Tomber de haut a Concarneau - Elisabeth Mignon - E-Book

Tomber de haut a Concarneau E-Book

Elisabeth Mignon

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Beschreibung

La brigadière-cheffe Nadia Renier vient renforcer provisoirement les effectifs du commissariat de Concarneau. La découverte d’un corps à Lanadan relance le dossier d’une néo-retraitée disparue un an plus tôt à Quimper. Les OPJ Christophe Guillou et Erwann Le Métayer rejoignent la ville-port et leur collègue le temps de l’enquête. Qui est réellement Gérard Laventure, le frère de la victime ? Qui sont les femmes qui gravitent autour de lui ? Pourquoi Agnès Poirier, psychologue, nouvelle intervenante dans les équipes de police de Quimper et de Concarneau s’intéresse-t-elle de trop près à cette affaire ?

Florence Dubois parviendra-t-elle encore une fois à aider son neveu par non-alliance ?

De Lanadan à Kersaux en passant par la Ville close, remous sur la Ville Bleue.

À PROPOS DE L'AUTRICE

Elisabeth Mignon est née à Quimper, ville où elle réside depuis toujours.

Passionnée d’histoire locale et de romans policiers, encouragée par ses amies “pousse-au-crime”, elle se lance dans l’écriture de polars.

"Tomber de haut à Concarneau" est son dixième roman.

Elle a rejoint le collectif d’auteurs “L’Assassin Habite Dans Le 29” dès sa création.




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Seitenzahl: 251

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Page de titre

Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près ni de loin, avec la réalité et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.

REMERCIEMENTS

À mes complices

Pascale, pour ses apports techniques

Sylvie, pour sa lecture attentive,

Brigitte,

Françoise.

PROLOGUE

Samedi 12 avril 2008 – Brest

C’est l’anniversaire de Mathilde Trognon et d’Agnès Poirier, elles sont nées le même jour dans la même maternité. La bande de copains de la classe de terminale attend Mathilde. En vain. Elle ne vient pas. Agnès, son amie, sa fausse jumelle comme elles se surnomment, tente de la joindre au téléphone à de nombreuses reprises chez ses parents. Personne ne décroche. Lucas, son amoureux n’a pas plus de succès.

La soirée commence sans Mathilde. Elle aurait pu les prévenir, ce n’est pas son habitude de planter ses camarades. Mais ils sont venus pour se lâcher et ils ont l’intention de le faire avant de se lancer dans les dernières révisions du bac.

Agnès appelle sa mère pour qu’elle vienne la chercher. Elle ne se décide pas à faire la fête sans Mathilde. C’est leur anniversaire à toutes les deux. Face à son inquiétude, Laurence Poirier propose à sa fille de la conduire chez les Trognon avant de rentrer chez elles, afin de la rassurer. Au dernier moment Jean-Jacques Trognon n’a peut-être pas voulu que Mathilde sorte, il est parfois bizarre. Agnès n’est pas à l’aise avec lui.

La lumière éclaire le salon des Trognon. La jeune fille appuie sur le carillon près du portail. Des ombres bougent à l’intérieur, personne ne se décide à ouvrir. Le deuxième coup de sonnette n’obtient pas plus de succès. Agnès, anxieuse, se tourne vers sa mère. Il est arrivé quelque chose à son amie, ce n’est pas normal. Toutes deux pénètrent dans le jardin. Laurence Poirier frappe à la porte de la maison. Celle-ci s’ouvre brutalement sur Marie-Thérèse Trognon, furieuse. Elle se plante devant l’adolescente et lui balance une gifle monumentale avant de hurler :

— Tu le savais et tu n’as rien dit !

La porte se referme violemment, laissant les Poirier abasourdies.

— Que sais-tu ? s’inquiète Laurence, interdite. Tu as dit, tu as fait quelque chose. Toi et Mathilde… ?

— Rien ! répond Agnès au bord des larmes, les lèvres tremblantes, la main sur la joue. Je ne comprends pas.

