alternatif, des communautés autonomes s’implantèrent dans les Cercles les moins touchés. Elles étaient libres d’action, l’État fermait les yeux tant qu’on repeuplait les lieux, quasiment tout était accepté et encouragé. Dans son ensemble, la politique gouvernementale à l’égard de la Zone Morte tenait du rachat auprès de l’opinion publique (j’en étais malgré moi l’un des porte-étendards). Elle allait à contre-courant de sa ligne habituelle : laisser les indifférents au libéralisme mourir dans leur coin. L’État injectait de l’argent ici et là, facilitait l’acquisition de terrain, et avait réduit la taxe sur les produits de base pour ceux qui y résidaient.
En s’implantant dans les Cercles et en profitant de leur main d’œuvre bon marché, l’ASI s’était attirée la bienveillance du pouvoir et du consommateur. On achetait par solidarité ses produits estampillés du logo : « Produit en Zone Verte ».
Après une heure de trajet passée sans encombre, une montée très aiguë fit cracher le moteur. Le chauffeur, contrôlant accélérateur et vitesses, parvint à surmonter l’obstacle. Le véhicule protesta sur la fin, eut quelques saccades, mais tint bon.
Dans la descente apparut, au début petite, puis à mesure de plus en plus grande, l’Usine. Elle était au centre d’une nouvelle étendue morne, où l’on discernait quelques collines en défilé. Bosses et vertèbres y rejetaient un maigre cours d’eau, coulant en pointillé jusqu'au creux des plaines.
L’ASI était singulière. Elle consistait en un château fort et une installation industrielle construite à l'arrière. Le château avait échappé au feu et au pillage des pierres de taille, il possédait une double enceinte et tenait quasiment de la ville médiévale. Ses courtines étaient recouvertes de centaines d’affiches colorées, qu’on prenait de loin pour les écailles d’un monstre aux aguets. Les créneaux, les tours circulaires, le donjon, trônaient intacts. Un vieux trébuchet, perché sur la tour gauche, bravait le vent en oscillant. Au-dessus du pont-levis flottait une longue voile rouge, brodée du sigle « A. S. I. ».
Nous arrivâmes au bas rapidement et nous garâmes dans un silence complet. Sur le parking, quelques poids-lourds aux cabines voilées prenaient le soleil. Une grande porte en fer forgé barrait le chemin aux visiteurs, les deux battants se partageaient les armoiries de l’ASI : un trébuchet sur fond blanc associé au crapaud doré. À hauteur d’homme, une petite ouverture verrouillée portait la consigne : « frappez - attendez ».
Je frappai et attendis. Le bus repartit, je retentai, et attendis de nouveau. À partir de là, toquant toutes les dix minutes, le temps s’écoula lentement, très lentement.
Je trouvai refuge dans l'ombre de la porte, et patientai sous sa pierre. L’administration était injoignable, chaque appel sonnait dans le vide.
Les affiches collées aux murailles présentaient divers symboles modernes et moyenâgeux. Des références à l’affaire Nova, des dessins tristes, des poèmes, des hommages au passé, des souhaits pour l’avenir.
Un scarabée rhinocéros vint me tenir compagnie. Il se posa à côté de moi, au frais, et nous attendîmes ensemble sous le ciel d’après-midi. J'observais sous tous les angles sa corne fascinante. C’était une arme noble pour un insecte, ça le rendait parfaitement unique au regard des autres. J’empilai quelques brindilles dessus sans qu’il ne réagisse.
Pour oublier la chaleur, je repensais à l'affaire. Il était clair que Rochefort n’avait pas été infectée par son plat Farmigen. Chez elle, tout était resté intact. La table du salon avait été nettoyée, les chaises rangées dessous. Pas de meubles renversés, pas de stylos, de couverts, d’ustensiles qu’elle aurait laissé tomber sous la douleur. Après s’être allongée, elle s’était saupoudrée de spores, et avait attendu que le champignon fasse son office. Ses habits avaient été pliés et mis en pile sur le côté, elle avait prévu de se dénuder, de ritualiser son retrait du monde. Il n’y avait par contre aucune trace d’un quelconque cérémonial religieux. L’objet du rituel devait être le Cocon lui-même. Tout cela indiquait un acte prémédité, non pas une infection soudaine.
