Troisième Larron - Yves Gillet - E-Book

Troisième Larron E-Book

Yves Gillet

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Beschreibung

Un voyage au milieu des vignes d'une Bourgogne pas si sage...

Romuald Comte, cardiologue expérimenté, est retrouvé inanimé face à son verre de whisky. Olga Courtois, jeune médecin du travail, est mortellement atteinte par une branche arrachée par la tempête. Crise cardiaque et funeste péripétie météorologique ?
L’inspecteur Patrick Derval, de retour sur ses terres de Dijon, remet en cause ces deux morts accidentelles et se lance à la poursuite du meurtrier qui a placé les deux médecins sur son tableau de chasse. En particulier, quand il découvre l’existence d’un inconnu qui paraît enfin établir un lien entre les deux victimes que rien ne semblait rapprocher. Un simple quidam là par hasard, un témoin essentiel, ou alors le meurtrier ? Qui peut bien se cacher derrière ce troisième larron ?

Plongez dans une intrigue passionnante en suivant l'enquête du capitaine Derval !

EXTRAIT

― Eh bien, mon cher Patrick, les vacances sont terminées. Les affaires reprennent et tu vas pouvoir te remettre dans le feu de l’action immédiatement. C’est le commissariat qui m’appelait, pour me signaler la découverte d’un cadavre, il y a quelques minutes.
― Un meurtre ? interrogea le capitaine.
― Aucune idée. Je te laisserai le soin de répondre à cette question.
― Et c’est où ?
― Pas bien loin d’ici, rue Gambetta. Tiens, je te passe l’adresse que j’ai notée sur ce papier, continua Portes en tendant le morceau de nappe qui lui avait servi de bloc-notes.
― Bon, j’y vais directement. D’ici, nous y serons en moins de cinq minutes.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Après une longue carrière dans le monde industriel et avoir partagé ses loisirs entre la pratique du sport et la lecture de romans policiers, Yves Gillet a décidé, comme un défi, de passer de l’autre côté de la plume et d’écrire ses propres polars. Attaché à la fois à l’écriture et à la conception de scénarios à suspens, il s'est fixé comme ambition de procurer au lecteur un plaisir comparable à celui qu'il éprouve en tant qu’auteur, tout en le défiant dans la résolution de l’énigme. Autour des pivots incontournables que sont une intrigue astucieusement montée, des protagonistes convaincants et un enquêteur à la fois logique, pragmatique et imaginatif. En résumé, un adepte des petites cellules grises !

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Seitenzahl: 455

Veröffentlichungsjahr: 2016

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Toute ressemblance avec des personnages ou des événements ayant réellement existé ne serait que pure coïncidence.

Du même auteur :

• Meurtre au Faubourg Raines

• Un joli panier de crabes

• Te souviens-tu de Ludo ?

Chapitre 1

Le commissaire Arsène Portes se tenait, plongé dans ses pensées, debout devant la fenêtre de son bureau. Il regardait sans les voir vraiment les signes extérieurs de l’installation probablement définitive de l’automne sur la ville. C’était le milieu de l’après-midi de ce vendredi d’octobre, mais déjà le raccourcissement des jours se faisait nettement sentir, d’autant plus que le ciel était couvert d’un épais plafond de nuages bas, rendant l’éclairage artificiel indispensable. Malgré ce décor plutôt triste, les pensées du commissaire avaient pris un tour franchement optimiste et souriant car, à cette heure, il attendait le retour de son ancien adjoint. Après un détachement de deux ans à la direction de la Police Judiciaire de Marseille, Patrick Derval était de retour sur ses terres bourguignonnes. Officiellement, il prenait ses fonctions le lundi suivant, mais il avait prévu de passer au commissariat, histoire de renouer avec son ex et futur patron. Ponctuel comme à ses habitudes, le capitaine apparut dans le cadre de la porte à 16 heures. Il fut accueilli par un Portes souriant et ostensiblement heureux.

— Salut Patrick ! Comme ça fait du bien de te revoir dans nos murs ! Deux ans déjà ! Eh bien, je crois que je viens de rajeunir d’autant.

— Salut patron ! Ça fait quelque chose de se retrouver ici. Rien n’a changé depuis mon départ. J’ai passé deux années superbes à Martigues, mais là, c’est un peu comme si je revenais chez moi.

— Allez, installe-toi et raconte-moi ces deux années de vacances dans le midi.

— De vacances, c’est bien ce que j’ai entendu ?

— Tu vois, la Provence, je ne la connais que comme touriste et comme vacancier. Ça doit être super de bosser au soleil et à proximité des plages ! Quand je vois le temps que nous avons aujourd’hui !

Pendant plus d’une heure, Patrick Derval fut bien obligé de dévoiler les secrets de sa vie provençale. Il choisit de s’épancher sur sa vie non professionnelle en insistant négligemment sur la météo, les soirées sous le figuier du père François au milieu des vignes et des oliviers, la bouillabaisse et le pastaga ou encore les flamands roses de Camargue. A l’entendre, il venait de vivre deux années de pur tourisme dans une sorte de paradis béni des dieux. Bien entendu, le commissaire s’amusa de ce petit jeu mais ne rentra pas dedans. Derval dut aussi narrer quelques affaires qu’il avait résolues, en particulier la première, celle qui concernait le plombier de Châteauneuf mais qui lui avait surtout permis de découvrir les charmes de la Venise provençale. De son côté, le commissaire fit de même avec les enquêtes les plus croustillantes et poursuivit en donnant des nouvelles des personnes que Derval avait connues avant son départ.

— Comme tu vois, nous avons réussi à nous passer de toi et tu vas démarrer lundi avec un cahier des charges absolument vierge. Mais ne te fais pas d’illusions, ça ne va pas durer. Et fais-moi confiance pour y remédier à la première occasion.

— Oh ! Je te fais confiance ! Et c’est bien ce que j’espère aussi.

— Pour bien te montrer que je ne t’en veux pas de nous avoir lâchement abandonnés il y a deux ans, j’ai prévu un déjeuner de bienvenue, lundi. Avec les personnes que tu devrais rapidement retrouver auprès de toi, lors des prochaines enquêtes.

— Ça, c’est sympa ! Et il y aura qui ?

— D’abord, de vieilles connaissances. Anis Benhamoun et François N’Guyen pour commencer. Ils sont toujours là, fidèles au poste, eux, et ils t’attendent avec impatience. Anis commence à prendre de l’assurance et François est toujours égal à lui-même.

— Et qui d’autre ? Car ton intonation laisse supposer qu’ils ne seront pas seuls.

— Tu as raison. J’ai pensé que ce serait l’occasion idéale pour que tu fasses la connaissance de Mathieu Vergne et de Sandrine Perrot. Ils sont arrivés parmi nous après ton épart et…

— De nouveaux inspecteurs ?

— Pour Sandrine, la réponse est oui. Lieutenant Sandrine Perrot. 33 ans, célibataire, elle nous vient de Nancy où elle a fait ses premières armes. Une bonne recrue selon mes premières impressions.

— Et Mathieu….je ne sais plus quoi ?

— Le docteur Mathieu Vergne est légiste. Il a remplacé le docteur Bellot qui a obtenu une nouvelle affectation dans son Poitou natal. Tu verras, Vergne est une sorte de petit rigolo, qui possède à fond l’humour un peu spécial des légistes. Comme il dit, il passe son temps avec des morts qu’il essaie de faire parler. L’autre jour, en plein milieu d’une autopsie, il a mis un projecteur dans les yeux de son cadavre en lui disant qu’il finirait bien par avouer ce qui lui était arrivé. Et, quand nous l’avons tous regardé avec des yeux incrédules et réprobateurs, il est parti d’un grand éclat de rire !

