PRÉFACE.
LA VIE DE LÉONARD DE VINCI.
LA VIE DE LÉONARD DE VINCI.
Léonard de Vinci naquit au château
de Vinci, situé dans le Val d'Arno, assez près et au-dessous de
Florence. Son père, Pierre de Vinci, qui étoit peu favorisé de la
fortune, l'ayant vu souvent dessiner lorsqu'il n'étoit encore
qu'enfant, résolut d'aider l'inclination qu'il avoit pour la
Peinture; il le mena à Florence, et le mit sous la conduite d'André
Verocchio, son ami, qui avoit quelque réputation parmi les Peintres
de Florence. André promit d'élever avec soin et de former son
nouveau disciple, et il y fut engagé autant à cause des belles
dispositions qu'il remarqua dans le jeune Léonard, que par l'amitié
qu'il avoit pour son père. En effet, Léonard faisoit déjà paroître
une vivacité et une politesse fort au-dessus de son âge et de sa
naissance. Il trouva chez son maître de quoi contenter la forte
inclination qu'il avoit pour tous les arts qui dépendent du dessin;
car André n'étoit pas seulement peintre, il étoit aussi sculpteur,
architecte, graveur et orfèvre. Léonard profita si bien des leçons
de Verocchio, et fit de si grands progrès sous sa conduite, qu'il
le surpassa lui-même.Cela parut, pour la première fois, dans un tableau du Baptême
de Notre-Seigneur, qu'André avoit entrepris pour les religieux de
Valombreuse, qui sont hors de la ville de Florence; il voulut que
son élève l'aidât à le faire, et il lui donna à peindre la figure
d'un ange qui tient des draperies; mais il s'en repentit bientôt,
car la figure que Léonard avoit peinte effaçoit toutes celles du
tableau. André en eut tant de chagrin, que, quittant dès-lors la
palette et les couleurs, il ne se mêla plus de peinture.Léonard crut alors n'avoir plus besoin de maître; il sortit
de chez André et se mit à travailler seul; il fit quantité de
tableaux qu'on voit à Florence. Il fit aussi, pour le roi de
Portugal, un carton pour des tapisseries où il avoit représenté
Adam et Eve dans le paradis terrestre; le paysage étoit d'une
grande beauté, et les moindres parties en étoient finies avec
beaucoup de soin. Son père lui demanda dans le même temps un
tableau pour un de ses amis du bourg de Vinci; Léonard résolut de
faire quelque chose d'extraordinaire; pour cela il représenta les
animaux dont on a le plus d'horreur; il les agroupa si bien et les
mit dans des attitudes si bizarres, que je ne crois pas que la tête
de Méduse, dont les poètes ont tant parlé, eut des effets plus
surprenans, tant on étoit effrayé en voyant le tableau de Léonard.
Son père qui comprit qu'une aussi belle pièce n'étoit pas un
présent à faire à un homme de la campagne, vendit ce tableau à des
marchands, desquels le duc de Milan l'acheta trois cents florins.
Léonard fit ensuite deux tableaux qui sont fort estimés. Dans le
premier il a représenté une Vierge; ce tableau est d'une grande
beauté: on y voit un vase plein d'eau dans lequel il y a des
fleurs; le Peintre y a répandu, par des reflets, une foible couleur
rouge que la lumière en tombant sur les fleurs porte sur l'eau.