À l’inverse, chez Mahker, on avait retrouvé l’appartement en désordre. Des objets épars au sol, son téléphone cassé, de l’eau sur le plan de travail… Comme lorsqu’un homme est touché par un mal qu'il ne comprend pas, s'agite, tente de trouver une solution, panique.
Alors que j’entamais ma sixième cigarette en une heure, j’entendis comme le déclic d’un ressort. Un gros mécanisme tinta, et la large porte s’ouvrit.
Un homme en bleu de travail vint à ma rencontre. Il contrôla d'abord mon identité, me jaugea du regard, puis me laissa entrer. Voyant que j'étais déshydraté, il prit la gourde à sa ceinture et me la tendit. En me désaltérant au goulot d’acier froid, je jetai un rapide coup d’œil tout autour.
Un grand hall, dans lequel se pressaient des gens, était baigné d’une lumière à damiers verts, jaunes, rouges, que filtraient des vitraux fournis. Ils représentaient une nature gaie et pleine de vie. En fait, on ne pouvait le voir de l’extérieur, mais toute la basse-cour du château avait été aménagée pour devenir un hall couvert (sans doute pour se protéger du soleil). Sur les murs, on avait peint différentes scènes d'amour dans le goût médiéval, allant du flirt au baiser langoureux. En haut, l’on pouvait apercevoir des balustrades sur deux étages et le toit en verrière. Des sorties au fond, à droite et à gauche, laissaient entrevoir d’autres halls. Un panneau affichant le plan de l’ASI me donna le nombre de 10. Selon ce même plan, les tours arrières du château étaient réservées à l’administration, les tours avant à la police et à la justice locales, la haute-cour et le logis aux lieux de vie et de résidence des habitants. Le donjon abritait les appartements privés de la patronne, son bureau était au niveau des hourds. C’est là que l’homme me mena.
Nous prîmes l’escalier, fîmes le tour de la passerelle, et pénétrâmes dans la pièce la plus excentrée de l’étage. Il me laissa dans une salle d’attente où je patientai de nouveau. Elle était décorée de portraits anciens et de luminaires en bois sculpté. Une fresque en tissu y représentait les damnés de la Catastrophe dans le style des vieilles enluminures. Sous la scène étaient inscrits les vers suivants :
Frères humains qui après nous vivez
N'ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, se pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tost de vous merciz.
Un poème de Villon.
Au bout d’un quart d’heure, une voix féminine me somma d’entrer.
La patronne m’attendait dans une large salle éclairée par une baie vitrée, avec un soleil sinople peint au centre. D’imposantes plantes vous cernaient aux quatre coins, quand un énorme lustre, où pendaient des plaques de métal reluisant, menaçait votre tête. Sous mes semelles, une carte de la région bombait légèrement le sol. En face, une femme de taille moyenne, accoudée à une grande croix en pied, me souriait dans un tailleur blanc.
Son bureau ressemblait à un étal de fonctionnaire. Il était entouré de casiers métalliques à plusieurs étages d’un genre industriel. Elle avait les cheveux noirs et longs jusqu’aux épaules. Ses yeux, je le remarquai malgré la distance, tendaient vers l’ambre.
À peine m'avait-elle demandé d’avancer qu’une femme et son mari pénétrèrent dans la salle. Ils commencèrent à fouiller dans les casiers métalliques, sans plus se presser. Elle s’occupa de répondre à leurs questions, sortant et ouvrant plusieurs dossiers, j’errai alors entre les livres anciens de la bibliothèque murale. « Ne touchez à rien sans me l’avoir demandé », me dit-elle en relevant tout juste son regard. Le couple trouva ce qu’il cherchait, et s’en alla en remerciant chaudement.
« Rien dans le bureau d’un directeur ne devrait être personnel ou confidentiel, me lança-t-elle en réajustant sa pile de dossiers. Il faut un leader malgré tout, c’est obligatoire. Je me présente, Inès Zeila.
– Julien Bustari, inspecteur sanitaire.
– Inspecteur… sanitaire ? me dit-elle en retenant un rire.
– C’est ça.
– Vous êtes envoyé par la Mission de Contrôle ?
– Précisément.
– Je vois, c'est un contrôle surprise. Il doit y avoir une raison particulière pour que l’État vienne jusqu'ici, en Zone Morte...