Laurence Poirier tape du plat de la main sur le battant de bois, elle appelle, sonne, frappe, crie. Personne ne lui répond, la porte reste close. Elles regagnent la voiture. Plus loin sur la rue un voisin promène son chien à la lumière des lampadaires. La voiture arrive à sa hauteur, le préretraité reconnaît Agnès et lui fait un signe de la main. La conductrice s’arrête. L’homme se penche vers la vitre qui s’ouvre…

I

Lundi 11 mars 2024, début d’après-midi – Domicile de Marylou et Daniel Bourdin – Lanadan, Concarneau

— Je l’ai retrouvée, venez vite. Elle est enterrée dans le jardin, c’est elle, j’en suis sûre ! hurle Marylou Bourdin au téléphone.

Nadia Renier tente de calmer son interlocutrice hystérique et essaie de comprendre ce qu’elle entend. Concarneau, trou, jardin, tempête, chaussures, pioche, Quimper, hôtel de ville. Les mots peinent à former des phrases cohérentes.

Des bruits sourds suivent, une voix masculine s’impose, l’appareil change de mains. Un homme intervient, nerveux, ses explications sont tout aussi confuses.

La brigadière-cheffe note le nom et l’adresse. Marylou Bourdin. Les deux femmes se sont longuement entretenues à la fin de l’été à l’hôtel de police de Quimper.

Le temps de faire part de la communication téléphonique au commandant, Nadia Renier file au domicile indiqué.

Concarneau, la Ville Bleue, Nadia Renier commence à bien se repérer dans le centre-ville, sinon elle fait appel à son GPS. Elle remplace depuis quelques jours un collègue concarnois, tombé de l’échelle alors qu’il effectuait des travaux de rénovation chez lui. Une autre brigadière prolonge son congé de maternité par un congé parental et liquidera ses vacances à la suite de cela. Deux agents en tenue complètent les abonnés absents. La policière quimpéroise a été dépêchée sur place pour combler le manque avéré d’effectifs. Comme si la maison de la rue Théodore-le-Hars à Quimper était en sureffectif…

Marylou Bourdin. Nadia la rencontre de temps à autre à Quimper lorsqu’elle entre ou sort du commissariat à l’heure où l’employée communale va déjeuner avec ses collègues au restaurant administratif pas très loin de là. Elle la croise parfois aussi à la mairie lors de ses déplacements.

*

Un peu plus tôt

L’homme creuse, la terre est lourde, grasse. La bêche entre facilement dans le sol amolli par la pluie qui n’en finit pas de tomber depuis des semaines. Il a pelleté un bon bout de terrain.

— Plus profond ! insiste sa femme. On ne mettra rien dans ce trou.

Il lui tend la bêche, elle refuse de la prendre. Chacun sa corvée. L’idée de cette fosse vient de lui, autant profiter de sa bonne volonté pour faire le travail correctement une bonne fois pour toutes. L’outil cogne sur une pierre. Il râle.

— Une fosse commune, c’est ce que tu veux ?

Dans le trou jusqu’à mi-cuisses, le mari la regarde. La profondeur convient à la donneuse d’ordre, en revanche elle tique sur la longueur. Elle lui propose de s’allonger sur le sol pour mesurer les dimensions. Il soupire, il pensait sa besogne terminée, c’est raté.

— Va jusqu’au trou laissé par le fruitier, profite, le travail est à moitié fait.

La tempête Ciarán a déraciné le vieux pommier au fond du jardin. Nettoyer ce coin n’était pas une priorité. Désormais, l’hiver s’achevant, Daniel avait prévu de s’occuper de l’arbre. Quel âge avait-il ? L’ancienne propriétaire assurait qu’elle l’avait toujours vu là, grand, imposant, beau :

— Et vous aurez de bonnes pommes croquantes et sucrées, avait-elle ajouté au couple. Ce vénérable a toute une histoire, ne l’abattez pas.

— Elle doit bouffer de la crotte ! se lamentait l’homme à l’automne, en ramassant les fruits véreux et piqués par les guêpes et les abeilles. Pour en avoir, il en a des pommes et pas une seule de saine. Juste bon pour le compost. Quant à son histoire, ce n’est pas la nôtre, à la première occasion, je vire ces vieux arbres.

Le jardinier occasionnel ne faisait pas dans la dentelle. À lui les gros travaux, son épouse peaufinerait. Ciarán était devenue leur alliée. Il appréciait moins qu’elle lui ait forcé la main. Depuis le début de l’année, le week-end entre les averses et sous les rafales, il remettait en état le jardin mis à mal par la tempête du siècle en novembre dernier. Le “vénérable” et ceux qui l’étaient moins gisaient à terre. Éloignés de la maison, leur chute n’avait pas entraîné de dégâts.