Clément VII a eu ce tableau.Le second est un dessin qu'il fit pour Antoine Segni son ami;
il y a représenté Neptune sur un char traîné par des chevaux
marins, entourés de tritons et de divinités de la mer. Le ciel
paroît rempli de nuages que les vents poussent de tous côtés, les
flots sont agités et la mer est en furie. Ce dessin est tout-à-fait
dans le goût et le caractère de Léonard, car il avoit l'esprit
vaste et l'imagination vive; et quoiqu'il sût bien que la justesse
des proportions est la source de la véritable beauté, il aimoit à
la folie les choses extraordinaires et bizarres: de sorte que s'il
rencontroit par hasard quelqu'un qui eût quelque chose de ridicule
ou d'affreux dans son air et dans ses manières, il le suivoit
jusqu'à ce qu'il eût l'imagination bien remplie de l'objet qu'il
considéroit; alors il se retiroit chez lui, et en faisoit une
esquisse. Paul Lomazzo, dans son Traité de la Peinture, dit
qu'Aurelo Lovino avoit un livre de Dessins de la main de Léonard,
qui étoient tous dans ce goût-là. Ce caractère se remarque dans un
tableau de Léonard qui est chez le roi. Il y a peint deux cavaliers
qui combattent, et dont l'un veut arracher un drapeau à l'autre; la
colère et la rage sont si bien peintes sur le visage des deux
combattans, l'air paroît si agité, les draperies sont jetées d'une
manière si irrégulière, mais cependant si convenable au sujet,
qu'on est saisi d'horreur en voyant ce tableau, comme si la chose
se passoit en effet devant les yeux. Je ne parle point d'un tableau
où il peignit la tête de Méduse, ni d'un autre où il représente
l'Adoration des Rois, parce qu'il ne les a point finis, quoiqu'il y
ait de belles têtes dans le dernier; mais il avoit l'esprit si vif,
qu'il a commencé beaucoup d'ouvrages qu'il n'a point achevés. Il
avoit d'ailleurs une si haute idée de la Peinture, et une si grande
connoissance de toutes les parties de cet art, que malgré son feu
et sa vivacité, il lui falloit beaucoup de temps pour finir ses
ouvrages.Jamais Peintre n'a peut-être mieux su la théorie de son art
que Léonard. Il étoit savant dans l'anatomie, il avoit bien étudié
l'optique et la géométrie; il faisoit continuellement des
observations sur tout ce que la nature présente aux yeux. Tant
d'études et tant de réflexions lui acquirent toutes les
connoissances qu'un grand Peintre peut avoir, et en firent le plus
savant qui ait été dans cet art. Il ne se contenta pas néanmoins de
ces connoissances; comme il avoit un esprit universel et du goût
pour tous les beaux-arts, il les apprit tous, et y excella. Il
étoit bon architecte, sculpteur habile, intelligent dans les
mécaniques: il avoit la voix belle, savoit la musique, et chantoit
fort bien. S'il avoit vécu dans les temps fabuleux, les Grecs
auroient sans doute publié qu'il étoit fils d'Apollon, le dieu des
Beaux-Arts; ils n'auroient pas manqué d'appuyer leur opinion sur ce
que Léonard faisoit bien des vers, et qu'il avoit lui seul tous les
talens que les enfans et les disciples d'Apollon partageoient entre
eux. Il ne reste qu'un seul Sonnet de Léonard, que voici; ses
autres poésies se sont perdues.SONETTO MORALE.Chi non può quel che vuol, quel che può voglia,Che quel che non si può folle è volere.Adunque saggio è l'huomo da tenere,Che da quel che non può suo voler toglia.Pero ch'ogni diletto nostro e dogliaStà insi e no saper voler potere,Adunque quel sol può che co'l dovereNe trahe la ragion fuor di sua soglia.Ne sempre è da voler quel che l'huom puote,Spesso par dolce quel che torna amaro.Piansi già quel ch'io volsi poi ch'io l'hebbi,Adunque tu, Lettor, di queste note,S'a te vuoi esset buono, e a gl'altri caro,Vogli semper poter quel che tu debbi.Ce qui doit surprendre davantage, c'est que Léonard se
plaisoit à des exercices qui paroissent fort éloignés de son art;
il manioit bien un cheval et se plaisoit à paroître bien monté; il
faisoit fort bien des armes, et l'on ne voyoit guère de son temps
de cavalier qui eût meilleur air que lui. Tant de belles qualités,
jointes à des manières fort polies, une conversation charmante, un
ton de voix agréable, en faisoient un homme des plus accomplis: on
recherchoit avec empressement sa conversation, et on ne se lassoit
jamais de l'entendre.Je crois aussi que tant d'exercices différens qui
partageoient son temps, l'ont empêché de finir plusieurs de ses
ouvrages, autant que son humeur prompte et vive, et que son
habileté même, qui ne lui permettoit pas de se contenter du
médiocre.La réputation de Léonard se répandit bientôt dans toute
l'Italie, où il étoit regardé comme le premier homme de son siècle,