– Plusieurs personnes sont décédées à la suite d’une infection alimentaire, et cela depuis février dernier. Nous avons relevé dans l’ensemble des plats suspects, à savoir ceux d’EthicFood et Plats d’Antan, quatre ingrédients communs et propres à la production de Farmigen… Dont la Flakkee que vous lui fournissez. Je viens donc vérifier que tout est en règle, sans oublier quelques prélèvements.
– Aucun problème. Si vous voulez consulter nos dossiers, ils sont tous là. Ne vous gênez pas.
– Je vous remercie. Tout sera rapidement fait, je repars demain dans le meilleur des cas.
– Parfait » me dit-elle.
Je voulus me retirer, mais rien dans son attitude n’indiquait que j’en avais l’autorisation. Elle se tenait droite, la moue distraite, grattant la croix de ses ongles vernis.
« Comment se porte le pays ? Comment va la capitale ? demanda-t-elle.
– Pas trop mal. Le pays avance, avance. Paris attire toujours plus de monde.
– Rien ne change alors.
– Rien ne change. On parle beaucoup de la Zone Morte ces temps-ci. Les entrepreneurs qui s’y aventurent sont respectés par la population.
– La Zone Verte vous voulez dire.
– Oui, la Zone Verte.
– Je plaisante, laissons aux publicitaires leurs slogans ridicules.
– Entendu… dis-je, un peu décontenancé. La décoration est surprenante ici.
– L’usine qui est à l’extérieur des remparts est moderne, mais pour le lieu de vie, nous avons tenu à prolonger l’esthétique déjà en place.
– Le grand hall est très réussi. Vu le passif de l’endroit, je me serais attendu à quelque chose de plus... Apocalyptique.
– C’est juste.
– ...Trop démoralisant ?
– Pas vraiment. C’est plutôt l’inverse qui se produit quand on abreuve un groupe d’un discours de fin du monde. C’est vite l’embrasement, ça galvanise, et pas dans le bon sens du terme. Si la fin est proche, pourquoi faire des enfants ? Pourquoi se préoccuper des autres ? Pour quelles raisons se rapprocher de son voisin ? Il pourrait bien ne pas faire partie des futurs élus… Nous ne voulons pas d’une telle mentalité.
– Je comprends parfaitement. Elle prit un temps, et sembla agencer ses idées pour développer sa réponse.
– L’esthétique du lieu vient des premiers entrepreneurs. Nous avons une dette envers ce château, il a survécu au drame et nous offre l’abri de ses murs pour repartir de zéro. Je suis tombée amoureuse de l’endroit quand je suis arrivée, je n’ai fait que continuer ce qui avait été commencé. C’est pour cela qu’on m’a confié le poste. Mes supérieurs ont vu que je n’étais pas là pour l’argent, mais pour m’inscrire dans la reconstruction.
– Vous avez donc des supérieurs ?
– Ce n’est pas le bon terme, je me suis mal exprimée. Disons des associés. Nous formons un réseau de villes autonomes et entrepreneuriales visant à redynamiser la région. C'est pourquoi nous avons choisi une identité claire et commune, qui fasse corps avec le passé du Sud. Les châteaux se sont proposés d’eux-mêmes. Nous y avons vu un signe, le nôtre n’a pas été le seul à survivre. Les travailleurs semblent apprécier.
– Vous développer en dehors de la Zone Morte n'est donc pas au programme, si je comprends bien ?
– Nous sommes une ville autonome, c'est notre ADN-même. Cela demande une gestion particulière, et un modèle économique alternatif basé sur la solidarité. La F* est enfoncée dans la mondialisation, avec une économie standardisée. Notre système ne survivrait pas hors de la Zone. J'ai émigré à Toulouse avec ma famille deux années avant la Catastrophe. J'étais donc aux premières loges, comme la plupart des habitants de l'ASI. Notre seul souhait est de rebâtir.
– Là-dessus, vos résultats parlent pour vous, dis-je en hochant la tête. Pardonnez-moi, mais j'ai été surpris par les différentes déclinaisons du thème amoureux sur les murs. C’est moins explicite qu’en ville, pour autant, on devine clairement le message derrière.
– Au Moyen-Age, avant que l’Église ne s’en mêle, les rapports amoureux étaient très libérés. Nous tentons de maintenir ce goût pour la chose, sans verser dans l'obscènité. Être à l’aise, épanoui dans sa sexualité, nous semble être une bonne base pour fonder un foyer. Dans cette optique, nous avons choisi d’interdire les pilules de contrôle1. »
J’acquiesçai, sans trouver quelque chose à redire. Je sentais qu’elle avait encore envie de parler... Les entre-preneurs, qu'ils fussent respectés ou non de leurs employés, m'avaient toujours fait l’effet de personnes profondément isolées.
