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Dans ce cinquième opus des enquêtes du juge Pline, qui prend place en avril 1826, celuici, avec le commissaire Cuzet, s’attaque résolument à une organisation criminelle impitoyable : enkystée telle un abcès dans l’économie alors très florissante de la navigation sur la Loire, elle multiplie les trafics, les corruptions, les exécutions, les menaces, les chantages ; le crime est son fondement, l’argent et le pouvoir sont ses énergies. Passant outre les avertissements et même les agressions les plus lâches, Pline prouve une fois de plus, dans ce roman haletant où jamais rien n’est acquis, les qualités que le lecteur a pu déjà apprécier chez ce magistrat à la biographie si riche, son courage, sa détermination, son sens de l’organisation et de la psychologie. Certains ont comparé la Loire à la veine aorte de la France et il y est vrai que cette artère, qui domine la géographie et les paysages de Nantes à SainteEulalie, a été dans le passé une extraordinaire source de richesses. Ce nouveau roman policier historique de Gildard Guillaume, comme à l’habitude de cet auteur cultivant l’histoire, est l’occasion pour le lecteur de redécouvrir quelques facettes trop souvent oubliées de l’épopée du grand fleuve royal.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Gildard Guillaume est avocat honoraire, écrivain, historien, administrateur de l’Institut Napoléon, membre titulaire de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts d’Angers. Il est l’auteur de romans et essais portant sur la période allant de la Révolution française à la Commune de Paris, en passant évidemment par le Consulat, le Premier Empire et la Restauration.
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Seitenzahl: 266
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Tyrans d’eau
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saintlegerproductions.fr
Du même auteur :
Les noces rouges, L’Harmattan, Paris, 2003.
La sentinelle de Cabrera, Fayard, Paris, 2005.
Terreur blanche, Fayard, Paris, 2006.
Qu’un sang impur…, Albin Michel, Paris, 2010.
Les damnés de la République, L’Harmattan, Paris, 2012.
La berline. Le retour de Varennes, La Bisquine, Paris, 2014.
Oser et brûler, Thaddée, Paris, 2015.
Jésus et la femme adultère, Thaddée, Paris, 2017.
Les femmes de l’Arc. Mme Roland et Joséphine, La Bisquine, Paris, 2017.
Le silence des cris, Quint’feuille, 2020.
La Gourmette. Un drame vendéen, Quint’feuille, 2020.
Reposez en guerre !, Quint’feuille, 2020.
Postes mortels, Quint’feuille, 2020.
Lie de mort, Quint’feuille, 2021.
Beaux semblants, Quint’feuille, 2021.
L’attentat contre Bonaparte. Rue Saint Nicaise. 24 décembre 1800, Quint’feuille, 2021
© Quint’feuille, 2022.
Tous droits réservés.
Gildard Guillaume
Tyrans d’eau
Roman
Quint’feuille
À Jean-François Bodin,
grand chef de cuisine
et amoureux de la Loire.
La Loire, cette veine aorte de notre France !
Fleuve de lumière, de vie doucement heureuse !
Auguste Rodin (1840-1917)
Les cathédrales de France
La liberté qui capitule, ou le pouvoir qui se dégrade, n’obtient point merci de ses ennemis.
François-René de Chateaubriand (1768-1848)
Mémoires d’outre-tombe (chapitre 9)
Le consentement des hommes réunis en société est le fondement du pouvoir. Celui qui ne s’est établi que par la force ne peut subsister que par la force.
Denis Diderot (1713-1784)
Encyclopédie (article « Pouvoir »)
Alvaretto Claudio, négociant à Ingrandes.
Battalini Michel, malfaiteur d’Ingrandes.
Bersac Charles-Thibault, maire de Saumur.
Bichalon Raymonde, prostituée.
Bourrat Fernande, veuve Loutil, témoin.
Bozon Henri, président du tribunal de Saumur.
Braud Achille, malfaiteur d’Ingrandes.
Bru Léon, malfaiteur de Montreuil-Bellay.
Carrère Joseph-Antoine (de), sous-préfet de Saumur.
Cartou, lieutenant de police de Sébastien Cuzet.
César, douanier.
Chaumier Bastien, vice-procureur du roi à Angers.
Cuzet Sébastien, commissaire de police de Saumur.
Delatre Jean, patron d’une pêcherie à Saumur.
Delatre Éric, fils de Jean Delatre.
Desmarais Fulbert, syndic de la Confrérie des mariniers.
Desmarais Aymar, fils de Fulbert Desmarais.