— Oui, je vois le genre. Celui qu’on retrouve dans les séries américaines et qui use et abuse de sa qualité de premier expert consulté.

— Exactement. Mais je dois avouer qu’une fois habitué à cet humour spécial, je le trouve de compagnie plutôt agréable.

— Eh bien merci ! C’est super comme accueil. Et toi, de ton côté, toujours partagé entre ton boulot à Dijon et ton chalet en Haute Savoie ?

— Eh oui ! Je profite autant que je peux de ce pied à terre au-dessus d’Annecy. Surtout l’été d’ailleurs, parce que le ski et moi, ça fait deux. De ton côté, tu as réintégré ton appartement de la place Émile Zola ?

— Tout à fait. En réalité, je ne l’avais pas complètement abandonné. Chaque fois que je suis remonté sur Dijon, il m’a permis de ne pas avoir à m’installer chez mes parents, à Saint Jean de Losne. Ma mère est toujours aussi pénible avec ses remarques sur le mariage et les petits-enfants.

— Au fait, toujours célibataire ? Tu n’as même pas profité de ton expédition dans le midi pour nous ramener une jolie fleur de Provence ?

— En non ! Mais faut pas se lamenter… ni désespérer.

— Ah ! Toi, tu me caches quelque chose.

— On en reparlera plus tard.

— Quand tu veux, Patrick !

Les deux amis en restèrent là pour cette séance de retrouvailles. Le commissaire fut appelé au téléphone, par un interlocuteur sans doute important, au vu de sa mine lorsqu’il décrocha. Derval fit un petit signe et en profita pour s’esquiver.

Chapitre 2

Ce dimanche matin, l’automne a revêtu ses atours les plus désagréables. Comme les jours précédents, le plafond de nuages sombres est épais et bas, la température très fraîche et une petite pluie fine agresse la peau comme une multitude d’aiguilles acérées. Mais, en prime, un vent violent s’est levé, armé de fortes bourrasques méritant sans doute le nom de tempête. Dans le parc de la Colombière, aussi connu sous le nom de bois du Parc, les éléments déchaînés ont dissuadé la plupart des habituels amateurs de footing matinal.

La plupart, mais pas tous. Olga Courtois est seule ce matin dans cet univers inhospitalier, car elle n’a pas voulu faire une exception pour cette météo un peu spéciale. Mais elle le regrette déjà. Néanmoins, ayant fait le premier pas qui consiste à venir jusqu’au parc, elle a décidé d’aller jusqu’au bout de son projet et de poursuivre son objectif de 15 à 20 kilomètres. Si elle veut être prête pour le marathon de New York, il n’y a pas d’autre moyen. Agée de trente ans, elle est dans la force de l’âge pour ce type d’exercice, à la condition d’une longue préparation rigoureuse et sans état d’âme. Selon une habitude immuable, elle emprunte les allées extérieures du parc et, à l’opposé de l’entrée, longe l’Ouche qui déverse un flot violent et tumultueux, conséquence logique des pluies abondantes de ces dernières semaines.

Son visage est tout ruisselant, frigorifié par les piqûres des gouttelettes, mais elle est surtout attentive au bruit inquiétant du vent dans les arbres. Certaines branches gémissent douloureusement et elle commence à craindre que les plus grosses ne craquent et ne viennent lui fracasser la tête. Et, détail qui ne la rassure vraiment pas, subitement elle se rend compte qu’elle n’a encore rencontré aucun jogger assez masochiste, ou inconscient, pour l’imiter. Quant aux promeneurs…

Pourtant, il lui a semblé discerner, tout au bout de la longue ligne droite qui longe le mur de pierres, une silhouette d’un autre enragé de la course à pied. Dès lors, elle décide d’allonger la foulée pour en avoir le cœur net. Effectivement, abordant le passage plus dégagé qui borde la rivière, elle distingue une ombre qui semble progresser bien moins vite qu’elle. Bientôt, elle parvient dans la foulée de ce fou du dimanche matin, recouvert d’un pantalon et d’une veste imperméables, la tête emmitouflée dans une capuche bien serrée autour du cou. Comme ce compagnon ne semble pas l’avoir vue, elle se met à son niveau et l’interpelle immédiatement.

— Alors, comme ça, je ne suis pas la seule folle en ce bas-monde ?

— Hé non, comme vous voyez. Vous êtes le premier visage humain que je distingue au milieu de ces éléments déchaînés. Je me demande encore ce que je fais là, ce matin. Faut être complètement azimuté !

— Eh bien, nous sommes deux !

— Vous courez encore longtemps ? Je vous accompagnerais bien volontiers. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, bien entendu, et si je ne vous ralentis pas trop.

— Pas du tout, répondit Olga, en se tournant vers son interlocuteur. Au contraire, car je dois avouer que les éléments naturels ont une allure bien effrayante, ce matin.

— Oh, ça alors ! Mais c’est Olga ! Je ne vous avais pas reconnue ! Quelle coïncidence !

— Ça, vous pouvez le dire !

Les deux compagnons de course se remirent sérieusement à l’exercice, oubliant du coup leurs craintes quant aux agressions du ciel et autres branches volantes non identifiées. Dans cet environnement toujours aussi hostile, la présence d’un compagnon leur fit oublier jusqu’au travail de démoralisation entrepris par la pluie incessante et aux bruits toujours aussi inquiétants des craquements des arbres. L’Ouche avait conservé ses allures de torrent alpestre, aux eaux particulièrement noires, les arbres ployaient sous les coups de boutoir des bourrasques furieuses et le ciel avait revêtu des couleurs dignes d’un crépuscule hivernal.

Chapitre 3

Comme chaque lundi matin, Romuald Comte éprouvait un plaisir non dissimulé à prolonger son week-end par une matinée exempte de toute contrainte professionnelle. En fait, il adorait son métier, mais tirait toute cette satisfaction, ou même cette jouissance, du fait qu’il ne subissait pas le sort de tous ceux qui râlaient à l’idée de reprendre le boulot. Et encore plus de pouvoir en témoigner devant les mêmes râleurs. Il n’en profitait pas pour faire une grasse matinée dont il n’avait jamais perçu l’intérêt, mais il pouvait alors se livrer à des occupations diverses qui ne faisaient pas partie de son emploi du temps habituel. Le lundi n’échappait donc pas à la règle du réveil à 6 h 30 et Comte respecta le rituel de la douche froide et du café bien noir, au son des informations déversées par le petit poste de radio qui ne quittait pas le buffet de la cuisine.

Âgé de 52 ans, Romuald Comte exerçait la profession de cardiologue au sein d’un cabinet médical qu’il partageait avec trois confrères et situé dans un immeuble de haut standing sur le cours du Général de Gaulle. A deux pas de son appartement de la rue Gambetta, ce qui lui donnait l’immense privilège de pouvoir se rendre à pied sur son lieu de travail, au moins lorsque la météo n’était pas trop défavorable, dans un décor d’arbres et de verdure. Ce qui n’était d’ailleurs pas le cas en ce lundi d’octobre, où le ciel était plutôt sombre et l’air rempli d’une bruine assez fraîche et désagréable. Seule amélioration, le vent, qui avait soufflé en tempête la veille, semblait avoir perdu le plus gros de sa vigueur.

Installé devant sa tasse de café, et complètement absorbé par le journal d’informations, il n’entendit pas Soria faire son entrée dans la cuisine. L’épouse Comte, de six ans sa cadette, arborait un visage avenant et souriant.

— Bien dormi, Romuald ?