Comprenant que je désirais partir, elle me fit signe de disposer.
« Si jamais vous avez besoin d’aide, n’hésitez pas » dit-elle, avant de retourner à son bureau. Je remerciai, et saluai.
Je voulus visiter l’ensemble des halls, mais les agents de sécurité m’en dissuadèrent. Les six premiers halls portaient tous un nom, les quatre derniers étaient simplement numérotés : ce sont eux qui m’étaient interdits. On m’informa qu’ils étaient réservés aux travailleurs. Je me rendis donc dans le deuxième hall de la basse-cour, nommé « Hall des Saisons ». Je fus émerveillé. Le mélange entre le vieux mobilier médiéval et les expérimentations des décorateurs de l’ASI était étonnant.
Encadrées par d’anciens miroirs finement rénovés et des bouquets de fleurs séchées, quatre statues se tenaient en rang contre le mur principal. Elles représentaient des allégories des saisons, et chacune d’elles s’était vue attribuer un métier traditionnel : Printemps était le Textile, Été l’Agriculture, Automne la Menuiserie, et Hiver la Forge. Elles avaient été façonnées, non pas dans le marbre ou la pierre, mais dans un alliage de breloques. La surface était lisse, polie, mais les différentes sortes de rouilles, d’usures, de brûlures, leur donnaient une peau fascinante, à la fois aqueuse et florale.
Je m’arrêtai sous l’immense chandelier central, assemblé sur trois étages. Le premier étage était une rosace de style gothique, le second, une longue suite de bougies colorées, et tout en haut, l’inscription « Tèrra Nòstra » renvoyait son ombre crochue au plafond. Au fléau et à la lance répondait la colombe paisible. Face aux liserés d’or qui tapissaient les murs, l’amour courtois se décrivait dans des scènes à la limite du grivois. L’ensemble était proprement « vivant ».
Un groupe de jeunes filles, smartphone à la main, les vêtements sales, courait partout et piaillait derechef. Les observant, je vis qu’elles grattaient l’or qui recouvrait le mobilier à travers des chiffons. Le butin acquis, elles se maquillaient les yeux avec, puis se photographiaient en riant. Lorsque la cloche sonna, elles errèrent dans le hall entre les travailleurs fatigués, tirant leurs manches pour obtenir quelques pièces. Elles semblaient sans biens ni maisons. J’en avais déjà entendu parler : les Orphelines de la Zone Morte.
Après plusieurs renvois, elles disparurent par une trappe oubliée. Seul au milieu de la foule, je ramassai un peu de la poussière laissée par leur groupe. Dans l’attente que chacun rentre chez soi, je la triturai entre mes doigts sans distinguer l’or du sable, pensant à mon programme. Quand la nuit tomba, le plafond s’ouvrit sur le ciel étoilé, et la fraîcheur du dehors nettoya la cour.
Je trouvai mon hôtel, posai enfin mes affaires, et m'allongeai sur le lit.
Ma chambre avait la TV. À l’écran, tout le monde mentait un peu, il fallait simplement opter pour la meilleure fiction selon l’envie du moment. Je découvris qu’il y avait deux chaînes dédiées aux habitants de la Zone. Je m’assoupis avant de pouvoir en juger le contenu. Vers 23 h, mon réveil sonna. Je sortis en tachant de ne faire aucun bruit.
Pour accéder à la haute-cour, je dus me rendre dans les ailes. L’un des informateurs de Skeb et Berthod nous avait fourni un plan détaillé et plus officieux que celui à l’entrée duchâteau. Je pouvais ainsi atteindre les tours administratives par voie dérobée. Je tombai rapidement sur une porte condamnée. Sans personne dans les couloirs, je crochetai la serrure et entrai discrètement.
Selon nos informations, les papiers que nous cherchions se trouvaient dans le sous-sol de la Tour 3, située au bout de l’aile gauche. Je pénétrai dans la haute-cour et tombai sur des habitations endormies. Longeant la muraille sans me faire repérer, j'accédai à la partie interdite. C'est là qu'étaient les halls numérotés, moins décorés que ceux réservés au public, plus modernes également. Séparés les uns des autres par des portes grillagées vétustes, j’arrivai facilement à la Tour 3, en évitant les caméras dont on m’avait indiqué les positions. Quelques vigiles discutaient dans leurs alcôves de garde. Je descendis l’escalier.