Durand Loïc, voiturier par eau.
Duval André, malfaiteur d’Ingrandes.
Floures Laurent, malfaiteur d’Ingrandes.
Korzeniowski Marek, ancien capitaine du corps-franc de Pline.
Landerneau Michel, lieutenant de police à Ingrandes.
Le Dantec Vivien, voiturier par eau.
Lemerle Paul, voiturier par eau.
Lemerle Georges, voiturier par eau, frère de Paul Lemerle.
Longuet Marc, voiturier par eau.
Loupeau Jean, propriétaire de moulins-bateaux.
Lumet Philippe (de), procureur du roi à Saumur.
Manoury, lieutenant de police de Sébastien Cuzet.
Medez Philippe, voiturier par eau.
Meille Ghislain (de), commandant de brigade de gendarmerie.
Minotier Roger, vigneron d’Orléans.
Petiteau Roland, voiturier par eau, délégué pour Saumur.
Pline, Adrien Sontet du Caudois, dit Pline, juge de paix à Saumur.
Ponsac Lucien Genestier (de), procureur du roi à Angers.
Pottier Matthias, habitant de Brézé.
Pousse Roger, lieutenant de police à Ingrandes.
Prigent, lieutenant de police de Sébastien Cuzet.
Schollfuss Henri, journalier.
Sontet du Caudois Hélène, fille aînée de Pline.
Sontet du Caudois Aude, fille cadette de Pline.
Sontet du Caudois Caroline, fille puînée de Pline.
Vallier Denis, chef de la police d’Ingrandes.
Vitacœur André, major de la brigade de gendarmerie d’Angers.
Comme chacun sait, le tirant d’eau d’un bateau est la hauteur de la partie immergée de celui-ci. Elle varie évidemment en fonction de la charge qui est transportée. On la mesure entre la ligne de flottaison et le point le plus bas de la coque. Au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, les bateaux de Loire, chalands, sapines, toues et autres gabares, étaient dépourvus de quille et avaient un tirant d’eau limité pour faire face à la faible profondeur du chenal pendant une grande partie de l’année. Le tirant d’eau des plus grands était en moyenne de soixante-cinq centimètres, soit deux pieds.
Les tyrans d’eau, qui donnent son titre à ce livre et dont ce livre raconte une histoire, ont évidemment des préoccupations plus larges que celle du tirant d’eau.
14 avril 1826.
Philippe Medez navigue sur la Loire depuis son plus jeune âge, mais c’est depuis cinq ans seulement qu’il est propriétaire de bateaux et peut prétendre au statut envié de voiturier par eau. Dans quelques semaines, cet homme un peu frêle mais de haute taille, au regard sombre et aux cheveux noués en cadenette, fêtera son trentième anniversaire.
Ses derniers chargements ont été faits à Ingrandes. Si tout se passe bien, la remontée du fleuve de Nantes à Orléans prendra moins de vingt jours. Mais on n’est pas à l’abri d’une chute du vent d’ouest, d’une avarie ou d’un contrôle plus tatillon des lettres de voiture par les commis chargés de percevoir les droits, notamment la gabelle.
Jamais un train de bateaux conduit par Philippe n’a été aussi important. Il y a d’abord le chaland de tête, de quinze toises de long et douze pieds de large, construit en chêne, solidement mâté et doté d’une voile de deux cents mètres carrés. Philippe l’a baptisé du nom de Sainte-Édith, en hommage à sa mère Édith très tôt disparue. Sa cargaison représente quatre-vingt tonnes. Ce premier bateau est accompagné d’une toue de bord pour reconnaître le chenal, notamment vérifier que le balisage a été bien fait (ce qui n’est pas toujours le cas étant donné l’impéritie des services officiels), et éviter au convoi de s’engraver sur un banc de sable. Le second chaland, celui qu’on nomme le tirot, appelé La Chimère, est également en chêne et de belles dimensions. Le troisième bateau, le soubre, même s’il n’est pas mâté, est une sapine et se fait remarquer par sa couleur bleu azur. Sont accrochés à l’ensemble deux allèges ou pillards. Un scute a été laissé aux Ponts-de-Cé.