Les grosses branches et les troncs sciés s’alignaient un peu plus loin, le petit bois attendait qu’il y mette le feu. Il avait déménagé le tas de cailloux cachés sous les branchages.

Daniel Bourdin ronchonne pour la forme, il sait qu’il agrandira la fosse. Ce que Marylou veut, il l’exécute pour avoir la paix. Presque trente ans de vie commune et de compromis à sens unique, mais sa Marylou il ne l’échangerait pour rien au monde. Ce terrain, cette maison, ils les ont choisis pour leur retraite dans trois, quatre ans, plus peut-être.

La pelle ripe. Il l’enfonce un peu plus loin, pèse sur le manche. La terre n’est pas difficile à travailler, au contraire, il a l’impression qu’elle a été retournée il n’y a pas si longtemps. Il pose l’outil sur le sol, le remplace par la pioche. Il tique, il vient de dégager une chaussure. Au lieu de regarder une série policière à la télé ce soir, Marylou pourra mener l’enquête et tenter de retrouver son ou sa propriétaire. Il faut être stupide pour enterrer une savate. Il hausse les épaules. Si ça amuse certains.

Il se baisse pour dégager sa trouvaille. Le godillot résiste, il reprend sa pelle et met à jour des os.

*

Lanadan. Nadia Renier ralentit en s’engageant sur le chemin qui mène à la maison des Bourdin. Elle ne reconnaît ni le méchant petit pavillon lépreux ni la friche où il était posé plusieurs mois plus tôt. Des ailes ont poussé sur l’ancien corps rénové. D’un côté une véranda ouvre ses larges baies vitrées sur le jardin engazonné et des parterres déjà fleuris. La partie opposée abrite une ou des chambres comme signalent les draps qui prennent l’air sur le rebord d’une des fenêtres.

Marylou Bourdin se précipite vers le véhicule et ouvre la portière avant que celui-ci ne soit arrêté :

— Vous m’aviez dit de vous appeler s’il y avait du nouveau. Il y en a !

Elle prend la policière par le bras et l’entraîne vers le jardin où l’attend son mari. La brigadière-cheffe arrête son accompagnatrice et se dirige vers l’emplacement désigné. Elle évalue la fosse, s’agenouille devant la chaussure découverte, les os d’une jambe et d’un pied. Elle tique et comprend l’excitation du couple Bourdin après leur découverte macabre.

La policière avise le commandant et dans la foulée passe plusieurs appels téléphoniques avant de revenir vers Marylou et Daniel Bourdin. Erwann Le Métayer son coéquipier, Stéphanie Ollier la médecin légiste et l’équipe de la police scientifique arrivent.

II

Lundi 11 mars 2024, plus tard dans l’après-midi – Domicile de Marylou et Daniel Bourdin – Lanadan, Concarneau

— Vous n’habitez plus à Quimper ? interroge la policière.

Son regard passe du mari à la femme, qui opinent en silence et sur le même rythme.

— Nous avons acheté ce terrain cela a fait un an en janvier. Nous sommes originaires de Concarneau tous les deux et nous souhaitions revenir ici pour profiter de notre retraite. Il nous reste quatre, cinq ans avant de pouvoir y prétendre. Nous n’étions pas pressés de déménager, mais l’opportunité s’est présentée… C’est…

D’un signe du menton, Marylou Bourdin désigne la fosse.

— Putain, si on avait su… murmure le mari.

— Ma cheffe de service, Colette Laventure, peu de temps avant son départ à la retraite, a parlé de ce terrain, qui lui venait de ses grands-parents maternels. Elle ne s’y était jamais intéressée, ne l’entretenait pas et n’envisageait pas d’y faire quoi que ce soit. Je savais qu’elle était native de Concarneau, mais elle semblait enracinée à Quimper. Elle appréhendait son changement de vie. Tout tournait autour de son travail depuis qu’elle était entrée dans la vie active. Célibataire, pas d’enfant, pas de neveu ou de nièce. Elle ne partait pas en vacances, on ne lui connaissait pas de loisirs, elle n’était pas jardinage, pas bricolage, pas lecture, pas cinéma. Elle ne parlait pas d’ami ou de compagnon. Son quotidien à venir la préoccupait.

