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La vie de jeunes Français expatriés à Tokyo.
"Les japonaises ! Nous, nous les trouvions belles ces femmes qui nous aimaient. Nous aimions leurs yeux noirs, lumineux et cirés comme la surface huileuse de l'eau sous la lune, ces yeux plissés - la forme naturelle du sous-entendu. Nous aimions leur sourire candide, leur rire discret, leurs cheveux de jais ; même la forme rentrée de leurs genoux, résultat d'une éducation où primaient l'effacement et la retenue, devenait un signe supplémentaire de grâce. Leur conversation était souvent brillante, et elles joignaient à cela un sens des tâches ménagères et du dévouement domestique qu'on ne voyait plus guère ailleurs." Régis Arnaud raconte avec humour et autodérision la vie des jeunes Français expatriés à Tokyo à un moment où la politique migratoire nippone est en train de changer. Un texte subtil et prenant, déjà culte dans les milieux culturels franco-japonais.
Découvrez ce roman plein d'humour et voyagez au Pays du Soleil levant sur les traces de jeunes Français à Tokyo !
EXTRAIT
Je consultai mon répondeur. Junko y avait laissé deux messages. Je décidai d’attendre jusqu’au milieu de la nuit pour voir si elle en laisserait d’autres. Nous commençâmes la soirée au Vagabond. Pendant que Vincent faisait son numéro habituel de French Lover à deux filles dégottées la semaine dernière, que Paul le regardait, l’étudiait, je discutais avec le patron. Monsieur Matsuoka, à l’allure bohème et fantasque, était un homme d’une soixantaine d’années, petit, au visage olivâtre, qu’un grain de beauté au-dessus des lèvres achevait comme un point une jolie phrase. Il avait de beaux cheveux mi-longs qui tombaient en boucles tour-billonnantes sur ses oreilles. Ses yeux noirs de hibou étaient cachés sous des lunettes aux verres foncés. Il portait toujours un pantalon de soie, une chemise avec ses initiales brodées en lettres d’or sur la poitrine et un gilet, d’ordinaire rouge vif ou à carreaux.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Un récit personnel bien plus qu’un récit de voyage : une expérience professionnelle et initiatique. Une plongée pleine d’humour dans l’administration, les rencontres d’un soir, la folie de la jeunesse, les années 90 et le monde de la nuit japonaise. Une pépite d’humour parfois noir à déguster ! -
Librairie Au temps de lire
À PROPOS DE L'AUTEUR
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Seitenzahl: 187
Veröffentlichungsjahr: 2018
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RÉGIS ARNAUD
Tokyo, c’est fini
Ce livre a initialement paru aux Éditions Valat, en avril 1999.
© Hikari Éditions, 2018.
Tous droits réservés pour la présente édition.
Mise en pages : Katarina Cendak.
Imprimé en France par Typo’Libris.
ISBN 978-2-36774-143-7
Dépôt légal : mai 2018
www.hikari-editions.com
Table des matières
Préface
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Préface Un lapin angora
La bulle japonaise des lapins angoras mériterait d’être aussi connue que celle, hollandaise, des tulipes. En 1873, au moment de l’ère Meiji, l’ouverture du Japon après 250 ans d’isolation coïncida avec la mise à la retraite de la classe des samouraïs. Ceux-ci quittèrent leur fonction et leur rang en échange d’un important pécule. Or, deux étrangers introduisirent à la même époque quelque chose de nouveau sur le marché de Tsukiji, à Tokyo : les lapins. Les Japonais n’en avaient jamais vu et s’en entichèrent comme de luxueux animaux de compagnie. Ils prisaient particulièrement les lapins angoras. Leur prix se mit à flamber. Mais ils se multiplièrent bientôt, détruisant par l’abondance la bulle spéculative qu’ils avaient formée quelques mois plus tôt. Les samouraïs, qui n’avaient pas l’expérience de devoir gérer un patrimoine, en furent les premières victimes.
Je fus un de ces lapins angoras. Un corps étranger dans un organisme fermé – le Japon –, à qui on attribue une valeur fictive du seul fait de sa rareté, et qui dure tant que cette rareté est maintenue. Un Français jeune, en Ambassade, dans un pays qui compte peu d’étrangers et qui est fasciné par la France et la pompe. En sortant de l’avion à Tokyo, le 4 février 1995, j’étais devenu – notre rêve à tous – intéressant. Ce phénomène frappe beaucoup les étrangers qui vivent au Japon ; certains en font même carrière. Il est très vif chez les Français qui ont plus que tous l’obsession de la séduction.