La cargaison du train est très diverse : sel provenant des salorges de Guérande ou du pays de Retz ; sucre non raffiné, moscouades ou cassonades venant des Antilles ou de Guadeloupe et débarqués à Nantes pour être livrés aux raffineries de Saumur et d’Orléans ; tissus, indiennes, soieries, étamines, draperie, toilerie, futaines ; huile de noix et suif ; étain, cuivre, plomb, soude et céruse ; morue, maquereau, hareng en barils ; etc…
Philippe est à la poupe du Sainte-Édith, à côté du maître marinier qui manie l’énorme gouvernail1. Le train mobilise dans son ensemble, en dehors du voiturier, trois maîtres et onze hommes d’équipage. Mais il est souvent nécessaire de recruter le long du parcours pour des interventions ponctuelles, en particulier quand il faut haler.
S’il ne possède pas la totalité des bateaux du train, Philippe est déjà à la tête d’un patrimoine fluvial conséquent et on lui reconnaît un avenir brillant. Il devrait donc être heureux et le montrer. Mais il éprouve une forme de malaise et il paraît grave, soucieux, inquiet.
Il y a un instant, ce fervent catholique a songé que le 14 avril est le jour de la Saint-Maxime, citoyen romain converti par les chrétiens qu’il devait exécuter et subissant le martyre avec eux. Il y a vu une sorte de présage, mais il s’est vite repris. La navigation sur la Loire est pleine de risques et ce sont d’abord ses dangers qui doivent préoccuper un voiturier par eau.
Il a rencontré des difficultés dans le secteur de la Courbe, en amont des Ponts-de-Cé. La conjonction d’une chute du vent et d’une modification des courants a rapproché dangereusement le chaland de tête du tirot. Philippe s’attendait plutôt à des épreuves dans le passage des Ponts-de-Cé eux-mêmes. Tous les mariniers savent que le franchissement d’un pont est toujours une manœuvre délicate, ne serait-ce que par la force du courant ou la mauvaise orientation de celui-ci sous les arches, une situation de péril qui peut être aggravée par la présence de pieux de pêcheries ou de moulins-bateaux amarrés en aval des arches. Les Ponts-de-Cé, c’est-à-dire les ponts Saint-Aubin et Saint-Maurille, sont redoutés pour ces dangers mais aussi pour la vétusté des ouvrages de franchissement. Les vieux mariniers aiment à dire que ces ponts sont plus craints que ceux de Beaugency et ils cumulent d’ailleurs plus d’avaries que n’importe quel autre pont. Encore convient-il de préciser que les accidents sont bien plus nombreux à la descente qu’à la remontée. Lors du passage des Ponts-de-Cé, Philippe a encore dû déplorer la présence de pieux et fascines des pêcheries, ancrés dans les voies. « Ces mollets2 ne respectent rien, a dit le plus ancien des maîtres d’équipage, ils mériteraient une bonne leçon ! » Sous les vingt-deux piles du pont Saint-Maurille, quinze sont occupées à leur base par des mollets. Indifférents aux autres utilisateurs des passages sous arches, les pêcheurs plantent des pieux n’importe où, débordent dans les voies de plusieurs pieds, dévient les courants ou les perturbent. Le procureur de la Compagnie des marchands est déjà intervenu à plusieurs reprises pour faire entendre raison à ces pêcheurs indisciplinés. En vain.
Le passage d’un pont peut prendre plusieurs heures, voire quelquefois une demi-journée. Il faut mouiller, démâter, remâter et tirer au halage avant que les premiers bateaux puissent hisser les voiles. Cela mobilise beaucoup de monde, y compris des mariniers de l’extérieur dont la compétence n’est pas toujours assurée. À la remontée, il n’est pas nécessaire de détacher les bateaux du train pour franchir un pont. On fixe une ancre – quelquefois plusieurs - en amont et on vire au guinda3 pour remonter le courant. Il n’est pas alors exclu qu’on puisse faire passer un train de six ou sept bateaux d’un seul coup. En dehors des Ponts-de-Cé, les premiers bateaux d’un convoi peuvent remonter leurs mâts dès qu’ils ont franchi l’ouvrage, afin de bénéficier du vent. Sur ce site, au contraire, les risques sont plus élevés et il faut attendre que tout le train ait franchi l’arche avant de hisser la voile car une trop grande prise au vent pourrait faire chasser les ancres.