— Qu’est-ce qu’elle devait s’emm… ironise le mari.

Il ne termine pas sa phrase, Marylou lui lance des regards noirs.

— Elle a évoqué ce terrain qui devenait tout à coup trop lourd à gérer pour elle. Je lui ai parlé de notre projet de retour ici. Elle n’a pas répondu. Puis un jour, alors que je ne m’y attendais pas, elle m’a fait venir dans son bureau, elle a fermé la porte pour être sûre que personne ne nous entende et elle m’a demandé où j’en étais dans mes plans. Elle trouvait mon idée de revenir dans ma ville de naissance sympathique. « Sympathique », c’est le mot qu’elle a employé. Elle s’intéressait à la façon dont nous, Daniel et moi, allions mener notre nouvelle vie après la fin de notre activité professionnelle. Pourquoi quitter Quimper et vouloir vivre à Concarneau ? Pourquoi ce besoin de nous remettre en question ? Ses « pourquoi » ne manquaient pas. Je ne la connaissais pas si curieuse de la vie des autres et elle découvrait Daniel, que je n’ai pourtant jamais caché.

L’homme opine du chef, costaud, carré, barbu, il ne passe pas inaperçu. Marylou poursuit :

— À ma grande surprise, elle m’a glissé sur une feuille pliée en quatre l’adresse de ce terrain. Le samedi après-midi, nous venions voir ce qu’il en était.

— Et nous n’avons rien vu ! continua Daniel en haussant les épaules et en laissant ses mains retomber lourdement sur ses cuisses. Enfin, presque rien, une maison abandonnée sur un champ en friche. L’herbe n’avait pas été coupée depuis des lustres, un volet pendait sur des gonds rouillés. Un passage se traçait entre la barrière et la porte, on devinait l’herbe foulée jusqu’au vénérable, le pommier à la manne céleste. La nature avait repris ses droits. Un aventurier ou une propriétaire dépassée par l’entretien de son bien était passé par là. Nous avions pensé que Colette Laventure avait évalué son patrimoine avant de le proposer à Marylou. Nous nous apprêtions à partir quand nous avons croisé le voisin. Un type sympa. Notre présence l’intriguait. À part les Laventure frère et sœur, qui approchaient de loin en très loin, il ne voyait personne ici. Il coupait l’herbe une ou deux fois par an, plus pour éviter que les cochonneries passent chez lui que pour faire plaisir à la proprio. Il ramassait aussi les vieilles pommes à l’automne.

— Il trouvait dommage que la maison parte à vau-l’eau et qu’aucun Laventure ne s’y intéresse, reprend Marylou. Le terrain est de belles dimensions, situé à la sortie de Concarneau en direction de La Forêt-Fouesnant, le chemin des douaniers est proche, de là, la vue sur la baie est magnifique. C’est vrai qu’il faut une voiture pour vivre ici, les commerces ne sont pas à proximité. Nous avons discuté de cela toute la soirée et le dimanche nous sommes revenus, nous avions bien examiné la situation géographique sur Maps. Nous étions preneurs. Il ne nous manquait que le prix. Le lundi j’en parlais à ma cheffe de service et nous convenions d’une rencontre. Trois jours plus tard, nous la recevions à notre domicile quimpérois.

— Elle était presque inquisitrice et s’intéressait à tout ce qu’il y avait dans la maison ! grimace Daniel. Et elle me regardait comme si je tombais d’une autre planète.

— Je ne la connaissais que professionnellement, j’ai presque regretté de l’avoir fait entrer chez nous, avance Marylou. C’était pour notre bonne cause. Elle avait appelé son notaire et attendait qu’il lui fixe rendez-vous et évalue le bien. Elle n’avait pas réussi à joindre son frère…

— Elle n’était pas très claire, elle ne nous a pas dit nettement si elle était l’unique propriétaire ou s’ils l’étaient tous deux. Elle s’était avancée, voulait vendre sans le vouloir, mais si le prix était intéressant… tout en nous disant qu’elle n’avait pas besoin d’argent. Un pas en avant, deux pas en arrière pour résumer, elle nous a laissés sur cette impression en nous quittant et nous nous sommes demandé si elle irait jusqu’au bout de cette démarche.

