Thomas et les mouches - Benjamin Loppin - E-Book

Thomas et les mouches E-Book

Benjamin Loppin

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Beschreibung

Thomas est étudiant en science à Lyon et se retrouve confronté à une mutation énigmatique...

Sur un campus universitaire de Lyon, une mutation énigmatique trouble la petite communauté des généticiens de la drosophile. Tout juste arrivé au laboratoire, Thomas, étudiant indécis et solitaire, s’apprête malgré lui à affronter l’adversité silencieuse d’une quête au long cours pour tenter de résoudre le mystère des mouches « sésame ».
Basé sur des faits scientifiques réels, ce roman à suspense plonge le lecteur dans le monde de la recherche en biologie moléculaire, à l’aube de la révolution génomique.

Des faits réels scientifiques donnent consistance à ce roman à suspense et plongent le lecteur dans la biologie moléculaire !

À PROPOS DE L'AUTEUR

Benjamin Loppin est Directeur de Recherche au CNRS et travaille à l’ENS de Lyon. Thomas et les mouches est son premier roman

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Benjamin Loppin

Thomas et les mouches

Prologue

Le titre était assez intriguant et connoté sciences. Je n’avais rien pris à lire et j’avais dû acheter le roman sur un coup de tête dans un Relais H de l’aéroport de Lyon-Satolas, juste avant l’embarquement. C’était à la fin de l’été 1998. Je l’avais trimballé comme un poids mort dans mon sac à dos pendant une bonne partie de mon séjour sans l’ouvrir. Il avait pris l’humidité. Il était un peu écorné. Mais j’avais bien fait.

Depuis cinq bonnes minutes, malgré la chaleur, je jouais les équilibristes dans mon hamac péniblement tendu entre deux cocotiers. Lire dans un hamac de bivouac est en pratique assez impossible. Je pensais avoir trouvé une position supportable, au moins pour quelques instants, mais dans ce sens, j’avais le visage en plein soleil. En essayant de me retourner vers le côté ombragé, j’avais laissé échapper le livre qui était tombé dans le sable et les palmes mortes.

J’avais fini par me rabattre sur un rocher à l’ombre et en surplomb de l’eau pour m’asseoir et entamer ma lecture. Dans l’eau cristalline froissée par la brise du large, une tortue imbriquée broutait paisiblement les algues sur les rochers, juste sous la surface, à quelques mètres du bord. Je me souviens que je l’avais observée un bon moment avant de commencer à lire.

Au début du premier chapitre, l’énigmatique Michel Djerzinski saluait une collègue généticienne sur un parking de Palaiseau. Une généticienne qui travaillait sur la drosophile. Pour un étudiant comme moi qui venait de débuter sa thèse sur ce modèle, c’était tout de même un hasard assez stupéfiant. J’avais un instant relevé les yeux en souriant comme pour interpeller quelqu’un à propos de cette coïncidence mais j’étais toujours aussi seul sur mon rocher.

Il y avait donc au moins un romancier conscient de l’existence de la drosophile et de ses généticiens. Les biologistes en prenaient tout de même pour leur grade dès le second chapitre : « Les gens font des doctorats, soutiennent des thèses, alors qu’un Bac +2 suffirait largement à manœuvrer les appareils ». C’était à la fois drôle, féroce et, d’un certain point de vue, pas complètement faux. J’avais dû trouver le passage sur le décryptage de l’ADN un peu approximatif mais dans l’ensemble, c’était plutôt bien vu. La généticienne en question travaillait sur le gène DAF3, un nom qui ne m’évoquait rien ; ça sonnait plutôt nématode.

Ma lecture cette fois bien entamée, j’avais fini par me rendre à l’évidence : il ne serait guère question de génétique de la drosophile dans ce roman. J’aurais pu m’en douter. J’avais encore tourné les pages avec le vague espoir que la généticienne revienne mais c’était terminé. Ma déception était d’autant plus grande que le livre était décidément très bon. Le coucher du soleil, et un peu la faim, aussi, m’avaient obligé à interrompre ma lecture. Je m’étais mal organisé avec les rares navettes qui reliaient Cayenne et j’étais bon pour passer la nuit sur les îles du Salut avec trois bananes, une gourde et Les particules élémentaires pleines de sable. J’allais partager l’île avec quelques bagnards de circonstance, des jeunes routards piégés comme moi, mais eux, en groupes. Je voyageais seul cet été-là.

Pendant quelques années, période qui correspond assez précisément aux événements relatés dans Thomas et les mouches, j’ai cru oublier cette déception paradoxale associée à la lecture des Particules. Mais à chaque évocation du roman, le gène DAF3 et sa généticienne trop vite disparue me revenaient en mémoire. De nombreuses années se sont à nouveau écoulées avant que je me décide à agir. Le résultat de mes efforts est maintenant sous vos yeux. Je précise que je n’ai pas, à mon tour, l’intention de tromper le lecteur. La généticienne de Palaiseau ne reviendra pas. Quant à DAF3, je suis formel, il n’a jamais existé chez Drosophila melanogaster.

PREMIÈRE PARTIE Les voiliers de Castle

« Vous aussi vous vous êtes intéressé au monde. C’était il y a longtemps ; je vous demande de vous en souvenir. »

Michel Houellebecq. Extension du domaine de la lutte, 1994.

1Les martinets

Le domaine scientifique de la Doua s’insérait comme un corps étranger entre le parc de la Tête d’Or, les terrains vagues des abords du fleuve et le cimetière militaire. Tour à tour zone de pâturage inondable, champ de tir, hippodrome et même charnier sous l’occupation, la Doua était désormais un quartier consacré à la science, et par là même, voué à une paisible indifférence. L’impression d’abandon était la plus forte au cœur de l’été. Un peu partout, des pieds d’ambroisie et de jeunes ailantes profitaient de la trêve pour tenter une percée dans les espaces verts négligés. Les derniers martinets noirs de la saison n’avaient plus l’entrain du printemps et ces retardataires devenus silencieux s’apprêtaient à disparaître vers le sud d’un jour à l’autre. Même les bus dédaignaient le site, faute de voyageurs. Dans la torpeur blanche d’un mois d’août qui s’annonçait aussi caniculaire que juillet, l’Université Claude Bernard Lyon 1 était en fermeture administrative.

Thomas traversait le campus en pédalant doucement pour ne pas trop transpirer. Il longea les cours de tennis dont les filets avaient été retirés par crainte du vandalisme estival puis dépassa un petit groupe d’étudiantes chinoises à ombrelles qui progressait lentement vers la bibliothèque centrale. Une fois son vélo accroché dans l’ombre bienfaisante du garage grillagé, il pénétra par le rez-de-chaussée d’un complexe de plusieurs bâtiments de béton nu. Cette entrée dérobée sur le déambulatoire donnait accès, selon le public, aux amphithéâtres ou aux laboratoires de biologie du Bâtiment Gregor Mendel. Il évita avec prudence le monte-charge capricieux (se faire piéger en période de fermeture était une mauvaise idée) et gravit les marches deux à deux jusqu’au troisième étage. La porte palière s’ouvrait sur un long couloir décrépi encombré de chariots, cartons, congélateurs, centrifugeuses et autres appareillages indéfinis. Ce capharnaüm insolite qui traversait le bâtiment dans toute sa longueur était la première vision offerte aux visiteurs du CGM, le Centre de Génétique Moléculaire.

En ce début d’après-midi, le bureau 325 était écrasé d’une chaleur vibrante. D’après la liste de noms sur la porte à la peinture écaillée, la pièce logeait cinq personnes de l’équipe Éléments transposables et lignée germinale, au moins quand ce n’était pas le mois d’août. Certains bureaux étaient rangés avec soin. D’autres témoignaient d’une activité d’accumulation désordonnée, d’un travail mystérieux resté en suspens. Piles d’articles, cahiers de laboratoire, notes, claviers crasseux de Mac gris. Un Ficus desséché près de l’imprimante attendait septembre pour être jeté.