— Pas du tout ! Et tu le sais très bien ! Nous habitons cet appartement dans un immeuble de bon standing, et nous l’avons d’ailleurs payé très cher. Alors, nous sommes en droit d’attendre un peu de silence pendant la nuit et le respect de nos voisins. Ces jeunes du premier, ils écoutent de la musique, très fort et jusqu’à des heures inacceptables. Ils ne doivent encore rien foutre de leurs journées, car, s’ils devaient aller au boulot le matin, ils penseraient sûrement un peu plus à dormir la nuit !

— Oh, chéri ! Ils ont arrêté vers minuit…

— Eh bien moi, à minuit, comme tout être normal, je dors ! Et c’est la loi ! Un de ces jours, je vais porter plainte, ou bien j’irai faire du bruit devant leur porte à 6 heures du matin, bien entendu ! Ah ! Ils vont peut-être moins apprécier le bruit !

— Mais…

— Et puis, arrête de les défendre. Y’a des lois, ce n’est pas fait pour les chiens ! C’est fait pour rendre la vie en société agréable, et eux, ils me la pourrissent !

Soria Comte décida d’en rester là avec cette discussion qui ne pouvait mener à rien de positif. Elle connaissait son mari et savait, depuis longtemps, reconnaître les signes extérieurs d’un énervement qui ne pouvait que dégénérer. Elle se servit elle-même une tasse de café, avala une banane et s’apprêta à quitter le domicile conjugal. En effet, son premier cours débutait à 8 heures et elle devait prendre le chemin du lycée Carnot où elle exerçait ses talents de professeur de mathématiques. Tous les jours, par beau temps comme par mauvais temps, sous la pluie ou la neige, Soria Comte se déplaçait au moyen de son scooter, ayant décidé que ce mode de transport était le plus pratique et le plus rapide. De plus, même si ce n’était pas le cas en ce jour, il pouvait devenir aussi le plus agréable à la belle saison.

Alors qu’elle atteignait la porte, elle se retourna vers son mari qui s’était enfermé dans un profond silence protestataire.

— N’oublie pas que nous sommes lundi. Madame Higuera vient faire le ménage cet après-midi. Alors, ne laisse pas traîner de la vaisselle sale un peu partout, à la cuisine comme au salon.

— Tu ne rentres pas déjeuner, aujourd’hui ? relança Romuald avec le même ton bougon.

— Non, tu sais bien. C’est généralement le cas le lundi, et puis, aujourd’hui, je dois discuter avec une collègue du cas d’un élève qui nous tient en souci. Du coup, soit nous passerons par une boulangerie, soit nous ferons une pause dans un bar du coin. Bon, je te laisse, sinon je vais finir par être en retard. A ce soir !

Comte grommela quelques mots qui devaient sans doute vouloir dire « A ce soir ! » et oublia vite la conversation avec sa femme pour se concentrer sur son emploi du temps de la matinée. D’abord, un saut au point Presse pour acheter le journal. Puis un petit détour par la boulangerie pour satisfaire à son péché mignon du croissant matinal. Pour le reste, Comte avait prévu de repeindre un vieux porte-manteau perroquet, auquel il tenait et que Soria avait menacé de jeter. Il lui fallait donc prendre la voiture pour acheter la peinture à la zone commerciale de Quetigny. Le programme se déroula sans anicroche et, au milieu de la matinée, Romuald était à pied d’œuvre, pinceau en main.

Comte était sur le point de terminer son œuvre quand il fut surpris d’entendre frapper à sa porte. Normalement, il était nécessaire de connaître le code pour ouvrir la porte d’entrée de l’immeuble, ou alors il fallait s’annoncer depuis l’interphone. Pris de court, il alla néanmoins ouvrir et se retrouva face à une silhouette, engoncée dans ses vêtements de pluie, véritable ombre chinoise dans ce couloir non éclairé. Devant l’air ahuri de Comte, l’autre éclata de rire, avant de se découvrir et de se montrer en pleine lumière.

— Ah ! C’est vous ? bredouilla Romuald, tout surpris. Mais comment avez-vous fait pour monter ?

— En fait, je m’apprêtais à poser mon doigt sur votre sonnette quand une petite vieille est sortie, arc-boutée sur une valise, et qui ne m’a même pas remarqué.

— Ça doit être la vieille Gibourg. Une vraie toquée avec ses chats. Et son chien qui laisse des crottes partout où il passe !

— Et puis, sur les boîtes aux lettres, j’ai vu que vous habitiez au second. Alors, j’ai pris mon courage à deux mains et je suis monté par l’escalier… Et me voici !

— Eh bien, entrez ! Enfin un visage que j’ai plaisir à saluer. Depuis plusieurs jours, je ne rencontre que des gens qui passent leur temps à me pourrir la vie.

Romuald Comte dirigea son hôte vers le canapé du salon, tout en se débarrassant de la blouse et du pinceau.

— Asseyez-vous et laissez-moi le temps de me laver les mains. Je m’étais lancé dans la restauration d’un vieux porte-manteau et vous me prenez en plein dedans. En attendant, votre visite vaut bien un petit verre de… au fait, vous prenez quoi, aujourd’hui ?

— Si vous avez du whisky, ce ne sera pas de refus.

— Je vois que vous restez fidèle aux bonnes vieilles habitudes !

Comte revint rapidement en s’essuyant les mains et se dirigea vers un petit meuble vitré, où des verres de toutes sortes semblaient prêts à recevoir tous les breuvages possibles.

— C’est un whisky irlandais, 30 ans d’âge. Vous m’en direz des nouvelles !

— Il faudrait être bien difficile pour refuser !

Comte saisit les verres adéquats et la bouteille de cristal dans laquelle le fameux breuvage avait été mis en valeur. Dans une ambiance parfaitement joyeuse et détendue, les deux interlocuteurs trinquèrent et se mirent à parler de la pluie et du beau temps. Puis, assez naturellement, la conversation évolua vers des sujets plus sérieux et ils en vinrent à se remémorer des instants festifs partagés ensemble. Pris dans leur élan et dans leur discussion, ils se permirent même une deuxième tournée, accompagnée de quelques cacahuètes que Comte était allé chercher dans le meuble sur lequel reposait le grand écran plat. Romuald Comte, au fond de lui-même, se félicita de cette récréation imprévue et tout à fait agréable. « Ah ! Si de tels instants pouvaient effacer de la surface de la terre la bande de nullards débiles et malfaisants qui m’entourent ! »

Chapitre 4

La Grange d’Esméralda arborait une façade en lattes de bois, peinte en vert et en jaune, qui attirait le regard. Par les belles journées d’été, elle proposait une petite terrasse délimitée par des pots de thuyas. Ces derniers ne parvenaient pas à donner leur habituelle note gaie en cette saison morose. C’est sous cette apparence que les convives découvrirent le restaurant choisi par le commissaire. Arsène Portes avait fait bien les choses en réservant une petite salle à l’écart, avec une seule grande table en son centre, ce qui pouvait donner aux six convives l’illusion d’une intimité malgré tout relative.

Alors que le commissaire échangeait quelques mots avec le patron de la Grange qui, manifestement, faisait partie de ses connaissances, les cinq invités, ponctuels au rendez-vous fixé par leur patron, restaient debout autour de la table, personne n’osant prendre l’initiative de s’installer le premier. Portes débloqua la situation en prenant place au milieu d’un des côtés et en invitant Derval à lui faire face.

— Si tu veux bien, Sandrine et le docteur, qui n’ont jamais travaillé avec toi, prendront les places à côté de toi. Il vous sera plus facile de faire connaissance.