— Je lui avais pourtant bien présenté nos arguments pour cet investissement, même s’il intervenait un peu tôt dans notre projet de retour à Concarneau. Finalement, après des hésitations et des compromis des deux côtés, nous avons posé nos valises ici et nous ne le regrettons pas. Nous avons un peu de route à faire pour aller au boulot tous les jours, c’est vrai, mais quel cadre de vie ! Nous avons conclu la vente, Colette Laventure a pris sa retraite. Nous pensions la voir presque tous les jours au bureau, du moins dans un premier temps, son absence nous a surpris. Non seulement elle ne passait pas, mais elle ne répondait pas au téléphone. J’ai tenté une fois ou deux de la joindre, je voulais l’inviter à prendre un thé dans notre nouvelle maison. J’ai fini par laisser tomber. Les collègues ont pensé qu’elle avait trouvé une ou des activités qui lui convenaient et comme elle n’était pas vraiment liée avec l’une ou l’autre, elles l’ont gommée de leur mémoire. Elle n’était pas du genre à venir aux pots organisés pour la fin de l’année ou pour fêter les départs à la retraite ou les mutations des uns ou des autres. Cependant, Colette n’avait aucune raison de m’éviter. C’est pour cela que je vous ai contactée à Quimper. Son silence, sa disparition, ce n’était pas normal. Personne ne la croisait en ville ou dans les grandes surfaces. Elle disait toujours qu’elle mourrait seule et que personne ne s’inquiéterait de ne plus la voir.

— Pourquoi penser à elle aujourd’hui ? demande la policière.

— La chaussure. Je la reconnais, abîmée, dégradée, mais… c’est la sienne. Elle portait des chaussures de marche en toutes saisons pour y glisser des semelles orthopédiques.

III

Lundi 11 mars 2024, fin d’après-midi – Domicile de Marylou et Daniel Bourdin – Lanadan, Concarneau

— Vous allez l’enlever avant la nuit ? Putain ! répète Daniel Bourdin en passant une main tremblante dans son abondante barbe poivre et sel. Et en plus c’était le meilleur endroit pour le compost.

— Ce soir, sans doute assez tard.

Nadia Renier s’écarte du couple pour accueillir les techniciens scientifiques. Elle relate la découverte tandis qu’ils revêtent leur tenue avant de s’approcher du corps enterré.

Les Bourdin se sont retranchés dans la véranda. Debout derrière les baies vitrées ils observent le travail des spécialistes.

— Putain ! Laventure se transforme en mésaventure ! soupire le mari. Nous aurions mieux fait de rester vivre à Quimper. Qu’est-ce qu’il va se passer ? Pourvu qu’ils n’en découvrent pas d’autres… Tu veux toujours ton bac à compost à cet endroit ?

Marylou secoue la tête. C’est la maison qu’elle voudrait désormais voir ailleurs.

— Nous avons débroussaillé avant de construire, précise Daniel à la policière revenue vers le couple. Tout de suite après la signature chez le notaire, en janvier 2023. Cela nous a permis de mettre le jardin à plat. À part le fauchage une fois l’an par le voisin, le terrain n’était pas entretenu. La végétation était anarchique. Il y avait ce tas de cailloux. Elle… enfin l’ancienne propriétaire…

— Colette Laventure, soupire Marylou.

— … a été enterrée après le nettoyage. Le voisin est venu avec son motoculteur et malgré cela, ça n’a pas été facile. Elle n’était pas là, c’est sûr.

— Tu n’as pas touché à la caillasse à ce moment, le contredit sa femme.

— Pour l’instant nous ne savons pas qui est là. Cela s’est passé à quelle date ? s’enquiert la brigadière-cheffe.