Justement : pour un jeune homme français venu d’Europe, territoire où les femmes semblaient avoir organisé la pénurie sexuelle (si la « domination masculine » existe, je ne l’ai certes pas exercée durant mon adolescence), les Japonaises étaient une révélation.
Il eut été absurde de ne pas profiter de cette illusion d’optique pour toutes les parties : pour les Japonaises, fascinées par le rejeton de Louis Vuitton et Jean-Paul Sartre, obtenu par une GPA de l’esprit qu’est à leurs yeux tout petit Français ; et pour les Français comme moi, babas devant ces filles alignant les qualités comme des lignes sur un CV, dont la principale était sans doute de nous en trouver. Détromper eut été plus cruel que tromper.
D’ordinaire, les hommes ont le choix des moyens et les femmes, de la fin. Mais les Japonaises abandonnaient leur plus grand pouvoir : celui de dire non. Elles croyaient s’affranchir des implacables lois de l’attraction, selon lesquelles deux êtres ne doivent pas sortir de leur orbite respective sans en avoir minutieusement calculé les nouvelles trajectoires. Elles employaient ce que les négociateurs commerciaux appellent des « moyens non tarifaires » : elles couchaient vite, rabaissant la valeur de la première nuit du luxe à la commodité. Victoire tactique, mais erreur stratégique, tant il est vrai que, comme nous l’apprend Casanova, « le désir se nourrit de l’insatisfaction ». Ces calculs n’éliminaient pas la tendresse réciproque. Mais beaucoup de couples n’ont pas résisté à ce dumping sentimental.
Sortir avec une Japonaise était d’autant plus simple que d’une certaine manière, femmes du Japon et hommes étrangers sont du même monde. Ils partagent des désintérêts communs : tous deux ne lisent pas la presse économique tous les matins, ne commentent pas les cours de la Bourse de Tokyo ni les résultats du base-ball, ne parlent pas de politique et ne cherchent pas à écraser leur collègue.
L’ambassade de France à Tokyo constituait le meilleur poste d’observation possible du Japon. Cette miniprincipauté au cœur de la ville, avec ses règles et ses mœurs, était comme une loupe sur la France : en bas, dans les bureaux, la petite vie bureaucratique du pays ; en haut, à la résidence de l’Ambassadeur, la grande réconciliation entre dirigeants d’entreprise, activistes, artistes, hommes politiques, leaders de quoi que ce soit tant que c’est du moment, aussi complices dans le cercle magique de l’Ambassade qu’ennemis sur un plateau de télévision.
La collision entre ces mondes, leur fascination réciproque forment la trame de ce livre. Il a amusé, à sa parution en 1998, des membres de tous bords et en a irrité certains. Il est ce que j’ai vu et ressenti en 1995, à 24 ans.
Régis Arnaud
Chapitre 1
C’était une journée comme les autres qui s’achevait. Il avait fait beau, mais il aurait pu avoir fait mauvais que ça n’aurait rien changé du tout. La soirée était déjà bien entamée, et j’étais encore à l’ambassade. Ma grand-mère venait de me téléphoner de France, et, vu l’heure tardive au Japon, s’était inquiétée du fait que je travaillais trop. Je l’avais rassurée. Les corbeaux s’étaient tus. On entendait le ronronnement des ordinateurs, le chant des grillons et, parfois, le pas pressé et lourd de mademoiselle Nagaoka, la secrétaire du conseiller. Il y avait un discours à préparer pour un grand sismologue en visite au Japon, et le conseiller s’y était pris à la dernière minute. Pour ma part, je n’avais pas perdu ma journée. Je venais de passer de longues heures à m’entraîner à « Daytona GP-II », la nouvelle version d’un très bon jeu de Formule 1 sur Apple, et j’avais considérablement amélioré mon temps aux essais. Même s’il était pour moi clair que je ne serais jamais un champion, je persistais à m’accrocher encore. Ce jeu captait toute l’attention du service scientifique depuis quatre mois. Thomas, l’attaché en charge des « technologies de l’information », avait mis le jeu en réseau, et nous pouvions désormais tous courir les uns contre les autres en temps réel. La compétition faisait rage, même si, au départ, nous étions tous conscients que détenir la pole position à « Daytona » assurait vite une réputation de glandeur complet, comme, dans une soirée, un préjugé défavorable s’agrège à celui qui finit le plat de petits fours. Mais Thomas avait vite mis au point un système de codage des noms qu’il estimait « actuellement incassable » (il songeait à le breveter, car cela pouvait avoir des applications militaires), et nous pouvions désormais courir en toute sécurité. Qui pouvait bien être « Ayrton », le recordman du tour depuis maintenant trois mois ?