pour la connoissance des beaux-arts. Le duc de Milan, Louis Sforce,
surnommé le More, le fit venir à la cour, et lui donna 500 écus de
pension. Ce prince, qui venoit d'établir une académie
d'Architecture, voulut que Léonard y entrât, et ce fut le plus
grand bien que le duc pût faire à cette société. Léonard en bannit
les manières gothiques que les architectes de l'ancienne académie,
établie cent ans auparavant sous Michelino, conservoient encore, et
il ramena tout aux règles du bon goût, que les Grecs et les Romains
avoient si heureusement mises en pratique.Ce fut alors que le duc Louis le More forma le dessein de
faire un nouveau canal pour conduire de l'eau à Milan: Léonard fut
chargé de l'exécution de ce projet, et il s'en acquitta avec un
succès qui surpassa tout ce qu'on pouvoit attendre. Ce canal est
celui qu'on appelle le Canal de Mortesana; sa longueur est de plus
de deux cents milles; il passe par la Valteline et par la vallée de
Chiavenna, portant jusques sous les murs de Milan les eaux de
l'Adda, et avec elles la fertilité dans les campagnes et
l'abondance dans la ville, par le commerce du Pô et de la
mer.Léonard eut bien d'autres difficultés à vaincre en faisant ce
canal, que celles qu'on avoit rencontrées en travaillant à l'ancien
canal qui porte les eaux du Tesin de l'autre côté de la ville, et
qui avoit été fait deux cents ans auparavant, du temps de la
République; mais malgré tous les obstacles, il trouva moyen de
faire monter et descendre des bateaux par-dessus les montagnes et
dans les vallées.Pour exécuter son dessein, Léonard s'étoit retiré à Vaverola,
où messieurs Melzi avoient une maison; il y avoit passé quelques
années occupé de l'étude de la philosophie et des mathématiques, et
il s'étoit fort appliqué aux parties qui pouvoient lui donner des
lumières sur l'ouvrage qu'il entreprenoit. A l'étude de la
philosophie, il joignit les recherches de l'antiquité et de
l'histoire: en l'étudiant il remarqua comment les Ptolomées avoient
conduit l'eau du Nil en différens endroits de l'Égypte, et de
quelle manière Trajan établit un grand commerce à Nicomédie, en
rendant navigables les lacs et les rivières qui sont entre cette
ville et la mer.Après que Léonard eut travaillé pour la commodité de la ville
de Milan, il s'occupa par les ordres du duc à l'embellir et à
l'orner de ses peintures. Le prince lui proposa de faire un tableau
de la Cène de Notre-Seigneur pour le réfectoire des Dominicains de
Notre-Dame de la Grace. Léonard se surpassa lui-même dans cet
ouvrage, où l'on voit toutes les beautés de son art répandues d'une
manière qui surprend; le dessin est grand et correct, l'expression
belle et noble, le coloris charmant et précieux, les airs de têtes
y sont bien variés: on admire sur-tout les têtes des deux saints
Jacques; car celle du Christ n'est point achevée. Léonard avoit une
si haute idée de l'humanité sainte, qu'il crut ne pouvoir jamais
exprimer l'idée qu'il s'en étoit formée.Lorsque Léonard travailloit à ce tableau, le prieur du
couvent des Dominicains lui faisoit souvent des plaintes de ce
qu'il ne le finissoit point, et il osa même en parler au duc, qui
fit venir Léonard, et lui demanda où en étoit son ouvrage. Léonard
dit au prince qu'il ne lui restoit plus que deux têtes à faire,
celle du Sauveur et celle de Judas; qu'il ne comptoit point finir
celle du Christ, parce qu'il ne croyoit point pouvoir exprimer avec
le pinceau les perfections de son humanité; mais que celle de
Judas, il la finiroit bientôt, parce que pour exprimer le caractère
de l'avarice, il n'avoit qu'à représenter le prieur des
Dominicains, qui récompensoit si mal la peine qu'il prenoit à finir
ce tableau.Cet ouvrage a toujours été regardé comme le plus beau qui
soit sorti des mains de Léonard. Le moment qu'il a choisi de
l'histoire qu'il a peinte, est celui où Jésus-Christ déclare à ses
Apôtres qu'un d'eux le trahira: les sentimens qui durent naître
dans l'ame des Apôtres, sont bien représentés, et les expressions
de douleur, de crainte, d'inquiétude, sont admirables: on remarque
dans Judas tous les traits qui peuvent faire connoître un scélérat
et un homme dévoué au crime: aussi l'expression étoit de toutes les
parties de la Peinture celle dans laquelle excelloit
Léonard.François Iertrouva ce tableau si
beau lorsqu'il le vit à Milan, qu'il voulut l'avoir, et le faire
porter en France; mais cela ne put se faire, parce que cette
histoire est peinte sur un mur, et occupe un espace de plus de
trente pieds en hauteur et en largeur. On croit que la copie de ce
tableau, qui se voit à Paris à S. Germain-l'Auxerrois, a été faite
