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Les dernières mésaventures de Solène Melchior pourraient mettre un terme à son engagement pour combattre le crime. Cependant, ses talents d’enquêtrice lui valent de recevoir bien des propositions. On lui confie le commandement d’un nouveau service chargé d’élucider les cold cases.
La première affaire qu’elle décide de reprendre concerne la disparition et le meurtre de Camille, épouse de Lancelot de Rostronen, un officier du GIGN. Grièvement blessé au cours d’une opération, celui-ci n’a aucun souvenir des derniers instants passés avec sa femme et ne sait pas encore qu’il est un être hors du commun…
Solène, qui aspirait à un peu plus de quiétude, va être confrontée à des services secrets prêts à tout…
Des aventures époustouflantes entre la Bretagne, Paris et le Pays du tigre blanc. Un passionnant thriller aux multiples rebondissements.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Avant d’être romancier, auteur d’une quinzaine d’ouvrages, Pascal Tissier était expert criminaliste au sein de l’Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale. Après plusieurs années passées à traquer l’indice le plus infime sur de sordides scènes de crime, qui inspirent ses récits, il prête son expérience et son exigence de l’exactitude dans les enquêtes qu’il mène pour exécuter ses thrillers et polars. Si son travail passionnant l’a conduit à vivre sur la plupart des continents, il a aujourd’hui posé ses valises à Perros-Guirec où il organise le festival du polar «Le Roz et le Noir ».
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Seitenzahl: 507
Veröffentlichungsjahr: 2024
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CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Corée du Sud, 22 décembre 1989
Penché sur le listing que l’imprimante a craché voilà plus d’une heure, Guillaume sursaute en entendant la voix nasillarde émergeant de l’interphone :
— Professor, vous êtes là ?
À regret, le biologiste pose son feutre rouge et soupire en étirant son dos endolori.
— Oui, Jang-Mi, mais j’ai exigé qu’on ne me dérange pas jusqu’à midi.
— Je sais, professor, et je vous demande humblement de me pardonner cette intrusion dans votre travail. Puis-je vous exposer pourquoi je vous importune ainsi ?
Même si elle y met un peu trop d’emphase et commet encore quelques maladresses, la jeune chimiste coréenne, faisant également office d’assistante, aime s’exprimer dans la langue de Molière. Cela fait deux ans qu’elle a intégré la petite équipe dirigée par ce Français au charme indéniable.
— Je vous écoute, Jang-Mi, mais vite, je vous prie.
— Voilà, professor…
— Professeur ! Jang-Mi, on dit professeur !
— Ah oui, c’est vrai ! Pardonnez-moi, professor. Je viens d’avoir un appel de Madame votre épouse. Son avion est arrivé à Séoul avec un peu de retard. Elle a quand même pu prendre un avion-taxi et vient d’atterrir à Pohang. Elle espère arriver avant midi.
Guillaume soupire de nouveau en regardant sa montre. Il n’a pas revu Jehanne et ses enfants depuis les grandes vacances du mois d’août et il a hâte de les retrouver. En principe, c’était son tour de faire le voyage jusqu’en France. Il l’avait promis. Mais l’avancée spectaculaire de ses travaux dont les résultats s’étalent enfin sous ses yeux va probablement révolutionner la biogénétique et la médecine pour les siècles à venir. Cependant, une journée de travail supplémentaire aurait été la bienvenue pour rédiger sa future publication scientifique. Son assistante, la biologiste allemande Edda Steinmeier, aurait dû se charger de cela, mais depuis la chute du mur de Berlin, le 9 novembre dernier, elle ne tenait plus en place. Elle voulait absolument revoir ses grands-parents restés en RDA depuis 1961. Cela fait plus d’un mois que Guillaume l’a autorisée à prendre l’avion. La mort dans l’âme, elle a laissé tomber leurs travaux sur lesquels elle planchait jour et nuit depuis le début de cette folle aventure. À présent, le biologiste français n’a plus aucune nouvelle et il se demande si Edda tiendra réellement sa promesse de revenir. Jamais il n’aurait imaginé que ses travaux avanceraient si vite. Rien qu’en laissant faire la nature, les points de blocage qui les contrariaient s’étaient effacés les uns après les autres. Pris de court par ces progrès inespérés, le biologiste n’avait pas pu quitter la Corée. N’ayant qu’une confiance limitée envers ses collaborateurs coréens, il ne leur communique qu’une partie de ses résultats, suffisamment toutefois pour que ces derniers continuent à financer son projet. Le chercheur a obtenu du gouvernement de Séoul une chaire de professeur d’université ainsi que la fonction de directeur de laboratoire, ce poste qui occupe la majeure partie de son temps. Malgré sa notoriété mondiale en matière de biologie moléculaire, ni la France ni l’Europe ne lui avaient accordé les fonds nécessaires à ses recherches, estimant sans doute ses méthodes trop avant-gardistes. Moins timorés, les États-Unis lui avaient promis sensiblement les mêmes avantages que les Coréens, mais en cas d’aboutissement, il se serait probablement fait souffler la paternité des découvertes.
Peuplée de plus de deux cent mille habitants, Gyeongju ne possède pas d’aéroport. Celui de Pohang, sur la côte, est à une quarantaine de kilomètres en taxi. Mais il faut traverser la montagne. Pour l’avoir fait plusieurs fois, Guillaume se dit qu’il lui reste encore deux bonnes heures pour essayer de mettre un peu d’ordre dans les trois mètres de listing annotés. Il pourra ensuite les ranger en sécurité dans le coffre avant de rejoindre sa famille à leur appartement pour déjeuner ensemble. Le boy a été prévenu qu’il aura un peu plus de travail. Ho-Jin adore faire la cuisine pour toute la famille, et les enfants l’apprécient. Même le sapin de Noël décoré façon Ho-Jin trône dans le grand salon.
— Très bien, merci, Jang-Mi.
— Attendez, professor. Madame votre épouse a dit qu’elle a oublié la clé de votre appartement chez elle, en France, et elle vous rejoindra ici avec les enfants. Madame précise qu’ils sont très excités à l’idée de vous revoir.
Guillaume se dit que c’est ridicule, Ho-Jin aurait très bien pu leur ouvrir. À moins qu’il n’y ait une autre raison. Jehanne semblait si différente au téléphone avant qu’elle ne quitte la France. Contrairement à lui, qui est parfois un peu trop préoccupé par son travail, son épouse est plutôt joyeuse et fantasque. Mais ce célibat géographique lui pèse. Ces derniers temps, elle ne s’est pas gênée pour le lui reprocher ouvertement. Cette situation ne peut pas durer éternellement et il devra choisir entre son travail et sa famille. Guillaume lui avait assuré que l’aboutissement était proche. Mais Jehanne se montrait de plus en plus défiante. Il ne peut cependant retenir un sourire. Cette incroyable découverte et l’arrivée de sa tribu vont apporter un peu de joie dans sa vie quasi monacale, exclusivement tournée vers ses recherches, surtout après le départ d’Edda.
Guillaume a beau vérifier les données biologiques, il est à présent certain qu’avec Edda Steinmeier et son équipe, ils n’ont commis aucune erreur. Assurément, grâce à ces petites bestioles insignifiantes qui n’intéressent pas grand monde, le prix Nobel de physiologie est à portée de main.
Absorbé par sa relecture, le chercheur ne prête pas attention aux néons ballottant au bout de leurs fils. Des mini-séismes se font ressentir depuis quelques jours déjà. La région y est habituée et lui aussi, maintenant. D’autant qu’un orage gronde depuis plus d’une heure. Les cris joyeux d’une jeune fille retentissent soudain dans le laboratoire d’ordinaire si tranquille. Agnès, aussi exubérante que sa mère, chahute avec son petit frère.
Midi vingt. Il n’a pas vu le temps passer. Un franc sourire aux lèvres, il range son dossier dans une chemise cartonnée et vient ouvrir la porte sécurisée. Son fils, tenant à bout de bras un Mirage 2000 Majorette, que lui a offert Guillaume lors des dernières vacances, a visiblement oublié les heures interminables de vols et de route qu’ils viennent de subir. Il est le premier à sauter dans les bras de son père, imité de près par sa sœur.