J’avais passé toute la matinée dans la jungle luxuriante de Donkey Kong Jr. J’étais presque parvenu à récupérer la troisième clé magique, celle qui donnait accès au Monde 4 et peut-être, après les barrières de cristal rose et les cascades de Fanta Orange, au cœur de la princesse Masako. C’était un progrès par rapport à la veille, même si je m’étais encore fait écraser par un champignon géant. Il m’était pénible de songer que je devrais, une fois de plus, refaire le chemin qui m’avait mené jusqu’au Monde 3-4, surtout que j’avais appris l’existence d’un passage secret dans le Monde 2-2 qui permettait d’accéder directement au Monde 4 et d’éviter non seulement les champignons géants, mais aussi les hérissons empoisonnés, les araignées tisseuses de chewing-gum et les souris explosives. Ce passage secret, deux personnes en connaissaient l’existence : Thomas, qui ne jouait jamais et donc était hors compétition, et Nico, dont le tempérament dans la « réalité réelle » (comme il appelait l’univers s’étendant de son lit à son ordinateur et passant par sa cuisine) était aussi froid que bouillonnant dans un jeu électronique. Nico refusait absolument de me donner la clé du passage. Et ce n’était même pas pour s’en servir ! En effet, il tenait à parcourir absolument tous les Mondes, et refusait de « sauter » le Monde 3 ; mais surtout, il voyait une vertu pédagogique à ne pas utiliser les passages secrets du jeu, et refusait aussi que je les emprunte ! « Ne serait-ce que pour le visiter. C’est dommage, on est tout près et on ne va pas le voir ! » disait-il.
Ces raisons me passaient au-dessus de la tête. Peutêtre étais-je réellement tombé amoureux de la princesse Masako. Certes, elle n’était pas bien grande, sa peau était verte et ses yeux rouges, mais savoir que je pourrais l’obtenir un jour, qu’elle était à ma portée, dans mes moyens, décuplait son charme. On me donnait le droit de la voir un peu chaque fois que je passais d’un Monde à l’autre. À ce moment-là, sa robe rouge à points noirs s’ouvrait et elle virevoltait dans sa cellule comme une coccinelle. Elle n’était plus si loin maintenant, et j’espérais la délivrer des paluches de son geôlier-gorille avant la fin du mois.
De la fenêtre ouverte, le bruit d’une paire d’escarpins me fit lever la tête. C’était une fille seule, une vraie. Je lâchai la manette du jeu, sauvais mon score et plantais là ma princesse. Elle pouvait attendre, elle ! J’empoignai mon manteau et sortis du bureau en trombe. Il fallait faire vite, car à l’allure à laquelle elle allait, j’avais à peine le temps de la rejoindre devant les grilles de l’ambassade. Or, je voulais qu’elle me voie sortir, qu’elle sache d’emblée d’« où je venais » et qui j’étais vraiment, car je savais que cela jouerait en ma faveur : j’étais « de » l’ambassade.