par ordre de François Ier. Lomazzo,
disciple de Léonard, en a fait aussi une copie en grand: elle est à
Milan, à S. Barnabé. Ces deux copies donneront dans la suite aux
Peintres et aux curieux une idée des beautés de l'original: car il
est aujourd'hui entièrement gâté, Léonard l'ayant peint à l'huile
sur un mur qui n'étoit pas bien sec, et dont l'humidité a effacé
les couleurs. On voit, dans le même réfectoire des Dominicains, un
tableau où Léonard a peint le duc Louis le More, et la duchesse
Béatrix sa femme: ces deux figures sont à genoux; d'un côté on voit
leurs enfans, et de l'autre un Christ à la croix. Il peignit encore
environ dans le même temps une Nativité de Notre-Seigneur pour le
duc Louis: elle est aujourd'hui dans le cabinet de
l'Empereur.Il ne faut pas s'étonner que les tableaux de Léonard fussent
si estimés et si recherchés, il leur donnoit beaucoup de force par
une étude particulière qu'il avoit faite de l'anatomie; et pour
connoître à fond cette partie de la Peinture, si nécessaire à ceux
qui veulent dessiner correctement, il avoit eu souvent des
conférences avec Marc-Antoine de la Tour, professeur d'anatomie à
Pavie, et qui écrivoit sur l'anatomie. Il fit même un livre entier
de Dessins, rempli de figures dessinées d'après le naturel, que
François Melzi, son disciple, a eu; et un autre pour Gentil
Borromée, maître d'armes: ce livre ne contenoit que des combats
d'hommes à pied et à cheval, et Léonard avoit eu soin d'y donner
des exemples de toutes les règles de l'art, et de les réduire pour
ainsi dire en pratique dans les combats qu'il avoit représentés. Il
composa aussi divers Traités pour les Peintres de l'académie de
Milan, dont il étoit directeur; et ce fut par ses soins et par ses
études qu'elle devint bientôt florissante. Après la mort de
Léonard, ses ouvrages furent abandonnés, et demeurèrent long-temps
chez messieurs Melzi, dans leur maison de Vaverola, et ensuite ils
furent dispersés de tous côtés, comme je le dirai dans la
suite.Léonard de Vinci se retiroit souvent à Vaverola chez
messieurs Melzi, pour étudier plus tranquillement, sans être
interrompu par les visites de ses amis et par les soins de
l'académie; et ce fut durant le séjour de plusieurs années qu'il y
fit, qu'il composa la plupart de ses ouvrages. Mais les guerres
d'Italie troublèrent son repos, et ruinèrent l'académie de Milan.
Tous les Peintres que Léonard avoit formés ont si bien imité sa
manière, qu'on prend souvent leurs ouvrages pour ceux de Léonard
même; ils se dissipèrent après la défaite du duc Louis le More,
l'an 1500, qui fut amené prisonnier en France, où il mourut au
château de Loches.L'Italie entière profita de cette disgrace; car les disciples
de Léonard, qui étoient eux-mêmes fort habiles, se répandirent de
tous côtés. Il avoit formé des Peintres, des Sculpteurs, des
Architectes, des Graveurs, qui savoient fort bien tailler le
cristal et toutes sortes de pierres précieuses, des ouvriers fort
entendus dans la fonte des métaux. On vit sortir de l'École de
Milan, François Melzi, César Sesto, gentilhomme Milanois, Bernard
Lovino, André Salaino, Marc-Uggioni, Antoine Boltraffio, Gobbo,
très-bon Peintre et habile Sculpteur, Bernazzano, excellent
paysagiste, Paul Lomazzo et plusieurs autres. Sesto et Lovino, sont
ceux qui ont eu le plus de réputation, mais Lomazzo les auroit
surpassé tous, s'il n'avoit perdu la vue à la fleur de son âge:
depuis cet accident, ne pouvant plus travailler de peinture, il
composa des Livres des leçons qu'il avoit reçues de Léonard, et il
les propose comme un modèle accompli à ceux qui veulent exceller
dans la peinture. Annibal Fontana, qui savoit si bien polir le
marbre, et tailler les pierres précieuses, avouoit que ce qu'il
savoit, il l'avoit appris de Léonard.Dès le commencement de la guerre du Milanois, et avant la
défaite du duc Louis, Léonard étoit venu à Milan; les principaux de
la ville le prièrent de faire quelque chose pour l'entrée du roi
Louis XII; il y consentit, et fit une machine fort curieuse;
c'étoit un lion dont le corps étoit rempli de ressorts, par le
moyen desquels cet automate s'avança au-devant du roi dans la salle
du palais, puis s'étant dressé sur ses pieds de derrière, il ouvrit
son estomac et fit voir un écusson rempli de fleurs de lis. Lomazzo
s'est trompé quand il a dit que cela avoit été fait pour François
Ier, car ce prince ne vint à Milan qu'en
1515, et Léonard étoit alors à Rome.Les troubles du Milanois obligèrent Léonard de se retirer à
Florence; rien ne l'attachoit plus à Milan, le duc Louis son
protecteur étoit mort, et l'académie de Milan s'étoit dissipée.