— Bonjour, mes petits anges, comment allez-vous ?
Les réponses fusent dans le désordre, immédiatement suivies d’une bordée de questions menant toutes à la même préoccupation :
— Tu as bientôt fini ton travail ?
— Quand est-ce que tu rentres en France, Papa ?
Jehanne les interrompt. Elle embrasse rapidement son époux sur la joue, ce qui n’est pas dans ses habitudes.
— Guillaume. Je n’avais plus assez de wons pour payer le taxi. Peux-tu m’en passer, s’il te plaît ? Il attend dans la rue et il a l’air aussi aimable qu’un chauffeur parisien.
— Voulez-vous que je m’en charge ? intervient Jang-Mi qui leur a facilité l’entrée dans le laboratoire.
— C’est gentil, mais ça va aller. Vite, Guillaume !
Le professeur est frappé par la sévérité du ton et du regard de sa femme. Il lui tend une liasse de billets et n’a même pas le temps de lui demander ce qu’elle a fait des bagages qu’elle a déjà filé.
— Elle est où, Edda ? s’inquiète Agnès.
— C’est quoi, ces grands trucs, Papa ? enchaîne son petit frère en désignant avec son mini-Mirage les trois cuves transparentes remplies de substances étranges éclairées par une lumière rouge inactinique1.
— Ça, mon garçon, c’est quelque chose qui va probablement révolutionner le monde et la vie des hommes.
— Mon Dieu, professor ! s’exclame Jang-Mi. Madame votre épouse ne pourra pas rentrer si elle n’est pas accompagnée. Elle n’a pas de badge.
Bousculé par ce soudain tohu-bohu, Guillaume la prie de retourner la chercher. Il ne veut pas laisser les deux petits cyclones tout seuls dans le laboratoire.
— Papa ! Tu nous fais voir ce qui va révolutionner le monde ? s’exclame le jeune garçon.
— Oh oui ! S’il te plaît, Papa, renchérit sa sœur.
Guillaume ne peut s’empêcher de rire. À condition d’avoir lui-même un fils, cet enfant est leur seul espoir de voir leur noble lignée perdurer. S’il ne l’a jamais fait sentir à Agnès, qu’il aime tout autant que son frère, il avait été déçu que son premier enfant soit une fille. Jehanne s’était montrée réticente à l’idée d’une deuxième grossesse. Par chance, quatre ans plus tard, elle a donné naissance à un garçon.
L’enthousiasme de ses enfants lui fait du bien. Il a hâte que Jehanne revienne pour lui annoncer la bonne nouvelle, lui prouver que leurs sacrifices n’ont pas été vains. Inévitablement, la notoriété et l’argent de la vente des brevets seront enfin au rendez-vous. Jehanne pourra terminer la restauration de son domaine à Montfort-l’Amaury2. Lui pourra également sublimer sa maison sur la côte de granit rose, où ses ancêtres se sont réfugiés trois siècles auparavant après la destruction de leur château dans ce village du centre Bretagne.
Du haut de ses douze ans, la jeune fille est fascinée par ce qu’elle observe dans des cages de verre ressemblant à des terrariums. Un mélange de rochers et de souches d’arbre se couvre d’une gangue jaunâtre, seulement éclairée par un néon rouge, identique à celui placé au-dessus des cuves. Apparemment, il n’y a aucun animal dans celle-ci. Elle concentre sa curiosité sur les cages voisines où s’activent des souris blanches de laboratoire, puis une autre où d’étranges petits rats dépourvus de poils s’enfouissent dans les copeaux leur servant de litière. Elle trouve décidément ces rats-taupes trop repoussants.
— Je peux monter, Papa ? s’enquiert le petit diable, en empoignant déjà la rampe de l’échelle qui mène au sommet d’une des cuves emplie d’un liquide couleur fluo semblant animé d’une vie.
— Hop pop pop ! Ceci n’est pas une cour de récréation.
— S’te plaît, P’pa ?
Le biologiste sent qu’il aura plus de mal à maîtriser ses deux rejetons que ces millions de petites bêtes d’un millimètre grouillant dans le sérum. Mais après tout, l’aboutissement spectaculaire de ses recherches mérite bien qu’il informe ses enfants. Ils pourront en témoigner des décennies plus tard. « J’étais là quand mon père a fait cette incroyable découverte. »
— Bon, écoutez ! Je monte le premier. Toi, mon garçon, tu me suis sans faire le zigoto et toi, Agnès, tu fermes la marche en surveillant ton frère. Si vous n’êtes pas sages, on redescend illico et ce sera la dernière fois que je vous laisse entrer ici. C’est clair ?
— Oui, Papa ! promet Agnès.
— Psitt ! C’est quoi, illico ? chuchote le garçon en mettant les pieds sur les premières marches, derrière son père.
— Chut ! Tais-toi et monte.
La passerelle surplombant les trois cuves n’est qu’à trois mètres, mais les enfants ont l’impression d’avoir gravi l’Everest. Le premier silo de verre laisse échapper une brume glacée, renforçant ce sentiment d’être en altitude.
— Ouah ! Il fait vachement froid ! Et ça sent pas très bon. C’est quoi, ce truc, P’pa ?
— C’est un sérum très très spécial. La température est à un degré et…
Soudain, un grondement venant de la terre le tétanise. La charpente métallique au-dessus de leur tête se tord en grinçant. Les yeux écarquillés, les deux enfants n’osent dire un mot ou faire un geste.
— Venez, mes chéris, on va redescendre par l’autre échelle. Ne vous précipitez pas, ça va aller.
Guillaume aimerait s’en persuader, mais une soudaine angoisse lui vrille le ventre. Au-dessus de leur tête et dans tout le bâtiment, des alarmes retentissent, couvrant à présent leurs cris. Les rampes lumineuses du plafond s’éteignent, laissant place aux enseignes vertes de sorties de secours.
— Vite, dépêchons-nous !
— Mon avion, j’ai oublié mon avion ! s’écrie le garçon en bousculant sa sœur pour le récupérer sur la main courante de la rambarde.
— Non, viens ! hurle Guillaume.
*
Le regard éperdu sur les monticules de gravats de béton et de métal, Jehanne, rongée par l’anxiété, ne sent plus ses doigts qu’elle ne cesse de torturer. Même la morsure du froid ne lui fait plus aucun effet. Un peu plus tôt, un des secouristes lui a posé un manteau jaune et rouge par-dessus sa veste Chanel, totalement inadaptée pour résister au vent glacial.
Une énième réplique fait trembler de nouveau les ruines du laboratoire moderne ayant perdu de sa superbe. De l’eau sous pression s’échappe encore des canalisations aériennes et se fige autour des matériaux isolants dans une sorte de sculpture grotesque. Le bruit sourd du métal se mêlant à celui de la croûte terrestre tétanise un instant l’équipe de secours, prête à déguerpir si la prochaine secousse se faisait plus violente. Cela fait deux heures maintenant que la terre convulse de soubresauts sporadiques, tel un dragon agonisant. Cela n’engendre plus de grands risques pour les rares édifices ayant résisté au séisme, mais des morceaux de ce château brinquebalant peuvent encore tomber et faire des dégâts, voire des victimes.
Soudain, un homme plus téméraire parvient à se hisser en haut d’une poutrelle métallique et, d’un signe de la main, demande le silence.
Jehanne le voit activer sa lampe frontale avant de glisser sa tête dans un interstice de tôles déformées. Elle ne comprend rien de ce que crie le Coréen, mais son excitation paraît être de bon augure. Un de ses collègues lui lance une corde qu’il arrime à la poutrelle, et trois hommes rejoignent bien vite de ce qu’il reste du toit du labo no 5. Un à un, ils disparaissent en descendant le long d’une autre corde de rappel.
Jehanne ne sait plus si elle doit encore espérer. Si son mari et ses deux enfants ont résisté à l’écroulement des murs et du toit, ont-ils pu survivre au froid pendant ces heures d’attente insupportable ?