Thomas alluma un ventilateur à l’efficacité dérisoire et quitta la pièce aussitôt. À l’autre extrémité du bâtiment, l’étudiant de l’équipe Stress cellulaire et chaperons moléculaires traversa furtivement le couloir. Avec ses tongs et sa blouse qu’il devait porter par-dessus un short, on avait l’impression qu’il sortait de son bain. Il fit un petit signe de la main avant de disparaître.

Une délicieuse fraîcheur accueillit Thomas quand il pénétra dans la « moucherie », la seule pièce climatisée de l’étage. Un thermomètre digital dont la sonde était reliée à l’insectarium principal affichait un rassurant 18 °C. L’été était une période à risque pour les élevages mais le ronronnement de la climatisation contenait bravement la canicule. De l’un des quatre incubateurs secondaires, réglés à 25 °C, Thomas sortit un portoir dans lequel étaient disposés des tubes d’élevage en verre, bouchés avec des boules de coton et remplis au quart d’une pâte beige à la consistance ferme et à l’odeur de levure. Il ouvrit le robinet d’une grosse bouteille de dioxyde de carbone qui alimentait un réseau de tuyaux, vérifia la pression sur le manomètre et s’installa devant une des loupes binoculaires. À la base de la loupe, une petite plateforme poreuse diffusait le gaz sous l’action d’une pédale. Il choisit un des tubes, vérifia les annotations inscrites au feutre noir puis, dans un seul geste, retira le bouchon de coton et le retourna sur la plateforme éclairée par les deux fibres optiques d’une puissante source de lumière froide. Les dizaines d’insectes libérés s’immobilisèrent dans une parfaite synchronie. Aucune mouche échappée, il commençait à avoir le coup de main. Encore une ou deux pressions sur la pédale de CO2 et les derniers spasmes des pattes cessèrent.

Il ajusta la mise au point sur les insectes enchevêtrés qui formaient une petite masse rougeoyante au centre de la plateforme. À l’aide d’un pinceau fin, il commença à les trier selon des critères obscurs mais manifestement précis. La concentration et la peur de mal faire lui donnaient un air sévère. Dès que les pattes et les ailes commençaient à trembler, signes d’un réveil imminent, une légère pression sur la pédale replongeait instantanément les animaux dans leur narcose carbonique. Il le savait, c’était déjà un peu tard dans la journée pour récolter des femelles vierges. Il balaya avec délicatesse les quelques-unes qu’il avait néanmoins trouvées dans le tube contenant celles triées les jours précédents. Puis, d’un geste sec, il fit basculer le reste des petits corps endormis dans l’entonnoir d’un récipient en verre rempli d’huile. Les mouches, cette fois définitivement figées, coulèrent lentement avant de se déposer sur l’épaisse couche de cadavres déjà sédimentés.

Au moment d’ajouter les mâles aux précieuses femelles vierges, il avait encore une fois vérifié, par acquit de conscience, les instructions détaillées que lui avait laissées Solène, la thésarde qui devait l’encadrer. Elle avait laissé planer un certain mystère sur la finalité de ces croisements, se contentant d’une formule sans appel et parfaitement dénuée d’information : « Un truc bizarre à vérifier. » Elle avait tout de même précisé que c’était important et qu’elle lui expliquerait tout à son retour de vacances.

Lui-même avait sacrifié les siennes pour être là, à croiser des mouches dans un laboratoire désert, un samedi après-midi au début du mois d’août. C’était la génétique qui lui avait fait choisir le CGM. Il n’avait pas fait le déplacement à Lyon pour les trous dans les faux plafonds, pour les écailles de peinture qui tombaient sur les carreaux ébréchés ni pour l’architecture improbable du bâtiment Mendel avec sa fameuse serre suspendue reconvertie en dépotoir. Que les mouches qu’il devait croiser émergent un samedi, il n’y pouvait pas grand-chose. Quant au choix d’arriver dans l’été pour prendre ses marques avant le début officiel de son stage, ce n’était sans doute pas complètement stupide. C’était même fortementrecommandé. Et puis Solène, une grande fille brune, mélancolique et légèrement autoritaire, lui avait déjà confié des responsabilités.

Il observa un instant les insectes qui se réveillaient en titubant, nota sur le tube la date et le génotype1 des croisements avant de le replacer dans l’incubateur avec précaution. Puis il balaya la pièce du regard pour s’assurer que tout était en ordre et ferma la bouteille de gaz avant de sortir. Il était à peine quinze heures mais il n’avait plus rien à faire au laboratoire.

Les drosophiles mêlées s’affairaient déjà dans l’irrésistible fumet des phéromones de l’autre sexe et n’allaient pas tarder à s’y mettre. Une nouvelle génération grouillerait bientôt dans la pâte peu à peu liquéfiée et de ce fouillis d’œufs, de larves et de pupes émergerait un nouvel escadron de mouches ciselées et superbes.

1 Ensemble des caractères génétiques d’un individu ou d’une lignée.

2Thomas

En ressortant par le déambulatoire, il avisa un instant les deux distributeurs de boissons fraîches au fond, près des toilettes, mais constata en s’approchant qu’ils étaient hors services jusqu’à la reprise d’activité. Elle n’aurait lieu que dans quelques semaines, vers la fin de septembre ou au début d’octobre. Il lui faudrait alors se frayer un passage pour traverser la masse compacte des étudiants de première année attendant devant les amphis, excités par leur rentrée universitaire. La seule d’ailleurs, pour une bonne moitié d’entre eux.

Thomas, lui, en avait terminé avec ses quatre années d’études à l’Université Reims Champagne-Ardenne. Un parcours incertain dont le sens lui était longtemps resté obscur. Après un bac scientifique obtenu sans difficulté ni éclat, balloté entre un système d’orientation scolaire ridiculement élitiste et la pression de ses parents enseignants, il avait commis l’erreur de s’inscrire en classe préparatoire aux grandes écoles. Quelques jours avant le début de son année de « Maths Sup », il avait découvert avec une juste appréhension le Lycée Franklin Roosevelt de Reims à l’occasion de ses journées « portes ouvertes ». Les portes s’étaient bien ouvertes, mais sur la cour d’une ancienne caserne militaire, et elles s’apprêtaient surtout à se refermer. Une caserne en briques rouges particulièrement sinistre mais qui se targuait d’avoir accueilli le Haut Commandement Allemand pour la signature du premier acte de capitulation, quarante-cinq ans plus tôt. La reconversion en lycée avait préservé le cachet martial du bâtiment, avec sa cour d’honneur et l’historique salle de la reddition.

De son séjour d’un peu plus d’une année à Roosevelt, dont il avait vécu chaque début de semaine, lundi matin huit heures, comme une incarcération, il ne devait garder que quelques souvenirs épars qui s’amalgamaient dans sa mémoire sous la forme d’une longue et unique épreuve. La traversée ennuyeuse, pieds nus, d’un champ glacé de cailloux tranchants.

Les hostilités avaient commencé avec le discours solennel du premier jour prononcé par l’enseignant principal, le professeur de Physique, un petit homme teigneux à l’intelligence acérée. Thomas ne se souvenait que de son effrayant propos liminaire qu’il avait prononcé avec le visage grave : « Il faut que vous ayez conscience qu’en entrant à Roosevelt, vous faites déjà partie de l’élite de la nation. Vous êtes l’élite de la nation... ». À son ton un peu forcé, on comprenait qu’il suivait à la lettre les consignes de la direction pour prononcer ces mots à chaque rentrée. Certains élèves s’étaient redressés avec émotion tandis que d’autres pouffaient en silence. Thomas, lui, avait eu l’impression qu’on le préparait à partir à la guerre. De la guerre, la vraie, il en avait justement été question quelques semaines plus tard avec le déclenchement de l’opération Bouclier du désert et les frappes aériennes des chasseurs français en Iraq. On avait plus ou moins toléré, en plein cours, l’écoute en sourdine de France Info sur un petit poste de radio et un enthousiasme patriotique avait animé l’élite de la nation à l’annonce des premiers succès militaires de la coalition.