Anis Benhamoun et François N’Guyen en déduisirent logiquement qu’ils côtoieraient le patron et prirent rapidement les deux places restées vacantes. Aussitôt, les conversations démarrèrent et ne s’interrompirent qu’avec l’arrivée du serveur. Le premier sujet mis sur la table par Portes se concentra assez naturellement sur Patrick et son expérience provençale. Il ne fut point question d’enquêtes, mais plutôt de la Provence, de Martigues, de Marseille et des us et coutumes de cette région. Tous les sujets furent abordés, depuis le mode de vie spécial dû à la météo, les habitudes et occupations des provençaux, la pêche, les plages, jusqu’aux curiosités de toutes natures proposées à l’étranger qui débarque dans le midi. Derval en profita et prit un malin plaisir à faire baver son auditoire de jalousie, en évoquant la Camargue et les calanques, les plages ou les terrasses, avec un petit chapitre particulier pour les longues soirées à l’ombre d’un vieux figuier, accompagnées d’un loup ou d’une bouillabaisse et de l’incontournable pastaga.

Puis les conversations devinrent plutôt des échanges entre voisins de table, à deux ou à trois, ce dont profita le capitaine pour faire plus ample connaissance avec ses deux voisins.

— Alors comme ça, Sandrine, tu as profité que j’avais le dos tourné pour t’incruster dans l’équipe ? Ça fait combien de temps ?

— Ça va faire six moi. Mais moi, j’ai beaucoup entendu parler de vous par Anis et…

— Alors là, tu vois, tu commences mal ! Pas de « vous », pas de « capitaine », sinon ça va me mettre de mauvaise humeur. Et ne me ramène surtout pas l’excuse du respect dû à mon âge, parce que, là, ça va être pire encore ! Tes deux petits camarades ne t’ont pas expliqué que j’avais mauvais caractère ? Bon, je te donne une deuxième chance et te laisse reprendre au point de départ.

— Compris, capit… heu, non, Patrick. Je suis donc bien arrivée à Dijon il y a six mois, au printemps dernier. Je me suis d’ailleurs fait sérieusement chambrer, parce que c’était le 1er avril.

— Et tu étais où, avant de rejoindre la plus belle région de France ?

— Tiens, c’est plus la Provence, comme tu disais tout à l’heure ?

— Non, ça c’était pour vous rendre jaloux. Mais rien ne vaut le bon vieux pays. Cependant, la Provence, je dois reconnaître que c’est pas mal. Alors, tu étais où avant de débarquer à Dijon ?

— J’ai travaillé quelques années à Nancy. Il faut dire que je suis née en Lorraine, entre Toul et Nancy. Mais j’avais envie de changer d’air,… et c’est tombé sur Dijon, un peu par hasard.

— Eh bien, je crois que le hasard fait bien les choses, de temps en temps. Mais ta démarche est bonne. Plus on rencontre de gens, plus on vit des expériences différentes, plus on apprend. Et, en dehors du boulot, c’est quoi tes hobbies ? Au fait, tu es mariée, tu as des enfants ?

— Non, ni mari, ni enfants. Pas pour le moment. Et mes hobbies tournent autour de la lecture et du cinéma. Je fais partie d’un petit groupe de cinéphiles et nous multiplions les soirées devant une toile, suivie de discussions et de débats divers.

Après ce premier contact avec sa future adjointe, Patrick Derval se tourna vers le docteur Mathieu Vergne. Bien sûr, ce dernier ne ferait pas partie de son quotidien au même titre que les quatre policiers, mais il fallait bien admettre que le légiste était un acteur incontournable dans ce métier, et en particulier le premier intervenant sur les scènes de crime. Plus d’une fois, Derval avait pesté contre les lenteurs des légistes et contre le mur de précautions oratoires qu’ils prenaient avant d’en arriver à des conclusions utilisables. Par-dessus tout, sa grande hantise demeurait le légiste qui se cachait derrière les résultats d’une autopsie future pour ne prendre aucune initiative ou responsabilité. Fort heureusement, il restait sur une expérience plus fructueuse lors de son passage à Martigues. Derval décida résolument d’être optimiste et de penser que Vergne ne lui ferait pas perdre, en début d’enquête, des minutes ou même des heures qui seraient difficilement rattrapables par la suite.

— Docteur, je suis ravi de faire votre connaissance en de si agréables circonstances.

— Tout le mérite en revient au commissaire. C’est sûr que c’est plus agréable devant cette table fort avenante que… devant un cadavre à moitié putréfié ou dévoré par les rats…

— On m’avait bien prévenu de votre humour, digne de la réputation de vos confrères légistes… Mais dites-moi plutôt ce que vous pensez de cette entrecôte magnifique qui s’épanouit dans votre assiette.

— Capitaine, je vous en parlerai plus longuement une fois que j’aurai pratiqué l’autopsie. Mais, en attendant, je pense ne pas prendre de gros risque en vous annonçant que la bête est morte depuis plusieurs jours….

— Décidément, vous êtes à la hauteur de votre réputation !

— Oh ! Capitaine ! Je suis certain que vous pensez que, comme tout bon légiste qui se respecte, je passe mon temps à me protéger et à vous faire perdre votre temps, non ?

— Un peu, c’est vrai. Mais je peux vous affirmer qu’il ne s’agit là que du fruit d’une longue expérience, de la pratique de quelques légistes que j’ai croisés tout au long de mes enquêtes. Cependant, je peux vous avouer aussi que je reste sur une collaboration très efficace avec une de vos consœurs qui vient démentir mes premiers propos.

— Allez, capitaine, laissez-moi le bénéfice du doute. Je vous garantis que je vous dirai tout ce dont je suis sûr et, en prime, je vous livrerai mes hypothèses ou mes interrogations, sous réserve, bien entendu, de confirmation. Mais, à l’inverse, croyez aussi à ma longue expérience, si vous utilisez ces hypothèses comme des faits avérés et que vous me reprochez vos extrapolations hasardeuses et erronées, je m’en tiendrai aux certitudes et aux rapports écrits officiels. Et là, vous pourrez reprendre les reproches que vous avez avancés tout à l’heure.

— Alors là, docteur, je vous comprends tout à fait. Mais nous faisons partie, qu’on le veuille ou non, d’une même équipe, et, si nous travaillons dans un climat de confiance, nous ferons du bon boulot ensemble.

Le déjeuner se déroula de la meilleure des façons, tant du point de vue gastronomique que du côté convivial. Sandrine Perrot éprouva d’ailleurs le besoin de garder des traces de cet instant privilégié en mitraillant la table avec son téléphone. Photos des convives en diverses situations, photos de la salle de restaurant et, bien sûr, photos des plats et bouteilles bien mis en valeur, photos pour finir du patron levant son verre en direction du commissaire et du garçon qui avait assuré le service de cette table.

Le serveur venait d’ailleurs tout juste de déposer les tasses de café qui marquaient un peu la fin de la récréation lorsque le commissaire fut interpellé brutalement par la sonnerie de son portable. Aussitôt, les conversations débridées stoppèrent et tous les regards convergèrent vers Arsène Portes. Le silence devint même profond lorsque les convives constatèrent la mine sévère qui s’affichait sur le visage du commissaire. Ce dernier ne prononça pas un mot, restant directement branché sur son interlocuteur, jusqu’au moment où il sortit son stylo de la poche intérieure de sa veste et se mit à écrire directement sur la nappe en papier. Il mit fin à la conversation en précisant qu’il prenait l’affaire en main, raccrocha et déchira le morceau de papier sur lequel il avait griffonné son message.