Mais le vrai souci de Philippe Medez est ailleurs. Il lui a fallu du temps pour non pas en prendre conscience mais se l’avouer à lui-même dans sa vérité. La vraie, la seule question est l’attitude de Fulbert Desmarais, syndic de la Confrérie des mariniers et voituriers par eau, qui ne recule devant aucune manœuvre pour s’enrichir, casser les entreprises de ceux qui pourraient lui porter ombrage, ceux qu’il appelle les « gêneurs », promouvoir ceux de son clan. En trente ans, entre Nantes et Orléans, ce résident de Saumur et d’Ingrandes s’est constitué un empire constitué non seulement de bateaux de Loire mais aussi et surtout d’entreprises de fabrication, de négoce, de financement, de voiture par eau, d’emploi d’équipages. Il est entouré par des hommes de main probablement beaucoup moins intelligents mais très certainement plus violents. Pour composer l’équipe qu’il mène vers Orléans, Philippe, sous la pression puis sous la menace de Fulbert Desmarais, a dû y intégrer deux pillards – nom opportun pour la circonstance – appartenant à cet homme et consentir au paiement d’une taxe spéciale « privée » sur l’ensemble des marchandises transportées, marchandises dont une partie non négligeable a dû être achetée à une société de négoce désignée par ledit Fulbert Desmarais. Philippe et Fulbert ont eu sur ces différents points des discussions houleuses et Philippe a été contraint de s’incliner.
Le plus dramatique est que les pressions de Fulbert pourraient être les prémices d’autres chantages et intimidations…
Le grand pont de Saumur est en vue. Il aligne douze arches sur presque trois-cents mètres. Relativement récent (il a environ cinquante six ans), l’ouvrage - encore nommé pont Cessart - est en bon état. Les quatre autres ponts jetés sur les multiples autres bras de la Loire, particulièrement dégradés, sont infranchissables, d’autant plus que les travaux ont commencé l’année dernière pour la construction d’un pont unique portant le nom du duc de Bordeaux. Le train s’approche à bonne allure du pont Cessart. Alignés comme des danseuses de cabaret, les nuages vers lesquels vogue le convoi ont pris la couleur du charbon. Le vent forcit. Le courant accélère. En quelques secondes, après discussion avec le maître qui manœuvre la piautre, Philippe prend sa décision : on passe. Chacun, à son poste, sait quels gestes il doit accomplir. La manœuvre est exécutée avec précision et promptitude. Les hommes sur la toue de bord fixent une grosse ancre à une demi-encablure, en amont du pont. Les voiles sont pliées. Le mât du chaland de tête et celui du tirot sont baissés vers l’avant. Le guinda de halage est actionné pour tirer le convoi sur l’ancre.
Le chaland où se tient Philippe passe sous l’arche sans encombre. C’est à ce moment-là que la pluie commence à tomber, doucement d’abord, puis rapidement avec intensité, renforcée par un vent tourbillonnant. Heureusement, la marchandise est soutrée et cabanée avec soin sur tous les bateaux : sur une épaisseur de trente centimètres, une couche de paille, de fagots ou de foin sur la sole, recouverte de nattes, l’isole du fond, toujours humide ; des planches la recouvrent pour la protéger de l’extérieur.
Le tirot, momentanément déséquilibré par les changements brutaux du courant, se met en travers, heurte une pile, glisse contre la pierre, vient frapper de la proue la pile opposée, reprend sa course. Le soubre, malmené, arrache une partie des bordés d’un moulin-bateau mais poursuit sa course sans dommage décisif. Il y a belle lurette que les voituriers par eau accusent les meuniers et les propriétaires de moulins-bateaux, de moulins-flottants, de moulins à bacs, de moulins à baquets, de gêner la navigation par leurs installations et de mépriser les ordonnances qui leur interdisent d’occuper les voies navigables. Ces meuniers créent des obstacles aussi nuisibles que les pêcheurs !
Grâce au sang-froid de Philippe Medez, des maîtres et des hommes d’équipage, les trois premières unités du train peuvent passer sans trop de dommages. On se prend à penser que le convoi tout entier franchira l’arche sans encombre. Las ! C’est le premier pillard qui, bousculé, vient heurter brutalement une pile, dérive ensuite vers la rive gauche, s’engrave lourdement sur une cale et, sous la violence du choc, s’ouvre en partie. L’averse s’interrompt à ce moment-là, comme si le ciel voulait clôturer un chapitre.
Tandis que les équipages s’emploient à mettre en sûreté les bateaux qui n’ont pas été impliqués dans l’avarie, des hommes et femmes se trouvant sur la place de la Bilange – on dit alors plus volontiers place Bilange – ou sur les quais, se précipitent vers l’embarcation sinistrée. L’eau l’a déjà largement envahie. De grands sacs ont glissé. Des barils flottent au milieu d’éclats de bois. Avec des bâtons de quartier et des cordages, on immobilise la sapine. Le cabanage, constitué de planches dont on a recouvert des caisses ou des sacs de sel, a littéralement explosé dans les différentes collisions.