Plongé dans une obscurité totale, je sortis ma Maglite et éclairai ce qui ressemblait à d’anciens cachots transformés en salle d’informatique. Elle comportait une petite remise remplie de casiers scellés par cadenas. Je trouvai le bon casier, passai la combinaison qu’on nous avait transmise, et le tiroir s’ouvrit. Je pris en photo les documents qui nous intéressaient, avant de refermer soigneusement derrière moi. De retour à l’hôtel, j’envoyai les photos à mon équipe avant de les examiner moi-même.
Le lendemain, je me levai tôt pour accomplir ma mission. Avec mes gants, mes tubes à essai, ma pipette, et le petit labo réfrigéré que contenait ma sacoche, je partis en quête du secteur alimentaire. Je suivis les panneaux indicatifs et passai sous le regard indifférent du vigile, informé de ma venue par la patronne. Je pris par le Hall 4, puis entrai dans le tunnel extérieur qui menait aux usines derrière le château.
À l’intérieur, des légumes mijotaient dans des cuves. Sur la droite, une grande ouverture débouchait sur l’entrepôt de denrées. Je demandai plus de précisions au contremaître mis à ma disposition.
« Ici, nous ne réfrigérons quasiment rien. Les aliments arrivent frais, on les lave, on les traite, on les appertise, puis on les livre. On fait des conserves d'aliments cuits, des carottes, poivrons, pommes de terre, ou encore pois chiche, qu'on envoie à des marques d'alimentation qui les associent à leurs plats. Elles apposent ensuite le logo ‘Zone Verte’ sur leurs produits mis en vente, au même titre que les pièces mécaniques et les vêtements que créent nos trois autres usines.
– Entendu. Mon affaire concerne Farmigen, une marque qui crée ses propres plats à partir de quelques-uns de vos légumes. Je cherche surtout les carottes, qu’elle envoie à ses filiales Plats d’Antan et EthicFood.
– Oui, c’est l’un de nos gros clients. C’est la cuve C dans la salle 2, jumelle de celle-ci, juste à gauche. Elle contient également les cuves D et B, où l’on cuit des haricots blancs et des courgettes. L’entrée est située sous le préfabriqué du responsable du secteur alimentaire.
– Cuiseurs ordinaires ?
– Oui, les horizontaux à vapeur sont encore trop chers pour nous.
– Vous exportez les haricots blancs et les courgettes ?
– Les haricots blancs sont exportés vers une usine de plats surgelés de la marque Ravigal, mais les courgettes restent ici. Comme les autres légumes verts, elles ne sont pas exportées. On en manque trop ici, et nos rares parcelles cultivables sont déjà surchargées...
– Vous cultivez quoi ?
– Principalement des légumes venant des pays chauds, voire arides. Vous avez bien vu le climat… C’est un petit désert ici. À certains endroits, la terre a été tellement souillée qu’on ne peut rien en faire.
– Vous exportez ce que vous cultivez vous-mêmes ? demandai-je, pensant aux carottes et à une possible inspection de leurs cultures en cas de confirmation.
– Non, non, tout ce que nous cultivons est pour nous. Nous livrons seulement les légumes achetés aux producteurs hors de l’usine, sauf les légumes verts comme je vous l’ai dit, que nous consommons à l’ASI car nous en manquons grandement. Même si nous le voulions, nous n’aurions pas le droit d’exporter nos propres denrées alimentaires, il y aurait trop de risques. L’État est très vigilant là-dessus. Enfin, je ne vous apprends rien.
– Merci pour ces informations.
– Mais de rien.
– Vous auriez une blouse pour moi ?
– Oui, je vous apporte ça. »
Je me rendis donc dans la salle 2. Les tapis roulants s’y chevauchaient, passaient les uns en dessous des autres pour terminer dans l’eau bouillante. Les courgettes arrivaient au–dessus, les carottes au milieu, les haricots blancs en dessous, ce qui donnait un joli défilé de blanc, orange, vert. On n’entendait rien d’autre que le crissement des rouages et les sirènes de déclenchement. L’atmosphère, saturée de vapeur, était asphyxiante.