Découvrant subitement tous les regards pointés sur lui et remplis de toutes les interrogations possibles, il s’adressa directement à son vis-à-vis, sachant pertinemment que les autres participants l’entendraient.

— Eh bien, mon cher Patrick, les vacances sont terminées. Les affaires reprennent et tu vas pouvoir te remettre dans le feu de l’action immédiatement. C’est le commissariat qui m’appelait, pour me signaler la découverte d’un cadavre, il y a quelques minutes.

— Un meurtre ? interrogea le capitaine.

— Aucune idée. Je te laisserai le soin de répondre à cette question.

— Et c’est où ?

— Pas bien loin d’ici, rue Gambetta. Tiens, je te passe l’adresse que j’ai notée sur ce papier, continua Portes en tendant le morceau de nappe qui lui avait servi de bloc-notes.

— Bon, j’y vais directement. D’ici, nous y serons en moins de cinq minutes. Sandrine, tu viens avec moi. Pendant ce temps-là, Anis et François, vous rentrez avec le patron et vous attendez mes requêtes et consignes. Quant à vous, docteur, je crois que vous n’avez pas le choix. Vous êtes obligatoirement des nôtres.

— Je vous suis, répondit Vergne. Mais je sais où est la rue Gambetta et il suffit que vous me donniez le numéro.

Arsène Portes déclara qu’il s’occupait de la fin de repas avec le patron et rassura son adjoint.

— Tu peux y aller, Patrick, je m’occupe de la note et je ramène tes inspecteurs.

Derval, Sandrine et le légiste avalèrent d’un seul coup leur tasse de café encore intacte et s’esquivèrent rapidement de la salle de restaurant. La Grange d’Esméralda resterait à jamais dans toutes les mémoires, et ce à plus d’un titre.

Cinq minutes plus tard, Derval garait sa 207CC derrière la voiture de police déjà sur place et le docteur Vergne l’imitait trente mètres plus loin. L’immeuble où avait été faite la funeste découverte était signalé par la présence d’un agent en uniforme. D’apparence extérieure plutôt agréable, il présentait une large porte d’accès vitrée, ouvrant sur un espace clair et bien entretenu. L’agent en faction avait été clairement posté à l’entrée pour en interdire l’accès aux inévitables curieux et pour faciliter l’arrivée des policiers chargés de l’enquête. Il salua Derval selon un mode très réglementaire, lui signalant au passage que le lieu du drame se situait au deuxième étage. Le capitaine, après une brève hésitation, opta pour l’escalier, suivi comme son ombre par la jeune inspectrice et par le légiste.

Le corps gisait, allongé sur le canapé, la tête posée sur l’accoudoir. Derval enfila immédiatement ses gants, imité par ses deux acolytes, et laissa le passage à Mathieu Vergne. Il resta en retrait, observant le salon où la victime semblait avoir vécu ses derniers instants, ignorant dans un premier temps le cadavre abandonné aux bons soins du légiste. La pièce était claire, malgré le ciel nuageux à l’extérieur, grâce à deux larges fenêtres et, sans doute aussi, au revêtement des murs. Le mobilier, simple mais probablement de bonne qualité, contribuait à l’impression globale d’ordre et de propreté. Un buffet bas, un vaisselier, un petit meuble de rangement de verres et de bouteilles, un grand écran plat posé sur un bahut abritant décodeur, lecteurs et enregistreurs divers garnissaient les murs. Le centre de la pièce était organisé autour d’une table basse en verre, avec le canapé et deux fauteuils, destinés ostensiblement soit à regarder la télévision, soit à partager en toute convivialité une boisson quelconque, apéritif, thé ou café.

Seule exception dans cet univers propre et bien rangé, la présence d’un verre et d’une carafe sur la table basse. Laissant le légiste à ses travaux d’investigation, Derval revint à la porte d’entrée où se trouvait un deuxième agent en faction, celui qui les avait accueillis quelques minutes plus tôt.

— Agent Maertens, qu’est-ce que vous pouvez me dire sur la victime et sur la manière dont elle a été découverte ?

— Voilà, capitaine. La victime s’appelle Romuald Comte et c’est le propriétaire de l’appartement. Il est médecin et vit ici avec son épouse qui est professeur au lycée Carnot.

— Elle a été prévenue ?

— Je ne saurais vous dire. Mais, elle n’est pas encore arrivée.

— Bon, on va s’en occuper. Par qui avons-nous été alertés ? Et comment peut-on être sûr de l’identité de la victime ?

— En fait, c’est la femme de ménage, une certaine Magali Higuera, qui l’a découvert en venant travailler, à 14 heures. Elle a appelé directement le commissariat.

— Je suppose que c’est elle aussi qui a identifié ce monsieur… Comte. C’est bien cela ? Mais, au fait, elle n’a pas pensé à appeler un médecin ? Normalement, elle aurait dû commencer par là.

— On lui a posé la question, au commissariat. Mais elle a dit qu’elle avait tout de suite vu qu’il était mort. Alors…

— Bon. Et où est-elle, cette femme de ménage, à l’heure qu’il est ?

— Je lui ai dit d’attendre dans la cuisine et de ne toucher à rien. Elle vous attend, sur une chaise, et apparemment pas trop bouleversée.

— Parfait, j’irai la voir plus tard. Vous vous assurez qu’elle reste bien en place, sans rien toucher.

Derval se tourna alors vers Sandrine Perrot et lui demanda de faire le tour des différentes pièces et de noter tout ce qui lui paraîtrait bizarre.

— Mais, avant, tu essayes de me joindre la veuve. Il faudra lui annoncer la mauvaise nouvelle mais aussi l’interroger. Ensuite, tu appelles Anis et François et tu leur demandes de chercher tout ce qu’ils peuvent trouver sur ce docteur Comte et sur sa famille.

— Ça roule, chef ! lui répondit-elle, en sortant son téléphone.

Le capitaine retourna sur la scène de crime et trouva le docteur Vergne debout, en retrait du cadavre, donnant nettement l’impression d’en avoir terminé avec les premières constatations. Derval lui demanda le fruit de ses premières investigations.

— Pas de plaie apparente, donc il n’a été abattu ni avec une arme à feu, ni avec un objet tranchant, ni avec un objet contondant. Pas de signe de lutte, donc il a probablement été achevé alors qu’il était inconscient.

— Docteur, oubliez toutes les façons dont il n’est pas mort et allez à l’essentiel… s’il vous plaît.

— J’y viens, j’y viens. J’ai relevé des rougeurs suspectes autour du cou. Donc, j’aurais tendance à hésiter entre la strangulation, si ces traces sont définitivement incriminées, l’empoisonnement, ou alors la mort naturelle par simple arrêt du cœur. Mais là, j’ai besoin de l’autopsie. Hélas, je ne peux vous en dire plus, même par simple conviction.

— Bon, nous attendrons les résultats de l’autopsie. Et pour l’heure de la mort, vous pouvez m’en dire plus ?

— Ça oui, je peux prendre quelques risques. A mon avis, compte tenu des températures relevées, je dirais qu’il est mort depuis une heure maxi. Allez, pour être plus affirmatif, je dirai moins de deux heures. Sûrement après midi trente. Et très probablement après 13 heures.

— C’est déjà ça. A ce stade, vous ne pouvez pas me dire si la mort est naturelle ou bien provoquée, c’est bien cela ?

— C’est bien cela, capitaine.

— En tout cas, un de ses derniers gestes a été, semble-t-il de boire un whisky, si je me fie au verre à moitié plein, là, sur la table. Et comme vous me parliez d’un empoisonnement possible…

— Je vous comprends, capitaine. Alors, pour en avoir le cœur net, il ne vous reste plus qu’à pratiquer une expertise du verre et de la carafe et moi, de mon côté, je ferai une analyse toxicologique du cadavre.