La radio grésille des borborygmes incompréhensibles. Le souffle court, elle cherche Jang-Mi du regard. Les rares jeunes femmes présentes se ressemblent toutes. Soudain, elle reconnaît le visage attristé de l’assistante de son mari. Tremblant de froid et de peur sans doute, les mains serrées sous ses aisselles, la poitrine secouée par des tremblements, Jang-Mi écoute discrètement un des secouristes. Son pâle visage déformé par la tristesse lui confère les traits d’une estampe en noir et blanc. En voyant l’épouse du professeur s’approcher d’elle, la jeune Coréenne essaie de se donner un air plus serein.
— Alors ? demande timidement Jehanne.
— Agnès est blessée, mais elle a pu leur répondre.
— Et… mon fils ?
— Je ne sais pas, prétend maladroitement Jang-Mi.
La mine affligée, un homme s’approche des deux femmes. Il s’adresse à sa compatriote dans un long monologue avant de repartir vers son PC radio.
L’assistante de laboratoire baisse les yeux, cherchant des mots moins brutaux que ceux du secouriste.
— Je… Je suis désolée, madame. Monsieur le professor a eu la jambe broyée et il n’a pas survécu à l’hémorragie.
Jehanne porte une main à sa bouche et ferme les yeux.
— Mon Dieu ! C’est un cauchemar. Dites-moi que mon petit va bien. Je vous en supplie, Jang-Mi. Dites-moi qu’il n’est pas…
La Coréenne plonge son visage dans ses mains, et sanglote avant de répondre :
— C’est terrible, madame. Ils l’ont retrouvé dans les bras de son père. Mais… hélas !
1 Éclairage qui n’agit pas sur un récepteur et n’impressionne pas les films sensibles.
2 Commune située dans le département des Yvelines, non loin de Versailles.
Printemps 2023
Quand les premiers rayons du soleil viennent enfin rougeoyer les villas au-dessus de la gare maritime de Perros-Guirec, Solène sent une bouffée de nostalgie la submerger. Ce soleil triomphant sur la nuit sonne le glas de cette semaine de relative insouciance qu’elle vient de passer chez son cousin Erwan Levasseur. Avec sa femme Kelly, ils ont fait le plein d’air pur et de produits iodés. Ils n’ont pas souhaité ressasser le passé, parfois douloureux, préférant savourer la joie d’être ensemble et évoquer l’avenir professionnel de la commissaire Melchior.
Solène était à deux doigts de jeter l’éponge. Elle en avait assez de toute cette violence ayant jalonné sa carrière d’officier de police. Bien que couronnée de succès, sa dernière grosse enquête au sein de la DIPJ1 de Rennes avait bien failli lui coûter la vie. Un meurtrier en série n’avait pas hésité à lui tirer deux balles dans le dos2. De lourdes séquelles se font toujours ressentir dans sa vie de femme.
L’existence plus paisible que lui suggérait Kelly Levasseur l’avait un instant tentée. Après son périple dramatique et un accident de plongée à la Réunion, la jeune femme était revenue terriblement diminuée physiquement et psychologiquement3. Afin de se reconstruire, Kelly s’était lancée dans la généalogie. Elle s’y était tellement investie qu’elle avait même passé un diplôme universitaire lui permettant de devenir généalogiste successorale au sein d’un bureau accrédité. Sa mobilité encore chaotique l’empêchant de faire de longs déplacements, Solène envisageait de l’aider en devenant détective privée, ce qu’elle avait fait en off durant quelques mois.
Lorsqu’elle travaillait au 36 quai des Orfèvres, puis à la DIPJ de Rennes, les affaires criminelles se succédaient parfois à une cadence étourdissante, lui accordant peu de répit. Mais là, ses petits succès lui laissaient un goût insipide et frustrant. En se heurtant aux limites juridictionnelles de cette activité, elle avait très vite ressenti le manque d’adrénaline que lui procurait la traque. Son ami, le journaliste Corentin Le Goffic, avait lui aussi compris que c’était son moteur, un besoin presque vital. C’est le commissaire Vendola, son ancien patron à Rennes qui lui avait fait admettre qu’elle était née pour ça. Puisqu’elle était nommée commandante et très bien notée, il lui avait suggéré de tenter le concours interne des commissaires, qu’elle avait réussi avec une grande aisance.
Estimant que ce serait du gâchis de cantonner une telle enquêtrice à un commissariat de quartier, le ministère de l’Intérieur avait désigné un émissaire pour lui proposer de prendre la direction d’une nouvelle cellule interministérielle. Solène n’avait hésité que peu de temps pour accepter ce défi. Le problème étant que, n’ayant aucune antériorité, il lui revenait la tâche de se trouver elle-même du personnel. Seul le nom, ou plutôt l’acronyme, lui avait été imposé : l’OACS, Office des affaires classées et sensibles. Tout un programme. On lui avait également proposé de faire sa place dans les locaux de la Direction centrale de la police judiciaire à Nanterre, tout en lui précisant qu’il n’y avait pour l’instant aucune cellule disponible.
*
En entendant des pas dans l’escalier, Solène replie le plaid douillet sous lequel elle s’était blottie au petit matin. Elle se redresse en étirant sa colonne vertébrale et jette un dernier regard vers l’horizon et l’archipel des sept îles. Une légère brume de mer court au ras des flots et sur la plage en contrebas, laissant apparaître le haut des mâts des petits catamarans de l’école de voile.
— Déjà debout ? s’étonne Erwan.
— J’avais besoin de revoir ça une dernière fois.
— Comment ça, une dernière fois ?
— Ce n’est pas ce que je veux dire. J’espère revenir vous voir le plus tôt possible, mais tu le sais, la mise en place de ce nouveau service risque d’accaparer mon temps et mon énergie pendant un moment. D’autant qu’à part Jean-Magloire Hippolyte, et mon ancienne collègue qui a promis de me rejoindre, je n’ai toujours pas le personnel pour commencer.
— Je sais, Solène. Tu m’as déjà fait un clin d’œil très appuyé hier soir. Mais, franchement, tu me vois reprendre du service ? Pardon de te dire cela, je sais bien que Jean-Magloire est plutôt diminué physiquement, lui aussi. Crois-moi, je connais la boutique. On ne tardera pas à qualifier l’OACS de bande d’éclopés.
Solène doit bien admettre qu’il n’a pas tort. Tout comme elle, son jeune collègue guadeloupéen a été victime lui aussi de ce tueur fou. Une balle de gros calibre lui avait sectionné l’os du bras gauche et endommagé les muscles et tendons. Ce colosse plein de fougue en était réduit à se coltiner des tâches administratives d’une insipidité affligeante. Le jeune homme n’avait pas hésité une seule seconde, lorsqu’elle lui avait proposé de reprendre du service avec elle. La capitaine Hélène Debart était partante, elle aussi, mais elle souhaitait avant tout boucler une enquête criminelle.
Tandis qu’Erwan s’active dans la cuisine pour leur préparer le petit-déjeuner, Kelly rejoint Solène devant la baie vitrée.
— Tu vas me manquer. Je suis sûre qu’on aurait pu faire une bonne équipe. Heureusement que tu as choisi de reprendre tes études pour devenir commissaire. Mais, rassure-toi, Erwan a mis de côté ses romans pour les enquêtes que je ne peux pas mener. Quand c’est possible, je l’accompagne et je dois admettre que c’est plaisant, et… assez lucratif lorsqu’on arrive à retrouver les héritiers d’une petite fortune. Enfin, j’espère qu’au moins, à ce poste, tu ne te mettras plus en danger.
— C’est, je pense, le souhait de ma hiérarchie. Et aussi le mien.
— Hum ! Si j’ai bien compris ce que tu nous as dit hier soir, Solène, j’imagine que tu vas avoir beaucoup de travail.
— Il faut que je prenne mes marques, mais je le pense également.
— Je ne sais pas si tu auras le temps d’y jeter un œil, mais une amie m’a confié un jour qu’il y a quatre ou cinq ans de cela, sa belle-sœur a disparu dans des circonstances vraiment étranges.
— Qui est-ce ? demande Solène en se dirigeant vers la cuisine.
— Agnès de Rostrenen.
— Elle habite à Rostrenen ?
— Non, à Paris ! Rostrenen, c’est son nom de famille. Je crois qu’elle est issue d’une ancienne noblesse bretonne. Nous nous sommes rencontrées quand nous étudiions la généalogie. Elle se déplace en fauteuil roulant. C’est sans doute ce qui nous a rapprochées.