La pluie se remet à gifler hommes et choses avec force et tombe drue sur la marchandise. Le bruit est infernal. On peine à se repérer et à distinguer les formes dans ce brouillard d’eau.
Les sauveteurs improvisés finissent cependant par découvrir, sous des planches brisées, le cadavre d’un homme, dans un grand sac de sel, nu, la poitrine et le ventre constellés de points noirs, et une bouche en bouillie, édentée, ouverte sur un grand rire.
1 Appelé « la piautre » en patois.
2 Patrons de pêcherie ou pêcheries.
3 Treuil ou cabestan.
−À entendre Beaupère, Monsieur Landrichot, mon client, aurait, en pratiquant une tranchée sur son terrain, capté les eaux de son étang et pratiquement vidé cet étang. Je vous invite, Monsieur le juge, à vous rendre sur place et à constater que cela est totalement faux. J’allais dire « mensonger », mais, par égard pour le demandeur, j’utilise un mot plus – comment dire ? – neutre.
−Pardonnez-moi, maître Charton, je ne crois pas nécessaire d’ajouter des formules méprisantes à la situation de conflit que j’ai à résoudre.
−Ce n’est nullement dans mon intention, Monsieur le juge. Vous me connaissez…
−Justement, je vous connais !
L’avocat Charton rougit. Il ne s’attendait pas à cette brutalité. Adrien Sontet du Coudois, dit Pline, juge de paix à Saumur depuis 1816, est plutôt apprécié des membres du barreau, avec lesquels il entretient des rapports toujours courtois même s’ils sont marqués au fer de la rigueur. Lui-même a d’ailleurs été, dans une vie lointaine, et pour un temps limité, un avocat brillant4.
Le juge Pline avance la mâchoire :
−Monsieur Beaupère, demandeur, ici présent, propriétaire d’un étang, se plaint de ce que votre client, maître, a pratiqué une tranchée assez rapprochée de cet étang pour que les eaux filtrent au travers de la terre et que son étang soit ainsi vidé. Il se plaint autrement dit d’un trouble apporté à la possession de son étang. C’est une action de nouvel œuvre et j’entends la traiter comme telle. Sommes-nous d’accord, maître ?
−Je ne conteste absolument pas qu’il s’agisse d’une action de nouvel œuvre, murmure l’avocat. Je veux dire simplement que cette action ne peut plus être intentée puisque l’ouvrage – la tranchée - est terminé.
Le juge invite Beaupère à s’approcher.
−L’avocat de votre adversaire prétend que la tranchée est terminée, dit Pline. Est-ce exact ?
−Non, non, Monsieur le juge. Elle est toujours en cours. À mon avis, il reste au moins une bonne centaine de mètres à réaliser. Et puis j’ai encore vu hier des ouvriers qui élargissaient ce qui a déjà été fait.
−Nous avons fait dresser des constats, intervient Charton. Ils disent tous que les travaux sont terminés ou, plus précisément, qu’ils étaient terminés lorsque la dénonciation de nouvel œuvre a été régularisée.
−Je ne comprends pas, dit Pline en posant les mains à plat sur son bureau, je ne comprends pas votre obstination à soutenir que les travaux sont terminés depuis belle lurette. Vous savez en effet que la question est largement débattue, à la fois par la doctrine et la jurisprudence, de savoir si on peut agir en dénonciation de nouvel œuvre lorsque les travaux critiqués sont terminés.
−J’ai sous les yeux un arrêt de la cour de cassation du 15 mars 1826, dit Charton en brandissant une feuille de papier.
−Et moi j’ai dans ma bibliothèque les commentaires de nombreux jurisconsultes qui prétendent le contraire. En fait, je crois nécessaire d’aller sur les lieux, de voir ce qui a été réalisé et, le cas échéant, de constater ce qui reste à faire dans le plan de travaux de Monsieur Landrichot. En l’état, je suspends les travaux qui peuvent avoir encore cours. Il ne me semble pas qu’il y ait péril et dommage à ne pas achever immédiatement cette tranchée aux effets si négatifs.