— L’année dernière, en septembre-octobre. Je suis précis, j’ai semé du colza, engrais vert, et au printemps je vais mettre des pommes de terre sur la parcelle destinée au jardin d’agrément de mon épouse, pour le nettoyer en attendant de m’y intéresser à l’automne au moment des plantations. Je voulais dans un premier temps m’occuper de la maison afin de la rendre habitable avant l’hiver, pour acheter ici nous avons vendu celle de Quimper. Entre la friche et les ruines, nous avons été bien occupés l’année passée. Nous n’avons conservé que les murs qu’il a fallu consolider. En refaisant la toiture, le couvreur s’est rendu compte que la charpente était bouffée par les champignons. Nous avons fait appel à un artisan, ce qui n’était pas prévu au budget. Il est intervenu juste avant la tempête, un coup de chance, le nouveau toit était solide, l’autre n’aurait pas tenu. Je ne parle pas de l’électricité qui datait de Mathusalem et du chauffage inexistant, mais cela, on le savait. Et…

Nadia Renier coupe le bavard. Erwann Le Métayer, son collègue quimpérois, accompagné de Stéphanie Ollier, la médecin légiste, la rejoignent. La jeune femme enfile une combinaison et attache ses cheveux mi-longs.

— Et pourquoi avoir creusé si profondément aujourd’hui ? s’étonne Erwann, les présentations faites.

— Les déchets. Les bobos écolos parisiens nous imposent de trier les biodéchets depuis le 1er janvier. Les tontes de pelouse ne seront plus autorisées en déchetterie. Vous avez vu la surface du terrain ? Que voulez-vous que je fasse d’un bac en plastique moche qui sera rempli à la première demi-tonte ? Je veux un composteur digne de ce nom. Je creuse, je monte des briques sur les côtés et je prévois trois panneaux de bois pour couvrir le tout. Pas d’odeur, pas de mouches. Entre les déchets ménagers et ceux du jardin, je pourrai engraisser les plantations. Et tout cela sans désagrément pour les voisins, ils sont loin. Et si un jour ça se construit par-là, ce sera aux nouveaux venus de s’adapter. Pas à nous. Et mon poulailler restera là où il est ! Je ne sais pas comment vont faire les gens qui vivent en appartement. Un petit bac sur le balcon, pour ceux qui en ont un, ce n’est sûrement pas esthétique. Pour ceux qui n’en ont pas, il reste sans doute le salon. Vous imaginez les buzhug* sur la moquette ? Quand je pense que Marylou et moi avons pris notre journée pour avancer le chantier, les week-ends ne sont pas assez longs pour faire un travail continu.

L’affirmation fait glousser les poules derrière le grillage plus loin en limite de propriété.

La légiste hausse les sourcils. Son voisin quimpérois vient d’installer un bac à déchets et une fosse au fond de son jardin. Elle déplore les avoir presque sous ses baies vitrées et va devoir planter des arbustes afin de masquer leur vue.

— Dans combien de temps saurez-vous qui est… là ? demande Marylou.

— Je procéderai à l’examen demain dans la journée, lance Stéphanie Ollier sans plus de précision en se dirigeant vers le corps.

Les techniciens s’activent autour et dans la fosse. Ils continuent le travail à peine entamé par le jardinier.

— Put… !

La femme lance un regard noir à son époux qui s’interrompt aussitôt. Nadia en profite pour rejoindre les enquêteurs.

— Pas de chance pour les nouveaux propriétaires ! lance Erwann. Le terrain est relativement grand et il a fallu que le jardinier plante sa pioche juste là où un corps était enfoui.

— Putain ! murmure Nadia en retenant un fou rire. Alors femme, homme ?

Le policier émet un petit bruit de lèvres et s’accroupit sur le bord de la fosse et sans répondre à la question récapitule à haute voix ses observations.

— Tu m’étonnes que le fossoyeur d’occasion flippe ! conclut la brigadière-cheffe. Bourdin n’est pas prêt d’oublier sa séance de jardinage. C’est la version qu’il m’a racontée avant ton arrivée. J’ai eu l’occasion de rencontrer Colette Laventure à la mairie, lorsqu’elle y était cheffe de service. C’est tout à fait le type de chaussures qu’elle portait. Stéphanie, tu pourrais confirmer son identité rapidement ?

— Je peux déjà vous affirmer que c’est une femme. Quant à la suite, vous savez où elle se passera. Je vous accueillerai à la morgue avec plaisir demain. Nous pourrons jouer aux osselets ensemble. Je vous indiquerai quand je procéderai à l’examen, matin ou après-midi, après vérification de mon planning dans la soirée.