— Je vois que nous sommes sur la même lon-gueur d’onde.

— Capitaine, je vous laisse à vos occupations. Et surtout, ne brusquez pas mon cadavre, je dois avoir encore une longue discussion avec lui. Ne le stressez pas, ne me le mettez pas de mauvaise humeur, il pourrait ne rien vouloir me dire par la suite.

Mathieu Vergne quitta les lieux, laissant le terrain à l’entière disposition des policiers. Derval, de son côté, retrouva Sandrine et lui fit signe de le suivre jusqu’à la cuisine. La femme de ménage était bien sagement assise devant la table, occupée à téléphoner. Le policier comprit immédiatement que l’information du décès du docteur Comte avait déjà atteint quelques familiers de Magali Higuera dans le meilleur des cas, ou était encore plus largement diffusée par l’intermédiaire de quelque réseau social. Dès l’entrée des deux inspecteurs, la femme mit fin à sa conversation, reposa le portable sur la table et se mit ostensiblement à la disposition des enquêteurs. Pas la moindre trace de peine, pas l’ombre du plus petit stress, Magali Higuera n’était ni apeurée, ni effondrée.

— Bonjour, madame Higuera. Je suis le capitaine Patrick Derval de la Police Judiciaire et voici le lieutenant Sandrine Perrot.

— La police enquête ? Alors, c’est un meurtre ? J’en étais sûre.

— Madame, nous n’en savons rien pour l’instant. Je vous demanderai donc de vous en tenir à notre version actuelle, où la cause de la mort est inconnue. Néanmoins, nous aurions quelques questions à vous poser. Et en premier lieu, vous pourriez nous dire qui vous êtes.

— Comme vous le savez déjà, je m’appelle Magali Higuera et je suis la femme de ménage de monsieur et madame Comte.

— Vous venez tous les jours ?

— Non, non. Uniquement le lundi après-midi et le vendredi matin. Le lundi, je fais le ménage de l’appartement, de fond en comble, et le vendredi, je fais les travaux que madame Comte me demande. Souvent du repassage, en réalité.

— Et c’est donc vous qui avez découvert le corps de monsieur Comte ? Mais alors, qui vous a ouvert ?

— Je n’ai pas besoin qu’on m’ouvre la porte car madame Comte m’a donné la clef de la porte d’entrée. D’ailleurs, le lundi, quand j’arrive à 14 heures, il n’y a personne. Ils sont tous les deux au travail. Alors, comme d’habitude, j’ai ouvert et j’ai été surprise de découvrir monsieur Comte allongé sur son canapé. Ça n’était pas dans ses habitudes, mais j’ai d’abord cru qu’il s’était endormi. Du coup, j’ai fait du bruit, pour qu’il se réveille tout seul, mais il n’a pas bougé. Je me suis approchée et j’ai tout de suite eu un drôle de pressentiment. J’ai secoué son épaule, mais le seul résultat, c’est que son bras est tombé sur le côté. J’ai tout de suite vu qu’il ne respirait plus. Alors, j’ai aussitôt appelé le commissariat. Et puis, j’ai attendu l’arrivée de vos agents.

— Vous ne semblez pas abattue par la mort de votre patron, je me trompe ? s’étonna le capitaine.

— Oh, capitaine, de découvrir un cadavre, ça m’a fait un choc, ça c’est sûr. Mais je ne vais pas jouer les fausses pleureuses avec vous. Monsieur Comte, je ne l’aimais pas. Mais alors là, pas du tout. Alors je ne vais pas faire semblant d’avoir du chagrin. Je ne voulais pas sa mort, comprenez-moi bien, mais, de fait, il va ne pas me manquer !

— Au moins, vous, vous avez votre franc-parler !

— Vous verrez, capitaine, il y a peut-être des gens qui vont faire des compliments de ce monsieur, qui vont vous raconter que c’est une grosse perte, mais je peux vous dire qu’il y aura plus de larmes de crocodiles que de vraies larmes de peine à son enterrement !

— De quoi, ou de qui, vous voulez parler, madame ?

— Je ne peux pas vous en dire plus, capitaine, mais je me comprends ! émit la femme, sur le ton entendu de celui qui sait de quoi il parle.

— Vous avez l’air de ne pas beaucoup apprécier monsieur Comte. Qu’est-ce que vous lui reprochiez, au juste ?

— Son sale caractère ! Toujours à se plaindre des autres et à chercher querelle à tout le monde. Non seulement il était méchant, mais, en plus, il pouvait être violent !

— Vous pouvez me donner des exemples ?

— Capitaine, je ne parlerai pas des autres Mais je peux parler pour moi. Avec lui, le ménage n’était jamais bien fait. Ses remarques désagréables, il les faisait en criant, parfois en cassant ce qui lui tombait sous la main. En plus, il cherchait toujours à me rabaisser, du genre « C’est vrai, vous n’avez pas fait d’études, vous ne pouvez pas comprendre ! »

— Et vous n’avez jamais eu envie de vous venger ?

— Non, capitaine. D’abord parce que je ne suis pas comme ça, et surtout, parce que je le voyais pas souvent. Comme je vous l’ai dit, le lundi, il travaillait quand j’arrivais. Et le vendredi matin, madame Comte n’avait pas cours et c’était elle qui me donnait le travail à faire. Seulement, il lui arrivait de cracher son venin avant de partir à son cabinet. Monsieur Comte, je veux dire.

— Madame Higuera, en dehors de la présence anormale et inerte de monsieur Comte, vous n’avez rien remarqué d’inhabituel dans l’appartement ?

— A priori, non… En dehors bien sûr des deux verres et de la bouteille sur la table du salon.

— Deux verres, vous avez dit ? Je n’en ai vu qu’un.

— Il y en a un autre, sur l’évier, là, derrière vous. Il a déjà été lavé, mais il est encore mouillé. On s’en est servi ce matin.

Derval se retourna et découvrit effectivement le frère jumeau du verre à whisky sur la table du salon.

— Il a peut-être servi à autre chose, à boire un verre d’eau, par exemple.

— Oh non. Ces verres, monsieur Comte ne les sortait jamais. Il a dû prendre l’apéritif avec quelqu’un d’autre. Mais, je ne vois pas avec qui il aurait pu trinquer. Généralement, le lundi, madame ne rentre pas déjeuner et monsieur n’a pas d’amis.

— Comment pouvez-vous dire qu’il n’avait pas d’amis ?

— D’abord, avec un sale caractère comme le sien, on ne peut se faire que des ennemis. Et puis, j’ai jamais vu personne chez eux, à part les deux garçons, évidemment.

— Les deux garçons ?

— Ben oui, ses deux fils. Mais ils ne vivent plus ici. Je suis prête à parier qu’ils ont saisi la première occasion pour fuir le domicile parental, ou plutôt le domicile paternel. Il faut dire qu’ils faisaient partie des souffre-douleur favoris de leur père.

— Et que disait madame Comte au milieu de tout ça ?

— D’abord, elle faisait elle-même partie des victimes des colères de son mari, mais elle savait lui tenir tête. Ce qui n’était pas le cas des deux garçons qui se faisaient maltraiter en permanence.

— Physiquement ? Il les frappait ?

— Ça, je ne pourrais pas le dire. Mais je ne mettrais pas ma main au feu qu’il l’a jamais fait. Surtout, il cherchait à les rabaisser à la moindre occasion. En les traitant de fainéants, de bons à rien et de tous les noms d’oiseaux.

— Ça se passait même en présence de la mère ?