Pêle-mêle, il se souvenait aussi avec un certain embarras de ces étranges posters pornographiques qui décoraient l’intérieur de l’armoire à craies de la salle, et qui gratifiaient l’assistance, à chaque ouverture, d’un sexe énorme en suspension au-dessus d’une bouche accueillante. « Il y a des jeunes filles tout de même ! » avait un jour fini par dire, rougissant mais plein de complaisance à l’égard de ses troupes, le jeune professeur de mathématiques en polaire Waïkiki.

Dans ses souvenirs, il y avait enfin le bizutage auquel il avait opposé sa résistance passive et solitaire, son seul fait d’arme honorable sous les couleurs de Roosevelt. Le fameux bizutage, tant attendu par certains et redouté par tous les autres, il l’avait simplement ignoré, couvrant d’un même mépris bourreaux zélés et victimes consentantes. Au premier jour des réjouissances, il avait décliné une vente forcée de papier toilette sur la place d’Erlon d’un simple mouvement de tête. Le redoublant capo, qui semblait avoir attendu tout l’été ces quelques semaines de sadisme potache et d’abandon, corps et âmes, à la bêtise en bande organisée, n’avait pas eu le cran d’insister et les représailles promises ne vinrent jamais. Son intégration non plus, d’ailleurs. Cet épisode fut sans conteste l’unique satisfaction de son expérience en « classe prépa ».

Après avoir laborieusement franchi l’étape de la première année, il s’était accroché encore quelques semaines en « Maths Spé » avant d’être dépassé physiquement, intellectuellement et moralement. Au début, il avait pourtant été séduit par l’étrange perfection des Mathématiques dont il finissait par ne plus très bien savoir si leur finalité était de décrire l’univers connu ou si c’était l’univers qui tentait d’ajuster sa réalité à leur malicieuse maestria. Mais ces considérations métaphysiques étaient impitoyablement balayées par des déferlantes successives de nouveaux cours à assimiler, toujours plus difficiles, et qui exigeaient une implication de tous les instants, jours et nuits confondus. Son intérêt candide avait, au fil des semaines, cédé la place à l’écœurement face à cette inondation de science qui se déversait sans contexte ni plaisir, noyant d’une lente marée ses espoirs incertains. Et dans cette course de fond, le doute n’était pas permis sous peine d’un décrochage immédiat et définitif. Il s’insinuait pourtant depuis plusieurs jours, profitant d’une insidieuse fatigue que les week-ends trop courts et ruinés par le travail à fournir avaient laissé s’installer. Thomas, laminé, sautait de plus en plus souvent les déjeuners pour rentrer dans sa minuscule chambre du foyer des jeunes travailleurs de Reims et tenter de dormir une vingtaine de minutes avant la reprise de l’après-midi. Mais à chaque réveil comateux de ses misérables siestes, le doute se faisait encore plus menaçant et la tentation était grande de refermer les yeux.

Puis arriva le dernier jour de Thomas au Lycée Roosevelt. Celui de la désertion. C’était au début d’un mois d’octobre encore ensoleillé qui laissait derrière lui la fébrilité humide des vendanges de septembre. Sans se douter que la journée ne serait pas comme les autres, il s’était levé dans un état de fatigue morale inquiétant pour se livrer aux quatre redoutables heures hebdomadaires de chimie. Ce matin-là, assis dans cette salle silencieuse, parmi une trentaine de jeunes gens occupés à résoudre une équation d’oxydoréduction inhumaine, le doute avait fini de l’engloutir. Il n’avait rien préparé pour cette séance et sa vision s’était brouillée sur l’énoncé du premier exercice. Il avait levé les yeux pour regarder les visages concentrés, les dos arrondis de ses camarades penchés sur les pupitres, l’enseignante qui faisait le même exercice, un sourire mauvais au coin des lèvres, et qui tenait comme à chaque fois à terminer bien avant tout le monde. Il les sentait tous s’éloigner, les amarres larguées, ou plutôt c’était lui qui dérivait maintenant dans le courant, d’abord lent et imperceptible, puis plus vif, irréversible. C’était trop tard maintenant, c’était fait. Il était libre. À la pause de dix heures, il avait discrètement rangé ses affaires et sans avertir personne, s’était rendu à l’administration pour démissionner, selon le terme consacré. Cela n’avait pris que quelques minutes. Il avait signé la fiche de départ, dit « au revoir » d’une voix blanche à la secrétaire qui en avait vu beaucoup d’autres, puis avait franchi la lourde porte de la caserne comme on se jette dans le vide.

***

Dans le même élan résolu et inconscient, il s’était retrouvé dans le bus qui devait le mener pour la première fois vers le plateau du Moulin de la Housse, où s’éparpillait le campus scientifique de Reims. La ligne était directe et le bus presque vide l’avait laissé seul à l’entrée du domaine universitaire, le ventre encore noué par sa libération. On y retrouvait le lot habituel de bâtiments de recherche et administratifs, l’amphithéâtre en béton, le « resto U » et les salles d’enseignement en préfabriqué. C’était un milieu ouvert, radicalement différent de celui qu’il venait de quitter. La seule particularité du campus était son immense esplanade de gazon et cet agencement de blocs de granite de tailles variées, qui, sur cette terre de champagne crayeuse, avaient des airs de météorites.

En mettant de côté la question de sa survie, son départ de Roosevelt était, de façon secondaire, motivé par le souhait de s’inscrire en DEUG2 de biologie. Il s’agissait d’une résolution somme toute modeste mais aussi ferme que son état déliquescent le lui permettait, et qu’il avait gardée sur lui comme un gilet de sauvetage, paré à toute éventualité. Ce choix le renvoyait aussi à une certaine inclination aux sciences naturelles qu’il avait développée depuis son enfance, mais qui avait été tuée dans l’œuf par l’incompétence toute professionnelle de la conseillère d’orientation. Il n’avait de toute façon pas imaginé faire autre chose que de la science, au moins s’il s’agissait de faire des études. La sortie de Maths Sup ne proposait aucune équivalence possible avec le parcours de biologie. Ce serait donc une perte sèche d’une année dans son cursus.

« Démissionner de prépa comme ça, alors qu’on en a fait déjà plus de la moitié ! Une belle connerie ! » Si, dans son souvenir, le mot n’avait pas été tout à fait prononcé, c’était bien ce qu’on lui avait fait comprendre lors de l’inscription universitaire. La secrétaire du premier cycle avait même cru préférable d’appeler ses parents pour qu’il revienne sur ce coup de tête. L’université avait une piètre opinion d’elle-même. Mais il avait tenu bon, indifférent à cette petite humiliation. Ils étaient de toute façon obligés de l’inscrire et rien au monde n’aurait pu lui faire à nouveau franchir les portes du lycée Roosevelt.

Comme à chaque fin de semaine, il était rentré chez ses parents, près de Château-Thierry. Mais cette fois, il s’en souvenait, le week-end avait été tendu. L’inscription à l’université paraissait une solution acceptable pour Brigitte qui était surtout préoccupée par la dégradation de l’état physique de son fils depuis son entrée en prépa. La biologie, en revanche, n’évoquait rien de bon à Yves, son père, qui ne considérait que les vraies sciences, démontrables, selon une conviction forgée au feu puissant de l’ignorance. Au deuxième repas on en avait moins parlé et puis plus du tout. S’il pouvait encore être assuré du soutien matériel de ses parents, il lui incombait désormais d’assumer entièrement ses choix.

***

Le premier cours eut lieu la semaine suivante. C’était un cours magistral de génétique, dispensé par le Professeur Vierne, dont c’était la spécialité. Cet homme massif et à l’aspect hautain, qui approchait de la retraite, faisait figure d’autorité parmi la dizaine d’enseignants-chercheurs du département de biologie. Il était le seul à maintenir une activité de recherche significative, çà et là jalonnée de publications de portée internationale. Pour ce cours inaugural, le grand amphithéâtre était plein. Ce changement d’échelle tangible, propre à l’université, était pour beaucoup dans l’excitation générale qui se manifestait par un bruissement continu dans les gradins. Comme Thomas allait bientôt le découvrir, Vierne n’était guère populaire. Sans doute lui reprochait-on un niveau de langue légèrement provocateur qu’il employait dans ses cours avec un plaisir à peine dissimulé.

