Beschreibung

Étudiant rendu solitaire par sa condition épileptique, Antonio est emmené par son père à Marseille pour consulter un spécialiste.

En juin 1983, un Italien de dix-sept ans se retrouve à Marseille avec son père. Pour finaliser un traitement médical, on préconise au jeune homme de ne pas dormir durant quarante-huit heures et de prendre à intervalles réguliers des amphétamines. Son père l’accompagne. Un livre initiatique aussi fin qu’émouvant. La rencontre que vous n’avez jamais eue avec votre père.

Une histoire déchirante sur la relation d'un père et son fils, sur le passage du temps, les illusions et les regrets, sur l’amour.

EXTRAIT

Un jour de février, mon père est venu nous voir à la maison. Ma mère et lui se sont dit bonjour avec cette courtoisie habituelle qui me tapait tellement sur les nerfs. Je me demandais toujours pourquoi ma mère, qui avait, pour autant que je puisse en juger, été larguée par mon père, ne nourrissait pas, ne manifestait pas un sain ressentiment à son égard.
« Lundi prochain, on va à Marseille », a annoncé mon père sans préambule. Ma mère écoutait en silence, à l’évidence elle était déjà au courant du projet.
— Où ça ? ai-je demandé.
— À Marseille, en France.
— Et qu’est-ce qu’on va y faire ?
Il m’a expliqué que ma mère et lui avaient compris que tout ne fonctionnait pas dans le traitement que je suivais. Ils avaient des doutes sur la quantité de médicaments, sur leur dosage, et sur l’extravagance de certaines règles de vie. Ils avaient compris que, dans l’ensemble, j’étais en difficulté (quelle foudroyante intuition ! ai-je failli m’exclamer avec ce qui me restait d’agressivité adolescente). En bref, il fallait consulter un autre médecin et vérifier si la thérapie que je suivais convenait ou s’il fallait la modifier. Ils avaient commencé à s’informer pour savoir quels étaient en Italie et à l’étranger les meilleurs spécialistes de ce « trouble » ‒ je crois que mes parents n’ont jamais prononcé en ma présence le mot « épilepsie ». Leur recherche les avait amenés à conclure que le meilleur spécialiste de ce « trouble » chez les enfants et les jeunes était un certain professeur Henri Gastaut, à Marseille.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gianrico CAROFIGLIO est né à Bari en 1961. Procureur, conseiller du Comité anti-mafia au Parlement italien, il a été sénateur de 2008 à 2013. Ses romans et ses essais sont traduits dans le monde entier.

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Couverture

Page de titre

NOTE DE L’AUTEUR CE RÉCIT ET SES PERSONNAGES (À UNE EXCEPTION PRÈS) SONT LE FRUIT DE L’INVENTION ROMANESQUE. CEPENDANT, L’HISTOIRE EST INSPIRÉE DE FAITS QUI SE SONT RÉELLEMENT DÉROULÉS, ET JE REMERCIE LA PERSONNE QUI ME LES A RACONTÉS.

Je viens d’avoir cinquante et un ans, l’âge qu’avait mon père à l’époque. J’ai pensé que le moment était venu d’écrire sur ces deux jours et ces deux nuits.

Si mon père était encore là, il aurait quatre-vingt-quatre ans. Ça me fait bizarre de l’imaginer âgé. Pour tout dire, j’ai beau essayer, je n’y arrive pas.

Ma mère a quatre-vingt-un ans, c’est une femme très belle et forte. Il paraît que dans sa jeunesse elle ressemblait à Antonella Lualdi. Le seul véritable signe qu’elle vieillit, c’est qu’elle raconte de plus en plus d’histoires appartenant à un passé lointain. Mon père et elle figurent souvent dans ses récits, quand ils étaient jeunes.

Marianne avait trente-sept ans, et elle les aura pour toujours. Je ne sais rien d’elle, pas même si elle est encore vivante. Je sais seulement que sa maison se trouvait rue du Refuge, dans le vieux quartier du Panier, à Marseille.

Moi, je n’avais pas encore dix-huit ans. Je les aurais quelques semaines plus tard, le 30 juin 1983.

1

Je ne saurais dire quand tout a commencé. J’avais sept ans, peut-être un peu plus, je ne me souviens pas précisément. Quand on est enfant, on ne saisit pas bien ce qui est normal et ce qui ne l’est pas.