— Il n’y a pas eu d’enquête ?
— Si ! Et c’est son mari qu’on a accusé de l’avoir fait disparaître. C’était un officier de gendarmerie, au GIGN4, je crois. Je n’ai pas tout compris, mais je sais qu’il a été grièvement blessé au cours d’une intervention. On l’a même cru mort. Et quand il est revenu à lui, tes collègues de Versailles l’ont accusé. Il était incapable de se défendre et avait perdu la mémoire.
— Je n’ai jamais entendu parler de ça, intervient Erwan, en les priant de passer à table.
— Moi non plus, ça ne me dit rien, enchérit Solène. Mais… cette disparition n’a jamais été élucidée ?
— Officiellement, si ! Le cadavre de la jeune femme a été retrouvé dans une forêt en Allemagne. Enfin, ce qu’il en restait. Seule son alliance a permis de l’identifier. Son mari, Lancelot de Rostrenen a été blanchi, mais je sais qu’il ne parvient pas à y croire. Et mon amie Agnès non plus.
— Bon ! Je ne te promets rien, mais je regarderai ce qu’on trouve dans les archives.
Kelly s’éloigne un instant et revient avec sa tablette numérique.
— Je crois que tu pourrais peut-être te renseigner auprès de ce journaliste. Il avait publié un dossier complet sur cette affaire.
— Tu sais, Kelly, les journalistes et moi, ça ne se passe pas toujours très bien.
— Regarde quand même. Je suis sûre qu’avec celui-là, ça devrait bien se passer.
En parcourant rapidement l’article de l’Express, Solène commence à comprendre où Kelly veut en venir. De nombreuses photographies agrémentent un dossier très argumenté. La signature CLG ne lui laisse plus aucun doute. Son ami Corentin Le Goffic est bien à l’origine de ce travail.
— Il ne m’a jamais parlé de ça. Mais, à cette époque, on ne se connaissait pas encore.
— Tu pourras lui en toucher deux mots. Quand rentre-t-il de la Réunion ?
— Sa fille Maëva vient de fêter ses dix-huit ans le week-end dernier. Il m’a dit qu’il serait là dès demain soir.
1Direction interrégionale de la police judiciaire.
2Voir L’Héritage de Carnac, même auteur, même collection.
3Voir La Forge du diable, même auteur, même collection.
4Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale.
Dans la cour de l’Élysée où vient de prendre fin le Conseil des ministres, les journalistes jouent des coudes derrière le cordon les maintenant en rangs serrés comme des sardines. D’ordinaire, l’attente est plutôt décontractée, et les blagues fusent souvent. Mais là, chacun se doit d’être aux premières loges afin de faire la bonne vidéo, le bon cliché et, cerise sur le gâteau, poser la question à laquelle l’un des ministres voudra bien répondre. Jusqu’à présent, ils filent tous vers la portière ouverte de leur voiture de fonction, sans même les regarder ou se contentant d’un petit signe de la main.
L’annonce est tombée en milieu de nuit à l’Agence France-Presse, trop tard pour les rotatives de la presse écrite, mais aussi pour les chaînes d’infos en continu ne pouvant rameuter leurs chroniqueurs et intervenants ponctuels. Depuis le début de matinée, cela fait le bonheur de toutes les radios et de tous les journaux télévisés trouvant enfin quelque chose d’autre de plus consistant à se mettre sous la dent que le futur remaniement ministériel.
Le ministre des Affaires étrangères, chargé d’expédier les dossiers sans faire de vagues avant probablement de céder sa place, se présente en haut des marches. Il est accueilli par un imbroglio de questions. Peu charitable, un de ses collègues le pousse vers la mêlée. À contrecœur, l’homme au charisme chancelant s’approche à une distance raisonnable des objectifs.
— Monsieur le ministre, s’il vous plaît, pouvez-vous nous confirmer qu’il y a un Français parmi les otages ? le sollicite une voix plus forte que les autres.
— Hum… Oui… En effet. Il y a également trois autres émissaires étrangers, une Japonaise, un Américain et un Sué…
Une journaliste de LCI ne lui laisse pas le temps de finir sa phrase :
— Qui est ce Français ? Il semblerait que ce soit quelqu’un de votre ministère.
Le ministre cherche du regard un de ses confrères pouvant le sortir de cette interview embarrassante, et pourquoi pas l’éphémère Premier ministre en personne ? Mais déjà les portières claquent et les gravillons crissent sous les pneus des berlines ministérielles.
— Euh… Je ne peux pas vous donner son identité ainsi. Il faut que je m’assure que sa famille en soit informée.
D’autres questions s’entremêlent, mettant le patron du quai d’Orsay de plus en plus mal à l’aise.
— Mais vous confirmez qu’il s’agit bien d’un de vos agents.
— C’est un homme ou une femme ?
— Que sont-ils devenus ?
— Ne pouvait-on pas prévoir cette réaction de l’État islamique ?
— N’était-ce pas imprudent de se rendre dans cette zone aussi tôt ?
Dans un sursaut d’orgueil ou de lassitude, le chef de la diplomatie française lève les mains pour mettre un terme à la cacophonie.
— Écoutez, les détails de cette information méritent d’être approfondis. Un communiqué de presse sera fait le moment venu. Merci !
Les interpellations outrées se poursuivent jusqu’à ce que le ministre des Armées, Jean-Charles Guilloux, apparaisse à son tour sur le perron, raccompagné par le président de la République en personne. Ce dernier s’éclipse immédiatement sans un regard pour la meute grondante.
— Monsieur le ministre, s’il vous plaît. Gaël Le Gwen pour France 3 Bretagne. Juste une petite question.
À ces mots, l’homme politique ayant occupé la présidence du conseil régional de Bretagne s’arrête au milieu des marches et se dirige vers la forêt de micros et de caméras.
— Bien joué, mec ! murmure un des journalistes à son confrère breton.
Le Gwen, qui semble bien connaître son compatriote, demeure néanmoins très respectueux :
— Monsieur le ministre, les informations qu’on nous distille au compte-gouttes restent floues. Pouvez-vous éclairer nos lanternes sur cette histoire de prise d’otages en Syrie ?
Le chef des Armées le regarde par-dessus ses lunettes, avec un léger sourire en coin, l’air de dire : « Toi, tu m’as piégé. »
— Hum… C’est ça que vous appelez juste une petite question. Je présume que mon confrère des Affaires étrangères a dû vous informer, il est maintenant avéré que quatre émissaires de l’UNESCO, placés sous la protection de l’ONU, ont été capturés. Pourtant, leur mission consistait tout simplement à évaluer les dégâts après le dynamitage d’un site historique par l’État islamique, et ce, afin d’envisager une restauration. Je rappelle que le but principal de l’UNESCO est de contribuer à la paix et la sécurité des peuples, notamment par l’éducation et la culture et bien entendu les droits de l’homme, sans distinction de race, de sexe ou de religion.
— N’était-ce pas un peu prématuré, monsieur le ministre ?
— Vous n’ignorez pas que cela fait plusieurs mois que cette région a été reprise par les loyalistes. Nous ne pilotons pas cette action et le chef de mission, un Américain, estimait qu’ils étaient en sécurité. Nous nous sommes rangés à cet avis. Si nous avons tout lieu de penser qu’il s’agit de l’œuvre de Daech, prétendument moribond, nous n’en avons pas encore la preuve.
Tandis que le ministre commence à montrer des signes d’impatience, une journaliste de BFM insiste pour poser sa diatribe :
— Pour autant, vous avez envoyé un agent français.
— Un agent, comme vous y allez ! Il s’agit d’un attaché culturel du ministère des Affaires étrangères. Mon collègue a dû vous le dire.
— Non, il ne nous a rien dit. Mais est-il envisageable d’envoyer des troupes au sol pour les libérer ? demande une voix fluette.
— Dans l’état actuel des choses, ce serait dangereux pour nos troupes et les otages. On pense qu’ils ont été séparés et se trouvent dans des points très différents. En libérer un seul serait probablement mettre les autres en danger.
Le Gwen le remercie pour sa patience et instille malgré tout le sujet brûlant toutes les lèvres.