Sur l’estrade grinçante, Jacques Vierne, immobile et impassible, avait attendu et obtenu au bout de quelques minutes un silence presque total. L’amphithéâtre sous contrôle, il avait débuté son discours de bienvenue, celui qui devait marquer le début des études supérieures pour des centaines de jeunes gens. Mais il avait sonné davantage comme une entreprise de sape : « Il faut que vous soyez conscients du fait que parmi vous vous êtes un peu plus de quatre cents inscrits, je crois un ou deux iront jusqu’au doctorat. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les statistiques. » Puis, visiblement satisfait de son effet, il avait enchaîné avec son cours de génétique Mendélienne. Le bruissement du début s’était changé en un brouhaha d’où émergeaient l’incrédulité ainsi que, déjà, une certaine hostilité. Il n’était cette fois plus question d’élite ou de nation, mais de masses et de statistiques brutales. La sélection ne s’annonçait pas moins féroce qu’au Lycée Roosevelt ; elle n’avait simplement pas commencé.

Thomas, qui se considérait avant tout comme un réfugié, était loin d’envisager la préparation d’une thèse. Mise à part son aura prestigieuse, le doctorat ne lui évoquait d’ailleurs rien de précis. C’était le diplôme qu’avait obtenu son père, catégorie Résistance des matériaux. Il balaya discrètement du regard les rangées d’étudiants en se demandant à quoi pouvaient ressembler les futurs docteurs. La mise en garde de Vierne avait provoqué chez lui une vague inquiétude. Il espérait ne pas avoir fait le mauvais choix après sa détermination face à Roosevelt, à ses parents, à l’administration de l’université et à lui-même. Comme si de rien n’était, Vierne avait tourné le dos à l’amphithéâtre et d’un trait assuré, s’appliquait à représenter des pois lisses et des pois ridés au tableau.

Thomas avait traversé cette première année comme une période de convalescence, sans stress ni but. Par rapport à la classe préparatoire, l’effort demandé pour accéder à la deuxième année lui avait paru minimal. Seul le programme des sciences du vivant constituait une nouveauté. Les différentes disciplines semblaient former un ensemble hétéroclite qui allait de la parasitologie à la biologie végétale, en passant par l’embryologie comparée et la paléontologie. Malgré le caractère distrayant de cette diversité thématique, il peinait à y discerner une quelconque cohérence générale et cherchait rarement à approfondir les enseignements. Adepte du calme et de la vue panoramique, il s’était naturellement posté dans l’une des dernières rangées de l’amphithéâtre. Cette position l’excluait de fait de toute participation orale aux sollicitations éventuelles des enseignants, ces dernières étant en pratique réservées à la cour compacte des trois ou quatre premières rangées. Du reste, sa très faible voix qui l’avait légèrement handicapé tout au long de sa scolarité lui interdisait toute communication à une telle distance. Cependant, lors des rares occasions où un des points abordés pendant le cours avait piqué sa curiosité, il lui arrivait d’attendre la fin de la séance pour poser une question à l’enseignant qui rangeait déjà ses affaires, question qu’il avait en général répétée à l’avance en choisissant les termes avec soin. Il avait ainsi fini par se faire repérer de ceux ou celles dont il appréciait à la fois les cours et la personnalité, sans pour autant sortir totalement de sa réserve naturelle.

Vers la fin de cette seconde année, Vierne aborda une série de cours sur les découvertes de la structure de l’ADN et du code génétique. Thomas l’avait abordée avec cette nonchalance confortable et distante à laquelle il s’était rapidement habitué. De fait, il n’avait pas du tout anticipé le premier choc que devait constituer ce cours, installé comme à l’ordinaire dans les hauteurs de l’amphithéâtre parmi le groupe des étudiants touristes qui, arrivés quelque vingt ans trop tôt pour les smartphones, devaient se contenter de romans, de cartes à jouer ou de scoubidous pour les plus créatifs.

Vierne essayait de centrer sur le rétroprojecteur une représentation de la double-hélice dont les bases qui devaient être colorées sur le document original apparaissaient uniformément noires sur l’énorme écran. L’ensemble formait un étrange monolithe spiralé qui s’enfonçait dans le plafond de l’amphi. L’objet aux dimensions intimidantes changeait brusquement d’orientation lorsque Vierne effleurait des doigts le transparent. Comme tous les étudiants, Thomas avait bien sûr déjà vu des représentations de cette structure, mais il n’avait jamais eu la curiosité d’y arrêter une quelconque réflexion, de se pencher un instant sur sa signification, de se l’approprier. Il n’y avait jamais porté plus d’intérêt qu’à un logo publicitaire.

Il avait donc fallu ce cours édifiant, servi par la jubilation toute contenue de Vierne, pour que Thomas prenne enfin conscience de la réalité qui n’allait plus cesser d’être la sienne. Il avait dû admettre, touché dans son amour-propre qu’il ne s’était jamais posé la moindre question sur les bases moléculaires de l’hérédité et qu’il avait vécu ainsi une vingtaine d’années dans une ignorance tranquille, lui qui prétendait faire des études de biologie. Cette même ignorance un peu honteuse, il l’avait ressentie pour la première fois à l’âge de neuf ans lorsque lui avait été révélée la grande affaire de la reproduction humaine. Il revoyait ses camarades de CM2 pouffer devant le pénis maladroitement dessiné au tableau par l’institutrice qui voulait en finir au plus vite, marmonnant que c’était comme ça et qu’il n’y avait vraiment rien à cacher. Le long de la flèche qui partait de l’extrémité de l’organe mâle vers les voies génitales femelles, elle avait écrit le mot spermatozoïde devant une classe hilare. Thomas qui venait de découvrir une explication indiscutable à son anatomie intime était pétrifié de honte et n’osait plus lever les yeux sur sa voisine qui, un sourire tranquille sur les lèvres, n’avait à l’évidence rien appris de nouveau ce jour-là. Que l’ADN fût constitué d’une série de quatre bases chimiques qui pouvait être interprétée par un code universel lui semblait relever du même niveau de révélation fondamentale sur son identité d’être vivant.

***

Mis à part le professeur Vierne, avec lequel une certaine complicité devait s’installer à la fin de son cursus, Thomas appréciait surtout Mme Barbarewicz et ses travaux dirigés de biologie moléculaire qui avaient marqué son année de Licence de Biochimie. Cette femme passionnée lui avait un jour confié ses regrets d’avoir dû abandonner, à son arrivée en France, ses recherches sur les divisions nucléaires synchrones de l’étrange myxomycète déambulateur Physarum polycephalum, dont elle prononçait le nom avec un accent polonais délicieux. Elle aimait raconter comment cette espèce de crêpe vivante se déplaçait sur sa paillasse pendant la nuit à la recherche de nourriture. Elle avait même fait circuler parmi les étudiants un cadre de bois contenant l’un de ces aliens jaunâtres, aplati pour l’éternité derrière sa vitre. Malgré la nostalgie d’une époque qu’elle savait ne jamais retrouver, Mme Barbarewicz gardait toujours le sourire, acceptant sa destinée en masquant résolument sa tristesse. Ses enseignements, très solides, s’appuyaient largement sur la recherche. Elle chérissait par-dessus tout la méthode scientifique qu’elle mettait à nu devant les étudiants en disséquant à chaque séance de travaux dirigés un article scientifique de son choix. Thomas était fasciné par la structure immuable de ces petits lopins de savoir titre, résumé, matériels et méthodes, résultats, discussion et références qui pouvaient avec le même format universel contenir une découverte majeure capable de changer à jamais le cours de l’humanité ou ne presque rien contenir du tout.

Au fil des séances, il avait ainsi commencé à développer un intérêt pour cette étrange activité qui consistait à redessiner à petites touches les contours du monde connu. Il restait cependant encore incapable de projeter sa propre existence dans une éventuelle carrière scientifique lorsqu’il s’était finalement inscrit pour la quatrième et dernière année du cycle universitaire. Pour la Maîtrise de génétique, qui ne comptait plus que quatre-vingt-dix étudiants, il avait retrouvé avec satisfaction les enseignements tranchants de Mme Barbarewicz et, bien sûr, Vierne, dont il prisait avec discrétion les cours de génétique.