À vrai dire, même quand on est adulte, on ne le saisit pas vraiment. Mais là je digresse et, dans les limites du possible, je voudrais éviter les digressions.

Environ une fois par mois, il m’arrivait une chose bizarre et plutôt angoissante. Sans le moindre signe avant-coureur, et sans que rien de particulier se soit produit, j’éprouvais soudain une impression d’absence, de détachement par rapport à ce qui m’entourait, et dans le même moment toutes mes sensations s’accéléraient.

D’ordinaire, notre cerveau fait une sélection entre les différents stimuli qui nous arrivent du monde extérieur. Nous sommes entourés de sons, d’odeurs, et de toutes sortes de réalités visibles, mais nous ne les captons pas de manière objective. Nous n’entendons pas tout ce qui résonne dans nos tympans, nous ne sentons pas tout ce qui parvient à nos narines, et nous ne voyons pas non plus tout ce qui frappe nos rétines.

Le cerveau décide des perceptions qu’il doit porter à notre connaissance et des informations qu’il doit enregistrer. Le reste demeure à l’extérieur, exclu, et pourtant très présent. Aux aguets, pourrait-on dire.

Interrompez votre lecture et concentrez-vous sur tous les bruits qui vous entourent et dont vous n’aviez pas conscience il y a encore quelques secondes. Même si vous vous trouvez dans une pièce silencieuse, vous allez entendre le ronronnement d’une machine, un bourdonnement, un ronflement, ou encore des voix plus ou moins éloignées et des mots que vous ne distinguerez pas, mais qui sont bien là. Vous allez aussi prendre conscience des mouvements, des vibrations que produisent votre corps, votre respiration, les battements de votre cœur ou les gargouillis de votre appareil digestif.

Ce n’est pas toujours une sensation très agréable. Pour moi, ça ne l’était certainement pas. Mon cerveau cessait de sélectionner, il laissait tout passer. Et en même temps, je devenais temporairement incapable d’entrer en communication avec autrui. Tous ces stimuli, trop nombreux, c’était impossible. Pendant quelques minutes, je n’arrivais plus à prononcer un seul mot. Je restais là, assis dans un coin, comme ivre.

Durant des années, je n’en ai parlé à personne. Il me semblait que c’était une caractéristique normale de ma manière d’être. Et je n’aurais pas vraiment su quoi dire, je n’avais pas les mots pour raconter cette expérience.

Un jour, ça m’est arrivé chez un de mes camarades de classe, Ernesto, le fils d’un officier des carabiniers, qui habitait un immense logement de service. Nous étions dans la salle à manger, nous jouions au subbuteo1 après avoir mangé des caramels ‒ j’ignore pourquoi je me rappelle ce détail.

Sa mère était assise dans un fauteuil, il me semble qu’elle tricotait.

J’étais en position d’attaque, je m’apprêtais à tirer au but depuis un angle très avantageux, mais je ne l’ai pas fait. Soudain, avec une violence que je n’avais encore jamais connue, j’ai été submergé par une gigantesque cacophonie qui a fait irruption comme un fleuve en crue chargé de détritus. Le choc était tellement puissant que j’ai perdu connaissance pendant quelques instants.

Je me suis réveillé dans un fauteuil, celui-là même où se trouvait la mère d’Ernesto un moment auparavant. Penchée vers moi, elle me caressait le visage. Elle était inquiète.

— Antonio, Antonio, comment tu te sens ?

— Bien, répondis-je, sans grande conviction.

— Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

— Pourquoi ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Tu ne parlais pas. On aurait dit que tu n’entendais pas non plus. Et tu t’es évanoui.

Les bruits avaient cessé, j’étais encore dans un état de confusion, j’avais du mal à parler. La mère d’Ernesto a appelé la mienne et lui a raconté ce qui s’était passé.

De retour à la maison, j’ai été soumis à un nouvel interrogatoire.

— Qu’est-ce qui t’est arrivé, Antonio ?

— Je ne sais pas. Enfin, rien de bizarre.

— La maman d’Ernesto m’a dit qu’ils te parlaient et que tu ne répondais pas, comme si tu étais absent ou endormi.

— Ça m’arrive, parfois…

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

Je me suis efforcé de décrire ce qui m’arrivait de temps à autre et qui avait pris, cet après-midi-là, une forme plus violente.