−Mais, Monsieur le juge…
−Maître, je vous invite à vous mettre en rapport avec mon greffier pour convenir d’une date de transport sur les lieux. Je n’ai pas besoin de vous rappeler que le juge de paix a été créé par l’Assemblée constituante, qui a voulu placer à proximité de tous les justiciables un magistrat populaire tenant du juré, de l’ami, du conseil, de l’arbitre, du conciliateur, du père, plutôt que du juge de ses concitoyens. Je vous rappelle aussi, maître Charton, les propos tenus par le dénommé Thouret, rapporteur de la loi du 24 août 1790 : le juge de paix, je cite, « vérifie sur les lieux mêmes l’objet du litige et trouve dans son expérience des règles de décision plus sûres que la science des formes et des lois qu’on peut fournir aux tribunaux ». Merci messieurs. Affaire suivante.
Le greffier appelle une affaire de défaut de paiement des fermages d’une exploitation agricole.
Comme juge de paix, Pline connaît un certain nombre de contentieux en matière civile, avec des limites de montant : les actions personnelles ou mobilières, les contestations entre hôteliers, aubergistes ou logeurs et voyageurs ou locataires en garni, les questions de baux, les contestations relatives au paiement des nourrices, les actions civiles pour diffamation verbale et pour injure publique ou non-publique, verbale ou par écrit, autrement que par la voie de la presse. Il a compétence pour les actions possessoires, bornages, plantations d’arbres et haies, ouvrages près de propriétés voisines, pensions alimentaires. Il autorise la saisie-gagerie, il intervient en matière de brevets d’invention, il traite des indemnités dues aux riverains évincés de partie de leur propriété par des arrêtés préfectoraux portant reconnaissance et fixation de la largeur des chemins vicinaux, il connaît des actions relatives à la perception du droit de douane et des contraventions aux lois sur les douanes. Il intervient en matière civile non contentieuse pour diverses questions : absence, acte de notoriété, certificats de propriété, adoption, conseil de famille, contributions indirectes, délits forestiers, enfants naturels, élections, hypothèques et inscriptions, instruction primaire, pesage et mesurage, patentes, etc… Enfin, le juge de paix est compétent pour les infractions dites de police et exerce des fonctions comme officier de police judiciaire. Si l’on a affaire à des petites difficultés, au moins dans leur montant, leur diversité, leur nombre et le rôle de pacification que l’on confie habituellement à ce magistrat rendent la tâche particulièrement lourde et exigent une autorité particulière du magistrat.
Mais le juge Pline a une passion : l’enquête criminelle. Une passion qu’il assouvit en sortant de son champ de compétence. Avec le commissaire Sébastien Cuzet, qui assume la responsabilité de la police à Saumur et dans ses environs, il est souvent associé aux investigations policières. La chose est d’autant plus facile que le commissaire Sébastien Cuzet voue une très grande admiration à son aîné et, depuis un an, est l’époux de sa fille cadette, Aude.
Pline réside à Saumur, rue Basse Saint-Pierre, dans un superbe hôtel particulier du XVIIe siècle. Veuf depuis 1807, il a trois filles : Hélène, qui réside à Nantes avec son époux, Aude, qui se passionne comme son père pour les affaires criminelles et habite avec Sébastien rue du Temple, et Caroline, qui vit toujours avec lui.
Adrien Sontet du Caudois, qui reprend son nom dans les actes officiels, jouit d’une aisance financière incontestable puisqu’il perçoit des revenus importants de terres maraîchères et de vignes exploitées entre Saumur et Doué. C’est aussi un homme très habile dans le domaine financier. Son statut de juge de paix est une clé d’accès aux responsabilités de fond dans la vie de la cité.
Pline est un cavalier émérite et un conducteur particulièrement habile d’attelages. Dans son entourage immédiat, on sait qu’il a été colonel de corps franc de Napoléon en 1814 et en 18155. En outre, il a vécu une expérience passionnante à Boston, en Amérique, et, avant d’embrasser la fonction de magistrat, a travaillé pour le ministère de la guerre, notamment en ce qui concerne les questions de logistique des transports et des approvisionnements.
L’audience du juge de paix Pline a commencé à 8 h 30. Elle se termine quatre heures plus tard. Douze affaires ont été traitées, totalement disparates.
Pline lève l’audience et, après un salut à l’assistance, se retire dans son cabinet, une pièce assez laide qu’il a pu rendre plus accueillante en y suspendant des gravures de voitures, de chevaux et de chiens. La chienne du juge, Bekka, est d’ailleurs présente dans la pièce. C’est un grand griffon vendéen à la robe blanche et orange, avec des yeux topaze. Pline a l’intention de travailler une petite demi-heure pour mettre par écrit, sous une forme ramassée, les décisions qu’il est en mesure de prendre dès à présent dans les différentes affaires portées à son audience. Il appartiendra au greffier de mettre en forme dans le détail et dans le respect des règles. Ensuite, il doit rencontrer le commissaire Cuzet pour parler de l’affaire qui secoue le landerneau saumurois, ce cadavre découvert dans une sapine après le naufrage de celle-ci aux abords du pont Cessart. Sans pouvoir vraiment s’expliquer à cet égard, Pline est convaincu que l’affaire va rapidement devenir complexe, ce qui justifie pleinement tout l’intérêt qu’il lui porte dès à présent.