— En fait, l’aîné, Hugo, il est né d’un premier mariage. La première madame Comte est morte peu après sa naissance. Après, monsieur Comte s’est remarié et a eu un deuxième fils avec l’actuelle madame Comte. Clément, il s’appelle. Il a eu 20 ans il y a quelques jours.

— Et où on peut les trouver, ces deux garçons ?

— Je ne saurais pas vous dire exactement. Il faudra demander à madame Comte. Je peux quand même vous dire que l’aîné est en fac de médecine à Lyon et on ne le voit pas souvent ici. D’après ce que m’a dit madame Comte, il revient certains week-ends, mais je le vois pas. Elle n’est pas sa mère biologique mais elle ne fait pas de différence. Et elle s’entend très bien avec lui…..beaucoup mieux que le père.

— Et le deuxième, Clément, si je me souviens bien ?

— Clément ? Il a abandonné ses études, ce qui a mis son père dans une véritable fureur. Il veut faire du théâtre et il fait partie d’une troupe d’amateurs. A côté, il fait des petits boulots, pour se loger loin de son père et pour subvenir à ses besoins. Je crois que, ces derniers temps, il livrait des pizzas en scooter.

— Vous savez où il habite ?

— Exactement, non. Je sais que c’est de l’autre côté de la ville, mais, là aussi, il faudra demander à sa mère. C’est dans le quartier de la Maladière, vous connaissez ?

— Oui, oui, je vois à peu près.

— Au moins, là-bas, il est tranquille. Il passe de temps en temps voir sa mère. Mais si son père est présent, il repart vite, et le plus souvent sous les cris du paternel.

— Au moins vous, on ne peut pas dire que vous cachez vos sentiments ! Même après la mort !

— Comme ça, vous savez que je vous dis la vérité, assura-t-elle en guise de conclusion.

Derval rendit sa liberté à Magali Higuera, non sans avoir demandé à Sandrine de noter ses coordonnées. Il entreprit alors une visite rapide de l’appartement mais tout y semblait en ordre. Aucun signe de lutte, de vol ou de vandalisme.

— Sandrine, tu as remarqué quelque chose ?

— Non, tout a l’air normal. Parfaitement rangé, bien propre. A se demander pourquoi les Comte faisaient venir une femme de ménage. La seule trace d’un probable passage dans cet appartement, c’est les deux verres de whisky, le vide et lavé dans la cuisine et l’autre, à moitié plein, sur la table du salon.

— Bon, tu t’occupes justement de ce whisky. Tu ramasses les deux verres et la carafe, pour analyses et relevé d’empreintes ou d’ADN.

— Pas de problème.

— Au fait, la veuve, tu as des nouvelles ?

— J’ai pu avoir le proviseur du lycée. Il doit prévenir madame Comte en douceur, m’a-t-il assuré. Donc, je ne serais pas étonnée qu’elle arrive rapidement. Il ne faut pas longtemps pour revenir du lycée Carnot.

— Bon, on va l’attendre. De ton côté, tu pourrais faire le tour des appartements de l’immeuble, pour dénicher d’éventuels témoins parmi les voisins. On ne sait jamais, une commère pourrait avoir vu un inconnu depuis sa fenêtre, ou quelque chose d’anormal. Mais, pendant que j’y pense, tu as jeté un coup d’œil à la porte d’entrée ?

— Oui, la serrure n’a pas été forcée. Aucuns signes d’effraction, si c’est le sens de ta question.

— C’est exactement cela. Ainsi donc, c’est Comte lui-même qui aurait ouvert à un éventuel visiteur. Ce qui serait cohérent avec les verres de whisky.

— C’est bien ce que j’ai pensé.

— Enfin, tu pourrais demander à Anis de nous envoyer un technicien pour relever d’éventuelles empreintes ?

— C’est déjà fait !

Soria Comte se présenta chez elle un petit quart d’heure plus tard. Taille moyenne, mince, les cheveux regroupés en queue de cheval, elle apparut sous un épais manteau long, tenant un casque de motard à la main. Dès son entrée, Derval se fit la réflexion qu’elle devait avoir un contrôle d’elle-même au-dessus de la moyenne, ou alors qu’elle n’était pas autrement affectée par la mort de son mari. Ou encore, les deux. Malgré tout, la première chose qu’elle fit en arrivant fut de chercher du regard le corps de feu son époux et de se diriger vers lui. Sans cri et sans démonstration de déchirement. Le capitaine la laissa approcher, prêt à l’arrêter si elle tentait de le toucher. Mais tel ne fut pas le cas. Elle se retourna vers le policier.

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ? Il n’a pas l’air blessé ?

— Le légiste vient de quitter la pièce et n’a pas encore rendu son verdict quant à la cause de la mort.

— Mais, il a dû faire une crise cardiaque, ou quelque chose comme ça ! s’exclama Soria Comte.

— Pourquoi vous dites cela ? Il était malade, de ce côté-là ?

— Non, pas particulièrement, en tout cas à ma connaissance. Mais je ne vois aucune blessure…

— Effectivement, le légiste n’a rien constaté, ni blessure, ni signe d’agression….

— Mais il ne peut avoir été agressé ici, dans cet appartement ! Et au fait, pourquoi la police est-elle là ?

— Pour la bonne raison que nous avons été appelés.

— Par qui ?

— Par madame Higuera, répondit le capitaine. C’est elle qui a découvert le corps de votre mari en arrivant, vers 14 heures, nous a-t-elle précisé.

— Ah oui, c’est vrai, j’avais oublié que nous sommes lundi.

Après cette entrée en matière plus calme et sereine que ne l’aurait craint Patrick Derval, le silence retomba, Soria Comte contemplant, immobile et silencieuse, le corps qui gisait toujours sur le canapé. Le policier respecta ce recueillement quelques instants puis reprit son costume d’enquêteur.

— Madame Comte, vous n’êtes pas rentrée pour déjeuner, selon votre femme de ménage. Il y avait une raison spéciale à cela ?

— Aujourd’hui, oui. J’avais à discuter le cas d’un élève avec une collègue. Nous en avons profité pour déjeuner ensemble. Mais, il est fréquent que je ne rentre pas déjeuner le lundi, compte-tenu du temps de pause entre mes cours du matin et de l’après-midi.

— Alors, selon vous, avec qui votre mari a-t-il pris l’apéritif aujourd’hui ?

— De quoi me parlez-vous ? Romuald n’aurait jamais invité qui que ce soit à la maison ! Il ne le faisait jamais. Donc, je ne comprends pas le sens de votre question.

— Nous avons trouvé, sur votre table basse du salon, une carafe de whisky et un verre à moitié rempli. Et puis, sur l’égouttoir de la cuisine, le même verre, vide et nettoyé. Vous comprenez mieux ma question, maintenant ?

— Oui, je comprends votre question. Mais ma réponse est toujours la même. Romuald n’aurait jamais pris l’apéritif, ici, chez lui, avec je ne sais qui !

— On peut quand même difficilement imaginer qu’il se soit servi deux verres, pour lui tout seul ! Et comme ce n’était pas avec vous…

— Évidemment !

— Excusez-moi, continua l’inspecteur, mais il y a des constats qui doivent être faits à chaud. A première vue, en dehors de ces verres que nous avons déjà emportés, voyez-vous quelque chose d’anormal autour de vous ? Prenez bien votre temps, et je vous demanderai de faire le tour de l’appartement, en prenant bien soin de ne rien toucher. Le lieutenant Perrot va vous accompagner pour cette inspection.