J’avais la sensation que quelqu’un battait le tambour dans ma poitrine. Ma respiration prenait une telle place, j’étais persuadé que, par un moment de distraction, si j’arrêtais de penser à respirer, j’allais mourir asphyxié. Les sons les plus ordinaires devenaient un enchevêtrement de vacarmes. Et aussi, quelque chose d’autre m’arrivait assez fréquemment, j’avais l’impression d’avoir déjà vécu le moment que j’étais en train de vivre. On m’a expliqué ensuite que ça s’appelait le « déjà-vu*2 » et que c’était un phénomène relativement normal. Mais je l’ignorais alors, et ça me donnait l’impression d’habiter dans un monde de fantômes.

Ma mère a appelé mon père, il est arrivé une demi-heure plus tard. J’en ai déduit que mon problème devait être assez sérieux et que je sous-estimais mes symptômes. Mes parents s’étaient séparés quand j’avais neuf ans et mon père n’était pas entré depuis chez ma mère, dans son ancien domicile, sauf à de très rares occasions, et jamais le soir. Quand il passait me prendre, il s’arrêtait devant chez nous, je descendais l’escalier, je montais dans la voiture, et nous démarrions aussitôt.

Il m’a répété les mêmes questions et je crois lui avoir fourni les mêmes réponses. Après quoi, ils ont appelé le docteur Placidi, notre médecin de famille.

C’était un vieil homme sympathique avec de grandes moustaches blanches, un nez couperosé et une haleine douceâtre que j’ai été capable d’identifier des années plus tard. Qui sait si mes parents se rendaient compte que notre médecin de famille n’était pas vraiment sobre.

Il est venu chez nous, m’a ausculté et m’a posé un tas de questions. Avais-je des convulsions ? Il m’a expliqué ce que c’était, j’ai répondu que non, je n’en avais jamais eu. Avais-je eu des hallucinations colorées ou des moments de noir total ? Non, ça non plus.

Il y avait juste ces instants saturés de sensations où je restais conscient et capable de m’orienter, mais avec difficulté.

Cet après-midi-là, chez Ernesto, tout avait été plus intense. Mais dans le fond, ça ne me semblait pas tellement différent des fois où, à l’école, j’étais distrait et, n’écoutant plus les profs, je me mettais à rêvasser.

— Ça t’arrive souvent, à l’école, d’être distrait ? a demandé le médecin.

— Parfois.

— Comme si tu n’entendais plus tes professeurs ?

J’ai coulé un regard vers ma mère et mon père. Je n’étais pas certain de devoir partager ce genre d’information avec eux, mais j’ai décidé qu’il valait mieux collaborer avec le docteur et j’ai dit oui. Il a souri en signe d’approbation, comme si j’avais donné la bonne réponse. Son haleine était un peu plus chargée que d’habitude.

Il m’a fait faire quelques exercices étranges, me mettre en équilibre sur une jambe, fermer les yeux et me toucher le bout du nez, d’abord avec l’index droit puis avec le gauche, ou serrer fortement son pouce dans mon poing.

« Il n’y a aucune inquiétude à avoir, a-t-il fini par conclure en se tournant vers mon père. C’est une banale perturbation neurovégétative, ça arrive aux enfants, surtout quand ils sont très sensibles. Ces phénomènes disparaîtront à l’adolescence. »

Puis il s’est adressé à moi.

« Ton cerveau a une suractivité électrique, c’est un signe d’intelligence. »

Disons-le, son diagnostic était plutôt vague. Perturbation neurovégétative, ça voulait un peu tout dire, autrement dit rien. Comme si on allait chez le médecin pour un mal de tête et que, à la fin de la visite, on s’entendait dire qu’on avait mal à la tête.

Néanmoins, le docteur Placidi avait un air rassurant, une manière de parler rassurante ‒ haleine mise à part ‒ et, de fait, mes parents furent rassurés. La vie reprit son cours et la mésaventure de cet après-midi fut vite oubliée.

1 Jeu de football miniature, dont chaque figurine est déplacée au moyen d’une pichenette.

2 En français dans le texte, comme toutes les expressions accompagnées d’un astérisque.

2

Quelques années s’écoulèrent, plutôt normalement.