Directeur du département de biologie, Vierne avait la mainmise sur les thématiques de recherche de la petite unité. Par l’un de ces cheminements improbables propres à la recherche, il menait des travaux sur les capacités régénératives des némertes, de gros vers marins peu communs en région Champagne-Ardenne, depuis plusieurs millions d’années tout au moins. La némerte Lineus ruber, sorte de ruban caoutchouteux brun et crème, se retrouvait donc régulièrement au menu des travaux pratiques, dispensés par l’austère assistante de Vierne. Elle ressemblait un peu à Marie Curie, tant physiquement que par son absence totale de goût vestimentaire. Avec ses robes de coton épais et sa coiffure embarrassée, elle semblait à elle seule inverser la courbe du temps lorsqu’elle sortait du formol les greffons de vers ratatinés.

L’analyse des résultats de greffes se révélait à la longue assez ennuyeuse et, sans la perspective d’aborder les mécanismes en jeu à une échelle moléculaire, la portée de ces expériences laborieuses restait au mieux limitée. Pour Thomas, ces séances furent surtout marquées par la rencontre avec Bruno, un étudiant volubile à l’élégance un peu désuète que le hasard avait fait s’asseoir à côté de lui à la première séance. Derrière ses manières raffinées se cachait un séducteur invétéré et toujours à l’affût. Une curieuse amitié, teintée d’une certaine rivalité circonspecte, s’était installée entre les deux jeunes gens que beaucoup de choses par ailleurs semblaient opposer. Dès que l’occasion se présentait, Bruno complimentait avec des formules souvent recherchées les étudiantes qui lui plaisaient, et elles étaient légion. C’était sa technique d’approche habituelle. Thomas assistait, non sans embarras, à l’interpellation d’inconnues dont les réactions n’étaient pas toujours favorables aux desseins de son camarade. Certaines le tournaient en ridicule, d’autres n’appréciaient ses remarques qu’au second degré, beaucoup de filles le trouvaient sympathique mais un peu bizarre. À force de le fréquenter, Thomas se retrouvait ainsi exposé à la rencontre de jeunes femmes auxquelles il n’aurait jamais osé adresser la parole. Il arrivait d’ailleurs qu’il en tire certains bénéfices. Si ce n’était jamais explicite entre eux, ce qui s’apparentait aux yeux de Bruno à de petites trahisons distendait régulièrement leur amitié et il leur arrivait de ne pas se voir pendant de nombreuses semaines.

Alors que la dernière année de son cursus était déjà bien entamée, Thomas était à nouveau en proie au doute. La science d’un autre âge qu’on s’acharnait à leur servir le laissait dans une morne perplexité et dans l’ensemble, ses études ne l’excitaient guère. Apprendre par cœur les voies de biosynthèse des acides aminés ou le cycle de la glycolyse n’était pas un exercice complètement dénué d’intérêt. Non, ce n’était pas l’accumulation un peu stupide de connaissances qui lui posait un problème. C’était plutôt cette distance qu’il gardait vis-à-vis de toute cette matière, quelque chose s’apparentant au visionnage passif d’un documentaire. Ce qui l’inquiétait, au fond, c’était de ne pas se sentir concerné. Lorsqu’on lui posait la question de son avenir, il parlait de continuer en troisième cycle, faute d’idée plus originale. Mis à part le fait qu’il n’avait pas envie de greffer des némertes, son projet professionnel manquait un peu d’élan. Bruno, lui, hésitait à reprendre tout de suite l’exploitation viticole familiale. Beaucoup de champagne mais peu de filles en perspective. Pour temporiser, il souhaitait poursuivre son cursus dans la recherche en biologie végétale. Un choix qui avait surpris Thomas car il n’avait jamais détecté chez son camarade le moindre intérêt pour les plantes et la vigne ne semblait pas faire exception. Mais en fin de compte, les choses semblaient plus simples pour son insouciant binôme dont Thomas enviait secrètement les projections optimistes.

À l’entame du second semestre, alors que débutait la dernière série des cours de génétique de Vierne, quelque chose se produisit enfin. La génétique, par sa nature analytique et son élégance, représentait pour les sciences du vivant l’équivalent, toutes proportions gardées, des mathématiques pour la physique. Thomas était séduit par l’extraordinaire puissance déductive de cette discipline que révélaient les exemples savamment distillés par Vierne : détermination maternelle du sens d’enroulement de la coquille des limnées, organisation hiérarchique des pièces florales du muflier, contrôle multigénique de la pigmentation des écailles de la couleuvre des blés... À chaque espèce ses mutants, véritables éclaireurs de la mécanique du génome.

Avec sans doute le vague espoir d’exciter à l’avance la curiosité de ses troupes, Vierne avait l’habitude d’inscrire au tableau le titre du cours de la semaine suivante. C’est ainsi qu’à la fin d’une des dernières séances de l’année, dans l’indifférence générale et le fracas des chaises entrechoquées par les étudiants quittant déjà la salle, Vierne avait écrit ce titre énigmatique qui devait marquer pour Thomas, sans qu’il ne le perçoive encore, le début d’un profond bouleversement, celui qu’il n’attendait plus : « Le morphogène bicoid et la mise en place de l’axe antéro-postérieur de l’embryon de drosophile ».

2 Diplôme d’Études Universitaires Générales

3bicoid

bicoid 3... Thomas n’était pas certain d’avoir bien retranscrit ce mot que Vierne n’avait du reste pas prononcé, mais il ne voyait rien d’approchant par quoi éventuellement le remplacer. Bruno, que Vierne agaçait, n’avait par principe rien noté. Il n’y avait donc plus qu’à patienter une semaine avant d’en savoir plus. Dans le bus du retour, Thomas s’était à moitié assoupi en se demandant à quoi pouvait ressembler un embryon de drosophile. Ça ne devait pas être très gros. Puis il n’y avait plus pensé.

La semaine suivante, ce fut au mot près le même titre que Vierne écrivit au tableau. Thomas s’était placé dans les premiers rangs, résolu à ne rien rater. Sa curiosité pour le morphogène Bicoid s’était estompée au fil de la semaine mais à l’approche du cours, elle était revenue plus puissante encore, assortie de l’intuition que quelque chose d’important était sur le point de se passer. En attendant le silence, Vierne remarqua d’un coup d’œil furtif cet étudiant discret qui s’était pour une fois positionné dans son champ visuel.

Le mystère ne fut dissipé qu’après une introduction d’une bonne demi-heure sur les gènes à effet maternel : bicoid était en réalité le nom d’un gène de drosophile, lui-même identifié par une mutation homonyme4. Les femelles porteuses de la mutation bicoid produisaient des embryons dont la tête et le thorax étaient remplacés par des structures postérieures, les réduisant, de fait, à de monstrueux avortons à deux queues. bicoid, expliquait Vierne, faisait d’ailleurs référence à un autre mutant plus ancien au nom plus explicite de bicaudal, mais dont le phénotype5 « double queue » était nettement moins marqué.

Ainsi, cette simple mutation, cet infime changement dans le génome de la drosophile suffisait à bouleverser la polarité antéro-postérieure de l’animal. Rien à voir cette fois avec les greffes balourdes de némertes. On touchait du doigt à l’intimité du fonctionnement d’un gène maître du développement embryonnaire. Mais le plus merveilleux, comme l’avait présenté Vierne en des termes beaucoup plus neutres, c’était l’extraordinaire gradient de concentration que formait la protéine Bicoid dans l’espace oblong de l’embryon précoce. Cette protéine, très abondante dans les territoires antérieurs, se raréfiait très progressivement jusqu’à disparaître à mi-chemin des deux pôles. Malgré la piètre qualité des polycopiés que Vierne avait distribués, les images de microscopie montrant le fameux gradient étaient stupéfiantes. Dans l’œuf opaque de drosophile, minuscule sac à l’apparence homogène, des architectes moléculaires étaient déjà à l’œuvre pour exécuter les premiers tracés d’une future cathédrale vivante.