Florence jouissoit du repos nécessaire pour faire fleurir les beaux
arts. La magnificence des Médicis, et le bon goût des principaux de
la ville, engagèrent Léonard encore plus que l'amour de la patrie à
s'y retirer. Le premier ouvrage qu'il y fit, fut un dessin de
tableau pour le grand autel de l'Annonciade: on y voyoit une Vierge
avec le petit Jésus, sainte Anne et saint Jean. Toute la ville de
Florence vit ce dessin, et l'admira. Léonard, quelques années
après, le porta en France, et François
Iervouloit qu'il le mît en couleur. Mais
le tableau qu'il peignit avec plus de soin et d'amour, fut le
portrait de Lise, appelée communément la Joconde, du nom de
François Joconde son époux. François
Iervoulut avoir ce portrait, et il en
donna quatre mille écus: on le voit aujourd'hui dans le cabinet du
roi. On dit que Léonard employa quatre ans entiers à finir cet
ouvrage, et que pendant qu'il peignoit cette dame, il y avoit
toujours auprès d'elle des personnes qui chantoient ou qui jouoient
de quelque instrument pour la divertir, et l'empêcher de faire
paroître une certaine mélancolie où l'on ne manque guère de tomber
quand on est sans action. Léonard fit encore le portrait d'une
marquise de Mantoue, qui a été apporté en France, et celui de la
fille d'Améric Benci; c'étoit une jeune enfant d'une beauté
charmante. Cette Flore qui a un air si noble et si gracieux, fut
achevée en ce temps-là: elle est aujourd'hui à Paris.L'an 1503, ceux de Florence voulurent faire peindre au palais
la salle du Conseil, et Léonard fut chargé par un décret de la
conduite de l'ouvrage; il l'avoit déjà fort avancé d'un côté de la
salle, lorsqu'il s'apperçut que ses couleurs ne tenoient point, et
qu'elles se détachoient de la muraille à mesure qu'elles séchoient.
Michel Ange peignoit en concurrence de Léonard un autre côté de la
salle, quoiqu'il n'eut encore que vingt-neuf ans; il étoit savant,
et avoit déjà acquis une grande réputation; il prétendoit même
l'emporter sur Léonard qui étoit âgé de plus de soixante ans:
chacun avoit ses amis, qui, bien loin de les raccommoder, les
aigrirent tellement l'un contre l'autre, en donnant la préférence à
celui pour qui ils se déclaroient, que Léonard et Michel Ange en
devinrent ennemis. Raphaël fut le seul qui sut profiter des démêlés
de ces deux grands hommes, la réputation de Léonard l'avoit fait
venir à Florence; il fut surpris en voyant ses ouvrages, et quitta
bientôt la manière sèche et dure de Pierre Pérugin son maître, pour
donner à ses ouvrages cette douceur et cette tendresse que les
Italiens appellentMorbidezza,
en quoi il a surpassé tous les Peintres.Léonard travailla toujours à Florence jusqu'en 1513; ce qu'il
fit de plus considérable, fut un tableau d'une Vierge avec le petit
Jésus, et un autre où il a représenté la tête de saint
Jean-Baptiste; le premier est chez les Botti, et le second chez
Camille Albizzi.Léonard n'avoit point encore vu Rome, l'avènement de Léon X
au pontificat, lui donna occasion d'y aller, pour présenter ses
respects au nouveau Pape, et il auroit été estimé dans cette ville
autant qu'il le méritoit, sans une aventure bizarre qui l'empêcha
d'y travailler. Léon X, en qui la magnificence et l'amour des beaux
arts étoient des qualités héréditaires, résolut d'employer Léonard,
qui se mit aussi-tôt à distiller des huiles, et à préparer des
vernis pour couvrir ses tableaux: le Pape en ayant été informé, dit
qu'il ne falloit rien attendre d'un homme qui songeoit à finir ses
ouvrages avant de les avoir commencés. Vasari, zélé partisan de
Michel Ange, dit qu'on donna encore à Rome bien d'autres
mortifications à Léonard, par les discours injurieux qu'on
répandoit contre lui, et par la préférence qu'on donnoit en tout à
Michel Ange. Ainsi Rome ne sut point profiter des talens de
Léonard, qui se rebuta enfin, et qui se voyant appelé par François
Ier, passa en France, où il trouva dans
la bonté de ce prince de quoi se dédommager des chagrins qu'il
avoit reçus à Rome. Il avoit plus de soixante et dix ans quand il