— Monsieur le ministre, il est question d’un profond remaniement ministériel, cela a-t-il été évoqué lors de ce conseil ?
— Ne m’avez-vous pas dit que vous aviez juste une question ? Merci, mesdames et messieurs ! Et bonne journée.
Le bouchon de champagne couine à peine dans la main de Corentin. Assise sur le tabouret de bar faisant face à un hublot cerné de laiton, Solène sourit en voyant sa mine étonnée. Il n’a pas l’air de la croire quand elle lui dit que cette péniche sera vraiment son habitation pour les quelques années à venir.
— Je constate avec plaisir que tu n’as plus la phobie des bateaux.
— Ce voyage forcé vers l’archipel des Sept-Îles a dû me servir de thérapie1. Et cet intérêt pour ce genre de péniche, c’est un peu de ta faute.
— Ma faute ?
— C’est bien toi qui as insisté pour que l’on se rencontre sur le bateau restaurant le Grand Bé2. C’est le patron, Loïc Morvan, qui m’a aidée à trouver cette perle. Tu veux visiter ?
— Trinquons d’abord. J’aime beaucoup la Bretagne, mais je suis vraiment content que tu sois revenue à Paris. On pourra se voir plus souvent. Et, au moins, dans ce service, tu ne te mettras plus en danger. Enfin, j’espère.
— Figure-toi qu’Erwan et Kelly m’ont tenu les mêmes propos.
Les yeux rivés vers la Seine, ils regardent tous deux les réverbères s’allumer sur la berge. Leurs sentiments l’un pour l’autre ne font que s’affirmer, mais d’un commun accord et sans réellement le formuler, ils ont choisi de garder leur indépendance. Leurs activités respectives sont trop chronophages et ils ne souhaitent pas tomber dans la routine d’attendre que l’autre rentre.
Corentin étouffe discrètement un bâillement.
— Le jet-lag ou tu as trop fait la fête ?
— Les grands-parents de Maëva ont vraiment assuré pour lui célébrer son anniversaire. Beaucoup mieux que moi. En plus, ils ont voulu me faire crapahuter vers le piton de la Fournaise et d’autres balades dans les cirques. C’était réellement magnifique, mais j’avoue que ça m’a crevé. J’aurais aimé que tu sois avec moi pour revisiter la Réunion plus calmement que la dernière fois.
— Je ne suis pas encore prête à y retourner. Il me reste quelques fantômes à dompter, avoue Solène.
— Je comprends. Quand comptes-tu prendre ton travail ?
— Dès demain. J’ai vraiment hâte. Et toi, quand vas-tu à ton journal ?
— Demain aux aurores ! J’étais encore à la Réunion quand mon rédac-chef m’a appelé au sujet de la prise d’otages en Syrie. Il veut que je fasse un article sur cette affaire. Tu sais quelque chose ?
— Pas plus que ce qu’en disent les médias. Seulement que, parmi les émissaires de l’UNESCO, il y a un Français.
Tout en conversant, une flûte de champagne à la main, Solène lui fait visiter la péniche habitation. Il reste quelques travaux de décoration à réaliser, mais l’ensemble est bien conçu et confortable. Corentin n’avait jamais envisagé une telle demeure, mais il trouve l’idée séduisante. Il sait que Solène a pu financer en partie cet achat grâce à l’assurance de sa maison incendiée à Saint-Brieuc.
— Tu es allée chez Erwan et Kelly à Perros-Guirec, comment vont-ils ?
— Aussi bien que possible. Kelly regrette un peu que je ne sois pas restée avec elle pour ses enquêtes généalogiques. Mais, avec l’aide de Erwan, elle s’en sortira très bien.
En songeant à Kelly, Solène se remémore sa conversation qu’elle a eue juste avant de quitter ses cousins.
— Au fait, connais-tu un certain Lancelot de Rostrenen ?
— Euh… Connaître, c’est un bien grand mot. Disons qu’il y a quelques années, j’ai eu l’occasion d’enquêter sur une grave accusation dont il faisait l’objet. Sa sœur m’avait contacté en me fournissant un certain nombre d’éléments que tes collègues versaillais refusaient de prendre en considération. Ce type était officier au GIGN. Il a été grièvement blessé au cours d’une opération. Pendant ce laps de temps, sa femme enceinte avait disparu. Après plusieurs jours de coma, Rostrenen est revenu à lui salement diminué et totalement amnésique. Cela paraissait très opportuniste aux yeux de la commandante Vicaire chargée de cette enquête. Plus tard, la police allemande a retrouvé les restes d’un cadavre avec son alliance. J’ai pu démontrer que Rostrenen n’y était pour rien.
— Tu l’as rencontré ?
— Une fois. Mais il était complètement démoli. J’ai bien cru qu’il finirait sa vie dans un fauteuil roulant, comme sa sœur.
— Agnès !
— C’est ça ! Tu la connais ?
— Non ! Mais c’est une amie de Kelly et elle m’en a parlé. Il paraît qu’il ne s’est jamais vraiment remis de la mort de sa femme. Qu’est-il devenu ?
— Je ne l’ai jamais revu, mais je sais qu’il a guéri d’une manière assez spectaculaire. Même les médecins ne l’expliquent pas. Sa sœur m’a dit qu’il n’a pas pu ou voulu réintégrer la gendarmerie. Si ça t’intéresse, j’ai tout un dossier sur lui.
— Je veux bien. J’ai promis à Kelly de jeter un œil à cela dès que je pourrai. C’est-à-dire pas tout de suite, je le crains. Il paraît que les dossiers s’entassent déjà sur mon bureau. J’ai chargé Jean-Magloire de gérer cela.
Corentin consulte sur son cellulaire la longue liste de fichiers auxquels il peut accéder par le cloud. Il ne met que quelques secondes pour obtenir ce qu’il cherche.
— Tiens, regarde ! propose-t-il à Solène en lui tendant son portable.
Elle se cale dans un profond fauteuil et consulte longuement les articles que Corentin a écrits quatre ans plus tôt. Certaines photographies de l’ancien militaire l’interpellent, notamment une en tenue d’officier du GIGN.
— Il a quand même des yeux de tueur, tu ne trouves pas ?
— C’est sans doute ce que s’est dit ta collègue de Versailles. Il a seulement un regard spécial. Sa sœur n’a pas le même. Peut-être tient-il cela de son père.
— Tu le connais ?
— Non ! Il est mort, il y a longtemps. J’ai seulement rencontré leur mère. Lorsque je suis allé voir Lancelot, il était en convalescence chez elle, dans les Yvelines. Un manoir, un peu en décrépitude, mais avec un joli potentiel. Lancelot était assis dans un fauteuil roulant, tout comme sa sœur. Je crois qu’elle a été victime d’un accident quand elle était ado. Même s’il a un regard perturbant, il n’avait rien d’un tueur. Je n’ai pas pu en tirer grand-chose. Il ne se souvenait même plus de la mission au cours de laquelle il a été grièvement blessé. Ses exploits auraient dû le hisser au rang des héros. Grâce aux témoignages de ses collègues, j’ai pu reconstituer tout son parcours. Quand on a eu la preuve qu’il n’était pour rien dans la disparition de sa femme, l’État a eu quelques scrupules. Il ne faisait plus partie de la gendarmerie et on lui a proposé un poste de conseiller culturel dans un ministère.
— Les Affaires étrangères, par exemple ? suggère Solène.
— J’avoue que j’ai été tenté de faire le rapprochement avec cette histoire de prise d’otages. Alors, je me suis renseigné auprès du quai d’Orsay. Rostrenen travaille bien pour eux, mais il est en mission d’entraide dans la vallée sacrée des Incas au Pérou.
— Tu y crois ?
— Je ne sais pas. Pour l’instant, je dois m’en contenter.
1Voir L’Héritage de Carnac, même auteur, même collection.
2Voir Les Falaises maudites, même auteur, même collection.
Pendant ce temps, dans une ville du Moyen-Orient.
Lentement, les hurlements insupportables et les plaintes s’estompent dans les cellules voisines. Au-dessus de leur tête et dans les couloirs de la geôle, les va-et-vient se font à présent plus sporadiques. Leurs tortionnaires s’évertuent à ne jamais leur offrir aucun repère de l’heure qu’il peut être, mais les prisonniers le sentent ; une nouvelle nuit d’angoisse s’annonce. La chaleur du jour cédera sa place à un vent glacial s’engouffrant par les soupiraux aux vitres brisées.