Thomas était sous le choc. Quelques minutes de cours venaient de donner un sens à des années d’études brumeuses et désarticulées. Un simple mutant de drosophile, isolé parmi des milliers d’autres sur une paillasse crasseuse de l’université de Tübingen au début des années 80, et c’était un des mystères ordinaires de la vie qui éclatait à la face ahurie des hommes.

Il croisa un instant le regard complice de Vierne qui avait dû remarquer son trouble. Thomas aurait voulu dire quelque chose, ou peut-être simplement remercier son professeur, mais il était incapable de formuler la moindre parole à la hauteur de cette révélation. Il se contenta de rassembler rapidement ses affaires pour libérer la salle. Pour l’essentiel, ses études étaient terminées.

***

La fin de l’année s’acheva sur une dernière série d’examens et la promotion de maîtrise se dispersa sans plus de formalités. En allant consulter les résultats quelques jours plus tard, Thomas avait constaté avec une certaine surprise qu’un classement avait été établi et qu’il était reçu premier de la maîtrise de génétique. C’était en tout cas son nom qui figurait en haut de la liste que l’enseignant venait de scotcher sur la porte de l’amphithéâtre avec un air satisfait. En voyant Thomas qui restait planté devant la feuille collée de travers, il s’était senti obligé de le saluer : « Ah, Charquais, félicitations ! Vous allez faire quoi maintenant ? »

Depuis le cours sur bicoid, il opposait à cette question, d’ordinaire si redoutable, le projet encore vague de faire de la recherche. Dans le contexte, c’était un projet pas très original, sans doute même un peu inconscient voire légèrement prétentieux, à en juger par les divers commentaires au demeurant assez justes qu’il avait récoltés. Ce projet avait néanmoins le mérite d’exister, d’autant plus qu’il n’en avait pas d’autres. Mais encore fallait-il le concrétiser. La recherche, mais où ? Et pour faire quoi ? En la matière, et de façon paradoxale, cette histoire de classement n’avait d’ailleurs rien arrangé. Comme le voulait en effet l’usage local, les champagnes Moët & Chandon proposaient une bourse de doctorat au major de promotion. C’était Vierne qui avait personnellement annoncé la bonne nouvelle au lauréat. Comme presque à chaque fois, il s’agissait de développer un projet de thèse en lien avec la résistance de la vigne aux champignons pathogènes. Thomas avait tenté d’imaginer le déroulement probable de sa vie s’il avait accepté cette offre apparemment enviable : une bourse plutôt généreuse obtenue sans passer le concours sélectif des allocations doctorales ministérielles, un sujet de recherche très porteur et bien ancré dans le patrimoine régional et la probabilité d’une embauche à terme dans une entreprise prestigieuse. À défaut, ce parcours assurait un positionnement stratégique pour briguer un poste d’enseignant-chercheur à la faculté des Sciences de Reims. Mais bicoid était passé par là et dans cet océan d’incertitude, sa réflexion avait abouti à la seule chose dont il était à peu près sûr : si son avenir se trouvait dans la biologie, alors ce serait la drosophile, pas la vigne.

Soucieux de ne froisser personne, au terme d’une réflexion pénible, il avait pris rendez-vous avec Vierne pour lui expliquer les raisons pour lesquelles il préférait décliner l’offre de Moët & Chandon. C’était la seconde fois que Thomas pénétrait dans le bureau de son professeur. La première fois, convoqué pour passer un oral, il n’avait pas eu le loisir de s’intéresser au décor de la pièce. Le sujet tiré au sort (Décrivez les grandes étapes de la réalisation d’un anticorps monoclonal) ne lui avait pas posé de problème et Vierne, à la fois las et satisfait, l’avait congédié bien avant la fin de son exposé. Mais lors de cette seconde visite, Thomas avait tout de suite posé les yeux sur l’étrange dessin reproduit et encadré au-dessus du bureau. Un ensemble de lignes noires tracées à la main reliaient des points ou peut-être de petits anneaux identifiés par des lettres. La figure pouvait évoquer un diamant taillé, mais l’absence de lignes parfaitement droites décourageait cette hypothèse. Thomas y discernait plutôt les contours d’un voilier. Un voilier à l’étrave assez bien définie, mais dont le reste de la coque, ainsi que la voilure et les haubans, se perdaient à l’approche de la poupe dans une confusion de lignes convergentes. Mais ce n’était ni un diamant, ni un voilier, ni rien d’autre d’identifiable. Seule la présence des lettres indiquait que le dessin était signifiant, sans doute au moins pour celui qui l’avait tracé.

Vierne, qui avait noté l’intérêt de Thomas pour l’étrange dessin, expliqua en guise de préambule à leur discussion qu’il s’agissait en réalité d’une figure tirée d’un article publié en 1920 par un certain W. E. Castle. Celui-ci était connu pour avoir suggéré à Morgan6 l’utilisation de la drosophile comme modèle d’étude, un choix crucial qui devait bouleverser à jamais la génétique. Dans une série d’articles, dont celui d’où était tirée la figure, Castle s’était curieusement mis en tête de tester l’hypothèse d’un arrangement tridimensionnel des gènes sur les chromosomes, dans une posture d’opposition de principe à la théorie plus parcimonieuse d’une organisation linéaire défendue par Morgan et ses collègues. Castle avait ainsi entrepris la réalisation de modèles en fil de fer, où les gènes d’un même chromosome, symbolisés par des anneaux, étaient connectés entre eux par des tiges. La longueur des tiges était proportionnelle à la distance génétique mesurée entre deux caractères, ce qui conduisait à la torsion de certains connecteurs, comme c’était visible sur la représentation. Thomas avait écouté sans interrompre Vierne tout en essayant d’imaginer le pauvre Castle se démenant avec ses calculs, ses fils de fer et ses anneaux. Si ses gracieux modèles en forme de voiliers ne devaient presque laisser aucune trace dans l’histoire de la génétique, ils illustraient, selon Vierne, « l’émouvante obstination des hommes à vouloir comprendre ». Thomas avait failli ajouter « contre vents et marées » pour rester dans le thème mais il n’était pas là pour faire le malin. Le plus ironique, avait conclu Vierne, c’était qu’en observant ses propres voiliers en fil de fer qu’il était sans doute le seul à pouvoir interpréter, Castle lui-même avait fini par admettre que l’organisation linéaire des gènes était la plus vraisemblable.

Quoiqu’un peu surpris par les explications détaillées dont Vierne l’avait gratifié, Thomas était surtout préoccupé par l’objet de sa visite : l’offre embarrassante de Moët & Chandon. Il se lança dans des remerciements confus avant d’en arriver au fait : il souhaitait travailler sur la drosophile et renonçait donc à la bourse de thèse. Contre toute attente, le visage de Vierne s’illumina et il félicita aussitôt Thomas de sa décision. La bourse ferait de toute façon le bonheur de quelqu’un, il n’avait pas à s’inquiéter pour cela. Vierne semblait sincèrement heureux et, à cet instant, Thomas n’aurait pas été surpris outre mesure par une tape sur l’épaule ou même une accolade. Mais Vierne se contenta, avec décence et à propos, de l’aider à identifier des laboratoires travaillant sur la drosophile et susceptibles de l’accueillir pour son année de DEA.