entreprit le voyage; mais l'honneur de servir un si grand roi, le
soutenoit et sembloit lui donner des forces. La cour étoit à
Fontainebleau, lorsque Léonard alla saluer le roi; ce prince lui
fit mille caresses, et lui donna toujours des marques d'estime et
de bonté, quoiqu'il ne pût guère l'employer à cause de son grand
âge. Il y a apparence que les fatigues du voyage et le changement
de climat contribuèrent à la maladie dont Léonard mourut; il
languit durant quelques mois à Fontainebleau, pendant lesquels le
roi lui fit l'honneur de l'aller voir plusieurs fois. Il arriva un
jour que ce prince y étant allé, Léonard voulut s'avancer et
s'asseoir sur son lit, pour remercier le roi; dans ce moment il lui
prit une foiblesse qui l'emporta: il expira entre les bras du roi,
qui avoit bien voulu le soutenir pour le soulager.Léonard de Vinci mourut âgé de plus de soixante et quinze
ans, regretté de ceux qui aimoient les beaux arts, et honoré de
l'estime d'un grand roi. Jamais il n'y eut d'homme en qui la nature
eut répandu plus libéralement tous ses dons, car il avoit toutes
les qualités d'esprit et de corps qui peuvent faire un homme
accompli. Il étoit beau et bien fait, sa force étoit surprenante,
il faisoit bien tous les exercices du corps; mais les talens de son
esprit étoient encore au-dessus des autres qualités qu'il avoit. Il
joignoit la douceur et la politesse des mœurs à une force et une
grande élévation d'esprit, une vivacité surprenante à une grande
application à l'étude, une érudition assez grande à une
conversation agréable. Léonard de Vinci ne voulut point se marier
pour travailler avec plus de liberté: sur quoi un de ses amis
disoit qu'il n'avoit point voulu avoir d'autre épouse que la
Peinture, ni d'autres enfans que les ouvrages qu'il faisoit. Au
sortir de sa jeunesse il laissa croître ses cheveux et sa barbe, de
sorte qu'il ressembloit à quelque vieux Druide, ou à un solitaire
de la Thébaïde.La plus grande partie des tableaux de Léonard sont à Florence
chez le Grand-Duc, ou en France; il s'en trouve plusieurs en
différens pays, chez les princes et chez les curieux. Outre ceux
dont j'ai parlé, Lomazzo dit qu'il fit un tableau de la Conception
de la sainte Vierge pour l'église de Saint François de Milan. On en
voit en France plusieurs qui sont certainement de lui; comme la
Vierge avec sainte Anne et le petit Jésus, qui étoit au palais
Cardinal; une Hérodiade d'une grande beauté, qui étoit chez le
cardinal de Richelieu; un tableau de la Vierge, avec le petit
Jésus, saint Jean et un Ange; un autre tableau de la Vierge,
qu'avoit eu le marquis de Sourdis. M. de Charmois avoit un tableau
de la Vierge avec le petit Jésus, SteAnne
et S. Michel; et un autre où Léonard avoit peint Joseph qui fuit,
et que la femme de Putifar veut arrêter; la douceur et la modestie
de l'un, et l'impudence de l'autre étoient admirablement bien
représentées.Pour ce qui est des ouvrages que Léonard avoit composés, et
des dessins qu'il avoit faits, ceux qui les ont réunis les
conservent sans en vouloir faire part au public. Après la mort de
Léonard on les mit en treize volumes, ils étoient écrits à rebours
comme les livres hébraïques, et d'un caractère fort menu,
apparemment afin que toute sorte de personnes ne pussent pas les
lire. Voici quel a été le sort de ces précieux restes des études de
Léonard.Lelio Gavardi d'Asola, prévôt de Saint-Zenon de Pavie, et
proche parent des Manuces, étoit professeur d'Humanités; il avoit
appris les belles-lettres à messieurs Melzi, et cela lui avoit
donné occasion d'aller souvent à leur maison de campagne: il y
trouva les treize volumes des ouvrages de Léonard, qu'il demanda;
on les lui donna, et il les porta à Florence, dans l'espérance d'en
tirer beaucoup d'argent du Grand-Duc; mais ce prince étant venu à
mourir, Gavardi porta ses livres à Pise, où il rencontra Ambroise
Mazzenta, gentilhomme du Milanois, qui lui fit scrupule d'avoir
tiré les papiers de Léonard de messieurs Melzi, qui n'en
connoissoient pas le prix. Gavardi, touché de ce qu'on lui avoit
dit, rendit à Horace Melzi, chef de sa maison, les livres de