Malgré le diagnostic un peu approximatif de notre médecin, sa prévision se révéla exacte. Désormais, le phénomène m’arrivait moins d’une fois par mois et, petit à petit, les sensations s’atténuaient, s’estompaient.

La seule chose qui m’inquiétait encore, c’était cette impression de déjà-vu, vaguement nimbée de surnaturel. Mais ce n’était finalement que l’affaire de quelques secondes.

Je m’apprêtais à archiver toute cette histoire, comme lorsqu’on vide les armoires et les étagères de sa chambre d’enfant et qu’on se débarrasse pour toujours des cahiers à grands carreaux, des livres de lecture, des blouses d’écolier ornées de nœuds, et des boîtes avec les petits soldats, les animaux et les voitures miniatures.

J’étais en première année de lycée, je venais de rentrer de l’école. Ma mère aussi revenait tout juste de l’université. Elle préparait quelque chose pour le déjeuner ou elle parlait au téléphone, je ne sais plus.

J’étais dans ma chambre, sur mon fauteuil à bascule, en train de lire un album de Tex1. Tout à coup, les fenêtres se sont mises à vibrer, sous l’effet du vent, j’imagine, mais en produisant un bruit tellement puissant que j’ai cru à un tremblement de terre. Je me suis levé avec prudence et j’ai été heurté par un trop-plein de sons, la télévision dans la pièce voisine, un cyclomoteur dans la rue, mon cœur qui s’emballait dans ma poitrine, mes halètements inquiétants, comme dans un documentaire sur le monde sous-marin ou un film à suspense, et même le bruit de mes pauvres pas mal assurés sur le sol.

J’avais un couvre-lit bleu ciel, presque aigue-marine. Tout à coup, cette couleur douce et apaisante est devenue menaçante, s’est animée, a bondi vers moi et, comme une sorte de réalité psychédélique, elle m’a transpercé avec une violence surnaturelle.

Aussitôt après, ce même couvre-lit s’est mis à émettre un faisceau de lumière, une espèce d’arc-en-ciel, d’abord azur puis bleu marine, puis jaune, et d’autres couleurs encore, avant de devenir d’un blanc éblouissant et de se transformer en une série de traînées lumineuses qui s’entrecroisaient, se rapprochaient, se morcelaient et se multipliaient, en emplissant peu à peu mon champ de vision. Le vacarme était devenu assourdissant. J’ai plaqué les mains sur mes oreilles, j’ai tenté d’appeler à l’aide. Je ne sais pas si j’y suis arrivé. C’est la dernière chose dont je me souviens.

Des années plus tard, ma mère m’a raconté qu’elle m’avait retrouvé couché par terre, secoué de convulsions, les yeux révulsés, inconscient.

Dans mon film personnel, cette scène de fondu s’enchaîne sur un plan subjectif, pris depuis un lit d’hôpital dans une chambre aux meubles couleur lait condensé.

Il y a des gens autour de moi mais, à cet instant précis, personne ne me regarde. Je vois ma mère, mon père et des hommes en blouse blanche. Ils parlent entre eux, à voix basse. Et quelqu’un s’aperçoit que je suis réveillé. Mes parents viennent à côté de moi. « Antonio, comment te sens-tu ? », demande ma mère, elle me prend la main et me caresse le front. C’est un geste inhabituel qui, je ne saurais dire pourquoi, me donne envie de pleurer.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? Je pose la question quelques secondes plus tard.

— Tu… tu as eu un malaise, un gros vertige…

Elle a un ton bizarre. D’ordinaire, elle parle toujours de manière claire et nette, avec des phrases bien construites, comme si elle lisait un texte écrit avec soin. Pas cette fois.

« Tu as eu un malaise, répéta mon père, mais ne t’inquiète pas, maintenant nous sommes à l’hôpital. Les médecins font tous les contrôles nécessaires, et ensuite, on te ramènera vite à la maison. »

Malgré l’état de torpeur dans lequel je me trouvais ‒ l’effet du valium ‒ la dissonance entre les paroles rassurantes de mon père et son expression m’est très clairement apparue. On aurait dit un garçonnet qui avait soudain tout appris de la véritable nature du monde et de ses dangers mortels.