Le Diplôme d’Études Approfondies ou DEA, passage obligé pour le doctorat et la recherche, imposait une immersion en laboratoire grâce à un stage qui durait la majeure partie de l’année. Pour Thomas, l’idée de prétendre faire de la recherche lui paraissait presque déplacée, lui qui, quelques semaines plus tôt, avait de la peine à justifier ses études de biologie. Mais pour la première fois depuis son entrée à l’université, la décision de poursuivre son cursus ne relevait pas d’une incrémentation machinale. L’inscription en DEA était le seul moyen de découvrir la génétique de la drosophile, celle qui conduisait à des découvertes aussi extraordinaires que bicoid. Vierne lui avait fait passer une liste comportant les noms d’une quinzaine d’équipes, qui étaient toutes localisées dans les agglomérations principales du territoire. Si ces équipes avaient effectivement en commun d’utiliser la drosophile comme modèle, les thèmes de recherches abordés couvraient un vaste champ disciplinaire, allant de la neurobiologie à l’évolution moléculaire en passant par l’écologie ou la biologie du développement. Aucune cependant ne travaillait sur les morphogènes et c’est avec un peu de dépit que Thomas avait entrepris ses démarches. Il ne disposait que des intitulés des équipes d’accueil et avait envoyé ses courriers sans réelle conviction. C’était l’équipe lyonnaise Transposons et lignée germinale qui avait répondu en premier.

***

La faculté des sciences de Lyon se situait en réalité sur la commune de Villeurbanne et Thomas ignorait que les deux villes étaient à ce point imbriquées. Il avait rendez-vous avec le responsable de l’équipe, un dénommé Boisnard. Cet enseignant-chercheur spécialiste des éléments transposables7 avait quitté l’université de Clermont-Ferrand pour briguer un poste de professeur à Lyon. Deux étudiants en thèse l’avaient suivi et le recrutement d’un adjoint technique lui avait permis de reconstruire une petite équipe de recherche au CGM. Le professeur Boisnard souhaitait poursuivre cette dynamique en formant un nouvel étudiant susceptible de préparer une thèse. Au cours d’une très brève conversation téléphonique au cours de laquelle Thomas n’avait pas prononcé plus d’une vingtaine de mots, il avait été convenu d’une date la semaine suivante pour une visite et un entretien.

C’était la première fois que Thomas se rendait dans l’agglomération lyonnaise. Il avait passé une nuit épouvantable dans un hôtel Formule 1 sordide de Vaulx-en-Velin. L’hôtel avait pour seul avantage d’être relativement proche du quartier de la Doua. Le campus qu’il découvrit le lendemain matin était gigantesque par rapport à celui de Reims et les indications à peu près inexistantes. Alors que l’heure du rendez-vous approchait, personne ne semblait être en mesure de lui indiquer le bâtiment Gregor Mendel. Au bord de la panique, il avait fini par demander de l’aide à l’accueil de la bibliothèque centrale. Par chance, le bâtiment Mendel était juste en face. Il atteignit le troisième étage hors d’haleine, profita de la sortie d’une personne pour franchir la porte palière et tomba aussitôt sur le professeur Boisnard qui se déplaçait dans le couloir : « Ah c’est vous qui arrivez de la Champagne ? Un bon voyage ? ». Sans laisser à Thomas le loisir de répondre, il l’invita à s’asseoir dans son bureau. La moustache rousse abondante, les petites lunettes rondes et la chemise sans col, boutonnée à la limite de la strangulation auraient pu donner à Boisnard une allure de clown sympathique, mais son regard perçant, et surtout l’absence totale de chaleur dans sa conversation imposaient d’emblée une distance qu’on devinait infranchissable. Thomas remarqua les strates d’articles scientifiques et de dossiers qui avaient sédimenté sur le vaste bureau, jusqu’à former par endroits des collines de papier d’une vingtaine de centimètres d’épaisseur.

Dès le début de l’entretien, alors que Thomas était encore essoufflé par sa course à travers le campus, Boisnard avait sorti le grand jeu. Sans aucune espèce de préambule, il avait lancé une petite séquence de vidéomicroscopie qui devait mobiliser toutes les ressources de son ordinateur, seul édifice à dominer le paysage de papier. La vidéo de quelques secondes compilait une série d’images prises à intervalles réguliers pendant les vingt-quatre heures que durait l’embryogenèse de la drosophile. Thomas s’était approché de l’écran. On y voyait la masse opaque d’un œuf, tout d’abord inerte, qui s’animait peu à peu de mouvements morphogénétiques. Des paquets de cellules migraient, le sillon qui délimitait la région céphalique se creusait puis les segments apparaissaient peu à peu. L’œuf amorphe se transformait en un embryon de plus en plus net, de plus en plus précis. À la fin du film, les contractions musculaires étaient perceptibles, puis la larve s’extirpait du chorion dans un grotesque mouvement saccadé avant de sortir du champ comme dans un film des frères Lumière. La séquence était tout à fait impressionnante mais Thomas ne voyait pas vraiment le rapport avec la thématique de recherche de l’équipe. En regagnant son siège avec un sourire poli, il se demandait si la petite vidéo n’avait pas d’autre vocation que de donner un éclat résolument moderne aux recherches menées par Boisnard. Un peu sur ses gardes, il attendait patiemment d’en savoir plus.

Boisnard prit un ton beaucoup plus sérieux pour livrer ses explications. D’une façon générale, l’équipe travaillait sur la régulation d’un transposon de drosophile appelé élément I. Cet élément génétique mobile, a priori anodin, était au cœur d’un syndrome de stérilité femelle singulier qui avait suscité la curiosité de plusieurs généticiens français de renom depuis sa découverte au début des années 70. Alors que l’élément I était très strictement réprimé dans les lignées de drosophiles où il était présent, certaines souches très rares dont le génome n’avait jamais été exposé à l’élément étaient capables d’induire sa réactivation brutale dans les cellules germinales8 femelles, conduisant à une stérilité quasi totale. Si la découverte de l’élément I avait depuis largement dissipé le mystère de la dysgenèse des hybrides I-R (tel était le nom de ce syndrome), il n’en restait pas moins que ce système présentait un intérêt fondamental pour étudier les mécanismes de défense du génome face à l’envahissement des transposons. Malgré ses efforts de concentration, Thomas n’avait pas saisi toutes les explications de Boisnard débitées à un train d’enfer. Et lorsque celui-ci s’était mis à décrire les expériences de génétique non-Mendélienne inextricables auxquelles se livrait Boris, l’étudiant en première année de thèse, il avait carrément décroché.

Pour Thomas, rien dans ce qu’avait évoqué Boisnard ne semblait toutefois présager de l’imminence d’une quelconque avancée décisive sur le sujet. Il était clair que sa contribution éventuelle à ce projet ne pourrait être au mieux que marginale et devrait s’inscrire dans un programme d’expériences au long cours et au succès très incertain, sans même mentionner le fait qu’il y avait déjà un étudiant sur le coup. Mais Boisnard, qui paraissait avoir anticipé la perplexité de son candidat, lui confia qu’il avait peut-être une autre proposition.

Solène, qui attaquait la quatrième et dernière année de son doctorat, travaillait quant à elle sur un mutant de drosophile prometteur isolé quelques années plus tôt dans un crible génétique9 dont Boisnard parlait avec fierté. Parmi la vingtaine de mutants de stérilité femelle obtenus à l’issue de cette mutagenèse, le mutant fs(1)185b10 (on ne lui avait pas encore trouvé de nom définitif) était le seul à avoir survécu aux aléas du déménagement de l’équipe puis aux négligences catastrophiques de Jérémy, l’adjoint technique en charge de la maintenance des lignées de drosophiles. Ce mutant, sur lequel reposaient désormais les espoirs de Solène, avait en outre la particularité d’interférer avec l’expression du transposon I. C’était d’ailleurs sur ce critère principal qu’il avait été sélectionné.

Tout en parlant, Boisnard tirait de temps à autre de la couche étalée devant lui une publication pour illustrer son propos. Par un tour de passe-passe assez sidérant, il parvenait à exhumer les articles sans hésitation, parfois à des profondeurs respectables. Cette étonnante faculté devait s’ajouter à l’étrangeté générale du personnage, dont la personnalité demeurerait parfaitement opaque pour Thomas pendant les quelques mois qu’allait durer leur interaction.