Léonard. Comme Melzi étoit un fort bon homme, il reconnut
l'attention que Mazzenta avoit eu à lui faire plaisir, et lui fit
présent des treize volumes des papiers de Léonard. Ils restèrent
chez les Mazzenta, qui parloient par-tout du présent qu'on leur
avoit fait. Alors Pompée Leoni, statuaire du roi d'Espagne, fit
connoître à Melzi ce que valoient les papiers et les dessins de
Léonard; il lui fit espérer des charges dans Milan, s'il pouvoit
les retirer pour les donner au roi d'Espagne. L'envie de s'avancer
et de s'enrichir fit sur l'esprit de Melzi des impressions que
l'amour de la vertu et des beaux arts n'y avoit point faites; il
court chez les Mazzenta, et à force de prières il en obtint sept
volumes. Des six autres, le cardinal Borromée en eut un, qui est
aujourd'hui dans la bibliothèque Ambrosienne. Ambroise Figgini en
eut un, qui a passé à Hercule Bianchi son héritier. Le duc de
Savoie, Charles-Emmanuel, en eut un, et Pompée Leoni les trois
autres, que Cleodore Calchi son héritier a vendu au seigneur Galeas
Lonato.Parmi les papiers de Léonard, il y avoit des Dessins et des
Traités: les Traités dont on a connoissance sont ceux qui
suivent:Un Traité de la nature, de l'équilibre, et du mouvement de
l'eau; cet ouvrage est rempli de dessins de machines pour conduire,
élever et soutenir les eaux. Ce fut l'entreprise du canal de
Mortesana, qui lui donna occasion de le composer.Un Traité d'anatomie, dont j'ai parlé; cet ouvrage étoit
accompagné d'une grande quantité de dessins, faits avec beaucoup de
soin. Léonard en parle au Chapitre XXII de la Peinture.Un Traité d'anatomie et de figures de chevaux; Léonard les
dessinoit bien, et en faisoit de fort beaux modèles: il avoit fait
ce Traité pour servir à ceux qui veulent peindre des batailles et
des combats. Vasari, Borghini, Lomazzo en parlent.Un Traité de la perspective, divisé en plusieurs livres;
c'est apparemment celui dont Lomazzo parle dans le Chapitre IV.
Léonard donne dans ce Traité des règles pour représenter des
figures plus grandes que le naturel.Un Traité de la lumière et des ombres, qui est aujourd'hui
dans la bibliothèque Ambrosienne; c'est un volume couvert de
velours rouge, que le sieur Mazzenta donna au cardinal Borromée.
Léonard y traite son sujet en philosophe, en mathématicien et en
peintre; il en parle au Chapitre CCLXXVIII du Traité de la
Peinture. Cet ouvrage doit être d'une grande beauté, car Léonard
étoit admirable dans cette partie de la Peinture; et il entendoit
si bien les effets de la lumière et des couleurs, qu'il représente
les choses avec un caractère de vérité qu'on ne remarque point dans
les tableaux des autres Peintres.Léonard promet dans son Traité de la Peinture, deux autres
ouvrages; l'un est un Traité du mouvement des corps, l'autre est un
Traité de l'équilibre des corps. On peut voir les Chapitres CXII,
CXXVIII et CCLXVIII du Traité de la Peinture.C'est ce Traité qu'on donne ici en françois. Un Peintre du
Milanois, passant par Florence, avoit dit à Vasari en lui montrant
cet ouvrage, qu'il le feroit imprimer à Rome; mais il ne tint pas
parole. Ce que les Italiens n'ont pas voulu faire pour la
perfection de la Peinture, les François l'ont fait en mettant au
jour ce beau Traité de Léonard de Vinci en italien, après avoir
consulté et confronté plusieurs manuscrits. M. de Charmois, qui
avoit une si grande connoissance des Beaux-Arts, l'a traduit en
françois: c'est la version que je donne ici, mais plus correcte
qu'elle n'a paru la première fois. On peut juger par la lecture de
ce Traité, de l'avantage qu'on retireroit, si les princes et les
curieux qui ont les autres ouvrages de Léonard de Vinci, les
donnoient au Public.CHAPITRE PREMIER.Quelle est la première étude que doit faire un jeune
Peintre.La perspective est la première chose qu'un jeune Peintre doit
apprendre pour savoir mettre chaque chose à sa place, et pour lui
donner la juste mesure qu'elle doit avoir dans le lieu où elle est:
ensuite il choisira un bon maître qui lui fasse connoître les beaux