Je passai la tête dans le couloir. Heureusement, il n’y avait pas monsieur Ito. Monsieur Ito était l’un des balayeurs de l’ambassade. Il voulait devenir mon ami et chaque soir, il ne me laissait pas partir avant de m’avoir posé quelques questions. Il avait eu beau me poser des centaines de questions en quatre mois, nous n’étions toujours pas amis et ses questions devenaient de plus en plus saugrenues. La dernière avait été : « Et qu’est-ce que vous mangez, en général ? »
Je traversai le vestibule très vite, saluant au passage madame Oda qui, comme chaque soir, briquait énergiquement le plancher. Elle se tourna et, du haut de son vieil âge, me sourit en secouant la tête avec un air de dire : « Ah, où est-ce que vous allez encore vous amuser, farceur ? » Son français était assez limité, et nous parlions par gestes. Nous nous comprenions très bien. Son sourire provoqua en moi une impression étrange, car il déclencha une sorte de fissure autour de ses lèvres. Sa peau se craquela comme un sablé. Je remarquai pour la première fois que Madame Oda se maquillait pour faire le ménage, et cela me mit très mal à l’aise. Il s’échappait de ce visage, fardé pour accomplir cette tâche, une sorte de dignité suraiguë qui rendait ma cavalcade indécente en même temps qu’elle me forçait à accélérer, qui me susurrait : « Profites-en, d’autres n’ont pas eu cette chance, d’autres ont passé leur vie à briquer des parquets. »
Mais j’allais pénétrer dans le champ balayé par les caméras de surveillance. Je freinai brusquement devant la porte, et sortis d’un pas badin un peu ridicule. Il fallait encore que je traverse la cour. Je croisai l’horrible bonne femme de la comptabilité.
« Bonsoir, jeune homme. Vous semblez bien pressé, me dit-elle avec son air pincé.
– Bonsoir », répondis-je, et j’ajoutai en pensée : « Vieux vagin ! »
J’entendai de plus en plus distinctement le pas de l’inconnue, et je tentai de me régler sur elle. J’avais des semelles de crêpe, et elle ne pouvait pas m’entendre. Il faisait déjà sombre dans la cour, et j’apercevai dans sa guérite, immobile, le gardien qui fixait le mur d’en face. Il tourna ses yeux de hibou vers moi et m’ouvrit la grille d’entrée.
« Bonsoir, Georges, et à demain ! » lui lançai-je d’une voix forte et d’un air entendu, pas trop familier tout de même, afin de me faire remarquer. Lorsque je passai devant lui, il parut surpris, et c’était bien compréhensible : je ne lui avais pas adressé la parole en quatre mois, et ce copinage soudain devait lui paraître suspect. Plus tard, surtout, je réalisai qu’il ne s’appelait pas du tout Georges, mais Gérard, et que je l’avais confondu, dans mon enthousiasme, avec le jardinier de l’ambassade.
Elle pénétra enfin sous le chapiteau de lumière tendu par les projecteurs de la grille d’entrée. Elle était terriblement excitante. C’était une Japonaise tout à fait banale : une employée de bureau dans la trentaine, petite et souriante, avec un visage ouvert et lisse. Elle portait un ensemble bleu, des escarpins noirs et au doigt une rutilante bague de fiançailles. J’imaginai sa vie à gros traits : une adolescence mélancolique, de brèves études en fac et un salaire moyen dans une entreprise moyenne, le mariage avec un collègue, tout ça pour un seul but : le bonheur. Une idéaliste, quoi. Elle n’avait sans doute, comme les jeunes femmes du même âge que j’avais abordées, jamais parlé à un étranger, ou bien cela avait été si exceptionnel qu’elle en avait conservé un souvenir vivace et probablement positif.
Elle passa devant moi et me jeta un bref coup d’œil. C’était mieux que rien. Je ne la laissai pas filer et commençai : « Excuse me… », mais je m’arrêtai net. La langue n’était pas un problème. Cette fille serait pleine de bonne volonté si elle sentait que nous pouvions nous entendre. Mais dans ma précipitation, j’avais oublié que le plus important était le caractère naturel de notre rencontre, et je ne le voyais pas bien ici. Quand je draguais dans le quartier, en général, je demandais d’un ton ingénu où se trouvait l’ambassade, comme si je n’y étais jamais allé. De la sorte, mon interlocutrice devinait naturellement que j’étais français, et se faisait un plaisir d’accompagner, par une politesse toujours naturelle, un homme perdu chez qui, d’après toutes les brochures de savoir-vivre qu’elle avait pu consulter, le goût était héréditaire. Comment aurait-elle pu penser autrement, elle qui ne connaissait de notre nation que sa « culture », et n’avait jamais eu affaire à un chauffeur routier en grève, un contrôleur de la SNCF malpoli, un serveur parisien ou tout autre individu que l’on trouve aussi dans la Patrie des droits de l’homme ?