Sébastien Cuzet, comme à son habitude, est ponctuel. S’il est devenu son gendre l’année précédente, en épousant Aude, cet homme d’à peine quarante ans n’a rien changé à ses habitudes : il continue de vouvoyer Pline, de l’appeler Monsieur le juge et de le traiter en partenaire lorsqu’il participe à des interrogatoires ou à des opérations de police.
−Bonjour Monsieur le juge ! Je ne vais pas pouvoir rester longtemps avec vous car je dois avoir un entretien en tout début d’après-midi avec Monsieur le procureur.
−Nous allons faire vite, répond Pline. Je vous écoute.
−Le cadavre retrouvé dans la sapine lors de l’accident du 14 avril est un certain Paul Lemerle, cinquante-deux ans, originaire d’Ingrandes mais habitant Saumur.
Cuzet sort un carnet et le consulte.
−Paul Lemerle est voiturier par eau, poursuit-il. D’ailleurs, il appartient à une famille très implantée dans ce secteur : son frère Georges, qui habite Gennes, et un de ses beaux-frères exercent la même activité.
−Comment ce Paul Lemerle est-il mort ?
−Selon le médecin légiste, il est mort le 11 avril, très probablement le soir. Il a reçu onze coups de couteau, équipé d’une lame assez mince, dont huit dans l’abdomen. Mais il a été également frappé à de nombreuses reprises, à la bouche et au cou, avec ce que les mariniers portent à la ceinture, cet outil à manche court qu’on appelle le hachou ou le digoin, un outil qui tient à la fois de la hachette et du marteau. Un crime signé ou dont on veut faire croire qu’il est signé !
−Sa situation de famille ?
−Il était marié, avait cinq enfants, tous élevés au domicile de Saumur. Nous avons évidemment entendu la veuve, une certaine Marguerite née Bourdin, mais elle n’a rien pu nous dire d’intéressant. Les informations recueillies auprès de Philippe Medez, le voiturier qui commandait le train, sont plus riches. Philippe Medez connaissait parfaitement Paul Lemerle. Mais il avait avec lui de très mauvaises relations, en tout cas selon les maîtres et hommes d’équipage que nous avons pu interroger. Il y avait de fréquentes disputes entre les deux hommes.
−Les motifs ?
−Ils étaient tous les deux en concurrence vis-à-vis des marchands. Ils avaient aussi des… spiritualités différentes : Medez est un catholique très pratiquant.
−Dites-m’en plus sur Philippe Medez.
−Celui-là est assez jeune et réussit assez bien. Il est célibataire. Il habite Nantes. Il a chargé des unités de son train le 11 avril à Ingrandes…
−Donc le jour même où Lemerle a été tué !
−Absolument. Il est très possible, selon les éléments recueillis, que le corps ait été déposé sur la sapine dans la nuit du 11 au 12 avril. La sapine n’a été annexée au train que le 12 avril. J’ai envoyé deux hommes à Ingrandes pour faire le point avec la police locale.
−Quoi d’autre ?
−Il semble que, à Ingrandes, Paul Lemerle se soit disputé, la veille ou l’avant-veille de sa mort, avec un propriétaire de moulins-bateaux, un certain Jean Loupeau. Les hommes envoyés sur place ont bien évidemment mission d’entendre celui-ci. Selon les renseignements recueillis ici, à Saumur, Paul Lemerle avait des relations difficiles, souvent tendues, avec les exploitants de pêcheries et moulins-bateaux.
−Cela ne m’étonne absolument pas, dit Pline. Il y a une guerre larvée depuis longtemps entre les voituriers par eau, les exploitants de pêcheries et les meuniers propriétaires de moulins-bateaux.
−Le procureur veut que l’on emprisonne Philippe Medez. Il considère que la présence du cadavre sur l’une des unités du train est suffisante pour le faire suspecter du meurtre.