Soria Comte jeta un long regard circulaire sur le salon. Puis elle entreprit de passer en revue toutes les autres pièces, suivie comme son ombre par Sandrine. Quand elle revint à son point de départ, ce fut pour donner une réponse négative au capitaine.

— Comme ça, je n’ai rien vu de surprenant, d’inhabituel.

— Tout est à sa place ? Rien ne manque ? insista Derval.

— A première vue, tout est là, capitaine, mais je n’ai pas inspecté les tiroirs et autres recoins.

— Je vous remercie, madame Comte, et je vais vous laisser tranquille. Je dois bien admettre que vous pouvez avoir d’autres soucis et urgences que mes questions. Je vous tiendrai au courant des conclusions du légiste. S’il confirme une mort naturelle, nous en resterons là. Par contre, en cas de mort violente, je devrai à nouveau me tourner vers vous. En attendant, je vous renouvelle mes sincères condoléances.

— Merci, capitaine.

Considérant qu’il n’obtiendrait rien de plus dans l’immédiat, Derval entraîna sa jeune collègue à l’extérieur, laissant le soin aux deux agents qui les avaient accueillis de faire transporter le corps à l’institut médico-légal.

— C’est tout, Patrick ? s’étonna Sandrine, une fois dans l’escalier.

— Que veux-tu faire ? Nous ne sommes même pas sûrs que la mort de Romuald Comte ne soit pas naturelle. Tout juste suspecte, à cause des deux verres, mais aucun indice réel d’agression sous quelque forme que ce soit. Nous devons donc attendre d’en savoir plus par le légiste. Encore une fois, il ne nous a pas beaucoup aidés, celui-là.

— Tu es injuste, patron. Il ne pouvait tout de même pas inventer des blessures ou des traces de lutte qui n’existent pas, non ?

— C’est vrai, je ne suis pas juste avec Vergne. Mais j’ai connu tellement de cas où les scrupules d’un légiste nous ont fait perdre un temps précieux. Et tout ça pourquoi ? Par prudence, ou plutôt par manque de responsabilité !

— Et s’il ne trouve rien ?

— Eh bien, on en restera là, la mort sera officiellement reconnue comme naturelle et le permis d’inhumer sera délivré. Mais, tu vois, je sens que ce ne sera pas aussi simple. Et que, en attendant, nous perdons un temps précieux. A l’heure actuelle, le patron ne peut même pas contacter le procureur, et nous, par conséquent, nous ne pouvons rien faire.

— A ta tête, je vois que tu n’y crois pas, à la mort naturelle, n’est-ce pas ?

— Non, effectivement, je renifle quelque chose de pas net. Mais il va falloir attendre les résultats de l’autopsie. Et puis, nous avons les verres et la carafe, qui vont peut-être nous dire des choses. Pour le moment, nous rentrons au commissariat et nous faisons un point global avec Anis et François, en attendant le bon vouloir de ce légiste que je ne connais même pas. Malheureusement, il me rappelle la plupart de ceux que j’ai rencontrés, aussi bien par son zèle que par sa compréhension de l’intérêt de l’enquête. Mais, je médis, et peut-être que Mathieu Vergne me surprendra positivement.

Les deux policiers étaient parvenus à la 207 de Derval et s’apprêtaient à s’installer quand Sandrine désigna l’épaule de son chef.

— Regarde, tu as une tache, là !

— Ah oui ? Qu’est-ce que ça peut être ?

— Attends, n’y touche pas. C’est… On dirait de la peinture. A son odeur, il faudra la nettoyer avec du white-spirit. Le plus tôt sera le mieux. On devrait en trouver dans les locaux techniques du commissariat, avec les produits de nettoyage. Sinon, tu es bon pour le pressing !

— Merde ! Mais où j’ai pu ramasser cette saleté ?

— Je me demande… A mon avis, c’est dans l’appartement de Comte. Je me souviens, il y avait une odeur de peinture. Ça devait être frais. Je suis sûre que Romuald Comte a peint quelque chose ce matin. A moins que cette odeur n’ait été apportée par le meurtrier…

— Qui n’existe peut-être pas, je te rappelle. En tout cas, à cette heure. Allez, on fonce et tu me trouves le bon détachant, puisque tu as l’air de t’y connaître, pendant que je mets le commissaire au parfum de nos aventures. Mais, il faudra quand même garder ce truc de peinture en mémoire, au cas où… Après tout, cette peinture est peut-être liée au meurtrier qui n’existe pas encore !

— On peut dire que tu as de la suite dans les idées, toi !

La 207 démarra, remonta la rue Le Nôtre et s’arrêta sur la place Suquet cinq minutes plus tard. En grimpant les marches du commissariat, Derval demanda à Sandrine de prendre au passage Anis et François et de réunir tout le monde.

Le bureau du capitaine, situé au premier étage, avait une vue plongeante sur le parking qui s’étalait, sous les arbres, au pied de l’immeuble. Assez bizarrement, lorsqu’il intégra son petit domaine personnel, Derval ne fut pas surpris de découvrir François assis dans le fauteuil qui faisait face à son bureau et Anis perché sur le meuble de rangement. Comme lors de leurs enquêtes antérieures à son séjour provençal. Sandrine n’avait eu d’autre choix que de prendre la chaise libre qui complétait le décor.

Voyant les trois policiers confortablement installés, il laissa le soin à Sandrine de narrer leur visite à l’appartement de la rue Gambetta, depuis l’identité de la victime, la description des lieux, leurs constatations et, bien entendu, les rencontres avec Soria Comte et Magali Higuera.

A cet instant où elle en terminait avec la femme de ménage, on frappa à la porte. Le capitaine, légèrement agacé par cette intrusion inopportune, alla ouvrir lui-même, pour se retrouver face à un agent qui lui tendit timidement une bouteille en plastique et essaya de se justifier d’un air coupable.

— C’est pour l’inspecteur Perrot.

— Ah oui ! répondit cette dernière en se levant. Chef, c’est du white-spirit pour ta veste, donne-la-moi, je vais la nettoyer dehors, sinon ça va puer toute la soirée.

Ainsi fut fait, non sans quelques explications complémentaires pour Benhamoun et N’Guyen quoi ne comprenaient rien à l’histoire. En particulier pourquoi Sandrine s’occupait des vêtements du capitaine. Après un entracte d’une dizaine de minutes, la policière revint avec la veste nettoyée mais non exempte d’odeurs désagréables.

— Voilà, Patrick, le mal est réparé. Mais, à l’avenir, regarde où tu mets les pieds….

— Et les bras ! ajouta Anis.

— C’est malin ! Si on revenait à des choses sérieuses ? Vous en savez autant que nous sur cette affaire. Mais, restons calmes. A l’heure qu’il est, il s’agit d’une mort naturelle. A confirmer par l’autopsie. Au fait, Anis, tu suis les faits et gestes de notre légiste et tu ne le lâches pas d’un poil ! C’est lui qui bloque tout !

— Oui, parce que le chef, il n’y croit pas, à la mort naturelle ! intervint Sandrine.

— Bon, relança Anis, je m’en occupe. Mais je suppose que nous n’aurons pas les résultats avant demain.

— Ce n’est pas grave. Pendant ce temps-là, Sandrine va s’occuper des verres et de la carafe de whisky. Analyses et empreintes en particulier. Enfin, tout ce qu’on peut tirer de la seule pièce à conviction en notre possession.

— C’est parti, chef ! Je vais essayer d’avoir des réponses pour ce soir.

— Ce serait magnifique !

— Quant à toi, continua Derval à l’intention de François, tu cherches tout ce que tu peux trouver sur Comte, sa famille, son environnement familial et professionnel. Et surtout, ne me déçois pas !