Combien de temps va-t-on les laisser pourrir dans ces cachots sordides ? Seront-ils encore en vie demain ou va-t-on les transférer une fois de plus dans une autre planque plus terrible ? Au loin, dans une cellule invisible, les gémissements se font entendre. Entre deux sanglots, un jeune Arabe psalmodie des prières de suppliques envers Allah pour qu’il lui vienne en aide.
Séquestré depuis près d’une semaine dans cet ancien poste de la police syrienne, Karim a déjà vu partir plusieurs d’entre eux, dont les deux autres prisonniers, arrivés en même temps que l’inconnu du cachot d’à côté. Les marques de coups sur son visage et son torse dénudé démontrent qu’il a été torturé lui aussi. Il est demeuré ainsi toute la nuit et le reste de la journée, sans réagir, sans se plaindre, laissant supposer qu’il était dans une sorte de coma. Mais, en s’approchant de la grille rouillée et poisseuse qui les sépare, Karim peut s’apercevoir qu’il n’en est rien. Les yeux mi-clos, l’homme reste vigilant. Lorsqu’il a la certitude qu’on ne viendra plus le malmener, il s’adosse contre le mur du fond.
— Salut, mec, chuchote Karim, ça va ?
— J’ai connu des jours meilleurs.
— Ah ! Tu es Français ! Moi aussi. Comment tu t’appelles ?
— Lancelot, et toi ?
— Karim ! Qu’est-ce que tu fous dans ce merdier ?
— Je n’en sais rien. Où sommes-nous ?
— Précisément, j’en sais pas plus que toi. J’ai roulé toute une nuit dans le coffre d’une bagnole pour me retrouver ici.
— Moi, c’est pareil, nous avons été trimbalés pendant plus de douze heures. On s’est arrêté plusieurs fois dans des lieux différents.
— Tu es journaliste ?
— Non ! Je faisais partie d’une délégation de l’UNESCO et on nous a kidnappés sur un site historique.
— L’UNESCO ! C’est quoi, ce truc ?
L’agent français ignore s’il peut se confier à cet inconnu. Il peut s’agir d’une taupe que l’État islamique a placée là à dessein pour le cuisiner d’une manière plus subtile et plus efficace que le tabassage en règle qu’il a subi, sans qu’il ne révèle quoi que ce soit. De nombreux Français se sont engagés dans les rangs de ce qu’il reste de Daech et certains d’entre eux se montrent parmi les plus extrémistes et les plus féroces. Par reptation sur le sol immonde, il s’approche lui aussi de la grille et lui explique quelles sont les missions de l’UNESCO. Au cas où celui prétendant s’appeler Karim serait du mauvais côté, il insiste sur l’aspect pacifique et humanitaire de cette institution spécialisée placée sous l’égide de l’ONU.
— Tu sais pourquoi ils t’ont tabassé ?
— Probablement parce que je suis Français, et donc un peu par plaisir. Mais ils s’imaginent que nous étions là pour autre chose. C’est ridicule.
— Qui sont les trois autres ?
Cette insistance à vouloir en savoir davantage est de plus en plus suspecte, mais Lancelot décide de jouer franc jeu.
— Un Américain, une Japonaise et un Suédois. Nous sommes tous les quatre des délégués culturels dans notre pays. Je pense qu’ils vont exiger une rançon ou nous utiliser comme boucliers humains.
— Au moins, vous aurez peut-être une chance de vous en sortir. Moi, ils m’ont promis de me couper la tête et de l’accrocher à une pique… Pour l’exemple, qu’ils ont dit, ces cons !
Dans la pénombre, Lancelot l’observe de plus près. Le jeune homme paraît à la fois sincère et résigné.
— Que te reprochent-ils ?
Karim hausse les épaules, se demandant lui-même ce qu’il est venu faire dans cette galère.
— C’est une longue histoire, mais si tu t’en sors, j’aimerais que tu apportes ce témoignage à mes parents.
— Je ne suis pas sûr de m’en sortir, mais je t’écoute.
Karim déglutit plusieurs fois avant d’expliquer quelle était sa vie presque tranquille, avant que tout bascule. Peu diplômé, mais très débrouillard, il a exercé plusieurs métiers dans divers domaines, pas toujours en parfaite légalité avec la réglementation fiscale française, mais sans pour autant commettre de graves infractions. Ses parents originaires d’Égypte sont arrivés en Seine-Saint-Denis au début des années soixante-dix. Ils sont croyants, mais peu pratiquants. Karim est l’aîné d’une fratrie de quatre enfants, deux garçons et deux filles. Pour une raison qu’il ne parvient toujours pas à comprendre, Samir, son cadet, s’est laissé convaincre par des amis d’assister plus assidûment aux prières et aux prêches du nouvel imam, d’origine égyptienne, lui aussi. Karim aurait dû se rendre compte de son changement d’attitude, de l’exigence qu’il manifestait envers ses sœurs, de cette façon de se laisser pousser la barbe et de s’habiller différemment. Mais Karim voyageait assez souvent et n’était pas toujours chez ses parents. Lorsqu’il y venait, son frère se gardait bien d’exposer sa radicalisation. Puis un jour, sa mère l’a appelé pour lui révéler que Samir s’était engagé dans une œuvre humanitaire pour aider ses frères musulmans victimes de l’oppression. Karim a compris ce que cela signifiait. Il a eu envie immédiatement d’en découdre avec cet imam ayant envoyé son petit frère vers une mort quasi certaine, ou le reste d’une vie anéantie. Sa mère lui a fait comprendre qu’une réaction trop vive ne lui permettrait pas de sauver Samir. Il en est convenu et s’est rapproché de la salle de prière pour écouter la « bonne parole ». Il a dû admettre que l’imam était habile et se méfiait d’éventuelles oreilles indiscrètes. Son discours était bien huilé et il ne prononçait jamais de paroles belliqueuses pouvant lui valoir une expulsion. Réfrénant sa colère, et prétextant vouloir suivre l’exemple de ceux qui étaient partis combattre, Karim est parvenu à déjouer les soupçons et à intégrer la filière lui permettant de rejoindre la Syrie.
Lancelot l’observe avec un peu plus d’attention. Malgré l’obscurité, son visage trahit la colère et la douleur.
Karim ne s’attarde pas sur les longues semaines d’entraînement très dur, souvent cruel, et les actions guerrières qu’il a été contraint de mener. Quatre mois plus tard, quand Farik, le guide l’ayant accompagné jusqu’ici, est revenu avec une nouvelle fournée de chairs à canon, il lui a demandé ce qu’était devenu Samir. L’homme a eu la très mauvaise idée de sourire en lui révélant que son jeune frère avait donné sa vie pour Allah et que le jour où il le rejoindrait au paradis était probablement très proche pour lui aussi. Cette fois, Karim n’a pu contenir sa rage. L’entraînement qu’il avait suivi avait fait de lui une machine à tuer. Les paroles qu’il a prononcées en égorgeant Farik lui ont valu d’être instantanément arrêté et tabassé par les autres djihadistes. À présent, son sort est réglé et il servira d’exemple à tous ceux ayant quelques velléités de renoncer à leur engagement.
— Je serai exécuté après-demain, conclut-il.
D’un signe de tête, Karim désigne la femme enchaînée et nue dans la cellule à gauche de celle de Lancelot.
— Pour elle, ce sera pire, chuchote-t-il. Ils lui ont promis de la brûler vive et de publier la vidéo sur Al Jazeera.
— Qui est-ce ?
— D’après ce que j’ai compris, c’est une militaire israélienne qu’ils ont capturée. Quand ils ont appris qu’elle était homosexuelle, ils se sont acharnés sur elle. Ces tarés l’ont violée à plusieurs et en même temps. Je les ai vus la photographier et la filmer et je crois qu’ils ont envoyé les vidéos à ses parents. Ces salauds lui ont même tailladé le visage.