Les techniciens s’affairent dans la terre et dégagent les os délicatement. Un squelette se dessine sous leurs mains gantées. Erwann et Nadia se reculent. La pluie est tombée presque en continu depuis la tempête de novembre, le corps s’est décomposé rapidement, les vêtements aussi, ne laissant que les fermetures Éclair et curieusement les chaussures.

— Clé ! lance Thomas, un des techniciens, du fond de la fosse.

Simon, le photographe, se déplace et prend des clichés de la trouvaille. Les enquêteurs se rapprochent. Thomas place l’objet dans le sac à scellés que lui tend Nadia.

— Clé de sécurité, un modèle récent, commente la brigadière-cheffe. Rien d’autre ?

— Rien. Elle était située au niveau de la hanche droite, elle devait être dans la poche d’un vêtement.

La recherche d’indices et le dégagement de l’ossature se poursuivent avant la tombée de la nuit et les averses annoncées.

Les pompes funèbres prévenues attendent les instructions.

— C’est toi qui as entendu Colette Laventure à Quimper, lance Erwann Le Métayer à sa collègue. Que sais-tu sur elle ?

— Je la croisais à la mairie, elle était cheffe de service au bureau de l’état civil. Mes contacts sont plus réguliers avec Marylou Bourdin qui travaillait avec elle. Les employées communales passent devant le commissariat pour aller déjeuner au restaurant administratif. Cela fait presque un an que Marylou Bourdin m’a parlé de Colette Laventure. Celle-ci s’inquiétait, elle n’avait pas de nouvelles de son frère Gérard depuis plus d’un mois. Il ne répondait pas au téléphone, n’ouvrait pas sa porte lorsqu’elle se présentait chez lui. Elle ne savait qui joindre, il lui parlait de ses copains, mais n’avait les coordonnés d’aucun, il venait de rompre avec une femme et Colette ne connaissait pas l’adresse de celle-ci. Il habitait à Lanadan, ou se faisait domicilier ici. Une adresse officielle. Les voisins ne faisaient pas attention aux allées et venues du bonhomme, ils se trouvaient incapables de dire depuis quand ils ne l’avaient pas vu. Les voisines les plus proches, elles, étaient plus précises, elles décrivaient un Gérard Laventure empressé, serviable, très aimable, parfois entreprenant, pour les plus jeunes d’entre elles. La dernière date où elles l’avaient aperçu correspondait à celle où sa sœur avait discuté avec lui. Négociateur immobilier, indépendant, il travaillait pour plusieurs agences. C’est ainsi que le présentait Colette Laventure. À l’époque j’avais contacté les agences de Concarneau et de Quimper, aucune ne l’employait, pire, il était inconnu de toutes. Les négociateurs des notaires ignoraient qui était ce monsieur. Le frère mentait-il à sa sœur ? Son portable m’a permis de retrouver sa trace. Gérard Laventure était parti sur Lorient. Il a prétendu s’être fâché avec sa sœur et il souhaitait mettre de la distance dans leur relation. Il ne voulait plus avoir de rapport avec celle qu’il qualifiait d’intrusive. Elle s’intéressait de trop près à sa vie privée, donnait un avis négatif sur ses fréquentations. Il me l’a dépeinte comme une vieille fille autoritaire, acariâtre, incapable de se prendre en charge. Elle l’appelait pour un rien : changer une ampoule, tendre le fil à linge, monter un pack d’eau du garage souterrain où elle garait sa R5 après avoir fait ses courses, aller frapper chez les voisins pour leur demander de faire moins de bruit. Elle lui faisait des scènes de jalousie quand elle l’apercevait avec une femme. Des histoires de famille ni pires ni meilleures que celles que nous entendons tous les jours. Il a refusé que je communique ses coordonnées à “la vieille bourrique”. « Cinquante-deux ans à la supporter, trop c’est trop. » J’ai fait part à Colette Laventure de cette fin de non-recevoir, sans entrer dans les détails. Elle ne s’attendait pas à cette conclusion qui l’a plus que contrariée. D’autant qu’elle était entrée dans la maison de Lanadan et qu’elle l’avait trouvée dans un état lamentable. Voilà pour ce qui en est de ma rencontre et de mes entretiens avec Colette Laventure. Entre deux dossiers j’ai mené ma petite enquête sur ce monsieur. Les femmes ne tarissaient pas d’éloges sur lui, aimable, enjôleur, coquin selon certaines, le gendre idéal pour les plus âgées. Les maris ou compagnons allaient dans le sens opposé, dragueur, lourd, malotru. Son travail : agent immobilier pour certaines, négociateur financier pour d’autres, commercial, impossible de dire ce qu’il faisait réellement. Toutes et tous le reconnaissaient beau parleur, cavaleur et squatteur. Il s’était fait auprès de certaines dames une réputation de coucou, il s’installait chez elles et profitait des largesses de celles-ci. Logé et blanchi, il payait de sa personne, c’est tout. Je ne suis pas sûre qu’il exerçait réellement une activité professionnelle continue.