Cette fois, je séchai. Qu’allai-je bien pouvoir dire ? Y avait-il bien une seule raison avouable pour laquelle je lui adressai la parole ? Ce fut elle qui me tira d’affaire. Mon embarras la fit rire, et elle bredouilla quelques mots d’anglais : « What do you want exactly? » Je me lançai alors dans un long monologue qui devait s’achever chez moi. J’avais en réserve plusieurs discours adaptés à chaque situation, que mademoiselle Nagaoka, primas inter pares chez les secrétaires, rédigeait avec moi : pour la piscine, dans la rue, au cinéma, au parc, au tennis, dans les boîtes, suivant les interlocutrices, etc. Au reste, j’imitai en cela l’ambassadeur, lui pour qui l’ambassade tout entière rédigeait des fiches pour toutes les réceptions où il devait parler, fut-ce sur la politique nucléaire de la France ou la mort d’un grand peintre.
La Japonaise accepta. C’était bien une journée comme les autres qui s’achevait.
Chapitre 2
J’ai conservé l’image de mon arrivée à l’aéroport de Narita, car elle est comme un Polaroïd du malentendu que fut toute ma vie à Tokyo. L’avion s’était posé après ses douze heures de vol. J’étais bien au Japon pour effectuer mon service militaire à l’ambassade de France. Il faisait bon. J’avais craint pendant tout le trajet qu’une des hôtesses ne vienne me réveiller alors que je faisais semblant de dormir. Elle m’aurait tapé sur l’épaule, se serait penchée sur moi et m’aurait dit d’une voix veloutée :
« Non, je suis désolée, Monsieur, il y a eu une erreur… vous ne deviez pas partir… Vous devez retourner en France et repasser à votre bureau militaire… Vous serez affecté dans une caserne, comme tout le monde. Ne vous plaignez pas : vous n’avez pas le droit. Bon voyage de retour, Monsieur… » Mais elle n’était jamais venue. Ou je lui avais échappé. Voilà maintenant que je franchissais la douane sans encombre, avec même les honneurs, je veux dire les excuses du douanier qui, devant mon passeport officiel, me disait que j’aurais dû prendre la file diplomatique. Pendant que je patientais pour mes bagages, je scrutais les portes en verre opaque qui me séparaient du hall des arrivées, où l’on m’attendait pour m’emmener à l’ambassade. J’avais peur, et j’étais si heureux. J’étais au Japon. Je guettais celui qui devait m’accueillir.
On m’avait dit que l’attaché scientifique dont je dépendais viendrait me chercher en personne, et j’étais très tendu. De quoi pouvait-il bien avoir l’air ? J’avais toujours pensé que les gens des ambassades étaient des êtres quasi surnaturels. Tout petit, voyant passer dans la rue des voitures aux plaques différentes de celle de papa, j’avais été intrigué. Je m’étais renseigné, et on m’avait appris que c’étaient des « diplomates », jouissant de l’« immunité diplomatique ». Pour l’automobiliste lambda, cela signifiait surtout jouir de l’immense privilège de pouvoir se garer n’importe où dans Paris sans payer ses contraventions.
Mais c’était bien plus immense que cela encore. Car une ambassade se trouvait non au cœur de Paris, comme le laissait supposer une adresse fictive et commode pour égarer les gogos, mais justement « ailleurs », partout ailleurs qu’en France : en Italie, en Iran, au Venezuela, où sais-je encore ! Les ambassades, terra incognita, protégées par une police ne pouvant y entrer sous aucun prétexte, étaient l’ultime province d’un lointain pays d’origine. Mais elles semblaient aussi à des années-lumière de la vie quotidienne. Loin du métro, du chômage et de l’affaiblissement du taux de croissance. Quand, parfois, les membres des ambassades sortaient dans Paris, c’était certainement avec pour unique destination des réceptions mystérieuses où je n’aurais jamais osé espérer entrer. Le plus extraordinaire, c’est que je ne pouvais imaginer à quoi ils pouvaient bien servir. À rien, sans doute. Ils n’avaient plus besoin de vivre, mais d’être, faisant partie de ce règne végétal qui surplombe la société dans lequel on trouve aussi, entre autres, les très belles femmes et les œuvres d’art. Qui étaient-ils, ces demi-dieux ? En tout état de cause, le messager de tels êtres qui m’attendait à l’aéroport serait très certainement une créature fabuleuse.