Un des hommes en blouse s’est placé près de lui. Il avait le teint mat, un soupçon de barbe noire qui montait jusqu’au-dessus des pommettes et des cheveux implantés très bas sur le front. Il m’a demandé comment je me sentais, et ce que j’avais éprouvé avant de perdre connaissance. Il m’a posé d’autres questions que je ne comprenais pas toujours bien.

J’avais sommeil, c’était comme si je m’étais réveillé quelques instants pour regarder autour de moi et que je voulais me rendormir immédiatement.

Mes souvenirs des jours qui ont suivi sont assez flous aussi. En tout cas, ils ne se sont pas déroulés comme mon père l’avait promis. On ne m’a pas ramené vite à la maison. Je suis resté assez longtemps à l’hôpital, plus d’une semaine.

Pendant ce séjour, le temps a perdu pour moi toute structure. Le matin, le soir, la nuit s’entremêlaient, entre somnolence constante et sommeil sans repos, tandis que des hommes et des femmes vêtus de blanc venaient me voir, me demandaient de tirer la langue, me faisaient des piqûres et m’administraient cachets et gouttes en tout genre. Parfois, ils m’emmenaient dans une salle de soins remplie d’appareils qui avaient l’air vieux et faisaient un peu peur. Ils me posaient des électrodes sur la tête, m’obligeaient à des exercices d’équilibre et examinaient d’un œil blasé les feuilles imprimées qui sortaient de leurs machines. Ensuite, ils me ramenaient dans ma chambre, je me jetais de nouveau sur mon lit et je restais à végéter, sans jamais me lever. Je n’avais envie de rien, pas même de lire les livres et les bandes dessinées que m’apportaient mes parents et les membres de ma famille venus me rendre visite, tous affligés mais feignant la désinvolture. Je partageais ma chambre avec un autre garçon, dans un état pire que le mien. Lui aussi restait toujours alité, il avait une perfusion dans le bras et semblait absent au monde. Seule sa mère venait le voir, une femme grisâtre vieillie prématurément, dans le regard de laquelle je saisissais parfois de sombres éclairs de rancœur.

J’eus encore deux crises, mais beaucoup moins fortes, et j’appris le nom de ma maladie : épilepsie idiopathique. Ce qui signifie : épilepsie dont les médecins ne savent pas expliquer la cause, sur laquelle ils formulent au mieux des conjectures plus ou moins sensées. Mon épilepsie venait peut-être d’un traumatisme à la naissance, mais peut-être les raisons étaient-elles à chercher ailleurs, et peut-être ne les découvrirait-on jamais.

Sur cette base peu prometteuse, les docteurs élaborèrent un plan thérapeutique complexe et décidèrent qu’ils pouvaient me laisser sortir.

Le pire était à venir.

1 Tex Willer est le héros d’une bande dessinée créée par giovanni bonelli en 1948.

3

Dans ma mémoire, il y a une continuité terne entre mes journées à l’hôpital, au lit, sans énergie ni envie de faire quoi que ce soit, et mes journées à la maison, au lit, sans énergie ni envie de faire quoi que ce soit.

Quand j’étais parti de l’hôpital, les médecins du service de neurologie nous avaient remis plusieurs feuilles d’ordonnances. Je devais prendre quatre comprimés par jour, un antiépileptique, des vitamines, un deuxième antiépileptique et encore un autre médicament, chacun à une heure différente.

Tout ça me compliquait déjà la vie. Mais mon véritable problème, ce n’était pas les médicaments. Une de leurs ordonnances énumérait aussi les règles de vie qu’il me fallait suivre rigoureusement. Elles étaient très variées et, avec le recul, plutôt absurdes : éviter les lieux trop fréquentés et, en particulier, ceux qui présentaient « des seuils de bruit élevés », s’abstenir de sports de contact, football compris, se coucher de bonne heure, dormir neuf heures par jour, éviter le café et tout autre type d’alcaloïde ou d’excitant, et mener une vie régulière. Enfin, je devais supprimer les boissons gazeuses, eau minérale comprise.

Les boissons gazeuses. Le chef de service avait expliqué à mes parents, tout de suite perplexes sur les fondements scientifiques de cet étrange précepte, que la consommation de ces boissons pouvait activer je ne sais trop quelle réaction qui, à son tour, était susceptible de déclencher une nouvelle crise épileptique.

Voilà. Le vrai problème, c’était ça, ces mots, avec leur sonorité désagréable et leur goût de honte.