Les mois se sont écoulés, je croisais de loin en loin Marylou Bourdin. Un jour, je rentrais au commissariat avec Christophe, midi avait sonné, elle accompagnait ses collègues au restaurant administratif. Une de ses copines l’a presque poussée dans mes bras. Nous sommes montées dans le bureau, elles ont exprimé leur inquiétude quant à la disparition de Colette Laventure. Disparition, évaporation ? Elles ne trouvaient pas le mot juste. Leur ancienne cheffe de bureau avait pris sa retraite et avait avisé la personne qui lui succédait qu’elle passerait donner des informations sur des dossiers particuliers. Une semaine, deux semaines, Laventure ne donnait pas de signe de vie. Cela n’était pas normal pour ses anciennes collègues. Quand leur responsable annonçait quelque chose, elle s’y tenait. Elle avait laissé sa tasse et des chaussures de rechange qu’elle rangeait dans un tiroir pour l’une et entre deux meubles pour les autres, elle devait les récupérer. Une façon de rester en contact avec son service, pensaient les filles. Marylou Bourdin et sa collègue tentaient de la joindre, aux heures de bureau ou le soir, parfois le samedi. L’ancienne secrétaire de mairie pointait aux abonnés absents.

Mes interlocutrices m’ont dépeint la femme qu’elles voyaient dans leur quotidien de bureau. Elles ne la connaissaient pas en dehors du cadre professionnel et Colette Laventure se livrait peu sur sa vie privée. Elle était célibataire, vivait seule, n’avait pas d’enfant, pas d’amant, pas d’ami, pas de passion, pas de coup de cœur. Une solitaire qui n’existait que par et pour son travail. Sa famille proche ? Son frère, Gérard, dont elle parlait. Elle faisait souvent appel à lui pour des travaux de bricolage. Elle n’était pas habile de ses mains. Décrocher des rideaux, elle en était incapable, mettre de l’huile sur des gonds qui grinçaient, elle était sûre de renverser la burette, faire un ourlet de pantalon, coudre un bouton, cela relevait du défi raté d’avance. À sa demande, son frère avait installé des pots et des bacs sur sa terrasse, les plants crevaient les uns après les autres. Elles faisaient rire ses collègues qui, sans être des professionnelles de la bricole ou du jardinage, réussissaient ce qu’elles entreprenaient. Elle avait acheté un ordinateur personnel. Il ne se passait pas une semaine sans qu’elle ne le dépose au responsable du service informatique. Il appréhendait de la voir arriver le matin, son matériel bien rangé dans sa sacoche. Elle s’était offusquée lorsqu’il lui avait demandé de ne plus y toucher, pour leur tranquillité à tous les deux. Il la subissait suffisamment avec son ordinateur de bureau. Peu de temps avant son départ, le service avait changé de logiciel, elle plantait les applications en permanence. Elle était la seule à qui cela arrivait. Rien n’allait dans son immeuble. Elle évoquait ses voisins qu’elle trouvait trop bruyants. La femme du dessus qui marchait avec des chaussures à talons, celle de gauche qui écoutait de la musique – qui n’en était pas – jusqu’à pas d’heure, celle de droite qui recevait son mec – les chambres sont contiguës – elle suivait leurs ébats toute la nuit. Quant à ceux du dessous, ils avaient un bébé qui pleurait. L’électricité avait été coupée chez un des occupants du rez-de-chaussée, il branchait un câble électrique dans le hall. Pour quelqu’un qui ne s’intéressait à personne, Colette avait beaucoup à dire sur son entourage.