Je fus donc assez surpris de voir avachi sur un siège avec un écriteau « ambassade de France » qui soutenait sa tête, titubant de sommeil, un jeune homme aux cheveux ébouriffés dans le regard duquel un observateur attentif de la vie étudiante pouvait reconnaître les traces de dizaines de soirées passées à regarder des vidéos en mangeant des pizzas. Bref, un de mes semblables, et non l’être divin que je m’attendais à voir surgir du flot moutonnant qui agitait le hall de l’aéroport. Il portait un pull-over marron, une chemise à carreaux noirs, une cravate en cuir rouge et un pantalon qui tombait sur des chaussures en toile exténuées. Il m’aperçut enfin, se leva poussivement et s’approcha de moi :
« Ouais salut c’est Nico. »
Je mis du temps à répondre à cette phrase, que je pris d’abord pour du japonais. Enfin je me décidai : « Charles ».
Il y eut un silence. Il empoigna ma valise. Je l’observais. Dans ma hiérarchie personnelle, Nico, classé « surhomme » quelques minutes avant mon arrivée, venait de rétrograder à « pas un mauvais bougre ».
« T’as fait bon voyage ? Pas trop fatigué ?
– Si, un peu quand même. Tu permets que j’aille me débarbouiller ? »
J’allai dans les toilettes de l’aéroport. Je fis couler de l’eau. Une jeune Japonaise entra quelques secondes plus tard, en s’excusant. Elle n’était pas très jolie, mais enfin ça allait. Elle était assez bien habillée. Ce n’était sans doute pas une voyageuse. Elle était sûrement venue attendre quelqu’un.
« Bonjour. Je vous ai vu sortir de l’avion qui venait de France. Je peux vous parler un petit peu ?
– Ce sont les toilettes pour hommes, ici.
– Ça va, j’ai pas honte.
– Ah, bah, dans ce cas-là…
– Eh bien, voilà ! J’aimerais que vous m’appreniez le français. Vous voulez bien ? »
Elle se mit à tourner autour de moi et fit sur le lavabo le geste stéréotypé des ronds dans la poussière. Mais il n’y avait pas de poussière. On aurait dit qu’elle faisait cela pour ressembler au personnage d’un film. Je la suivais des yeux dans le miroir. Je fermai le robinet. Elle me tendit une serviette en souriant.
« Je ne sais pas… oui. De quoi voulez-vous que l’on parle ?
– De littérature, de cinéma, de poésie… de la France, quoi !
– Vous savez, il n’y a pas que ça, en France. Il y a aussi des routiers !
– Comme dans Je t’aime, moi non plus de Gainsbourg…
– Des taxis !
– Comme dans Diva de Beineix…
– Vous parlez déjà très bien. Vous avez appris où ?
– Chez moi. Seule.
– Pourquoi avoir choisi cette langue ? Pour aller travailler en France ?
– Aller travailler en France ? Quelle drôle d’idée !! Non non : pour pouvoir parler avec Gérard Philipe après ma mort !
– Ah ouais, je vois. Vous êtes déjà allée en France ?
– À Paris, une fois. C’était horrible. Il faut payer pour faire pipi ! Non. Moi, j’aime la France éternelle, la vraie France. Vous aimez le cinéma français ?
– Oui.
– Moi aussi. J’ai vu tout Truffaut, Rohmer, Melville, Godard…
– Vous avez déjà vu des films avec Henri Guybet ? »
Mais elle n’écoutait plus. Elle me regardait avec envie.
« Comme vous ressemblez à Alain Delon !!
– C’est la fatigue sans doute. Écoutez, vous me laissez votre numéro et je vous rappelle. D’accord ?
– OK. 030 964 5467. C’est un portable, Charles. Je m’appelle Junko. »
Elle me tendit une carte de visite. Une face était écrite en japonais et l’autre en français.
« Comment connaissez-vous mon nom ?
– Je l’ai lu sur votre valise.
– Bon, eh bien, au revoir. »
Elle répondit par un sourire.
« Vous m’appellerez, hein ? C’est promis ?
– Oui oui. » Elle sourit à nouveau.