−Mais on ne voit pas quel mobile concret aurait pu animer Philippe Medez. D’un autre côté, il peut apparaître curieux que le cadavre soit resté, si je comprends bien, plus de deux jours sur une sapine sans qu’on le repère, ne serait-ce que par l’odeur.
−J’ai posé la question à deux mariniers : le cadavre étant dans le sel et, la cargaison étant recouverte pour la protéger de la pluie, aucune odeur ne pouvait être perçue. Je peux vous dire en tout cas que Philippe Medez est fou furieux : cette affaire, à l’évidence, ne le met pas dans une position facile vis-à-vis des marchands et autres expéditeurs.
−S’il est innocent, on peut le comprendre… S’il est coupable, on peut se demander pourquoi il a choisi de conserver le cadavre sur un chaland lui appartenant, et d’être en première ligne en cas de découverte même fortuite du corps. En fait, je ne crois vraiment pas que Philippe Medez soit coupable.
Cuzet se lève.
−Je ne manquerai pas de vous tenir au courant, fait-il simplement avec un grand sourire.
4 Lire du même auteur Postes mortels, Quint’feuille, 2020 (NDLE).
5 Lire du même auteur Reposez en guerre !, Quint’feuille, 2020 (NDLE).
Il est à peu près 8 heures lorsque les gardiens ouvrent la porte de la prison et invitent Philippe Medez à sortir. Neuf jours. Il est resté neuf jours dans les geôles du château de Saumur, avec des dizaines d’autres détenus. Ses seuls moments de détente, si l’on peut dire, ont été les interrogatoires menés à l’hôtel de police. Le reste du temps, mais surtout la nuit, baignant dans la crasse et les odeurs fétides, il a dû résister, par les mots d’abord, par les coups ensuite, aux agressions de certains prisonniers. Il a même blessé gravement l’un d’eux qui prétendait le contraindre à des relations sexuelles. Il n’est pas très musclé, il y a même chez lui un déficit de masse au regard de sa taille, mais il est jeune, vigoureux, habitué aux manœuvres brutales ou épuisantes de la marine fluviale. Son agresseur ne reverra certainement pas de l’œil droit avant un bon bout de temps, voire une éternité. Jamais Philippe n’aurait imaginé qu’il pouvait haïr autant : pourtant ce sentiment est rapidement né dans son cœur et a grossi telle une lèpre au fil des jours d’incarcération. Si les Évangiles commandent d’aimer son prochain comme soi-même, la prison du château institue des limites.
Du côté de Chinon, derrière de petits nuages, un soleil généreux éclaire les eaux de la Loire. Les dernières pluies ont effacé les bancs de sable qui auréolent habituellement Notre-Dame des Ardilliers. Sur le pont Cessart, les carrioles et charrettes, nombreuses à cette heure, se croisent en longues files bruyantes. Beaucoup de bateaux sont amarrés le long des rives de l’île d’Offard ou en face de l’Hôtel de ville. Un train de six bateaux, attachés deux par deux et bord à bord, descend doucement. Philippe observe pendant une minute les efforts des mariniers qui, pour diriger, utilisent non pas la piautre, gouvernail inefficace en descente du fleuve, mais les perches de chêne qu’on appelle les bâtons de quartier. Philippe admire encore pendant cinq ou six minutes le ballet des êtres et des choses dans la magnifique vallée située à ses pieds puis, en s’ébrouant, il prend le chemin de l’église Saint-Pierre. Après les beautés des paysages et des scènes de ville sertis telles des pierres précieuses dans un bracelet, il éprouve le désir de pénétrer dans cette église et de se confesser. Quand d’autres auraient simplement envie de se laver, d’extirper la lèpre et tous les fumets du cloaque dans lequel il vient de baigner, il veut se confesser à un prêtre, vicaire et lieutenant de Dieu, seul à même de présider au sacrement de pénitence et de réconciliation. Les mots qu’il entend prononcer à l’oreille du curé et les doigts portés sur sa poitrine seront les grains de la purification. Personne ne l’attend, en tout cas dans l’immédiat. Il aura simplement à rencontrer le notaire qui a dressé le procès-verbal de l’avarie. De toute façon, nécessité fait loi : il doit se confesser.
Quand, après une marche vive, il parvient au centre de Saumur, place Saint-Pierre, les rues sont déjà très fréquentées et l’atmosphère résonne des bruits les plus divers pour l’opéra bruyant qui est celui de toute ville commerçante. Il ne croise personne de connaissance, sauf un marchand avec lequel il a travaillé deux ans plus tôt et quelques mariniers auxquels il recourt de temps en temps pour des opérations de halage.