Tandis qu’il simulait le coma, l’agent français a en effet assisté au viol de la jeune femme. Elle n’avait plus la force de gémir, et encore moins de se débattre sous les coups de boutoir abjects de ces tortionnaires hilares.
— Ces pourceaux devront payer un jour ou l’autre, grommelle-t-il entre les dents.
S’est-il exprimé un peu trop fort ? La jeune femme jette un regard fiévreux vers lui. Les poignets entravés par une corde la maintenant à un anneau fixé au sol, elle parvient à se redresser en grimaçant de douleur. Lentement, elle s’approche des barreaux et l’interpelle :
— Psst, le Français.
Lancelot s’approche à son tour et aperçoit les blessures que ces prétendus hommes lui ont infligées. Des estafilades sanguinolentes lui barrent les seins, une autre se dessine sur sa joue gauche. Elle a subi plusieurs simulacres d’égorgement.
— Tu peux me rendre un service ?
— Dans la position où je suis, je ne peux pas faire grand-chose, mais dites toujours.
— Je sais qu’ils vont revenir et me violer encore. Je sais aussi que, vendredi, ils vont me brûler vive. Abrège mes souffrances, je t’en supplie.
Elle colle son épaule et son cou à la grille.
— Étrangle-moi. Si tu t’y prends bien, ça peut aller très vite.
Sous les yeux effarés de Karim, Lancelot passe un bras à travers les barreaux. La peau nue de la jeune femme frissonne et ses dents claquent de froid et de terreur. Contrairement à ce qu’elle espérait autant qu’elle redoutait, la main se fait compatissante sur son épaule que le Français frotte pour la réchauffer. Elle est gelée.
— Comment vous appelez-vous ?
— Sarah, admet-elle dans un souffle.
— Je suis désolé, Sarah, mais je ne peux pas vous tuer. Mais je vous promets de tout faire pour vous sortir de là.
Les yeux pleins de terreur et d’incompréhension, la jeune femme le regarde comme s’il s’agissait du type le plus idiot de la terre.
— Ils t’ont trop battu ou tu es trop bête pour comprendre ce qui se passe ?
Lancelot frotte davantage l’épaule et le dos à portée de sa main, lui transmettant un peu de sa chaleur. Le froid ne semble pas avoir d’emprise sur lui.
— Laissez-moi au moins essayer, Sarah.
Sans vraiment qu’elle le décide, la voix empathique et le contact chaud et agréable de la peau de cet inconnu ont raison de sa vigilance. Ses muscles se détendent et ses paupières deviennent trop lourdes pour résister. Elle essaie de murmurer une nouvelle supplique, mais le sommeil l’emporte en une fraction de seconde.
Lancelot reste ainsi plusieurs minutes, cherchant une issue pour sortir de ce bourbier. Si ces djihadistes apprennent sa véritable identité et le but réel de sa mission, cette fois, c’en est fini. Jamais il ne reverra son domaine en Bretagne et le château de ses grands-parents maternels dans les Yvelines. Il pose sa tête sur les barreaux, tout près de celle de Sarah, et se laisse emporter à son tour par la fatigue.
Soudain, le rire moqueur d’un homme dans le couloir le sort de son assoupissement.
— Eh, le Français, tu veux te la faire, toi aussi ? On peut t’arranger ça.
Lancelot nie de la tête.
— Je veux simplement faire preuve d’humanité et la réchauffer un peu.
— Avec une sale gouine de juive, ironise le fanfaron armé d’une kalachnikov, une cigarette de haschisch aux lèvres. Et pourquoi tu ne fais pas preuve d’humanité envers ton autre voisin, le Français ? Il te plaît pas ? Tu as raison, c’est un chien galeux.
L’homme d’une trentaine d’années, d’allure filiforme, visiblement d’origine maghrébine, s’exprime avec un fort accent belge.
— Parce qu’il refuse de parler à un mécréant, prétend Lancelot. Il dit que si ses frères n’avaient pas besoin de moi comme otage, il m’étranglerait de ses propres mains.
Le regard haineux se transforme en un rictus.
— Tu as dit ça, toi ?
Se demandant s’il doit réagir, Karim se contente de regarder ses pieds.
— C’est bien, ça, Karim ! Pour la peine, aujourd’hui, tu auras droit de manger la part de ce chien de mécréant. Mais je crois bien qu’on te coupera la tête quand même.
Le garde-chiourme part alors dans un rire volontairement démoniaque, le rendant pathétique.
— Je suis triste pour vos parents, l’apostrophe Lancelot. Ils sont bien en Belgique, c’est ça ?
— Qu’est-ce que ça peut te foutre, connard de Français !
— À quel moment es-tu devenu un lâche sans foi ni loi ? Probablement après un petit séjour en prison. Tu devais être un voyou sans envergure et tu t’es laissé embobiner. Pas étonnant, tu m’as l’air complètement débile.
Karim en reste bouche bée. Comment ce type plutôt bon chic bon genre peut-il agresser verbalement un tueur armé d’une kalach ? S’il continue à l’exciter, émissaire de l’UNESCO ou pas, il va se prendre une rafale. La vie n’a aucun prix pour ces types, surtout celle d’un Français.
La suite lui donne raison. Les lèvres tremblant de fureur, le djihadiste le met en joue.
— Ferme ta gueule, j’te dis !
— Je ne suis pas sûr que les commanditaires de mon enlèvement apprécient que tu les prives d’une monnaie d’échange comme moi, assure Lancelot avec un calme déconcertant.
— Ah ouais ! Tu te crois malin, hein ? Attends !
Fulminant et tapant des talons, le garde s’éloigne dans le couloir. Quelques secondes plus tard, Lancelot et Karim entendent plusieurs bruits de pas.
— À quoi tu joues, bordel ? marmonne Karim. S’il revient avec Rambo, tu vas morfler.
— Laisse-moi gérer, et ne prends surtout pas mon parti.
— Eh, sale chien ! Il paraît que tu fais le malin, l’interpelle en arabe un homme à la carrure impressionnante.
L’agent français fait semblant de ne pas comprendre.
— Plaît-il ?
— Ah, le con ! Plaît-il ! pouffe le premier garde. Vas-y, ouvre, on va lui en faire bouffer du « plaît-il ».
Voyant le « Rambo » décrocher une clé de sa ceinture, l’otage français s’éloigne de la porte, laissant entrer les deux hommes. Karim a soudain l’impression qu’une tornade a fait irruption dans la cellule exiguë. Le résultat n’est pas celui qu’il s’imaginait. Sans comprendre d’où cela vient, Rambo se prend un coup de pied latéral dans la tempe, suivi d’un coup de poing dans le plexus et tombe à genoux avant de s’affaler à plat ventre. Voyant cela, le Belge tente de s’enfuir pour attraper son arme qu’il a déposée contre le mur dans le couloir, mais ses jambes se soulèvent et, la fraction de seconde après, un atémi lui explose le nez, le laissant K.O. Lancelot se baisse tranquillement pour se saisir des clés accrochées au ceinturon de l’homme à plat ventre, quand une rafale crépite juste derrière lui.
*
C’est une vague d’eau nauséabonde qui le sort de sa léthargie. L’agent français sent immédiatement qu’il est pieds et poings liés et n’esquisse aucun geste inutile. Assis contre une des grilles, encore sonnés par les coups de karaté qu’ils ont reçus, Rambo et le Belge le regardent d’un air mauvais, avec la furieuse envie de lui voler dans les plumes. Au moins, dans cette position, il serait bien en peine de parer leurs coups. Si Fayçal, leur chef, accompagné d’une interprète, n’avait pas été là, ils ne s’en seraient pas privés. Mais les deux hommes se sentent piteux d’avoir succombé à ses provocations et surtout des coups qu’ils n’ont pas vu venir.
Lancelot se remémore de quelle manière, et sans grandes difficultés, il a maîtrisé les deux extrémistes voulant lui ôter l’envie d’ironiser. En entendant les crépitements des balles derrière lui, il n’a pas eu d’autre choix que de lever les bras en l’air. Sa reddition ne l’a pas empêché de recevoir un violent coup derrière la tête, le plongeant dans le néant.
— Monsieur l’attaché culturel. Êtes-vous disposé à dire qui vous êtes réellement ?