Crise épileptique. Épilepsie. Sujet épileptique. J’étais un sujet épileptique, une condition inavouable qui, rien à faire, évoquait la maladie mentale, et qu’il valait mieux dissimuler. J’en avais eu l’intuition pendant mon hospitalisation, et cela m’est apparu encore plus clairement au moment de retourner en cours, lorsque ma mère m’a tenu un discours empreint d’une étrange gêne.

« Alors demain, tu retournes au lycée… Ça te fait plaisir, hein ? »

Non, cela ne me faisait pas particulièrement plaisir. J’étais aboulique, sans volonté. Rien n’avait, à l’intérieur comme à l’extérieur de moi, la moindre saveur.

J’ai haussé les épaules, sans conviction. Je ne lui facilitais pas la tâche.

« Je vais t’accompagner, a-t-elle poursuivi, comme ça, j’apporterai ton certificat médical, pour leur montrer que tout va bien. » Ah bon, tout va bien ? « Sur le certificat, il est écrit que tu as eu une commotion cérébrale à la suite d’une chute, que tu as été hospitalisé pour procéder à des examens, et que maintenant tout va bien. »

La formulation se voulait affirmative, et pourtant son ton était hésitant, presque interrogatif, comme si elle formulait une hypothèse ou une feuille de route et qu’elle me demandait mon approbation.

« Comme le docteur l’a expliqué, ta… ta condition pourrait s’arranger, enfin, elle s’arrangera certainement en l’espace de quelques années, en prenant les médicaments et tout le reste… Du coup, il n’est pas nécessaire d’expliquer de quoi il s’agit dans les détails. »

Elle me fixait pour voir si je la suivais. Oui, je la suivais. Ma mère avait mis des mots sur ma première impression, restée confuse : j’avais une maladie honteuse et il valait mieux qu’elle reste cachée.

« Les jeunes, et à vrai dire les adultes aussi, sont parfois de vrais imbéciles. Au moindre problème, ils mettent des étiquettes sur les gens. Alors, si on te demande pourquoi tu as été absent, tu réponds que tu es tombé chez toi, que tu t’es cogné violemment la tête, que tu as été hospitalisé pour vérifier s’il n’y avait pas de séquelle, mais que maintenant tout va bien. D’accord ? »

Elle a prononcé ces dernières phrases dans un souffle, comme pour se libérer d’une obligation fâcheuse et embarrassante. Ma mère aimait se considérer comme une personne qui disait toujours la vérité, et elle était en train de violer une des règles constitutives de son identité.

« D’accord », ai-je dit, sans autre commentaire.

Elle m’a regardé de nouveau. La conversation n’était pas finie.

— Antonio…

— Oui ?

— Pendant quelque temps, évite de jouer au football, ne t’agite pas trop, fais attention à toi. Le médecin dit que ce qui t’est arrivé ne se reproduira sans doute pas, mais qu’il faut éviter de réunir les conditions qui pourraient activer le… problème. Tu devras faire preuve d’un peu de patience, mais dans quelques mois nous aurons la visite de contrôle, et je suis sûre que tu pourras bientôt recommencer à faire tout ce que tu veux.

— Dans combien de temps ?

— Je ne peux pas encore te le dire précisément…

Elle a poussé un soupir. Ne pas savoir comment se comporter lui était inhabituel. Je crois que ma maladie donnait à ma mère un sentiment de fragilité, nouveau pour elle, et qu’elle ne supportait pas.

« Dans quelques mois, ce sera la visite de contrôle, on verra à ce moment-là », continua-t-elle. Sa main ouverte faisait un geste qui voulait marquer une conclusion mais n’exprimait que sa frustration. Et elle m’a dressé une nouvelle fois la liste des règles de vie à suivre.

De toutes ces consignes, celle qui me semblait la plus humiliante était la perspective de renoncer après le lycée aux matchs de foot, qui se finissaient généralement par une eau gazeuse à la buvette du jardin public.

Je me sentais invalide, différent.

La situation était aussi désagréable que simple : j’étais malade, j’avais une maladie qu’il fallait cacher, ma vie allait changer. Plus exactement, elle allait empirer.

« Tout va bien se passer, il n’y a aucune raison de s’inquiéter », a conclu ma mère en déployant, comme mon père à l’hôpital, une parfaite démonstration de dissonance cognitive : ses paroles disaient une chose et son visage, son expression, disaient quelque chose de radicalement différent.