Si les drosophiles femelles porteuses de la mutation fs(1)185b étaient bien stériles, cette stérilité n’était pas due à un quelconque défaut d’ovogenèse11, poursuivit Boisnard sur un ton légèrement mystérieux. Ces mouches pondaient bien des œufs, en quantité normale et à l’aspect irréprochable, mais aucun des embryons qui s’y développaient ne parvenait à éclore. « Une mutation à effet maternel ? » se hasarda Thomas qui venait de se souvenir qu’il passait un entretien. Le visage de Boisnard s’éclaira un instant mais il reprit ses explications sans répondre. Oui, ce mutant qui affectait à la fois la régulation d’un élément transposable et le développement embryonnaire était intéressant à double titre. Mais pour aller plus loin, il fallait commencer par identifier le gène affecté par la mutation : « Tout sera possible dès qu’on aura trouvé 185b ! » résuma Boisnard en employant ce diminutif que Thomas entendait pour la première fois.

Thomas essayait de décoder la situation. Il se risqua même à poser une ou deux timides questions. Il parvint à comprendre que ce travail d’identification avait longtemps été l’objectif principal de Solène, mais après presque quatre années de travail, la cartographie génétique de 185b semblait dans l’impasse. Aux dires de Boisnard, Solène n’avait pas démérité mais Thomas avait cru devoir deviner, par un bref sourire entendu de son interlocuteur, que tout n’avait pas été tenté. Ce que Boisnard avait omis de préciser, c’était que la cartographie physique d’un gène identifié par un unique mutant ponctuel était une tâche redoutable, qui s’apparentait à la recherche d’une aiguille (le gène porteur de la mutation) dans une botte de foin (le génome de la drosophile). D’après ses souvenirs encore frais des cours de Vierne, le succès de ce genre d’entreprise dépendait grandement des outils génétiques disponibles à proximité de la région étudiée. En d’autres termes, en plus de beaucoup de temps et d’une persévérance à toute épreuve, il était essentiel d’avoir de la chance.

Avec un optimisme un peu suspect, Boisnard proposait donc à Thomas de reprendre la cartographie de Solène, évoquant une «petite marche sur le chromosome» de quelques mois tout au plus. « Une promenade de santé » avait failli ajouter Thomas qui sentait le piège se refermer, sans être toutefois certain de bien comprendre les tenants et aboutissants de la proposition.

Boisnard avait apparemment fini de parler et attendait maintenant une réponse. Un silence inconfortable s’était installé dans le bureau. Thomas se concentrait pour rassembler les éléments en sa possession dans le paysage mental où devait se cristalliser sa décision. Il y avait ce constat pour le moins inquiétant qu’une étudiante s’était cassé les dents sur cette cartographie. Mais, il y avait aussi la séduisante possibilité d’hériter d’un mutant de drosophile où tout restait à découvrir, un mutant à effet maternel qui n’avait même pas encore de nom. Cette dernière considération pesait de tout son poids dans le choix de Thomas, alors que Boisnard se caressait la moustache en attendant de constater le fonctionnement de son petit stratagème. Thomas fixait le bureau en hochant la tête d’un air convaincu, comme si le tas de papier devant lui allait l’aider à trancher. Le silence qui régnait dans la pièce était maintenant intolérable. Sous ses yeux, un article dépassait largement de la couche et menaçait de tomber à ses pieds. Devait-il le détacher et le remettre sur la surface ? En relevant la tête, Thomas croisa le regard implacable de Boisnard qui le dévisageait. Acculé, il accepta le projet 185b avec la conviction d’un innocent avouant un crime.

3 Prononcer « bicoïd ».

4 Chez la drosophile, les gènes dont l’existence est révélée par une mutation portent généralement le même nom que le mutant. La nomenclature veut que les gènes et mutants s’écrivent en italiques, et les protéines en écriture romaine.

5 Ensemble des traits observables d’un organisme. Une mutation peut par exemple produire une anomalie visible, on parle alors de phénotype mutant.

6 Thomas Hunt Morgan (1866-1945). Embryologiste et généticien américain, prix Nobel de Médecine (1933) pour ses travaux sur la théorie chromosomique de l’hérédité. Il est à l’origine de l’utilisation de la drosophile pour la recherche en génétique.

7 Les transposons (ou éléments transposables) sont de petites séquences d’ADN capables de se déplacer dans le génome. Il en existe de nombreux types différents.

8 La lignée germinale désigne les cellules reproductrices.

9 Expérience constituant à générer au hasard un grand nombre de mutants (en exposant les drosophiles à un mutagène chimique, par exemple) puis à sélectionner ceux qui présente un phénotype d’intérêt afin de les étudier.

10 Pour female sterile (1) 185 b, selon la nomenclature. Le « 1 » entre parenthèses indique le chromosome porteur de cette mutation, en l’occurrence, ici, le chromosome 1 ou X.

11 Développement des œufs.

4sésame

Boisnard n’était guère apprécié de ses collègues. Arrivé à Lyon un an plus tôt, sa prise de poste de Professeur des Universités pour le moins opportune avait suscité quelques remous parmi l’équipe pédagogique de génétique. Mais c’était surtout auprès des étudiants que Boisnard faisait l’unanimité contre lui. Même si Thomas savait d’expérience que les enseignants étaient par principe dénigrés par les étudiants les moins studieux, Boris et Solène avaient eux-mêmes admis à demi-mots que ses cours étaient assez incompréhensibles. Thomas n’avait d’ailleurs pas tardé à constater lui-même que les questions invariablement posées par Boisnard à la fin de chaque séminaire de département étaient rarement intelligibles pour l’orateur. Il les griffonnait discrètement d’une écriture très fine sur un calepin minuscule puis attendait tranquillement son tour comme un chasseur à l’affût. Quand il sentait que la discussion commençait à tourner en rond, il prenait la parole d’une voix étonnamment grave et donnait l’impression d’élever le débat en formulant une question qui mêlait avec à propos le détail crucial et la généralisation éclairée. Malgré l’impressionnante érudition dont il semblait faire preuve quelque fut le sujet abordé, ses formulations alambiquées et pleines de sous-entendus plongeaient souvent ses interlocuteurs dans une muette perplexité. Il était d’ailleurs rare que quelqu’un d’autre dans l’assemblée renchérisse après l’une de ses interventions. Boisnard avait à l’évidence une culture scientifique très au-dessus de la moyenne et peu s’aventuraient à le contredire. Il n’était pas particulièrement imbu de lui-même ; il semblait plutôt venir d’un monde parallèle, sans la moindre conscience de sa propre étrangeté, celle-là même que beaucoup d’étudiants ne lui pardonnaient pas, au-delà de tout.

S’il dégageait sans conteste l’image d’un universitaire sérieux, sans humour ni fantaisie, au moins dans son apparence, Boisnard était pourtant coutumier des comportements légèrement décalés ou des confidences déstabilisantes qui ne parvenaient qu’à aggraver cette étrangeté inconfortable sans toutefois parvenir à le rendre plus sympathique. Il avait un jour expliqué à Thomas que, lorsqu’il était post-doctorant, il gagnait un temps précieux chaque midi en se nourrissant de LB broth, le milieu de base pour les cultures bactériennes : « C’est rapide et très nutritif ! » lui avait-il confié, un très léger sourire aux lèvres. Certes, l’histoire était à juste titre difficile à avaler (le LB avait l’apparence de l’urine et ça ne pouvait être qu’infâme), mais, formulée avec un aplomb qui décourageait tout commentaire, elle avait laissé Thomas dans le doute, comme Boris et Solène avant lui. Un doute d’ailleurs facilement entretenu par le fait que Boisnard prenait chaque jour en guise d’eau chaude une tasse d’eau bouillante, sans thé ni tisane.

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Au milieu de l’été, Thomas s’était installé dans un modeste studio proche du parc de la Tête d’Or. La rue n’avait guère de charme mais était idéalement placée. Il n’avait qu’à traverser le parc, à pied ou le plus souvent à vélo, pour atteindre le campus situé de l’autre côté. En empruntant l’allée qui longeait le jardin zoologique, il passait chaque matin près des éléphants, des lions et des tigres avant de déboucher quelques instants plus tard dans la cacophonie du carrefour très fréquenté de l’entrée Est du parc. Puis c’était à nouveau le calme du campus, riche de zones arborées, de vastes terrains de sport et de longues allées piétonnes.