Vêtue d’une longue jupe noire, d’une veste beige lui arrivant à mi-cuisse et d’un foulard lui cachant son opulente chevelure, la jeune femme s’exprime comme s’ils conversaient dans un salon.
L’agent onusien lui lance un regard résigné. Il est surpris de reconnaître Leïla, l’interprète les ayant guidés dans le dédale de pierres du site archéologique. L’attaque minutieusement préparée avait été aussi violente que rapide. Les soldats loyalistes supervisés par des officiers russes n’avaient pu ou voulu intervenir. Quelques-uns d’entre eux étaient tombés sous les balles et les quatre membres de l’ONU, ainsi que leur guide, avaient été embarqués manu militari dans les coffres de pick-up.
— Je pense que vous le savez déjà, non ? Mais vous, Leïla, vous étiez avec eux dès le début, ou vous avez changé de camp après leur attaque ? Je pourrais comprendre ça.
— Qu’est-ce qu’il dit ? s’énerve le chef djihadiste.
Troublée par la réplique de Lancelot, l’interprète ment en prétendant qu’il répète la même chose, à savoir qu’il n’est qu’un simple fonctionnaire de l’UNESCO.
— Dis-lui que je vais lui faire bouffer ses couilles s’il s’obstine à me prendre pour un con.
Maîtrisant parfaitement la langue arabe, Lancelot continue de feindre de ne rien comprendre.
— Hum ! Vu la manière dont vous avez terrassé ces deux hommes, ils ont très bien capté que vous n’êtes pas qu’un simple fonctionnaire. Si vous continuez, ils vont vous… Hum ! Ça risque d’être terrible pour vous.
— On peut être au service de la culture et faire du sport de haut niveau. Pendant mes années d’études, j’ai pratiqué de nombreux sports de combat. Jusqu’à présent, je n’ai jamais eu l’occasion de m’en servir autrement que sur un tatami. J’ai cru que ces deux types voulaient me faire la peau et je n’ai agi que par réflexe de défense.
Leïla répète en arabe, à la virgule près, ce que vient de dire l’otage français.
Fayçal entre soudain dans une colère noire, dont Leïla est la première à faire les frais, verbalement et physiquement. Puisqu’elle n’a pas réussi à convaincre ce pseudo-émissaire culturel, c’est qu’elle traduit mal ses propos. Pour ne pas attiser davantage sa colère, le prisonnier évite de croiser son regard. Dans l’imbroglio de ses vociférations, il comprend que leurs ravisseurs ont eu accès à un reportage de CNN relatant la prise d’otages. Celui-ci semble contredire les allégations du gouvernement français. A priori, le porte-parole du quai d’Orsay continue de clamer que le fonctionnaire français n’avait pas d’autre mission que d’évaluer les dégâts de ce site romain. Par imprudence ou par perfidie, la chaîne CNN laisse planer une ombre sur sa véritable identité. Il comprend qu’on préfère lâcher une proie française pour faire oublier les réelles fonctions de son collègue américain, patron officiel de l’opération d’évaluation des destructions.
Dix-huit mois auparavant, Lancelot avait rencontré l’agent de la CIA, Steven Clayton, lors d’une mission de recherche du renseignement au Yémen. Bien que cette mission soit menée conjointement par leur pays respectif, les deux hommes s’étaient entraidés et étaient parvenus à s’extirper d’un traquenard tout aussi dangereux que celui-ci. C’est ainsi qu’une vraie sympathie s’était installée entre eux. Après tout, ils avaient les mêmes ennemis et rencontraient souvent les mêmes problèmes avec leur gouvernement et leurs ministres de tutelle. L’émissaire français n’avait été qu’à moitié surpris de voir Clayton débarquer, en tant qu’attaché culturel pour les États-Unis. Contrairement à lui, l’Américain n’y connaissait pas grand-chose en matière d’architecture datant de la Rome antique si ce n’est ce qu’il avait bachoté juste avant d’accomplir cette mission, pour donner le change auprès des autres émissaires.
Quand entre deux insultes, le djihadiste éructe le nom du camp de Guantánamo, Lancelot se demande ce que ses tortionnaires ont l’intention de lui faire subir. Le centre de détention militaire de haute sécurité situé sur la base navale américaine au sud-est de Cuba est devenu un haut lieu de tortures dites « propres » acceptées et validées par l’État américain, alliant les techniques modernes et celles plus médiévales ayant déjà montré leur efficacité. Les témoignages des quatorze détenus emprisonnés par la CIA sont édifiants.
Vont-ils le priver de sommeil en le soumettant à une sono insupportable nuit et jour, ou le laisser dans le froid ? Ses tortionnaires n’ont sans doute pas cette technique ni la patience d’attendre qu’il craque. Quant au froid, c’est déjà le cas et, étrangement, il ne le craint pas. Va-t-on le soumettre à la « cure par l’eau », en lui en faisant avaler une grande quantité ? Il est déjà ligoté, et donc en position idéale. Les agents de la CIA chargés des interrogatoires manient à la perfection cette technique moyenâgeuse qu’ils ont améliorée. Bon nombre de prisonniers, supposés disciples d’Oussama ben Laden, ont dû subir ce simulacre de noyade. Le waterboarding consistant à maintenir le supplicié sur une planche inclinée de telle façon que sa tête soit plus basse que ses pieds. Son visage est recouvert d’un tissu et de l’eau est versée dessus en flux continu et sa respiration devient très difficile, le laissant croire qu’il va mourir asphyxié. Si les bourreaux sont compétents, la noyade est improbable, les poumons étant placés plus haut que la bouche, ce qui n’empêche pas une réelle panique du supplicié.
Les hommes de l’État islamique ont-ils suffisamment d’eau dans cette région quasi désertique ?
Quand il voit arriver deux sbires avec une grande bassine, Lancelot comprend qu’il a tort d’en douter. La technique sera assurément plus archaïque et plus expéditive, comme celle qu’utilisait la Gestapo pendant la Seconde Guerre mondiale.
Il ignore ce qu’est devenu Clayton. Tout comme lui, sa nationalité ne plaide pas en sa faveur et, si Daech le soupçonne également, il y a fort à parier qu’il doit subir le même sort.
Sous le regard horrifié de Sarah et de Karim, prostrés dans leur cellule, mais aussi de celui de l’interprète, il est empoigné fermement par Rambo se délectant de ce moment de vengeance.
Sans attendre qu’on l’interroge, il lui plonge la tête dans une eau putride. Pour la forme, le prisonnier gigote un peu, mais maintenu par ce colosse aidé à présent par le Belge, il lui est impossible de résister à la pression. Après deux minutes d’apnée, Rambo lui empoigne les cheveux et fait émerger sa tête.
Fayçal s’apprête à aboyer une question, lorsque son téléphone sonne dans sa poche. Les sourcils crispés, il scrute l’écran et répond en s’éloignant vers l’escalier. Deux minutes plus tard, il revient, la mine encore plus grave.
— Je dois m’absenter. Faites avouer ce chien ! ordonne-t-il, avant de s’éclipser.
Trop heureux de pouvoir mener l’interrogatoire à leur guise, les deux djihadistes échangent un regard complice.
Le Belge empoigne Leïla et la jette dans la cellule de Sarah.
— J’ai pas besoin d’une interprète pour interroger ce bouffon !
Il se rapproche du Français agenouillé sur le sol, mains dans le dos.
— Avoue, sale connard, que tu es un espion !
Avant qu’il ne puisse nier, sa tête est immédiatement replongée dans le liquide nauséabond. Les coups dans les côtes et dans les reins tombent avec une violence inouïe.
Sans vraiment qu’il le maîtrise ni le décide, Lancelot sent le rythme de son cœur ralentir, si bien qu’il ne devient plus qu’une infime et imperceptible pulsation. Avant que son esprit se brouille complètement, des visions parfois peu compréhensibles surgissent à la vitesse d’un TGV battant tous les records. Son cerveau semble s’ouvrir pour laisser échapper des images enfouies très loin dans son subconscient.
Est-ce ainsi lorsqu’on meurt ? On revoit toute sa vie défiler avant de sombrer pour toujours dans le néant.
Toutefois, des éléments s’imposent d’une manière récurrente.
L’eau, le froid, la douleur.