4

Comme on pouvait facilement le prévoir, tout ne se passa pas bien.

J’ai été dispensé de sport, ce qui n’a guère contribué à ma resocialisation. J’ignore si mes camarades ont gobé cette histoire de chute à la maison ou si certains ont imaginé au contraire que j’avais un « problème de santé » moins banal que les simples effets d’une contusion. Ce qui était sûr, c’est que je me sentais observé.

Peut-être était-ce la paranoïa typique de ceux qui se retrouvent dans ce genre de situation, mais il me semblait que les autres jeunes, les profs et même les surveillants me traitaient avec des précautions ostensibles, excessives, vexantes. Quand je passais près d’un petit groupe de camarades, j’avais l’impression que tous s’arrêtaient soudain de parler et qu’ils échangeaient des regards entendus, chargés de commisération.

Pour résumer, je commençais à me sentir un invalide doublé d’un paria. Le matin, je me traînais au lycée, poussé par ma mère. Le reste du temps, je ne sortais pas de chez moi. Je ne pouvais plus jouer au foot et je n’avais aucune envie de donner des explications ni de mentir à mes amis. Je passais mes après-midi seul, affalé sur le canapé à regarder la télé sans vraiment suivre les programmes, je me bâfrais de tout ce que je pouvais trouver dans le frigo ou le garde-manger. Je m’abandonnais de plus en plus souvent à de sombres élucubrations sur un monde dominé par la prédestination, la maladie et la mort.

Très tôt, dès ma troisième année d’école primaire, j’avais été un passionné de lecture. C’était mon passe-temps préféré et, de ce point de vue, je vivais dans des conditions privilégiées, notre maison était remplie de livres en tout genre, des encyclopédies et des séries d’œuvres complètes, Salgari, Dumas, Conan Doyle, sans oublier une riche collection de Maigret.

Après ma crise et mon hospitalisation, j’ai cessé de lire. Au mieux, je feuilletais distraitement de vieux albums de bandes dessinées, avachi sur le même canapé que celui où je regardais la télévision, mais je n’avais plus aucune envie de lire autre chose. Rien que d’y penser, je ne comprenais pas comment j’avais pu tellement aimer ça par le passé. On aurait dit que je n’avais jamais ouvert un livre de ma vie.

J’ai du mal à dire aujourd’hui si cette apathie était due aux médicaments ou si je m’étais identifié au rôle du malade. Selon toute vraisemblance, c’était sans doute lié aux deux, mais plus le temps passait, plus la situation s’aggravait.

Cela ne pouvait pas échapper à mes parents.

Un jour de février, mon père est venu nous voir à la maison. Ma mère et lui se sont dit bonjour avec cette courtoisie habituelle qui me tapait tellement sur les nerfs. Je me demandais toujours pourquoi ma mère, qui avait, pour autant que je puisse en juger, été larguée par mon père, ne nourrissait pas, ne manifestait pas un sain ressentiment à son égard.

« Lundi prochain, on va à Marseille », a annoncé mon père sans préambule. Ma mère écoutait en silence, à l’évidence elle était déjà au courant du projet.

— Où ça ? ai-je demandé.

— À Marseille, en France.

— Et qu’est-ce qu’on va y faire ?

Il m’a expliqué que ma mère et lui avaient compris que tout ne fonctionnait pas dans le traitement que je suivais. Ils avaient des doutes sur la quantité de médicaments, sur leur dosage, et sur l’extravagance de certaines règles de vie. Ils avaient compris que, dans l’ensemble, j’étais en difficulté (quelle foudroyante intuition ! ai-je failli m’exclamer avec ce qui me restait d’agressivité adolescente). En bref, il fallait consulter un autre médecin et vérifier si la thérapie que je suivais convenait ou s’il fallait la modifier. Ils avaient commencé à s’informer pour savoir quels étaient en Italie et à l’étranger les meilleurs spécialistes de ce « trouble » ‒ je crois que mes parents n’ont jamais prononcé en ma présence le mot « épilepsie ». Leur recherche les avait amenés à conclure que le meilleur spécialiste de ce « trouble » chez les enfants et les jeunes était un certain professeur Henri Gastaut, à Marseille.