contours des figures, et de qui il puisse prendre une bonne manière
de dessiner. Après cela il verra le naturel, pour se confirmer par
des exemples sensibles dans tout ce que les leçons qu'on lui aura
données et les études qu'il aura faites, lui auront appris: enfin
il emploiera quelque temps à considérer les ouvrages des grands
maîtres et à les imiter, afin d'acquérir la pratique de peindre et
d'exécuter avec succès tout ce qu'il entreprendra.CHAPITRE II.A quelle sorte d'étude un jeune Peintre se doit
principalement appliquer.Les jeunes gens qui veulent faire un grand progrès dans la
science qui apprend à imiter et à représenter tous les ouvrages de
la nature, doivent s'appliquer principalement à bien dessiner, et à
donner les lumières et les ombres à leurs figures, selon le jour
qu'elles reçoivent et le lieu où elles sont placées.CHAPITRE III.De la méthode qu'il faut donner aux jeunes gens pour
apprendre à peindre.Nous connoissons clairement que de toutes les opérations
naturelles, il n'y en a point de plus prompte que la vue; elle
découvre en un instant une infinité d'objets, mais elle ne les voit
que confusément, et elle n'en peut discerner plus d'un à la fois.
Par exemple, si on regarde d'un coup-d'œil une feuille de papier
écrite, on verra bien incontinent qu'elle est remplie de diverses
lettres; mais on ne pourra connoître dans ce moment-là quelles sont
ces lettres, ni savoir ce qu'elles veulent dire: de sorte que pour
l'apprendre, il est absolument nécessaire de les considérer l'une
après l'autre, et d'en former des mots et des phrases. De même
encore, si l'on veut monter au haut de quelque bâtiment, il faut y
aller de degré en degré, autrement il ne sera pas possible d'y
arriver. Ainsi, quand la nature a donné à quelqu'un de
l'inclination et des dispositions pour la Peinture, s'il veut
apprendre à bien représenter les choses, il doit commencer par
dessiner leurs parties en détail et les prendre par ordre, sans
passer à la seconde avant que d'avoir bien entendu et pratiqué la
première; car autrement on perd tout son temps, ou du moins on
n'avance guères. De plus, il faut remarquer qu'on doit s'attacher à
travailler avec patience et à finir ce que l'on fait, devant que de
se faire une manière prompte et hardie de dessiner et de
peindre.CHAPITRE IV.Comment on connoît l'inclination qu'on a pour la
Peinture, quoiqu'on n'y ait point de disposition.On voit beaucoup de personnes qui ont un grand desir
d'apprendre le dessin et qui l'aiment passionnément, mais qui n'y
ont aucune disposition naturelle: cela se peut connoître dans les
enfans qui dessinent tout à la hâte et au simple trait, sans finir
jamais aucune chose avec les ombres.CHAPITRE V.Qu'un Peintre doit être universel, et ne se point borner
à une seule chose.Ce n'est pas être fort habile homme parmi les Peintres, que
de ne réussir qu'à une chose; comme à bien faire le nud, à peindre
une tête ou les draperies, à représenter des animaux, ou des
paysages, ou d'autres choses particulières; car il n'y a point
d'esprit si grossier qui ne puisse avec le temps, en s'appliquant à
une seule chose et la mettant continuellement en pratique, venir à
bout de la bien faire.CHAPITRE VI.De quelle manière un jeune Peintre doit se comporter dans
ses études.L'esprit d'un Peintre doit agir continuellement, et faire
autant de raisonnemens et de réflexions, qu'il rencontre de figures
et d'objets dignes d'être remarqués: il doit même s'arrêter, pour
les voir mieux, et les considérer avec plus d'attention, et ensuite
former des règles générales de ce qu'il a remarqué sur les lumières
et les ombres, le lieu et les circonstances où sont les
objets.CHAPITRE VII.De la manière d'étudier.Etudiez premièrement la théorie devant que d'en venir à la
pratique, qui est un effet de la science. Un Peintre doit étudier
avec ordre et avec méthode. Il ne doit rien voir de ce qui mérite
d'être remarqué, qu'il n'en fasse quelque esquisse pour s'en
souvenir, et il aura soin d'observer dans les membres de l'homme et
des animaux, leurs contours et leurs jointures.CHA [...]